Skip to main content

Full text of "L'Université catholique : recueil religieux, philosophique, scientifique et littéraire"

See other formats


fiFH' 


aME* 


m 


m 


m 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE, 

RECUEIL  RELIGIEUX, 

PHILOSOPHIQUE,  SCIENTIFIQUE  ET  LITTÉRAIRE. 


TO.MBXU.-F  N*  G7.  ifilt, 


L'UNIVERSITÉ 


CATHOLIQUE 


5 


RECUEIL  RELIGIEUX, 
PHILOSOPHIQUE,  SCIENTIFIQUE  ET  LITTÉRAIRE, 

Hctùcjc  par  : 

MM.  Aug.  Bonnetty  ,  de  la  Société  asiatique  de  Paris,  l'un  des  directeurs  de  l'Université.  — 
Eug.  Boue  ,  de  la  Société  asiatique  de  Paris.  —  Léon  Bore  ,  professeur  de  philosophie  au 
collège  d'Angers.  —  Edm.  de  Cazalès.  —  Alex.  Co.mbeguille.  —  Le  baron  Em.  de  Condé. 

—  Cor,  de  la  Société  asiatique  de  Paris,  interprète  des  langues  orientales  à  Constantinople. 

—  Ch.  de  Coux,  professeur  d'économie  politique  à  l'Université  catholique  de  Louvain. — 
J.-F.  Danielo.  —  Léon  Desdouits  ,  professeur  de  physique  au  Collège  Stanislas.  —  Ph. 
DocHArRE.  —  Ed.  Dumont,  professeur  d'histoire  au  Collège  Saint-Louis.  —  Am.  Duques- 
nel.  —  L'abbé  Foisset,  directeur  du  petit  séminaire  de  Plombières.  —  Théoph.  Foisset  , 
juge  au  tribunal  de  Beaune.  —  Jules  de  Francheville.  —  L'abbé  de  Genoude.  —  L'abbé 
Gerbet  ,  vicaire-général  du  diocèse  de  Meaux,  un  des  directeurs  de  l'Université.  —  Eug.  de 
!a  Gournerie.  —  Alex.  Guirau»,  de  l'Académie  française.  —  M.  Jourdain.  —  F.  Lal- 
lier.  —  Paul  Lamache.  —  Melch.  de  L'h ermite  ,  professeur  de  mathématiques  au  collège 
de  Juilly.  —  H.  Margerin.  —  Comte  de  Montalembert,  pair  de  France.  —  More au. 

—  Hip.  Mortonnais.  —  Ern.  de  Moy,  professeur  de  droit  à  l'Université  de  Munich.  — 
Joseph  d'ORTiGUE.  —  A.-F.  Ozanam.  —  M.  Ch.  de  Riancey.  —  M.  Hen.  de  Riancey. 

—  A.  Rio.  —  Cypr.  Robert.  —  M.  Louis  Rousseau.  —  Alex,  de  Saint-Chéron.  — 
L'abbé  de  Salinis,  un  des  directeurs  de  l'Université.  —  L'abbé  de  Scorbiac  ,  un  de» 
directeurs  de  l'Université.  —  M.  Steikmetz,  de  Bruges.  —  Raym.  Thomassï.  —  Vicomte 
Alb.  de  Villeneuve. 


TOME  DOUZIEME. 


AU   BUREAU   DE  L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE» 

RLE  SAINT-GUILLAUME  ,  Jv°  24.  (FAUB.  S. -G.) 
M  DCCC  \ L! . 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/luniversitcath12pari 


TABLE  DES  ARTICLES  DU  DOUZIÈME  VOLUME. 

(Voir  la  Table  des  matières  à  la  fin  du  volume.  ) 


67«  livraison.  —  Juillet  1841. 

Cours  d'Études  sur  les  saints  Pères.  —  Avant- 
propos.  —  Introduction.  —  De  l'Unité  ca- 
tholique ou  des  Sources  du  vrai  ;  par 
M.  l'abbé  R.  Bossey. 

Cours  d'Histoire  de  France  (19e  leçon),  par 
M.  Edouard  Dchont. 

Cours  d'Astronomie  (18e  leçon);  par  M.  L.  Des- 
docits. 

Hevue.  —  Prédication  du  Christianisme  dans 
les  Gaules  (  4e  et  dernier  article  )  ;  par 
M.  Edouard  de  Bazelaire. 

Défense  de  divers  points  de  la  vie  de  Boni- 
face  VIII,  par  Mgr  N.  Wisemànn. 

Du  Mouvement  religieux  actuel,  par  M.  le  ba- 
ron A.  Guiraud. 

Des  bases  de  la  Philosophie  ou  du  Rationalisme 
et  de  la  Foi,  par  M.  Gabriel  d'ERCEviLLE. 

Recherches  sur  les  Monumens  cyclopéens  et 
Description  de  la  Collection  des  modèles  en 
relief  composant  la  galerie  pélasgique  de  la 
bibliothèque  Mazarine ,  par  L.  G,  F.  Petil- 
Radel;  par  M.  Edouard  Dumoîît. 

Bibliographie.  —  Introduction  à  l'histoire  et 
à  la  critique  de  la  Littérature  allemande , 
par  M.  Louis  Aubracber.  —  Exegesis  critica 
in  Jesaïa?,  cap.  lu,  15,  lui,  12;  seu  de 
Messià  expiatore  passuro  et  moriluro  com- 
mentatio.  —  De  la  Politique  maritime  de  la 
France  sous  Louis  XIV.  —  Petit  Manuel  d'é- 
ducation, ou  Lectures  à  l'usage  des  jeunes 
filles  de  huit  à  douze  ans  ,  par  madame  Si- 
rey,  née  du  Saillant. 

03e  livraison.  —  Août. 

Cours  de  Psychologie  chrétienne  (10e  leçon), 

par  M.  J.  Steinmetz. 
Cours  sur  la  Musique  religieuse  et  profane  (l  1« 

leçon)  ;  par  M.  J.  d'ORTiuuB. 
Cours  d'Histoire  de  France  (20e  leçon)  ;  par 

M.  Edouard  Dcmont. 
Cours  d'Astronomie  (19e  leçon);  par  M.  L.  Des- 

DOUITS. 

Planche  lithographique.  —  Planisphère  cé- 
leste, offrant  la  forme  de  toutes  les  Constel- 
lations. 

Bcvuc.  —  Histoire  do  la  Vie,,  des  Écrits  et  dcj 


17 


r.o 


Oo 


79 


82 


83 


tr- 


ios 


ni 


iu 


Doctrines  de  Martiu  Luther;  par  J.-M.-V. 
Audin  (Ie'  art.)  ;  par  M.  A.  B. 

Études  sur  l'Histoire  universelle,  expliquant 
l'origine  et  la  nature  du  pouvoir  ;  par  J.-B. 
de  Saint-Victor,  par  M ys. 

Vie  de  M.  Olier  ;  par  M.  Daniélu. 

Bibliographie.  —  Dictionnaire  d'érudition  his- 
torico- ecclésiastique,  depuis  saint  Pierre 
jusqu'à  nos  jours  ,  par  Gaétan  Moroni  ;  par 
M.  Drach.  —  Annali  délie  Scienze  religiose  , 
compilati  dall'  abb.  Ant.  de  Luca.  —  Histoire 
et  Tableau  de  l'Univers;  par  M.  Damélo. 

—  Chrestomathia  Rabbinica  et  Chaldaica, 
auclore  T.  Beblen. 

69e  livraison.  —  Septembre. 

Cours  d'Economie  sociale.  —  Réponse  au  feuil- 
leton de  la  Quotidienne  du  8  juillet  dernier; 
par  M.  L.  Rodsseac. 

Cours  sur  l'Histoire  des  Croisades  (Ie  leçon). 

—  Introduction  ;  par  M.  R.  Thomassy. 
Cours  sur  la  Philosophie  du  Droit  (12e  et  der- 
nière leçon);  par  M.  Ernest  de  Moy. 

Revue.  —  Histoire  de  la  Saint-Barthélémy,  par 
M.  Audin  ;  par  M.  C.-F.  Aioley. 

Étude  sur  un  grand  homme  du  18e  siècle  (6e 
article);  par  M.  Algar  Griveau. 

Théorie  raisonnée  du  Code  civil,  par  M.  J.  Fré- 
déric Taulier;  par  M.  Ludovic  Guyot. 

De  l'État  actuel  des  Sciences  physiologiques 
(2e  article);  par  M.  le  D.  Fuster. 

Bibliographie.  —  L'Authenticité  de  Daniel  et 
l'Intégrité  de  Zacharie,  démontrées  par  Er- 
nest-Guillaume Hengstenberg  ,  professeur 
de  théologie  à  Berlin.  —  La  Législation  de 
la  Providence,  par  M.  Madrolle.  —  La  con- 
naissance de  Jésus-Christ,  par  M.  l'abbé 
Combalot.        . 

70e  livraison.  —  Octobre. 

Cours  d'Études  sur  les  saints  Pères  (2e  leçon). 

—  Théologie  naturelle  des  Pères  ;  par 
M.  l'abbé  R.  Bossey. 

Cours  sur  la  Musique  religieuse  et  profane 
(12e  leçon)  ;  par  M.  J.  d'ORriGOE. 

Bévue.  —  Lettre  de  M.  Audin  à  M,  le  directeur 
de  Wniwtiti  Catholique, 


128 


143 
134 


161 


163 


174 


187 


196 


2IÔ 


250 


257 


il! 


•l't. 


262 


;;•: 


TABLE  DES  ARTICLES  DE  CE  VOLUME. 


De  l'Educalion  populaire,  mémoire  couronné 
par  l'Académie  des  sciences  morales;  par 
M.  Edouard  Dcuokt.  272 

Phénomènes  historiques  du  10e  siècle;  par 
M.  l'abbé  Rohrbacuer.  200 

Les  Fermes  du  petit  Atlas,  ou  Colonisation 
agricole  ,  religieuse  et  militaire  du  nord  de 
l'Afrique;  par  M.  l'abbé  Landmann,  curé  de 
Constantine;  par  M.  L...  H 297 

Vie  de  M.  Olier;  par  M.  Daniblo  (2"  et  der- 
nier art.).  304 

Souvenirs  de  la  Chartreuse  de  Rome  ;  par  H. 
Albert  du  Bots.  310 

Cour»  complets  d'Écriture  sainte  et  de  Théolo- 
gie, édités  par  M.  l'abbé  Migne.  —  Table 
de  tous  les  auteurs  dont  on  a  inséré  les  ou- 
vrages. 515 

Bibliographie.  —  Réhabilitation  graduelle  du 
moyen  âge  en  Italie  ;  par  MM.  Cantu,  le 
comte  Laderchi ,  le  marquis  Selvatico  ,  etc. 
—  Histoire  de  l'abbaye  de  Pontigny  ;  par 
M.  l'abbé  Henry.  523 

71e  livraison.  —  Novembre. 

Cours  d'Etudes  sur  l'Histoire  Législative  de 
l'Eglise  (4e  leçon),  par  M.  Ch.  de  Riancey.     523 

Cours  sur  la  Musique  religieuse  et  profane 
(13e  leçon)  ;  par  M.  J.  d'ORTiGUE.  540 

Revue.  —  Histoire  de  la  Vie,  des  Écrits  et  des 
Doctrines  de  Martin  Luther,  par  J.-M.-V. 
Acdin  ;  (2«  art.)  par  M.  A.  B 349 

De  l'Étal  actuel  de  la  Littérature  dramatique 
et  de  quelques  essais  tentés  pour  sa  régéné- 
ration ;  par  M.  A.  de  Beaufort.  561 

Études  sur  les  Femmes  chrétiennes.  —  Ma- 
dame de  Chantai.  1372.  (1er  article)  par 
M.  A...   A 570 

Notice  sur  l'abbaye  et  l'église  de  Pontigny, 
et  quelques  considérations  sut  l'art  chré- 
tien ;  parC...  D...  A...  381 

Analyse  raisonuée  des  travaux  de  Georges 
Orner,  précédée  de  son  Éloge  historique  ; 
par  P.  Flotjbers.  594 


Évidence  du  Christianisme;  par  M.  Prégnon, 
curé  de  T....;  par  R...  B...  399 

Bibliographie.  —  Revue  bretonne  de  droit  et 
de  législation,  publiée  par  Vannier,  avocat. 
—  OEuvres  très  complètes  de  sainte  Thé- 
rèse, publiées  par  M.  l'abbé  Migne.  —  De 
l'Unité  spirituelle;  par  M.  Ant.  Blanc  de  Saint- 
Bonnet.  —  Léonardo  ,  Lettres  amicales  sur 
les  attaques  des  prolestans.  401 

72e   livraison.  —  Décembre. 

Cours  de  Physique  sacrée,  par  M.  l'abbé 
Madpied  (lre  leçon).  403 

Cours  d'Économie  sociale  (lie  leçon),  par 
31.  Louis  Rousseau.  418 

Cours  d'Histoire  de  France  (21e  leçon),  par 
M.  Dumont.  428 

Cours  d'Astronomie  (20,.  et  dernière  leçon), 
par  M.  Desdouits.  458 

Cours  d'Histoire  ecclésiastique  (lre  leçon), 
par  M.  l'abbé  Jager.  446 

Revue.  —  Histoire  de  la  Vie,  des  Écrits  et  des 
Doctrines  de  M.  Luther  (5e  et  dernier  ar- 
ticle), par  A.  B.  430 

L'Espagne  et  le  Catholicisme,  par  M.  Daniélo.     462 

Bibliographie.  —  Perpétuité  de  la  foi  de  l'É- 
glise catholique;  sur  l'Eucharistie  ,  par  Ar- 
nauld  ,  Nicole,  etc.;  sur  la  Confession,  par 
Denis  de  Sainte-Mari t>e  ;  sur  les  principaux 
points  qui  divisent  les  catholiques  et  les 
protestans,  par  Scheffmacher.  —  Sermons  du 
prince  Al.  de  Hohenlohe.  —  Sur  la  théorie 
juridique  du  gouvernement  prussien,  par 
Guill.  de  Schutz.  —  Revue  trimestrielle  de 
Heim.  —  Acta  anti-hermesiana  de  Zell.  — 
Philosopbia  hermesiana  deNiedner. — Sur  les 
catholiques  et  les  protestans,  par  Buchfelner.     472 

Aux  Abonnés  de  V Université,  par  les  Direc- 
teurs. 473 

Table  alphabétique  des  Matières.  478 


Fil*    DE    LA    TABLE    DES   ARTICLES. 


L'UNIVERSITE 

CATHOLIQUE. 


Mun<t$  Rt{\$\mt$  et  f  ty\imy§\<\M$. 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES. 


AVANT-PROPOS. 

Un  cours  où  seraient  touchés  synthé- 
tiquement  les  principaux  points  de  la 
doctrine  des  Saints  Pères ,  nous  paraît 
être  une  œuvre  importante  en  soi ,  et 
surtout  très  opportune  à  une  époque  où 
l'on  veut  tout  étudier  dans  les  sources 
elles-mêmes.  C'est  une  sorte  de  fil  à  sui- 
vre dans  l'immense  dédale  de  la  tradi- 
tion écrite  ,  un  exposé  presque  entière- 
ment textuel  de  l'enseignement  patristi- 
que  depuis  les  apôtres  jusqu'à  saint  Bo- 
naventure,  le  dernier  des  docteurs  de 
l'Eglise. 

Il  est  bien  entendu  que  cet  exposé 
textuel  n'a  lieu  qu'à  titre  de  résumé ,  et 
que  les  citations  toujours  fidèles  ne  fe- 
ront, pour  ne  pas  se  répéter  à  l'infini , 
qu'indiquer,  au  dessus  de  la  doctrine  gé- 
nérale des  Pères,  certaines  différences  de 
vues  particulières  à  quelques  uns  d'eux. 
Ces  différences  auront  pour  but  de  com- 
pléter l'enseignement  sur  chaque  point. 
Nous  avons  adopté  ce  mode  de  synthèse 
pour  ne  pas  devenir  fatigant  par  une 
analyse  spéciale  de  chaque  Père  sur  la 
question  proposée  :  c'eût  été  en  offrir 
une  solution  identique  quelquefois  sous 
quarante  formes  différentes ,  et  l'on  con- 
çoit que  rien  n'eût  été  plus  fastidieux. 


Nous  savons  qu'un  Cours  n'est  pas  une 
étude  à  faire  par  parties  ,  mais  l'exposi- 
tion d'un  travail  tout  fait,  où  le  lecteur 
n'a  point  à  s'occuper  des  difficultés  ren- 
contrées par  l'écrivain. 

Ces  difficultés  sont  de  plus  d'un  genre, 
tant  pour  le  fond  que  pour  la  forme. 
Mais ,  comme  nous  n'avons  pas  la  préten- 
tion de  donner  nos  propres  idées  dans  ce 
cours,  nous  espérons  qu'appuyés  d'un 
côté  sur  notre  invincible  attachement  à 
la  doctrine  catholique  ,  de  l'autre  sur  le 
nombre  et  l'exactitude  de  nos  citations, 
nous  serons  à  l'abri  de  toute  erreur 
grave,  à  nous  imputable.  Chaque  article 
de  ce  cours  subira  par  avance  un  sévère 
examen,  et  nous  invitons  expressément 
les  lecteurs  qu'aurait  blessés  quelque 
proposition  inexacte  à  nous  adresser 
leurs  observations.  Nous  en  tiendrons 
toujours  compte  en  l'article  suivant. 

Quant  à  la  forme ,  voici  notre  plan. 
Après  l'énoncé  de  la  question ,  nous  ci- 
tons, siècle  par  siècle,  l'opinion  de  cha- 
que écrivain  ecclésiastique  entre  ceux 
que  l'Eglise  avoue.  L'ensemble  de  ces  ci- 
tations forme  le  corps  de  doctrine.  Nous 
les  fondrons  dans  le  texte  le  plus  qu'il 
nous  sera  possible  ,  pour  éviter  le  dé- 
cousu ,  le  disparate  môme  d'une  rédac- 
tion par  lambeaux.  Nous  ne  mettrons  en 


8 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES  ; 


évidence  que  les  plus  marquantes  ou 
celles  encore  qui  offriraient  quelque 
point  de  vue  nouveau.  S'il  y  avait  conflit 
d'opinions  sur  quelque  point,  comme  cela 
n'est  pas  rare  dans  plusieurs  questions 
libres  ,  nous  ne  manquerons  pas  de  pro- 
duire les  moyens  employés  de  part  et 
d'autre. 

Ceci  posé,  nous  allons  donner,  sous 
forme  d 'introduction ,  une  vue  générale 
non  plus  simplement  du  dessein  de  ce 
cours  ,  mais  de  la  question  en  elle-même. 
Il  importe  de  déterminer  par  avance 
quel  sera  le  principe  d'unité  de  notre 
travail ,  afin  que  toutes  les  parties  s'y 
rapportant  d'elles-mêmes,  l'esprit  y  suive 
sans  effort  la  pensée  de  l'écrivain,  des- 
cende avec  lui  tous  les  degrés  de  cette 
synthèse ,  et  puisse  de  son  ensemble  se 
faire  comme  un  tableau  fortement  des- 
siné, un  tableau  dont  les  couleurs  et  les 
proportions  remplissent  l'œil  sans  le  fa- 
tiguer ,  et  laissent  à  l'âme  ce  doux  con- 
tentement que  l'ordre  et  la  vérité  font 
toujours  éprouver. 

INTRODUCTION. 

De  l'Unité  catholique  ou  des  Sources  du 
vrai. 

Jésus  Christus  heri  et  hodiè  :  ipse 
et  in  secula.  {Hebr.  xm,  8.) 

Un  grand  fait  remplit  le  monde,  le  Ca- 
tholicisme !  Ce  mot  exprime  vérité  ,  for- 
me, union,  universalité  :  vérité  octroyée 
du  ciel ,  forme  qui  la  reçoit,  union  qui  la 
conserve  ,  universalité  qui  la  comprend  ; 
et  chacune  de  ces  notions  se  résume  dans 
la  notion  de  l'unité.  L'unité  est  l'affirma- 
tion la  plus  absolue  et  par  conséquent  la 
plus  complète  du  vrai  :  le  vrai,  c'est 
l'être. 

Eludions  donc  l'être  et  le  vrai  dans 
l'unité,  puisque  hors  d'elle  il  n'est  rien  , 
sauf  la  notion  du  mal  qui  nie  l'être ,  qui 
nie  le  vrai ,  qui  nie  l'unité  ,  et  pour  der- 
nier terme  ,  le  Catholicisme.  Le  Catholi- 
cisme est  donc  la  grande  unilé,  l'unité 
par  excellence.  Il  est  la  notion,  il  est 
comme  la  forme  de  Dieu  ,  principe  éter- 
nel de  l'unité. 

Le  Catholicisme,  c'est  donc  la  révéla- 
tion divine  ;  c'est  l'unité  contingente  re- 
produisant l'unité  éternelle  et  absolue. 


L'unité  éternelle,  c'est  le  centre  généra- 
teur; l'unité  révélée  est  l'irradiation  de 
ce  centre  divin  ;  et  sous  le  nom  de  Catho- 
licisme ou  d'universalité  ,  elle  enserre 
comme  une  circonférence  toute  la  vérité 
connue  par  l'homme.  Unité  et  universa- 
lité ne  sont  pas  deux  termes  qui  se  com- 
battent :  car  l'universalité  n'est  que  la 
notion  multiple  de  l'unité  simple  et  ab- 
solue, Dieu;  et  cette  notion  n'est  multi- 
ple qu'à  raison  de  la  faiblesse  de  l'intel- 
ligence humaine  qui  divise  en  rayons, 
pour  mieux  les  saisir,  cette  masse  acca- 
blante de  lumière  que  le  temps  et  l'es- 
pace créés  ne  sauraient  contenir  et  moins 
encore  l'individualité  humaine. 

Il  n'est  donc  ni  lumière,  ni  vérité 
pour  l'homme  hors  du  Catholicisme  ainsi 
compris.  Et  je  distingue  ici  deux  ordres 
de  vérités:  le  premier  compose  le  do- 
maine de  la  foi  et  de  la  vie  surnaturelle 
de  l'homme  ;  le  second  s'étend  sur  toutes 
les  opérations  libres  de  l'intelligence,  et 
ne  se  rattache  à  la  foi  et  à  la  vie  surna- 
turelle que  comme  moyen  pour  y  con- 
duire (avec  la  grâce),  ou  comme  déduc- 
tion logique  qui  en  émane,  au  sens  de 
ces  paroles  de  saint  Paul  :  c  Que  les  cho- 
c  ses  visibles  et  temporelles  nous  élèvent 
c  à  la  notion  des  éternelles  et  invisibles,  t 
C'est  la  foi  et  la  raison.  Le  Catholicisme 
comme  lumière  universelle  règle  l'une 
en  souverain  et  guide  l'autre  en  précep- 
teur habile.  La  foi  est  le  contrat  surna- 
turel de  l'homme  avec  Dieu ,  contrat 
dont  toutes  les  clauses  sont  essentielles. 
—  Qui  peccat  in  uno  factus  est  omnium 
reus.  La  raison  est  une  sorte  de  domaine 
que  le  Créateur  a  donné  à  cultiver  à 
l'homme,  et  qui  ne  fructifie  véritable- 
ment qu'autant  que  l'homme  se  conforme 
aux  prescriptions  de  la  foi. 

Ainsi  posées,  l'existence,  la  notion  pre- 
mière et  la  valeur  de  l'unité  abstraite 
comprise  dans  le  Catholicisme,  voyons 
maintenant,  1°  d'après  quelle  autorité, 
2°  sous  quelle  forme  elle  nous  est  com- 
muniquée. 

1°  Nul  doute  que  cette  communication 
ne  doive  venir  de  Dieu  :  car  quel  autre 
que  Dieu  peut  dire  :  La  vérité  est  à  moi; 
je  puis,  sans  le  secours  de  personne, 
la  sentir  et  la  parler?  —  Qui  peut  dire 
encore  :  J'ordonne  que  l'on  croie  ceci  ou 
cela?  —  Dieu  seul  peut  donc  commander 


PAR  M.  L'ARKÉ  H.  BOSSEY. 


0 


la  foi  et  éclairer  la  raison.  Seul  il  peut 
êtfe  l'auteur  de  la  révélation  naturelle 
et  de  la  révélation  surnaturelle.  (Par  ré- 
vélation naturelle,  nous  entendons  ici  le 
don  de  la  parole  fait  à  l'homme,  joint 
aux  connaissances  que  devait  exprimer 
cette  parole.)  Révéler,  c'est  manifester. 
Mais  Dieu  ayant  tout  en  lui ,  comme  être 
universel  et  principe  de  tout  être,  n'a 
pu  manifester  rien  qui  ne  fût  de  lui  :  il 
s'est  donc  manifesté  lui-même  dans  son 
essence  ou  dans  ses  œuvres. 

2°  Examinons  donc  comment  Dieu  s'est 
manifesté. 

Il  s'est  manifesté  dans  son  Fils  connu , 
1°  comme  Verbe  ,  2°  comme  Messie. 

1°  Le  Verbe,  personne  divine,  est  la 
révélation  de  la  pensée  de  Dieu  :  il  est  la 
lumière  de  vérité  qui  éclaire  tout  homme 
venant  en  ce  monde.  Le  Verbe  est  donc 
le  premier  flambeau  de  l'intelligence 
humaine;  il  est  le  soleil  de  la  raison.  Le 
Verbe,  étudié  en  lui-même,  est  la  vérité 
absolue  ,  éternelle  au  sein  de  Dieu,  et  en 
tant  que  révélée  à  l'homme  (  indépen- 
damment du  bienfait  gratuit  de  la  Ré- 
demption qui  constitue  notre  fin  surna- 
turelle) :  cette  vérité  peut  être  appelée 
naturelle,  philosophique,  intellectuelle. 
Théologiquement  parlant,  cette  vérité 
porte  le  nom  de  gratia  sanitatis  in  in- 
tellectu.  Elle  comprend  les  relations  éta- 
blies entre  l'homme  et  Dieu  créateur. 
Sans  doute  que  ces  relations  eussent, 
dans  les  desseins  de  Dieu ,  conduit 
l'homme  innocent  à  la  glorification  uni- 
tive  ;  mais  depuis  le  péché,  l'intelligence 
et  la  volonté  de  l'homme  étaient  radica- 
lement dévoyées  :  la  volonté  ne  pouvait 
mériter  pour  le  ciel ,  et  l'intelligence 
trop  souvent  égarée  pouvait  tout  au  plus 
soupçonner  le  mal  sans  en  comprendre 
le  remède ,  et  servir  de  préparation  évan- 
gélique.  C'est  sous  ce  point  de  vue  que 
nous  apparaît  en  particulier  la  philoso- 
phie grecque,  selon  le  sentiment  ex  pro- 
fesso  de  Clément  d'Alexandrie.  Il  en  est 
de  même  des  vérités  traditionnelles  épar- 
ses  dans  l'antiquité.  Celait  la  première 
communication  du  Verbe  de  Dieu  :  cette 
communication  s'est  étendue  depuis  la 
première  parole  révélée  à  l'homme  jus- 
qu'à la  venue  du  Christ,  et  comprend 
une  période  qui  est  comme  le  règne  du 
Verbe  illuminaient' ,  du  Verbe  intelli- 


gence, mais  non  encore  connu  en  sa 
qualité  de  personne  divine,  puisque  le 
Fils  n'avait  pas  encore  fait  connaître  le 
Père,  ni  le  Père  le  Fils.  (Il  est  cependant 
une  opinion  respectable  qui  suppose  à  la 
synagogue  la  connaissance  de  la  Trinité 
de  personnes  en  Dieu,  et  quelques  mots 
des  traditions  primitives  sembleraient 
même  étendre  plus  loin  la  notion  de  ce 
grand  mystère.) 

Croire  à  un  seul  Dieu  créateur,  rému- 
nérateur et  vengeur  ,  à  une  dégradation 
originelle  et  à  un  rédempteur  futur,  tel 
était  le  symbole  prescrit. 

2°  Après  s'être  manifesté  dans  son 
Verbe,  Dieu  s'est  manifesté  dans  le  Christ. 
Le  Verbe  s'est  fait  chair  et  il  a  habité 
parmi  nous.  Le  Verbe  est  devenu  Emma- 
nuel, Dieu  avec  nous.  Christ  signifie  roi, 
prêtre,  prophète;  car  il  a  reçu  la  pléni- 
tude de  l'onction  divine.  Or,  les  rois ,  les 
prêtres,  les  prophètes  seuls  sont  sacrés 
de  l'onction.  Comme  prophète ,  le  Christ 
enseignait  les  vérités  éternelles;  comme 
roi ,  il  était  le  souverain  législateur  ; 
comme  prêtre,  il  rattachait  l'homme  à 
Dieu  par  un  sacrifice  infini,  unique  par 
cela  seul  qu'il  est  parfait  :  sacrifice  spiri- 
tuel, dont  l'ineffable  vertu,  s'étendant 
sur  tous  les  objets  sensibles  eux-mêmes , 
sublime  et  spiritualise  pour  ainsi  dire  la 
matière  déchue  en  l'employant  dans  les 
sacremens. 

Cette  seconde  création  n'est  donc  pas 
moins  étendue,  pas  moins  universelle, 
pas  moins  catholique  au  sens  grammati- 
cal du  mot,  que  la  première,  puisqu'elle 
commande  à  la  fois  à  l'intelligence  par 
de  nouvelles  vérités,  au  cœur  par  des 
préceptes  de  perfection ,  à  la  volonté  par 
des  prescriptions  auxquelles  rien  de 
l'homme  n'est  étranger.  Ainsi  le  Verbe 
s'approche  plus  près  de  l'homme  que  la 
première  fois.  Il  habite  vraiment  en 
nous.  Par  lui  la  nature  est  réconciliée 
avec  l'homme  ainsi  régénéré,  et  l'homme 
l'est  avec  Dieu.  Par  lui  l'homme  est  fait 
digne  de  la  glorieuse  qualification  de 
microcosme  :  car  son  ame  et  son  corps 
réfléchissent  toutes  les  harmonies  du  ciel 
et  de  la  terre;  la  ressemblance  divine  y 
est  reconstituée  ,  il  est  comme  le  miroir 
de  Dieu.  Création  nouvelle,  nous  le  ré- 
pétons, création  plus  admirable  encore 
que  la  première,  et  que  l'Église  célèbre 


10 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAUNTS  PÈRES , 


chaque  jour  par  ces  mots  de  sa  liturgie  : 
Deus  qui  humance  substantiœ  dignitatem 
mirabiliter  condidiiti  et  mirabiliàs  re- 
formasti,  etc. 

Telle  est  l'action  divine  dans  cette 
double  révélation  laite  à  l'homme  inno- 
cent, puis  à  l'homme  déchu.  La  seconde 
porle  l'empreinte  de  plus  d'amour  de  la 
part  de  Dieu  ;  car  il  s'y  est  sacrifié.  Aussi 
le  Christ  s'est-il  appelé  Jésus,  c'est-à- 
dire  homme  dévoué  par  amour  au  salut 
des  hommes,  et  ne  leur  demandant  que 
leur  amour  en  échange. 

L'œuvre  révélatrice  et  réhabilitante  se 
complète  donc  en  ces  deux  termes  :  lu- 
mière par  le  Verbe,  amour  par  Jésus.  Ce 
sont  les  deux  points  les  plus  ressortans, 
et  qui  différencient  le  plus  ces  deux 
actes  divins.  Lumière,  amour,  tel  est  le 
Catholicisme.  Nous  savons  d'où  sont  ve- 
nus cette  lumière  et  cet  amour  :  nous 
avons  vu  l'un  et  l'autre  rayon  jaillir  du 
sein  du  Père,  puis  converger  vers  un 
centre  commun,  se  réunir  dans  la  même 
personnalité,  se  poser,  enfin,  dans  Jésus- 
Christ,  point  central  de  tout  le  Catholi- 
cisme ou  de  la  création  régénérée.  Il 
n'est  donc  d'unité  que  par  Jésus-Christ, 
de  lumière  et  d'amour  qu'en  lui.  Or,  nous 
l'avons  dit,  la  lumière  et  la  vérité  sont 
identiques  ,  et  la  vérité  c'est  l'être.  Le 
Christ  est  donc ,  soit  comme  Verbe  créa- 
teur, soit  comme  Jésus  rédempteur,  le 
principe  constitutif  de  l'Être  lui-môme. 
Hors  de  l'être,  hors  duChrist,  il  n'est  rien. 
Mais  ici  se  joint  la  notion  de  l'amour  oude 
l'union  de  l'homme  à  Dieu  :  car  la  création 
n'est  pas  simplement  un  fait  brut;  il  y  a 
en  elle  des  intelligences  et  des  volontés. 
Ces  intelligences  éclairées  par  la  lumière 
doivent  la  chercher  d'elles-mêmes,  doi- 
vent l'aimer;  la  chercher  dans  le  Verbe, 
l'aimer  dans  Jésus.  De  là  l'ordre  moral, 
qui  comprend  tout  l'élément  spirituel 
des  intelligences  et  l'ensemble  des  de- 
voirs des  créatures  libres.  Cet  ordre  do- 
mine tout  l'ordre  purement  physique,  de 
l'être  au  premier  chef,  que  nous  avons 
désigné  par  l'épithète  de  Catholicisme. 

Mais  voilà  que  nous  entrons  dans  la 
notion  plus  spéciale  et  plus  positive  du 
catholicisme  comme  loi  constitutive  de 
l'Être  surnaturel ,  et  nous  l'appelons 
YEglise.  Là  est  le  foyer  de  lumière  et 
d'amour  irradié  du  sein  de  Dieu  par  le 


Verbe  incarné.  Ce  feu  divin,  centre  de 
tout  l'être  moral ,  tend  sans  cesse  à  em- 
braser tout  ce  qui,  dans  la  création, 
n'est  pas  encore  devenu  son  domaine;  il 
cherche  à  s'étendre  jusqu'aux  dernières 
limites  de  l'être,  et  son  activité  ne  sau- 
rait se  contenir  qu'il  ne  les  ait  atteintes: 
Ignem  veni  mittere  in  terrain,  et  quid 
volo  nisi  ut  accendatur  (1)?  Il  faut  que 
tout  soit  pénétré  par  lui;  il  faut  que 
l'Eglise  s'assimile,  par  voie  directe  ou 
indirecte,  tout  vrai  et  tout  bien;  il  faut 
que  Jésus  jouisse  en  héritage  de  toute 
l'œuvre  du  Verbe;  il  faut,  en  un  mot, 
que  cette  divine  unité  atteigne,  en  fait 
comme  en  droit ,  en  acte  comme  en  puis- 
sance ,  la  circonférence  de  son  universa- 
lité. 

Dès  lors  se  pose  une  question.  L'élé- 
ment divin  de  l'unité  ainsi  déterminé 
dans  la  personne  de  l'Homme-Dieu ,  et 
connu  par  l'une  et  l'autre  révélation, 
comment  son  action  se  perpétue-t-elle 
dans  cette  Eglise  que  nous  avons  dési- 
gnée comme  le  noyau  du  catholicisme  ou 
la  règle  de  la  vérité?  Par  l'Eucharistie. 

L'eucharistie  est  à  la  fois  le  Verbe  il- 
luminateur  et  Jésus  le  Sauveur,  le  foyer 
de  l'amour  et  de  la  lumière,  la  moelle 
fécondante  de  tout  vrai  et  de  tout  bien 
dans  l'Eglise,  dans  le  catholicisme;  c'est 
plus  que  jamais  la  connaissance  du  Père 
par  le  Fils  ;  c'est  la  personne  même  du 
Christ,  prêtre  sacrificateur,  roi  législa- 
teur, prophète  révélateur.  La  lumière,  la 
vérité  révélée  est  dans  l'eucharistie  par 
le  Verbe ,  et  s'appelle  dogme. 

L'amour  s'immole  par  Jésus  dans  le 
sacrifice  eucharistique,  et  s'institue  lui- 
même  en  sacrement. 

Dès  lors  la  lumière  et  l'amour  ne  sont 
plus  seulement  deux  puissances  abstrai- 
tes reposant  en  Dieu  :  ils  sont  un  fait 
unique,  à  raison  du  sujet  unique  qui  en 
opère  la  manifestation,  un  fait  incarné 
dans  ce  sujet  divin;  ils  sont  enfin  un  fait 
humanisé,  un  fait  qui  touche  l'homme 
immédiatement  et  l'identifie  à  son  Dieu. 
Pour  l'Eglise,  il  n'est  donc  rien  en  de- 
hors de  l'eucharistie  ;  sans  l'eucharistie, 
l'Eglise  même  pourrait-elle  être?  car  ce 
fait  divin ,  ce  fait  admirable  est  le  lien  de 
la  société  régénérée  ;  il  est  le  principe  de 

(1)  Luc ,  \\\ ,  49. 


PAR  M.  L'ABBÉ  R.  BOSSEY. 


11 


l'ordre  et  de  la  hiérarchie,  en  tant  qu'il 
ordonne  et  gradue  les  fonctions  ecclé- 
siastiques autour  du  sacrifice  unique  et 
universel  du  corps  et  du  sang  de  Jésus- 
Christ  ,  fondant  ainsi  le  culte  extérieur 
par  lequel  les  hommes  s'unissent  ensem- 
ble pour  s'unir  à  Dieu. 

Donc  par  l'eucharistie  est  constituée  , 
1°  l'unité  intellectuelle,  2°  l'unité  mo- 
rale, 3°  l'unité  sociale.  Chacune  de  ces 
trois  unités  est  comme  un  faisceau  de 
vérités  du  même  ordre,  et  ce  triple  fais- 
ceau a  lui-même  pour  premier  lien  l'u- 
nité divine.  (Nous  ferons  plus  tard  les 
applications.) 

Donc  la  présence  réelle,  envisagée  soit 
comme  dogme,  soit  comme  sacrement, 
soit  comme  sacrifice,  est  tout  à  la  fois 
le  principe  vital  du  cœur,  de  l'intelli- 
gence et  de  la  volonté,  pour  l'individu, 
et  le  lien  de  la  société.  Je  m'explique  : 
l'homme  a  trois  puissances  en  lui  ;  toutes 
trois  ont  besoin  d'un  aliment,  d'un  exer- 
cice ;  d'elles  découlent  toutes  ses  pas- 
sions. 

La  première  est  le  besoin  et  la  faculté 
de  comprendre  ; 

La  seconde  est  le  besoin  et  la  faculté 
d'aimer  ; 

La  troisième  est  le  besoin  et  la  faculté 
d'agir. 

D'où  intelligence,  amour,  volonté;  le 
mens,  l'âme  et  les  sens. 

Le  mens  est  la  lumière,  l'âme  est  la 
vie,  la  volonté  produit  l'action. 

La  lumière  est  dans  la  tête,  l'âme  est 
dans  le  corps,  la  volonté  est  dans  le 
cœur. 

La  volonté  et  la  pensée  sont  les  deux 
termes  de  l'âme;  car  il  est  inutile  de 
dire  ici  que  l'homme  n'a  qu'une  seule 
substance  spirituelle  distincte,  qui  s'ap- 
pelle mens  ou  pensée  dans  la  tête ,  vo- 
lonté ou  action  dans  le  cœur.  C'est,  selon 
le  langage  des  mystiques,  l'âme  supé- 
rieure et  l'âme  inférieure. 

Or,  l'eucharistie  fournit  à  cette  triple 
faculté  l'aliment,  la  vie,  l'exercice  qui 
lui  est  propre;  elle  comprend  tout 
l'homme  :  c'est  l'infusion  substantielle  de 
l'Homme-Dieu.  Or,  quel  homme  fut  plus 
complet  que  Jésus?  Qui  peut  mieux  que 
le  Verbe  remplir,  inonder  l'intelligence 
des  paroles  de  vérité?  Qui  peut  mieux 
que  son  cœur  suffire  à  notre  cœur?  Qui 


peut  mieux  que  son  âme  remplir  notre 
être  et  lui  communiquer  la  vie? 

La  vérité  se  manifeste  par  la  parole; 

L'amour  par  l'action  ; 

Le  mens  communique  à  la  pensée  di- 
vine et  s'imprègne  du  Verbe  ; 

Le  cœur  absorbe  le  sang  divin  et  s'é- 
chauffe dans  son  amour; 

L'âme  se  compose  peu  à  peu  à  l'image 
du  cœur  et  de  la  pensée  divine  de  l'Em- 
manuel, et  se  renouvelle  dans  l'éternelle 
jeunesse  d'innocence  qui  s'appelle  im- 
mortalité incorruptible,  béatitude  in- 
finie. 

Faisons  quelques  applications. 

Comme  dogme,  l'Eucharistie  nous 
montre  Dieu  se  manifestant  à  l'homme 
dans  son  Verbe,  lequel  éclaire  omne/n 
hominem  venientem  in  hune  mundum  (1), 
séparant  par  cette  illumination  la  lu- 
mière des  ténèbres,  posant  la  distinction 
du  bien  et  du  mal ,  enseignant  la  beauté 
de  l'un  et  la  laideur  de  l'autre ,  montrant 
l'être  et  l'ordre  dans  le  premier,  le  néant 
et  le  désordre  par  le  second  ;  distinguant 
l'esprit  de  la  matière,  et  les  réunissant 
purifiés  dans  une  apothéose  éternelle; 
ralliant  à  soi  la  nature  humaine,  quand 
elle  s'est  unie  de  volonté  à  tous  ces 
grands  bienfaits,  et  de  là  le  ciel;  et  se 
séparant  violemment  et  pour  toujours 
des  âmes  rebelles,  et  de  là  l'enfer. 

Ainsi  donc  unité  de  Dieu,  révélation, 
providence,  rédemption,  glorification, 
existence  de  l'âme,  libre  arbitre,  éter- 
nité de  peines  et  de  récompenses;  pre- 
mier faisceau  de  vérités  réunies  par  le 
dogme  eucharistique. 

Comme  fait,  l'Eucharistie  est  la  fin  du 
culte  extérieur;  tous  les  rits  et  cérémo- 
nies n'ont  qu'elle  pour  objet.  Elle  est  à  la 
fois  réalité  et  symbole,  et  donne  par  là 
un  sens  à  tout  le  symbolisme  religieux, 
ce  langage  des  sens  parlant  à  Dieu.  C'est 
ainsi,  c'est  comme  fait ,  qu'elle  est  un 
point  central  pour  les  diverses  facultés 
sensitives  de  l'homme.  En  second  lieu, 
elle  réunit  l'homme  à  l'homme  par  une 
même  direction  de  pensée  et  de  senti- 
ment; elle  réunit  le  corps  de  l'homme  à 
Dieu ,  et  par  le  corps  de  l'homme  elle 
unit  à  Dieu  la  nature  tout  entière  ;  enfin 

(1)  Jean  ,  i  ,  9. 


12 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PERES , 
dans    la 


elle    réunit    l'homme   social 
grande  unité  de  l'Eglise. 

Comme  sacrement ,  l'Eucharistie  unit 
l'âme,  la  volonté,  l'homme  moral  à  Jé- 
sus, à  l'Homme-Dieu  ;  elle  purifie,  sanc- 
tifie et  prépare  la  glorification. 

C'est  ainsi  que   nous  avons  toujours 
Dieu  au  milieu  de  nous,  mais  sous  un 
autre  mode.  L'action  de  Jésus  depuis  son 
Ascension,  comme   l'action    du  Verbe 
avant  l'Incarnation,  n'est  plus  accessible 
à  nos  sens;  sa   présence,  toute  réelle 
qu'elle  soit  au  milieu  de  nous,  ne  nous 
offre  rien  que  de  passif.  Il  faut  qu'un 
nouveau  Moïse  entre  dans  le  tabernacle; 
il  faut  que  l'ancien  ministère  prophéti- 
que soit  remplacé  par  un  enseignement 
permanent;  il  faut  que  le  grand-prêtre 
ne  prophétise  plus  seulement  une  fois 
par  an  en   entrant    dans  le  Saint  des 
saints,   mais  qu'à    chaque    instant    on 
puisse  au  besoin  trouver  sur  ses  lèvres 
l'infaillible  parole  de  vérité  ;  il  faut  que 
la  présence  de  l'Emmanuel,   allumant 
sur  des  milliers  de  points  l'étincelle  di- 
vine de  la  lumière  et  de  l'amour,  se  ré- 
fracte pour  ainsi  dire  de  tous  ces  mêmes 
points  et  se  concentre  sur  un  point  uni- 
que;  il   faut  qu'elle  recueille  tous  ses 
rayons  en  un  foyer  visible,  et  que,  selon 
l'énergique  expression   de  de  Maistre, 
elle  se  transforme  en  une  seconde  pré- 
sence, non  plus  substantielle,  non  plus 
personnelle,  non  plus  divine,  mais  en 
une  vice-présence,  dépositaire  réelle  de 
la  vérité,  tant  dogmatique  que  morale, 
et  suprême  ordonnatrice  de  l'unité  exté- 
rieure, rituelle,  hiérarchique  et  discipli- 
naire. Cette  vice-présence  du  Christ  dans 
l'Eglise,  c'est  le  Pape;  TEsprit-Saint  en 
est  comme  le  véhicule.    L'effusion   de 
grâces  et  de  lumières  dans  la  société  des 
fidèles  au  jour  de  la  Pentecôte  persévère 
tous   les  jours  au  cœur  de  l'Eglise,  et 
constitue  l'infaillibilité  du  vicaire  de  Jé- 
sus-Christ, comme  héritier  des  promes- 
ses faites  à  saint  Pierre.  Or,  ces  pro- 
messes sont  celles-ci  : 

1°  Infaillibilité  pour  la  foi  :  Ego  ro- 
gavi  pro  te  ut  non  deficiat  fides  tua  (1). 
(Dogme.) 

2°  Autorité  pour  conduire  :  Pasce  oves 
m  cas  (2).  (Morale.) 

(1)  Luc,  xxii  ,  52. 

(2)  Jean  ,  xxi ,  17. 


3°  Souveraineté  de  juridiction  :  Tibi 
dabo  claves  regni  cœlorum,  etc.  (1). 
(Unité  hiérarchique  et  disciplinaire.) 

Ainsi  le  principe  de  vie,  l'unité  géné- 
ratrice dans  l'Eglise,  c'est  l'Eucharistie; 
le  second  terme  de  cette  unité ,  l'élément 
actif  et  dispensateur,  non  moins  que  son 
lien  visible ,  c'est  le  Pape  :  Qui  non  colli- 
git  mecum ,  dispergit  (2). 

Pasce  oves  meas,   dit  Jésus-Christ  à 
saint  Pierre  pour  le  récompenser  de  sa 
primauté  d'amour  ;  pasce  oves  meas3  tous 
ceux  qui  portent  le  nom  de  chrétien  :  ta 
juridiction  est  universelle;  pasce,  nour- 
ris-les ;  et  de  quoi?  de  l'Homme-Dieu ,  du 
Verbe  et  du  Christ  ;  du  Verbe ,  par  la  pa- 
role ,  par  la  prédication  :  Prœdica  Ver- 
bum  (3)  ;  du  Christ ,  par  l'eucharistie  : 
Ego  sum  panis  vitœ  (4). 
Ainsi  tout  se  résume  dans  le  Pape. 
Il  s'est  trouvé  de  mauvais  papes,  me 
dira-t-cn;  les    fils    spirituels   de  Jésus- 
Christ  n'ont  pas  toujours  ressemblé   à 
leur  père.  A  cela  je  réponds  :  Ce  n'est 
pas  la  sainteté  de  l'individu  qui  fait  l'au- 
torité de  la  personne  ;  l'infaillibilité  et 
l'impeccabilité  ne  sont  pas  choses  iden- 
tiques. Balaam  et  Caïphe  n'ont-ils    pas 
prophétisé  ?  Qui  osera  donc  fixer  à  Dieu 
les  règles  de  convenances  qu'il  ne  doit 
pas  dépasser?  Parmi  les  ancêtres  de  Jé- 
sus-Christ, selon  la  chair,  combien  ont 
été  indignes  de  l'honneur  de  lui  trans- 
mettre l'existence?  Dieu  les  a-t-il  rejetés 
pour  cela?  Non  :  les  premiers,  comme 
les  seconds,  ont  accompli  invité  et  igno- 
ranterj    si    l'on    veut ,  les  desseins  de 
l'Eternel;  les  premiers,  comme  les  se- 
conds, n'ont  point  fait  défection  à  la  fin 
décrétée  par  Dieu. 

Ici  s'élèvent  quelques  difficultés  pour 
la  conciliation  historique  des  deux  élé- 
mens  d'unité ,  ou ,  pour  mieux  dire ,  des 
deux  formes  de  l'unité  dans  l'Eglise. 
Nous  avons  mis  en  avant  l'unité  eucha- 
ristique comme  principe  divin,  puis  l'u- 
nité hiérarchique  personnifiée  dans  le 
pape  :  l'une  et  l'autre  n'élaient-elles  pas 
une  sorte  d'arcane  au  premier  siècle? 


(1)  Matlhien.xvi,  19. 

(2)  Luc,  xi,  25. 

(5)  ii  Tiœoth.,ïV,  2. 
(4)  Jean ,  vi ,  48. 


PAR  M.  L'ABBÉ  R.  BOSSEY. 


13 


Comment  donc  était  alors  constituée  l'u- 
nité visible? 

Assurément,  on  ne  doutait  pas  plus  de 
l'autorité  réellement  présente  aux  mains 
du  vicaire  de  Jésus-Christ  que  de  l'inef- 
fable mystère  de  l'eucharistie  ;  et,  toute- 
fois, l'un  et  l'autre  étaient  un  arcane. Par- 
ler librement  du  chef  de  l'Eglise  ou  du 
mystère  eucharistique,  c'eût  été  livrer 
l'un  et  l'autre  à  la  rage  des  persécuteurs. 
Et  voyez!  l'eucharistie  était,  dans  les 
soupçons  d'un  peuple  ignorant,  pervers 
et  crédule  à  l'excès,  travestie  en  un  fes- 
tin de  chair  humaine  :  les  trente  pre- 
miers papes  sont  tous  martyrs.  L'instinct 
des  persécuteurs  savait  unir  sous  les 
coups  de  sa  haine  ce  qui  est ,  de  soi ,  in- 
divisible comme  force  morale  de  l'Eglise. 
C'est  un  levier  unique,  quoique  deux 
termes  y  soient  compris  nécessaire- 
ment, le  point  d'appui  et  l'action  qui  lui 
est  communiquée  avant  qu'il  mette  lui- 
môme  en  mouvement  l'objet  à  déplacer. 
Pour  le  levier  dont  nous  parlons,  l'objet 
à  déplacer,  c'est  le  monde. 

Si  la  vie  dans  l'Eglise  a  sa  source  dans 
le  mystère  eucharistique  :  Ego  sum  via, 
et  veritas  et  vita  (1) ,  c'est  à  l'Eglise,  c'est 
au  Pape  qu'il  est  donné  de  la  conserver. 
L'Eucharistie  est  le  centre  de  tout,  tout 
paît  d'elle  et  tout  revient  à  elle  ;  c'est  le 
cœur  de  la  société  chrétienne  :  une  ac- 
tion vigoureuse  chasse,  étend  jusqu'aux 
extrémités  le  sang  du  Christ,  puis  la 
source  divine  se  replie  sur  elle-même 
chargée  des  précieuses  parcelles  que  l'or 
de  la  charité  et  des  vertus  qui  procèdent 
d'elle  y  ont  déposées.  Et  comment  se  fait 
ce  mouvement  de  retour,  sinon  par  la 
réaction  que  l'Eglise,  que  le  Pape  opère 
des  extrémités  hiérarchiques  jusqu'à  lui, 
et  de  lui  jusqu'à  Dieu?  JN'est-ce  pas  la 
réflection  des  rayons  divins  tombant  sur 
la  Pierre  romaine? 

Ainsi  établie,  la  position  identique  de 
l'arcane  eucharistique  et  de  î'arcane 
hiérarchique  dans  la  société  chrétienne 
des  premiers  siècles,  quel  était  le  lien 
extérieur  de  l'unité,  et  quel  était  son  fon- 
dement divin,  son  principe  d'infaillibi- 
lité dans  la  compréhension  générale  des 
fidèles? 
Ce  lien  était,  comme  aujourd'hui  dans 

(1)  Jean  ,  xiv,  6. 


la  communauté  de  vie  chrétienne ,  c'est- 
à-dire  dans  la  possession  sentie  et  com- 
parée d'une  même  foi ,  d'un  même  culte, 
d'une  même  morale  :  Unus  Dominus, 
unafides,  unumbaptisma{\).  Unus  Do- 
minus, c'est  le  principe  de  toute  morale , 
c'est  l'unique  motif  des  vertus,  c'en  est 
le  premier  modèle.  La  morale  était  un 
devoir  avant  même  que  la  foi  fût  révé- 
lée ,  avant  la  foi  et  le  baptême ,  c'est-à- 
dire  avant  la  révélation  des  mystères  de 
la  foi,  avant  l'institution  des  rits  sacra- 
mentaux  ou  appartenant  au  culte  ;  la  mo- 
rale était  commandée  à  l'homme  au  nom 
de  Dieu  avant  qu'elle  ne  le  fût  au  nom 
de  Jésus-Christ. 

Le  baptême  est  le  premier  anneau  de 
la  chaîne  rituelle;  par  lui  nous  entrons 
dans  le  sanctuaire  du  culte. 

Le  prix  que  l'on  attachait  au  dépôt  de 
la  foi  contenait  dans  un  profond  respect 
l'élan  de  la  pensée  raisonneuse.  On  crai- 
gnait tout  terme  nouveau  dans  les  objets 
de  la  foi  :  le  symbole  circonscrivait  dès 
lors  toute  la  matière  nécessaire  de  cette 
foi ,  et  chaque  fidèle  le  savait  par  cœur. 
A  mesure  ensuite  que  s'étendait  le  do- 
maine de  la  foi,  on  surveillait  plus  acti- 
vement ses  premières  allures,  on  com- 
parait les  traditions  d'une  église  ou  d'une 
communauté  chrétienne  à  celles  d'une 
autre  communauté ,  surtout  à  celles  qui 
étaient  de  fondation  apostolique.  Quand 
tous  les  doutes  n'étaient  pas  encore  levés, 
on  recourait  au  siège  de  saint  Pierre,  au 
successeur  de  celui  à  qui  mission  avait 
été  donnée  de  confirmer  ses  frères  :  on 
en  a  un  exemple  frappant  dans  la  ques- 
tion de  la  Pàque,  dans  celle  de  la  péni- 
tence canonique  pour  les  lapsi,  et  dans 
celle  de  la  source  hiérarchique ,  à  l'occa- 
sion du  schisme  de  Novat.  On  trouve  déjà 
dans  ces  trois  jugemens  la  triple  ques- 
tion de  foi,  de  morale  et  de  culte,  défé- 
rée au  siège  de  Rome  et  cherchant  en  lui 
l'unité. 

En  résumé,  le  lien  extérieur  de  l'unité 
chez  les  premiers  fidèles  était  la  commu- 
nauté de  culte  ou  la  participation  à  l'eu- 
charistie. On  en  excluait  rigoureusement 
tous  ceux  qui  étaient  hors  l'unité  de  foi, 
les  hérétiques;  hors  de  l'unité  de  morale, 
les  pénitens  publics  ;  hors  de  l'unité  hié- 

(1)  Aux  Ephès.,  iv,  li. 


14 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES , 


rarchique,  les  schismatiques.  Cette  par- 
ticipation au  même  mystère  ne  compo- 
sait pas  seulement  l'unité  de  foi ,  de  mo- 
rale et  de  culte  pour  une  communauté 
locale,  mais  elle  étendait  ce  signe  divin 
aux  Eglises  les  plus  éloignées.  De  là  les 
eulogies  et  ces  termes  si  fréquemment 
employés  :  admettre  à  sa  communion  ou 
rejeter  de  sa  communion.  Or,  la  commu- 
nion romaine  était  le  centre  de  toutes  les 
autres  :  il  y  avait  donc  identité  entre 
l'unité  eucharistique  et  l'unité  papale, 
comme  signe  extérieur  de  communion 
chez  les  fidèles.  Telle  était  sur  ce  point 
leur  compréhension  générale.  Être  en 
communion  avec  Rome,  c'était  avoir 
l'unité  de  foi ,  de  morale  et  de  culte  avec 
toute  l'Eglise. 

Quant  au  fondement  divin  de  cette 
unité,  tel  que  les  fidèles  le  comprenaient 
encore,  on  le  trouve  longuement  exposé 
dans  l'admirable  discours  de  la  Cène,  où 
Jésus-Christ  donnant  son  corps  à  man- 
ger à  ses  disciples,  leur  donne  avec  cette 
nourriture  nouvelle  le  précepte  nouveau 
de  s'aimer  les  uns  les  autres  (1) ,  comme 
il  les  avait  aimés  lui-même,  joignant 
ainsi  l'autorité  de  l'exemple  à  celle  du 
précepte;  et  comme  si  sa  divine  parole, 
accompagnée  de  tant  de  miracles,  ne 
suffisait  pas  dans  son  propre  témoi- 
gnage, il  en  invoque  un  autre  qui  aura  la 
garantie  de  sa  prophétie  :  c'est  la  pro- 
messe de  l'Esprit-Saint,  qui  leur  don- 
nera le  sens  de  tout  ce  qu'ils  ont  vu  et 
entendu,  qui  ne  les  laissera  plus  dans 
l'attitude  passive  de  disciples  écoutant 
leur  maître,  mais  qui  les  établira  à  leur 
tour  docteurs  des  nations.  Puis  le  Verbe 
incarné  demande  à  son  Père  qu'il  sanc- 
tifie ses  disciples  dans  la  vérité  (2),  afin 
qu'ils  soient  infaillibles  dans  leur  ensei- 
gnement, et  qu'ils  soient  un  comme  le 
Père  et  le  Fils  (3).  Le  fondement  divin  est 
donc  la  promesse  d'être  avec  ses  disciples 
jusqu'à  la  consommation  des  siècles,  la 
volonté  du  Christ  {mandatum  do  vobis) , 
sa  prière  au  Père  {Pater  sancte,  serva  eos 
in  nomine  tuo  auos  dedisti  mihi  :  ut  sint 
unum  sicut  et  nos)  (4);  enfin  le  signe  des- 

(1)  Jean  ,  xm  ,  54. 

(2)  Ibid.,  xvn,  17. 

(3)  Ibid.,  11. 

(4)  Ibid.,  11. 


tiné  à  maintenir  et  à  rappeler  la  fonda- 
tion de  cette  unité  divine,  c'est  l'eucha- 
ristie, c'est-à-dire  la  présence  réelle  et 
persévérante  de  celui-là  même  qui  a 
promis,  qui  a  voulu,  qui  a  prié. 

Chaque  communion  sacramentelle  rap- 
pelait tout  cela  aux  fidèles  :  ils  savaient 
qu'il  n'y  avait  pour  eux  de  certitude  et  de 
garantie  de  l'unité  catholique  que  dans 
l'unité  de  foi,  de  morale  et  de  culte;  ils 
savaient  que  de  la  pureté  du  dogme  eu- 
charistique et  de  leur  adhésion  complète 
à  l'autorité  du  centre  visible  de  l'unité 
dépendait  la  conservation  de  la  société 
chrétienne.  L'histoire  a  d'ailleurs  bien 
justifié  ce  que  nous  avons  avancé  :  toutes 
les  hérésies  qui  ont  secoué  le  joug  de 
l'autorité  pontificale  ont  de  même  altéré 
le  dogme  de  l'eucharistie.  Il  y  a  une 
sorte  de  lien  logique  entre  ces  deux  vé- 
rités. 

Enfin  le  principe  et  les  preuves  de  cette 
infaillibilité  qui  courbait  invinciblement 
tous  les  fidèles  au  joug  de  l'unité,  c'était, 
1°  l'assurance  d'une  assistance  perma- 
nente du  Saint-Esprit  dans  l'Eglise.  Ce 
Paraclet  promis  était  venu  avec  tous  ses 
admirables  dons;  tous  les  jours  on  en 
voyait  les  effets  par  les  miracles  et  par 
les  prophéties.  2°  L'établissement  du 
corps  enseignant  :  Ipse  dédit  quosdam... 
doctores  (1).  3°  La  préposition  du  corps 
épiscopal  au  maintien  de  la  foi  et  de  la 
discipline.  4°  La  suprématie  du  siège  de 
Rome,  vers  qui  convergeaient  toutes  les 
lumières  et  de  qui  découlaient  toutes  les 
juridictions.  Je  dis  que  les  lumières  con- 
vergeaient vers  le  pape,  et  que  de  lui 
découlaient  les  juridictions  :  c'est  que  les 
lumières  sont  indistinctement  répandues 
dans  l'Eglise  :  Spiritus  ubi  vult  spirat  (2); 
mais  ces  lumières,  ces  vérités,  si  l'on 
veut,  ne  peuvent  constituer  des  dogmes 
que  pour  autant  qu'elles  reçoivent  la 
sanction  du  siège  de  Rome,  isolément  ou 
dans  les  conciles.  Mais  quant  à  la  juri- 
diction ,  il  ne  peut  y  en  avoir  qu'une 
source  unique,  qui  émane  du  vicaire  de 
Jésus-Christ  :  Tibi  dabo  claves  regni  cœ- 
lorum  (5). 

Il  nous  reste  à  dire  quelque  chose  de  la 

(1)  Aux  Ephèi.,  iv,  11. 

(2)  Jean,  ni ,  8. 

(3)  Matth.,  xvi,  19. 


PAR  M. 

manière  dont  la  foi  prenait  racine  dans 
les  esprits.  La  foi  s'impose  d'abord  toute 
par  autorité  :  Non  in  persuasibilibus  hu- 
manœ  sapientiœ  verbis  (1),  et  c'est  l'Es- 
prit-Saint  qui  la  fait  admettre  par  l'opé- 
ration invisible  de  la  grâce  dans  les 
cœurs.  Ce  n'était  point  un  système  d'i- 
dées que  l'on  préférait ,  mais  c'était  une 
rénovation  complète  de  l'être  moral  que 
l'on  subissait  volontairement;  c'était  la 
foi-lumière  et  volonté,  et  non  pas  sim- 
plement illumination  intellectuelle;  c'é- 
tait de  l'autorité,  et  non  pas  de  l'éclec- 
tisme; c'était  rigoureusement  le  qui  non 
est  mecum,  contra  me  est  (2)  ;  c'était  l'em- 
pire de  la  foi  sur  la  raison,  et  toute  l'in- 
tolérance de  la  vérité.  Quand  Dieu  parle, 
l'homme  doit  se  taire,  croire  et  obéir; 
les  miracles  sanctionnaient  l'appel  à 
l'autorité  divine.  Tel  est  le  premier  ca- 
ractère de  la  prédication  évangélique. 
On  conçoit  que  des  hommes  qui  com- 
mandaient aux  élémens  pussent  dire  à 
d'autres  hommes  :  Croyez,  voici  l'exposé 
de  la  doctrine  chrétienne;  croyez,  Dieu 
vous  l'ordonne  ;  son  esprit  récompensera 
votre  foi  par  plus  de  lumières;  il  sera 
lui-même  votre  précepteur.  Hâtez-vous 
de  croire,  le  temps  presse  pour  le  genre 
humain  tout  entier;  il  n'est  rien  pour 
l'individu  ,  bientôt  il  ne  sera  plus  temps. 
Si  vous  ne  croyez  à  notre  parole,  elle  ne 
sera  point  vide  pour  cela  ;  elle  reviendra 
à  nous,  et  en  vous  quittant  nous  secoue- 
rons sur  vous  la  poussière  de  nos  pieds. 
Et  quand  les  cœurs  étaient  préparés 
par  la  grâce,  la  foi  y  descendait  pour  y 
déposer  les  germes  de  la  vie  spirituelle. 
Il  fallait  qu'avant  tout  ils  fussent  pu- 
rifiés par  la  charité  ,  qui  devenait  ainsi 
la  condition  première  de  la  foi  :  Beati 
mundo  corde  ,  quoniam  ipsi  Deum  vide- 
bunt  (3).  Sans  cette  pureté  intérieure,  il 
n'y  avait  point  de  vision  par  la  foi.  Si  la 
charité  qui  unissait  l'homme  à  Dieu  était 
nécessaire  à  l'intromission  de  la  foi, 
cette  même  charité  dirigée  vers  les  mem- 
bres de  la  grande  confraternité  chré- 
tienne, devenait  pour  chacun  une  ga- 
rantie de  vérité  et  de  salut.  Sans  elle, 
point  de  sécurité  pour  l'individu  sur  la 

(1)  i  Corinth.,  il,  4. 

(2)  Luc,  xi,  25. 

(■"•)   M  ait  h.,  y.  8. 


L'ABBÉ  R.  BOSSEY.  15 

conservation  pure  et  intègre  de  sa  foi. 
L'isolement  eût  tout  perdu.  C'est  ainsi 
que  se  maintenait  pure  de  tout  alliage  la 
tradition  apostolique. 

Cependant  dès  que  les  miracles  cessè- 
rent comme  fait  habituel,  les  traditions 
locales  n'ayant  plus  cette  preuve  incon- 
testable de  la  divinité  de  leur  foi ,  il  fal- 
lut recourir  au  Pontife  romain  qui 
avait  reçu  mission  de  confirmer  ses 
frères.  On  voit  en  effet  les  miracles  et 
les  prophéties  devenir  de  plus  en  plus 
rares ,  et  n'apparaître  ,  pour  ainsi  dire  , 
que  pour  empêcher  prescription.  La 
descente  visible  du  Saint-Esprit  sur  les 
nouveaux  baptisés,  nécessaire,  pour  ainsi 
dire,  lorsqu'ils  ne  pouvaient  communi- 
quer facilement  avec  les  apôtres,  et, 
après  eux ,  avec  le  siège  de  Pierre ,  cette 
descente  merveilleuse ,  dis-je ,  cessa  bien- 
tôt d'être  un  fait  ordinaire  et  comme 
permanent.  Elle  cessa  peu  à  peu  à  me- 
sure que  l'unité  extérieure  se  dessinait 
plus  fortement.  Les  traditions  locales 
perdirent  peu  à  peu  de  leur  valeur  ,  et 
Rome  les  concentra  toutes  en  vertu  des 
promesses  qui  lui  avaient  été  faites. 

Nous  ne  pousserons  pas  plus  loin  nos 
investigations  sur  l'objet  de  la  présente 
leçon.  Nous  avons  montré  l'Unité  dans 
sa  source,  Dieu;  dans  son  organe,  le 
Verbe;  dans  son  élément  conservateur, 
divin,  l'Eucharistie;  humain,  mais  in- 
faillible ,  le  Pape  ;  dans  ses  formes  ,  les 
rits  sacramentaux  et  la  hiérarchie  ;  dans 
ses  résultats,  l'identité  de  croyances, 
des  devoirs  et  des  espérances;  enfin, 
dans  la  constitution  même  de  la  société 
chrétienne.  Tel  est  le  Catholicisme  : 
Unité,  Universalité. 

Ce  sera  le  fil  qui  nous  guidera  dans  les 
études  que  nous  nous  proposons  de  don- 
ner dans  l' Université  catholique.  Ce  point 
de  vue  était  le  seul  qui  pût  nous  orienter 
dans  un  aussi  vaste  horizon.  Nous  ne  nous 
dissimulons  point  les  difficultés  d'une 
pareille  tâche  :  mais  ,  Dieu  aidant ,  nous 
avons  la  confiance  de  surmonter  les  prin- 
cipales, parfaitement  désintéressés  que 
nous  sommes  dans  tout  ce  qui  n'est 
qu'opinion ,  ou  système ,  dévoués  au  con- 
traire à  toute  vérité  qu'avoue  l'Eglise, 
et  soumis  de  cœur  et  d'âme  à  toute  recti- 
fication faite  en  son  nom  ,  de  ce  qui  vien- 
drait de  nous.  Toutefois,  comme  nous 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES. 


16 

serons  le  plus  souvent  historien ,  si 
quelque  chose  d'excentrique  au  dogme 
défini,  venait  à  percer  dans  notre  ex- 
posé, on  voudra  bien  ne  nous  en  rendre 
pas  responsable  ,  avant  toute  instruction 
de  la  cause.  Il  n'est  peut-être  pas  un  seul 
écrivain  ecclésiastique  qui  n'ait  de  gra- 
ves inexactitudes  de  langage  dans  ses 
doctrines ,  surtout  pour  les  questions  qui 
de  son  temps  n'étaient  point  encore 
passées  à  l'état  de  dogme.  Ce  sont  des 
discussions  de  la  tradition,  quand  elle 
n'est  pas  très  explicite,  ou  bien  des  con- 
séquences de  principes,  des  extensions 
de  doctrine  qui,  appartenant  à  l'homme , 
peuvent  faillir  avec  lui. 

Pour  déterminer  donc  la  valeur  de 
telle  ou  telle  opinion  des  Pères  que  nous 
citerons ,  il  est  important  de  ne  pas 
perdre  de  vue  les  règles  suivantes  : 

1°  L'autorité  des  Pères  comme  témoins 
de  la  tradition  ne  vient  qu'après  l'Ecri- 
ture ,  les  définitions  des  conciles  et  des 
papes. 

2°  Entre  les  Pères,  les  docteurs  tien- 
nent le  premier  rang:  l'Eglise  grecque 
en  compte  quatre  grands  ainsi  que  l'E- 
glise latine,  laquelle  en  a  ajouté  huit 
autres ,  en  tout  seize.  Les  docteurs  grecs 
sont  :  S.  Athanase  ,  S.  Basile  ,  S.  Grégoire 
de  Nazianze ,  S.  Jean  Chrysostome.  Cbez 
les  Latins ,  marchent  parallèlement 
S.  Grégoire  le  Grand ,  S.  Ambroise  , 
S.  Augustin  et  S.  Jérôme.  Viennent  en- 
suite S.  Léon,  S.  Pierre  Chrysologue, 
S.  Isidore  de  Séville,  S.  Pierre  Damien  , 
S.  Anselme,  S.  Bernard,  S.  Thomas  et 
S.  Bonaventure. 

3°  Il  est  tel  Père  dont  les  doctrines  ont 
servi  de  texte  à  des  définitions  dogmati- 
ques; ou  qui,  ayant  traité  ex  professo 
certaines  questions  de  foi  contre  les  hé- 
rétiques, a  été  généralement  cité  dans 
le  même  sens.  Dans  ces  deux  cas ,  l'au- 
lorité  de  ce  Père  est  devenue  celle  de 
l'Eglise  même. 

4°  Dans  les  questions  appartenant  à  la 
foi ,  l'unanimité  des  Pères  forme  certi- 
tude. 

5°  Dans  les  questions  même  de  simple 
doctrine,  on  encourrait  la  note  de  témé- 
rité à  s'écarter  du  sentiment  commun 
des  Pères. 

(i°  Pour  tout  du  reste,  c'est-à-dire ,  dans 
les  questions  extra-fidem ,  extra-doctri- 


nales ,    le    témoignage    des    Pères  n'a 
qu'une  valeur  scientifique,  ordinaire. 

7°  Enfin,  nous  devons  dire  que  quel- 
ques uns  d'entre  eux  ne  sont  pas  exempts 
de  certaines  erreurs  quelquefois  assez 
graves.  Cela  se  rencontre  plus  fréquem- 
ment dans  les  premiers  siècles,  lorsque 
la  dogmatique  chrétienne  était  encore 
en  travail ,  et  antérieurement  aux  défini- 
tions de  l'Eglise.  En  voici  quelques  exem- 
ples que  nous  étendrons  plus  tard  :  Le 
millénarisme;  le  FiliiDei  de  la  Genèse, 
entendu  des  anges;  la  privation  de  la 
béatitude  pour  les  âmes  justes  jusqu'à  la 
résurrection;  l'origine  de  l'âme  qu'ils 
supposent  ex  traduce...;  sans  compter 
plusieurs  erreurs  particulières  à  quel- 
ques autres  Pères ,  comme  celle  des  re- 
baptisans ,  la  permission  du  divorce 
adultérin ,  la  préexistence  de  l'âme  d'A- 
dam à  son  corps,  celle  des  ?anges  à  la 
création,  leur  corporéité...  Et  cependant 
les  ouvrages  où  ces  erreurs  sont  conte- 
nues ,  se  trouvent  au  catalogue  des  livres 
approuvés  par  le  pape  Gélase.  Cette  in- 
sertion n'avait  point  pour  fin  de  rien 
définir  sur  ces  matières;  aussi  ne  préju- 
dicie-t-elle  aucunement  à  l'intégrité  du 
dogme  catholique.  Il  faut  donc  s'en  te- 
nir à  ces  paroles  de  Melchior  Canus  : 
Lcgentur  itaque  à  nobis  cum  reverentiâ 
quiaem ,  sed  ut  hommes ,  cum  delectu 
atque  judicio  (1). 

Les  ouvrages  des  Pères  se  divisent  en 
commentaires  sur  l'Ecriture  sainte,  trai- 
tés doctrinaux,  homélies,  apologies, 
ouvrages  polémiques  ,  catéchèses  ,  let- 
tres, discours,  controverses,  histoires 
et  livres  pieux. 

Nous  exposerons  sous  certains  titres 
l'ensemble  de  leur  doctrine  sur  les 
points  principaux ,  et  nous  mettrons  le 
lecteur  à  même  de  vérifier ,  s'il  lui  plaît , 
l'exactitude  de  nos  extraits  et  de  nos 
citations. 

Notre  prochaine  leçon  comprendra 
une  partie  de  la  doctrine  des  Pères  sur 
la  création  et  la  composition  de  l'uni- 
vers. Et  comme  les  écrivains  scolasti- 
ques,  souvent  peu  connus,  du  moyen 
tAige, ,  sont  les  plus  explicites  sur  ces  ma- 
tières, nous  demandons  à  leur  donner 
place  parmi  ceux  dont  le  nom  a  plus 

(1)  Luc,  theul.,  1.  VU ,  ck.ui ,  n°  2. 


COURS  D'ITTSTOIRE  DE  FRANCE,  PAR  M.  DUMONT.  17 

lequel  nous  sommes  obligés  de  nous  cir- 
conscrire, nous  permettra  tout  au  plus 
de  condenser  dans  quelques  pages  ce 
qui  ferait  souvent  la  matière  d'un  gros 
volume.  Nous  tacherons  du  moins 
d'être  exact ,  sinon  complet. 

L'abbé  R.  Bossey  ,  prêtre. 


d'autorité.  Ce  sera  un  complément  vrai- 
ment curieux  de  la  science  des  premiers 
siècles  patristiques. 

Il  nous  serait  impossible  d'assigner 
d'avance  les  proportions  que  prendra 
chaque  question  eu  égard  au  développe- 
ment de  toutes  les  autres.  Le  cadre  dans 


&cUntc$  m$\w\<\m. 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON  (1). 

Élat  des  personnes  sous  les  Mérovingiens  ;  diffé- 
rence extérieure  des  Franks  et  des  Gallo-Ro- 
mains;  égalité  réelle.  —  De  la  propriété  en  Ger- 
manie et  après  la  conquête  en  Gaule  ;  de  Valode; 
application  de  la  lot  salique  à  la  succession 
royale.  —  Du  bénéfice  et  de  la  recommandation  ; 
histoire  d'Arédius.  —  Anlrustions  et  convives 
du  roi. 

Dinc  cui  Barbaries ,  illinc  Rornania  plaudit  (2). 

Fortunatus  ne  songeant  dans  ce  vers 
qu'à  l'éloge  du  roi  Caribert,  n'exprimait 
pas  moins  ainsi  très  nettement  pour  nous 
la  distinction  des  deux  populations  fran- 
que  et  gauloise,  entremêlées,  sans  se 
confondre  encore,  gardant  chacune  leur 
nom  avec  même  réserve  d'amour-propre. 
Je  ne  crois  pas  qu'il  fût  venu  à  l'esprit 
du  poète  de  ne  pas  nommer  les  Barbares 
les  premiers,  quand  même  la  prosodie 
s'y  fût  mieux  prêtée;  et,  toutefois,  ce 
rapprochement  de  la  Romanic  et  de  la 
Barbarie  en  parallèle  suppose  une  éga- 
lité avouée,  publique.  Si,  d'autre  part, 
nous  consultons  la  loi  salique  et  la  loi 
ripuaire,  nous  y  voyons  une  supério- 
rité maintenue  superbement  aux  Franks. 
Le  meurtre  d'un  Frank  ou  d'un  Barbare 
vivant  sous  la  loi  salique  est  évalué  à 
deux  cents  sous;  la  composition  n'est 
que  de  cent  sous  pour  le  meurtre  d'un 
Romain  propriétaire.  La  même  diffé- 
rence de  moitié  se  répète  pour  la  cora- 

(t)  Voir  la  xvnr  leçon  au  t.  xi ,  p.  24ii. 
(2)  Forlunat.,  Carm.t  yi,  4. 


position  de  tous  les  autres  délits,  selon 
l'origine  des  personnes,  les  Romains  pa- 
raissant toujours  inférieurs  de  rang  dans 
la  même  condition  (1)  ;  d'où  l'on  a  com- 
paré la  situation  des  Romains  sous  les 
Franks  à  celle  des  Raïas  et  des  Phana- 
riotes  sous  les  Turcs  (2).  Idée  très  in- 


(1)  Leg.  salie,  tit.  4Î,  4S,  5S,  15. 

(2)  M.  Thierry,  7e  lettre7  sur  r  Histoire  de  France. 
Il  cite  ailleurs  dans  le  même  sens  (Récits  Mérovin- 
giens, Introduct.,  c.  y)  le  passage  si  connu  de  Luit- 
prand  :  <i  Quos  nos,  Long obardi  ,  scilicet  S axones, 
ï  Franci ,  Lolharingi,  Baïwari ,  Suevi,  Burgun- 
i  diones ,  tantô  dedignamur,  ut  inimicos  noslros 
«  commoti ,  nil  aîiud  conlumeliarum,  nisi  Romane 
t  dicamus;  hoc  solo,  id  est,  Romanorum  nominc, 
l  quidquid  ignobililalis  ,  quidquid  luxuriœ ,  quid- 
g  quid  mendacii ,  imà  quidquid  viliorum  est,  com~ 
«  prehendentes.  »  (Légat,  ad  Niceph.)  Mais,  1°  l'o- 
pinion du  dixième  siècle  ne  représente  pas  absolu- 
ment l'opinion  du  sixième;  2"  renonciation  de  l'é- 
vèque  lombard,  même  dans  sa  généralité  ,  peut-être 
un  peu  hyperbolique  ,  ne  doit  regarder  que  les  Ro- 
mains proprement  dits  ou  Italiens.  La  distinction  lé- 
gale de  Barbares  et  de  Romains  était  déjà  fort  affai- 
blie hors  de  l'Italie  au  temps  de  Charlemagne ,  sinon 
déjà  effacée.  «  Romani....  quando  componunlur, 
juxta  legem  ipsius  cui  malum  fecerint,  componan- 
tur.  Et  Longobardos  illos  convenit  simililcr  compo- 
nerc.  De  cœteris  verà  causis  communi  lege  viva- 
mus,  quam  domnus  Karolus,  cxcellentissimus  F  r  an- 
cor  um  et  Longobardorum  rex,  in  ediclum  adjunxit.» 
(Leg.  Longob.,  liv.  II,  tit.  5G.)  Que  la  -véritable 
race  romaine ,  aussi  incapable  de  se  défendre  que  de 
se  soumettre,  fut  méprisée  au  moyen  a^e  par  tous 
les  peuples  qui  ambitionnaient  do  l'asservir,  cela  so 
conçoit;  mais  co  mépris  certainement  ne  s'étendait 
pas  aux  Romains  de  condition  légale  dans  les  autres 
pays ,  du  temps  do  Luilprand ,  puisque  d'après  une 


18 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE , 


exacte,  qui  s'appuie  à  faux  sur  les  bri- 
gandages,   racontés    par    Grégoire    de 
Tours,  dans  les  querelles  incessantes  des 
fils  de  Clovis  et  de  Clotaire  Ier;  parce 
que  ces  troubles  intérieurs,  si  fréquem- 
ment qu'ils  revinssent,  étaient  des  cas 
d'exception  passant  comme  une  tempête 
sur  telle  ou  telle  province,  et  parce  que 
même  alors,  n'y  ayant  plus  de  règle,  la 
distinction  des  personnes  ne  devait  pas 
mieux  s'observer  que  toute  autre  chose. 
Mais  en  supposant  encore  que  l'exemple 
du  Midi ,  où  les  Burgundes  et  les  Wisi- 
goths  n'avaient  point  songé  à  cette  dis- 
parité légale  (1),  n'en  eût  pas  hâté  la  dé- 
suétude  dans   le    Nord,  l'équilibre   s'y 
trouvait  déjà  rétabli  en  fait  de  plus  d'une 
manière  :  d'abord  par  une  autre  disposi- 
tion de  la  même  loi  salique,  que  plus 
tard   confirmèrent   les    capitulaires   de 
Charlemagne ,  et  qui  porte  la  composi- 
tion à  trois  cents  sous  pour  le  meurtre 
d'un  diacre,  à  six  cents  pour  celui  d'un 
prêtre,   mis  ainsi   de   niveau   avec   les 
Franks  du  premier  ordre,  et  à  neuf  cents 
pour  le  meurtre  d'un  évêque  (2).  Cette 
supériorité  reconnue  au  clergé  relevait 
indirectement  la   race   indigène,   à  la- 
quelle il  appartenait  presque  tout  entier. 
La  faveur  royale ,  comme  nous  le  ver- 
rons plus  loin,  était  un  second  moyen  ; 
un   troisième,   moins  apparent  et  non 
moins  effectif,   venait  de   la  propriété 
foncière,  qui  fut  pour  les  Franks  toute 
autre  chose  en  Gaule  qu'en  Germanie. 

Ceci  demande  quelque  attention.  La 
propriété  foncière,  inconnue  dans  l'état 
nomade,  fait  une  des  principales  bases 
de  l'état  civilisé,  et  à  cette  base  l'insti- 
tution de  la  noblesse  s'est  rattachée  si 
communément,  que  sans  l'intelligence 
précise  de  ces  deux  notions  sociales  il 

petite  découverte  assez  curieuse  de  M.  Thierry  lui- 
même  (Introd.,  ib.),  l'impératrice  Adélaïde  alors 
se  faisait  honneur  de  u  fonder  au  lieu  nommé  Seltz, 
en  Alsace,  une  ville  de  liberté  romaine  ;  urbem  dé- 
crétât fieri  tub  libkrtatk  roman  à.  »  (Vita  S. 
Âdelh.) 

(1)  Leg.  Burg.,  tit.  10,  60;  additam.  prlm., 
tit.  13;  add.  secund.,  lit.  10. 

(2)  Leg.  salie.,  tit.  58;  Karoli  magni  capit., 
H,  xxv  :  Qui  subdiaconum  occident,  500  solid. 
eomponat,  qui  diaconum,  400,  qui  presbyterum  , 
600  solid.,  qui  episcopum,  900  solid.,  qui  mona- 
chum,  400  solid.,  culpabilis  judicetur.  Le  sou  d'or 
valait  environ  douze  francs,  monnaie  actuelle. 


n'est  guère  possible  de  comprendre  à 
fond  la  France  du  moyen  âge. 

A  considérer  les  Germains  au  temps  de 
Tacite,  quoique  sédentaires,  ils  n'étaient 
pas  alors  au-dessus  des  peuples  nomades 
les  plus  grossiers  ;  <  ils  n'avaient  point  de 
«  villes ,  mais  des  habitations  séparées  et 

<  diverses....  Ils  partageaient  entre  eux 

<  les  champs,  selon  le  nombre  des  fa- 
«  milles,  avec  une    grande  facilité,   à 

<  cause  de  l'étendue  de  leur  territoire. 
«  La  distribution  s'en  renouvelait  tous 
€  les  ans...  et  ils  n'exigeaient  de  la  terre 
i  que  des  moissons  de  blé  (1).  >  Mais 
dans  la  suite,  ce  qu'on  doit  mettre  vers 
le  milieu  du  quatrième  siècle,  lorsque 
les  Franks  terminèrent  la  guerre  avec 
Julien  l'Apostat  par  un  traité  d'alliance 
qui  les  établit  sur  la  frontière  de  l'em- 
pire, cette  peuplade  prenant  une  posi- 
tion plus  fixe,  sentit  la  nécessité  de  la 
régulariser  par  des  lois,  dont  la  pre- 
mière et  fondamentale  disposition  fut  de 
rendre  permanente  la  propriété  foncière. 
Cette  innovation  naissait  naturellement 
de  leurs  relations  fréquentes  avec  les 
Romains;  depuis  long-temps  même  ce 
Yoisinage  extrême  et  cette  vue  encore  as- 
sez confuse  de  la  civilisation  avaient  ap- 
pris à  ces  barbares  le  goût  de  l'argent  (2), 
et  par  conséquent  de  la  possession.  Cha- 
que chef  de  famille  possédait  donc  en 
propre  un  domaine   ou  allod  (3),   qui 

(1)  Tac,  Ger.,  16  :  Nullas  Germanorum  populis 
urbes  babilari. . .;  26  :  agri  pro  numéro  cultorum  ab 
universis  per  vices  occupantur,  quos  mox  inter  se 
secundum  dignationem  partiuntur;  facilitatem  par- 
tiendi  camporum  spatia  praestant.  Arva  per  annos 
mutant,  et  superest  ager;  nec  enim  cum  ubertate 
et  amplitudine  soli  labore  contendunt ,  ut  pomaria 
conserant,  et  prata  séparent,  et  horlos  rigent;  sola 
terrœ  seges  imperatur. 

(2)  Tac,  Ger.,  13  :  Gaudent  praecipué  fiailima- 
ruui  genlium  donis;...  elecli  equi ,  magna  arma, 
phalerœ,  torquesque.  Jam  et  pecuniam  acciperedo- 
cuimus . 

(3)  M.  Laboulaye  prend  l'élymologie  de  ce  mot 
dans  «  la  racine  allemande  loot ,  qui  se  reproduit 
«  dans  toutes  les  langues  modernes  pour  désigner 
«  ce  que  donne  le  sort.  »  Hist.  de  la  Propr.,  v,  4. 
Le  passage  précédemment  cité  de  Tacite  contredit 
cette  distribution  par  le  son.  D'ailleurs  l'idée  de  lots 
(sortes)  n'implique  pas  nécessairement  celle  de  ha- 
sard .  M .  Thierry  a  traduit  all-od  plus  naturellement 
par  toute'propriété ,  comme  venant  du  mot  teuto- 
nique  od ,  bien ,  qui  se  conserve  encore  dans  le  seul 
mol  allemand  kleinod,  petit  bien ,  bijou.  Le  moyen 


PAR  M.  DUMONT. 


v* 


se  nommait  particulièrement  chez  les 
Franks  saliens  terre- salique ,  chez  les  ri- 
puaires  terre  asiatique  (1) ,  et  qui  passait 
en  héritage  de  mâle  en  mâle ,  à  l'exclu- 
sion des  femmes,  le  plus  proche  parent 
paternel  devant  invariablement  succéder 
s'il  n'y  avait  point  de  fils.  Peu  importe 
que  ce  fût  originairement  un  lot  de  terri- 
toire vacant  ou  conquis,  on  ne  le  possé- 
dait point  à  titre  de  récompense  ni  d'o- 
bligation publique.  On  a,  ce  me  semble, 
assez  inutilement  disputé  là-dessus  jus- 
qu'à présent.  11  en  était  de  ce  lot  ou  do- 
maine barbare  comme  du  lot  ou  champ 
quiritaire  aux  premiers  temps  de  Rome; 
c'était,  pour  le  Germain  comme  pour  le 
Romain  quirite ,  non  le  prix  ,  mais  la  ga- 
rantie de  l'association,  le  titre  national, 
en  vertu  duquel  l'un  participait  à  la  cité, 
l'autre  à  la  tribu ,  par  droit  et  par  hon- 
neur de  liberté  personnelle  (2).  Ni  l'un  ni 
l'autre  ne  connaissait  Vimpôt  foncier.  Si 
le  Romain  contribuait  aux  frais  de  l'Etat, 
c'est-à-dire  de  la  guerre,  c'était  comme 
citoyen  ;  en  subvenant  de  son  argent 
aussi  bien  que  de  son  bras  à  la  nécessité 
générale,  qui  comprenait  son  intérêt 
privé,  il  donnait  un  secours  personnel, 
non  une  redevance  de  domaine  ni  un  ac- 

âge  en  donnant  à  allod  les  formes  latines  alode ,  al- 
lodium,  employait  pour  synonymes  hœredilas,  sors, 
substanlia.  Leg.  Burg.,  lit.  1,  14.  Dans  la  loi  des 
Wisigoths  :  Ne  post  quinquaginla  annos  sortes  Go- 
thicœ  vel  Romance  ampliùs  repetantur.  Cancian., 
Leg.  antiq. 

(1)  De  Buat,  Origines  ,  xn  ,  4,  explique  ce  mot 
delà  manière  la  plus  raisonnable.  Aviatica  ne  peut 
dériver  d'avus  ,  car,  en  ce  sens  ,  il  faudrait  avita,  et 
il  y  aurait  de  plus  contradiction  avec  Tinlention  de  la 
loi.  Il  le  dérive  plus  exactement  d'avius  et  l'inter- 
prète par  terre  enclose  ,  non  traversée  d'aucun  pas- 
sage, où  nul  étranger  n'avait  le  droit  d'entrer  sans 
la  volonté  du  propriétaire,  d'après  la  loi  salique.  Il 
aurait  pu  rappeler  à  l'appui  cette  observation  de  Ta- 
cite, dont  les  lois  salique  et  ripuaire,  qui  n'existaient 
pas  alors,  lèvent  pour  nous  toute  l'incertitude  :  Suam 
quisque  domum  tpalio  circumdat ,  sive  ad  versus  ca- 
sus  ignis  remedium,  sive  inscitià  aedificandi.  Germ., 
16.  La  terre  ainsi  tenant  à  la  maison  et  participant 
de  son  inviolabilité  était  franche  et  indivisible.  Les 
immunités  des  terres  ecclésiastiques  eurent  pour 
objet  de  leur  assurer  la  même  inviolabilité  qu'aux 
terres  cliques.  Cbildeberl  II  abolit  de  la  loi  la 
chreneeruda  ou  expropriation  pour  avoir  fait  tom- 
ber la  puissance  de  plusieurs. 

(2)  On  trouve  quelque  part  dans  Adou  :  Baptizatis 
Sa&onibus  ex  ingenuitate  et  alode  linnilas  roboruta , 


qnit  de  concession.  Chez  tous  les  peuples 
libres,  la  terre,  le  domaine  ne  doit  rien; 
car  la  taxe  sur  le  domaine,  l'impôt  fon- 
cier est  une  marque  d'assujétissement,  de 
servitude  légale,  qui  restreint  en  quelque 
sorte  la  propriété  :  c'est  une  taille,  de 
quelque  nom  qu'on  la  déguise.  L'impôt 
foncier  en  France  n'a  pas  d'autre  ori- 
gine que  la  taille,  et  n'a  point  changé  de 
nature  pour  avoir  changé  son  mode 
d'exigence,  de  répartition  et  de  percep- 
tion. A  Rome, d'ailleurs,  la  contribution 
personnelle  rentrait  au  contribuable  par 
le  butin,  dont  une  part  revenait  exacte- 
ment à  chaque  citoyen  sous  les  armes,  et 
plus  tard  par  la  solde,  qui  motiva  uni- 
quement le  renouvellement  ou  le  main- 
tien de  la  capitation  jusqu'au  temps  où 
les  richesses  de  la  conquête  ne  permirent 
plus  de  rien  demander  au  citoyen  ro 
main. 

Les  idées  germaines  n'admettaient  pas 
même,  il  est  vrai,  de  contribution  per- 
sonnelle; le  don  particulier  et  volon- 
taire, choisi  sur  les  troupeaux  ou  la  ré- 
colte par  chaque  chef  de  famille  pour 
honorer  le  prince  (1),  paraît  bien  plus 
digne;  mais  nonobstant  la  fierté  du  nom 
et  de  la  forme,  cette  gratification  d'usage 
envers  un  seul  n'avait-elle  pas  au  fond 
une  tendance  plus  obséquieuse  que  la 
contribution  régulière  du  Romain,  ac- 
cordée aux  besoins  de  l'Etat  ? 

Une  telle  conformité  de  situation  pre- 
mière entre  deux  nations  si  diverses  n'a 
rien  d'étonnant.  Les  fondateurs  de  Rome, 
ramas  d'aventuriers,  sans  patrie  ni  fa- 
mille, séparés  volontairement  ou  forcé- 
ment du  genre  humain  policé,  étaient 
tombés  pour  un  moment  dans  l'état  bar- 
bare, où  pour  toute  compensation  de  ce 
qui  manque  à  chacun,  il  ne  reste  plus 
que  l'indépendance  et  la  valeur  person- 
nelle; mais  ceux-ci,  poussés  par  l'imita- 
tion et  l'habitude,  reprirent  aussitôt  les 
idées  et  les  formes  sociales  dont  ils  sor- 
taient et  dont  ils  se  voyaient  environnés, 
et  leur  nouveau  principe  de  libre  adhé- 
sion s'en  modifia    singulièrement.    Dès 

(l)  Tac,  Germ.,  18  :  Mos  est  civitalibus  ultrô 
ac  viritim  conferre  principibus  vel  armentorum  vel 
frugum,  quod  pro  honore  acceptum  ,  etiam  necessi- 
tatibus  subvenit.  Dans  la  Germanie  de  Tacite,  civi- 
tas  signifie  le  corps  de  la  Iribu. 


20  COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 

ïors  la  divergence  devient  grande  entre 
le  Romain  qui  se  civilise  et  le  Germain 
barbare ,  divergence  très  utile  à  l'éclair- 
cissement de  notre  sujet,  et  qui  ramènera 
un  point  de  parité  peut-être  inattendue. 
1°  Toute  la  population  romaine  se 
tourna  vers  la  vie  agricole  et  politique  : 
le  quirite  était,  laboureur  avant  tout  ;  il 
maniait  lui-même  le  hoyau  et  la  charrue; 
il  ne  devait  faire  la  guerre  et  ne  la  fit 
long-temps  que  pour  la  défense  de  sa 
nouvelle  patrie.  2°  Cette  population  se 
partagea  dès  l'origine  en  deux  ordres, 
patriciens  et  plébéiens  ;  ceux-ci  cliens , 
ceux-là  supérieurs,  exclusivement  maî- 
tres des  magistratures,  des  honneurs  et 
des  choses  sacrées.  3°  Il  s'ensuivit  une 
différence  dans  la  propriété  foncière  ;  il 
y  eut  une  mesure  patricienne  et  une  me- 
sure plébéienne.  Won  seulement  le  rang 
et  l'influence  s'attachèrent  ainsi  au  do- 
maine, mais  Servius  Tullius,  dans  son 
organisation,  si  habile  et  en  apparence 
si  populaire,  de  classes  et  de  centuries, 
attribua  uniquement  l'importance  à  la 
richesse. 

Chez  les  Germains,  ce  sont  des  mœurs 
bien  opposées  :  on  dédaignait  le  travail 
des  champs;  on  n'estimait  honorable  que 
la  guerre  et  les  armes.  On  y  reconnaissait 
bien  aussi  deux  ordres  ou  degrés  de  di- 
gnité, les  édhelinges  et  les  frilinges  ,  ou 
ahrimann ,  <  ce  qui  veut  dire  autant 
«  comme  nobles  et  libres  (1)  ;  i  mais  leur 
noblesse  n'était  qu'une  distinction  hono- 
rilique,  une  renommée  ancienne  ou  ré- 
cente, toujours  acquise  par  des  exploits, 
et  qu'on  eût  perdue  par  un  seul  acte  de 
timidité.  Du  reste ,  excepté  quelques  fa- 
milles réputées  issues  du  dieu  Scandinave 
Wooden,  comme  celle  des  Mevwigs  chez 
les  Franks,  celles  des  Amali  et  des  Balti 
chez  lesGoths,  toutes  les  autres  familles 
étaient  absolument  égales  ;  tous  les  guer- 
riers avaient  même  qualité  dans  l'assem- 


(l)  Nithard.,  Hisl.,4;  Hucbald,  VitaS.  Lebwini, 
apud  Surium  :  Erat  gens  Saxonum  sicut  usque  con- 
sislit ,  ordine  tripartito  divisa.  Sunt  enim  qui,  illo- 
rumlinguà,  Edlingi ,  sunt  qui  Frilingi,  sunt  qui 
Lassi  vocantur,  quod  latinà  sonat  linguù  nobiles, 
ingenui  atque  servîtes.  Ahriman  vient  de  heer-man, 
homme  d'armée ,  ou  plutôt  de  chr-man ,  homme 
d'honneur,  Germain.  Edheling  de  adel,  edel,  no- 
blesse; friling  de  frei }  libre..  Je  n'ai  point  à  m'oc- 
cuper  ici  des  serfs. 


blée ,  la  bourgade  et  l'armée.  Le  do- 
maine des  uns  ni  des  autres  ne  différait 
nullement  d'étendue,  de  valeur,  ou  cer- 
tainement au  moins  d'importance.  Il 
existait  aussi  une  sorte  de  clientelle 
parmi  eux ,  mais  en  sens  contraire  de  la 
clientelle  romaine.  «Une  insigne  illus- 
«  tration,  ou  les  grandes  (actions  des  an- 
«  cêtres,  appelaient  le  choix  du  prince, 
c  même  sur  les  plus  jeunes,  »  pour  en 
faire  ses  compagnons,  t  Les  autres  se 
«  mettaient  à  la  suite  des  guerriers  les 
«  plus  robustes  et  depuis  long-temps 
«  éprouvés,  »  qui  devenaient  ainsi  chefs 
de  bande.  «  Cette  espèce  de  compagnie 
«  avait  même  des  gradations  selon  la  dé- 
a  cision  de  celui  auquel  on  s'attachait 
«  ainsi.  De  là  grande  émulation  entre  les 
«  compagnons  à  qui  tiendrait  la  pre- 
t  mière  place  auprès  du  prince ,  et  entre 

<  les  princes  à  qui  aurait  les  plus  nom- 
j  breux  et  les  plus  vaillans  compagnons. 
«  Là  était  la  dignité,  là  était  la  puis- 
«  sance  de  s'entourer  toujours  de  cette 
»  jeune  élite,  cortège  en  temps  de  paix, 
«  garde  en  temps  de  guerre...  Ils  n'atten- 
t  daient  de  la  libéralité  de  leur  prince 

<  qu'un  cheval  de  bataille,  ou  une  fra- 
«  mée  sanglante  et  victorieuse  ;  des  re- 
«  pas  abondans,  quoique  grossièrement 
«  préparés,  leur  servaient  de  solde  (1).  » 

De  ce  rapprochement  sort  une  pre- 
mière observation  assez  curieuse  :  voici 
deux  sociétés,  l'une  barbare,  l'autre  en 
voie  de  civilisation,  qui  sont  parties  ab- 
solument du  même  point,  la  propriété 
foncière,  possédée  à  même  titre.  Les 
Germains  la  comptent  pour  rien  dans  le 
classement  des  personnes,  et  ils  demeu- 
rent barbares,  mais  égaux  en  fait  comme 
en  droit,  et  ils  gardent  leur  liberté  indi- 
viduelle toujours  entière;  les  Romains, 
au  contraire,  font  de  la  propriété  fon- 
cière la  principale  base  de  leur  organisa- 
tion politique,  et  l'égalité  cesse  aussitôt, 
et  la  liberté  des  moindres  propriétaires 
est  sans  cesse  en  péril.  Les  querelles  in- 
testines, un  moment  apaisées  par  la  con- 

(1)  Insignis  nobiliias  aut  magna  palrum  mérita ,  • 
principis  dignationem  etiam  adolescentulis  adsi- 
gnant,  etc.,  Tac,  Germ.,  13,  14.  Nobiliias  ne 
signifie  évidemment  ici  que  l'illustration  person- 
nelle, puisqu'on  la  met  en  opposition  avec  les 
mérites  acquis  par  les  aïeux 


PAR  M.  DUMOTNT. 


2t 


quête  de  l'Italie,  éclatent  avec  plus  de 
fureur  quand  ils  ont  ajouté  à  leur  terri- 
toire les  plus  vastes  et  les  plus  riches 
contrées.  C'est  alors  qu'il  n'y  a  plus  as- 
sez de  domaines  pour  tous  :  car  en  même 
temps  les  plébéiens  réclament  la  loi 
agraire  et  les  Italiens  le  droil  de  cité. 
Enfin  la  lutte  se  termine  par  le  triomphe 
irrésistible  de  la  démocratie,  c'est-à- 
dire  par  la  domination  la  plus  tyranni- 
que  d'une  multitude  qui  ne  possède  pas 
sur  tous  ceux  qui  possèdent,  et  tout  le 
poids  de  la  servitude,  du  dommage,  de 
la  souffrance,  tombe  sur  la  terre  qui 
produit  et  sur  les  bras  qui  la  cultivent. 

Je  propose  en  passant  ce  petit  pro- 
blème à  tous  ceux  qui  regardent  le  sys- 
tème représentatif  de  nos  jours  comme 
le  type  politique,  et  la  propriété  fon- 
cière comme  la  plus  forte  base  de  ce 
système.  J'y  comprends  également  ceux 
qui  plaident  en  faveur  de  la  capacité; 
car  au  fond  ils  disconviennent  moins 
avec  les  premiers  par  le  principe  que  par 
le  moyen  d'exécution,  qui  amènerait  tou- 
jours le  même  résultat. 

La  Gaule  une  fois  acquise,  il  avait 
fallu  au  guerrier  frank  un  allod  dans 
cette  nouvelle  patrie  en  échange  de  celui 
qu'il  avait  quitté  au-delà  du  Rhin.  Ce  n'é- 
tait pas  sans  doute  le  succès  de  ses  armes 
qui  l'eût  disposé  à  perdre  quelque  chose 
de  ses  anciens  droits  ;  il  transportait  seu- 
lement son  existence  dans  un  autre  pays, 
et  pour  y  être  mieux.  Il  prétendait  bien 
ne  pas  changer  de  caractère  ni  de  condi- 
tion, ne  pas  posséder  moins  complète- 
ment en  Gaule  que  dans  son  premier  sé- 
jour; et  le  même  nom  appliqué  au  nou- 
veau domaine  suffirait  à  prouver  que  la 
nature  de  la  propriété  fut  aussi  la  même 
d'abord.  Vallort  n'imposait  donc  point 
absolument  de  service  public;  mais  on 
en  a  conclu  à  tort  que  le  service  public 
n'y  tenait  pas.  Les  lois  des  Angles  et  des 
Thuringiens  nous  donnent  ici  le  com- 
mentaire des  lois  salique  et  ripuaire,  en 
stipulant  qu'à  l'héritier  quelconque, 
toujours  en  ligne  masculine,  qui  recevra 
la  terre  allodiale,  appartiendra  aussi  le 
vêtement  de  guerre,  la  vengeance  des 
proches  et  la  composition  de  tolérance  (1). 

(l)  Leg.  sal.,  tit.  G2 ,  c.  G  :  De  terra  verô  salicà 
nulla  portio  heereditatis  mulieri  veniat,  sed  ad  virilem 
TOME  XII.  —  r*°  67.    1H41, 


On  ne  voit  là,  encore  une  lois,  ni  con- 
cession ,  ni  obligation  réciproque  :  l'u- 
sage des  armes,  la  guerre,  c'est  le  droil 
pour  le  Germain  plutôt  que  le  devoir; 
droit  de  défense,  de  vengeance,  soit 
commune,  soit  privée.  On  comprend 
alors  que  les  femmes  ne  pouvant  porter 
la  cuirasse,  ni  faire  au  besoin  la  ven- 
geance, ne  pouvaient  non  plus  recevoir 
la  composition^  ni  succéder  à  la  terre  pa- 
ternelle (1) ,  au  titre  national  et  guerrier, 
bien  moins  encore  à  la  royauté,  qui  com- 
prenait essentiellement  le  commande- 
ment militaire.  Tel  est  évidemment  le 
sens  de  ce  fameux  article  de  la  loi  sali- 
que qui  écartait  les  femmes  du  trône, 
c'est-à-dire  du  pavois  (2),  les  excluant 
par  le  fait  bien  plus  fermement  que  par 
une  disposition  e?vpresse  (3). 

On  ignore  quelle  fut  la  proportion  gé- 
nérale des  lots,  ni  si  la  proportion  fut 
égale  dans  cette  première  distribution. 
Il  est  à  présumer  que  les  simples  guer- 
riers ne  se  contentèrent  pas  d'une  part 
moindre  que  l'ancienne  mesure  cu- 
riale  (4).  Ils  avaient  vu  d'assez  près  les 
jouissances  de  la  fortune,  depuis  leur 
entrée  en  Gaule;  de  plus,  quoique  l'ad- 
ministration impériale  eût  réglé  seule 
les  rangs  de  la  société  romaine,  pendant 
quatre  siècles  ,  il  n'y  avait  point  de  posi- 

sexum  tota  terrée  hœreditatis  perveniat.  Leg.  rip., 
lit.  36,  c.  4  :  Sed  dum  yirilis  sexus  extîterit,  fe- 
mina  in  hœreditatem  aviaticam  non  succédât.  Leg. 
angl.,  tit.  G,  c.  1  :  Hfereditatem  defuncti  filius , 
non  filia  ,  suscipiat.  Si  filium  non  habuit,  qui  de- 
functus  est,  ad  filiam  pecunia  et  mancipia,  terra 
yero  ad  proximum  paternœ  generationis  consangui- 
neum  pertineat...  Ib.,  S  :  Ad  quemcumque  hœredi- 
las  terrée  perveniat,  ad  illum  vestis  bellica ,  id  est, 
lorica,  ultio  proximi  et  solutio  leudis ,  débet  perti- 
nere.  Cancian.  leg.  antiq.  Leudis,  dans  le  sens  de 
tolérance  ,  vient  de  leiden  ,  souffrir. 

(1)  Leg.  sal. ,  tit.  65 ,  c.  1  et  3. 

(2)  Greg.  Tur. ,  n  ,  40  :  Cum  clypeo  eveclum  su- 
per se  regem  constituunt;  et  iv,  62  :  Collectus  est 
ad  eum  omnis  exercitus ,  imposilumque  super  cly- 
peo sibi  regem  statuunt. 

(3)  M.  Thierry,  qui  le  nie  dans  sa  lettre  neu- 
vième ,  n'a  pas  vu  qu'il  ruinait  lui-même  son  asser- 
tion dans  les  Récits  Mérovingiens,  Introd.,  c.  m, 
en  citant  la  loi  tburingienne.  Il  se  trompe  encore 
d'une  autre  manière  en  attribuant  au  principe  féodal 
les  progrès  de  la  royauté  en  France  :  la  royauté 
ne  s'est  pas  élevée  par  la  féodalité ,  mais  malgré  la 
féodalité. 

(4)  Vingt-cinq  arpens. 


2î 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 


tion  élevée,  nul  grade  de  quelque  im- 
portance, que  n'obtînt  ou  ne  suivît  la 
richesse,  à  laquelle  la  considération 
demeurerait  définitivement  attachée. 
Or,  les  Franks  venant  se  placer  dans  la 
société  romaine,  avec  l'opinion  de  leur 
prééminence  nationale,  n'avaient  garde 
de  ne  pas  s'assurer  l'avantage  le  plus  dé- 
sirable aux  yeux  de  l'ancienne  popula- 
tion et  le  plus  honoré.  Il  est  plus  pro- 
bable encore  que  les  chefs  de  bande  re- 
cevaient ou  s'attribuaient  en  se  canton- 
nant un  domaine  assez  riche  pour  dé- 
frayer leur  commandement  et  pourvoir 
aux  repas  de  leurs  compagnons.  La  part 
qui  revint  à  Clovis ,  tant  dans  le  premier 
partage,  qu'en  succédant  à  tous  les  au- 
tres princes  de  tribus,  fut  immense  (1) , 
à  en  juger  par  la  seconde  espèce  de  dis- 
tribution, qui  suivit  la  première. 

Les  idées  se  modifiant  avec  la  situa- 
tion ,  le  roi  frank  ne  se  borna  plus  à  ré- 
compenser comme  autrefois  ses  compa- 
gnons par  des  présens  d'armes  et  de  che- 
vaux; sur  les  propres  domaines  (fisca- 
lia,  regaiia),  qu'il  hërilail  du  fisc  impé- 
rial, il  leur  assigna  des  terres  en  béné- 
fice ou  usufruit,  sous  l'engagement  d'un 
double  service  personnel  ,  celui  de 
Vost  (2)  ou  de  i'armée  ,  et  celui  du  plaid 
ou  du  palais.  Jusqu'alors  ce  n'était 
qu'une  coutume  d'honneur  pour  les  com- 
pagnons de  ne  point  quitter  leur  prince 
dans  ses  expéditions  et  de  remplir  les 
missions  ou  les  emplois  particuliers  qu'il 
leur  confiait.  L'assistance  aux  jugemens 
était  en  outre  réglée  autrefois  par  élection 
en  assemblée  générale  (3).  Maintenant 
c'est  une  concession  volontaire  et  con- 
ditionnelle du  prince  à  ses  compagnons  , 
qui  leurimposeuneobligaiionspeciale.il 
n'est  plus  seulement  leur  commandant, 
leur  prince,  mais  (4)  leur  seigneur  (se- 

(1)  Hullemann,  cité  par  M.  Laboullaye  ,  vu,  2, 
compte  à  l'époque  carolingienne  cent  soixante- 
quinze  domaines  royaux  ou  villas ,  dont  plusieurs 
sont  devenues  de  grandes  villes. 

(2)  Greg.  Tur.,  n,  ô2. ..,  quo  consilio  rex  (Clo- 
vis)  acct'plo  hosiem  redire  jubei  ad  prcpria. 

(5)  Tac,  fera.,  12  :  Eligunlur  in  iisdem  con- 
'ciliis  et  principes  ,  qui  jura  per  pagos  vicosque  red- 
riur.t.  Gewttaai  stogùlis  ex  plèbe  comités,  consilium 
siiuui  el  uucto;ilas,  adsunt. 

(4)  Fredeg.,  Epitom.,  1C  :  Chrolcchildis,  cuin 
jam  COlPperisset   ad\eiHuui   Aridii  revçrlcntis  a.b 


nior),  et  ils  deviennent  ses  officiers  (/«- 
niores) ,  ses  fidèles,  pour  le  suivre  à  la 
guerre  avec  tous  les  hommes  libres  de 
leur  domaine  ,  en  état  de  porter  les  ar- 
mes, et  pour  l'assister  dans  les  soins  de  la 
justice  et  de  l'administration. 

Ces  terres  ainsi  concédées  s'appelè- 
rent bénéfices ,  et  en  particulier  honneurs 
bénéficiaires  celles  que  le  prince  affectait 
à  l'exercice  d^s  diverses  fonctions  du  pa- 
lais. On  appela  par  extension  bénéfices 
ecclésiastiques  les  terres  coloniques  ou 
censives  que  les  rois  donnèrent  aux  égli- 
ses, parce  que  -ces  terres  jouissaient 
comme  les  autres  des  privilèges  attachés 
à  la  protection  royale  (I). 

Au  lieu  que  les  Alodes  on  Aïeux  ap- 
partenaient sans  condition  et  héréditai- 
rement aux  possesseurs  ,  les  bénéfices 
étaient  révocables  de  leur  nature,  comme 
le  nom  l'indique,  ceux-là  surtout  que  le 
prince  conférait  comme  salaire  de  fonc- 
tions. Néanmoins,  on  comprend  que  les 
bénéfices  ecclésiastiques  ne  devaient 
point  se  reprendre,  le  motif  de  la  do- 
nation subsistant  toujours,  et  il  paraît 
certain  que  les  bénéfices  ordinaires  fu- 
rentviagersdès l'origine,  ne  pouvant  être 
repris  arbitrairement,  sans  que  le  dona- 
taire eût  manqué  à  ses  obligations,  ce  qui 
était  l'objet  d'un  jugement  ou  plaid  (2). 

De  ce  lien  nouveau  entre  le  roi  et  ses 
compagnons  anciens  naquit  en   même 

imperio  ,  dixit  ad  seniores  Francos.  Greg.  Tur., 
v,  iiG  :  A  junioribus  Ecclesiœ  jussit  bannos  exigi , 
pro  eo  quod  in  exeicitu  non  ainbulassent.  Marculf., 
Form.,  passim;  Capilulaires  ,  passim. 

(1)  Ducange,  Gluss.,  beneficium  ;  honores;  bé- 
néficia ecclesiastica. 

(2)  Marculf.,  Formul.,  n ,  S  ,  donation  d'une 
villa  à  une  église;  i,  17,  confirmation  d'un  bénéfice 
accordé  par  un  roi  précédent.  Dei  Domine  confir- 
matum  ,  inspecta  ipsA  prœceplione ,  et  ipse  et  pos- 
teritas  ejus  eam  (rillam)  leneant  et  possideant ,  et 
cui  volutrint  ad  possidendum  relinquant ,  il  ,  4  : . .  . 
Cedimus  à  présente  die ,  cessumque  in  perpetuum 
esse  -volumus  atque  de  jure  nostro  in  jure  et  domi- 
natione  sauclœ  ecclesiœ  illius,  in  honore  illius  con- 
structa; ,  villam  nuncupatam  illam,  silam  in  pago 
illo  ,  qure  ex  alode  parentum  ,  aut  undecumque  ad 
nostram  pervenit  dominationem  ,  etc.  Fredeg. 
Citron.  21  :  ^Egiia  palricius,  nullis  culpis  exitanli- 
bus,  instante  Brunicbilde,  ligatus  interficitur,  nisi 
liintuui  cupidilalis  insliuctu,  ut  facuUales  ejus  fis- 
cus  adsumeret.  La  loi  des  Burgundes ,  tit.  1er,  pose 
en  règle  générale  la  perpétuité  ou  hérédité  des  bé- 
nélics, 


PAR  M.  DUMONT. 


2?> 


temps  une  autre  pratique,  tout-à-fait 
dans  l'esprit  germain,  mais  adaptée  à  la 
situation  nouvelle.  Les  guerriers  de 
bande,  qui  se  trouvaient  sans  chef, 
peut-être  aussi  un  bon  nombre  parmi 
les  guerriers  de  tribus,  qui  n'avaient 
point  pris  part  aux  premières  expédi- 
tions d'aventure,  à  plus  forte  raison  ,  les 
Romains  ou  Gaulois,  qui  possédaient 
un  domaine  considérable  ,  les  uns  et  les 
autres  voyant  les  avantages  des  bénéfi- 
ciaires s'offrirent  au  roi  pour  être  éga- 
lement ses  fidtles ,  et  se  recommandè- 
rent à  lui,  selon  l'expression  du  temps. 
Celui  qui  se  recommandait ,  n'obtenait 
pas  toujours  un  bénéfice ,  et  le  plus 
souvent  il  transformait  ses  biens,  son 
alode  même,  en  bénéfice  royal.  Ce  fut  à 
la  fin  le  sens  et  l'effet  stable  de  la  re- 
commandation. Le  possesseur  semblait 
aliéner  sa  propriété  ,  en  la  transférant  à 
son  protecteur  par  le  symbole  d'une  ba- 
guette ou  d'une  touffe  de  gazon  ,  pour  la 
reprendre  aussitôt  en  usufruit  et  sans 
diminution  aucune .  Il  avait  aussi  grand 
soin  de  stipuler  d'avance  la  succession 
de  la  terre  ,  changée  en  bénéfice  pour  ses 
descendans ,  à  défaut  desquels  cette  terre 
revenait  au  protecteur  ou  à  la  descen- 
dance du  protecteur  (I). 
Les  deux  exemples  les  plus  anciens 

(l)  Marc,  Form.,  i,  15  :. . .  Ideôque  veniens  ille 
fidelis  noster  ibi,  in  palatio  noslro,  in  nostrâ  vel 
procerum  noslrorum  praesentià,  villas  nuncupanles 
i lia»  ,  sitas  in  pago  iilo,  sud  spontaned  voluntate 
nobis  per  festucam  visus  est  leuseuverpisse  vel 
coudonasse  ,  in  eà  ratione  si  isla  ton  verni ,  ut ,  dum 
vixerit,  eas  ex  noslro  permisso  sub  usu  bénéficia 
debeat  possidere;  et  post  suuui  discessum,  sicut 
ejus  adfuit  petitio,  nos  ipsas  villas  fideli  noslro  illo 
plenâ  gratià  visi  fuimus  concessisse. 

Quapropler  per  prœsentem  decernimus  prœcep- 
lum,  quod  perpetuum  mansurum  esse  jubemus, 
ut  dummodo  taliler  ipsius  illius  decrevit  volunlas  , 
quod  ipsas  villas  in  suprascripta  loca  nobis  volun- 
tario  ordine  visus  est  leuseuverpisse  vel  condo- 
nasse ,  et  nos  prœdiclo  viro  illo  ex  nostro  muncre 
largitatis,  sicut  ipsius  decrevit  volunlas ,  concessi- 
mus ,  hoc  est,  tain  in  terris,  domibus ,  xdiliciis , 
acculabus ,  mancipiis ,  vineis  ,  silvis  ,  campis,  pra- 
tis,  pascuis,  aquis  aquarumve  decursibus,  ad  inte- 
gruiu  quicquid  ibidem  ipsius  illius  pui  tio  fuit ,  dùm 
advixerit,  abique  aliqud  diminulione ,  do  quàlibet 
re  usufrucluario  ordine  debeat  possidere,  et  post 
ejus  dicessum  memoratus  illo  hoc  habeat,  teneat  et 
possideat ,  et  luis  pusleris.  «al  ctti  vuluerit  ad  possi- 
dendum  relinquau 


de  la  recommandation  sont  Aurélianus, 
qui  reçut  de  Clovis  le  duché  de  Melun  (1), 
et  Arédius,  qui  voyant  la  défaite  du  roi 
burgonde,  convint  avec  lui  de  travailler 
à  le  tirer  du  péril  en  feignant  de  passer 
au  vainqueur.  Il  se  présenta  donc  au  roi 
frank  :  «  Me  voici,  pieux  roi,  dit -il,  ton 
«  humble  esclave:  je  viens  vers  ta  puis- 
«  sance,  abandonnant  ce  malheureux 
«  Gondobad.  Si  ta  bonté  daigne  me  re- 
«  garder,  vous  aurez  en  moi,  toi  et  tes 
«  successeurs ,  un  serviteur  intègre  et 
«  fidèle,  i  Clovis  l'ayant  accueilli  avec 
empressement  et  retenu  auprès  de  lui , 
se  laissa  bientôt  persuader  d'accorder  la 
paix  au  Burgonde,  moyennant  tribut, 
ce  qui  préservait  en  même  temps  ie  pays 
d'un  terrible  ravage.  Aujourd'hui  que 
toute  chose  va  au  perfectionnement,  le 
langage  est  plus  fier,  quand  on  change 
de  maître;  c'est  au  nom  du  peuple  et  de 
la  liberté,  c'est  pour  morigéner  les  rois, 
qu'on  passe  de  celui  qui  tombe  à  celui 
qui  s'élève.  Cela  se  fait  maintenant  avec 
une  grande  facilité,  et  commence  àentrer 
dans  le  droit  commun  (2).  A  cela  près, 
comme  on  voit,  la  méthode  n'est  pas 
nouvelle;  seulement  il  y  fallait  jadis 
plus  de  précaution.  Arédius  feignait  à  la 
fois  avec  les  deux  princes  ;  il  estimait  la 
domination  de  Clovis  plus  solide,  mais 
il  voulait  quitter  décemment  Gondobad 
et  se  ménager  un  retour  de  faveur  dans 
le  cas  non  impossible  encore  d'un  retour 

(1)  Vita  S.  Bemig.  Voyez  la  leçon  précédente. 

(2)  La  Fontaine ,  Fables ,  il .  S  : 

Plusieurs  se  sont  trouvés  ,  qui  d'écharpe  changeans, 
Aux  dangers,  ainsi  qu'elle,  ont  souvent  l'ait  la  ligue. 
Le  sage  dit ,  selon  les  gens: 
Vive  le  roi  !  vive  la  ligue  ! 
Aujourd'hui  la  chauve-souris  est  surpassée.  Si, 
comme  on  n'en  peut  douter,  les  sages  sont  surtout 
les  penseurs  ,  les  esprits  libres,  une  prédiction  un 
peu  oubliée,  quoiqu'elle  ne  soit  pas  très  ancienne 
et  qu'on  put  la  montrer  sous  son  millésime  authen- 
tique ,  en  proclamant  Vémancipalion  complète  de 
V humanité  au  dix-neuvième  siècle ,  et  en  évaluant 
le  nombre  des  penseurs  ou  esprits  libres  de  son 
temps  à  sept  ou  huit  sur  cent  créatures  pensantes, 
en  annonçait  l'accroissement  certain  et  continu  jus- 
qu'à devenir  la  majorité  de  l'espèce  humaine.  Nous, 
n'y  sommes  pas  encore  tout-a-fait,  mais  on  convien- 
dra du  moins  que  la  fréquence  du  symptôme  justifie 
déjà  suffisamment  la  prédiction.  Il  y  a  progrès  mar- 
qué dans  la  statistique,  comme  dans  l'assurance  des 
sages  ou  esprits  libres. 


24  COURS  D'ÏJTSTOÏRE  DE  FR 

de  fortune  de  ce  côté.  La  fortune  ne 
changeant  pas ,  il  n'eut  pas  non  plus  à 
changer,  il  «  plaisait  au  roi  barbare  par 
«  ses  entretiens,  »  il  se  montra  «  prudent 

<  aux  conseils,  juste  dans  les  jugemens, 

<  et  fidèledanscequi  lui  était  confié  (1);  » 
ce  qui  signifie  clairement  qu'il  prit  rang 
parmi  les  officiers  du  palais  et  qu'il  en 
remplit  les  devoirs. 

Ainsi  la  recommandation  consentie 
assimilait  complètement  le  domaine  au 
bénéfice  et  le  recommandé  aux  autres 
bénéficiaires  ;  et  les  avantages  en  étaient 
considérables:  le  plus  important  consis- 
tait à  exempter  de  toute  autre  juridic- 
tion que  celle  du  roi.  Cette  immunité 
faisait  du  fidèle  royal,  un  seigneur  dans 
son  domaine,  et  de  ce  domaine  comme 
un  petit  état  dans  la  province  (2). 

(1)  Fred.,  Epilotn.,  18;  cet  Arédius  envoyé  en 
ambassade  à  C.  P%  avait  été  contraire  au  mariage 
de  Clotilde  avec  Clovis.—  Greg.  Tur.,  Hist.,  u, 
32  :  ...  :  Virum  inlustrem  Aredium...,  ad  quem 
ait  (Gondobadus)  :  vallant  me  undique  angustiae,  et 
quid  faciam  ignoro,  quia  venerunthi  barbari  super 
nos. . .  Ad  haec  Aredius  ait  :  Oportet  te  lenire  ferita- 
lem  hominis  hujus ,  ne  pereas.  Hune  ergo  si  placet 
in  oculis  tuis ,  ego  à  te  fugere  et  ad  eum  transire 
eonsimulo  :  cùmque  ad  eum  accessero  ,  ego  faciam 
ut  neque  te,  neque  hanc  evertat  regionem.  Tantum, 
ut  quod  tibi  per  meum  consilium  demandaverit  im- 
plere  studeas,  donec  causant  tuam  Dominus  pro- 
spérant facere  suà  pietate  dignetur. . .  Et  ad  Chlo- 
dovechum  regem  abiens  ait  :  Ecce  ego  humilis  ser- 
vus  tuus,  piissime  rex,  ad  tuampotentiam  venio, 
relinquens  illum  miserrimum  Gundobadum.  Quod  si 
me  pietas  tua  respicere  dignatur,  integrum  in  me 
famulum  atque  fidelem,  et  tu  et  posteri  lui  habebi- 
tis.  Quem  ille  promptissimè  colligens,  secum  reti- 
nuit  ;  erat  enim  jocundus  in  fabulis ,  strenuus  in 
consiliis,  justus  injudiciis,  et  in  comisso  fidelis.  La 
relation  de  la  conférence  qui  eut  lieu  à  Lyon  entre 
les  évèques  catholiques  et  les  ariens,  en  présence 
de  Gondobad,  prouve  que  Arédius  était  courtisan: 
Dicebat  quod  taies  rixœ  exasperabant  animos  multi- 
tudinis,  et  quod  non  polerat  aliquid  boni  ex  eis  pro- 
Tenire.  Sed  domnus  Stepbanus,  qui  sciebat  illum 
favere  arianis  ,  ut  gratiam  régis  consequeretur . . . , 
respondit. . .  Addidit  insuper  omnes  hic  venisse  se- 
cundum  jussionem  régis,  contra  quod  responsum 
non  est  ausm  Aredius  ampliùs  resilire.  D'Achéry, 
Spieileg.it.  V,  Collalio  episcop.  Il  est  bon  de  re- 
marquer que  Grégoire  de  Tours,  n,  34,  met  cette 
conférence  après  la  guerre  des  deux  rois  et  la  mort 
de  Godégisèle,  frère  de  Gondobad;  c'est  une  erreur. 
La  relation  prouve  que  la  guerre  était  seulement 
déclarée,  et  que  le  Burgunde  craignait  l'inclina  - 
tion  des  catholiques  pour  Clovis. 

(2)  Marculf. ,  Form.,  r ,  3  :  Emunilas  regia. . , 


ANCE,  PAR  M.  DUMONT. 

La  position  n'étant  plus  la  même,  le 
nom  se  transforma  également,  d'autant 
plus  que  les  barbares  trouvèrent  dans  la 
langue  romaine  le  nom  de  compagnon 
(cornes ,  comte),  appliqué  depuis  long- 
temps à  un  usage  nouveau  et  changé  en 
titre  de  fonction  et  de  dignité  adminis- 
trative. Les  bénéficiaires,  y  compris  les 
recommandés ,  s'appelèrent  donc  antrus- 
tions,  s'ils  étaient  de  race  barbare,  convi- 
ves duroi,  s'ilsétaientderaceromaine(l). 
C'étaient  les  deux  appellations  légales. 
On  désignait  ordinairement  les  plus  éle- 
vés en  faveur,  en  fonction  et  en  richesse 
sous  les  titres  honorifiques  de  grands, 
de  seigneurs  ,  premiers  ou  nobles  (pro- 
ceres ,  optimates ,  seniores ,  nobiles 3  prio- 
res ,  meliores);  mais  on  les  comprenait 
tous  également,  les  moindres  comme  les 
plus  puissans,  sous  les  deux  noms  géné- 
raux de  fidèles  ou  de  leudes;  ceux  de  la 


Nullus  judex  publicus  ad  causas  audiendo  aut  freda 
undique  exigeudum  nullo  unquam  tempore  non  prœ- 
sumat  ingredere;  sed  hoc  ipse  pontifex  ,  vel  succes- 
sores  ejus  propternomen  domini ,  sub  intègre  emu- 
nitalis  nomine  valeant.  Statuentes  ergo  ut  neque  vos 
(les  comtes)  neque  juniores,  neque  successores  ves- 
tri ,  neque  ulla  publica  judiciaria  poteslas  quoque 
tempore  in  villas  ubicumque  in  regno  nostro  ipsius 
ecclesiœ  aut  regià  aut  privatorura  largitate  conlalas, 
ant  quae  in  anteà  fuerict  conlaturas  ,  aut  ad  audien- 
dum  altercaiiones  ingredere,  aut  freda  (amendes) 
de  quaslibet  causas  exigere,  aut  mansiones  (gîte), 
aut  paratas  (provisions)  vel  fidejussores  (cautions) 
tollere  non  prœsuroatis.  Ib.  Âppendix,  form.  44. 
Il  n'est  pas  douteux  que  les  bénéficiaires  séculiers 
ne  possédassent  les  mêmes  privilèges. 

(1)  Leg.  sal.,  tit.  44;  Marculf.,  i ,  18  :  De  régis 
Antrustione.  Rectum  est  ut  qui  nobis  fidem  pollicen- 
tur  inlœsam  nostro  tueantur  auxilio.  Et  quia  ille 
fidelis,  Deo  propitio  ,  noster  veniens  ibi  in  palatio 
nostro  unâ  eum  arimanià  suà  in  manu  nostrâ  trus- 
tent et  fidelitatem  nobis  visus  est  conjurasse  ;  prop- 
tereà  per  prœsens  prœceplum  decernimus  ac  jube- 
mus  ut  deinceps  memoralus  ille  in  numéro  Anlrus- 
tionum  computatur.  Et  si  qnis  fortasse  eum  interfi- 
cere  prœsumpserit ,  noverit  se  virgildo  suo  solid. 
000  esse  culpabilem.  Trustis  vient  de  l'allemand 
treu ,  fidèle .  Arimanià  signifie  familia  ,  c'est-à-dire 
la  famille  de  colons  et  d'esclaves  attachés  à  la  terre 
et  à  la  personne  du  fidèle.  De  là  le  vieux  mot  mes- 
gnie,  qui  a  le  même  sens.  Yirgildum  est  le  wher- 
geld,  argent  de  défense,  ou  la  composition  du  meur- 
tre ou  de  l'offense  personnelle.  Le  widrigild  ou 
widrigeld  (wider-geld  ,  contre-argent)  est  la  compo- 
sition du  dommage,  la  somme  de  compensation  pour 
la  chose  prise  ou  détruite. 


COURS  D'ASTRONOMIE,  1>AU  M.  DESDOLUTS.  25 

La  leçon  suivante,  qui  paraîtra  le  mois 
prochain,  achèvera  de  présenter  l'orga- 
nisation aristocratique  des  Franks,  et  en 
fera  le  rapprochement  avec  le  temps 
présent. 


Burgondie  s'appelaient,  en  outre,  parti 
culièrement  Iiurgundefaron.es  (1). 


(!)  Greg.  Tur..  [Il  ,  23;  v,  1,  18,  4g;  vi,.l,  4, 
88;  vu,  7;  vin,  9;  ix,  20 ;  x,  10 ;  Fredeg. ,  Chron., 
'>-.  Il,  42,  44,  iiô,  84,  88,  50.  ltien  de  plus  fré- 
quenl  dans  tout  le  reste  de  cette  chronique.  Marculf., 
i,  l!?,21i;  u,18.  Leudes  n'est  point  synonyme  de 
fidèles.  M.  Thierry,  lettre 9«  :  Edil  frankono-liudi; 
et  lettre  10'-,  il  dérive  ce  terme  de  liude ,  leude , 
leute  ,  qui  signifie  gens;  selon  lui ,  ou  en  a  fait  mal 
à  propos  un  litre  de  dignité,  et  on  ne  peut  l'em- 
ployer au  singulier.  11  n'est  pas  douteux  néanmoins 
par  les  textes  indiqués  ici  que  ce  ne  fût  une  qualifi- 
cation honorable,  qui  a  fini  par  rester  exclusivement 
aux  grands  sous  les  Mérovingiens. La  seconde  asser- 
tion a  plus  de  vraisemblance,  quoique  le  singulier 
lent  serve  encore  aujourd'hui  dans  l'Allemagne  su- 
périeure à  désigner  un  seul  individu  ou  le  peuple  en 
général  ;  mais  cette  élymologie  est  d'ailleurs  insuf- 
fisante; leute  vient  lui-même  de  leiten,  conduire, 
qui  semble  avoir  une  racine  commune  avec  lehen, 
investiture,  fief,  avec  lehnen,  appuyer,  lehde,  terre 


Edouard  Dumont. 

inculte,  et  leihen,  prêter.  Il  est  difficile  de  saisir 
entre  tout  cela  le  sens  qui  a  déterminé  l'usage  du 
mot  leudes  au  sixième  siècle. 

Une  bizarrerie  de  commentateur  a  cherché  dans 
le  latin  baro ,  valet  d'armée  ,  l'origine  de  faro  ,  ap- 
pliqué chez  les  Burgundes  aux  principaux  de  la  na- 
tion .  La  citation  d'un  vers  de  l'erse ,  v,  158  : 

Baro  ,  reguslatum  digito  terebrare  salinum  ,  elc . , 

n'ajoute  rien  à  la  preuve.  On  lire  plus  raisonnable- 
ment faro  du  teutonique  fara ,  génération  ,  famille. 
Les  farones  sont  les  chefs  de  famille  par  excellence. 
La  loi  salique  mentionne  ,  lit.  37,  les  sachibarones , 
assesseurs  des  jugemens  {sach-baro,  homme  de 
cause)  ;  ces  deux  variantes  donnent  assez  clairement 
l'étymologie  du  titre  de  baron  dans  le  moyen  âge. 


Mmc$  $ty$U)m  et  j^at^tttatnittc*< 


COURS  D'ASTRONOMIE. 


DIX-HUITIÈME  LEÇON  (1). 

Des  étoiles  en  général.  —  Comment  elles  sont  vues 
au  télescope.  — Leurs  distances  et  leurs  dimen- 
sions probables.  —  Etoiles  variables  et  tempo- 
raires. —  Mouvement  propre  des  étoiles.  —  Etoi- 
les doubles;  leur  importance  astronomique.  — 
Nébuleuses  de  divers  ordres.  —  Cause  de  la  scin- 
tillation des  étoiles. 

Des  étoiles  en  général.  —  Leurs  distances  et  leurs 
dimensions. 

282.  Il  nous  reste  maintenant  à  arrêter 
nos  regards  d'une  façon  spéciale  sur  ces 
flambeaux  étincelans  qui  semblent  fixés 
à  la  voûte  du  ciel ,  et  qu'un  premier  coup 
d'œil  nous  a  représentés  comme  immua- 
bles dans  leur  position  et  leur  éclat.  En 
vain  les  planètes  qui  composent  notre 
système  s'offrent-elles  à  nos  yeux  sous 
les  mêmes  apparences  ;  leur  mouvement 
à  travers  les  constellations,  et  plus  en- 
Ci)  Voir  la  xvue  leçon,  t.  xi ,  p.  182. 


core  peut-être  l'action  de  nos  télescopes 
établissent  entre  les  planètes  et  les  étoi- 
les une  distinction  fondamentale.  Les 
planètes  nous  apparaissent  sous  de  gran- 
des dimensions  ;  non  seulement  leurs 
phases ,  mais  les  accidens  de  leur  sur- 
face nous  sont  connus;  l'œil  de  l'astro- 
nome les  suit  et  les  analyse  dans  le  vaste 
champ  que  lui  ouvre  la  puissance  ampli- 
fiante de  nos  instrumens  d'optique.  Mais 
si  le  télescope  passe  d'une  planète  à  une 
étoile ,  quel  changement  d'aspect  !  quelle 
révélation  de  l'infini!  Les  instrumens  qui 
agrandissent  l'angle  visuel  sous  lequel 
nous  voyons  les  planètes  ,  augmentent 
leurs  dimensions  proportionnellement , 
et  certains  télescopes  les  grossissent  plus 
de  deux  mille  fois  ;  les  étoiles,  au  con- 
traire, résistent  à  ce  pouvoir  amplifiant; 
multiplié  par  2000,  leur  angle  visuel  est 
encore  inappréciable  ;  et  alors  elles  nous 
paraissent  encore  plus  petites  qu'à  l'oeil 
nu,  et  d'autant  plus  petites  que  les  lu- 


26 


COURS  D'ASTRONOMIE . 


nettes  sont  plus  puissantes.  Ce  sont  de 
véritables  points  rutilans,  j'allais  dire 
de  simples  atomes  qui  disparaissent  en 
passant  derrière  les  fils  des  lunettes  as- 
tronomiques; et  ces  fils  sont  quarante 
fois  plus  fins  que  les  plus  fins  cheveux! 

La  diminution  apparente  des  étoiles 
lorsqu'on  les  regarde  avec  de  bonnes  lu- 
nettes s'explique  en  admettant  que  ces 
instrumens  les  dépouillent  de  l'effet 
qu'on  désigne  par  le  nom  d'irradiation. 
Une  vive  lumière  formant  son  image  en 
un  seul  point  de  la  rétine  communique 
l'ébranlement  aux  points  contigus,de 
même  que  l'impression  d'une  piqûre  s'é- 
tend circulairement  au-delà  du  point 
piqué.  L'image  occupera  donc  sur  la  ré- 
tine une  étendue  plus  considérable  qu'un 
simple  point;  donc  aussi  l'objet  sera  vu 
plus  grand  qu'il  ne  devrait  paraître  sans 
cette  cause  d'erreur.  Voilà  pourquoi  les 
étoiles  présentent  à  l'œil  nu  un  diamètre 
d'une  étendue  sensible;  mais  les  modifi- 
cations que  la  lumière  éprouve  en  tra- 
versant les  verres  des  lunettes  anéantis- 
sent cet  effet. 

283.  Si  les  étoiles  ainsi  vues  sous  un 
angle  2000  fois  plus  considérable,  ou, 
ce  qui  revient  au  même,  rapprochées 
à  1/2000  de  leur  distance ,  nous  pré- 
sentent toujours  le  même  aspect,  cela 
seul  doit  nous  donner  l'idée  d'une  dis- 
tance à  laquelle  aucune  de  nos  gran- 
deurs mesurables  ne  saurait  servir  de 
terme  de  comparaison,  Aussi  les  tenta- 
tives faites  jusqu'à  ce  jour  pour  évaluer 
la  distance  des  étoiles  à  la  terre  ont-elles 
été  sans  résultat.  La  plus  grande  base 
que  nous  puissions  prendre  pour  calcu- 
ler la  parallaxe  d'une  étoile  est  le  grand 
axe  de  l'orbite  terrestre,  qui  est  de  soi- 
xante-seize millions  de  lieues,  et  dont 
la  terre,  à  six  mois  d'intervalle  ,  occupe 
successivement  les  extrémités  opposées. 
Si,  à  ces  deux  époques,  on  mesure  la 
hauteur  méridienne  d'une  étoile,  on  ne 
trouve  aucune  différence  entre  les  deux 
mesures;  ce  qui  revient  à  dire  que  les 
deux  rayons  visuels  sont  parallèles,  bien 
que  concourant  à  la  même  étoile,  ou 
autrement  que  l'angle  parallactique  est 
d'une  telle  petitesse  qu'il  échappe  à  nos 
moyens  d'appréciation.  Ce  n'est  pas  que 
quelques  astronomes  ne  croient  avoir 
trouvé  une  parallaxe  à  quelques  étoiles 


des  plus  brillantes,  que  leur  éclat  fait 
supposer  plus  voisines  de  la  terre;  mais 
la  petitesse  des  résultats  qui  sont  d'un 
ordre  de  grandeur  correspondant  à  la 
limite  d'exactitude  de  nos  moyens  d'ob- 
servation, usais  surtout  la  discordance 
des  résultats  obtenus  par  divers  astrono- 
mes autorisent  à  considérer  ces  paral- 
laxes comme  tout  au  moins  douteuses. 

En  admettant  une  parallaxe  certaine 
d'une  seconde,  comme  quelques  astro- 
nomes l'ont  supposée  à  Sirius,  la  plus 
brillante  de  toutes  les  étoiles,  le  calcul 
donne  une  distance  de  7870  milliards 
de  lieues.  Pour  parcourir  cet  immense 
intervalle,  il  faudrait  à  la  lumière  envi- 
ron trois  ans,  à  raison,  comme  on  sait, 
de  78,000  lieues  par  seconde.  Mais  la  pe- 
tite parallaxe  admise  pour  Sirius  n'est 
guère  autre  chose  qu'une  supposition, 
et  il  peut  se  faire  que  sa  parallaxe  réelle 
soit  dix  fois,  cent  fois...,  mille  millions 
de  fois  même  plus  petite  que  la  seconde; 
dès  lors  l'espace  qui  nous  en  sépare  peut 
être  tel  que  rien  ne  limite  à  cet  égard  les 
droits  de  l'imagination. 

Mais  en  supposant  même  qu'on  trou- 
vât une  parallaxe  appréciable  à  quelques 
étoiles  choisies  parmi  les  plus  brillantes, 
et  qu'il  est  naturel  de  supposer  les  plus 
voisines  de  notre  globe,  il  y  en  a  une 
foule  d'autres  qui  peuvent  échapper  ab- 
solument à  toute  espèce  de  mesure  ;  car 
s'il  n'est  pas  prouvé  que  la  différence 
d'éclat  des  étoiles  soit  l'effet  de  la  diver- 
sité de  leurs  distances  à  la  terre,  l'inéga- 
lité de  leurs  distances  n'en  est  pas  moins 
vraisemblable  et  surtout  possible,-  les 
phénomènes  des  étoiles  doubles  démon- 
trent même  pour  quelques  unes  la  réa- 
lité de  cette  hypothèse.  Il  faut  donc  ad- 
mettre que  les  étoiles  sont  disséminées 
dans  l'espace  à  des  profondeurs  inégales 
qui  peuvent  être  très  diverses  ;  la  distance 
des  zones  qui  séparent  deux  étoiles  peut 
être  du  même  ordre  que  celle  qui  sépare 
de  la  terre  les  étoiles  les  plus  voisines; 
ces  zones  stellaires  peuvent  elles-mêmes 
se  succéder  sans  nombre  et  sans  fin.  Et 
alors  ce  n'est  plus  par  quelques  unités 
d'années,  c'est  par  millions,  par  mil- 
liards de  siècles  peut-être  qu'il  faut  me- 
surer le  temps  nécessaire  à  la  lumière 
qui  émane  du  sein  des  étoiles  les  plus 
distantes  pour  parvenir  jusqu'à  nos  yeux. 


Nous  indiquerons  plus  bas  les  analo- 
gies qui  portent  les  astronomes  à  admet- 
tre ces  régions  et  ces  profondeurs  si 
diverses;  et  plus  loin  nous  dirons  aussi 
comment  cette  hardiesse  de  pensée  dont 
ils  sont  fiers,  comment  leurs  calculs  de 
grandeurs  et  de  distances  sous  lesquels 
ils  croient  écraser  l'homme  et  son  sé- 
jour, comment  tout  cela  n'est  que  timi- 
dité et  faiblesse  devant  la  haute  portée 
delà  philosophie  chrétienne.  Mais  je  me 
hâte  de  rassurer  le  lecteur  au  sujet  des 
milliards  de  siècles  nécessaires  pour 
faire  parvenir  jusqu'à  nos  yeux  la  lu- 
mière des  étoiles.  Est-ce  à  dire  que  le 
rayon  qui  nous  frappe  voyage,  dans  l'es- 
pace depuis  des  siècles  sans  nombre? 
Bien  que  la  chose  ne  soit  pas  impossible, 
elle  n'est  ni  nécessaire  ni  probable.  Il 
n'y  a  guère  lieu  de  douter  qu'au  moment 
où  Dieu  anima  le  premier  homme,  les 
rayons  lancés  des  profondeurs  de  l'in- 
fini atteignirent  ses  yeux,  et  que  le 
Créateur  ébranla  d'un  seul  coup  cet 
éther  céleste  dont  le  jeu  se  composa  de- 
puis lors  de  vibrations  successives.  Mais 
il  est  vrai  qu'une  étoile  pourrait  rentrer 
dans  le  néant  et  nous  rester  visible  pen- 
dant bien  des  siècles  encore;  car  notre 
organe  serait  affecté  pendant  tout  le 
temps  nécessaire  pour  que  la  dernière 
vibration  partie  de  la  surface  de  l'étoile 
arrivât  jusqu'à  lui. 

284.  Ainsi  placées  à  des  distances  énor- 
mes et  néanmoins  visibles  pour  nous,  les 
étoiles  doivent  rayonner  par  des  surfaces 
immenses ,  en  rapport  avec  l'espace  que 
leur  lumière  doit  traverser.  La  grandeur 
des  étoiles  est  du  même  ordre  que  leur 
distance,  et  semble  aussi  hors  de  la  por- 
tée de  nos  mesures.  Le  diamètre  appa- 
rent des  plus  belles  ne  va  pas  à  une  se- 
conde. En  admettant  qu'il  eût  tout  juste 
cette  valeur,  le  diamètre  réel  serait  la 
20(i,(JOOL'  partie  de  la  dislance  de  l'astre  à 
la  terre,  et  en  calculant  celle-ci  sur  le 
pied  d'une  seconde  de  parallaxe,  il  en 
résulterait  un  diamèire  de  trente-huit 
millions  de  lieues.  Kotre  soleil,  à  son 
tour,  ne  serait  plus  qu'un  atome  devant 
de  pareilles  grandeurs.  11  est  vrai  que 
les  diamètres  app.trcus  peuvent  Être  très 
inférieurs  à  une  seconde ,  n'en  êtie  ,  par 
exemple,  que  la  millième  partie;  m.ùs 
les  distances,    ôi  eilos  :ont  mille   fois 


PAR  M.  DESDOUITS.  *7 

plus  grandes,  maintiendront  ce  rapport, 
qui  est  peut-être  même  très  au  dessous 
de  la  réalité.  Et  il  n'y  a  pas  lieu  de  croire 
que  les  progrès  généraux  de  la  science 
puissent  quelque  jour  éclairer  cette 
question.  Car,  lors  même  qu'on  parvien- 
drait à  calculer  les  distances  de  quelques 
étoiles  par  le  procédé  dont  nous  parie- 
rons plus  loin,  ou  par  tout  autre,  cela 
ne  nous  avancerait  pas  pour  la  mesure 
des  diamètres  apparens  ;  et  nous  avons 
déjà  dit  qu'une  file  de  quarante  étoiles 
contiguës  serait  entièrement  cachée  par 
l'épaisseur  d'un  fin  cheveu. 

Changemens  de  diverses  natures  qu'éprouvent 
les  étoiles. 


286.  Les  étoiles  qui  sont  considérées 
en  général  comme  le  type  de  l'immuta- 
bilité sont  néanmoins  sujettes  à  des  va- 
riations de  diverse  nature.  Leur  posi- 
tion, leur  éclat,  leur  nombre  même 
éprouvent  des  enangemens  réels,  peu 
considérables,  il  est  vrai,  et  qui  ne  pour- 
raient être  rendus  sensibles  que  par  les 
procédés  d'observations  si  délicats  que 
possède  l'astronomie  moderne.  Ces  va- 
riations offrent  néanmoins  un  très  haut 
intérêt  à  plusieurs  égards;  mais,  avant 
d'exposer  ces  nouveaux  phénomènes,  il 
nous  faut  établir  les  signes  convention- 
nels qui  servent  à  distinguer  les  étoiles 
et  à  exprimer  leurs  rapports  réciproques. 
Ces  signes  composent  la  géographie  des- 
criptive de  la  voûte  céleste. 

On  remarque  d'abord,  au  premier 
coup  d'œil  jeté  sur  cette  voûte  étince- 
lante,  que  les  étoiles  ne  présentent  pas 
toutes  le  même  éclat,  et  qu'elles  ne  sont 
pas  réparties  uniformément.  Il  y  en  a  de 
fort  brillantes,  il  y  en  a  de  médiocres, 
de  très  faibles  et  même  d'impercepti- 
bles à  différens  degrés,  comme  on  le  re- 
connaît au  moyen  des  lunettes  astrono- 
miques. De  là  divers  ordres  de  grandeur 
sous  lesquels  on  les  désigne,  mais  qui , 
comme  on  le  pense  bien,  sont  sujets  à 
un  certain  arbitraire,  d'où  résulte  quel- 
que désaccord  entre  les  astronomes; 
mais  ce  défaut  d'unité  est  sans  inconvé- 
nient réel ,  car  la  division  en  divers  or- 
dres de  grandeur  est  e#e-môme  à  pefl 
prés  dépourvue  d'u ■iliie.  Onoi  qu'il  en 
soit,  on  compte  génëialenumi  t-uin/e 
étoiles  tic  première  grandeur,  dont  .deux 


COURS  D' ASTRONOMIE, 


seulement  sont  invisibles  sur  l'horizon 
de  Paris;  la  seconde  grandeur  en  com- 
prend deux  à  trois  cents;  la  troisième  et 
les  suivantes  bien  davantage;  les  plus 
petites,  visibles  a  l'œil  nu ,  composent 
la  sixième  grandeur;  mais,  au  moyen 
des  lunettes,  on  a  pu  pousser  cette  clas- 
sification jusqu'à  la  dixième ,  et  même 
jusqu'à  la  seizième  grandeur. 

Déplus,  les  étoiles  ont  été  groupées 
par  masses  irrégulières  et  inégales  ,  aux- 
quelles on  a  donné  le  nom  d'astérismes 
ou  constellations.  Chacun  de  ces  groupes 
a  reçu  un  nom  particulier  ;  le  plus  sou- 
vent c'est  le  nom  de  quelque  animal 
dont  on  dessine  la  figure  sur  les  globes 
et  cartes  célestes  ;  mais  il  est  rare  que 
cette  figure  ait  le  moindre  rapport  avec 
celle  que  présentent  à  l'œil  les  étoiles 
qui  composent  le  groupe.  Nous  avons 
déjà  parlé  longuement  des  constellations 
zodiacales,  dont  tout  le  monde  connaît 
les  noms;  nos  lecteurs  connaissent  aussi 
les  deux  Ourses,  Cassiopée  ,  Orion,  Pé- 
gase, la  Lyre,  le  Cygne,  le  Serpent,  les 
Pléiades.  Mais  nous  réservons  pour  le 
prochain  article  la  partie  purement  des- 
criptive de  l'histoire  des  étoiles.  Reve- 
nons aux  changemens  de  diverses  sortes 
que  nous  y  avons  annoncés. 

287.  D'abord  quelques  unes  varient 
dans  leur  éclat,  et  il  y  a  lieu  de  croire 
que  toutes  les  variations  sont  périodi- 
ques. Les  étoiles  signalées  par  les  an- 
ciens comme  les  plus  éclatantesoccupent 
encore  toutes  les  premiers  rangs  sous 
ce  rapport;  deux  ou  trois,  qui  sont  rou- 
geâtres,  présentaient  aussi  cette  couleur 
exceptionnelle,  il  y  a  plus  de  deux  mille 
ans.  Aucune  des  étoiles  de  première 
grandeur  ne  subit  de  changement  dans 
son  éclat;  mais,  dans  la  seconde  gran- 
deur et  les  ordres  plus  petits,  quelques 
étoiles  éprouvent  des  périodes  d'intensité 
croissante  et  décroissante.  Nous  citerons 
seulement  deux  exemples  pris  parmi  les 
plus  remarquables. 

L'étoile  Algol  ou  g  de  la  constellation 
de  Persée  est  habituellement  de  la  se- 
conde grandeur.  Elle  reste  dans  cet  état 
pendant  deux  jours  et  quatorze  heures, 
après  lesquels  son  éclat  diminue  soudain' 
pour  passer  au  quatrième  ordre;  puis 
elle  reprend  peu  à  peu  son  éclat  primi- 
tif, qu'elle  atteint  après  une  durée  de 


sept  heures,  pour  le  conserver  encore 
pendant  deux  jours  quatorze  heures,  et 
pâlir  de  nouveau.  La  période  entière  est 
de  2  jours  20  h.  48  min. 

L'étoile  nommée  Mira  ,  ou  h  de  la 
constellation  de  la  Baleine,  parait  pen- 
dant un  certain  temps  comme  une  belle 
étoile  de  seconde  grandeur,  et  conserve 
cet  éclat  pendant  une  quinzaine  de 
jours  ;  puis  elle  décroît  ensuite  pendant 
trois  mois,  devient  invisible  pendant 
cinq,  et  reparaît  pendant  trois  autres 
mois  avec  un  éclat  croissant,  jusqu'à  ce 
qu'elle  atteigne  celui  qu'elle  avait  d'a- 
bord. Sa  période  est  en  général  de  trois 
cent  trente-quatre  jours.  Toutefois  cette 
série  de  phases  n'est  pas  absolument 
uniforme;  l'étoile  a  même  disparu  à 
une  certaine  époque ,  pendant  quatre  ans 
entiers. 

288.  Le  nombre  des  étoiles  varie  égale- 
ment, et  ce  phénomène,  quoique  com- 
pris dans  des  limites  extrêmement  res- 
serrées, est  d'une  importance  théorique 
plus  grande  que  la  simple  variation  d'é- 
clat ,  quoique  à  la  rigueur  on  puisse  rap- 
porter le  second  phénomène  au  premier. 
On  a  vu  apparaître  tout  d'un  coup  cer- 
taines étoiles,  qui  jusque-là  avaient  été 
complètement  invisibles;  d'autres,  au 
contraire,  ont  disparu  inopinément. 
L'apparition  soudaine  d'une  étoile,  en 
l'an  125  avant  Jésus-Christ,  fixa  l'atten- 
tion d'Hipparque,  et  ce  fut  ce  qui  l'en- 
gagea à  dresser  son  catalogue  d'étoiles, 
le  plus  ancien  dont  il  soit  fait  mention.' 
En  339,  près  de  a  de  la  constellation  de 
l'Aigle,  il  parut  une  étoile  de  première 
grandeur,  qui  brilla  pendant  trois  se- 
maines et  disparut  ensuite  entièrement. 
En  945,  12G4  et  1572,  des  étoiles  brillan- 
tes ont  paru  dans  le  voisinage  de  la  con- 
stellation de  Cassiopée.  On  a  pensé  que 
ces  dernières  n'étaient  qu'un  seul  et 
même  astre,  soumis  à  des  périodes  d'ap- 
parition de  300  ou  même  150  ans.  Mais, 
outre  plusieurs  autres  objections,  il  ne 
paraît  pas  possible  de  considérer  comme 
périodique  l'étoile  de  1572.  Ce  bel  astre, 
qui  surpassait  en  éclat  toutes  les  autres 
étoiles,  apparut  si  soudainement  que 
Tycho-Brahé,  qui  retournait  de  son  ob- 
servatoire chez  lui,  trouva,  à  sa  grande 
surprise ,  un  groupe  de  gens  du  peuple  oc- 
cupé à  regarder  la  nouvelle  étoile,  que  cer- 


PAR  M.  DESD0U1TS. 


tainement  il  eût  aperçue,  si  elle  eût  été 
visible  une  demi-heure  auparavant.  Elle 
continua  d'augmenter  d'éclat  au  point 
de  devenir  visible  en  plein  midi;  puis 
elle  commença  à  décroître  au  bout  d'un 
mois,  et  trois  mois  après,  elle  avait  dis- 
paru, sans  qu'on  ait  obtenu  de  ses  nou- 
velles depuis  bientôt  quatre  siècles.  La 
soudaineté  de  son  apparition,  et  le  grand 
éclat  dont  elle  jouissait  d'abord ,  ne 
peuvent  s'accorder  avec  l'hypothèse  d'un 
mouvement  périodique. 

Une  étoile  du  même  genre  parut  le 
10  octobre  1604  dans  la  constellation  du 
Serpentaire  ,  fut  visible  pendant  un  an  , 
et  disparut  tout-à-fait.  En  1670,  on  dé- 
couvrit une  nouvelle  étoile  dans  la  con- 
stellation du  Cygne;  elle  n'était  que  de 
troisième  grandeur,  disparut  et  reparut 
à  plusieurs  reprises ,  en  éprouvant  de 
singulières  variations  de  lumière ,  puis 
s'évanouit  tout-à-fait  au  bout  de  deux 
ans ,  et  elle  n'a  pas  été  retrouvée  depuis. 
Une  revue  attentive  du  ciel,  comparée 
aux  anciens  catalogues,  fait  reconnaître 
qu'un  certain  nombre  d'étoiles  man- 
quent ;  llerschell  en  cite  des  exemples 
qu'on  ne  peut  attribuer  à  des  erreurs 
d'observations.  Enfin  ,  indépendamment 
des  faits  observés  directement,  il  est  pos- 
sible que  de  pareilles  vicissitudes  aient 
lieu ,  même  sur  une  grande  échelle , 
parmi  les  innombrables  étoiles  qui  ne 
sont  pas  cataloguées. 

289.  Un  troisième  phénomène  de  va- 
riation est  celui  que  l'on  observe  dans 
les  positions  relatives  des  étoiles. 

ISous  avons  reconnu  dans  les  leçons 
précédentes  que  ces  astres  éprouvaient 
diverses  sortes  de  déplacemens,  tels  que 
ceux  désignés  sous  le  nom  de  précession 
et  à' aberration  ;  mais  ces  mouvemens  ne 
sont  que  de  pures  apparences  dont  nous 
possédons  le  secret.  Or,  on  a  constaté 
qu'indépendamment  de  tout  cela,  beau- 
coup d'étoiles  avaient  un  mouvement 
propre  et  réel  de  translation ,  dont  le 
résultat  est  d'altérer  leurs  distances  mu- 
tuelles, qu'on  avait  considérées  comme 
invariables ,  de  sorte  que  la  dénomina- 
tion de  fixes  qu'on  appliquait  à  ces  as- 
tres est  bien  loin  de  leur  convenir  en 
toute  rigueur.  Le  mouvement  propre  de 
Sirius  est  de  2"  par  année  ,  celui  de  l'é- 
toile 29  de  l'Eridan  est  de  4"  ;  celui  de 


l'étoile  61  du  Cygne  va  a  5",3,  ce  qui  de- 
puis 50  ans  a  produit  en  ascension  droite 
un  déplacement  de  4'  50".  Ces  mouve- 
mens ont  lieu  pour  chaque  étoile  dans  le 
même  sens;  mais  pour  les  diverses  étoi- 
les, dans  toutes  sortes  de  directions  dif- 
férentes. Cette  particularité  prouve  que 
ces  déplacemens  ne  sauraient  être  attri- 
bués à  la  parallaxe  annuelle:  d'ailleurs 
ils  devraient  se  reproduire  périodique- 
ment ,  tandis  qu'ils  s'accumulent  d'une 
façon  progressive.  On  ne  saurait  les  at- 
tribuer non  plus  à  des  erreurs  d'observa- 
tion; indépendamment  d'autres  preuves, 
en  voici  une  très  remarquable.  La  61e  du 
Cygne  est  l'une  de  ces  étoiles  doubles 
dont  nous  allons  parler  plus  bas,  c'est-à- 
dire  qu'elle  se  compose  de  deux  étoiles 
très  voisines  qui  se  confondent  à  l'œil 
nu,  mais  dont  la  distance  angulaire  est 
de    15".    Cette   distance   mesurée  reste 
toujours  sensiblement  la  même  depuis 
50  ans,  tandis  qu'on  a  observé  un  dépla- 
cement de  tout  le  système,  s'élevant  à 
290". 

Ces  mouvemens  propres  ont  été  obser- 
vés sur  un  assez  grand  nombre  d'étoiles; 
il  est  possible  sinon  probable  que  toutes 
les  étoiles  y  soient  sujettes ,  mais  qu'il 
soit  trop  petit  chez  la  plupart,  surtout 
à  cause  de  leur  énorme  distance,  pour 
être  appréciable  à  nos  instrumens,  si  ce 
n'est  par  l'effet  de  l'accumulation;  c'est 
à  l'avenir  qu'il  est  réservé  de  prononcer 
sur  ce  point.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  mou- 
vement absolu  de  celles  dont  le  déplace- 
ment est  connu  avec  certitude  ,  est  aussi 
du  même  ordre  que  leur  distance  à  la 
Terre,  et  l'on  conçoit  qu'il  doit  être  tel 
pour  être  appréciable  à  une  distance  où 
le  diamètre  de  l'orbite  terrestre  est  tout- 
à-fait  insensible.  Le  mouvement  annuel 
de  la  61e  du  Cygne  doit  être  égal  à  40 
millions  de  millions  de  lieues  tout  au 
moins;  ce  qui  revient  à  plus  de  1300 
mille  lieues  par  seconde,  ou  160  mille 
fois  le  chemin  que  parcourt  la  Terre  dans 
le  même  teinps!  Et  c'est  cela  que  jus- 
qu'ici on  appelait  une  étoile  fixe! 

290.  Si  l'on  veut  remonter  aux  causes 
physiques  de  ces  diverses  variations  des 
étoiles  ,  il  se  présente  un  certain  nombre 
d'hypothèses  entre  lesquelles  le  lecteur 
est  libre  de  faire  son  choix. 
En  ce  qui  concerne  le  changement  d'é~ 


30 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


clat  des  étoiles,  on  peut  l'attribuer  ou  à 
un  mouvement  périodique  de  translation 
très  considérable  ,  ou  à  l'inégalité  de  lu- 
mière projetée  par  les  différentes  parties 
de  leur  surface,  lesquelles,  par  l'effet  de 
la  rotation  des  étoiles  autour  d'un  axe, 
se  présenteraient  successivement  à  nous  • 
ou  enfin ,  à  l'existence  de  corps  opaques 
qui  s'interposeraient  entre  l'étoile  et  no- 
tre globe,  en  tournant  autour  de  l'astre 
comme  les  planètes  autour  du  Soleil;  ce 
qui  donnerait  lieu  à  des  éclipses  par- 
tielles et  périodiques.  Peut-être  ces  trois 
causes  agissent-elles  à  la  fois,  et  concur- 
remment avec  d'autres  que  nous  igno- 
rons encore.  La  seconde  de  celles  que  je 
viens  de  signaler  me  paraît  la  plus  vrai- 
semblable pour  des  variations  d'éclat  de 
la  nature  de  celles  que  présente  l'étoile 
Algol . 

Les  mouvemens  propres  peuvent  être 
considérés  comme  l'effet  de  l'attraction 
générale  qui  s'exercerait  entre  tous  les 
corps  célestes,  et  à  laquelle  seraient  su- 
jettes les  étoiles  aussi  bien  que  les  planè- 
tes de  notre  système.  L'analogie  seule 
permettait  d'étendre  avec  assez  de  vrai- 
semblance l'existence  et.  les  lois  de  l'at- 
traction jusqu'aux  limites  du  monde  ma- 
tériel ;  mais  le  phénomène  des  étoiles 
doubles  va  nous  démontrer  tout  à  l'heure 
que  ces  lois  régnent  en  effet  dans  les  ré- 
gions de  l'infini.  On  conçoit  donc  que 
l'attraction  mutnelie  qui  s'exerce  entre 
les  étoiles  les  déplace  toutes  insensible- 
ment et  tende  h  les  confondre,  résultat 
que  l'énormité  des  dislances  rejette  dans 
un  avenir  dont  l'appréciation  nous  échap- 
pe. Mais  on  peut  admettre  également  que 
les  étoiles  ont  reçu  dans  l'origine  une 
impulsion  propre,  analogue  à  celle  qui 
donne  lieu  au  mouvement  de  translation 
des  planètes,  et  qui  est  parfaitement  in- 
dépendante de  l'attraction  avec  laquelle 
elle  se  combine. 

Notre  soleil,  considéré  comme  une 
étoile  (et  il  n'en  serait  qu'une  bien  pe- 
tite), pourrait  participer  et  participe  en 
effet  à  ce  mouvement  commun,  selon 
l'opinion  de  la  plupart  des  astronomes. 
Bien  que  les  mouvemens  propres  des 
étoiles  s'exécutent  dans  des  directions 
diverses,  on  croit  démêler,  à  travers  cette 
discordance  générale,  une  tendance  com- 
mune des   principales   étoiles   vers  un 


point  du  ciel  directement  opposé  à  l'é- 
toile K  de  la  constellation  d'Hercule,  ce 
qui  s'expliquerait  par  un  mouvement  du 
Soleil  et  de  tout  le  système  planétaire 
dans  un  sens  différent  qui  nous  rappro- 
cherait de  celte  constellation. 

Enfin,  pour  ce  qui  concerne  les  étoiles 
temporaires,  les  astronomes  sont  beau- 
coup plus  embarrassés  pour  en  assigner 
l'origine  probable.  On  s'explique  déjà 
très  difficilement  la  disparution  de  cer- 
taines étoiles  ;  car,  pour  ce  qui  est  de  les 
encroûter j  ou  de  les  jeter  en  arrière  à 
d'immenses  profondeurs  qui  les  dérobent 
à  notre  vue,  c'est  créer  pour  quelques 
unes  des  lois  exceptionnelles  auxquelles 
les  autres  échapperaient  sans  qu'on  en 
voie  la  raison.  Mais  pour  ce  qui  est  des 
apparitions  subites,  comme  celle  de  1572, 
il  n'y  a  aucune  explication  possible.  Un 
mouvement  de  translation  ne  saurait 
donner  lieu  à  une  pareille  soudaineté  ;  et 
ce  fait  serait  plus  inexplicable  encore,  si 
les  étoiles  se  formaient  selon  l'hypothèse 
de  Laplace,  par  la  condensation  d'une 
matière  nébuleuse.  Dans  ce  dernier  cas, 
la  disparution  des  étoiles  temporaires 
serait  une  difficulté  de  plus. 

Ici,  je  ne  craindrai  pas  de  dire  ma 
pensée,  quelque  mal-sonnante  qu'elle 
puisse  paraître  à  certains  esprits.  Je  ne 
vois  pas  pourquoi  des  étoiles  ne  seraient 
pas  créées  de  temps  à  autre,  pourquoi 
quelques  unes  ne  rentreraient  pas  dans 
le  néant.  Je  dirai  dans  un  prochain  cha- 
pitre quelles  raisons  j'ai  de  croire  que 
les  choses  se  passent  ainsi  ;  mais  j'ai  tout 
au  moins  le  droit  d'émettre  cette  idée  à 
l'état  de  simple  hypothèse,  jusqu'à  ce 
qu'on  en  ait  prouvé  l'impossibilité,  ou 
qu'on  ait  produitquelquechose de  mieux. 

Des  étoiles  doubles  el  de  leurs  mouvemens. 

291.  Arrêtons  maintenant  nos  regards 
sur  une  classe  d'astres  ou  plutôt  de  phé- 
nomènes sidéraux  qui  n'ont  fixé  l'atten- 
tion des  astronomes  qu'à  une  époque  as- 
sez récente,  et  qui  sont  devenus  pour 
eux  l'objet  d'une  préoccupation  assez 
vive.  11  s'agil  des  étoiles  doubles 3  et  des 
mouvemens  relatifs  des  deux  élémens 
qui  composent  leur  système. 

I!  est  absolument  possible  que,  par 
l'effet  de  la  perspective  ,  quelques  étoiles 
soient  ou  paraissent  contiguës  lune  à  l'au- 


PAR  M.  DESDOUITS. 


31 


tre;c'estceque  l'on  observe  àl'œil  nu  dans 
a  du  Capricorne  ,  qui  se  compose  de  deux 
étoiles,  lesquelles  semblent  se  toucber  , 
et  qui  sont  néanmoins  éloignées  l'une  de 
l'autre  de  plus  de  doux  minutes.  Une 
semblable  continuité  ne  se  rencontrerait 
que  fort  rarement  si  elle  était  l'effet  du 
hasard  ,  et  les  cas  d'un  intervalle  beau- 
coup moindre  seraient  d'une  rareté  ex- 
cessive. Cependant  ces  cas  se  rencontrent 
fréquemment  dans  le  ciel ,  et  si  l'on  se 
restreint  aux  étoiles  doubles  dont  l'in- 
tervalle intérieur  ne  dépasse  pas  32  se- 
condes, on  en  compte  déjà  beaucoup 
plus  de  3000  ;  ce  qui  fait  au  moins  une 
sur  40  parmi  les  étoiles  observées.  On 
rencontre  aussi  des  étoiles  triples  et 
quadruples ,  mais  incomparablement 
moins  nombreuses.  L'étoile  polaire,  les 
étoiles  de  première  grandeur,  Castor 3 
Alta'ir  et  Régulus  ,  sont  des  étoiles  dou- 
bles; X,  de  PEcrevisse  et  \  de  la  Balance 
sont  des  étoiles  triples. 

On  remarque  d'abord  que  les  deux 
étoiles  qui  composent  le  système  double 
sont ,  toujours  ou  à  peu  près,  d'intensité 
différente;  mais  ce  qui  est  plus  remar- 
quable encore ,  c'est  qu'elles  sont  de 
couleurs  diverses;  ces  couleurs  sont  le 
plus  souvent  complémentaires  l'une  de 
l'autre.  La  plus  grande  est  ordinairement 
blanche ,  et  la  petite  bleuâtre  :  quand  la 
première  est  jaune  ou  rougeâtre ,  la  se- 
conde tire  sur  le  vert.  Cette  opposition 
de  couleurs  fait  d'abord  soupçonner  un 
rapport  physique  entre  les  deux  étoiles 
contiguës  ;  mais  ce  qui  met  hors  de  doute 
l'existence  d'un  rapport  intime  entre  les 
deux  astres,  ce  qui  prouve  qu'ils  for- 
ment un  véritable  système  dont  les  deux 
parties  sont  dans  une  dépendance  réci- 
proque, c'est  qu'on  a  reconnu  que  les 
petites  étoiles  tournent  autour  des  gran- 
des,  précisément  comme  les  planètes 
autour  du  Soleil. 

L'existence  et  la  direction  de  ce  mou- 
vement sont  faciles  à  constater,  pourvu 
toutefois  que  les  lunettes  soient  assez 
puissantes  pour  bien  séparer  les  deux 
étoiles.  On  se  sert  à  cet  effet  d'un  double 
micromètre  ,  dont  l'un  se  compose  de 
deux  ii ls  croisés  au  centre  de  la  princi- 
pale étoile  ;  l'un  des  fils  reste  horizontal , 
tandis  qu'on  fait  tourner  l'autre  angu- 
lairement  de  manière  à  ce  qu'il  couvre 


toujours  la  seconde;  on  reconnaît  ainsi 
le  sens  et  la  vitesse  du  mouvement.  Le 
second  micromètre  se  compose  de  fils 
parallèles,  dont  l'un  est  mobile;  on 
les  fait  coïncider  avec  les  deux  étoiles, 
et  l'on  mesure  ainsi  leur  distance  angu- 
laire. Pour  un  même  système,  cette  di- 
stance est  très  variable;  ce  qui  tient  en 
partie  à  l'excentricité  des  orbites  ,  et  en 
partie  à  la  perspective.  On  conçoit,  par 
exemple  ,  que  ,  si  la  trajectoire  était  un 
cercle,  et  qu'on  la  vît  de  face,  la  di- 
stance des  deux  étoiles  serait  toujours 
la  même  ;  si ,  au  contraire  ,  l'on  voyait 
l'orbite  par  sa  tranche,  l'étoile  satellite 
coïnciderait  à  certaines  époques  avec 
l'étoile  centrale,  tandis  qu'à  d'autres, 
elle  en  paraîtrait  éloignée  de  toute  la 
longueur  du  rayon  de  son  cercle. 

292.  Une  fois  constaté  le  mouvement 
d'une  étoile  autour  d'une  autre,  il  était 
naturel  de  l'assimiler  à  celui  des  planè- 
tes autour  du  Soleil,  et  d'en  rendre  rai- 
son de  la  même  manière  :  on  s'est  donc 
trouvé  ainsi  amené  à  cette  conséquence 
que  l'attraction  règne  bien  au-delà  de 
notre  système  planétaire  ,  et  qu'elle  régit 
les  mouvemens  immenses  auxquels  se 
trouvent  assujetties  les  étoiles.  C'est  ainsi 
qu'à  bon  droit  elle  peut  être  maintenant 
qualifiée  &  universelle  ,  et  qu'il  est  natu- 
rel d'attribuer  à  son  action  le  mouve- 
ment propre  des  étoiles.  La  loi  du  carré 
des  distances  est  encore  celle  suivant 
laquelle  cette  action  s'exerce  :  car  c'est 
en  partant  de  cette  loi  qu'on  a  construit 
les  trajectoires  des  satellites  stellaires, 
et  les  résultats  du  calcul  se  sont  trouvé 
concorder  avec  les  observations  d'une 
manière  satisfaisante.  Celte  extension  de 
la  théorie  newtonienne  jusqu'au  sein  des 
espaces  infinis,  est  un  fait  des  plus  re- 
marquables, et  il  suffirait  seul  pour  jus- 
tifier le  vif  intérêt  qu'ont  excité  parmi 
les  astronomes  l'existence  et  les  dépla- 
cemens  relatifs  des  étoiles  doubles. 

Usage  des  étoiles  doubles  pour  mesurer  la  distance 
des  étoiles  à  la  terre. 

293.  Mais  ces  systèmes  offrent  un  autre 
genre  d'intérêt  par  le  moyen  qu'ils  peu- 
vent fournir  de  résoudre  le  problème  de 
la  distance  des  étoiles  à  la  Terre,  ou  du 
moins  d'éclairer  celle  question,  en  fixant 
des  limites  en  plus  et  en  moins. 


32 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


D'abord  elles  peuvent  servir  de  repères 
sûrs  et  commodes  dans  la  détermination 
des  parallaxes.  Nous  avons  dit  plus  haut 
que  la  parallaxe  des  étoiles  était  nulle, 
ou  tout  au  moins  que  l'on  n'avait  pas  la 
certitude  qu'aucune  dépassât  une  se- 
conde. Ce  n'est  pas  à  dire  que  les  astro- 
nomes n'aient  rien  trouvé  de  plus;  on 
croit  en  avoir  remarqué  même  de  plus 
considérables;  mais  il  est  vrai  de  dire 
qu'elles  ne  dépassent  pas  les  erreurs 
possibles  de  l'observation.  Car,  bien  que 
les  astronomes  évaluent  les  angles  à 
moins  d'une  demi-seconde  d'erreur,  on 
ne  peut  répondre  de  deux  ou  trois  se- 
condes dans  la  mesure  particulière  des 
parallaxes  quand  il  s'agit  des  étoiles. 
Cela  tient  à  ce  que  les  observations  que 
l'on  doit  comparer  sont  faites  à  six  mois 
d'intervalle,  puisque  l'observateur  doit 
occuper  successivement  les  deux  extré- 
mités d'un  diamètre  de  l'écliptique.  Or, 
les  instrumens,  qui  sont  des  cercles  très 
composés,  très  massifs  et  soumis  à  des 
influences  thermométriques  très  diver- 
ses, peuvent,  de  l'une  de  ces  époques  à 
l'autre,  ne  pas  conserver  rigoureusement 
leur  position. 

Admettons  maintenant  deux  étoiles 
très  voisines,  mais  indépendantes,  ce 
que  l'on  reconnaît  à  ce  qu'elles  ne  tour- 
nent pas  l'une  autour  de  l'autre,  et  sup- 
posons de  plus  que  ces  deux  étoiles 
soient  de  grandeurs  apparentes  très  in- 
égales, comme,  par  exemple,  de  la  se- 
conde et  de  la  cinquième.  Il  y  a  lieu  de 
croire,  clans  ce  cas,  que  la  plus  petite 
des  deux  est  beaucoup  plus  éloignée  que 
l'autre,  et  si  elle  n'a  pas  de  parallaxe 
sensible,  on  pourra  la  considérer  comme 
un  point  fixe,  et  chercher,  au  moyen 
d'un  micromètre  qui  mesure  la  com- 
mune distance  de  ces  deux  étoiles,  si 
cette  distance  ne  varie  pas  entre  deux 
époques  séparées  par  un  intervalle  de 
six  mois.  Si  cette  variation  a  lieu  ,  ce 
sera  un  effet  de  parallaxe,  et  ce  sera  la 
plus  grande  des  deux  étoiles  qui  sera  af- 
fectée de  ce  déplacement.  Voilà  donc 
un  moyen  de  mesurer  la  parallaxe  de 
certaines  étoiles,  et  par  suite  de  calcu- 
ler leur  distance  à  la  Terre.  Ce  procédé 
n'est  pas  sujet  aux  objections  qui  ont 
prise  sur  l'emploi  des  grands  instru- 
mens ;  le  micromètre  est  un  petit  appa- 


reil au  moyen  duquel  on  peut  mesurer 
sûrement  jusqu'aux  dixièmes  de  se- 
conde. 

On  devine  sans  peine  le  motif  de  cette 
condition  que  les  deux  étoiles  voisines 
soient  indépendantes;  car,  dans  le  cas 
contraire,  et  si  elles  tournent  l'une  au- 
tour de  l'autre,  la  petite,  qui  vient  s'in- 
terposer entre  la  plus  grande  et  notre 
œil .  reste  encore  la  plus  petite  des  deux  , 
bien  qu'elle  soit  dans  ce  cas  plus  voisine 
de  nous.  Il  faut  donc  exclure  ce  cas,  si 
l'on  veut  être  en  droit  de  supposer  que 
la  plus  petite  est  à  une  distance  beau- 
coup plus  grande  que  l'autre;  et  encore 
faut-il,  pour  plus  de  sûreté,  considérer 
des  étoiles  très  inégales.  L'indépendance 
réciproque  des  deux  astres  n'a  guère  lieu 
qu'avec  un  intervalle  angulaire  de  deux 
ou  trois  minutes  au  moins.  L'étoile  dou- 
ble a  du  Capricorne  remplit  très  bien 
cette  condition,  mais  elle  ne  peut  servir 
au  but  que  nous  envisageons  ici ,  parce 
que  les  deux  étoiles  ont  à  très  peu  près 
le  même  éclat,  et  que  leurs  distances  à 
la  Terre  ne  peuvent  pas  être  considérées 
comme  très  différentes.  La  réunion  des 
deux  conditions  signalées  n'est  peut-être 
pas  très  facile  à  rencontrer  dans  le  ciel. 
Quoi  qu'il  en  soit ,  je  ne  sache  pas  qu'une 
tentative  du  genre  de  celle  qui  nous  oc- 
cupe ait  encore  été  menée  à  bonne  fin. 
Du  reste,  le  lecteur  n'aura  pas  manqué 
de  remarquer  que  cette  méthode  repose 
sur  une  hypothèse,  et  que  dans  son  ap- 
plication elle  est  affectée  nécessairement 
de  la  même  incertitude. 

294.  Il  n'en  est  pas  de  même  du  pro- 
cédé suivant  qui  est  indépendant  de  toute 
hypothèse ,  bien  qu'il  soit  sujet  à  de 
grandes  difficultés  dans  la  pratique.  Soit 
o  une  étoile  principale  autour  de  laquelle 
circule  une  étoile  satellite  dans  la  courbe 
plane  quelconque  abmq ,  qu'on  pourra 
supposer  circulaire.  Soit  la  Terre  en  T, 
l'étoile  satellite  en  a ,  la  distance  «T  telle 
qu'il  faille  à  la  lumière  pour  la  parcou- 
rir trente  jours,  par  exemple.  Puis  sup- 
posons qu'il  faille  35  ans  à  l'étoile  satel- 
lite pour  parcourir  la  moitié  de  la  courbe 
amp,  en  allant  du  point  a,  le  plus  voisin 
de  notre  globe  ,  au  point  m3  qui  en  est  le 
plus  éloigné  ,  et  autant  de  temps  pour 
revenir  de  m  en  a.  Si  l'étoile  nous  paraît 
en  a  à  une  certaine  date ,  il  y  aura  30 


PAR  M.  DESDOUTTS. 


33 


jours  qu'elle  aura  occupe*  celte  position; 
mais  lorsque  nous  la  verrons  en  m  ,  il  y 
aura  plus  de  30  jours  qu'elle  aura  atteint 
ce  point,  puisque  la  lumière,  outre  l'es- 
pace aT  ou  rïd  qui  n'est  parcouru  qu'en 
50  jours  juste,  doit  encore  traverser  la 
distance  nid.  Si  donc  de  la  date  de  l'ap- 
parition en  m ,  on  retranche  la  date 
moindre  de  l'apparition  en  a  ,  la  diffé- 
rence sera  le  temps  du  parcours  réel  de 
la  demi-orbite ,  augmenté  du  temps  né- 
cessaire à  la  lumière  pour  traverser  md. 


Soient  35  ans  et  145  jours  cette  différence 
«le  dates  apparentes.  Il  est  manifeste  que 
le  satellite  devra  parcourir  la  moitié  des- 
cendante de  sa  courbe  dans  le  môme 
temps  réel  35,  de  manière  à  se  retrouver 
en  b  au  bout  de  70  ans  tout  juste  :  mais  il 
en  résulte  qu'il  devra  reparaître  en  b 
après  35,  moins  145  jours.  Donc  le  par- 
cours apparent  de  la  première  moitié 
surpassera  celui  de  la  seconde  d'une 
quantité  égale  au  double  de  145  jours  ;  et 
en  général,  la  différence  entre  ces  deux 
durées  apparentes  sera  égale  au  double 
du  temps  nécessaire  à  la  lumière  pour 
traverser  md.  Donc  ,  si  ces  durées  sont 
observées  avec  précision,  qu'on  prenne 
leur  demi -différence  en  secondes,  et 
qu'on  la  multiplie  par  78,000,  on  aura 
la  valeur  en  lieues  de  l'intervalle  md. 

Comme  dans  tout  triangle  un  côté 
quelconque  est  plus  grand  que  la  diffé- 
rence des  deux  autres,  on  aura  une  li- 
mite inférieure  de  la  longueur  de  am, 
puisque  cette  longueur  est  plus  grande 
que  md  qu'on  vient  de  calculer.  Si  l'on 
connaissait  am  tout  juste,  comme  on 
peut  d'ailleurs  mesurer  au  micromètre  I  des  Temps,  1830,  p.  as 


l'angle  aT/n  ,  en  visant  à  l'étoile  cen- 
trale ,  et  au  satellite  dans  les  deux  posi- 
tions extrêmes  de  celui-ci,  on  aurait  3 
élémens  dans  le  triangle  mal  ;  ce  qui 
permettrait  de  calculer  les  trois  autres; 
d'où  l'on  aurait  Ta,  Tm,  c'est  à-dire  les 
deux  distances  extrêmes  de  l'étoile  satel- 
lite à  notre  globe.  L'angle  oTm  étant 
aussi  connu ,  on  en  conclurait  de  la 
même  manière  la  distance  oT  de  la 
grande  étoile,  et  le  problème  serait  en- 
tièrement résolu. 

La  question  revient  donc  à  déterminer 
am.  Cette  valeur  résulte  de  la  connais- 
sance de  md,  au  moyen  d'une  relation 
mathématique  que  nous  pouvons  expo- 
ser ici  (1).  Mais  il  y  a  dans  ce  procédé  des 
difficultés  de  différente  nature  qui  luj 
ôtent  une  partie  de  ses  avantages  théo- 
riques. La  lenteur  avec  laquelle  se  meu- 
vent les  étoiles  planètes  rend  fort  in- 
certaines les  époques  où  elles  atteignent 
les  points  a,  m;  or  le  calcul  repose  es- 
sentiellement sur  la  détermination  pré- 
cise de  ces  époques.  Aussi  a-t-on  proposé 
de  rechercher  par  ce  moyen  ,  non  les 
distances  absolues,  mais  des  limites  en- 
tre lesquelles  ces  distances  sont  com- 
prises. Car  supposons  qu'il  y  ait  sur  les 
époques  une  incertitude  de  25  jours  au 
plus,  incertitude  qui  existerait  en  plus 
et  en  moins,  il  est  évident  que  si  l'on 
fait  le  calcul  dans  les  deux  hypothèses 
d'une  durée  plus  considérable  et  d'une 
durée  moins  considérable  que  la  durée 
réelle,  on  aura  deux  résultats  entre  les- 
quels sera  nécessairement  comprise  la 
distance  cherchée.  Ces  limites  seront 
d'autant  plus  resserrées  qu'il  y  aura 
moins  d'incertitude  dans  la  détermina- 
tion des  époques.  Aussi,  avec  du  temps, 
des  soins  et  de  la  patience,  les  astrono- 
mes pourront,  dans  un  avenir  plus  ou 
moins  éloigné,  sinon  connaître  les  dis- 
tances absolues  de  beaucoup  d'étoiles, 
du  moins  les  parquer  dans  un  espace 
dont  les  limites  seront  connues. 

Des  nébuleuses. 

295.  Si  le  défaut  de  parallaxe  des  étoi- 
les les  plus  brillantes  et  l'inégalité  d'é- 
clat qui  fait  partager  les  autres  en  diffé- 

(1)  Voir  le  Mémoire  de  M.  Savary,  Connaissance 


34  COURS  D'ASTRONOMIE, 

rens  ordres  nous  donnent  déjà  l'idée 
d'une  distance  prodigieuse,  le  phéno- 
mène des  nébulosités  sidérales  est  de 
nature  à  la  confirmer,  à  l'étendre,  à  la 
pousser  jusqu'à  un  terme  devant  lequel 
l'imagination  elle-même  s'arrête  épou- 
vantée. 

On  aperçoit  çà  et  là  dans  le  ciel  des 
taches    blanchâtres  de   peu  d'étendue, 
que  l'œil  remarque  et  suit  à  peine,  et 
qui,  sans  l'usage  des  télescopes,  n'au- 
raient pas  fixé   l'attention  des  astrono- 
mes.   Les    constellations    d'Orion ,    du 
Cancer,  de  Persée,  d'Andromède  en  of- 
frent des  exemples.  Ces  taches  ne  pa- 
raissent pas  d'une  autre  nature  que  cette 
immense  lueur   blanche   qui    forme    la 
zone  connue  de  tout  le  monde  sous  le 
nom  de  voie  lactée.  Or  si  l'on  applique  à 
celle-ci  le  télescope  .  on  découvre   que 
cette  lueur  est  produite  par  l'accumula- 
tion d'un  nombre  prodigieux  de  petites 
étoiles  invisibles  à  l'œil  nu.  Herschell  en 
a  compté  plus  de  cinquante  mille  dans 
un  espace  de  15°  de  longueur  sur  2°  de 
largeur  seulement,  de  sorte  qu'en  con- 
servant  la    même    proportion    partout, 
elle  doit  en  contenir  au  moins  huit  mil- 
lions. Il  y  a  lieu  de  croire  que  ces  étoiles 
si  nombreuses ,  si  serrées,  si  difficilement 
visibles,   ne  sont  telles  que  parce  que 
leur  distance  à  nous  est  incomparable- 
ment plus  grande  que  celle  des  étoiles 
communes. 

Mais  le  spectacle  que  nous  offre  la 
voie  lactée  sur  toute  la  circonférence 
de  la  sphère  céleste  nous  est  offert  égale- 
ment par  les  nébuleuses.  Un  grand  nom- 
bre d'entre  elles ,  soumises  à  de  puissans 
télescopes,  se  résolvent  en  une  infinité 
d'étoiles  ramassées  dans  un  espaceétroit; 
et  l'on  remarque  que  l'ensemble  pré-f 
sente  souvent  une  forme  arrondie  et  net- 
tement tranchée  sur  ses  bords.  Il  faut  de 
très  bons  instrumens  pour  apercevoir  la 
composition  d'une  nébuleuse  quelcon- 
que ;  certains  télescopes  résolvent  quel- 
ques nébuleuses  et  sont  impuissans  de- 
vant toutes  les  autres  ;  mais  plusieurs  de 
celles-ci  cèdent  et  se  résolvent  par  l'em- 
ploi de  télescopes  plus  puissans  ;  enfin  il 
en  est  d'autres  qui  restent  des  nébuleuses 
proprement  dites,  et  encore  faut-il  re- 
marquer qu'elles  présentent  dans  nos  lu- 
nettes une  assez  grande  variété  d'aspects. 


comme  si  la  matière  nébuleuse  s'y  trou- 
vait àdifférens  degrés  de  condensation. 
Lorsque  l'on  considère  la  composition 
delà  plupart  de  ces  taches,  qu'on  voit 
le  nombre  des  amas  stellaires  augmenter 
à  mesure  qu'on  emploie  des  instrumens 
d'une  plus  grande  puissance,  et  qu'on 
aperçoit  les  dernières,  c'est-à-dire  celles 
où  le  télescope  ne  laisse  pas  voir  d'étoi- 
les, sous  le  même  aspect  que  présentent 
toutes  les  nébuleuses  à  l'œil  nu,  l'idée 
qui  s'offre  naturellement  à  l'esprit  est 
que  les  nébuleuses  qui  ne  se  résolvent 
pas  ont  néanmoins  la  même  composition 
que  les  autres,  qu'elles  ne  restent  nébu- 
leuses, au  lieu  de  devenir  amas  d'étoiles, 
que  parce  que  nos  plus  puissans  instru- 
mens sont  trop  faibles,  eu  égard  à  leur 
distance,  comme  nos  yeux  le  sont  par 
rapport  aux  imperceptibles  étoiles  de  la 
voie  lactée.  Et  comme  la  plupart    des 
nébuleuses  échappent  à  l'œil  nu,  il  est 
encore  naturel  de  croire  qu'un  nombre 
très  grand,  peut-être  immense   de   ces 
systèmes  échappent  à  nos  plus  puissantes 
lunettes  ;  permis  de  croire  que  si  la  force 
de  nos  instrumens  était  portée  bien  au- 
delà  de  ce  qu'elle  est  aujourd'hui,  les 
astronomes  verraient  bien  d'autres  né- 
buleuses se  résoudre   en   étoiles,   mais 
que  bien  d'autres  aussi   resteraient  des 
nébuleuses,  et  que  bien  d'autres  encore 
demeureraient  invisibles. 

La  conséquence  de  tout  cela  ,   c'est 
que  les  étoiles  forment  une  série  de  mon- 
des superposés,  et  étages  les  uns  au-des- 
sus des  autres  ,  à  d'énormes  ,  à  d'incal- 
culables distances  ,  et  que  cette  série  de 
mondes  s'étend  peut-être  à  l'infini.  On 
sent  par  exemple  que  les  étoiles  de  la 
voie  lactée  appartiennent  à  un  système 
tout-à-fait  différent  de  celui  que  forme  la 
généralité  des  étoiles  du  ciel  ;  car  non 
seulement  elles  sont  fort  petites  en  ap- 
parence et  invisibles  à  l'œil  nu  ,   mais 
elles  présentent  dans  leur  accumulation 
un  caractère  propre,  qui  est  parfaite- 
ment étranger  à  la  généralité  des  étoiles 
de  dernière  grandeur  qu'on  rencontre 
partout  ailleurs  sur  la  voûte  céleste.  Ce 
sable  d'étoiles  forme  donc  un  système  , 
un  monde  à  part,  trop  éloigné  pour  nos 
yeux,  et  accessible  seulement  au  téles- 
cope.   Les  nébuleuses  qui   exigent  les 
instrumens  les  plus  puissans  pour  laisser 


PAR  M.  DESDOUITS. 


35 


apercevoir  leur  composition  stellaire, 
sont  des  systèmes  plus  éloignés  que  la 
voie  lactée *;  celles  qui  ne  sont  pas  réso- 
lubles, le  doivent  sans  doute  à  une  dis- 
tance beaucoup  plus  grande  encore. 
Mais  si  la  puissance  de  nos  instrumens 
s'arrête  après  les  premières  zones  de  ces 
inondes  superposés,  rien  ne  prouve, 
rieu  ne  nous  porte  à  croire  ,  que  la  créa- 
tion s'arrête  précisément  là;  qu'après 
ces  zones,  il  n'y  en  ait  pas  encore  une 
infinité  d'autres,  et  que  par  rapport  à 
chacune  de  ces  zones  successives,  l'en- 
semble de  toutes  celles  qu'elle  embrasse, 
soit  autre  chose  qu'un  point  au  milieu 
de  l'immensité.  Qui  peut  dire  où  s'ar- 
rête, qui  peut  dire  pourquoi  s'arrêterait 
quelque  part  cette  série  de  couches 
cosmiques,  tant  qu'il  y  aurait  de  l'espace 
au-delà  ?  L'espace  ,  c'est  le  domaine  ab- 
solu de  l'imagination,  et  cependant  il  y 
a  là  quelque  chose  que  l'imagination  ne 
saurait  atteindre...;  ce  sont  les  bornes 
de  l'espace  :  et  notre  esprit  nie  ces  bor- 
nes parce  qu'il  ne  saurait  les  compren- 
dre ;  parce  que  la  plus  aventureuse  de 
nos  facultés  reste  toujours  infiniment  en 
deçà.  Eh  bien  !  qui  sait  si  les  mondes  ne 
s'étendent  pas  jusqu'aux  bornes  possi- 
bles de  l'espace?  L'imagination  de 
l'homme  ne  saurait-elle  rester  en  arrière 
de  la  puissance  de  Dieu  ,  c'est-à-dire  ,  de 
l'infini  ? 

Mais  ce  n'est  pas  la  seule  distance  des 
étoiles  qui  se  présente  à  nous  dans  des 
proportions  si  immenses.  Leur  grandeur 
propre,  leurs  mouvemens  peut-être, 
leur  nombre  surtout  sont  hors  de  la  por- 
tée de  nos  mesures  ;  et  lorsqu'on  pense 
aux  nébuleuses  que  nos  instrumens  ne 
sauraient  atteindre,  les  mille  millions 
d'étoiles  que  certains  astronomes  osent 
admettre  dans  le  ciel ,  ne  paraîtront  plus 
que  le  mot  d'une  timidité  d'enfant,  et 
l'on  doutera  que  la  vie  de  l'homme 
puisse  suffire  à  tracer  en  chiffres  l'ex- 
pression d'un  nombre  qui  approche  de 
la  vérité. 

Lumière  et  scintillation  des  étoiles. 

296.  Terminons  par  quelques  mois  sur 
la  nature  propre  des  étoiles  et  les  causes 
du  phénomène  de  leur  scintillation. 
D'abord,  il  n'est  pas  douteux  que  les 


étoiles  ne  soient  lumineuses  par  elles- 
mêmes.  En  ne  supposant  à  une  belle 
étoile  comme  Sirius ,  qu'un  diamètre 
apparent  d'un  100e  de  seconde,  ce  qui 
est  la  180000e  partie  du  diamètre  moyen 
du  soleil,  comme  elle  se  trouvée  une 
distance  de  ce  dernier  astre  égale  à 
206000  rayons  de  l'écliptique  tout  au 
moins,  il  s'ensuit  que  notre  soleil  doit 
être  vu  de  Sirius,  plus  petit  que  ne  nous 
paraît  Sirius  lui-même,  lequel  assuré- 
ment ne  fait  pas  briller  la  terre  d'une 
lumière  réfléchie.  Cette  étoile  bien  loin 
d'être  aussi  éclatante  ne  nous  serait 
même  pas  visible,  quand  même  elle  ré- 
fléchirait sans  absorption  la  lumière  du 
soleil.  Que  serait-ce  de  tant  d'autres  étoi- 
les qui  sont  incontestablement  plus  éloi- 
gnées que  Sirius,  même  en  donnant  à  ce- 
lui-ci uneseconde  de  parallaxe,  ce  qui  est 
probablement  fort  supérieur  à  la  réalité. 

Les  étoiles  brillent  donc  d'une  lumière 
qui  leur  est  propre,  et  il  est  naturel  de 
croire  que  ce  sont  des  masses  ignescentes 
telles  que  notre  soleil'.  Cela  ne  nous 
éclaire  pas  beaucoup  sur  leur  nature,  il 
est  vrai.  Il  est  seulement  probable  que 
notre  soleil  n'est  qu'une  bien  petite 
étoile,  ou  autrement  que  les  foyers  stel- 
laires  sont  bien  plus  ardens  ou  plus  vas- 
tes; la  vivacité  de  leur  éclat  ne  permet 
guère  d'en  douter. 

297.  Le  phénomène  de  la  scintillation 
des  étoiles  est  considéré  comme  résul- 
tant du  principe  physique  des  interfé- 
rences. On  sait  que  la  longueur  des  on- 
dulations lumineuses  varie  d'une  couleur 
à  l'autre,  et  que  pour  un  même  rayon 
elle  varie  avec  la  nature  du  milieu  qu'il 
traverse.  Or,  les  rayons  qui  nous  arrivent 
d'une  étoile  traversent  des  couches  d'air 
dont  l'état  météorique  ne  saurait  être  ri- 
goureusement  le  même,  mais  varie  sur 
leur  largeur  d'un  point  à  un  autre.  Deux 
rayons  blancs  qui  arrivent  à  l'oeil,  bien 
qu'émanant  d'un  même  point  lumineux 
comme  l'est  une  étoile  ,  pourront  donc 
frapper  la  rétine  après  des  nombres  iné- 
gaux d'ondulations;  et  si  les  nombres 
de  demi-ondulations  sont  impairs,  leurs 
effets  devront  se  détruire.  Comme  les 
longueurs  d'ondulation  sont  inégales 
pour  les  diverses  couleurs,  il  peut  arri- 
ver que  les  deux  rayons  rouges  qui  font 
partie  des  deux  rayons  blancs,  soient' 


36  PRÉDICATION  DU 

dans  le  cas  d'une  interférence  en  noir  , 


CHRISTIANISME 


ou  autrement,  se  détruisent,  tandis  que 
cet  effet  n'aura  pas  lieu  pour  les  autres 
rayons  ;  l'étoile  apparaîtra  donc  sans  la 
couleur  complémentaire  du  rouge;  elle 
paraîtra  verte.  Mais  comme  l'état  physi- 
que de  l'air  varie  d'un  instant  à  l'autre, 
la  destruction  d'une  autre  couleur  suc- 
cédera à  celle  du  rouge,  ce  qui  laissera 
à  l'étoile  une  teinte  différente  ;  celle-ci 
fera  place  à  une  troisième,  et  ainsi  des 
autres.  Mais  vu  la  rapidité  de  cette  alter- 
native, et  la  durée  des  impressions  re- 
çues par  la  rétine,  ces  diverses  nuances 
se  superposeront,  et  il  ne  restera  qu'une 
teinte  blanchâtre  qui  est  celle  de  l'étoile. 
Néanmoins  la  rétine  éprouvera  un  effet 
distinct  par  suite  de  cette  rapide  succes- 
sion de  couleurs  diverses.  C'est  en  cela 
que  consiste  la  scintillation,  qui  est  un 
phénomène  double  de  décomposition  et 
de  recomposition  de  la  lumière. 

Les  planètes  ne  scintillent  pas,  comme 
on  sait,  et  c'est  même  là  un  des  caractères 
qui  les  font  distinguer  des  étoiles.  Cela 
tient  à  ce  que  les  planètes  ont  un  dia- 
mètre apparent  appréciable,  et  ne  se  ré- 
duisent pas  comme  les  étoiles  à  un  sim- 
ple point.  Le  disque  d'une  planète  peut 
donc  être  considéré  comme  la  réunion 
de  plusieurs  étoiles  contiguës ,  dont  cha- 
cune produirait  l'effet  précédent;  mais 
comme  les  rayons  émanés  de  chacun  de 
ces  points  scintillans  suivent  des  routes 


différentes,  et  donnent  lieu  à  des  images] 
de  couleurs  diverses,  ces  diverses  ima-| 
ges  se  superposent  pendant  toute  la  du- 
rée des  scintillations  individuelles;  elles 
produiront  donc  le  blanc  uniforme,  et  ne 
donneront  pas  lieu  à  la  succession  desl 
couleurs  dont    se   compose   essentielle- 
ment le  phénomène  de  la  scintillation. 
Ce  qui  confirme  cette  théorie,  c'est  quel 
lorsqu'une  planète  s'éloigne  beaucoup  de 
la  terre,  de  manière  à  ce  que  la  diminu- 
tion de  son  diamètre  apparent   la  rap- 
proche de  l'aspect  que  présente  les  étoi- 
les, elle  commence  à  scintiller,  comme 
cela  arrive  à  Mars,  et  même  à  Vénus. 
Moins  il  y  a  de  points  donnant  lieu  à  des 
scintillations  individuelles,  moins  nom- 
breuses sont  les  couleurs  successives  qui 
se  superposent;  donc  aussi  le  blanc  qui 
en  résulte  est  moins  parfait,  de  sorte 
qu'il  reste  une  teinte  composée, qui  varie 
du  reste  avec  l'état  atmosphérique;  ce 
qui  nous  ramène  aux  phases  primitives 
qui  constituent  la  scintillation. 

Dans  le  prochain  article  ,  nous  donne- 
rons la  description  détaillée  du  ciel;  et 
nous  accompagnerons  notre  texte  d'un 
planisphère,  qui  permettra  à  tous  nos 
lecteurs  d'acquérir  une  connaissance  suf- 
fisante des  principales  constellations  et 
même  des  étoiles  les  plus  remarquables. 
L.  Desdouits, 
Professeur  de  physique  au  Col- 
lège Stanislas. 


REVUE. 


PRÉDICATION  DU  CHRISTIANISME  DANS  LES  GAULES. 


QUATRIÈME  ET   DERNIER   ARTICLE  (1). 


Résultats  moraux  du  Christianisme  dans  les  Gaules. 

—  Opposition  entre  différentes  provinces Vec- 

tius.  —  Népolien.  —  Les  deux  amans  de  Cler- 
mont.  —  Célibat  ecclésiastique.  —  Mœurs  chré- 
tiennes. —  Election  des  éyêques Archéologie 

chrétienne.  —  Naissance  des  monastères  de  Lé- 
Ci)  Voir  le  3"  art.,  t.  xi ,  p.  41. 


rins  et  de  Saint-Victor  de  Marseille.  —  Semi-péla- 
gianisme.  —  Cassien.  —  Discussion  entre  saint 
Augustin  et  les  moines  gaulois.  —  Epoque  bar- 
bare. 

Nous  avons  vu  le  Christianisme  vain- 
queur après  trois  siècles  de  luttes,  sans 
avoir  opposé  à  ses  ennemis  d'autres  ar- 


DANS  LES  GAULES. 


mes  que  son  infatigable  persévérance,  ni 
versé  d'autre  sang  que  le  sien  ;  il  faut 
chercher  maintenant  quels  principes 
nouveaux  de  vertu  et  de  bonheur  il  a 
apportés  aux  Gaules  désormais  soumises 
à  son  joug  d'amour,  et  mesurer  la  dis- 
tance parcourue  depuis  le  jour  où  de 
pauvres  exilés  y  plantèrent  un  signe 
d'opprobre,  jusqu'à  celui  où  une  voix  im- 
périale proclama  sa  liberté.  Je  ne  veux 
pas  redire  ici  dans  tous  ses  détails  la 
vie  primitive  des  chrétiens;  Fleuri  a 
traité  ce  sujet  en  érudit ,  M.  de  Chateau- 
briand en  poète ,  et  je  serais  mal  reçu  à 
le  vouloir  entamer  de  nouveau:  je  retra- 
cerai seulement  quelques  faits  spéciale- 
ment applicables  aux  Gaules. 

Le  Christianisme,  doctrine  universelle 
qui  a  une  consolation  pour  toutes  les  an- 
goisses du  cœur,  une  vérité  pour  tous  les 
désirs  de  l'intelligence,  une  grâce  pour 
tous  les  besoins  de  l'humanité,  se  pré- 
senta aux  Gaulois,  courbés  et  gémissans 
sous  le  joug  de  la  conquête,  comme  une 
religion  d'émancipation  et  de  liberté. 
La  domination  romaine  était  si  dure  et 
la  patrie  si  humiliée  sous  le  fard  de  cette 
civilisation  dont  on  l'avait  affublée,  les 
droits  de  l'homme  étaient  tellement  mé- 
connus par  ces  législations  antiques  et 
les  plus  saintes  affections  refoulées  par 
des  lois  barbares,  qu'il  se  forma  autour 
de  la  doctrine  nouvelle  une  vaste  asso- 
ciation de  tous  ceux  qui  souffraient,  et 
il  se  trouva  que  ceux  qui  souffraient,  c'é- 
taient presque  tous  les  hommes.  Le  pou- 
voir vit  là  une  société  secrète  dont  il 
craignit  l'influence  et  qu'il  voulut  étouf- 
fer; inutile  précaution.  Le  pouvoir  se 
mourait,  parce  que  telle  est  sa  destinée; 
la  liberté  naissait  et  grandissait  sous  le 
glaive,  parce  que  le  souffle  de  Dieu  l'a- 
nimait. Les  progrès  rapides  du  Christia- 
nisme s'expliquent ,  jusqu'à  un  certain 
point,  par  des  causes  secondes  qui  naqui- 
rent surtout  de  l'état  des  âmes  à  son  ap- 
parition, i  II  marcha,  pour  ainsi  dire, 
à  grandes  journées  sur  ces  vastes  che- 
mins que  la  politique  romaine  avait  ou- 
verts d'un  bout  de  l'empire  'à  l'autre 
pour  Je  passage  des  légions.  Il  s'empara 
de  toutes  les  dispositions  que  la  haine  du 
joug  romain  laissait  dans  le  cœur  des 
peuples  asservis.  Il  releva  par  l'enthou- 
siasme des  âmes  abattues  par  l'oppres- 

TOMB  XII.  —  N"  07.  1JÎ41. 


37 

sion.  Parlant  au  nom  de  l'humanité,  de 
la  justice  ,  de  l'égalité  primitive  entre  les 
hommes,  il  devait  avoir  bientôt  pour  lui 
tout  ce  qui  était  esclave  ou  sujet,  c'est-à- 
dire  runivers(l).*La  plus  active  de  toutes 
ces  causes  fut  sans  doute  la  croyance  à 
l'immortalité  de  l'âme  ;  car  la  société  ro- 
maine, matérialiste  et  sensuelle,  n'avait 
pas  pour  rafraîchir  son  cœur  desséché 
par  l'égoïsme  ou  la  volupté,  cette  source 
vivifiante   d'espérance  qui   console    des 
maux  présens  par  la  béatitude  de  l'ave- 
nir. Les  philosophes  et  les  poètes  anciens 
sont  remplis  d'inexactitudes,  de  contra- 
dictions, d'absurdités  et  d'injustices  sur 
notre    destinée   d'outre-tombe  (2)  ;  l'E- 
gypte et  la  Gaule  semblent  seules  avoir 
eu  une  idée  bien  précise  de  l'existence 
future ,  et  comme  nous  l'avons  déjà  re- 
marqué, la  doctrine  de  l'immortalité  fut 
un  motif  d'affinité  entre  le  druidismeet 
le  Christianisme,  comme  une  cause  de 
l'ardeur  avec  laquelle  le  polythéisme  em- 
brassa la  croix.  Mais  ceux  qui  ont  besoin 
de  croire  à  une  autre  vie  et  d'espérer, 
ce  ne  sont  pas  les  riches  et  les  puissans \ 
ce  sont  les  petits,  les  malheureux,  les 
délaissés,  ceux  qui  ont  faim  et  soif  de 
justice.  Aussi  les  premiers  chrétiens  fu- 
rent des  pauvres  (3),  des  humbles,  des 
esclaves  à  qui  Ion  enseignait  que  la  vraie 
richesse,   c'est  la  vertu;  que  la    vraie 
gloire,  c'est  encore  la  vertu;  que  le  vé- 
ritable esclavage,  c'est  celui  des  vices. 
De  tous   les  martyrs  gaulois,   le  plus 
courageux,  le  plus  glorieux,  fut  une  es- 
clave, Blandine,  en  qui  le  Christianisme 
réhabilitait  par  la  dignité  morale  toute 
cette  moitié  dégradée  du  genre  humain. 
C'est  ainsi  qu'il  procéda  toujours;  il  né 
fit  pas  comme  les  hommes  qui,  n'ayant 
pas  à  eux  le  lendemain,  se  hâtent  d'exé- 
cuter la  théorie  qu'ils  ont  imaginée  la 
veille.  Il  se  savait  des  siècles  de  vie,  et 
avant  de  donner  de  fait  la  liberté  à  des 
millions  d'esclaves,  il  commença  par  les 
rendre  capables  d'en  supporter  le  poids  • 
il  leur  créa  une  conscience,   une  per- 
sonne morale,  une  famille,  des  affections 
du  cœur,  et  ne  leur  donna  des  droits 
qu'après  leur  avoir  imposé  des  devoirs. 

(1)  Villemain,  Polythéisme. 

(2)  Gibbon ,  Décline  and  fall ,  xv. 

(3)  Greg.  Tur.,  Hitt.  Franc,  I,  29. 


g  PRÉDICATION  DU 

L'esclavage  n'existait  plus  en  droit  de- 
puis que  Jésus  avait  dit  :  «  Voilà  que  je 
ne  vous  appelle  plus  esclaves,  mais 
fils  (1),  »  et  depuis  cette  divine  lettre  de 
saint  Paul  à  Philémon,  dans  laquelle,  pri- 
sonnier lui-même,  l'apôtre  écrivait  à  un 
maître  en  lui  renvoyant  un  esclave  fugi- 
tif :  «Recevez-le,  non  plus  comme  un 
esclave,  mais  comme  celui  qui  est  devenu 
votre  frère  par  Jésus-Christ.  >  Mais  pro- 
noncer l'abolition  de  l'esclavage,  c'eût 
été,  qu'on  me  pardonne  cette  comparai- 
son, ouvrir  au  milieu  d'une  ville  les  lo- 
ges d'une  ménagerie,  sans  avoir  com- 
mencé par  apprivoiser  les  panthères  et 
les  lions  qu'elles  renferment. 

Le  Christianisme  agit  de  même  sur  les 
femmes,  moitié  la  plus  chère  de  l'huma- 
nité, ravalée  si  bas  par  les  législations  et 
les  religions  antiques.  L'Evangile  la  ren- 
dit libre  en  la  rendant  vertueuse,  ii 
l'éleva  au  niveau  de  l'homme  en  la  fai- 
sant meilleure  que  lui,  il  créa  l'amour 
dont  les  anciens  ne  connaissaient  guère 
que  les  côtés  charnels.  Après  Jésus,  le 
salut  ne  vint-il  pas  d'une  femme?  Et  dans 
l'histoire  évangélique,  qui  voyons-nous 
suivre  le  Sauveur,  pleurer  au  pied  de  la 
croix,  être  les  premiers  témoins  de  la 
résurrection?  des  femmes.  Elles  furent 
sans  doute  les  plus  actifs  et  les  plus  in- 
iluens  missionnaires. 

Que  ne  peut  une  mère  au  foyer  de  fa- 
mille, une  sœur  dans  ses  relations  Angé- 
liques avec  ses  frères,  une  épouse  dans 
les  chastes  confidences  de  la  couche!  Les 
Goths  durent  la  foi  à  une  jeune  fille  pri- 
sonnière de  guerre(2),Clovis  adora  leDieu 
de  Clotilde,  Berthe  convertit  Ethelbert, 
roi  de  Kent  (3) .  Ingundis  fit  de  même 
près  d'Ermengild;  nous  avons  vu  les 
saintes  pucelles,  à  Toulouse,  oser  seules 
recueillir  les  dépouilles  de  Saturnin,  et 
une  mère  exhorter  du  haut  des  murs 
d'Autun  son  fils  au  martyre.  «  Que  les 
femmes  soient  douces  envers  leurs  maris, 
dit  saint  Pierre,  afin  que  ceux  qui  ne 
croient  pas  à  la  parole  du  prêtre,  soient 
gagnés  à  Jésus-Christ  par  les  entretiens 
de  leurs  compagnes  (4).  »  Le  frère  aussi 

(1)  Ey.  saint  Jean  ,  ch.  xv,  y.  12. 

(2)  Sozomène  ,  Hy.  II ,  eu.  yi. 

(s)  Aug.  Thierry,  Conq.  d'Angle!.,  I ,  Gl. 
(4)  KpHUjirim,,  Petr.  cap.  ui,  y.  i. 


CHRISTIANISME 

convertit  sou  frère,  l'ami  fut  l'apôtre  de 
son  ami,  Donatien  et  Rogatien,  Alexan- 
dre et  Epipode,  Gervais  et  Protais  en 
sont  de  charmans  exemples. 

Au  cinquième  siècle,  la  grande  révolu- 
tion morale  est  accomplie,  les  Gaules 
sont  presque  entièrement  chrétiennes  et 
la  foi  qui  a  commencé  par  les  classes  in- 
férieures, soumet  à  leur  tour  les  antiques 
familles  sénatoriales;  mais  l'Evangile  n'a 
pas  produit  partout  des  fruits  également 
purs   et   abondans  :  dans  le  midi,  par 
exemple,  il  n'a   pu  arrêter  la  corrup- 
tion des  mœurs  (1),  trop  naturelle  à  ce 
voluptueux  climat,  et  le  Jérémie  de  ce 
temps,  Salvien,  comparant  les  gallo-ro- 
mains aux  barbares,  les  trouve  inférieurs 
à  ceux  ci  en  charité,  en  chasteté,  eu  cou- 
rage. «  Qui  ne  sait,  dit-il  en  ses  lamenta- 
tions, que  l'Aquitaine  et  la  Novempopu- 
ianie  sont  les  entrailles  et  les  mamelles 
des    Gaules    (  medullam    Gallia.ru/ii   et 
ubera),  fécondes  non  seulement  en  pro- 
ductions végétales,  mais  ce  que  les  hom- 
mes estiment  beaucoup  plus,   en  agré- 
mens,  en  plaisirs,  en  beautés?  Ces  contrées 
sont  tellement  revêtues,  comme  d'un  tissu 
précieux,  de  vignes  et  de  prairies  émail- 
Iées  de  fleurs,   de  cultures  variées,  de 
vergers  fertiles,   de  bois  agréables,  de 
ruisseaux  limpides,  de  fleuves,  de  mois- 
sons, que  leurs  habitans  semblent  plutôt 
avoir  eu  en  partage  une  image  du  paradis 
qu'une  portion  de  la  terre.  Eh  bien!  le 
peuple  le  plus  heureux  des  Gaules  en  est 
aussi  le  plus  déréglé.  La  gourmandise  et 
l'impureté  dominent  partout.  Les  riches 
méprisent  la  religion  et  la  bienséance  : 
la  foi  du  mariage  n'est  plus  un  frein,  la 
femme  légitime  se  trouve  confondue  avec 
les  concubines.  Les  maîtres  abusent  de 
leur  autorité  pour  contraindre  les  escla- 
ves à  se  rendre  à  leurs  désirs.  L'abomina- 
tion  règne  dans  ces  lieux  où  les  filles 
n'ont  plus  la  liberté  d'être  chastes.  Les 
villes  sont  remplies  de  lieux  infâmes,  et 
ils  ne  sont  pas  moins  fréquentés  par  les 
femmes  de  qualité  que  par  celles  d'une 
basse  condition  ;  elles  regardent  ce  liber- 
tinage comme  un  des  privilèges  de  leur 
naissance,  et  ne  se  piquent  pas  moins  de 
surpasser  les  autres  femmes  en  impureté 
qu'en  noblesse  (2)?  * 

(I)  D.  Vaisselle,  Hist.  du  Langued.,  t.  I,  I.  lit. 
(a)  Salv.,  de  Gubern.  Deit  lib.  xii,  Ces  dernières 


DANS  LES  GAULES. 


39 


Dans  d'autres  provinces  septentriona- 
les ou  montagneuses,  dans  lesquelles  la 
culture  romaine  avait  marché  avec  plus 
de  lenteur,  chez  les  Arvernes  surtout,  le 
Christianisme  avait  ajouté  au  caractère 
naturellement  énergique  et  élevé  une  di- 
gnité plus  grande  et  plus  de  sévérité  dans 
les  mœurs.  11  faudrait,  pour  faire  ressor- 
tir ce  contraste,  transcrire  ici  toutes  les 
lettres  de  Sidoine  Apollinaire,  miroir  le 
plus  fidèle  de  tous  les  intimes  détails  de 
la  vie.  Ce  qui  me  frappe  en  les  lisant, 
c'est  que  j'y  vois  régner  un  sentiment  de 
bien-être,  de  force  morale  et  de  vertu  mê- 
lées à  l'élégance  des  mœurs  qui  semble 
être  le  type  du  caractère  chrétien.  La  re- 
ligion s'est  ici  incorporée  à  toutes  les 
conditions  sociales  sans  les  condamner; 
elle  a  imprégné  de  son  esprit,  sans  les 
exclure,  les  dignités,  les  richesses,  les 
jouissances  mêmes  du  monde.  Voici,  par 
exemple,  le  portrait  que  Sidoine  trace 
d'un  militaire  de  ses  amis:  «  J'ai  derniè- 
rement visité  Yectius,  personnage  illus- 
tre, et  j'ai  pu  observer  minutieusement 
et  à  loisir  ses  actions  journalières ,  les 
ayant  trouvées  dignes  d'être  rapportées. 
D'abord,  et  c'est  là  à  mon  avis  le  premier 
des  éloges,  la  maison  entière,  semblable 
à  son  maître,  en  a  toutes  les  vertus;  on 
voit  là  des  esclaves  laborieux,  des  colons 
soumis,  des  amis  citadins  dévoués  et  sa- 
tisfaits du  patron  ;  la  même  table  suffit  à 
l'hôte  et  au  client;  à  une  grande  hospita- 
lité se  joint  une  sobriété  plus  grande.  Je 
n'insisterai  pas  sur  ce  que  Yectius  ne  le 
cède  à  personne  en  ce  qui  tient  à  l'édu- 
cation, à  la  connaissance  et  à  l'usage  des 
chiens ,  des  chevaux  et  des  éperviers. 
D'une  exquise  propreté  dans  ses  vête- 
mens,  il  est  recherché  dans  ses  baudriers 
magnifiques ,  dans  les  harnais  de  ses  che- 
vaux. Rien  de  corrupteur  dans  son  in- 
dulgence, rien  de  dur  dans  sa  sévérité, 
tempérée  de  manière  à  être  mélancoli- 
que plutôt  que  sombre...  Il  lit  fréquem- 
ment les  saintes  Ecritures,  surtout  à  ses 
repas,  prenant  ainsi  la  nourriture  de 
l'âme  et  celle  du  corps.  Il  récite  souvent 
les  psaumes,  plus  souvent  il  les  chante. 
C'est  un  genre  de  vie  tout  nouveau.  C'est 
le  moine  accompli  non  sous  le  manteau, 

phrases  sont  dans  les  Eludes  historiques,  chap.  m, 
p.  77, 


non  sous  le  froc,  mais  sous  la  tunique 
du  guerrier.  Il  s'abstient  de  la  chair  des 
bêtes  fauves ,  mais  non  de  leur  poursuite, 
de  sorte  que  religieux  en  secret  et 
comme  avec  recherche,  il  se  permet  la 
chasse  et  s'en  interdit  les  fruits.  Il  lui 
est  resté  de  sa  femme  qu'il  a  perdue,  une 
fille  unique,  encore  enfant,  qu'il  élève 
pour  la  consolation  de  son  veuvage  avec 
toute  la  bonté  d'un  père.  Dans  son  inté- 
rieur ,  il  ne  prend  jamais  en  parlant  le 
ton  grondeur,  et  ne  reçoit  point  les  con- 
seils d'un  air  dédaigneux.  Il  n'est  point 
ûpre  à  la  recherche  des  fautes ,  il  gou- 
verne tout  ce  qui  lui  est  soumis  moins 
par  l'autorité  que  par  la  raison  ;  on  le  di- 
rait plutôt  l'intendant  que  le  maître  de 
sa  maison  (1).  i  Sidoine  peint  encore  ail- 
leurs un  militaire  converti  :  <  Lorsque 
j'approchai  de  sa  villa,  dit-ii  ,  il  vint  au 
devant  de  moi  ;  mais  combien  peu  je  re- 
connus celui  que  j'avais  vu  quelque 
temps  avant,  la  taille  haute,  la  démarche 
fière,  la  voix  impérieuse,  la  figure  ou- 
verte! Ses  vêtemens,  ses  manières,  sa 
modestie,  la  pâleur  de  son  visage  annon- 
çaient plutôt  un  moine  qu'un  guerrier  : 
sa  chevelure  était  courte,  sa  barbe  lon- 
gue, des  escabelles  à  trois  pieds  faisaient 
tout  l'ameublement  de  ses  salons  ,  des 
tissus  de  poils  cachaient  les  portes,  en 
guise  de  tapis;  point  de  plumes  dans  sa 
couche,  point  de  pourpre  sur  sa  table 
qui ,  aussi  agréable  que  frugale  ,  était 
plutôt  chargée  de  légumes  que  de  venai- 
sons, et  s'il  y  avait  quelque  chose  de  re- 
cherché, c'était  pour  ses  hôtes  et  non 
pour  lui.  Je  ne  pus  m'empêcher  de  de- 
mander tout  bas  à  quelques  personnes , 
quel  genre  de  vie  a-t-il  donc  embrassé? 
Est-il  moine,  clerc  ou  pénitent?  On  me 
répondit  :  Il  vient  d'être  revêtu  du  sa- 
cerdoce dont,  malgré  ses  refus,  l'amour 
de  ses  concitoyens  l'a  chargé  par  sur- 
prise (2).  ! 

A  côté  des  lettres  de  Sidoine  se  ran- 
gent, comme  peinture  naïve  et  fidèle  des 
mœurs,  les  récits  de  Grégoire  de  Tours. 
Parmi  les  charmantes  anecdotes  qu'il  a 
semées  dans  son  histoire,  j'en  choisis 
quelques  unes  qui  me  semblent  bien  pro- 

(1)  Traduction  de  M.  Fauriel,  dans  sa  Gaule  méri- 
dionale ,  t.  I ,  p.  400. 

(2)  Epist.,  2i,\\\.  IV. 


PRÉDICATION  DU  CHRISTIANISME 


40 

près  à  faire  comprendre  combien  le  Chris- 
tianisme avait  développé  le  sens  moral  et 
fait  fleurir  dans  les  cœurs  les  plus  douces 
vertus.  Elles  appartiennent  encore  au 
pays  des  Arvernes;  car,  des  deux  prêtres 
écrivains  auxquels  je  les  emprunte ,  Gré- 
goire et  Sidoine,  l'un  était  né  à  Augus- 
tonemetum  ,  l'autre  en  était  évêque. 

<  Népotien  était,  depuis  Strémont,  le 
quatrième  évêque  des  Arvernes,  lorsque 
des  ambassadeurs   envoyés  par  les  Tré- 
vires  en  Espagne,  traversèrent  la  cité. 
L'un  d'eux,  nommé  Artémius,  dans  la 
fleur  de  l'âge ,  de  la  sagesse  et  de  la  beau- 
té, fut  saisi  de  la  fièvre,  et  ses  compa- 
gnons poursuivant  leur  route,  il  demeura 
malade  chez  les  Arvernes.  11  avait  laissé 
à  Trêves  une  jeune  fille  à  laquelle,  peu  de 
temps  auparavant,  l'avait  lié  le  nœud  des 
fiançailles.  L' évêque  Népotien  alla  porter 
des  consolations  à  l'étranger  sur  sa  cou- 
che de  douleur;    il    l'oignit  de  l'huile 
sainte ,  et  Dieu  donnant  l'efficacité  à  ce 
baume  de  l'Eglise,  Artémius  recouvra 
la  santé.  Instruit  dès  lors  par  les  paroles 
de  l'évêque,  il  voulut,  oubliant  sa  fian- 
cée terrestre  et  ses  richesses,  s'unir  à 
l'Eglise;  et  devenu  clerc,  il  brilla  par 
tant  de  sainteté,  qu'il  fut,  après  la  mort 
de  Népotien,  élevé  à  la  chaire  épisco- 
pale  (1).  »  N'est-ce  pas  délicieux ,  ce  jeune 
homme  préparé  par  la  douleur,  vaincu 
par  la  charité   d'un   vieil    évêque,  qui 
laisse  sa  fiancée  chérie,  son  amour  et 
son  bonheur  pour  embrasser  les  rudes 
travaux    de    l'apostolat  ?     L'usage   des 
fiançailles ,  reçu  chez  toutes  les  nations 
anciennes,  fut  adopté  et   consacré  par 
l'Eglise  ;  elle  comprit ,  mère  intelligente 
et  sage,  qu'il  est  bon  de  donner  au  cœur 
ardent  du  jeune  homme ,  au  lieu  de  ces 
désirs  vagues  et  stériles  d'un  amour  sans 
but,  un  objet  chéri,  aliment  de  ses  ver- 
tus, aiguillon  de  ses  travaux,  dont  l'es- 
time fera  sa  gloire ,  l'amour  sa  récom- 
pense, la  possession  son  bonheur.  Lors- 
que l'on  fiançait  l'un  à  l'autre  deux  en- 
fans,  le  jeune  homme  offrait  à  la  jeune 
fille  un  anneau,  annulus  pronubus ,  sur 
le  chaton  duquel  on  voyait  le  Christ  unis- 
sant la  main  des  amans,  et  au-dessous 
ces  mots  o^vcta.  ou  concordia  ;  on  le  met- 
tait à  l'avant-dernier  doigt  de  la  main 

(i)  Greg.  Tur„  ffi*«.,Ub.  I,  cap.  xli. 


gauche ,  parce  qu'une  veine  de  ce  doigt 
était,  censée  correspondre  au  cœur  (1). 

C'est  merveille  de  voir  avec  quelle 
fécondité  la  vertu  germe  sur  cette  terre 
des  Gaules  :  les  rudes  Celtes,  farouches 
et  guerriers,  ont  plié  leur  cœur  sous  la 
morale  évangélique  ;  les  Romains  effé- 
minés ont  embrassé  avec  amour  les  pré- 
ceptes les  plus  rigoureux  et  les  plus  dé- 
licats du  Christianisme.  L'histoire  que 
je  vais  transcrire  appartient  par  sa  date 
(390)  à  une  époque  de  décadence,  et  par 
celle  de  son  narrateur  (Grégoire  de  Tours 
en  592)  à  un  siècle  de  barbarie.  On  pour- 
rait donc  s'étonner  de  rencontrer  dans 
les  acteurs  et  l'historien  un  charme  d'i- 
magination, une  fraîcheur  de  sentimens 
qui  semblent  former  anachronisme  ;  mais 
il  faut  se  souvenir  que  la  doctrine  du 
Christ  était  venue  s'implanter  dans  les 
cœurs,  comme  une  semence  portée  par 
l'aile  des  vents,  qui  germe  sur  quelque 
peu  de  terre  végétale  parmi  les  rochers. 
Cette  seule  pensée  nous  fera  comprendre 
le  récit  qui  va  suivre,  et  mesurer  la  dis- 
tance que  les  mœurs  romaines  ont  fran- 
chie, d'Héliogabale  à  Théodose. 

«  Dans  ce  temps,  Injuriosus,  seul  re- 
jeton d'une  famille  sénatoriale  des  Ar- 
vernes, demanda  en  mariage  une  jeune 
personne,  comme  lui  très  riche,  et  fille 
unique,  et  les  arrhes  nuptiales  étant 
données,  le  jour  des  noces  fut  fixé.  Ce 
jour  était  arrivé;  les  cérémonies  termi- 
nées, on  conduisit,  selon  la  coutume, 
les  deux  époux  dans  le  même  lit;  mais 
la  jeune  femme  affligée  se  tournant  vers 
la  muraille,  pleurait  amèrement.  Injurio- 
sus lui  dit  :  Qui  donc  te  chagrine,  et 
quelle  est,  je  t'en  supplie,  la  cause  de 
tes  pleurs?  La  vierge  demeurait  sans  ré- 
pondre et  sanglottait.  Il  ajouta  :  Je  te 
conjure ,  au  nom  de  Jésus-Christ ,  Fils  de 
Dieu  ,  d'expliquer  à  ton  amant  le  motif 
de  tes  larmes.—  Alors  se  retournant  vers 
lui ,  elle  lui  dit  :  Si  je  pleurais  tous  les 
jours  de  ma  vie,  mes  pleurs  ne  seraient 
point  encore  assez  abondantes  pour  ef- 
facer la  douleur  qui  brise  ma  poitrine. 
J'avais  résolu  de  garder,  pour  l'amour 
du  Christ,  mon  pauvre  corps  sans  tache 

(1)  Pline ,  55.  —  Juvénal ,  vi ,  27.  —  De  Ruffi  , 
Hist.  de  Marseille.  —  Tertullien.  —  Isidore  de  Sé- 
Ville,  de  bic.  officio  elymol.,  20. 


DAJNS  LES  GAULES. 


41 


et  pur  de  tout  contact  profane.  Malheur 
à  moi!  délaissée  par  lui,  je  n'ai  pu  ac- 
complir ce  que  je  désirais ,  et  je  perds 
en  ce  jour,  que  j'eusse  dû  ne  pas  voir,  ce 
que  j'ai  conservé  depuis  les  premières 
années  de  mon  enfance.  Abandonnée  par 
le  Christ  immortel  qui  m'offrait  pour 
dot  le  paradis,  je  deviens  la  compagne 
d'un  époux  mortel  ;  les  roses  de  la  cou- 
ronne éternelle,  je  les  échange  contre 
ces  fleurs  fanées  qui  me  déligurent  au 
lieu  de  m'embellir  ;  et  moi  qui  devais  re- 
vêtir aux  bords  du  fleuve  de  l'Agneau  la 
robe  de  pureté,  je  l'ai  perdue  pour  ces 
ornemens  de  noces  qui  me  chargent  sans 
me  parer.  Mais  pourquoi  tant  parler? 
Malheureuse  !  pourquoi  le  premier  jour 
de  ma  vie  ne  fut-il  aussi  le  dernier?  Oh! 
si  j'avais  franchi  le  seuil  de  la  mort  avant 
d'avoir  goûté  le  lait  de  la  mamelle!  oh  ! 
si  les  baisers  de  mes  nourrices  ne  s'étaient 
adressés  qu'a  un  visage  inanimé!  Ces 
joies  de  la  terre  me  font  horreur  quand 
je  vois  les  mains  déchirées  de  mon  Ré- 
dempteur, et  mes  yeux,  qui  ont  aperçu 
sa  couronne  d'épines,  ne  peuvent  plus 
regarder  un  diadème  de  pierreries.  Je 
méprise  tes  biens  quand  je  songe  au  ciel, 
et  tes  palais  quand  je  vois  le  Seigneur 
assis  parmi  les  astres.  —  Ainsi  disait-elle, 
mêlant  des  larmes  à  ses  paroles.  Le  jeune 
époux,  ému  de  douleur,  répondit  :  Nos 
parens ,  tu  le  sais,  n'ont  d'autres  enfans 
que  nous.  Les  plus  nobles  des  Arvernes 
nous  ont  unis  pour  perpétuer  leur  race 
et  pour  qu'un  étranger  n'hérite  pas  de 
leurs  richesses.  —  Mais  elle  :  Le  monde 
n'est  rien 3  les  richesses,  les  jouissances, 
la  vie  même  ne  sont  rien  ;  la  vraie  vie  est 
celle  que  la  mort  ne  vient  pas  trancher, 
que  nulle  perte ,  nul  accident  ne  détruit. 
L'homme  admis  dans  l'éternelle  béati- 
tude, vit  tout  un  jour  sans  couchant,  et 
transformé  en  ange,  inondé  de  joie,  il 
jouit  de  la  présence  de  Dieu.  —  A  ces 
mots,  l'époux  s'écria  :  Tes  paroles  si 
douces,  ma  bien-aimée,  ont  fait  briller 
à  mes  yeux  d'un  éclat  immense  cette  vie 
sans  fin;  si  tu  veux  t'absteuir  de  volup- 
tueuses jouissances,  je  le  veux  aussi.  Elle 
répondit  :  Il  est  bien  difficile  à  un  homme 
d'accorder  une  telle  grâce  ;  mais  si  tu 
veux  que  nous  menions  sans  tache  notre 
vie ,  je  partagerai  avec  toi  la  dot  que  m'a 
promise  mon  époux  Jésus-Christ.  Alors 


armé  du  signe  de  la  croix,  il  dit  :  Je  le 
ferai  ;  et  se  donnant  la  main,  ils  s'endor- 
mirent (1). 

«  Ils  passèrent  ainsi  plusieurs  années 
dans  la  même  couche ,  et  leur  chasteté 
ne  fut  connue  qu'à  leur  mort.  La  vierge 
ayant  accompli  sa  carrière ,  Injuriosus 
la  conduisit  lui-même  au  sépulcre  ,  et  dit 
en  l'y  déposant  :  Je  vous  remercie ,  Dieu 
éternel,  de  pouvoir  vous  rendre  tel  que 
je  l'ai  reçu  ce  trésor  immaculé.  La  morte 
alors  se  souleva,  et  souriant:  Pourquoi, 
dit-elle,  révéler  ce  qu'à  l'époux  on  ne 
demandait  pas?  —  Bientôt  il  la  rejoignit, 
et  un  nouveau  miracle  proclama  leur 
vertu.  Leurs  sépulcres  avaient  été  placés 
à  quelque  distance  l'un  de  l'autre;  lors- 
qu'on revint  le  lendemain,  on  les  trouva 
réunis,  sans  doute  afin  que  la  terre  re- 
joignît aussi  ce  que  le  ciel  avait  con- 
fondu. Les  habitans  de  ce  lieu  les  appel- 
lent encore  les  deux  amans  (2).  » 

Aujourd'hui  que  l'on  parle  beaucoup 
de  la  réhabilitation  de  la  chair,  on  pourra 
bien  plaisanter  sur  cette  anecdote  ;  mais, 
de  grâce ,  messieurs  les  humanitaires  et 
autres,  laissez  donc  quelques  âmes  d'é- 
lite exagérer  le  précepte  pour  en  rappe- 
ler aux  autres  la  rigueur,  s'élever  jus- 
qu'à Y  exception ,  pour  que  les  masses  ne 
restent  pas  au-dessous  de  la  règle;  lais- 
sez quelques  heureuses  et  puissantes  na- 
tures montrer  jusqu'où  peut  aller  la  force 
et  la  dignité  humaines.  Trouvez-vous 
donc  si  admirable  notre  espèce,  que  vous 
voulez  la  dépouiller  de  ce  qui  peut  seul 
l'élever  et  racheter  ses  misères ,  c'est-à- 
dire  ce  qui  marque  le  triomphe  de  la 
volonté  sur  l'instinct,  de  l'âme  sur  la 
matière,  de  l'esprit  sur  la  chair?  Pour 
moi ,  je  l'avoue ,  je  m'incline  avec  amour 
au  souvenir  des  deux  amans ,  me  rappe- 
lant toutefois  que  le  Christianisme,  en 
divinisant  la  virginité,  ne  l'a  point  im- 
posée au  grand  nombre,  et  en  a  fait  seu- 
lement le  partage  de  quelques  privilé- 
giés. Quant  au  merveilleux  de  l'histoire, 
libre  à  chacun  de  l'admettre  ou  de  le  re- 


(1)  Je  ne  sais  rien  de  beau  en  aucune  poésie 
comme  ces  dernières  lignes  :  Tibi  parlem  Iribuam 
dolis...,  et  cette  charmante  naïveté  :  Difficile  est 
sexum  virilem  ista  prœstare,  et  ces  mots  :  Datis  in- 
ter  se  dextris  ,  quieverunt. 

(2)  Uist.,  lib.  I,  cap.  xui.  De  Glor.  cor/".  ,32. 


42 


PRÉDICATION  DU  CHRISTIANISME 


jeter.  Le  simple  philosophe  ne  balancera 
pas  ;  mais  le  philosophe  chrétien  se  rap- 
pellera que  Jésus  a  promis  que  l'on  ver- 
rait après  lui  ses  disciples  signaler  leurs 
vertus  par  des  miracles  aussi  grands  ou 
plus  grands  que  les  siens.  «  Le  Dieu  des 
chrétiens  pourrait  bien  avoir  voulu  ma- 
nifester une  fois  dans  les  Gaules ,  par  un 
prodige  qui  frappât  tous  les  yeux,  sa 
prédilection  pour  la  virginité,  pour  cette 
blanche  fleur  céleste  qu'il  est  venu  trans- 
planter sur  la  terre ,  et  dont  il  fit  assez 
sentir  la  beauté  suprême,  et  par  son 
exemple,  et  par  celui  de  Marie  et  de 
Jean,  des  deux  créatures  humaines  qu'il 
daigna  choisir,  pour  faire  de  l'une  sa 
mère  et  de  l'autre  son  ami  (1).  * 

Il  était  fréquent,  dans  les  premiers 
siècles  du  Christianisme,  devoir  deux 
époux  vivre  près  l'un  de  l'autre  comme 
un  frère  à  côté  de  sa  sœur,  ainsi  que  di- 
sent   admirablement    les   conciles,    et 
même  en  pleine  époque  barbare,  on  en 
vit  prouver  par  le  jugement  de  Dieu  leur 
chasteté  conjugale.  Nous  avons  déjà  re- 
marqué la  stricte  obligation  imposée  au 
prêtre  de  vivre  séparé  de  sa  femme  ;  je 
lis  encore  dans  Grégoire  de  Tours  quel- 
ques anecdotes  qui  confirment  cette  vé- 
rité, dont  l'oubli  fait  dire  encore  tous 
les  jours   que  le  célibat  ecclésiastique 
date  du  pontificat  de  Grégoire  VII ,  tan- 
dis que,  reçu  d'abord  comme  un  pieux 
usage,  il  fut  dès  l'an  300,  au  concile  d'El- 
vire,  ordonné  d'une  manière  absolue  (2). 
<  Simplice,  sixième  évêque  d'Augustodu- 
num  vers  340,  était  d'une  race  illustre, 
puissamment   riche,    et    nouvellement 
marié  à  une  femme  pieuse  et  charitable, 
lorsque  le  choix  du  peuple  éduen  l'éleva 
sur  la  chaire  épiscopale.  Sa  femme,  ou 
plutôt  sa  sœur,  qui  ne  s'était  unie  à  lui 
que  par  une  chaste  amitié ,  ne  voulut 
point  quitter  sa  couche ,  et  sûre  de  la  pu- 
reté de  son  cœur,  qui  la  mettait  à  l'abri 
des  flammes  de  la  passion ,  elle  demanda 
de  vivre  encore  dans  cette  intime  union 
d'autrefois   que    sanctifiait  la  chasteté. 
L'envie  du  malin  esprit  saisit  de  là  occa- 

(1)  G.  de  Dnmast,  Légende  des  deux  Amans ,  en 
vers,  lue  à  l'Académie  de  Stanislas,  à  Nancy,  en 
1836. 

(2)  Voyez  le  Vicl.  Théolugique  de  Bergier,  \erb. 
Célibat. 


sion  de  tourmenter  les  saints  de  Dieu.  Le 
jour  de  Noël,  les  citoyens  de  la  ville 
s'assemblent,  se  portent  vers  la  maison 
sacerdotale  en  criant  :  II  est  impossible 
de  croire  qu'une  femme  vive  pure  à  côté 
d'un  homme,  et  que  celui-ci  puisse  ré- 
sister à  ses  charmes;  et  comme  nous 
vous  voyons  demeurer  ensemble,  nous 
n'y  pouvons  soupçonner  que  du  mal.  La 
jeune  femme  portait  alors,  à  cause  de  la 
rigueur  de  l'hiver,  un  vase  plein  de  char- 
bons ardens  :  elle  saisit  le  feu  dans  ses 
mains,  l'approche  de  ses  vêtemens,  sans 
qu'ils  en  souffrent  aucunement;  et  ap- 
pelant l'évêque,  elle  le  lui  fit  tenir  aussi, 
en  disant  :  Montrez  à  ce  peuple  que  les 
flammes  de  la  volupté  sont  éteintes  en 
nous,  de  même  que  ces  charbons  dans  nos 
mains.  Frappé  de  ce  miracle,  le  peuple, 
qui  était  encore  païen,  crut  en  Dieu,  et 
dans  l'espace  de  sept  jours  on  baptisa 
plus  de  mille  personnes  (1).  » 

Un  autre  fait,  très  important  pour 
l'histoire  du  Christianisme  gaulois,  se 
rattache  au  nom  de  ce  Simplicius.  Au- 
tun ,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut  à 
propos  de  Symphorien ,  était  fort  attaché 
aux  idoles,  et  surtout  à  celle  dont  le 
culte  dut  opposer  les  plus  grands  obsta- 
cles à  la  foi  du  Christ  :  le  temple  de  Yé- 
nus,  bâti  sur  la  colline  de  Philosie,  rece- 
lait dans  ses  impurs  bocages  les  mystères 
de  Paphos  et  de  Gnide  (2).  Parmi  toutes  les 
divinités  qui  s'étaient  donné  rendez-vous 
au  panthéon  éduen,  la  grande  déesse, 
Cybèle  chez  les  Grecs,  Berecynthia  chez 
les  Latins,  tenait  le  premier  rang.  Au 
printemps  de  chaque  année,  dans  des 
espèces  dérogations  païennes,  on  pro- 
menait parmi  les  champs  sa  statue,  lui 
demandant  la  fécondité  des  terres.  Sim- 
plicius aperçut  un  jour  le  cortège,  et 
s'arrêtant  à  quelque  distance ,  il  tomba  à 
genoux ,  et  pria  le  Seigneur  d'ouvrir  les 
yeux  aveuglés  du  peuple,  en  lui  faisant 
sentir  que  nulle  vertu  n'existait  dans  le 
simulacre  de  la  déesse.  Aussitôt  le  char 
s'arrête,  la  statue  tombe,  les  bœufs  sem- 
blent fixés  au  sol.  En  vain  on  immole  des 
victimes ,  en  vain  on  frappe  l'attelage ,  il 
ne  peut  avancer.  Alors  quelques  voix  de 
la  foule  s'écrièrent  :  «  Si  ce  bois  renferme 

(1)  Greg.  Tur.,  de  Glor.conf.,  cap.  lxxti. 

(2)  Gaule  poétique,  1 ,  139. 


DANS  LE  S  GAULES. 


en  lui  quelque  principe  divin,  qu'il  se 
relève;  s'il  ne  peut  le  faire,  sachons  en- 
lin  qu'il  n'est  pas  dieu,  i  Et  comme  ces 
hommes  virent  que  la  statue  ne  bougeait 
pas  ,  ils  quittèrent  leurs  erreurs ,. et  appe- 
lant l'évêque,  ils  reçurent  le  baptême  (l).i 

<  Riais  puisque  je  parlais  tout-à-l'heure 
de  la  chasteté,  continue  Grégoire  de 
Tours,  il  faut  que  je  rapporte  ce  que  j'ai 
entendu  raconter  à  Félix  de  Nantes,  un 
jour  que  nous  causions  de  ces  choses.  Un 
citoyen  de  celte  ville,  choisi  pour  évo- 
que, éloigna  de  lui,  selon  la  discipline 
catholique  (juxta  ordinem  iiistitulionis 
catholicœ) ,  la  femme  avec  laquelle  il 
avait  vécu  jusque  là,  ce  que  celle-ci  sup- 
portait avec  beaucoup  de  peine.  Tous  les 
jours  elle  le  suppliait  de  lui  rendre  l'en- 
trée de  sa  maison,  et  comme  l'évêque  se 
refusait  à  faire  une  chose  aussi  contraire 
aux  canons  des  conciles,  elle  se  dit  : 
t  J'irai,  et  je  verrai  si  ce  n'est  pas  pour 
l'amour  d'une  autre  femme  que  mon 
époux  me  rejette.  »  Elle  s'introduisit  donc 
dans  la  chambre  du  pontife,  ets'appro- 
chant  du  lit,  elle  vit  sur  sa  poitrine  un 
agneau  d'une  blancheur  éblouissante. 
Saisie  de  respect  et  de  crainte,  elle  s'éloi- 
gna bien  vite ,  et  ne  fit  plus  désormais  de 
demandes  indiscrètes  au  saint  prêtre  (2).  t 

Nous  avons  compté  Rétice,  évoque 
d'Autun  ,  parmi  les  pères  les  plus  élo- 
quens  du  concile  d'Arles  ;  il  faut  complé- 
ter sa  biographie  par  un  trait  touchant 
que  nous  a  conservé  Grégoire  de  Tours. 
Il  avait  épousé  une  jeune  fille  aussi  re- 
marquable par  ses  vertus  et  surtout  sa 
charité  envers  les  pauvres,  que  par  sa 
noble  origine  et  ses  richesses.  Après 
quelques  années  de  bonheur,  il  la  sentit 
expirer  dans  ses  bras,  et  recueillit  de  sa 
bouche  ces  dernières  paroles  :  «  Mon 
frère,  je  te  prie  d'ordonner,  lorsque  tu 
seras  près  de  mourir,  que  l'on  te  dépose 
dans  le  même  sépulcre  que  celui  de  ta 
compagne,  afin  qu'un  seul  tombeau  réu- 
nisse ceux  dont  la  même  couche  a  vu  la 
continence.»  Rétice  passa  de  longues  an- 
nées dans  l'épiscopat ,  puis  mourut  à  son 
tour.  Lorsque  les  clercs  de  son  église 
voulurent  le  porter  au  champ  de  la  sé- 

(1)  Greg.  Tur.,  de  Glor.  confess.,  cap.  lxxyh- 

(2)  Greg.  Tur.,  cap.  i.xxvm. 


pulture,  ils  furent  très  étonnés  de  ne 
pouvoir  soulever  le  brancard  sur  iequel 
était  exposé  le  corps  de  leur  évêque; 
mais  un  vieillard  qui  était  là  leur  dit  que 
Rétice  avait  autrefois  promis  à  sa  femme 
d'aller  dormir  près  d'elle,  et  que  sans 
doute  il  voulait  les  en  avertir  par  le 
prodige  qui  les  frappait.  On  porta,  en 
effet,  le  cercueil  près  du  tombeau  dési- 
gné, et  comme  on  l'y  déposait,  le  saint 
évêque,  recouvrant  la  parole,  dit  avec 
amour  :  «  Ma  très  douce  compagne,  sou- 
viens-toi de  la  prière  que  tu  m'as  faite. 
Reçois  aujourd'hui  le  frère  que  tu  as  si 
long-temps  attendu,  et  joins  ton  corps 
virginal  à  ses  dépouilles  demeurées  sans 
tache.»  A  ces  mots,  on  vit  les  membres 
de  la  vierge  se  réunir  à  ceux  du  prêtre 
et  la  pierre  du  sépulcre  étant  retombée, 
les  enferma  dans  le  sommeil  de  la 
paix  (1).» 

Lorsque  Brunehild,  dans  les  JNiébelun- 
gen,  monta  sur  le  bûcher,  près  du  corps 
de  Sigurd,  elle  dit  :  «  Qu'on  place  entre 
lui  et  moi  le  glaive  tranchant ,  le  glaive 
orné  d'or,  comme  il  fut  placé  entre  nous 
quand  nous  nous  assîmes  en  la  même 
couche  et  qu'on  nous  appelait  du  nom 
d'époux  (2).  h  Le  Christianisme  n'a  pas 
eu  besoin  de  mettre  entre  l'homme  et  la 
femme  ia  barrière  du  glaive;  il  a  cru  à  la 
chasteté ,  et  il  a  hardiment  rapproché  les 
deux  sexes  :  comme  fiancés,  comme 
époux  et  femme,  comme  frère  et  sœur, 
ils  vivaient  de  la  vie  des  anges. 

Ces  histoires  suffisent,  je  pense,  pour 
dessiner  en  notre  rapide  esquisse  la  pri- 
mitive vie  chrétienne.  Si  je  n'ai  insisté 
que  sur  une  seule  des  vertus  dont  elle 
offrait  l'ensemble,  c'est  que  cette  vertu 
suppose,  à  mon  avis,  et  résume  toutes 
les  autres;  et  puis  cette  physionomie 
sous  laquelle  elle  nous  montre  les  Gaules 
est  si  nouvelle,  si  inconnue  de  l'anti- 
quité, si  élrange  parmi  nous,  qu'il  est 
doux  d'y  reporter  les  regards;  car  dans 
le  seul  fait  de  la  chasteté,  reconnue  pour 
reine  du  monde,  il  y  a  toute  la  révolu- 
lion  évangélique,  c'est-à-dire  le  passage 
du  principe  de  la  terre  à  celui  du  ciel, 


(1)  Ibid.,  cap.  lxxv. 

(2)  Ampère,   Littér.  du  Nord:   dans  Michelet, 
Or.  du  Droit. 


44  PRÉDICATION  DU  CHRISTIANISME 

du  pôle  des  jouissances  terrestres  à  celui 
des  célestes  voluptés.  D'ailleurs,  que 
pourrais-je  dire  de  neuf  sur  les  vertus  de 
cette  société  d'une  espèce  nouvelle  qui 
se  multipliait  au  sein  du  grand  empire? 
«  Sans  doute,  dit  M.  Fauriel,  on  aurait 


trouvé  parmi  les  populations  restées  fi- 
dèles au  paganisme ,  des  hommes  de 
mœurs  austères  et  d'un  cœur  élevé,  des 
hommes  dont  les  chrétiens  auraient 
avoué  les  œuvres  •  mais  c'est  un  fait  posi- 
tif que  les  plus  hautes  vertus  de  la  so- 
ciété gallo-romaine  étaient  des  vertus 
chrétiennes  :  c'était  dans  le  Christia- 
nisme que  s'étaient  retrempées  les  âmes 
fortes,  les  âmes  d'élite,  destinées  à  re- 
présenter les  beaux  côtés  de  la  nature 
humaine  (1).  i 

Un  autre  aspect  assez  piquant  de  cette 
époque,  c'est,  d'une  part,  la  distance 
qui  séparait  les  membres  de  la  société 
païenne  et  de  la  société  religieuse;  d'au- 
tre part,  la  fusion,  le  mélange  des  deux 
principes  opposés  en  quelques  hommes. 
Ainsi  on  pouvait  voir  dans  les  Gaules , 
au  quatrième  et  au  cinquième  siècle, 
«  un  certain  nombre  d'hommes  impor- 
tans  et  honorés,  long-temps  revêtus  des 
grandes  charges  de  l'Etat,  demi-païens, 
demi-chrétiens,  c'est-à-dire  n'ayant  point 
de  parti  pris,  et  à  vrai  dire  se  souciant 
peu  d'en  prendre  aucun  en  matière  reli- 
gieuse; gens  d'esprit,  lettrés,  philoso- 
phes, pleins  de  goût  pour  l'étude  et  les 
plaisirs  intellectuels,  riches  et  vivant 
magnifiquement...  c'étaient  là  les  grands 
seigneurs  de  la  Gaule  romaine.  Après 
avoir  occupé  les  fonctions  supérieures 
du  pays,  ils  vivaient  dans  leurs  terres, 
loin  de  la  masse  de  la  population ,  pas- 
sant leur  temps  à  la  chasse,  à  la  pêche, 
dans  des  divertissemens  de  tout  genre; 
ils  avaient  de  belles  bibliothèques,  sou- 
vent un  théâtre,  où  se  jouaient  les  dra- 
mes de  quelque  rhéteur,  leur  client.  A 
ces  divertissemens  se  joignaient  des  jeux 
d'esprit,  des  conversations  littéraires; 
on  raisonnait  sur  les  anciens  auteurs ,  on 
expliquait,  on  commentait,  on  faisait 
des  vers  sur  tous  les  petits  incidens  de  la 
vie.  Elle  se  passait  de  ia  sorte,  agréable, 
douce,  variée;  mais  molle,  égoïste,  sté- 
rile, étrangère  à   toute  occupation  sé- 

(1)  Gaule  méridionale,  l,  I. 


rieuse ,  à  tout  intérêt  puissant  et  général. 
Et  je  parle  ici  des  plus  honorables  débris 
de  la  société  romaine,  des  hommes  qui 
n'étaient  ni  corrompus,  ni  désordonnés, 
ni  avilis,  qui  cultivaient  leur  intelli- 
gence, et  avaient  en  dégoût  les  mœurs 
serviles  et  la  décadence  de  leur  temps(l).» 
En  face  de  ces  hommes  légers,  oisifs, 
sans  influence  sur  la  marche  de  la  civili- 
sation, contens  de  mener  parmi  les  rui- 
nes du  monde  une  voluptueuse  exis- 
tence, se  dessinent  ces  mâles  figures 
d'évêques,  à  la  fois  pères  de  famille, 
prêtres,  jurisconsultes,  théologiens, 
hommes  d'Etat,  entrant  puissamment 
pour  le  diriger  dans  le  mouvement  mo- 
ral de  l'époque,  étendant  pour  les  proté- 
ger une  main  sur  les  vaincus,  et  l'autre 
sur  les  barbares  pour  les  arrêter  et  les 
adoucir. 

En  dehors  de  ses  innombrables  fonc- 
tions ecclésiastiques,  qui  comprenaient 
la  prédication,  l'administration  des  sa- 
cremens  et  des  biens  de  l'Eglise,  l'ordi- 
nation, la  surveillance  des  prêtres,  la 
tenue  des  conciles...  un  évêque  avait  en- 
core de  nombreux  devoirs  civils  et  poli- 
tiques à  remplir  :  sa  juridiction,  d'abord 
arbitrage  volontaire  entre  les  fidèles, 
était  devenue  officielle,  rangée  parmi 
celle  des  magistrats;  il  était  spéciale- 
ment chargé  de  certaines  causes;  il  de- 
vait dénoncer  les  juges  infidèles,  con- 
courir à  !a  nomination  des  tuteurs,  aux 
fonctions  municipales;  il  avait  le  soin 
des  prisons  ;  il  sauvait  de  la  rigueur  des 
lois  les  coupables  qui  se  réfugiaient  dans 
l'église;  il  remplaçait  presque  partout 
dans  la  curie  ledefensor  civitatis  (2). Outre 
cela,  l'évêque  écrivait  de  savans  traités, 
soulevait  des  questions  de  la  plus  haute 
portée  philosophique, dictait  des  lettres 
sur  tous  les  sujets  les  plus  importans  à 
l'intelligence  humaine;  il  se  levait  de 
grand  matin,  écoutait  les  plaintes  et  ac-, 
commodait  les  différends  ;  il  allait  célé- 
brer l'office  divin,  expliquant  pendant 
plusieurs  heures  de  suite  l'Ecriture 
sainte.  Pendant  son  repas,  le  peuple  était 
admis  à  l'écouter.  Quelquefois  il  travail- 
lait de  ses  mains,  visitait  les  malades,  et 

(1)  Guizot ,  Hist.  mod.,Ze  leçon. 

(2)  Cod.   Theod.,  de  Episc.   aud.,  1.  XXII.  — 
Fauriel,  Gaul.  mërid.,  t.  I,  406. 


DA1NS  LES  GAULES. 


45 


dépensait  ainsi  sa  vie  dans  des  occupa- 
tions graves,  utiles,  d'un  grand  intérêt 
public. 

Mais  ces  deux  classes  d'hommes  n'é- 
taient pas  toujours  aussi  distinctes.  Sous 
le  manteau  de  l'évoque,  nous  trouvons 
quelquefois  des  restes  d'habitudes  mon- 
daines, des  manières  élégantes,  du  goût 
pour  la  littérature  profane  ;  sous  la  robe 
du  néophyte,  les  nouveaux  converlis  ont 
gardé  quelque  chose  de  leurs  mœurs  pas- 
sées, de  leurs  coutumes  guerrières,  tem- 
pérées par  l'austérité  religieuse.  Sidoine 
Apollinaire,  par  exemple,  patrice,  pré- 
fet de  Rome,  plusieurs  fois  ambassadeur, 
est  devenu  évêque  des  Arvernes ,  et  il  fait 
des  épithalames;  il  lit  lous  les  jours  Vir- 
gile, Horace,  Térence;  il  écrit  de  petits 
vers  à  ses  amis.  Son  style  est  tantôt  grave 
comme  celui  d'un  Père  de  l'Eglise,  tantôt 
léger  comme  celui  d'un  poète  en  belle 
humeur;  on  y  sent  le  prêtre,  le  rhéteur, 
le  bel  esprit.  Voici  une  de  ses  lettres, 
exemple  de  ce  bizarre  assemblage  : 

«  Sidoine,  à  son  ami  Donidius ,  salut. 
— Pourquoi,  demandez-vous,  parti  depuis 
si  long-temps  pour  Nimes,  prolonger 
votre  impatience  en  retardant  mon  re- 
tour? Je  dois  vous  en  dire  les  motifs,  et 
je  me  hâte  de  trahir  le  secret  de  mes  re- 
tards, persuadé  que  ce  qui  m'est  agréa- 
ble vous  le  sera  aussi. 

<  J'ai  passé  les  plus  délicieux  momens 
dans  deux  ravissantes  campagnes,  chez 
les  hommes  les  plus  aimables  et  les  plus 
éminens  par  leur  instruction,  Ferreolus 
et  Apollinaire.  Leurs  terres  se  touchent, 
et  les  habitations,  assez  éloignées  pour 
donner  quelque  fatigue  au  piéton,  n'o- 
bligent point  à  monter  à  cheval.  Sur  les 
coteaux  qui  dominent  ces  demeures,  on 
cultive  la  vigne  et  l'olivier  ;  vous  diriez 
les  sommets  de  PAracynthe  et  du  Nysa, 
tant  célébrés  par  les  vers  des  poètes. 
L'une  de  ces  campagnes  est  située  au  mi- 
lieu d'une  plaine  ouverte  ;  des  bois  bor- 
nent l'autre  de  tous  côtés.  Quoique  de 
caractères  différens,  leurs  sites  ont  des 
charmes  égaux.  Mais  pourquoi  m'étendre 
plus  longuement  sur  leur  situation , 
quand  je  dois  vous  dérouler  l'ordre  des 
soins  hospitaliers  dont  j'ai  été  l'objet? 
D'abord,  pour  y  fêter  mon  arrivée,  et 
afin  que  je  ne  pusse  échapper  à  la  trame 
de  leurs  soins  empressés ,  l'une  et  l'autre 


maisons  avaient  posté  tout  exprès  leurs 
plus  lins  limiers  non  seulement  sur  les 
chemins  de  traverse  qui  partent  des  rou- 
tes publiques,  mais  encore  sur  les  sen- 
tiers tortueux  coupés  de  mille  autres 
sentiers,  et  jusque  sur  les  faux-fuyans 
que  les  bergers  seuls  connaissent.  J'y  fus 
pris,  je  l'avoue;  mais  je  ne  demandais 
pas  mieux.  Sur-le-champ  il  me  fallut 
prêter  serment  qu'avant  sept  jours  révo- 
lus je  ne  parlerais  point  de  me  remettre 
en  route.  Tous  les  jours ,  le  matin  ,  avait 
lieu  une  agréable  discussion  pour  savoir 
quelle  cuisine  recevrait  ce  jour-là  la  fu- 
mée des  mets  de  l'hôle.  Le  tour  de  rôle, 
en  effet,  ne  pouvait  tenir  la  balance 
égale,  quoique  je  fusse  uni  à  l'un  de  mes 
hôtes  par  les  liens  du  sang,  et  à  l'autre 
par  des  alliances  de  famille.  Ferreolus  a 
été  gouverneur,  et  outre  l'attachement 
que  je  lui  dois,  son  âge  et  le  mérite  de 
m'avoir  invité  le  premier  lui  donnaient 
l'avantage.  Ainsi  je  passais  de  plaisirs 
en  plaisirs.  A  peine  entrais-je  dans  un 
vestibule,  que  des  partenaires,  luttant 
d'adresse  au  jeu  de  paume,  doublaient 
leur  énergie  pour  répondre  aux  mille 
bonds  de  la  balle.  Ici,  au-dessus  de  la 
voix  des  joueurs,  se  fait  entendre  le  fra- 
cas du  dé  qui  bondit  dans  le  cornet, 
roule  et  s'abat.  Ailleurs,  des  livres  en 
abondance  et  sous  la  main  ;  vous  diriez 
l'arsenal  des  machines  des  érudits,  les 
phalanges  d'Athénée,  le  magasin  général 
des  libraires.  Les  livres  qui  se  trouvaient 
sur  les  chaises  des  dames  étaient  des  ou- 
vrages religieux,  tandis  que  ceux  qui 
étaient  sur  les  sièges  des  pères  de  famille 
étaient  relevés  par  l'éclat  du  cothurne 
latin;  cependant  des  ouvrages  de  carac- 
tère opposé  et  de  différens  auteurs  par- 
tageaient également  l'empressement  du 
lecteur  :  on  rencontrait  Augustin  et  Pru- 
dence, Varron  et  Horace;  l'infatigable 
Origène,  expliqué  par  Turranius  Rufinus, 
était  scrupuleusement  examiné  par  nos 
religieux  lecteurs.  On  cherchait  ensem- 
ble, chacun  selon  ses  opinions,  à  expli- 
quer pourquoi  Rufinus  est  improuvé  par 
quelques  uns  des  prêtres  les  plus  éminens 
comme  un  commentateur  malheureux 
dont  on  doit  se  défier  ;  cependant  Apulée, 
dans  l'interprétation  du  Phédon  de  Pla- 
ton, et  Cicéron  dans  celle  du  Discours 
de  Démosthènes  pour  Ctésiphon ,  n'en 


m 


TRÉDÏCATION  DU  CHRISTIANISME 


ont  pas  si  bien  rendu  l'expression  ni  le 
sens,  ne  les  ont  pas  fait  si  bien  parler 
dans  le  génie  de  la  langue  latine. 

i  Telles  étaient  les  occupations  aux- 
quelles chacun  se  livrait  selon  sps  goûts, 
quand  arrivait  un  aide  du  chef  de  cuisine, 
pour  nous  avertir   qu'il    serait   bientôt 
l'heure  de  venir   reconforter  nos  esto- 
macs. En  effet,  la  cinquième  heure  qui 
s'écoulait  prouvait  que  le  messager  avait 
bien  interrogé  la  marche  du  jour  sur  le 
clepsydre ,  et  qu'il  n'avait  pas  eu  tort  de 
venir.  Nous  dînions  copieusement,  selon 
l'étiquette  sénatoriale ,  qui  exige  que  l'on 
serve   beaucoup  de   choses   en   peu   de 
plats ,  quoique  le  repas  soit  entremêlé  de 
rôtis  et  de  ragoûts.  Au  milieu  du  choc 
des  verres,  toujoursquelques  historiettes 
instructives  et  amusantes  ;  car  on  se  pro- 
posait ce  double  but.  La  gaîté  et  l'esprit 
n'y  manquaient  pas.  Au  sortir  de  table, 
si  nous  étions  à  Voroange ,  nous  nous  re- 
tirions dans  notre    chambre;    si    nous 
étions  à  Prusiane  (c'est  le  nom  de  l'autre 
campagne),  nous  chassions  de  leurs  lits 
Tonantius  et  ses  frères,  la  fleur  de  la 
jeune  noblesse;  car  il  était  difficile  de 
transporter  nos  propres  lits  ,  et  après  la 
sieste  nous  montions  à  cheval,  afin  d'ai- 
guiser un  peu  pour  le  souper  notre  esto- 
mac appesanti  par  la  bonne  chère  du 
dîner.   Chacun  de   nos   hôtes  avait  des 
bains  en  construction,  mais  point  dont 
nous  pussions  jouir.  Cependant  quand  la 
troupe  de  mes  valets  cessait  un  peu  de 
boire  et  qu'elle  avait  le  cerveau  aviné  par 
les  coupes  copieuses  de  l'hospitalité,  on 
creusait  à  la  hâte  une  fosse  près  d'une 
source  ou  près  de  la  rivière  :  le  fond  était 
garni  de  pierres  hémisphéroïdes  et  les 
parois  d'un  clayonnage  en  coudrier;  le 
dessus  était  couvert  de  matières  combus- 
tibles, auxquelles    on    mettait    le    feu. 
Quand  cette  couverture  était  à  peu  près 
tombée,  on  couvrait  la  fosse,  dont   le 
clayonnage  commençait  à  s'enflammer, 
avec  une  claie  sur  laquelle  on  étendait  un 
tapis  de  poil  de  chèvre  de  Cilicie.  Alors 
la  flamme  était  étouffée,  et  la  vapeur  hu- 
mide qui  se  dégageait  des  pierres  échauf- 
fées ne  pouvait  s'échapper  par  les  jours 
delà  claie. 

«  Là,  nous  passions  des  heures  entières 
en  égayant  la  conversation  par  des  contes 
plaisans.  Enveloppés  de  nuages  de  va- 


peur, une  sueur  salutaire  baignait  nos 
corps.  Après  avoir  transpiré,  nous  en- 
trions dans  un  bain  tiède,  puis  dans  un 
bain  froid...  Je  vous  décrirais  bien  en- 
core nos  soupers  délicieux,  si  mon  pa- 
pier ne  mettait  à  mon  babil  une  fin  que 
la  bienséance  réclame  déjà;  j'aurais 
beaucoup  de  plaisir  à  vous  en  retracer  le 
souvenir  ;  mais  je  n'ose  salir  le  revers  de 
ma  lettre  avec  ma  plume  trempée.  Seu- 
lement, puisse  bientôt  arriver  à  sa  lin 
ma  semaine  engagée  par  serment  et  me 
rendre  à  ma  pauvreté  ;  car  il  n'est  rien 
qui  rétablisse  mieux  mon  estomac  fati- 
gué par  la  bonne  chère  que  la  parcimo- 
nie! Adieu  (1).  » 

L'Eglise  s'organisa  dans  les  Gaules  en- 
tièrement indépendante  de  la  puissance 
civile,  et  forma  un  Etat  à  part  au  sein 
du  grand  empire.  Dès  qu'un  prédicateur 
était  parvenu  à  grouper  autour  de  lui 
quelques  croyans  dans  une  ville,  il  im- 
posait les  mains  à  ceux  que  les  fidèles 
avaient  eux-mêmes  choisis,  et  ordonnait 
des  prêtres,  destinés  à  la  prédication  et  à 
la  célébration  des  mystères  ;  des  diacres, 
occupés  à  la  distribution  des  aumônes  et 
au  service  de  l'autel.  Le  principe  le  plus 
absolu  de  liberté,  qui  consiste  à  n'être 
gouverné  que  par  ceux  que  l'on  a  choisis 
soi-même,  était  dès  lors  en  usage  dans 
l'Eglise.  Les  apôtres  avaient  convoqué 
pour  l'élection  des  sept  diacres  toute  la 
multitude  des  disciples  (convocantes  inid- 
titudinem  discipulorum  )  (2)  ;  à  leur 
exemple,  on  appela  à  la  nomination  de 
Pévêque  la  communauté  chrétienne 
tout  entière.  Cette  élection,  purement 
démocratique,  où  le  plus  obscur  citoyen 
était  appelé,  fut  d'abord  sans  règle  fixe, 
livrée  aux  caprices  de  la  foule,  et  par 
conséquent  orageuse,  bruyante,  déter- 
minée quelquefois  par  des  causes  super- 
stitieuses, par  la  voix  d'un  enfant,  par 
le  premier  mot  d'un  livre.  Nous  avons 
rappelé  l'élection  de  saint  Martin  à 
Tours;  qui  ne  connaît  celle  d'Ambroise 
à  Milan,  d'Augustin  à  Hippone?  «  Après 
la  mort  de  Venerandus,  évoque  des  Ar- 
vernes ,  dit  Grégoire  de  Tours ,  il  y  eut 
grande  discussion  parmi  les  citoyens 
pour  l'élection  d'un  nouvel  évêque.  La 

(1)  Liv.  II,  Ep.  ix. 

(2)  Ad.  apost.,11,  2. 


DANS  LES 

ville  était  divisée  en  plusieurs  partis,  et 
chacun  d'eux  présentait  et  soutenait 
chaudement  un  candidat  différent.  Un  di- 
manche que  les  prélats,  venus  pour  la 
consécration,  étaient  assemblés,  une 
femme  pieuse  et  voilée  les  aborda  hardi- 
ment et  leur  dit  :  <  Prêtres  du  Seigneur, 
écoutez-moi.  Sachez  que  parmi  ces  hom- 
mes nul  ne  plaît  à  Dieu  pour  le  saint  mi- 
nistère; celui  qu'il  veut  pour  évêque,  il 
vous  le  désignera  lui-même  aujourd'hui. 
Calmez  donc  le  peuple  et  attendez  ;  car 
il  dirige  la  marche  de  celui  qu'il  a 
choisi,  i  Au  même  moment ,  un  prêtre  du 
diocèse  desArvernes,  nommé  Rustique, 
arriva  comme  par  hasard.  A  peine  cette 
femme  l'ent-elle  aperça  qu'elle  s'écria  : 
<  Le  voilà!  le  voilà  celui  que  Dieu  de- 
mande pour  pontife  ;  qu'on  l'ordonne 
évêque.  »  Et  tout  le  peuple,  oubliant  ses 
premiers  candidats,  porta  Rustique  avec 
acclamations  sur  la  chaire  épiscopa le  (l).  » 

Il  faut  voir  dans  les  lettres  de  Sidoine 
Apollinaire,  les  tumultueuses  assemblées 
dans  lesquelles  il  est  appelé  lui-même 
pour  déterminer  le  choix  delà  foule,  à 
peu  près  comme  dans  l'enfance  des  répu- 
bliques grecques,  le  peuple,  lassé  des  ora- 
ges civils,  aliait  chercher  un  sage  étranger 
pour  lui  donner  des  lois  (2).  C'était  là  un 
principe  désordonné,  mais  fécond  de  li- 
berté ;  c'était  la  mise  en  pratique  du 
droit  imprescriptible  du  peuple  à  inter- 
venir dans  la  direction  du  gouvernement. 
Plus  tard,  on  régularisa  ce  droit  :  il  fut 
exercé  d'une  manière  sage  et  légale  jus- 
qu'au onzième  siècle ,  époque  où  les  que- 
relles des  investitures  en  firent  exclure 
les  puissances  séculières,  ce  qui  emporta 
l'exclusion  des  peuples  qui  étaient  dans 
une  dépendance  absolue  des  seigneurs(3). 
Alors  l'élection  resta  au  clergé.  Au  dou- 
zième siècle,  elle  se  concentra  dans  les 
chanoines  des  cathédrales,  et  plus  tard, 
on  sait  comment  la  nomination  de  l'é- 
vêque  advint  aux  rois. 

La  circonscription  chrétienne  fut  cal- 
quée sur  celle  de  l'empire  :  là  où  il  y 
avait  un  consul  ou  un  président,  il  y  eut 
un  évêque  métropolitain,  que  plus  tard 

(1)  Greg.  Tur.,  Uist.,  lib.  II,  cap.  xm. 

(2)  Voyez  Guizot,  Uist.  mod.,  leçon  5e,  p.  112. 

(3)  Fleury,  H  ht.  écoles.,  liy.  XXXI,  n»  28,  et 
Inslil.  au  droit  canon,  t.  1. 


GAULES.  47 

on  nomma  archevêque  ;  à  côté  du  gou- 
verneur de  la  cité  (civitas ,  composée 
d'une  ou  plusieurs  villes  et  d'un  district 
rural)  se  plaça  l'évêque  suffragant.  Les 
bourgades,  pagi ,  n'eurent  que  de  sim- 
ples prêtres.  Mais  tout  cela  se  fit  natu- 
rellement ,  par  la  seule  force  des  choses , 
et  sans  ces  arrière-pensées  de  despotisme 
que  M.  Augustin  Thierry  a  cru  voir  dans 
la  hiérarchie  de  l'Eglise.  Les  premiers 
missionnaires  s'attaquant  d'abord  aux 
grandes  villes,  puis  à  celles  d'une  moin- 
dre importance,  il  était  nécessaire  que 
leurs  conslitutions  administratives  sui- 
vissent cet  ordre,  et  l'Eglise  était  depuis 
long-temps  organisée  dans  sa  vaste  et 
forte  unité,  avant  qu'elle  n'eût  une  exis- 
tence officielle  et  que  les  empereurs  pus- 
sent avoir  en  vue  de  s'en  servir  comme 
d'un  instrument  politique.  Un  corps  de 
dogmes  révélés,  invariables,  destinés  à 
traverser,  sans  le  moindre  changement, 
toute  la  suite  des  siècles,  doit  évidem- 
ment, pour  se  maintenir  pur  et  intact 
sur  la  surface  de  la  terre,  être  gardé  par 
une  autorité  en  laquelle  se  concentre 
tous  les  degrés  de  la  hiérarchie  destinée 
à  enseigner,  à  commenter  ces  dogmes;  et 
toute  Eglise  qui  tend  à  devenir  nationale 
devient  nécessairement  schismatique. 
Aussi,  dès  l'origine,  ce  principe  d'unité 
et  de  filiation  sacerdotale  fut  un  besoin 
du  Christianisme  :  le  fidèle  se  rattachait 
au  prêtre,  le  prêtre  à  l'évêque,  celui-ci 
aux  conciles  et  au  chef  de  l'Eglise.  Quel- 
ques efforts  que  l'on  fasse,  on  ne  peut 
méconnaître  l'antiquité  de  cette  centra- 
lisation, qui,  tout  en  liant  ensemble  les 
diverses  parties  du  monde  chrétien,  ne 
leur  laissa  pas  moins  une  grande  activité, 
car  deux  principes  opposés  se  contreba- 
lancèrent :  t  \J  Eglise  se  constitua  en 
monarchie  (élective  et  représentative), 
et  la  communauté  chrétienne  en  républi- 
que. Tout  était  obéissance  et  distinction 
de  rangs  dans  l'une,  bien  que  le  chef  su- 
prême fût  presque  toujours  choisi  dans 
les  rangs  populaires  ;  tout  était  liberté  et 
égalité  dans  l'autre.  De  là  cette  double 
influence  du  clergé,  qui,  d'un  côté,  con- 
venait aux  grands  par  ses  doctrines  de 
pouvoir  et  de  subordination,  et  de  l'au- 
tre satisfaisait  les  petits  par  ses  principes 
d'indépendance  et  de  nivellement  évan- 
géliquej  de  là  aussi  ce  langage  coulra- 


48 


PRÉDICATION  DU  CHRISTIANISME 


dictoire,  sans  cesser  d'être  sincère.  Le 
prêtre  était  auprès  des  souverains  le  tri- 
bun de  la  république  chrétienne,  leur 
rappelant  les  droits  égaux  des  enfans 
d'Adam  ,  et  la  préférence  que  le  Rédemp- 
teur de  tous  a  accordée  aux  pauvres  et 
aux  infortunés  sur  les  riches  et  les  heu- 
reux- et  ce  même  prêtre  était  auprès  du 
peuple  le  mandataire  de  la  monarchie  de 
l'Eglise,  prêchant  la  soumission  et  or- 
donnant de  rendre  à  César  ce  qui  appar- 
tient à  César  (1).» 

Les  premières  assemblées  (Ecclesiœ) 
des  chrétiens  se  tinrent  dans  des  lieux 
obscurs,  dans  des  bois,  des  cimetières, 
des  catacombes,  loin  des  villes,  où  l'on 
avait  déposé  les  reliques  des  martyrs. 
Les  maisons  des  nouveaux  convertis  ser- 
virent souvent  aussi,  comme  nous  l'avons 
vu  à  Bourges  et  à  Tours,  à  la  célébration 
des  mystères.  Sous  Constantin ,  les  édi- 
fices profanes  furent  adaptés  aux  exi- 
gences du  culte  nouveau  ;  mais  les  tem- 
ples, peu  spacieux  puisque  les  prêtres 
seuls  et  les  initiés  y  étaient  admis,  tan- 
dis que  les  peuples  demeuraient  sous  les 
portiques  extérieurs,  ne  pouvaient  con- 
venir à  une  religion  qui  se  dilatait  pour 
embrasser  le  monde  ;  il  lui  fallut  la  vaste 
basilique  sur  le  modèle  de  laquelle  furent 
bâties  presque  toutes  les  églises  d'Occi- 
dent. Ces  basiliques ,  qui  servaient  chez 
les  Romains  de  tribunaux,  de  bourses  et 
de  bazars,  formaient  un  parallélogramme 
partagé  en  dedans  par  trois  rangs  de  co- 
lonnes, terminé  par  un  hémicycle.  Les 
fidèles  se  groupèrent  dans  les  trois  gale- 
ries de  la  nef;  le  prétoire,  réservé  pri- 
mitivement aux  avocats  et  aux  greffiers, 
devint  le  sanctuaire  où  les  prêtres  s'assi- 
rent} l'évêque  se  mit  à  la  place  du  juge 
au  centre  de  l'hémicycle;  la  table  du  sa- 
crifice fut  placée  entre  le  peuple  et  lui  (2). 
L'autel  était  une  table  de  pierre  ou  de 
marbre ,  supportée  par  quatre  colonnes 
et  placée  sur  le  tombeau  d'un  martyr. 
Mensa  Appianl  martyris  ,  dit  en  ce  sens 

(1)  Chateaubriand,  Et.,  hisl.,  t.  II,  p.  S. 

(2)  Cette  distribution  est  retracée  sur  un  chapi- 
teau du  cloîlre  de  Saint-Trophime,  et  subsiste  encore 
dans  l'église  antique  de  Notre-Dame-la-Majoure  ,  à 
Arles.  Elle  fut  suivie  aux  quatrième  et  cinquième 
siècles ,  mais  on  y  ajouta  les  transceps ,  qui  dessinè- 
rent la  croix  ,  et  les  cryptes ,  ou  confessions,  souve- 
nirs des  persécutions. 


saint  Augustin  (1).  On  y  déposait  les  pains 
eucharistiques,  très  nombreux  et  très 
considérables  alors ,  puisque  toute  l'as- 
semblée devait  participer  à  la  commu- 
nion, et  pour  empêcher  la  chute  des  es- 
pèces consacrées,  la  table  était  creuse, 
environnée  d'un  rebord  en  saillie.  On 
peut  voir  de  ces  autels  primitifs  dans  les 
métropoles  d'Arles  et  d'Avignon ,  dans  le 
cloître  d'Aix;  et  je  crois  aussi,  dans  les 
catacombes  qui  s'étendent  sous  l'hôtel 
du  Forum  à  Arles.  Des  logemens  ,  nom- 
més diaconies ,  destinés  aux  prêtres  et 
aux  pénitens  (2),  tenaient  à  l'Eglise,  et. 
lorsque  des  coupables  y  venaient  cher- 
cher un  asile,  c'était  probablement  dans 
ces  galeries  qu'ifis  étaient  reçus,  car  leur 
présence  à  l'église  eût  troublé  les  offices. 
Une  cour,  entourée  de  portiques,  servait 
de  retraite  aux  catéchumènes  que  l'on 
renvoyait  avant  la  seconde  moitié  de  la 
messe  (missio ,  missa);  au  milieu  était 
une  piscine  dans  laquelle  les  néophytes 
recevaient  le  baptême;  c'était  le  bassin 
du  bain  froid ,  le  baptisterium  des  mai- 
sons des  Romains.  «  Huic  basilic»  ap- 
pendix  piscina  forinsecus ,  seu  si  grae- 
cari  mavis,  baptisterium  ab  oriente  con- 
nectitur....»  dit  Sidoine  Apollinaire  (3). 

Constantin  fit  élever  plusieurs  églises 
dans  les  Gaules  ;  Hélène ,  sa  mère ,  en  en- 
richit, dit-on,  la  ville  de  Trêves  (4).  Si  les 
chrétiens  renversaient  les  temples  du  pa- 
ganisme, du  moins,  a  ils  remplaçaient 
par  un  art  nouveau  cet  art  antique  qui 
n'était  point  en  rapport  avec  leur  culte. 
Ils  avaient  un  art  à  eux,  art  mythique 
et  théocratique,  venu  d'Orient  comme 
le  Messie,  art  de  mosaïques  et  de  mar- 
bres, raide  et  grandiose  dans  ses  sculp- 
tures ,  inépuisable  en  ornemens ,  re- 
haussé d'or  et  de  peintures  éclatantes, 
pures  et  chastes  dans  leurs  lignes  ;  un 
artspiritualiste  comme  leur  religion  (5).» 
L'architecture  chrétienne  ,  ainsi  que  tout 
ce  qui  se  rattacha  au  culte,  eut  dés 
l'origine    les  formes  traditionnelles  et 

(1)  Serm.  113  ,  de  Div.,  cap.  n.  Les  autels,  de 
nos  jour»,  doivent  encore  renfermer  des  reliques. 

(2)  Voyez  Sacrament.  de  Gelasc;  lettre  de  Gré- 
goire m. 

(5)  Epist.   i,  lib.  II.  — Pline  le  jeune  ,  Epist. 
xvn ,  liv.  II. 
(-3)  D.  Calmet,  Hist.  de  Lorraine,  I,  168. 
(8)  Ach.  Allier,  Ancien  Bourbonnais. 


DANS  LES 

symboliques  qui  n'étarent  bien  comprises 
que  des  initiés.  Souvent  l'on  trouve  dans 
les  Pères  des  premiers  siècles  des  ex- 
pressions voilées,  mystérieuses,  lettres 
closes  pour  qui  n'en  a  pas  la  clef,  lors- 
qu'ils veulent  parler  des  sacremens  ou 
des  offices  liturgiques.  Norunt  fidèles  } 
tels  sont  les  mots  par  lesquels  ils  dési- 
gnent ordinairement  tout  ce  dont  ils 
n'osent  parler  ouvertement  ,  mais  qu'ils 
savent  devoir  être  compris  par  les  chré- 
tiens. Ce  fut  précisément  ce  secret  qui 
donna  si  long-temps  à  leurs  assemblées, 
aux  yeux  des  païens,  une  couleur  de  cou- 
pable magie. 

Grégoire  de  Tours  et  Sidoine,  en  prê- 
tres instruits,  nous  ont  décrit  minu- 
tieusement plusieurs  de  ces  belles  basi- 
liques élevées  dans  les  Gaules  jusqu'à 
leur  époque.  Le  premier  dit  que  les  chré- 
tiens de  Lyon  ,  après  la  mort  de  Pothin 
et  de  ses  frères  dans  le  martyre ,  déposè- 
rent leurs  reliques  dans  une  église  d'une 
grande  beauté ,  mirœ  magnitudinis  (1)  ; 
mais  il  est  peu  probable  qu'entre  leurs 
sanglantes  persécutions,  ces  fidèles  pros- 
crits et  tremblans  aient  pu  construire 
un  pareil  édifice.  En  337,  Litorius,  se- 
cond évêque  de  Tours,  consacra  la  pre- 
mière église  qu'on  ait  vue  en  cette 
ville.  Saint  Martin  en  faisait  élever  par- 
tout à  la  place  des  temples,  des  arbres  , 
des  fontaines  sacrées  qu'il  détruisait. 
Briccius,  évêque  après  lui,  éleva  sur  son 
tombeau  cette  basilique  qui  devint  dans 
la  suite  un  si  célèbre  pèlerinage,  l'ora- 
cle, le  Delphes  de  la  France  mérovin- 
gienne où  les  barbares  venaient  consul- 
ter les  sorts.  L'affluence  des  peuples  était 
telle  que  Perpetuus,  en  460 ,  fut  obligé 
de  la  remplacer  par  une  autre  plus  vaste 
et  plus  digne  d'un  tel  concours.  Celle-ci 
avait  cent  soixante  pieds  de  long , 
soixante  de  large,  quarante-cinq  de  haut 
jusqu'au  plafond.  On  y  comptait  cin- 
quante fenêtres ,  dont  trente  pour  le 
chœur,  vingt  pour  la  nef,  quarante  et 
une  colonnes,  huit  portes,  dont  trois 
pour  le  sanctuaire ,  cinq  pour  le  reste 
de  l'Eglise.  De  ces  nomhres  dispropor- 
tionnés, il  faut  conclure  qu'elle  était  en 
rotonde,  forme  qui,  outre  l'avantage 
d'expliquer   les   calculs  de    Grégoire, 

(1)  I>e  Glor.  mart.,1,  49. 


GAULES.  49 

convient  parfaitement  au  but  pour  le- 
quel elle  était  bâtie  (1),  celui  de  conte- 
nir une  grande  affluence  de  pèlerins  au- 
tour du  miraculeux  tombeau.  Sidoine 
raconte  à  son  ami  Lucontius  que  l'évê- 
que  Perpetuus  l'a  prié  d'écrire  quelques 
vers  pour  les  graver  sur  les  murs  de  son 
église:  «  Cette  tâche  m'effraye,  dit-il, 
mais  peut-être  la  pauvreté  de  mon  épi- 
gramme  plaira  au  milieu  de  tant  de  ri- 
chesses ;  et  d'ailleurs  pourquoi  m'excu- 
ser  d'obéir  à  une  amitié  dont  les  prières 
sont  des  ordres(2)  ?  Posedoncprés  de  toi 
tes  chalumeaux  rustiques  et  tends  la 
main  à  mon  élégie,  car  elle  boite  fort. 
La  voici  : 

Martini  corpus,  totis  venerabile  terris, 

In  quo  post  vitœ  tempora  vivit  honor, 
Teserat  hic  primum  plebeio  machina  cultu  , 

Quœ  confessori  non  erat  aequa  suo  : 
Nec  desistebat  cives  onerare  pudore 

Gloria  magna  viri ,  gralia  parva  loci. 
Antistes  sed  qui  numeratur  sextus  ab  ipso 

Longam  Perpetuus  sustulit  invidiam  : 
Internum  removens  modici  penetrale  sacelli , 

Duplaque  tecta  levans  exleriore  domo. 
Creveruntque  simul ,  valido  tribuente  palrono  , 

In  spatiis  œdes  conditor  in  merilis  : 
Quae  Saloruoniaco  petis  est  confligere  templo 

Septima  quae  mundo  fabrica  mira  fuit. 
Nam  gemmis ,  auro ,  argento  ,  si  splenduit  illud  , 

Istud  transgreditur  cuncta  metalla  fide. 
Livorabi  mordax  ,  absolvanturque  priores  , 

Nil  novet ,  aut  addat  garrula  posteritas  ! 

Dumque   venit   Christus ,    populos   qui   suscilet 

omnes , 
Perpétua  durent  culmina  l'erpelui. 

Nous  avons  parlé  de  ce  jeune  Trévire 
Artémius  qui  fut  évêque  d'Augustoneme- 
tum  ,  et  de  ses  successeurs  ,  Yenerandus 
et  Rustique:  à  celui-ci  succéda  IVama- 
tius  qui  fit  élever  une  magnifique  église 
dans  la  cité  des  Arvernes.  Elle  a,  dit 
Grégoire  de  Tours  ,  cent  cinquante  pieds 
de  long,  soixante  de  large,  et  cinquante 
de  haut  à  l'intérieur  ;  au  devant  est  un 
abside  en  rotonde ,  et  de  chaque  côté 
des  ailes  élégantes  donnent  à  l'édifice  la 
forme  d'une  croix.  Quarante-deux  fe- 
nêtres, soixante-et-dix  colonnes,  huit 
portes  le  décorent,  et   les  lambris  du 

(1)  Voyez  une  note  de  M.  Lenormant  et  un  plan 
de  M.  Lenoir  à  la  fin  du  volume  de  Grég .  de  Tours 
édition  de  la  Société  de  l'Histoire  de  France ,  in-8° 
1857,  Renouard. 

(2)  Sidon.,  Epist.,  lib.  IV,  ep.  xvm. 


50 


PRÉDICATION  DU  CHRISTIANISME 


chœur  sont  revêtus  de  mosaïques  de  mar- 
bre (1).  La  femme  de  cet  évoque  fit  aussi 
construire  dans  un  faubourg  la  basilique 
de  saint  Etienne,  i  Comme  elle  voulait 
en  faire  orner  les  murs  de  tableaux  reli- 
gieux, elle  se  tenait  près  des  peintres, 
un  livre  sur  les  genoux,  leur  lisant  les 
histoires  anciennes  dont  ils  devaient 
faire  le  sujet  de  leurs  décorations.  Il  ar- 
riva qu'un  jour  où  elle  était  assise  ainsi 
dans  la  basilique,  occupée  de  sa  lecture, 
un  pauvre  vint  pour  prier ,  et  voyant 
cette  femme  vêtue  de  noir,  déjà  courbée 
par  l'âge,  il  la  prit  pour  une  des  indi- 
gentes que  nourrissait  l'église  ;  et  s'ap- 
prochent d'elle,  il  déposa  sur  ses  ge- 
noux un  morceau  de  pain  et  se  retira. 
Celle-ci  ne  dédaigna  pas  le  don  du  pauvre 
qui  ne  l'avait  pas  reconnue;  elle  le  re- 
çut, l'en  remercia  et  le  portant  chez 
elle  ,  elle  en  prit  à  chacun  de  ses  repas 
jusqu'à  ce  qu'il  n'en  restât  plus  (2).  » 

Dans  le  même  temps  à  peu  près,  le 
prêtre  Eufronius  faisait  élever  à  Autun 
la  basilique  de  Saint-Symphorien  ,  et  Pa- 
tient, évêque  de  Lyon,  celle  de  Saint- 
Etienne.  Voici  la  description  que  Si- 
doine nous  a  laissée  de  cette  dernière  ;  il 
écrit  à  Hespérius  et  le  loue  d'abord  de  ce 
qu'il  s'attache,  chose,  hélas!  bien  pré- 
cieuse et  bien  rare  !  à  conserver  la  pure 
latinité  au  milieu  du  déluge  des  barba- 
rismes, puis  il  ajoute  :  «  Tu  me  demandes 
de  te  faire  part  de  quelques  pauvres 
vers,  fruits  de  mes  loisirs  depuis  notre 
séparation  ;  je  veux  bien  t'obéir.  Une 
église  a  été  depuis  peu  terminée  à  Lyon 
par  les  soins  de  l'évêque  Patient ,  homme 
saint ,  zélé  ,  austère  pour  lui  même  , 
bienveillant  envers  les  autres  ,  et  surtout 
plein  de  miséricorde  et  de  charité  poul- 
ies pauvres.  A  sa  demande,  j'ai  écrit  à  la 
hâte  pour  le  chevet  de  sou  église  quel- 
ques vers  hendécasyllabiques  ;  d'abord  , 
parce  que  ce  rhylhme  m'est  assez  fami- 
lier ,  ainsi  qu'à  toi;  ensuite  parce  que 
deux  poètes  éminens  ,  Constant  et  Semu- 
dinus ,  ont  composé  des  hexamètres 
pour  les  ailes  latérales  de  la  même 
église.  Mon  amour-propre  me  défend  de 
te  citer  les  vers  de  ces  derniers  ,  car  ,  de 
même  qu'une  nouvelle  épouse  pâlit  à 

(1)  Hist. ,\\b.  Il,  cap.  XYI. 
(â)  Ibid.,  cap.  XVII. 


côté  d'une  fiancée  plus  belle,  et  qu'un 
homme  au  teint  noir  paraît  plus  sombre 
encore  s'il  est  vêtu  de  blanc,  ainsi  mes 
humbles  pipeaux  ne  se  feraient  plus  en- 
tendre près  de  ces  sonores  et  nobles  in- 
strumens...  Mais  pourquoi  tant  parler? 
laissons  plutôt  murmurer  le  chaume  mo- 
deste de  ma  muse  : 

e  Vous  qui  admirez  ici  l'ouvrage  de 
Patient,  notre  évêque  et  notre  père,  qui 
que  vous  soyez,  venez  murmurer  vos 
prières  et  vous  sentirez  vos  vœux  exau- 
cés. Brillant  de  beauté,  l'édifice  s'élève 
dans  les  airs  et  ne  se  tourne  ni  vers  la 
droite  ni  vers  la  gauche  ,  mais  dirige  son 
sanctuaire  vers  le  levant  équinoxial.  La 
lumière  fait  étinceler  dans  le  chœur  les 
lambris  dorés  qui  attirent  les  rayons  du 
soleil  et  les  marient  à  leur  propre  éclat. 
Des  marbres  de  différentes  couleurs  or- 
nent la  voûte,  le  sol  et  les  fenêtres.  Une 
incrustation  d'un  vert  tendre  de  prin- 
temps joint  le  verre  à  des  saphirs  et  à 
des  pierres  précieuses  qui  forment  des 
figures  de  différentes  nuances.  L'Eglise 
a  un  triple  portique  noblement  soutenu 
par  des  marbres  d'Aquitaine.  Un  second 
portique,  sur  le  modèle  du  premier, 
ferme  l'entrée,  et  de  là  on  voit  s'élancer 
plus  loin  une  forêt  de  colonnes.  D'un 
côté  retentit  la  voix  publique;  de  l'au- 
tre, mugissent  les  flots  de  la  Saône.  Ici 
passent  et  repassent  le  piéton  ,  le  cava- 
lier, les  conducteurs  des  chars  retentis- 
sans;  là,  on  entend  les  matelots  qui, 
penchés  sur  la  rame,  adressent  au  Christ 
le  chant  des  marins,  et  les  rives  répon- 
dent: Alléluia!  Chantez, chantez  deshym- 
nes, bateliers  et  voyageurs.  C'est  ici 
que  tous  vous  devez  venir,  ici  que  tous 
vous  devez  trouver  le  chemin  qui  con- 
duit au  salut. 

<  Voilà,  cher  Hespériu^s,  que  je  t'ai  obéi, 
comme  un  disciple  à  son  maître;  pour 
toi ,  songe  à  me  récompenser  avec  usure 
en  lisant  beaucoup,  en  étudiant  sans 
cesse.  Ne  vas  pas  te  laisser  détourner  de 
ces  chères  études  par  l'aimable  femme 
que  tu  dois  bientôt  conduire  avec  amour 
dans  ta  maison,  et  souviens-toi  que  Mar- 
tia  pour  Hortensius  ,  Terenlia  pour  Ci- 
céron,  Calpurnia  pour  Pison,  Puden- 
tilla  pour  Apulée,  Rusticiana  pour  Sym- 
maque  furent  de  douces  compagnes  qui, 
pendant  les  lectures  et  les  longues  médi- 


DANS  LIS 

talions  nocturnes  de  leurs  maris,  te- 
naient près  d'eux  les  flambeaux.  Si  tu 
m'accordes  cela  pour  l'art  oratoire  , 
mais  que  tu  prétendes  que  la  cohabita- 
tion des  femmes  émousse  le  génie  poéti- 
que et  cette  pointe  de  Une  urbanité 
qu'aiguise  sans  cesse  la  lecture  des  an- 
ciens- rappelle-toi  encore  que  Corinne 
fit  souvent  des  vers  avec  Nason,  Lesbia 
avec  Catulle;  Argentaria  inspirait  Lu- 
cain;  Cesennia,  ltalicus;  Cynthia,  Pro- 
perce; Délia,  Tibulle.  Tu  vois  donc 
que  les  noces  sont  un  aiguillon  de  plus 
pour  les  amisde  la  science,  et  qu'elles  ne 
sont  un  prétexte  de  repos  que  pour  les 
lAches.  Ainsi,  livre-toi  de  plus  en  plus  au 
travail ,  et  sans  te  décourager  à  la  vue  du 
petit  nombre  des  hommes  de  goût,  sache 
qu'en  toute  chose  la  science  est  d'autant 
plus  précieuse  qu'elle  est  plus  rare(l).  » 

Chaque  église  avait  une  école  où 
l'on  enseignait  les  élémens  de  la  reli- 
gion aux  catéchumènes ,  l'Ecriture  sainte 
et  une  théologie  plus  élevée  aux  clercs 
qui  aspiraient  au  sacerdoce  (2).  Mais  ces 
rudimens  littéraires  ne  purent  tenir 
devant  les  Barbares,  et  le  germe  de  là 
science  fut  déposé  dans  les  cloîtres  ,  où 
long-temps  il  demeura  en  dépôt  à  l'abri 
de  la  tempête.  On  ne  voit  pas  de  mo- 
nastère bien  décidément  organisé  dans 
les  Gaules  avant  la  fin  du  quatrième 
siècle;  antérieurement  à  cette  époque, 
il  n'y  avait  que  des  ermitages  particu- 
liers, des  grottesdereclus,des  lieux  où  les 
vierges  se  réunissaient  pour  prier  et  s'é- 
difier mutuellement,  car  elles  vivaient 
ordinairement  dans  leurs  familles  vêtues 
d'un  habit  particulier,  veste  mutala,  dit 
Grégoire  de  Tours,  lorsqu'il  en  parle  (31. 

La  solitude  ,  cette  sœur  méditative  de 
la  société,  comme  dit  l'Allemagne  (4j  fut 
toujours  un  besoin  du  Christianisme. 
L'âme  agrandie  par  la  foi,  trouve  si  peu 
sur  la  terre  chose  qui  vaille  son  amour 
qu'elle  veut  aller,  loin  des  joies  menson- 
gères,  devancer  dans  les  rêves  de  l'infini 
les  béatitudes  du  ciel.  Comme  une 
amante  privée  de  ce  qu'elle  adore,  elle 

(1)  Sidon.,  Ep.  x,  Hb.  I. 

(2)  Hist.  liUéraire  de  France ,  par  D.  Rivet    t.  I 

(5)  Voyez  Sulpice  Sévère ,  Dialog.  n. 

(4)  Herder,  Philos,  do  V Humanité,  Hf,  17. 


GAULES.  51 

demande  au  désert,  avec  les  souvenirs  et 
l'espérance,  la  pensée  calme,  continuelle 
et  jamais  troublée  de  l'Époux  qu'elle  at- 
tend. A  ces  causes,  qui  de  nos  jours 
agissent  encore  plus  ou  moins  sur  les 
cœurs  religieux,  se  joignait,  aux  pre- 
miers siècles,  le  spectacle  du  monde 
chrétien.  La  foi  en  s'asseyant  sur  le  trône 
et  mêlant  à  sa  simplicité  primitive  les 
subtilités  théologiques  ,  avait  perdu  dans 
beaucoup  de  cœurs  cet  ascendant  sur  les 
passions  mauvaises  qui  avait  fait  long- 
temps d'un  vrai  croyant  l'idéal  de  la 
vertu.  On  sut  concilier  les  devoirs  avec 
les  intérêts,  le  monde  avec  l'Evangile,  et 
la  religion  put  devenir  le  masque  d'un 
hypocrite,  le  mérite  apparent  d'un  am- 
bitieux. Alors  la  société  purement  chré- 
tienne se  restreignit,  les  âmes  ferventes 
se  réunirent  entre  elles  pour  s'isoler  des 
autres ,  et  chaque  monastère  devint 
comme  une  famille  destinée  à  conserver 
le  type  de  la  société  chrétienne  primi- 
tive. Et  puis  le  monde  était  si  triste, 
l'horizon  si  sombre  ,  le  sol  si  tremblant 
sous  les  pas!  Au  Nord  et  au  Midi  des 
hommes  aux  figures  farouches,  aux 
mœurs  étranges,  s'établissaient  en  vain- 
queurs; des  empereurs  impuissans  se  ré- 
fugiaient dans  le  despotisme  militaire,  et 
les  nations  courbées  succombaient  sous 
les  charges,  les  impôts  et  les  malheurs... 
Certes  ,  c'en  était  assez  pour  peupler  les 
déserts.  Les  cloîtres  devinrent  un  asile  et 
comme  une  arche  sainte,  où  furent  mis 
en  garde  ,  durant  la  bourasque  ,  les  prin- 
cipes de  justice  et  de  civilisation. 

Nous  avons  assisté  à  la  naissance  de 
Ligugey  et  de  Marmoutier.  A  la  même 
époque,  et  peut  être  dès  l'an  336,  on 
aperçoit  à  Trêves  les  germes  d'un  mo- 
nastère. Je  soupçonne  fort  que  ce  fut 
l'évêque  d'Alexandrie,  Athanase  l'exilé, 
qui  transplanta  d'Egypte  aux  rives  de 
la  Moselle  ces  premières  semences  des 
institutions  monastiques.  «  Un  jour  que 
nous  étions  ensemble,  Alipe  et  moi,  dit 
saint  Augustin ,  dans  notre  séjour  de  Mi- 
lan ,  Pontitien  ,  comme  nous  fils  de  l'A- 
frique, et  occupant  au  palais  un  poste 
militaire  important,  vint  nous  trouver, 
je  ne  sais  plus  pour  quelle  raison.  Nous 
nous  assîmes  pour  causer  ;  un  livre  était 
par  hasard  devant  moi  sur  une  table  de 
jeu;  Pontitien  l'apercevant  y  porta  la 


52 


PRÉDICATION  DU  CHRISTIANISME 


main ,  l'ouvrit  ,  et  bien  étonné  sans 
doute  ,  car  il  pensait  que  c'était  quelque 
thèse  de  rhéteur,  il  lut  en  tête  le  nom 
de  l'apôtre  Paul.  Alors  il  sourit,  et  me 
regardant  avec  une  amabilité  pleine  de 
joie,  il  s'étonna  de  trouver  chez  moi  ces 
saintes  lettres.  C'est  qu'il  était  chrétien  , 
ô  mon  Dieu!  et  que  souvent  il  se  pros- 
ternait dans  vos  églises,  plongé  en  de 
ferventes  oraisons.  Comme  je  lui  dis  que 
le  livre  de  Paul  m'occupait  heaucoup  en 
ce  moment,  la  conversation  tomba  sur 
un  moine  d'Egypte,  Antoine,  dont  la 
vie,  célèbre  parmi  vos  serviteurs,  nous 
était  totalement  inconnue.  Nous  demeu- 
rions saisis  d'étonnement ,  nous  ,  d'ap- 
prendre ces  merveilles  nées  presque  de 
nos  jours  dans  l'Eglise  orthodoxe  et  ca- 
tholique, lui ,  de  voir  que  nous  les  igno- 
rions. Il  nous  parla  aussi  des  nombreux 
monastères  qui  répandaient  dans  les  dé- 
serts la  fécondité  et  le  parfum  des  vertus. 
Un  jour,  dit-il,  que  l'empereur,  alors  à 
Trêves,  assistait  dans  le  cirque  au  spec- 
tacle du  soir,  nous  sortîmes  de  la  ville 
trois  de  mes  amis  et  moi  pour  visiter  les 
environs ,  et  à  quelque  distance  des 
murs  nous  nous  séparâmes  afin  de  nous 
promener  plus  facilement.  Deux  d'entre 
nous,  après  avoir  erré  dans  les  campa- 
gnes ,  entrèrent  dans  une  maison  habitée 
par  des  serviteurs  de  Dieu,  de  ceux  aux- 
quels il  a  promis  le  ciel,  parce  qu'ils 
sont  pauvres  en  esprit,  et  ils  y  trouvè- 
rent la  vie  de  saint  Antoine.  L'un  se  mit 
à  la  parcourir  ;  mais  peu  à  peu  cette  lec- 
ture l'attache,  l'exalte,  l'enflamme  ;  il 
veut  quitter  les  armes  et  suivre  une  telle 
vie  ;  enfin,  rempli  d'amour  et  de  honte, 
saintement  irrité  contre  lui-même ,  il  se 
tourne  vers  son  ami  et  lui  dit  :  «  Que  cher- 
chons-nous, je  te  prie,  par  tous  nos  tra- 
vaux, nos  combats,  nos  fatigues?  Notre 
suprême  ambition  est  d'obtenir  la  faveur 
du  prince  ,  faveur  fragile  et  dangereuse, 
à  laquelle  nous  arrivons  par  une  route 
plus  périlleuse  encore.  Eh  bien!  si  je 
veux  être  l'ami  de  Dieu,  je  puis  le  deve- 
nir sur-le-champ!  »  Ainsi  disait-il,  et 
troublé  de  l'enfantement  de  sa  vie  nou- 
velle ,  il  reportait  ses  yeux  sur  les  pages 
saintes  ;  il  sentait  rouler  en  lui  les  flots 
de  son  cœur;  il  sanglottait,  il  soupirait  ; 
'enfin  il  se  décida,  et  parlant  de  nouveau 
à  son  compagnon  :  «  Je  renonce,  à  cette 


carrière  de  gloire  qui  faisait  naguère 
l'objet  de  mes  désirs  ;  je  reste  en  ce  lieu  ; 
et  toi,  ami,  si  tune  veux  m'imiter,  du 
moins  ne  m'en  détourne  pas.  t  Celui-ci 
répondit  qu'il  voulait  partager  la  milice 
nouvelle  de  son  frère  d'armes  et  sa  fu- 
ture récompense  ;  et  tous  deux  commen- 
cèrent à  bâtir  cette  tour  spirituelle  en 
laquelle  on  se  retranche  comme  derrière 
un  rempart  assuré.  Pendant  ce  temps, 
nous  étions  à  la  recherche  de  nos  amis 
pour  rejoindre  la  ville ,  et  les  ayant  enfin 
trouvés,  nous  les  engagions  à  partir, 
parce  que  le  jour  baissait;  mais  ils  nous 
firent  part  de  leur  résolution,  nous  priant 
de  ne  point  en  être  affligés.  Nous,  dont 
le  cœur  était  trop  attaché  aux  créatures 
et  aux  choses  de  la  terre  pour  les  imiter, 
nous  nous  mîmes  à  pleurer,  et  les  félici- 
tant, nous  recommandant  à  leurs  priè- 
res, nous  regagnâmes  tristement  le  pa- 
lais, tandis  que  nos  heureux  amis  demeu- 
raient au  monastère.  Tous  deux  étaient 
fiancés;  dès  que  leurs  épouses  futures 
eurent  appris  leur  changement,  elles 
vouèrent  aussi  à  Dieu  leur  virginité  (1).» 

Au  Midi ,  les  monastères  prirent  un 
caractère  plus  scientifique  que  dans  le 
Nord  :  ici  se  formaient  des  prédicateurs , 
des  hommes  d'actions  et  de  travaux  apo- 
stoliques; làdes  théologiens,  des  contro- 
versistes,  des  érudits  et  des  poètes.  L'ab- 
baye de  Saint-Victor  de  Marseille,  et 
surtout  cette  noble  école  de  Lérins  ,  la 
gloire  du  cinquième  siècle,  furent  toutes 
peuplées  de  savans.  Il  faut  nommer  par- 
mi les  hommes  sortis  de  leurs  murs  Hi- 
laire  et  Césaire  d'Arles,  Vincent,  Eucher 
de  Lyon,  Salvien,  Cassien  ,  Principius, 
Antioiius  et  Fauste. 

Certes,  quand  on  voit  de  la  plage 
d'Antibes  ce  petit  îlot  de  Lérins,  avec  son 
aride  campagne  et  ses  grêles  bouquets 
de  pins,  on  est  loin  de  soupçonner  le 
rôle  que  cette  motte  de  terre  a  joué  dans 
l'histoire  du  Christianisme  gaulois  (2).  Ce 
rocher  battu  des  flots  fut ,  par  un  doux 
contraste,  un  sanctuaire  de  prières  et 
d'étude  ,  «  asile  de  paix  où,  lorsque  l'é- 
pée  des  Barbares  démembrait  pièce  à 
pièce  l'empire  romain,  s'abritèrent, 
comme  l'alcyon  sous  une  fleur  marine  , 

(1)  August.,  Confess.,  VIII,  chap.  vi. 

(2)  Voyez  Fauriel ,  Gaule  mérid. 


DANS  LES 

la  science,  l'amour,  la  foi,  tout  ce  qui 
console,  enchante  et  régénère  l'huma- 
nité (I).  » 

Honorât ,  père  du  cloître  de  Lérins , 
était  né  à  Toul  d'une  famille  consulaire. 
A  vingt  ans,  il  quitta  son  pays  avec  son 
frère  Venance,  s'attacha  à  un  ermite 
nommé  Capraïs,  qui  habitait  une  des 
îles  voisines  de  Marseille ,  et  alla  sur  les 
côtes  de  la  Grèce  visiter  les  monastères 
établis  dans  la  patrie  de  Lycurgue.  Ve- 
nance mourut  à  Methone.  Honorât  revint 
s'enfouir  vers  les  Gaules  dans  une  île 
peuplée  de  vipères  et  stérile,  où  il  espé- 
rait vivre  ignoré  ;  mais  l'exemple  de  la 
solitude  était  contagieux  :  tant  de  disci- 
ples accoururent  près  de  la  cellule  de 
l'ermite,  qu'il  lui  fallut  se  dilater  et  de- 
venir, vers  410,  le  vaste  monastère  de 
Lérins.  En  même  temps,  Castor,  évêque 
d'Apt ,  créait  celui  des  Stœchades  (îles 
d'Hyères),  et  Cassien  fondait  à  Marseille, 
sur  la  grotte  même  où ,  suivant  la  tradi- 
tion, Madeleine  avait  quelque  temps  vé- 
cu (2),  la  célèbre  abbaye  de  Saint- Victor. 
Il  serait  trop  long  d'énumérer  toutes  les 
institutions  qui  se  propagèrent  alors  avec 
une  incroyable  rapidité,  telles  que  le 
monastère  de  Saint-Faustin  à  Mmes,  de 
Condat  en  Franche-Comté,  de  Grigny 
dans  le  diocèse  de  Vienne  ;  qu'il  nous 
suffise  d'en  marquer  ici  l'époque. 

Cassien  était  Gaulois,  et  peut-être  Pro- 
vençal ,  quoiqu'on  ait  voulu  faire  de  lui 
tantôt  un  Scythe ,  tantôt  un  Africain ,  un 
Grec,  un  Romain.  Dès  sa  première  jeu- 
nesse, il  fut  élevé  dans  un  monastère  de 
Bethléem ,  passa  sept  années  à  parcourir 

:  les  cellules  de  la  Thébaïde,  s'instruisaut 
près  des  saints  vieillards  du  désert,  com- 
me les  philosophes  d'autrefois  étaient 
venus  recueillir  de  la  bouche  des  prêtres 
la  science  et  les  préceptes  de  la  sagesse. 
Puis  il  alla  à  Constantinople ,  où  saint 
Chrysostome     :e    l'attacha    en    qualité 

I.  de  diacre.  Quand  l'orateur  à  la  bouche 
d'or  fut  exilé,  le  clergé  byzantin  chargea 
Cassien  de  porter  à  Rome  la  défense  du 
pasteur  persécuté  par  la  cour  arienne, 
il  vint  ensuite  à  Marseille  (4UU),  éleva 
sur  le  modèle  de  ceux  d'Egypte  un  mo- 

(1)  La  .M  en  nu  is ,  Aff.  de  Rome  ,  p.  9. 

(2)  Uitt.  de  Marseille,  par  de  Itufii,  liv.  H,  ch.i. 
TOUS  XII.  —  mo  67.   134t. 


GAULES.  53 

nastère  où  il  réunit,  dit-on  ,  cinq  mille 
moines,  et  écrivit  ses  Institutions  mo- 
nastiques, règles  copiées  sur  celles  des 
solitaires  de  la  Thébaïde,  appropriées  au 
climat,  et  adoptées  généralement  dans 
les  Gaules.  Elles  se  divisent  en  douze 
Iivresdont  voici  les  titres  :  De  L'Habit  du 
religieux ,  des  Prières  delà  nuit,,  des 
Prières  du  jour ,  du  Noviciat,  de  la 
Gourmandise  ,  de  la  Fornication,  de 
l'Avarice,  de  la  Colère ,  de  la  Tristesse, 
du  Dégoût,  de  f  Amour-propre  ,  de  l'Or- 
gueil. Les  régies  qu'il  donne  sur  tous  ces 
sujets  sont  d'une  haute  sagesse ,  et  sur- 
tout profondément  spirituelles  et  sym- 
boliques. Ainsi  l'habit  du  moine  ,  le 
nombre  des  psaumes  à  chanter,  les 
épreuves  du  noviee  sont  des  emblèmes 
de  vertus,  et,  ainsi  qu'il  le  dit,  les  de- 
grés de  l'échelle  de  perfection.  La  pureté 
de  l'âme  est  bien  distinguée  de  la  chas- 
teté corporelle  ;  il  y  a  d'admirables  pa- 
ges sur  la  douceur,  l'amitié,  la  joie  du 
solitaire,  dont  le  cœur  est  une  fête  per- 
pétuelle, le  travail  des  mains.  L'homme 
occupé,  y  est-il  dit,  n'est  tenté  que  par 
un  diable;  l'oisif  a  tout  l'enfer  ameuté 
contre  lui.  Et  plus  loin  :  Le  novice  doit 
éviter  avec  un  soin  égal  les  femmes  et  les 
évêques,  parce  que  les  charmes  des  pre- 
mières, les  honneurs  que  distribuent  les 
seconds  le  détournent  également  de  la 
solitude. 

En  420,  Cassien  composa  un  nouvel 
ouvrage  ;  à  la  prière  de  quelques  évêques 
gaulois,  il  écrivit  les  conférences  (Colla- 
tiones)  qu'il  avait  eues  avec  les  solitaires 
d'Egypte.  Les  dix  premières  sont  dédiées 
à  Léonce, évêque  deFréjus.et  à  Hellade, 
alors  abbé,  depuis  évêque.  Les  sept  sui- 
vantes sont  adressées  à  Honorât  et  à  Eu- 
cher  de  Lérins.  Voici  un  passage  de  la 
préface  :  <  Tandis  que  beaucoup  de 
saints  marchant  sur  vos  traces,  mes 
bien-aimés  frères,  peuvent  à  peine  sui- 
vre de  loin  votre  vertu  qui  brille  comme 
un  fanal  dans  le  monde,  vous  êtes  telle- 
ment enflammés  d'amour  pour  ces  ana- 
chorètes, près  desquels  nous  avons  ap- 
pris les  élémens  de  la  vie  cénobitique, 
que  l'un  de  vous,  à  la  tête  d'une  vaste 
communauté  de  frères,  veut  les  exciter 
et  les  instruire  par  leurs  paroles;  l'autre, 
afin  de  les  entendre  lui-même,  brûle  du 

4 


G4 


désir  de  gagner  l'Egypte,  et,  laissant  la 
torpeur  de  la  froide  Gaule  ,  de  s'envoler 
vers  cette  terre  que  le  soleil  de  justice 
inonde  de  feux  et  couvre  de  fruits.  Ainsi 
l'amitié  m'ordonne,  quelque  incapable 
que  je  sois  d'écrire  ,  de  répondre  par  ces 
lignes  aux  désirs  et  aux  efforts  de  tous 
deux(l)...  »  Les  sept  dernièresconférences 
sont  dédiées  aux  religieux  des  îles  d'Hyè- 
res  :  Ad  fratres  in  insulis  Stœchadibus 
degentes. 

Ces  discussions  morales  entre  vieil- 
lards et  jeunes  gens  au  milieu  des  sables, 
ces  causeries  aimables  et  douces  au  sein 
du  désert,  ont  quelque  cbose  d'étrange, 
de  sublime,  d'austère  et  d'attachant  à  la 
fois,  comme  les  lieux  mômes  qui  en 
étaient  le  théâtre.  Ainsi  que  des  malelots 
assis  sur  la  rive ,  ces  vétérans  de  la  vie 
aiment  à  se  rappeler  la  haute  mer  et  les 
tourmentes,  pour  en  signaler  les  périls 
aux  jeunes  marins  qui  les  écoulent ,  avi- 
des et  altérés  de  ces  récits  de  luttes  et 
d'orages;  on  sent  en  ces  homcnes  l'oubli 
complet  du  monde  ,  dont  les  séparent  de 
vastes  plaines  et  l'unique  pensée  du  ciel, 
qui  seule  étend  sur  eux  sa  tente  sacrée; 
ce  sont  les  conversations  de  l'Académie, 
les  entretiens  de  ïusculum,  ou  mieux, 
Jésus  au  milieu  de  ses  fidèles,  le  disciple 
et  le  maître  dans  les  épanchemens  inti- 
mes de  y  Imitation.  Ordinairement  les 
conférences  ont  lieu  sous  un  palmier;  la 
nuit  met  fin  au  récit  ;  mais  les  jeunes 
hommes  ne  peuvent  dormir,  tant  les  pa- 
roles du  soli'aire  les  préoccupent,  et  le 
matin,  à  peine  le  jour  a-t-ilparu,  que 
déjà  ils  sont  venus  pour  écouter  la  suite 
du  discours  de  la  veille  (2).  «  A  la  neu- 
vième heure,  dit  saint  Jérôme,  on  s'as- 
semble, on  chante  des  psaumes,  on  lit 
l'Ecriture  sainte;  et,  les  prières  termi- 
nées, tous  s'asseoient  en  rond.  Celui  que 
l'on  nomme  père  se  place  au  milieu;  il 
parle,  et  un  tel  silence  s'établit  que  per- 
sonne n'ose  ni  regarder  son  voisin  ni 
tousser.  Les  éloges  de  l'orateur,  ce  sont 
les  larmes  qu'il  fait  répandre.  Lorsqu'il 
décrit  la  béatitude  future  et  le  royaume 
du  Christ ,  vous  verriez  tous  ces  hommes 
respirant  à  peine,  les  yeux  mouillés  de 
pleurs  et  levés  au  ciel ,  se  dire  :  Qui  me 

(i)  Lib.  X,  cap.  xill. 
(2)  Collât,  quarla. 


PRÉDICATION  DU  CHRISTIANISME 

donnera  des  ailes  comme  à  la  colombe 


pour  m'envoler  et  me  reposer  (1)  !  » 

Les  abbayes  de  Saint-Victor  et  de  Lé- 
rins  prirent  une  large  part  au  mouve- 
ment intellectuel  et  scientifique  du  cin- 
quième siècle.  Les  principales  questions 
qui  occupèrent  à  cette  époque  la  société 
gallo-chrétienne  furent  les  erreurs  de 
Vigilance  sur  des  points  de  culte  et  de 
discipline  plutôt  que  de  doctrine,  la  dis- 
cussion sur  la  nature  de  l'âme  entre 
Fauste  et  Mamert  Claudien,  et  surtout 
le  pélagianisme,  c'est-à-dire  les  rapports 
du  libre  arbitre  et  de  la  grâce  ,  de  la  li- 
berté de  l'homme  avec  la  puissance  di- 
vine. Morgan,  plus  connu  sous  le  nom 
de  Pelage  (2),  moine  du  pays  de  Galles, 
ne  put  concilier  dans  son  esprit  ardent 
et  impétueux  les  deux  forces  qui  se  con- 
trebalancent dans  la  destinée  humaine, 
d'une  part  l'activité  morale  de  l'homme  , 
de  l'autre  l'influence  de  Dieu  sur  cette 
activité  même.  C'était  là  une  question 
qui  ne  se  rattachait  pas  seulement  à  un 
dogme ,  à  une  religion  ,  mais  à  tout  prin- 
cipe de  philosophie  ,  à  toute  théologie 
possible,  à  toute  discussion  morale,  et 
nous  la  sentons  s'agiter  chaque  jour  au- 
dedans  de  nous,  dans  ces  luttes  que  Job 
appelait  si  bien  la  milice  de  la  vie  hu- 
maine. Pelage  exagéra  la  liberté  de  l'hom- 
me, la  posant  comme  principe  de  toute 
moralité,  sans  tenir  aucun  compte  des 
incertitudes  et  des  misères  de  notre 
volonté.  Saint  Augustin,  qui  a  si  élo- 
quemment  dépeint  dans  ses  Confessions 
les  combats  de  son  âme  contre  son  âme, 
de  sa  volonté  contre  sa  volonté,  réfuta 
Pelage  et  releva  l'élément  religieux,  com- 
plètement oublié  par  ses  adversaires.  Les 
conciles  prononcèrent  en  sa  faveur;  on 
sait  que  ces  doctrines  furent  de  nouveau 
débattues  au  siècle  de  Luther,  qui  anni- 
hila la  liberté  de  l'homme  au  profit  de 
la  grâce,  et  dans  les  querelles  des  jansé- 
nistes. 

Le  pélagianisme  condamné  se  trans- 
forma en  une  mitigation  qui  prit  le  nom 
de  semi-pélagianisme.  t  Dans  le  midi  de 

(l)  Epist.  xxii  ad  Ettstoch. 

('.£)  Morgan,  en  celtique,  pelage,  en  grec,  signi- 
fient tous  deux  né  sur  le  bord  de  la  mer.  Il  paraît 
qu'il  changea  son  nom,  comme  Erasme,  Melanchton, 
et  d'autres  savans  du  seizième  siècle. 


DANS  LES 

la  C.aule,  au  sein  «les  monastères  de  Lé- 
rins  et  de  Sa inl- \  ictor,  alors  le  refuge 
des  hardiesses  de  la  pensée ,  il  paruL 
à  quelques  hommes,  entre  autres  au 
moine  Cassien  ,  que  le  tort  de  Pelage 
avait  été  d'être  trop  exclusif  et  de  ne  pas 
tenir  assez  de  compte  de  tous  les  fa  ils  rela- 
tifs à  la  liberté"  humaine  et  à  son  rapport 
avec  la  puissance  divine.  L'insuffisance 
de  la  volonté  humaine,  par  exemple,  la 
nécessité  d'un  secours  extérieur,  les  ré- 
volutions morales  qui  s'opèrent  dans 
l'Ame  et  ne  sont  pas  son  ouvrage,  étaient 
des  faits  réels,  imporlans,  et  qu'il  ne 
fallait  ni  contester  ni  seulement  négli- 
ger. Cassien  les  admit  hautement,  plei- 
nement, rendant  ainsi  à  la  doctrine  du 
libre  arbitre  quelque  chose  de  ce  carac- 
tère religieux  que  Péhge  et  Célestius 
avaient  tant  affaibli.  Mais,  en  même 
temps,  il  contesta  plus  ou  moins  ouver- 
tement plusieurs  des  idées  de  saint  Au- 
gustin... Il  accorda  plus  d'efficacité  aux 
mérites  de  l'homme  môme ,  et  soutint 
que  son  amélioraion  morale  était  en 
partie  l'œuvre  de  sa  propre  volonté,  qui 
attirait  sur  lui  le  secours  divin  et  pro- 
duisait ,  par  un  enchaînement  naturel , 
bien  que  souvent  inaperçu,  les  change- 
mens  intérieurs  auxquels  se  faisait  re- 
connaître le  progrès  de  la  sanctifica- 
tion (1).  t  Cette  doctrine,  qui  semblait 
concilier  les  deux  points  extrêmes,  fut 
admise  avec  ardeur  dans  le  midi  de  la 
Gaule,  et  le  déchaînement  contre  les 
écrits  de  saint  Augustin  devint  universel. 
Deux  laïques  seuls,  Hilaire  et  Prosper 
d'Aquitaine  ,  défendirent  le  docteur 
d'Hippone;  mais,  pressés  par  le  nombre 
et  la  supériorité  de  leurs  adversaires, 
ils  demandèrent  des  secours  à  saint  Au- 
gustin. «  Nous  ne  sommes  pas,  dirent- 
ils,  en  état  de  résister  à  ceux  qui  tien- 
nent ces  opinions,  parce  que  le  mérite 
de  leur  vie  et  leurs  dignités  ecclésiasti- 
ques leur  donnent  un  grand  ascendant.  i> 
L'évêque  africain  leur  adressa  les  livres 
de  la  Prédestination  et  du  Don  de  la 
Persévérance.  Le  premier  se  termine 
ainsi  :  <  Que  ceux  qui  lisent  ce  livre  re- 
mercient le  Seigneur,  s'ils  retendent  ■ 
s'ils  ne  l'entendent  pas,  qu'ils  prient  ce- 
lui qui  est  la  source  de  la  science  de  vou- 

(i)  Guizot,  Hitt,  moderne,  U*  leçon. 


GAULES.  gg 

loir  bien  être  leur  maître  intérieur.  Que 
ceux  qui  croient  que  je  me  trompe  exa- 
minent avec  soin  ce  que  je  dis,  de  peur 
qu'ils  ne  se  trompent  eux-mêmes.  Pour 
moi,  quand  ceux  qui  lisent  mes  ouvra- 
ges m'instruisent  et  me  corrigent,  je  le 
regarde  comme  une  grAce  de  Dieu,  et 
j'attends  cette  faveur  de  ceux  qui  sont, 
distingués  par  leur  science  dans  l'Egli- 
se (1).  •  Prosper  d'Aquitaine  écrivit  sur 
la  grAce  son  poème  contre  les  ingrats- , 
«  l'un  des  plus  heureux  essais  de  poésie 
philosophique  qui  aient  été  tentés  dans 
le  sein  du  Christianisme  (2).  »  Livré  à 
lui  même,  après  la  mort  de  saint  Au- 
gustin, il  implora,  ainsi  qu'Hilaire,  le 
secours  du  pape  Célestin  ,  qui  écrivit 
aux  évêques  des  Gaules  pour  les  enga- 
ger à  calmer  ces  querelles  indiscrètes  et 
trop  curieuses  (3).  Le  semi-pélagianisme 
alla  dés  lors  toujours  en  déclinant. 

Le  cloître  de  Lérins  avait  brillamment 
débuté  dans  le  monde;  c'est  qu'il  était  une 
vraie  pépinière  de  saints,  d'évêques,  de 
docteurs,  de  politiques  même,  qui  dé- 
ployèrent leur  courage  en  face  des  barba- 
res. Honorât,  son  fondateur,  fut ,  en  426 
arraché  à  sa  douce  solitude  ,  pour  être 
élevé  sur  le  siège  de  Trophime  à  Arles. 
Après  deux  ans  d'épiscopat,  remarqua- 
ble surtout  par  son  immense  charité  ,  il 
mourut ,  désignant  pour  son  successeur 
Hilaire,  son  disciple,  comme  lui  du 
pays  des  Leuquois,  et  qu'il  avait  entraîné 
bien  jeune  loin  du  monde  dans  sa  chère 
retraite  de  Lérins.  Celui-ci  nous  a  laissé 
une  oraison  funèbre  de  son  prédéces- 
seur; il  mourut  en  449,  et  fut,  comme 
Honorât,  enseveli  dans  cette  église  en 
ruine,  qui  termine  les  Champs-Elysées 
d'Arles.  On  y  voit  encore  son  tombeau , 
sur  lequel  les  chrétiens  ont  gravé  une 
croix,  une  urne,  deux  colombes  et  un 
cœur,  symboles  de  la  charité  du  prélat, 
avec  ces  mots  :  Sacrosanctœ  legis  An- 
listes,  Hilarius  hic  t/uiescit.  Les  archéo- 
logues quand  même  lui  reprochent  avec 
assez  d'aigreur  d'avoir,  à  la  tête  de  son 
peuple,  détruit  le  théAtre  d'Arles,  comme 
si  quelques  marbres,  quelques  colonna- 
des debout  valaient  le  triomphe  du  spi- 

(1)  Ç.  xvu  ,  ap.  I.ongueval. 

(2)  Guizot ,  loc.  cit.,  V  leçon. 

(.".)  Ap.  Sir»io<ul.,çt)w\  <i,il). 3  l,  J ,  p,  US. 


S6 

ritualisme  chrétien  sur  le  voluptueux 
sensualisme  que  respirait  alors  chaque 
degré  de  la  scène.  Car  il  faut  bien  re- 
marquer que  les  chrétiens  ne  poursui- 
vaient pas  dans  les  théâtres  les  chefs- 
d'œuvre  de  la  Grèce  et  de  Rome ,  mais 
les  saletés,  les  infamies  qui  les  avaient 
remplacés  à  cette  époque,  et  dont  on 
peut  voir  la  peinture  dans  ïertullien , 
dans  Salvien  et  dans  le  dix-huitième 
sermon  de  l'évêque  d'Hippone.  Cassien 
publia  encore  vers  430,  à  la  prière  de 
Léon,  alors  archidiacre,  depuis  évèque 
de  Rome  ,  un  traité  sur  Y  Incarnation 
contre  Nestorius,  qui  niait  la  nature  di- 
vine de  Jésus-Christ.  Il  y  fait  en  passant 
l'éloge  de  saint  Hilaire  de  Poitiers,  ro- 
cher inébranlable  au  milieu  des  persécu- 
tions ,  et  de  saint  Chrysostome  dont  il 
avait  gardé  un  tendre  souvenir  (1). 

Lérins  était  une  aimable  famille 
d'hommes  éclairés  et  vertueux,  et  com- 
me le  rendez-vous  de  tous  ceux  qui  du 
nord  au  midi  de  la  Gaule  sauvaient  du 
naufrage  quelques  débris  de  science,  de 
poésie  ,  quelque  fraîcheur  d'imagination 
et  de  sentimens.  A  côté  d'Honorat  et 
d'Hilaire,  on  voyait  Eucher,  homme  du 
monde,  riche,  heureux  et  puissant,  qui 
vint  oublier  toutes  ses  dignités  dans  le 
cloître,  avec  ses  deux  fils  Salone  et  Vé- 
ran.  11  y  écrivit  quelques  traités  de  mo- 
rale et  beaucoup  de  lettres  qui  rappel- 
lent Sénèque.  Son  style  est  poli ,  agréa- 
ble et  pur,  parfois  recherché ,  métapho- 
rique ,  hérissé  de  concetti.  Honorât  lui 
ayant  écrit  sur  des  tablettes,  il  lui  ré- 
pond :  i  Tu  as  rendu  son  miel  à  la  cire.  » 

(l)  De  Incarn.,  cap.  vu. 


DÉFENSE  DE  DIVERS  POINTS 


En  434,  Eucher  fut  fait  évêque  de  Lyon. 
Salvien  ,  autre  moine  de  Lérins,  était 
originaire  de  Trêves  et  fut  après  quel- 
ques années  de  séjour  dans  la  solitude 
prêtre  à  Marseille.  Il  faudrait  encore  ci- 
ter Maxime,  qui  s'enfuit  dans  un  bois 
pendant  trois  jours  ,  lorsqu'on  voulut 
l'élever  à  l'évêché  de  Fréjus,  et  qui, 
nommé  une  seconde  fois  à  Riez  ,  se  sauva 
encore  sur  la  mer  où  on  eut  beaucoup  de 
peine  à  le  retrouver;  Vincent,  auteur 
d'un  mémoire  sur  les  nouveautés  des 
hérétiques,  œuvre  modeste,  pieuse  et 
pleine  de  charité;  Césaire  ,  qui  devint 
évêque  d'Arles,  et  écrivit  de  nombreuses 
homélies. 

Mais  notre  tâche  est  terminée  :  nous 
voulions  marquer  l'origine  ,  la  labo- 
rieuse enfance  de  la  société  chré- 
tienne et  de  la  société  monastique  dans 
les  Gaules;  aujourd'hui  que  les  voilà 
toutes  deux  arrivées  à  une  robuste  jeu- 
nesse .  nous  devons  nous  arrêter.  Aussi 
bien,  maître  du  terrain  qu'il  a  conquis 
avec  tant  d'efforts ,  le  Christianisme  n'a 
pas  à  se  reposer  :  de  nouveaux  hôtes  sont 
venus  s'établir  sur  la  terre  des  Gaules. 
Après  avoir  transformé  l'élément  gallo- 
romain,  il  faut  maintenant  s'attaquer  à 
l'élément  barbare.  Ses  nouveaux  efforts 
et  ses  conquêtes  nouvelles  feront  peut- 
être  l'objet  de  quelques  articles  suivans. 
Nos  yeux  peuvent  entrevoir  dès  aujour- 
d'hui saint  Rémi  de  Reims,  saint  Loup 
de  Troyes,  saint  Germain  d'Auxerre,  et 
entre  eux  la  vierge  de  Nanterre ,  prélude 
de  cette  autre  vierge  de  Domremy,  qui 
fut  une  seconde  patrone  de  la  France. 
Edouard  de  Bazelaire. 


DÉFENSE  DE  DIVERS  POINTS  DE  LA  VIE  DE  BONIFACE  VIII  (4). 


II  a  été  long-temps  à  la  mode  parmi 
les  écrivains  protestans,  et  malheureu- 
sement aussi  quelquefois  parmi  les  ca- 
tholiques eux-mêmes,  d'attaquer,   dans 

(1)  Tirée  des  Annales  des  Sciences  religieuses, 
Toi.  xi ,  n°  32 ,  septembre  et  octobre  1840.  Cette 
dissertation  a  été  lue  par  Mgr  Nicolas  Wiscman , 
alors  recteur  du  Collège  anglais  à  Rome ,  aujour- 


leurs  écrits,  ceux  d'entre  les  souverains 
pontifes  qui,  fermes  et  intrépides  dé- 
fenseurs des  droits  du  Saint-Siège,  em- 
ployèrent constamment  leur  énergie  à 

d'hui  coadjuteur  de  Mgr  Walsh ,  évêque  du  district 
du  Milieu ,  à  une  séance  de  V Académie  de  la  Reli- 
gion catholique ,  le  4  juin  1840,  et  traduite  de  l'ita- 
lien à  Home  en  juin  1841, 


DE  LA  VIE  DE  BOINIFACE  VI11. 


57 


briser  l'orgueil,  l'injustice  et  l'oppres- 
sion de  ses  adversaires.  On  les  a  accusés 
des  crimes  les  plus  noirs;  on  leur  a 
attribué  les  desseins  les  plus  bonteux  : 
les  faits  principaux  de  leur  vie  privée  ou 
de  leur  règne  ont  été  malicieusement 
défigurés.  Leurs  plus  grandes  qualités 
elles-mêmes  ont  été  contestées,  ou  sont 
devenues,  dans  ce  système  de  calom- 
nies, l'objet  de  la  plus  amère  censure. 
Leur  fermeté  invincible  s'est  appelée 
obstination  ,  leur  sévérité  nécessitée  par 
les  circonstances ,  leur  constance  à  sou- 
tenir de  justes  droits,  ont  pris  le  nom 
d'arrogance  et  d'ambition.  Mais  la  divine 
Providence  a  suscité,  de  nos  jours ,  les 
uns  après  les  autres,  plusieurs  défen- 
seurs vaillans  et  zélés  de  ces  souverains 
pontifes;  et  si,  d'un  côté,  nous  avons 
quelques  reproches  à  nous  adresser  pour 
avoir  laissé  en  partie  cette  noble  tâche 
à  des  étrangers,  à  des  hommes  d'une  re- 
ligion différente;  d'un  autre  côté,  nous 
pouvons,  dans  ce  fait  même,  puiser  une 
assurance  nouvelle  dans  nos  discussions 
avec  les  protestans  qui  auraient  pu 
mettre  en  doute  ce  qui  eût  été  avancé 
par  des  écrivains  catholiques. 

Toutefois,  si  Grégoire  VII  a  trouvé 
un  courageux  défenseur  dans  Voigt,  In- 
nocent III  dans  Hurter,  et  Silvestre  II 
dans  Hock,  il  y  a  un  souverain  pontife 
des  siècles  catholiques  qui  n'a  encore 
trouvé  parmi  les  auteurs  modernes  au- 
cun champion  qui  ait  pris  en  main  sa 
défense,  et  dont  la  mémoire  semble 
abandonnée  aux  calomnies  qui  l'assailli- 
rent de  son  vivant  et  l'ont  poursuivi 
avec  une  rage  infatigable  depuis  sa  mort 
jusqu'à  nous.  Cet  homme  est  Boniface 
VIII,  dont  le  pontificat  termina  le  trei- 
zième siècle  et  commença  le  quator- 
zième siècle  avec  le  premier  jubilé.  Son 
règne  commença  sous  les  plus  glorieux 
auspices  et  se  termina  au  milieu  des  ca- 
lamités. Il  consacra  à  l'accomplissement 
des  plus  nobles  projets  toute  la  force 
d'un  génie  orné  par  de  profondes  études 
littéraires  et  mûri  par  une  longue  expé- 
rience des  affaires  ecclésiastiques  les 
plus  délicates.  Dans  le  cours  de  sa  car- 
rière il  montra  d'éclatantes  qualités  ,  et 
comme  excuse  de  ses  défauts ,  il  put  al- 
léguer la  rudesse  de  son  siècle,  le  ca- 
ractère violent  et  sans  foi  de  la  plupart 


de  ceux  avec  lesquels  il  eut  a  traiter, 
toutes  choses  qui  réagissant  sur  cet  es- 
prit naturellement  juste  et  inflexible,  le 
portèrent  à  des  sentimens  si  sévères, 
à  des  actes  si  rigoureux  que  toutes  les 
fois  qu'on  les  juge  avec  nos  idées  mo- 
dernes ils  peuvent  paraître  excessifs,  et 
quelquefois  même  impossibles  à  justi- 
fier. Pour  moi,  quand  j'examine  la  vie  et 
le  caractère  de  ce  grand  pape,  après 
avoir  soigneusement  cherché  tous  les 
passages  des  historiens  qui  lui  ont  été  le 
plus  hostiles,  je  reste  convaincu  que 
c'est  là  le  seul  point  sur  lequel  il  soit 
possible  de  fonder  une  accusation  qui  ait 
une  apparence  de  vérité;  et  encore  les 
circonstances  que  je  viens  de  rappeler, 
si  elles  ne  la  détruisent  entièrement ,  lui 
font  au  moins  perdre  une  grande  partie 
de  sa  gravité. 

Les  accusations  fausses  et  injurieuses 
contre  ce  pontife  commencèrent  pen- 
dant sa  vie  ,  et  depuis  elles  ont  été,  jus- 
qu'à nos  jours,  répétées  par  les  histo- 
riens de  chaque  siècle.  Je  ne  parle  pas 
ici  de  ces  infâmes  libelles  composés  en 
France  par  Guillaume  de  Nogaret ,  son 
ennemi  mortel  ,  et  par  d'autres  qui 
avaient  senti  le  poids  de  sa  sévérité. 
Mais,  malheureusement,  il  en  est  d'autres 
que  l'esprit  de  parti  politique  a  mis  en 
hostilité  avec  l'autorité  ecclésiastique 
toutes  les  fois  qu'elle  s'est  trouvée  en 
contestation  avec  la  puissance  civile  et 
qui  ont  aidé  à  inventer  ou  à  propager 
des  opinions  fausses  ou  exagérées  sur  ses 
actions  et  son  caractère.  Au  nombre  de 
ces  hommes,  on  regrette  véritablement 
de  trouver  l'illustre  auteur  de  la  Divine 
Comédie ,  dont  les  sentimens  et  les  pa- 
roles ,  quelque  crédit  qu'ils  semblent  de- 
voir emprunter  à  sa  renommée  et  à  la 
beauté  de  ses  vers ,  doivent  être  attribués 
en  grande  partie  à  l'ardeur  passionnée 
avec  laquelle  il  avait  embrassé  l'opinion 
gibeline.  Dans  le  vingt-septième  chant 
de  son  Enfer ,  il  converse  avec  Guido 
de  Montefeltro  ,  guerrier  fameux,  qui 
avant  sa  mort  s'était  fait  religieux  de 
saint  François  ,  et  qui  attribue  sa  damna- 
lion  éternelle  au  pape ,  parce  que  celui- 
ci  l'avait  amené  à  lui  conseiller  d'em- 
ployer la  fourberie  pour  prendre  Pales- 
tine. 


58 


DÉFENSE  DE  DIVERS  POINTS 


Beaucoup  de  promesses,  peu  de  souci  d'y  manquer, 
Te  fera  triompher  sur  ton  siège  pontifical. 

Le  poète  par  la  bouche  de  Guido  se  ré- 
pand librement  en  injures  contre  le  pon- 
tife ;  mêlant  aux  paroles  injurieuses  des 
prédictions  plus  outrageantes  encore, 
il  l'appelle  le  Prince  des  nouveaux  Pha- 
risiens (1),  le  grand  prêtre  auquel 
puisse  arriver  malheur  (2).  Non  content 
de  cela ,  il  déclare  dans  son  Paradis 
que  Boniface  n'est  point  pape  légitime, 
que  le  siège  laissé  vacant  par  Célestin  V 
n'est  point  encore  occupé.  C'est  pour- 
quoi il  fait  dire  à  saint  Pierre  : 

Celui  qui  usurpe  sur  la  terre  ma  place, 
Ma  place  ,  ma  place  qui  est  encore  vacante, 
Aux  yeux  du  Fils  de  Dieu  ; 

et  il  lui  fait  appeler  Boniface  «  Homme 
de  sang  et  de  crimes.  » 

Est-il  besoin  de  rappeler  les  historiens 
protestans  comme  les  Cenluriateurs  ou 
Mosheim ,  ou  bien  encore  ceux  qui  ont 
écrit  l'histoire  profane  ,  tels  que  Gibbon, 
Hallam  et  Sismondi.  Tous  semblent  dis- 
puter entre  eux  à  qui  répétera  le  plus 
de  faussetés  sur  le  chef  suprême  de 
l'Église  catholique,  et  se  copient  les  uns 
les  autres,  sans  se  donner  la  peine  de  vé- 
rifier les  assertions  ou  de  peser  les  juge- 
mens  de  ceux  qui  ont  écrit  avant  eux. 

Mon  intention  dans  cet  article  est  de 
mettre  en  évidence  quelques  exemples 
de  cette  négligence  coupable  et  de  cet 
oubli  des  premiers  devoirs  d'un  histo- 
rien. Ce  que  je  dirai  n'aura  pas  d'autre 
but  que  de  donner  une  idée  de  ce  qu'on 
pourrait  faire  sur  cette  matière.  C'est 
pourquoi  je  ne  ferai  que  toucher  légè- 
rement quelques  points  de  la  vie  de 
ce  pape,  évitant  soigneusement  toute 
discussion  approfondie  sur  les  grands 
actes  politiques  qui  eurent  lieu  durant 
son  règne. 

D'abord,  la  manière  dont  Boniface 
arriva  au  pontificat  est  pour  les  histo- 
riens une  matière  d'amères  censures. 
Tous  commencent  par  admettre  comme 
une  chose  certaine  qu'afin  de  se  faire 
faire  place,  il  amena  Célestin  Y  à  abdi- 
quer, et  qu'il  employa  pour  cela  les 
moyens  les   plus  vils.   Voici  comment 

(1)  Vers  83. 

(2)  Vers  «8. 


Mosheim  raconte  ce  fait.  <  Il  advint  de 
«  là  que  plusieurs  cardinaux,  et  parti- 
t  culièrement  Benoît  Gaëtani  lui  conseil- 
<t  lèrent  d'abdiquer  la  papauté  qu'il  avait 
t  acceptée  avec  tant  de  répugnance  ;  et 
«  ils  eurent  la  satisfaction  de  voir  leur 
i  conseil  suivi  avec  la  plus  grande  doci- 
«  lité  (1).  »  Sismondi  va  plus  loin  et 
ajoute  foi  à  tous  les  contes  des  ennemis 
les  plus  déclarés  du  pape.  Il  dit  de  lui 
(alors  cardinal  Gaëtani)  :  i  II  avait  su  à  la 
«  fois  flatter  les  cardinaux  qui  le  regar- 
«  daient  comme  le  soutien  des  privilèges 
«  de  leur  collège  ,  et  dominer  l'esprit  de 
«  Célestin  qui  ne   faisait  rien  que  par 

<  son  conseil,  et  peut-être  ne  commit 

<  tant  de  fautes  que  parce  que  son  per- 
t  fide  conseiller  voulait  le  rendre  odieux 
«  et  ridicule  (2).  »  Après  avoir  affirmé 
que  le  cardinal  Benoît  offrit  ses  services 
à  Charles,  à  condition  que  celui-ci  lui 
ferait  avoir  la  papauté,  il  ajoute  :  <  Puis 
«  il  employa  tous  ses  soins  à  persuader 
«  à  Célestin  de  renoncer  à  une  dignité 
«  qui  n'était  pas  faite  pour  lui.  »  Répé- 
tant une  fable  ridicule,  il  l'accuse  d'avoir, 
à  l'aide  d'un  porte-voix,  imité  une  voix 
venant  du  ciel,  afin  de  persuader  à  Cé- 
lestin ce  qu'il  voulait  lui  faire  faire,  et  il 
finit  ainsi:  «  Outre  cette  fourberie,  il 
«  avait  encore  mille  moyens  de  détermi- 

<  ner  les  résolutions  de  cet  homme  sini- 
«  pie  et  timide  dont  il  avait  alarmé  la 
«  conscience.  » 

Tout  ce  récit  est  faux,  et  les  monumens 
historiques  que  ces  auteurs  ont  eu  ou 
auraient  dû  avoir  devant  les  yeux,  suffi- 
raient pour  leur  en  donner  la  preuve.  Il 
y  a  ici  deux  questions  à  examiner. 

1°  Le  cardinal  Benoît  usa-t-il  de  quel- 
que artifice  condamnable  pour  amener 
le  pape  Célestin  à  abdiquer? 

2°  S'il  n'usa  que  de  moyens  légitimes, 
est-il  blâmable  en  cela  ? 

A  la  première  question  je  réponds  que 
non  seulement  il  n'employa  aucun  arti- 
fice honteux  ou  condamnable,  mais  en- 
core qu'il  ne  fut  ni  l'auteur  ni  l'instiga- 
teur de  cette  abdication.  Si  elle  fut  le 
résultat  de  quelque  conseil,  il  vint  du 
collège  des  cardinaux  tout  entier,  et 
non  de  Benoît  en  particulier.  Les  écri- 

(1)  Hisl.  Ecclés.,  t.  II,  p.  56. 

(2)  Mil.  rép.  ital.,  2»  édit.,  t.  IV,  p.  78. 


DE  LA  ME  DE  BONIFACE  VUE 


59 


vains  les  plus  accrédités  de  cette  époque 
le  mettent  seulement  au  même  rang  que 
les  autres.  Barthélemi  de  Eucques  (1) 
dit:    <  D.  Benoit  avec  quelques   autres 

<  cardinaux  persuada  au  pape  de  se  dé- 
i  mettre  de  ses  fonctions,  parce  que, 
«  malgré  la  sainteté  de  sa  vie  et  ses  bons 
«  exemples,  il  donnait  souvent  gain  de 

<  cause  à  ses  adversaires  par  la  manière 
i  dont  il  dispensait  les  grâces  de  l'É- 
«  glise,  et  dont  il  gouvernait.  »  Mais  le 
cardinal  Stefanerio,  dans  son  poème  sur 
V Abdication  de  Célestin,  dit  en  propres 
paroles  que  le  cardinal  Gaëtani  ayant 
été  mandé  par  le  pape,  alin  de  le  con- 
seiller ,  chercha  à  le  détourner  de  sa  ré- 
solution, et  voici  comment  il  le  fait  par- 
ler : 

«Saint  Père,  qu'est-il  besoin  de  tout 
«  cela?  pourquoi  ces  inquiétudes?  Gar- 
t  dez-vous  de  troubler  votre  repos  par 
f  de  telles  pensées  (2)!  » 

Egidius  Colonna,  disciple  de  saint 
Thomas,  et  écrivain  contemporain, 
dans  son  livre  de  la  Renonciation  du 
Pape,  dit  expressément  :  «  On  peut  prou- 
«  ver  par  le  témoignage  de  plusieurs  per- 
i  sonnes  vivantes  que  D.  Boniface  VIII, 
t  alors  cardinal,  persuada  à  D.  Célestin 
«  de  ne  point  abdiquer,  parce  qu'il  sùf- 
«  lisait  au  coilége  des  cardinaux  de  pou- 

<  voir  invoquer  a  l'appui  de  ses  déci- 
«  sions  le  nom  de  Sa  Sainteté  (3).  » 

De  ces  témoignages  il  résulte  évidem- 
ment que  le  cardinal  Benoit  ne  fut  pas 
le  principal  instigateur  de  la  renoncia- 
tion de  Célestin  ,  et  dès  lors  qu'il  ne 
peut  pas  l'avoir  provoquéepar  d'indignes 
artifices.  Mais  ceci  est  encore  mieux  con- 
firmé par  l'auteur  anonyme  de  la  vie  de 
Célestin  conservée  dans  les  Archives  se- 
crètes du  Vatican  (4)  et  qui  a  pour  titre  : 
«  Ecrit  sur  toute  sa  vie  par  un  homme 
i  qui  lui  était  dévoué,  i  On  y  lit  le  fait 
suivant  : 

«  A  l'approche  du  carême  de  la  Saint- 
«  Martin,  ce  saint  Pontife  résolut  de  de- 
«  meurer  seul  et  de  se  livrer  entièrement 

<  à  l'oraison  :  il  s'était  fait  faire  dans 
«  sa  chambre  une  cellule  en  bois  et  il 

(1)  Ap.  Rainahl.,aA  an.  1294. 

(8)  Ap.  Itub.  Bonif.  VIII,  Romœ  ,  IGST,  p.  262. 

(3)  Ibid. 

(i)  Cad.  ai  m..  VU  ,  capsula  l  ,  u"  1. 


«  commença  à  y  demeurer  seul  comme  il 
«  avait  coutume  de  le  faire  auparavant. 

<  Ainsi  livré  à  la  solitude,  ses  idées  se 

<  portèrent  vers  le  fardeau  dont  il  était 
«  chargé  et  les  moyens  qu'il  aurait  pour 
«  s'en  débarrasser,  sans  mettre  son  âme 
t  en  péril.  Au  milieu  de  ces  pensées  qui 

<  le  travaillaient,  il  appela  à  son  aide  le 
«  cardinal  Benoit,  homme  très  babile  et 
«  très  estimé,  qui  dès  qu'il  eut  appris  de 

<  la  bouche  du  pape  de  quoi  il  s'agissait, 
?  en  éprouva  une  grande  joie ,  lui  ré- 
c  pondit  qu'il  était  tout-à-fait  libre  d'exé- 
c  cuter  son  dessein  :  il  lui  cita  l'exemple 
«  de  quelques  pontifes  qui  avaient  ab- 
«  dîqué  saint  Clément  cité  par  Célestin 
i  dans  sa  bulle  ).  Dès  que  Célestin  eut  vu 
î  par  là  qu'il  pouvait  renoncer  à  la 
«  papauté,  il  s'affermit  tellement  dans  ce 
i  dessein  que  personne  ensuite  ne  put 
«  l'en  détourner,  t 

Tel  est  le  témoignage  rendu  par  un 
disciple  profondément  dévoué  à  Céles- 
tin ,  dont  tout  l'écrit  prouve  une  con- 
naissance parfaite  des  actions  de  ce 
pape,  et  qui  enfin  parle  constamment  de 
Boniface  en  termes  fort  acerbes.  Il  ajoute 
que  le  bruit  de  l'intention  de  Célestin 
s'étant  répandu  au  loin  ,  le  clergé  de  ISa- 
ples  avec  l'archevêque  en  tête  se  rendit  à 
Castel-Wuovo  où  le  pape  résidait  alors, 
pour  le  prier  de  renoncer  à  son  pro- 
jet (I).  Barthélemi  de  Lucques  ,  que  nous 
avons  cité  plus  haut,  dit  avoir  été  pré- 
sent à  cette  procession.  îsotre  auteur 
continue  :  «  Le  pape  ayant  écouté  ces  re- 
«  présentations  et  voyant  la  grande  af- 
«  fection  de  ceux  qui  se  trouvaient  pré- 

<  sens,  différa  l'exécution  de  son  des- 
«  sein,  mais  n'y  renonça  point,  malgré 
t  les  larmes,  les  cris  et  les  supplications 
t  qu'on  lui  adressait.  Afin  de  n'être  plus 
c  tourmenté,  il  cessa  d'en  parler  pendant 
i  une  huitaine  de  jours,  de  sorte  que 
i  l'on  croyait  qu'il  se  repentait  de  l'avoir 

<  formé.  Mais  au  bout  de  ce  temps,  il 
«  fit  venir  près  de  lui  le  cardinal  Benoit 
i  dont  nous  avons  déjà  parlé  ,  se  fit  clon- 
«  ner  par  lui  les  inslructions  nécessaires 
c  et  même  le  modèle  de  l'acte  d'abdica- 
i  tion.  t  Quelle  différence  de  cette  nar- 
ration avec  celle  de  Sismondi.  Ici  on 
ne  fait  point  mention  de  l'influence  du 

(1)  Ap.  liainald. 


60 


DÉFENSE  DE  DIVERS  POINTS 


cardinal  Gaëtani  sur  l'esprit  de  Célestin , 
ni  d'artifices  coupables  qu'il  aurait  em- 
ployés pour  le  contraindre  à  se  retirer, 
et  cependant  cette  narration  est  d'un 
homme  auquel  il  est  manifeste  que  Boni- 
face  ne  plaisait  nullement. 

Mais  il  y  a  dans  le  récit  de  Sismondi 
une  ou  deux  circonstances  qui  montrent 
trop  clairement  son  peu  de  sincérité  et 
sa  mauvaise  foi.  Il  dit  que  le  cardinal 
Benoît  offrit  ses  services  à  Charles,  roi 
de  Naples,  à  condition  que  celui-ci  lui 
procurerait  la   papauté.  Or ,  comment 
accorder  ceci  avec  ce  que  le  même  Sis- 
mondi affirme  en  un  autre  endroit,  d'a- 
bord que  Benoît  et  Charles  étaient  alors 
ennemis  déclarés  (t),  et  en  second  lieu 
que  Charles  et  le  roi  de  Hongrie  avaient 
acquis  la  plus  grande  influence  sur  l'es- 
prit de  Célestin  (2)  ?  Est-il  donc  croyable 
que  ce  même  Benoît,  que  Sismondi  nous 
représente  comme  un  homme  dont  rien 
ne  pouvait  faire  plier  l'orgueil  et  l'arro- 
gance ,  eût  voulu  s'abaisser  jusqu'à  de- 
mander une  faveur  à  son  ennemi?  Ou 
bien  n'est-il  pas  encore  moins  croyable 
qu'un  homme  si  prudent,  ou,  comme  di- 
sent ses  ennemis,  si  méfiant,  eût  l'idée 
d'avoir  recours  à  un  ennemi  pour  l'aider 
à  se  faire  faire  place  en  renversant  de  son 
siège  un  homme  dont  il  gouvernait  en- 
tièrement l'esprit  et  de  l'amitié  duquel  il 
était  assuré?  Mais  cette  contradiction  de- 
vient plus  choquante  encore,  quand  on 
sait  que  les  offres  de  services  faites  par 
Boniface  à  Charles  sont  placées  par  Jean 
Villani,  seul  auteur  qui  en  fasse  mention, 
après  son  avènement  ou  pontificat;  alors 
ces  offres  étaient  tout-à-fait  convenables 
et  devenaient  un  acte  plein  de  noblesse 
et  de  mansuétude  envers  un  ancien  ad- 
versaire. Mais  cette  manière  de  voir  pou- 
vait plaire  à  Sismondi ,  et  voilà  pourquoi 
il  ne  se  fait  aucun  scrupule  en  admettant 
les  négociations  mentionnées  par  Vil- 
lani ,  de  les  transporter ,  par  une  suppo- 
sition tout-à-fait  arbitraire  de  sa  part, 
au  temps  où  Célestin  vivait  encore;  ce 
qui  était,  en  effet,  le  meilleur  moyen  de 
remplir   le   plan   qu'il  s'était  tracé  de 
ternir  la  réputation  de  Boniface.  De  pa- 
reilles  infidélités,   tout-à-fait  indignes 

(1)  Bip.  ital.,  p.  78. 

(2)  lbid.,  p.  76. 


d'un  historien,  suffisent  assurément  pour 
ôter  tout  crédit  à  ce  qu'il  peut  dire  en- 
core de  ce  pape.  Et  à  ce  propos,  je  veux 
citer  un  autre  exemple  de  l'usage  qu'il 
fait  des  documens  qu'il  extrait  des  au- 
tres auteurs. 

Comme  preuve  de  l'arrogance  de  Bo- 
niface, il  raconte  pompeusement  (1)  la 
trop  fameuse  histoire  de  Porchesto  Spi- 
nola,  archevêque  de  Gênes.  Se  trouvant 
le  mercredi  des  cendres  en  présence  du 
pontife  pour  recevoir  les  cendres  selon 
la  coutume ,  on  dit  que  Boniface  lui  jeta 
les  cendres  dans  les  yeux,  en  disant: 
«  Souviens- toi  que  tu  es  gibelin,  et  qu'a- 
vec tes  gibelins  tu  seras  réduit  en  pous- 
sière. »  Sismondi  cite  à  l'appui  de  ce  fait 
Muratori  (2),  mais  il  ne  dit  pas  que  Mu- 
ratori ,  en  parlant  accidentellement  de 
ce  fait,  le  traite  de  fabuleux  (3).  Telle  est 
la  bonne  foi  d'hommes  qui,  de  nos  jours, 
sont  regardés  comme  de  grands  histo- 
riens. Ils  citent  à  l'appui  des  faits  le  té- 
moignage de  gens  qui  n'y  croient  pas. 
Sismondi  pensait  sans  doute  que  le  nom 
de  Muratori  donnerait  à  cette  fable  plus 
d'autorité  que  le  nom  des  anciens  calom- 
niateurs de  Boniface  ,  qui  l'avaient  les 
premiers  inventée. 

En  second  lieu,  si  le  cardinal  Gaëtani 
conseilla  à  saint  Pierre  Célestin  d'abdi- 
quer, est-ce  une  preuve  d'ambition,  ou 
bien  encore  de  l'emploi  d'artifices  con- 
damnables? Il  est  certain  que  le  saint 
pontife ,  élevé  à  cette  haute  dignité  con- 
tre sa  volonté  et  son  attente,  se  sentit 
dès  le  commencement  incapable  de  rem- 
plir tous  les  devoirs  de  sa  position.  Mos- 
heim  nous  dit  que  i  l'austérité  de  ses 
<l  mœurs  ,  qui  était  un  reproche  tacite 
«  pour  la  corruption  de  la  cour  romaine , 
<  et  spécialement  pour  le  luxe  des  car- 
«  dinaux,  le  rendait  souverainement  dés- 
i  agréable  à  un  clergé  dégénéré  et  adonné 
«  à  la  licence,  et  cette  malveillance  s'ac- 
«  crut  tellement  par  la  direction  impri- 

(1)  Je  doute  que  Sismondi  eût  consenti  à  appeler 
le  rit  de  ce  jour  «  une  cérémonie  louchante ,  dans 
laquelle  l'Église  rappelle  aux  plus  orgueilleux  leur 
origine  et  leur  fin  »  en  toute  autre  occasion  que 
celle-ci,  où  il  voulait  faire  ressortir  avec  exagéra- 
tion l'orgueil  de  Boniface. 

(2)  Prœf.  in  Chron.,  Jacobi  de  Voragine,  ix  vol. 
Rer.  Ital.  Script. 

(3)  Yerum  boc  fabulant  sapit.  Murât.,  p.  151. 


DE  LA  VIE  DE 

<  mée  à  son  administration  (qui  témoi- 
i  gnait  qu'il  avait  plus  à  cœur  la  réforme 
i  et  la  pureté  de  l'Eglise,  que  l'accroisse- 
«  ment  des  richesses  cléricales  et  l'ex- 
«  tension  de  sa  propre  autorité),  qu'il 
i  était  regardé  presque  universellement 
«  comme  indigne  du  pontificat.  >  Voilà 
ce  qu'il  en  dit. 

Certes,  il  est  singulier  d'entendre  un 
historien  protestant  parler  avec  autant 
d'éloges  d'un  souverain  pontife  ;  mais,  ce 
qui  l'est  bien  plus  encore  et  qu'on  ne 
saurait  trop  blâmer  ,  c'est  qu'il  sacrifie  à 
la  fois  la  vérité  historique  et  ses  propres 
opinions  pour  satisfaire  sa  haine  contre 
un  autre  pape.  Car  tous  les  historiens 
du  temps  (1)  s'accordent  à  dire  que  la 
simplicité  du  saint  ermite  fut  souvent 
exploitée  par  ses  subordonnés.  Il  ordon- 
nait sans  cesse  les  choses  les  plus  contra- 
dictoires, donnait  le  môme  bénéfice  à 
cinq  ou  six  personnes  différentes,  et  ac- 
cordait les  indulgences  d'une  main  si  li- 
bérale qu'il  menaçait  la  discipline  de 
l'Eglise.  Un  protestant  comme  Mosheim, 
qui  voulait  justifier  ce  qu'on  a  fausse- 
ment appelé  la  Réforme  de  Luther,  ré- 
forme qui  avait  pris  pour  prétexte  l'abus 
des  indulgences,  pouvait-il ,  sans  donner 
un  démenti  à  tous  ses  principes,  appeler 
cette  facilité  à  les  accorder  c  avoir  à 
cœur  la  réforme  et  la  pureté  de  l'E- 
glise? >  Aussi  une  des  premières  choses 
que  fit  Boniface  fut  précisément  de  ré- 
voquer un  grand  nombre  de  ces  indul- 
gences, particulièrement  une  très  éten- 
due accordée  par  Célestin  à  l'église  de 
Sainte -Marie- de -Collimadio,  près  d'A- 
quila ,  et  de  suspendre  toutes  les  autres 
jusqu'à  ce  qu'elles  eussent  été  exami- 
nées (2). 

Sismondi  tient  encore  moins  à  ce  qu'il 
a  avancé ,  ou  du  moins  est  encore  plus  en 
contradiction  avec  lui-même.  Nous  l'a- 
vons entendu  dire ,  et  cela  sans  le  moin- 
dre fondement ,  que  si  Célestin  fit  si 
pauvre  figure  sur  le  trône  papal ,  ce  fut 
probablement  grâce  aux  conseils  perfides 
du  cardinal  Benoît  ;  cela  ne  l'empêche 
pas  d'admettre  que  Célestin  était  tout-à- 
fait  incapable  d'occuper  ce  poste.  «  Bien- 

(i)  V.  Raynaldus  ubi  mp.  Sismondi ,  p.  77. 
(2)  Reg.  Bonif.  VIII  in  archiv.  Val.,  ep.  73  et 
120. 


BONIFACE  VIII.  61 

tôt  Célestin  donna  des  preuves  plus  écla- 
tantes de  son  incapacité  pour  gouverner 
l'Eglise  (1).  »  Au  nombre  des  preuves 
qu'il  en  donne,  il  cite  celte  habitude  de 
se  renfermer  pour  faire  quatre  carêmes 
par  an,  dans  la  cellule  qu'il  avait  fait 
bâtir  dans  son  palais.  Puisque  la  conduite 
de  ce  saint  homme  était  de  nature  à  alar- 
mer toute  l'Eglise ,  on  ne  doit  pas  blâmer 
Boniface,  s'il  est  vrai  qu'appelé  à  donner 
un  conseil  au  timide  et  humble  pontife , 
il  l'ait  engagé  à  abdiquer  :  ce  qui  était  la 
chose  la  plus  heureuse  pour  l'Eglise  et 
pour  la  tranquillité  de  son  esprit.  Aussi 
les  meilleurs  amis  de  Célestin,  loin  de 
croire  son  abdication  inconvenante  et 
arrachée  à  sa  faiblesse ,  regardèrent 
comme  une  preuve  qu'elle  était  approu- 
vée du  ciel,  les  miracles  qu'il  opéra  dans 
la  suite.  C'est  dans  ce  sens  qu'en  parle 
son  biographe  inédit,  que  nous  avons 
cité  plus  haut.  Il  dit,  en  outre,  que  Céles- 
tin prédit  au  cardinal  Gaëtani  et  à  un  au- 
tre cardinal  quel  serait  son  successeur. 

<  Après  cela  (2),  les  cardinaux  s'assem- 
i  blèrent  pour  élire  un  autre  pape  ;  et  ce 
i  saint  homme   prédit  celui  qui  serait 

<  nommé ,  et  l'affirma  plus  particulière- 
«  ment  à  D.  Thomas,  qu'il  avait  lui-même 
«  fait  cardinal ,  et  à  D.  Benoît,  qui  fut  élu 
i  pape.  Le  pape  étant  élu  (et  c'était  pré- 
i  cisément  celui  qu'il  avait  annoncé) ,  le 
«  saint  homme  alla  aussitôt  le  trouver  et 
«  lui  baisa  les  pieds.  » 

En  voilà  assez  pour  montrer  combien 
les  historiens  modernes  ont  peint  sous 
de  fausses  couleurs  ce  bel  avènement  de 
Boniface  au  siège  pontifical.  Peut-on , 
après  cela  ,  s'étonner  qu'ils  l'aient  pour- 
suivi de  leurs  calomnies  jusqu'à  sa  tombe? 
Pour  montrer  qu'ils  étaient  d'avance  dé- 
terminés à  le  trouver  coupable,  je  rap- 
porterai encore  une  ou  deux  circon- 
stances. 

Un  écrivain  modernecite  comme  preuve 
de  son  arrogance  et  de  son  ambition  que 
quand  il  fit  son  entrée  à  Rome  (3)  après 
son  élévation,  il  avait  deux  rois  qui 
marchaient  à  ses  côtés  en  guise  d'esta- 
liers.  Or,  nous  savons  que  Célestin  V,  son 
prédécesseur,  dont  ces  mêmes  historiens 

(i)  Page  77. 

(2)  Folio  41. 

(3)  Ree's,  Encycl.,  art.  Boniface  VIH. 


62 


DÉFENSE  DE  DIVERS  POINTS 


exaltent  en  toute  occasion  la  mansué- 
tude et  l'humilité  ,  afin  d'établir  un  con- 
traste plus  frappant  entre  Boniface  et 
lui ,  nous  savons  ,  dis-je  ,  que  Célestin  V 
résolut  d'entrer  à  Aquilée  à  cheval  sur  un 
âne  ,  et  voulut  le  faire  en  dépit  des  ef- 
forts de  ses  cardinaux  pour  l'en  dissua- 
der. Or,  les  rois  de  Naples  et  de  Hongrie, 
c'est-à-dire  les  deux  mêmes  rois ,  mar- 
chaient à  ses  côtés  précisément  de  la 
même  manière  qu'à  ceux  de  Boniface.  Si 
donc,  dans  un  cas,  ce  ne  fut  point  un 
signe  d'arrogance  et  d'ambition,  pour- 
quoi le  serait-ce  dans  l'autre  ?  Le  fait  est 
que,  dans  ces  deux  occasions,  l'acte 
d'humilité  de  ces  princes  prenait  sa 
source  dans  la  religieuse  vénération 
qu'on  avait  dans  ce  siècle  pour  le  vicaire 
de  Jésus-Christ,  vénération  si  profonde 
que  les  plus  grands  princes  tenaient  à 
honneur  de  montrer  tout  le  respect  qu'ils 
lui  portaient. 

Quelques  historiens  l'accusent,  en  ou- 
tre ,  d'avoir,  en  cette  occasion  et  en  plu- 
sieurs autres  ,  porté  une  couronne  com- 
me s'il  eût  été  empereur.  Hallam,  rap- 
portant la  fable  qui  l'accuse  d'avoir,  à 
l'occasion  du  Jubilé ,  porté  les  habits  im- 
périaux ,  ajoute  par  précaution  :  «  Si  l'on 
peut  ajouter  foi  au  récit  de  certains  his- 
toriens (1).  »  Il  avoue  dans  une  note  qu'il 
n'a  trouvé  ce  fait  mentionné  dans  aucun 
historien  de  poids,  et  cependant  il  paraît 
tout-à-fait  porté  à  le  croire  vrai,  parce 
que  «  cela  était  dans  le  caractère  de  Boni- 
face.  »  Telle  est  trop  souvent  l'histoire 
moderne.  Avec  des  faits  non  authentiques 
tels,  par  exemple ,  que  celui  ci ,  et  que  la 
fable  de  Spinola  ,  on  fait  hardiment  le 
portrait  d'un  personnage  historique.  Pour 
y  ajouter  foi ,  on  n'a  pas  besoin  du  té- 
moignage de  bons  auteurs;  il  suffit  qu'ils 
s'accordent  avec  l'idée  qu'on  s'est  faite 
du  caractère  du  personnage.  Du  reste, 
nous  allons  voir  combien  en  cette  circon- 
stance l'erreur  peut  procéder  de  l'igno- 
rance. 

Par  la  couronne  que  porta  Boniface, 
les  auteurs  de  ce  temps  ont  entendu  l'in- 
signe ordinaire  de  la  dignité  papale, 
c'est-à-dire  la  tiare,  que  les  monumens 
qui  nous  restent  de  Boniface  (2)  nous  re- 

(1)  L'Europe  au  moyen  âge,  5e  édition,  t.  II, 
p.  Z2.1. 

(2)  Son  portrait  au  palais  de  Latran. 


présentent  comme  entourée  alors  d'une 
seule  couronne.  Ceci  paraîtra  plus  clai- 
rement par  un  passage  tiré  de  l'apologie 
présentée  par  son  neveu  au  concile  de 
Vienne,  et  destinée  à  le  justifier  des  ac- 
cusations portées  contre  lui  par  les  Co- 
lonne. Il  dit  que  les  Colonne  vinrent  en 
présence  de  Boniface,  «  assis  en  ce  mo- 
«  ment  sur  son  trône  (1) ,  et  ayant  en  tôle 
«  la  couronne  qu'à  l'exception  du  seul 
«  vrai  et  légitime  pontife  ,  nul  n'a  jamais 
«  portée  et  ne  doit  jamais  porter.  »  Je 
passe  sous  silence  les  accusations  élevées 
contre  Boniface  relativement  à  la  ma- 
nière dont  il  agit  avec  son  prédécesseur, 
après  que  celui-ci  eut  abdiqué;  car,  bien 
qu'elles  pussent  me  fournir  une  occasion 
de  réfuter  pleinement  bien  des  choses 
écrites  contre  lui,  j'ai  hâte  d'aborder  un 
point  beaucoup  plus  important.  J'arrive 
donc  à  ce  qu'on  regarde  comme  la  plus 
grande  tache  pour  sa  réputation  :  je  veux 
parler  de  sa  conduite  envers  les  Colonne 
à  Palestrine. 

Sisœondi,  comme  à  son  ordinaire,  at- 
ténue les  torts  de  cette  puissante  famille, 
et  attribue  l'hostilité  qui  régnait  entre 
eux  et  le  pape  à  ce  qu'ils  avaient  d'abord 
contrarié  son  élection ,  puis  avaient 
été  induits  par  tromperie  à  voter  pour 
lui  (2).  Mosheim  parle  de  la  même  ma- 
nière de  la  «  déclaration  de  guerre  qu'il 
«  fit  contre  l'illustre  famille  des  Co- 
«  lonne ,  qui  contestait  son  droit  au  pon- 
«  tificat.  »  Or,  la  vérité  est  que,  dans  le 
principe,  la  famille  des  Colonne  fut  un 
des  plus  fermes  soutiens  du  pape,  et  que 
deux  cardinaux  de  cette  famille,  l'oncle 
et  le  neveu ,  lui  donnèrent  leur  voix  dans 
le  conclave  (3).  Dans  le  cours  de  la  se- 
conde année  de  son  pontifical,  je  trouve 
dans  son  registre  une  grâce  accordée  à 
un  membre  de  cette  famille  (4).  Mais 
dans  toutes  les  relations  modernes  qui 
trailent  des  démêlés  du  pape  avec  la  fa- 
mille Colonne,  il  y  a  toujours  une  erreur 
fondamentale  :  c'est  qu'on  représente 
cette  querelle  comme  une  affaire  de  ja- 
lousie et  d'inimitié  du  pape  contre  toute 

(1)  Petrini ,  Memorie  Prenesl,,  p.  ï5'2. 

(2)  Page  151. 

(5)  S.  Ant.  Pet.,  14S. 

(4)  Jacques ,  clerc  romain ,  fils  de  noble  Pierre 
Colonne,  reçoit  une  dispense  pour  un  défaut  do 
naissance. 


DE  LA  VIE  DE  BONIFACE  VIII. 


<J3 


cette  famille,  tandis  qu'au  contraire  elle 
eut  en  grande  partie  pour  cause  la  tyran- 
nie exercée  par  le  cardinal  Jacques  et 
ses  partisans  envers  ses  propres  frères, 
Matthieu,  Odon  et  Landolphe,  qui  eu- 
rent recours  à  la  protection  du  pape  (1) 
pour  être  réintégrés  dans  leurs  droits  de 
famille  et  leurs  possessions.  Ce   ne  fut 
donc  point  un  sentiment  de  haine  pour 
les  Colonne  qui  poussa  Boniface  aux  ré- 
solutions extrêmes  qu'il  prit,  puisque  la 
famille  elle-même  étaitpartagée  entre  lui 
et  le  cardinal.  Le  débat  ne  vint,  en  ou- 
tre ,  d'aucune  opposition  pendant  le  con- 
clave, mais  par  suite  de  circonstances 
où  Boniface   était    tout-à-fait  dans  son 
droit  et  les  Colonne  tout-à-fait  dans  leur 
tort.  Le  cardinal  et  tous  ceux  de   son 
parti  étaient  connus  pour  être  affection- 
nés à  la  maison  d'Aragon,  devenue  alors 
l'ennemie  du  pape  depuis  qu'elle  s'était 
injustement  emparée  de  la  Sicile.  Comme 
gage  de  la  fidélité  des  Colonne ,  Boniface 
demanda  qu'une  garnison,  composée  de 
soldats  à  lui,  fût  reçue  dans  leur  forte- 
resse de  Palestrine;  c'était  un  droit  que 
tout  seigneur  avait  coutume  de  réclamer 
dans  le  cas  où  il  avait  des  doutes  sur  la 
fidélité  de  ses  vassaux.  Maintenant  peut- 
on  douter  que  les  Colonne  (2)  ne  tinssent 
Palestrine  à  titre  de  iief  du  Saint-Siège? 
En  même  temps,  Boniface  demanda  ré- 
paration et  satisfaction  pour  les  injus- 
tices   faites  aux  trois   frères  que  nous 
avons   nommés.   Mais  les  Colonne,   au 
lieu  d'accorder  ces  dédommagemens  et 
de  donner  à  leur  souverain  des  gages  de 
leur  fidélité,  ou  du  moins  d'entrer  en 
pourparlers  avec  lui,  aimèrent  mieux  re- 
courir à  un  moyen  tout-à-fait  déraison- 
nable, celui  de  mettre  en  doute  la  vali- 
dité de  son  élection  et  de  ses  droits  au 
pontificat.  Alors  Boniface,  le  4  mai  1297, 
fit  venir  Jean  de  Palestrine ,  un  des  clercs 
de  sa  chambre,  et  l'envoya  au  cardinal 
Pierre  Colonne  pour  lui  intimer  l'ordre 
de   comparaître    devant    lui    ce    soir-là 
même,  parce  qu'il  désirait  lui  demander 
s'il  le  reconnaissait  ou   non   pour   son 
pape  (3).  Le  cardinal,  au  lieu  d'obéir, 

(1)  Bon.  bul.  ap.  Rain.  12S2.  Pet.  147. 

(2)  Pet.  Mem.,p.  428. 

(5)  Pierre  du  Puy,  Histoire  particulière  du  grand 
différend ,  Mural,  ap.,  t.  VII ,  p.  ix ,  p.  53. 


s'enfuit  de  Rome  avec  son  oncle,  le  car- 
dinal Jean  et  tout  le  reste  de  sa  famille. 
Le  10  au  matin  ,  se  trouvant  à  Lunghezza 
avec  le  fameux  frère  Jacopone  de  Todi, 
Jean  de  Gallicano  et  d'autres,  ils  firent 
écrire  par  un  notaire  de  Palestrine, 
nommé  Dominique  Léonardi,  un  acte 
dans  lequel  ils  excusaient  leur  refus  d'o- 
béir à  l'appel  du  pape  par  les  craintes 
qu'ils  avaient  conçues.  En  même  temps, 
ils  déclarèrent  ouvertement  que  Boniface 
n'était  point  pape,  parce  que  Célestin 
n'avait  pas  eu  le  droit  d'abdiquer,  et 
qu'en  supposant  même  qu'il  eût  eu  ce 
droit,  sa  renonciation  n'avait  pas  été 
libre  et  volontaire.  Ce  fut  le  premier  pas 
fait  dans  cette  querelle ,  et ,  comme  on  le 
voit,  le  blâme  en  doit  retomber  tout  en- 
tier sur  les  Colonne. 

Mais  pendant  ce  temps  Boniface  n'avait 
pas  manqué  de  témoigner  son  juste  cour- 
roux pour  le  mépris  que  l'on  faisait  de 
son  autorité.  C'est  pourquoi  ce  jour-là 
même  il  convoqua  un  consistoire,  dé- 
clara les  Colonne  contumaces,  rebelles, 
coupables  de  grands  torts  envers  le  reste 
de  leur  famille,  et  les  priva  de  leurs  bé- 
néfices ecclésiastiques  et  de  leurs  cha- 
peaux de  cardinaux.  Certes,  il  ne  viendra 
a  l'idée  de  personne  que,  même  en  met- 
tant de  côté  l'acte  formel  de  rébellion 
commis  par  les  Colonne  le  même  jour,  et 
dont  le  pape  n'avait  peut-être  pas  encore 
connaissance  (quoiqu'on  ait  peine  à 
croire  qu'il  n'ait  rien  su  de  leurs  desseins 
et  de  leurs  préparatifs),  il  ne  viendra, 
dis-je ,  à  l'esprit  de  personne  de  nier  qu'il 
ne  fût  à  la  fois  dans  le  droit  et  dans  le 
devoir  du  pape  de  faire  le  procès  à  des 
ecclésiastiques  qui,  dans  la  ville  même 
de  Rome,  avaient  défié  son  autorité. 

Mais  bientôt  les  Colonne  agrandirent 
la  brèche  au  point  de  la  rendre  presque 
irréparable  :  ils  répandirent  de  tous  cô- 
tés l'acte  plein  de  calomnies  qu'ils  avaient 
publié  contre  le  pape,  et  poussèrent 
l'impudence  jusqu'à  en  faire  attacher  une 
copie  à  l'autel  de  Saint-Pierre  (1).  Voici 
comment  Bernard  Guidi  raconte  la  chose 
dans  sa  Fie  de  Boniface  FUI:  »  L'an  du 
«  Seigneur  1296,  le  pape  Boniface  cora- 
t  mença  à  faire  le  procès  aux  Colonne, 
«  par  suite  et  à  l'occasion  de  son  tréso- 

(I)  Ap.  Mur.,  Rerttm  liai.  S.,  t.  III ,  p.  670. 


64 


DÉFENSE  DE  DIVERS  POINTS 


rier  Etienne,  qui  avait  été  dépouillé (1). 
Alors  les  cardinaux  Jacques  et  Pierre 
Colonne,  oncle  et  neveu,  voyant  le 
pape  irrité  contre  eux,  firent  contre 
lui  un  libelle  qui  fit  beaucoup  de  bruit 
et  qu'ils  répandirent  de  tous  côtés,  af- 
firmant dans  ledit  libelle  que  ce  n'était 
point  lui  qui  était  pape,  mais  seule- 
ment Célestin.  Cités  pour  cela  à  com- 
«  paraître  devant  le  pape  Boniface,  ils 
«  ne  le  firent  point,  et  furent  déclarés 
«  contumaces,  i  La  relation  d'Amalrico 
est  presque  la  même  (2);  seulement,  il 
parle  en  termes  plus  formels  encore  de  la 
publication  du  libelle  :  «  Us  l'envoyèrent 
«  de  divers  côtés  et  le  firent  publier  (3).» 
En  effet,  ils  envoyèrent  ce  libelle  ou  un 
autre  à  l'Université  de  Paris. 

Or,  Sismondi  passe  sous  silence  toutes 
ces  insultes  et  ces  actes  de  rébellion  de 
la  part  des  Colonne;  il  raconte  simple- 
ment que  le  pape  fulmina  des  excommu- 
nications contre  eux  à  cause  de  leur 
liaison  intime  avec  le  roi  de  Sicile  (c'est- 
à-dire  le  roi  d'Aragon) ,  et  que  par  repré- 
sailles ils  nièrent  son  droit  au  pontificat. 
Or,  leur  déclaration  fut  souscrite  à 
Lunghezza  le  10  mai ,  tandis  que  la  bulle 
de  Boniface  Ad  succidendas ,  rapportée 
en  abrégé  dans  le  vie  livre  des  Décré- 
tâtes, porte  la  date  du  23  de  ce  mois,  et 
par  conséquent  était  postérieure  au  mo- 
ment où  ils  avaient  affiché  leur  déclara- 
tion au  grand  autel  de  Saint-Pierre. 
L'acte  de  Boniface  ne  fut  donc  pas  une 
provocation,  mais  la  réponse  à  la  provo- 
cation qu'on  lui  avait  faite;  il  fut  l'effet 
et  non  la  cause  de  la  conduite  des  Co- 
lonne ;  et  certainement  Boniface  ne  pou- 
vait (sans  renier  son  droit  et  renoncer  à 
son  autorité)  moins  faire  que  de  déclarer 
schismatiques  ceux  qui  lui  refusaient 
d'être  le  véritable  pape.  Maintenant  pou- 
vait-il laisser  les  choses  en  cet  état?  Il 
était  leur  souverain  temporel  et  spiri- 
tuel, et  ils  avaient  secoué  comme  un 
poids  insupportable  toute  sujétion  tem- 
porelle et  spirituelle;  ils  s'étaient  forti- 
fiés à  Palestrine,  et  avaient  continué  à 
insulter  à   son  pouvoir.  Pouvait-il  faire 


(i)  Boniface  ne  parle  de  cet  acte  de  violence  dans 
aucune  de  ses  bulles  ;  on  peut  donc  en  douter. 
(2)  Âp.  eumd.,  t.  III ,  p.  Il  ,  436. 
(5)  Pet.  116. 


autre  chose  que  de  les  réduire  à  l'obéis- 
sance par  la  force  des  armes?  La  guerre 
contre  Palestrine  était  pleinement  justi- 
fiée, et  même  la  situation  des  choses  la 
rendait  nécessaire.  Mais  voici  un  fait  qui 
montre  avec  une  nouvelle  évidence  de 
quel  côté  fut  le  bon  droit  en  cette  cir- 
constance. 

Le  sénat  de  Rome,  désireux  d'empê- 
cher la  guerre  civile,  s'entremit  comme 
médiateur.  Les  Colonne  s'engagèrent  à 
demander  leur  pardon.  Boniface  consen- 
tit à  le  leur  accorder,  à  condition  qu'ils 
se  mettraient  entre  ses  mains,  eux  et 
leurs  places  fortes.  Dans  les  temps  féo- 
daux, cette  condition  était  généralement 
imposée  lorsqu'on  accordait  le  pardon  à 
un  sujet  rebelle.  Mais  au  lieu  d'exécuter 
leur  promesse ,  les  Colonne  reçurent 
dans  leur  ville  François  Crescenzi,  Ni- 
colas Pazzi,  ennemis  mortels  du  pape ,  et 
quelques  envoyés  du  roi  d'Aragon.  Alors 
seulement  le  pape  promulgua  une  croi- 
sade contre  eux ,  comme  schismatiques 
et  ennemis  du  Saint-Siège.  La  guerre, 
comme  on  voit,  fut  manifestement  pro- 
voquée par  les  Colonne,  et  le  blâme  ne 
peut  en  retomber  sur  Boniface;  néan- 
moins, la  manière  dont  elle  se  termina  a 
été  l'occasion  des  plus  graves  accusations 
portées  contre  lui. 

Nous  avons  vu  que  Dante  place  dans 
l'enfer  Guido  de  Montefeltro,  à  cause  de 
la  part  qu'il  y  prit.  En  se  fondant  sur 
l'autorité  des  chants  du  grand  Alighieri, 
sur  le  témoignage  de  Ferruto  Vincen- 
tino ,  le  plus  partial  de  tous  ceux  qui  ont 
écrit  contre  Boniface,  et  d'un  ou  deux 
autres,  on  affirme  que  Boniface  promit 
plein  et  entier  pardon  aux  Colonne,  que 
ceux-ci  devaient  conserver  la  possession 
de  leurs  forteresses,  mais  qu'à  la  vérité 
la  bannière  du  pape  devait  être  arborée 
sur  Palestrine  et  les  autres  forteresses. 
On  ajoute  que  cette  promesse  fut  faite 
i  per  bullas  et  solemnes  personas,  »  c'est- 
à-dire  en  présence  des  magistrats  de 
Rome,  et  qu'ayant  de  cette  manière  ob- 
tenu la  possession  de  la  ville  ,  il  viola  ses 
promesses  et  démantela  la  place.  C'est 
naturellement  dans  ce  sens,  qui  est  le 
plus  défavorable  à  la  réputation  de  Boni- 
face,  que  Sismondi  et  les  auteurs  de 
même  sorte  ont  représenté  cette  circon- 
stance de  sa  vie;  mais  cet  écrivain  a  ou- 


DE  LA  VIE  DE  BONIFACE  VIÏI. 


6â 


blié  de  consulter  les  docunicns  publias 
par  Petrini  en  1795,  documens  qui  dé- 
montrent la  fausseté  de  ce  récit.  Dans  le 
cas  même  où  ils  auraient  laissé  subsister 
quelques  doutes,  ils  auraient  dû  au 
moins  éveiller  l'attention  d'un  historien 
impartial ,  et  être  mis  dans  la  balance 
pour  faire  contrepoids  aux  assertions  des 
ennemis  de  Boniface.  Tous  ceux  qui  se 
sont  occupés  de  l'histoire  ecclésiastique 
savent  qu'au  concile  de  Vienne,  le  pape 
Clément  V  voulant  condescendre  aux  dé- 
sirs de  Philippe-le-Bel ,  de  Guillaume  de 
Nogaret  et  des  Colonne,  permit  qu'on 
intentât  un  procès  à  la  mémoire  de  Bo- 
niface VIII,  dont  la  cause  fut  défendue 
par  son  neveu,  le  cardinal  Gaëtani,et 
par  d'autres.  Or,  une  des  principales  ac- 
cusations des  Colonne  roulait  sur  cette 
prétendue  violation  de  la  foi  donnée.  La 
réponse  du  cardinal  Gaëtani  est  claire  et 
me  paraît  tout-à-fait  satisfaisante.  Elle  a 
été  mise  au  jour  par  Petrini,  qui  la  tira 
des  mémoires  renfermés  dans  les  archives 
secrètes  du  Vatican.  En  voici  les  princi- 
paux points  : 

1°  Le  pape  Boniface  étant  à  Riéti,  les 
deux  cardinaux  s'y  rendirent.  Ils  vinrent 
devant  lui  en  consistoire  public ,  vêtus 
de  noir,  la  corde  au  cou ,  et  prosternés 
devant  lui ,  ils  lui  demandèrent  pardon  , 
l'un  d'eux  s'écriant  :  Peccavi,  Pater,  in 
cœlum  et  coram  te  ;  jani  non  sum  dignus 
vocari  filius  tuus,  et  l'autre  ajoutant  :  A\- 
flixisti  nos  propter  scelera  noslra.  Tout 
cela  montre  qu'il  n'y  eut  ici  ni  traité 
ni  convention  particulière,  mais  qu'ils 
s'étaient  rendus  à  discrétion. 

2°  Avant  que  les  Colonne  sortissent  de 
la  "ville ,  elle  était  au  pouvoir  du  capi- 
taine général  du  pape.  Est-il  probable, 
demande  le  cardinal  Gaëtani,  que  le 
pape  voulût  se  contenter  de  planter  sa 
bannière  sur  les  murs  de  la  ville  dans  un 
moment  où  cette  ville  était  entre  ses 
mains? 

3°  On  n'avait  pu  produire  aucune  let- 
tre ou  bulle  de  Boniface  à  l'appui  des  al- 
légations des  Colonne. 

4°  Il  n'était  point  venu  d'envoyés  de 
Rome  pour  se  rendre  garans  de  l'exécu- 
tion de  ce  prétendu  traité;  car  ceux  que 
les  Colonne  nous  représentent  comme 
tels  avaient  été  amenés  par  eux-mêmes, 
afin  d'intercéder  pour  eux. 


5"  Beaucoup  de  témoins  encore  vivans 
entre  autres  le  prince  deTarenle,  pou- 
vaient attester  qu'il  n'y  avait  eu  aucune 
convention  faite,  mais  que  les  deux  car- 
dinaux avaient  demandé  merci  et  pardon 
comme  coupables  de  grandes  fautes. 

6°  Le  pape  accorda  ce  pardon  et  l'ab- 
solution de  l'excommunication  portée 
contre  eux. 

7°  On  a  toujours  nié  ce  qui  avait  été 
dit,  savoir,  que  le  pontife  avait  cherché 
à  ôter  la  vie  à  Etienne  Colonne;  asser- 
tion, du  reste,  dont  on  ne  fournit  ja- 
mais aucune  preuve. 

Telle  est  donc  l'histoire  de  cet  événe- 
ment, à  propos  duquel  on  a  écrit  tant  de 
choses  injustes  et  calomnieuses.  Que  si 
on  accuse  le  pape  de  dureté  pour  avoir 
ordonné  la  destruction  totale  de  la  ville 
nous  répondrons  que  la  rébellion  répétée 
des  seigneurs  soutenus  par  leurs  vassaux, 
le  caractère  sévère  du  pontife  qui  avait 
été  tant  de  fois  provoqué,  la  coutume  de 
ce  siècle  spécialement  en  temps  de 
guerre,  la  libéralité  que  montra  plus 
tard  le  pape  en  rendant  à  tous  les  nabi- 
tans  leurs  terres  et  possessions,  à  condi- 
tion qu'ils  les  tiendraient  en  fief  de  lui 
directement,  au  lieu  de  les  tenir  des  Co- 
lonne; toutes  ces  raisons,  dis-je,  doivent 
suffire  pour  l'excuser  pleinement. 

Je  n'ai  point  parlé  des  négociations  de 
ce  grand  pontife  avec  les  princes  étran- 
gers ,  l'empereur,  le  roi  de  Sicile ,  et  par- 
ticulièrement le  roi  de  France,  parce 
qu'il  serait  impossible  d'en  parler  con- 
venablement dans  un  article  aussi  court 
que  celui-ci  ;  mais  elles  offrent  un  trait 
caractéristique  qui  semble  avoir  échappé 
à  tous  les  historiens  modernes,  et  qui 
cependant  fait  honneur  à  Boniface  et  dé- 
ment tout  ce  qu'on  a  dit  de  son  carac- 
tère ,  et  principalement  l'accusation  por- 
tée contre  lui  d'avoir  été  un  homme  dif- 
ficultueux  et  d'unie  ambition  démesurée. 
Ce  trait  que  je  veux  signaler,  c'est  que 
chacune  de  ces  négociations  tendait  à 
obtenir  la  paix  et  à  mettre  fin  aux  que- 
relles et  à  l'effusion  du  sang.  Quelque 
fortes  et  énergiques  que  fussent  ses  con- 
victions, quelque  rigidité  qu'il  y  eût  dans 
ses  procédés,  ses  efforts  tendirent  con- 
stamment à  ce  que  les  souverains  remis- 
sent leur  épée  dans  le  fourreau,  à  ce 
qu'ils  respectassent  les  droits  de  voisins 


66 


DÉFENSE  DE  DIVERS  POINTS 


plus  faibles  qu'eux,  et  à  ce  qu'ils  réunis- 
sent toutes  leurs  forces  pour  l'exécution 
du  grand  dessein  qui  était  le  but  de  toute 
ligue  chrétienne  à  cette  époque,  c'est-à- 
dire  la  destruction  de  la  puissance  tou- 
jours croissante  des  Sarrasins.  Si  la 
maxime  des  tyrans  est  de  diviser  pour 
régner,  Boniface  ne  fut  certainement 
point  un  tyran,-  si  le  système  des  ambi- 
tieux pour  s'agrandir  est  de  faire  que 
tout  autour  d'eux  se  consume  dans  de 
perpétuelles  discordes,  on  ne  peut  lui 
reprocher  ni  ambition,  ni  désir  désor- 
donné de  domination.  Aussitôt  après  son 
avènement  au  trône  pontifical,  il  cher- 
cha à  réconcilier  l'empereur  avec  les 
rois  de  France  et  d'Angleterre  (ubi  sup.), 
et  plus  tard  ces  deux  derniers  entre  eux; 
et  Hallam  convient  que  l'accommode- 
ment qu'il  proposa  était  très  juste.  Il  ré- 
concilia les  républiques  rivales  de  Gênes 
et  de  Venise,  qui  se  faisaient  depuis 
long-temps  la  guerre.  Pise,  par  un  mou- 
vement spontané,  mit  tout  le  gouverne- 
ment de  sa  république  sous  sa  direction 
en  lui  payant  un  tribut  annuel,  et  quand 
il  lui  envoya  un  gouverneur,  ce  fut  avec 
l'ordre  de  jurer  qu'il  observerait  ses  lois 
et  qu'il  emploierait  l'argent  qu'il  touche- 
rait à  l'entretien  de  la  milice  nécessaire 
pour  la  défense  de  l'Etat.  Velletri  le 
nomma  podestat;  Florence,  Bologne, 
Orvieto  lui  firent  élever  à  grands  fiais 
des  statues  de  marbre.  Quand  il  fit  la 
guerre,  Florence,  Orvieto,  Matelica  et 
d'autres  pays  lui  envoyèrent  des  troupes, 
et  l'on  raconte  que  les  femmes  elles-mê- 
mes, ne  pouvant  combattre  (1),  recru- 
taient des  soldats  pour  lui.  Il  était  aimé 
des  Romains,  dont  tout  le  désir  était 
qu'il  séjournât  plus  long-temps  au  milieu 
d'eux.  Tous  ces  faits,  dont  la  brièveté  du 
temps  ne  me  permet  pas  de  rapporter  ici 
les  preuves,  montrent  qu'il  fut  pacifique 
et  juste,  et  un  objet  de  respect  pour  les 
hommes  bons  et  vertueux  de  celte  épo- 
que. Personne  ne  peut  douter  de  son  sa- 
voir et  de  son  expérience.  De  plus,  j'ai 
remarqué  que  parmi  ses  ennemis  les  plus 
acharnés,  pas  un  n'osa  blâmer  sa  con- 
duite sous  le  rapport  des  mœurs  :  non 
seulement  ils  ne  lui  reprochent  aucun 
vice,  mais  encore  ils  déclarent  positive- 

(I)  Pelrini,  Mcm, 


ment  qu'il  n'en  avait  pas  d'autre  que 
l'orgueil  et  l'ambition.  J'ajouterai  que, 
malgré  ces  accusations  de  tyrannie  et 
d'ambition  si  souvent  répétées,  il  ne  re- 
fusa pas  une  seule  fois  le  pardon  à  qui  le 
demandait,  et  que  jamais  il  ne  fit  mourir 
un  ennemi  tombé  en  son  pouvoir. 

Je  terminerai  cette  défense  si  incom- 
plète par  quelques  observations  sur  sa 
mort,  racontée  par  Sismondi  (1)  avec  de 
hideux  détails  ,  et  par  d'autres  écrivains 
protestansen  termes  plus  généraux.  Tout 
le  monde  sait  que  Guillaume  de  Nogaret, 
son  implacable  ennemi,  envoyé  par  le 
roi  de  France,  se  réunit  avec  Sciarra-Co- 
lonne  et  ses  partisans.  Ayant  gagné  quel- 
ques habitans  d'Anagni,  ils  le  surprirent 
dans  son  palais,  et  l'y  tinrent  enfermé 
trois  jours,  au  bout  desquels  ils  furent  re- 
poussés; Boniface  se  réfugia  à  Rome  et  y 
mourut  trente  jours  après.  Tout  le  monde 
s'accorde  à  dire  que  quand  la  ville  fut 
prise,  il  se  conduisit  héroïquement  ;  que 
s'étant  vêtu  de  ses  habits  pontificaux,  il 
s'assit  sur  son  trône  (ou,  comme  dit  Sis- 
mondi ,  se  tint  à  genoux  devant  l'autel), 
et  par  la  dignité  de  son  maintien  il  con- 
fondit et  arrêta  tout  court  l'audace  de 
Sciarra-Colonne,  qui  n'osa  point,  comme 
on  l'a  dit  souvent  à  tort,  porter  la  main 
sur  lui.  Et  quand  Nogaret,  s'étant  inso- 
lemment approché  de  lui ,  le  menaça  de 
le  conduire  à  Lyon  et  de  l'y  faire  déposer 
par  un  concile  général,  il  rabattit  son 
arrogance  en  s'écriant  avec  intrépidité  : 

<  Voici  ma  tête,  voici  mon  cou.  Je  suis 
«  disposé  à  tout  souffrir  pour  la  liberté 

<  de  l'Eglise  catholique;  pape,  légitime 
«  vicaire  de  J.-C.  ,  je  me  verrai  patiem- 

<  ment  condamné  et  déposé  par  des  hé- 
î  rétiques  :  je  désire  mourir  pour  la  foi 
t  du  Christ  et  pour  son  Eglise  (2).  »  Il 
parlait  ainsi  parce  que  le  père  de  Nogaret 
avait  été  puni  comme  fauteur  de  l'héré- 
sie des  Albigeois.  Enfin  tout  le  monde 
dans  cette  circonstance  s'accorde  à  louer 
la  conduite  de  Boniface,  et  à  blâmer  celle 
de  ses  ennemis.  Dante  lui-même  fait  dire 
à  Hugues  Capet  : 

Je  vois  dans  Alagna  (Anagni)  entrer  la  fleur  de  lys, 
Et  te  Christ  captif  dans  la  personne  de  son  vicaire. 


(1)  Page  14*. 

(2)  Bo«.,ap,  Rub.,  p.  21S. 


DE  LA  VIE  DE  BONIFACE  VIII. 


07 


Je  le  vois  une  seconde  fois  devenu  un  objet  de  déri- 
sion. 
Je  vois  renouveler  pour  lui  le  vinaigre  et  le  fiel. 
Je  le  vois  enfin  mort  au  milieu  de  larrons  vivans  (1). 

Sismondi  raconte  d'après  Ferreto,  que 
par  suite  de  la  colère  qu'il  avait  ressentie 
en  cette  circonstance,  le  pape,  de  retour 
à  Rome,  tomba  dans  des  accès  de  fré- 
nésie ;  qu'ayant  chassé  de  sa  chambre 
tousses  familiers,  il  s'y  ferma  à  clef  en 
dedans;  qu'après  s'être  frappé  la  tête  con- 
tre le  mur  de  manière  que  ses  cheveux 
blancs  étaient  tout  souillés  de  sang,  dans 
sa  fureur  il  s'étouffa  sous  la  couverture 
de  son  lit.  Fable,  mensonge  d'un  bouta 
l'autre  !  Qu'un  homme  d'un  esprit  lier  et 
élevé  tel  qu'était  certainement  Boniface 
ait  beaucoup  souffert  intérieurement,  en 
se  trouvant  pendant  trois  jours  au  pou- 
voir de  ses  plus  cruels  ennemis  et  en 
butte  aux  outrages  de  quelques  miséra- 
bles; surpris  au  milieu  de  concitoyens 
ingrats,  comblés  de  ses  bienfaits,  qu'il 
ait  beaucoup  souffert,  dis-je.  c'est  ce  don  t 

•  on  ne  saurait  douter.  Et  si  nous  joignons 
à  cela,  qu'il  était  arrivé  à  l'âge  avancé 
de  quatre-vingt-six  ans ,  nous  ne  nous 
étonnerons  point  qu'une  telle  douleur 
l'ait  conduit  au  tombeau.  Mais  s'il  en  fut 

!  ainsi,  un  pareil  événement ,  après  la  con- 
duite héroïque  de  Boniface,  devait  plu- 

;  tôt  inspirer  la  pitié  et  l'indignation  ,  que 
la  joie  et  la  dérision.  D'autres  auteurs 
anciens  attribuent  également  sa  mort  au 
chagrin  qu'il  éprouva  de  sa  captivité,  et 
ils  ajoutent  que  c'était  un  effet  de  son 
grand  cœur.  «  Car  il  avait ,  dit  Guidi,  un 

l   cœur    magnanime,  t   Et    pourquoi  Sis- 

;  mondi  passe-t-il  sous  silence  ce  trait  vrai- 
ment digne  du  vicaire  de  J.-C. ,  raconté 
par  le  cardinal  Stefanésius,  qu'après  sa 
délivrance,  un  de  ses  mortels  ennemis 
ayant  été  pris  et  conduit  devant  lui,  il 
lui  pardonna  à  l'instant  même. 

Il  est  défait,  que  loin  de  mourir  fu- 
rieux, comme  le  dit  Ferreto,  et  après  lui 
Sismondi,  nous  voyons,  d'après  ce  pro- 
cès cité  plus  haut  (2) ,  que  s'étant  mis  au 
lit  en  présence  de  huit  cardinaux  et  d'au- 
tres personnes  de  marque,  il  fit  sa  pro- 
fession de  foi  <  à  la  manière  des  autres 

(1)  I'urg.,x\,  8G. 

(2)  Rub,,  p.  218. 


t  souverains  pontifes.  »  C'est  ce  que  nous 
assure  encore  ce  cardinal  son  contempo- 
rain que  nous  avons  déjà  cité,  et  il  con- 
clut ainsi  : 

Christo  tum  redditur  almus 
Spiritus,  et  divi  nescit  jam  judicis  iram, 
Sed  mitem  placidamque  palris,  ceu  credere  fas  est. 

Mais  que  dire  des  cheveux  souillés  de 
sang,  des  blessures  trouvées  sur  sa  tête, 
ou,  comme  d'autres  le  racontent,  de  ses 
mains  déchirées  de  ses  propres  dents. 
Sismondi  nous  dit  même  qu'on  trouva 
son  bâton  qu'il  avait  rongé  avec  ses 
dents.  Or,  voyez  comme  la  divine  Provi- 
dence a  su  réfuter  toutes  ces  calomnies. 
En  l'an  1605,  sous  le  pontificat  de  Paul  V, 
il  devint  nécessaire  de  démolir,  dans  )a 
basilique  du  Vatican,  la  chapelle  que 
Boniface  avait  de  son  vivant  fait  cons- 
truire pour  sa  sépulture.  Avant  de  le  por- 
ter à  la  sépulture  nouvelle,  qui  lui  était 
destinée  dans  les  souterrains  du  Vatican, 
on  ouvrit  son  cercueil  en  présence  de 
beaucoup  de  prélats  et  de  seigneurs ,  et  il 
fut  dressé  par  le  notaire  Grimaldi  un 
acte  authentique  de  cette  ouverture  avec 
description  la  plus  détaillée  de  tout  ce 
qu'on  avait  retrouvé. Il  y  avait  trois  cents 
ans,  jour  pour  jour,  que  le  pontife  était 
mort.  Son  corps  fut  retrouvé  entier  et 
sans  corruption.  Les  professeurs  et  les 
autres  personnes  présentes  l'examinè- 
rent soigneusement  et  en  firent  une  des- 
cription exacte.  On  y  voyait  les  veines  et 
les  signes  les  plus  légers.  Chacun  sait  que 
la  nature  ne  guérit  ni  ne  cicatrise  les 
blessures,  une  fois  qu'on  est  mort.  Par 
conséquent ,  si  elles  sont  faites  peu  d'ms- 
tans  avant  la  mort,  elles  doivent  rester 
marquées  sur  le  cadavre  ;  et  cependant 
on  n'en  trouva  pas  la  moindre  trace  (3). 
La  peau  de  la  tête  était  très  saine,  les 
mains  parfaites,  «  tellement  qu'elles  rem- 
«  plirent  d'admiration  tous  ceux  qui  les 
«  virent,  »  Mais  ,  dira-t-on,  on  avait  pu 
laver  le  sang  qui  remplissait  ses  cheveux 
de  manièrequ'ilsn'en  fussent  plus  teints. 
Pas  même  cela,  puisque  le  pontife,  au 
lieu  d'avoir  des  cheveux  blancs,  était 
presque  entièrement  chauve. 

Il  est  temps  de  terminer.  Je  le  ferai  en 

(I)  Rub.,  380, 


DU  MOUVEMENT  RELIGIEUX  ACTUEL. 


disant,  contrairement  à  ce  qu'ont  avancé 
beaucoup  d'historiens,  que  ce  pontife 
arriva  à  la  dignité  suprême  en  honnête 


homme,  qu'il  la  soutint  en  pape,  et  qu'il 
la  remit  à  Dieu  en  bon  chrétien. 

W.   WlSEMAN. 


DU  MOUVEMENT  RELIGIEUX  ACTUEL. 


Comme  le  mouvement  religieux  des 
esprits  échappe  à  l'appréciation  du  plus 
grand  nombre,  môme  de  ceux  qui  y  sont 
eux-mêmes  mêlés,  et  qu'il  augmente 
sans  qu'ils  le  sachent;  comme  il  reste 
encore  des  ténacités,  des  yeux  fermés 
par  système,  des  préventions  obstinées, 
des  rancunes  invincibles,  des  habitudes 
d'anathême  enfin  contre  le  siècle ,  diffi- 
ciles à  détruire  ou  même  à  modifier,  il 
imporie  de  constater,  par  une  sorte  de 
statistique  religieuse ,  le  progrès  chré- 
tien, le  progrès  catholique  surtout,  dont 
nos  yeux,  nos  oreilles,  dont  notre  es- 
prit, assidûment,  loyalement  attentifs, 
ont  été  vivement  frappés  cette  année. 

Les  flots  du  monde  qui  roulent  à  tous 
les  vents  savent  peu  ce  qui  se  passe  dans 
les  rades  abritées  ;  et  des  salons  si  agités 
du  Faubourg-Saint-Honoré  et  de  la  Chaus- 
sée-d'Antin  on  sait  mal  le  mouvement 
calme  et  progressif  des  églises  :  c'est  là 
ce  qui  nous  expose  à  ces  banales  décla- 
mations contre  une  époque  trop  peu 
connue  encore ,  et  qu'on  juge  plus  d'a- 
près les  traditions  qui  lui  ont  été  léguées 
que  d'après  ses  propres  actes.  Exami- 
nons cependant  leurs  préventions,  et 
tâchons  d'asseoir  sur  une  exacte  obser- 
vation des  faits  un  jugement  raison- 
nable. 

Où  trouve-t-on  ceux  qui  cherchent 
Dieu?  Là  où  Dieu  réside  ,  n'est-ce  pas? 
dans  nos  églises. 

Or,  que  fait-on  dans  les  églises?  On  y 
enseigne  sévèrement  la  loi  de  Dieu  ;  on 
y  prie  avec  ferveur;  on  suit  avec  exac- 
titude les  pratiques  du  culte  catholique, 
assez  monotones  pour  ceux  qui  ne  sont 
pas  animés  de  son  esprit.  Là ,  plus  de 
chants  mondains,  plus  de  décorations 
théâtrales;  tout  est  pur,  simple  ,  austère 
même;  où  est  donc  l'attrait?  Certes,  ce 
n'est  pas  à  revoir  se  reproduire  tous  les 
jours,  aux  mêmes  heures,  les  mêmes  cé- 


rémonies, à  entendre  les  mêmes  chants, 
à  réciter  les  mêmes  prières,  à  retrouver 
les  mêmes  costumes ,  les  mêmes  évolu- 
tions. Il  n'y  a  pas  de  représentation  mon- 
daine qui  tînt  huit  jours  contre  cette 
éternelle  répétition  des  mêmes  choses, 
qui  en  est,  dans  le  Catholicisme,  à  son 
dix-neuvième  siècle  :  où  est  donc  l'at- 
trait ? 

S'il  n'est  pas  dans  la  partie  matérielle 
du  culte ,  il  faut  qu'il  soit  évidemment 
dans  sa  partie  spirituelle  ,  il  faut  qu'un 
charme  secret,  invincible,  attire  cette 
foule  qui  se  presse  sans  tumulte,  mais 
avec  une  affluence  continue,  dans  les 
vastes  enceintes ,  autour  de  leurs  sanc- 
tuaires, et  s'écoule  comme  un  flot  régu- 
lier et  toujours  pressé  sous  les  arceaux 
des  bas-côtés  de  nos  églises  gothiques , 
respectant,  admirant,  enviant  peut-être 
cette  partie  plus  fervente  qui  s'agenouille, 
phante  et  prie  dans  le  milieu  de  la  nef, 
en  face  de  l'autel  du  sacrifice.  Il  faut 
qu'un  sentiment  indéfinissable  et  qui 
manifeste  un  besoin  du  cœur  pénètre 
dans  toutes  ces  âmes ,  la  plupart  flétries 
par  le  vice,  et  les  pousse,  à  leur  insu, 
vers  le  lieu  saint ,  vers  la  piscine  où  se 
déposent  toutes  les  ordures ,  pour  qu'en 
si  grande  quantité,  avec  un  si  grand 
empressement,  avec  une  persévérance 
si  constante,  toutes  les  classes  de  ci- 
toyens viennent  silencieusement,  res- 
pectueusement, passer  devant  ce  sanc- 
tuaire où  Dieu  se  montre  à  ceux  qui  le 
cherchent ,  et  lui  rendre  par  leur  seule 
présence  et  leur  attitude  réservée  un 
hommage  tout  au  moins  social ,  s'il  n'est 
pas  encore  chrétien. 

Vous  qui  ne  vivez  pas  dans  nos  églises, 
vous  ne  savez  pas  tout  cela ,  et  je  vous 
crois  disposés  à  le  contredire.  Je  vous 
répondrai  seulement  qu'on  ne  peut  con- 
tredire un  fait  sans  l'avoir  vérifié.  Allez- 
y  donc,  comme  le  reste  de  vos  sembla 


DU  MOUVEMENT  RELIGIEUX  ACTUEL. 


blés,  en  curieux,  si  vous  voulez  ;  n'im- 
porte, allez-y  toujours...  Dieu  vous  y 
attend  peut-être,  et  il  vous  y  prendra, 
au  pis  aller,  comme  témoin. 

Je  sais  bien  que  ceux  qui  ne  contestent 
pas  le  fait  en  font  un  objet  de  mode.  — 
La  mode  tourne  à  cela  maintenant ,  dit- 
on;  et  l'on  croit  avoir  tout  expliqué  par 
ces  deux  mots,  tout  expliqué  et  tout  dé- 
truit. La  mode!  mais  qu'est-ce  donc  que 
la  mode?  ]\'est-elle  pas  l'expression, 
sinon  des  mœurs  d'un  peuple,  tout  au 
moins  de  ses  tendances?  La  mode  est 
toujours  subordonnée;  elle  n'est  que  la 
manifestation  d'un  sentiment  ou  d'une 
habitude  ;  ce  n'est  pas  elle  qui  donne  le 
mouvement ,  elle  le  reçoit  et  ne  le  com- 
munique qu'après  l'avoir  reçu.  Au  temps 
de  M.  de  Voltaire,  la  mode  était  à  l'in- 
crédulité, parce  que  le  siècle  était  in- 
crédule; au  .temps  de  Robespierre,  elle 
était  aux  sans-culotides;  sous  le  Direc- 
toire et  même  sous  l'Empire,  les  fêtes 
de  Longchamp  consacraient  la  sainte  se- 
maine plus  que  les  cérémonies  de  Saint- 
Roch.  Qu'on  voie  maintenant  ce  qui  se 
passe  et  que  l'on  compare  ! 

«  Il  n'y  a  plus  que  quelques  garçons 
tailleurs  et  quelques  marchandes  de 
modes  qui  s'obstinent  à  croire  qu'il  y  a 
encore  un  Longchamp,  »  disait  cette 
année  le  feuilleton  du  Temps  consacré  à 
cette  fête  mondaine  naguère  si  solen- 
nelle. 

Qui ,  en  effet,  va  à  Longchamp? 

Qui  dans  les  églises? 

De  la  foule  partout  sans  doute  ;  mais, 
d'un  côté,  quelques  étrangers,  quelques 
parvenus  vaniteux,  quelques  filles  de 
second  ordre,  car  l'Opéra  lui-même 
n'en  veut  plus;  et  puis  de  la  populace, 
cette  populace  que  le  mauvais  exemple 
des  hautes  classes  a  pervertie  durant 
cinquante  années ,  et  que  les  bons  exem- 
ples n'ont  pu  encore  ramener. 

De  l'autre,  au  contraire,  tout  ce  qu'il 
y  a  de  considéré,  de  grand,  d'intelligent, 
de  distingué;  de  la  foule  aussi,  mais  de 
la  foule  non  pas  dorée ,  mais  saine ,  mais 
digne,  mais  calme  dans  son  empresse- 
ment, assurée  dans  ses  démonstrations, 
noble  dans  le  maintien  ;  une  foule  où 
chacun  voudrait  trouver  ses  en  fans ,  sa 
mère  ou  sa  sœur. 

Oui,  des  enfans,  dit-on  encore,  des 

TOMB  III.  H»  67.—  1841, 


femmes  surtout!  voilà  ce  qui  encombre 
vos  temples! 

Des  femmes!  mais,  bon  Dieu,  c'est  à 
peine  si  dans  la  plupart  des  nombreux 
auditoires  qui  se  précipitent  vers  les 
chaires  chrétiennes  on  leur  laisse  une  pe- 
tite place  dans  les  bas-côtés,  une  place- 
bien  obscure,  bien  réduite,  où  quelques 
unes  doivent  à  un  empressement  incroya- 
ble la  faculté  de  se  glisser. 

Avez-vous  suivi  les  Conférences  de 
Notre-Dame,  la  retraite  de  Saint-Roch , 
celle  de  Saint-Eustache?  Qu'avez -vous 
vu  dans  ces  vastes  nefs,  si  ce  n'est  des 
masses  compactes  d'hommes  de  tout 
âge,  et  je  ne  dis  pas  de  toute  condition, 
car  il  y  a  encore  dans  tout  cela  trop  peu 
déplace  pour  le  peuple,  tant  les  hom- 
mes d'une  condition  élevée  ,  qui  ont  le 
loisir  d'arriver  plus  tôt  et  plus  vite,  en- 
vahissent les  abords  de  la  chaire  et  ab- 
sorbent puissamment  la  parole  évangé- 
lique. 

Où  sont  les  femmes  en  tout  cela?  Re- 
léguées aux  extrémités,  à  quelques  pla- 
ces privilégiées  du  banc  d'oeuvre  ,  elles 
viennent  chercher  une  part,  toute  petite 
qu'on  la  leur  a  faite  ,  dans  cette  instruc- 
tion chrétienne  à  laquelle  elles  ont  cer- 
tes autant  de  droit  que  nous,  mais  dont 
elles  ont  en  général  moins  de  besoin. 

Ainsi,  il  ne  faut  pas  oublier  le  rôle 
important,  le  rôle  immense  qui  appar- 
tient aux  femmes  dans  l'œuvre  de  la  ré- 
génération chrétienne.  C'est  dans  les 
chastes  flancs  d'une  femme  que  la  divi- 
nité s'est  humanisée  :  voilà  le  symbole. 
Sans  Marie ,  point  d'incarnation,  point 
de  rédemption,  point  de  Christianisme, 
point  de  civilisation.  Or,  ce  qu'a  fait  Ma- 
rie pour  l'humanité ,  d'autres  femmes 
l'ont  fait  pour  des  peuples,  pour  des  fa- 
milles, pour  des  individus.  C'est  par 
elles  que  le  Christianisme  s'est  répandu, 
après  être  en  quelque  sorte  né  de  l'une 
d'elles.  L'histoire  de  tous  les  temps,  celle 
de  tous  les  jours  est  là  pour  confirmer 
mon  assertion  ;  et  les  dynasties  les  moins 
chrétiennes  ont  elles-mêmes  leur  Clo- 
tilde.  Il  ne  faudrait  point  s'étonner  de 
ce  que  nos  temples  rassembleraient  des 
femmes  en  plus  grand  nombre;  car,  des- 
tinées qu'elles  sont  à  propager  dans  les 
familles  les  enseignemens  et  les  vérités 
chrétiennes,  c'est  dans  l'enseignement 


70 


DU  MOUVEMENT  RELIGIEUX  ACTUEL. 


et  les  pratiques  du  temple  qu'elles  vien- 
nent les  puiser.  Ne  nous  étonnons  donc 
pas  qu'elles  accoureut  en  foule  se  re- 
tremper, se  forlifier  aux  sources  mômes 
de  toute  persuasion  et  de  toute  force ,  et 
admirons  plutôt  en  tout  cela  la  sage  et 
louchante  économie  de  la  Providence, 
qui  nous  fait  porter  ses  lois  par  les  êtres 
qui  ont  le  plus  de  droit  sur  cette  terre 
à  notre  reconnaissance  et  à  nos  affec- 
tions. 

Mais  ce  ne  sont  pas  là  les  seules  objec- 
tions que  l'on  fait  :  il  en  est  d'autres 
auxquelles  il  faut  répondre. 

Oui,  dit-on  ,  nous  en  convenons,  plus 
de  six  mille  jeunes  gens  se  pressent  à 
Notre-Dame,  à  Saint-Roch,  partout  où 
un  prédicateur  en  réputation  se  fait  en- 
tendre; mais,  dans  ce  nombre,  que 
comptez-vous  de  chrétiens  et  surtout  de 
catholiques,  et  combien  en  est-il  enfin 
qui  pratiquent  ce  qu'on  leur  enseigne? 

Combien?  Demandez  au  père  de  Ravi- 
gnan  ,  demandez  aux  prêtres  de  nos  pa- 
roisses si  les  fruits  de  ces  prédications 
ne  sont  pas  abondans;  ou  ,  sans  alier 
chercher  des  informations  à  des  sources 
si  précises,  faites  comme  j'ai  fait,  allez 
voir  par  vous-mêmes.  Avez-vous  entendu, 
à  la  retraite  de  Saint-Roch ,  toutes  ces 
voix  d'homme  se  mêlant  aux  voix  enfan- 
tines et  pieuses,  qui,  durant  les  exer- 
cices, chantaient  des  cantiques  à  la 
Yierge  et  à  l'Esprit-Saint?  C'est  déjà  là 
un  commencement  de  pratique.  Tout 
homme  qui  participe  gravement,  un 
livre  à  la  main,  et  dans  un  maintien 
sympathique,  à  tous  les  exercices  de 
piété  qui  se  font  en  ces  sortes  de  réu- 
nions, a  déjà  vaincu  un  grand  ennemi , 
le  respect  humain;  ses  passions  les  plus 
fongueuses  sont  moins  redoutables  :  il 
les  vaincra  donc  aussi. 

El  ce  qui  a  prouvé  la  vérité  de  ce  que 
j'avance,  c'est  la  communion  générale 
qui  a  suivi  cette  retraite,  communion 
solennelle  où  les  hommes  avaient  leur 
place  au  banquet,  presque  aussi  nom- 
breux que  les  pieuses  habituées  de  l'é- 
glise,  où  deux  mille  catholiques  au 
inoins  ont  reçu  des  mains  de  leur  arche- 
vêque le  pain  eucharistique.  Je  parle  ici 
de  ce  que  j'ai  vu ,  de  ce  à  quoi  j'ai  été 
mêlé. 

J'ajouterai  qu'à  Saint-Eu-staelie,  le  mê- 


me spectacle  de  recueillement  et  de  par- 
ticipation aux  exercices  de  la  retraite 
m'a  également  frappé.  Je  ne  dirai  rien 
de  la  foule.  A  l'entour  de  toutes  les  chai- 
res, quelque  médiocres  que  soient  ceux 
qui  les  occupent,  la  foule  est  toujours 
tellement  pressée,  qu'il  ne  reste  jamais 
de  place  pour  les  curieux  :  on  ne  s'éton- 
nera donc  pas  qu'à  la  voix  du  père  de 
Ravignan ,  elle  se  soit  rassemblée  de  tous 
les  points  de  Paris.  Eh  bien  !  lorsque , 
avant  le  sermon ,  le  vénérable  curé  de 
Saint -Eustache  psalmodia  le  premier 
verset  du  Miserere  _,  je  croyais  que  tous 
les  chantres  du  chœur  allaient  répondre 
le  deuxième  verset  et  continuer  la  psal- 
modie, et  ce  n'est  pas  sans  une  profonde 
émotion  que  j'entendis  sortir,  du  milieu 
de  la  nef,  comme  un  gémissement  una- 
nime répondant  à  cette  parole  grave  et 
touchante  du  ministre~de  Dieu  qui  avait 
réclamé  le  pardon  céleste  pour  son  peu- 
ple !  Tous  les  hommes  debout,  la  plupart 
leur  livre  à  la  main,  s'étaient  levés  pour 
répondre  à  l'appel  du  prêtre  et  implorer 
avec  lui  la  multitude  des  miséricordes 
divines;  et  lorsque,  le  sermon  terminé, 
les  chants  reprirent,  les  chants  de  dou- 
leur et  de  supplications,  ces  chants  qui 
demandent  à  Dieu  ,  sur  un  ton  si  lamen- 
table, de  pardonner  à  son  peuple,  les 
hautes  voûtes  de  Saint-Eustache  se  rem- 
plirent d'un  tel  concours  de  voix  émues 
et  suppliantes,  que  la  nef  tout  entière 
en  semblait  agitée,  et  qu'il  ne  fallut  rien 
moins ,  pour  calmer  toute  cette  émotion, 
ou  plutôt  pour  la  renfermer  au  fond  du 
cœur ,  que  l'élévation  de  l'hostie  divine 
aux  mains  du  prêtre,  qui  répandait,  en 
échange  de  ces  prières  ferventes,  les  bé- 
nédictions du  Dieu  qui  les  avait  reçues. 

Voilà  le  fait  matériel,  ou  plutôt  le  fait 
moral ,  et  je  dirai  même  le  fait  divin  dont 
j'ai  été  le  témoin;  divin,  par  dessus  tout; 
car  ôlez  de  tout  cela  la  grûce  d'en  haut, 
et  expliquez,  si  vous  le  pouvez,  ces  as- 
semblées, ces  prières,  ces  émotions,  ces 
douleurs,  ces  joies  ineffables  que  rien  ne 
justifie ,  qui  n'ont  ni  motif,  ni  but,  ni 
raison.  Car  si  tout  cela  n'était  pas  de  la 
religion,  ce  serait  de  la  folie. 

Mais  on  ajoute  encore  :  «  Tout  cela  n'a 
rien  de  durable.  —  Et  qu'en  savez -vous? 
Le  secret  des  cœurs  est-il  dans  vos  mains, 
ou  dans  «elles  de  Dieu?  Est-ce  de  vous 


DU  MOUVEMENT  ÎŒLKVŒUX  ACTUEL. 


71 


ou  de  lui  que  découle  cette  grâce  qui 
sanctifie,  celle  ardeur  qui  devient  persé- 
vérance, ces  appels  soudains  qui  réveil- 
lent les  piétés  endormies ,  ces  laveurs  in- 
attendues qui  raniment  les  ferveurs  étein- 
tes et  leur  rendent  plus  qu'elles  n'ont 
perdu?  Laissez  donc  à  celui  qui  a  déjà 
touché  ces  cœurs  ou  tièdes,  ou  endurcis, 
le  soin  de  les  garder  ou  de  les  reprendre. 
Sitôt  que  des  rapports  de  simple  désir 
seulement  se  sont  établis  entre  eux  et 
lui ,  il  reste  bien  peu  de  chose  aux  hom- 
mes. Tout  se  passe  entre  le  pécheur  et 
Dieu...  Dieu  communiquant  à  lui  par  son 
prêtre. 

Or  ,  Dieu ,  sachez  -  le  bien ,  n'est  autre 
que  celui  que  nous  adorons  dans  nos 
temples  catholiques,  auquel  nous  ren- 
dons un  culte  d'hommes,  c'est-à-dire,  un 
culte  dont  la  manifestation  matérielle 
n'est  que  l'expression  d'un  sentiment 
tout  spirituel,  comme  nos  actions  sont 
ici -bas  l'expression  de  notre  volonté, 
comme  notre  parole  est  celle  de  notre 
pensée,  comme  notre  corps  enfin  est  la 
représentation  terrestre  de  notre  indivi- 
dualité intellectuelle. 

C'est  à  ce  Dieu  que  nos  prières  mon- 
tent par  l'entremise  de  son  divin  Fils,  et 
à  celui-ci,  le  plus  souvent,  par  celle  de 
tous  nos  saints  qui  ont  été  nos  frères,  et 
de  sa  Mère  surtout,  que  la  divinité  de 
son  Fils  n'a  exemptée  d'aucun  de  nos 
penchans  :  car  notre  pénitence  se  sent 
si  faible,  et  lorsqu'elle  est  bien  réelle , 
si  indigne ,  qu'elle  se  trouve  heureuse  de 
s'élever  aux  pieds  du  Christ ,  sous  la 
protection  compatissante  de  ces  êtres 
dont  quelques  uns  ont  connu  d'autres 
peines  que  celles  de  notre  simple  nature , 
celles  du  péché,  les  plus  cuisantes  et  les 
plus  découragées. 

C'est  des  mains  de  ce  Dieu  que  découle 
sur  nous,  avec  le  sang  de  son  Fils,  cet 
intarissable  pardon  qui  relie  la  terre  au 
ciel;  c'est  ce  même  Dieu  enfin  qui,  ar- 
rivé au  terme  infini  de  ses  miséricordes, 
en  nous  donnant  ce  Fils  adorable  pour 
rédempteur,  ne  doit  plus  qu'une  justice 
rigoureuse  à  ceux  qui ,  méconnaissant 
volontairement  tant  d'amour,  se  refusent 
à  tant  de  grâces,  rendent  impuissantes 
tant  de  miséricordes;  et  pourtant  c'est 
là  ce  que  font  les  insensés  qui ,  fermant 
leurs  yeux  ù  la  lumière,  leurs  oreilles  à 


la  parole  divjne  ,  leurs  cœurs  à  l'action 
continue  et  universelle  de  la  grâce, 
croient  beaucoup  faire,  en  accordant  au 
Christianisme  une  influence  passée  sur 
notre  humanité,  et  lui  rendant  en  hon- 
neurs funéraires  ce  qu'ils  refusent  d'hom- 
mages actuels  à  sa  vitalité,  «  C'est  un 
mort  respectable,  »  disent-ils;  et  ils  de- 
mandent au  Christ  une  deuxième  résur- 
rection. Mais  c'est  dans  leur  âme  seule- 
ment que  cette  résurrection  nouvelle 
aurait  besoin  de  s'opérer  en  mémoire  de 
cette  grande  résurrection  de  la  Pâque 
qui  a  régénéré  le  monde,  et  à  laquelle 
doit  s'unir  la  volonté  de  tout  individu 
pour  entrer  en  participation  de  ses 
grâces. 

Partout  ailleurs,  le  Christ  est  vivant; 
que  dis-je?  tout  ce  qui  vit  n'a  de  vie  qu'en 
lui;  société,  sciences,  littérature,  arts 
libéraux;  sa  loi  est  la  sève  nourricière 
de  ces  divers  rameaux  de  l'arbre  huma- 
nitaire. Socialement,  intellectuellement, 
c'est  le  Christ  qui  communique  au  monde 
civilisé  cette  force  vitale  qui  le  fait 
mouvoir,  qui  le  fait  progresser,  qui  le 
fait  exister,  en  un  mot.  Et  qu'on  remar- 
que bien  qu'en  tous  les  lieux  où  ce  souf- 
fle divin  a  été  altéré,  corrompu  par  le 
mélange  du  souffle  humain,  partout  où 
cette  vitalité  céleste  a  reçu  une  trop 
grande  infiltration  des  passions  mondai- 
nes, de  manière  à  en  être  dénaturée, 
la  civilisation  en  a  aussitôt  senti  l'in- 
fluence; elle  s'est  ralentie,  ou  est  de- 
meurée stationnaire,  ou  même  a  dégé- 
néré, selou  le  plus  ou  le  moins  d'abon- 
dance avec  laquelle  l'élément  chrétien 
est  entré  ou  s'est  maintenu  dans  les  in- 
stitutions religieuses  ou  politiques  des 
peuples.  Mais  toute  civilisation  quelcon- 
que, même  celle  si  importante,  si  immo- 
bilisée, de  l'islamisme,  a  puisé'sa  force 
dans  le  principe  chrétien.  Je  l'ai  dit  ail- 
leurs ,  à  propos  de  l'Alcoran ,  l'islamisme 
n'est  qu'une  immense ,  une  épouvantable 
hérésie.  La  loi  du  Christ  a  changé  la  face 
du  monde.  Plus  les  hommes  en  ont  faussé 
l'enseignement,  plus  ils  ont  rendu  étroi- 
tes et  rares  les  effusions  des  grâces  qu'elle 
apportait  à  l'humanité,  mais  ils  n'en  ont 
point  tari  la  source  ;  ils  n'ont  pu  dessé- 
cher cet  intarissable  réservoir  des  misé- 
ricordes célestes  ,  que  le  sang  du  calvaire 
toujours  renouvelé  lient  incessamment 


72 

rempli  dans  les  demeures  éternelles;  et 
quoique  les  passions  qu'ils  ont  substi- 
tuées au  dévouement,  l'ignorance  à  la 
science,  l'égoïsme  à  la  charité,  aient 
obstrué,  de  tous  les  vices,  de  tous  les 
crimes  qu'elles  ont  produit,  le  canal  par 
lequel  s'épanchait  sur  ces  peuples  cette 


DES  BASES  DE  LA  PHILOSOPHIE , 


qui  n'introduisent  pas  dans  leurs  lois 
son  action  vivifiante;  ce  sont  les  sectes 
religieuses  plus  ou  moins  pénétrées  d'un 
souffle  animateur,  selon  le  plus  ou  moins 
de  vérité  de  leurs  rapports  avec  lui. 
Voilà  ce  qui  languit,  ce  qui  se  penche, 
ce  qui  tombera.  Mais  le  Catholicisme,  que 
miséricorde  infinie,  elles  ne  "l'ont  pas  j  ses  blessures  raniment,  que  les  siècles 
entièrement  fermé;  et  cet  état   d'infé-     rajeunissent,  parce   qu'il   marche  avec 


riorité  absolue  dans  lequel  se  trouvent 
les  peuples  infidèles  vis-à-vis  des  peuples 
chrétiens,  devrait,  ou  leur  imprimer  une 
épouvante  désespérée,  ou  leur  marquer 
visiblement  le  mobile  qui  manque  à  tous 
leurs  efforts  pour  les  rendre  puissans  et 
féconds  en  utiles  effets. 

Que  ceux-là  donc  que  Dieu  a  favorisés 
assez  pour  les  faire  naître  dans  notre  at- 
mosphère chrétienne,  ne  blasphèment 
plus  contre  le  don  qui  leur  a  été  fait  : 
vivant  eux-mêmes  de  la  loi  du  Christ,  qui 
s'est  imbibée  en  eux,  par  leurs  études, 
leurs  affections,  par  toutes  leurs  habi- 
tudes morales,  qu'ils  n'accusent  plus 
cette  loi  d'impuissance  ou  d'infécondité! 
Ce  n'est  pas  le  Christianisme  qui  se 
meurt;  ce  sont  les  peuples  qui  n'ont  pas 
leur  vie  en  lui;  ce  sont  les  individus  qui 
se  détachent  de  ses  racines;  branches 
déjà  mortes,  qu'un  reste  de  verdure  pare 
vainement  :  ce  sont  les  gouvernemens 


eux  et  devant  eux ,  que  les  attaques  de 
ses  ennemis  fortifient ,  à  cause  de  l'im- 
puissance qu'elles  manifestent,  le  Catho- 
licisme est,  dans  ce  moment  surtout,  en 
pleine  vitalité,  en  plein  réveil.  Si  l'on 
veut ,  nous  accorderons  qu'il  a  semblé 
saisi,  quelque  temps,  d'une  sorte  de 
léthargie;  le  Catholicisme,  qui  atteste 
par  ce  qu'il  a  déjà  fait  ce  qui  lui  reste  à 
faire,  est  la  religion  absolue,  univer- 
selle, complète  de  l'humanité,  et  si 
complète  enfin  que  ,  pour  ma  part,  j'a- 
voue que  je  suis  beaucoup  moins  préoc- 
cupé de  cette  crainte  signalée  par  quel- 
ques uns,  qu'elle  ne  puisse  atteindre 
aussi  haut  que  tend  l'esprit  de  l'homme, 
que  je  ne  suis  humilié  de  mon  impuis- 
sance à  mesurer,  de  la  pensée  seulement , 
ces  sublimités  de  perfection  intellectuelle 
et  morale  vers  lesquelles  elle  nous  pousse 
constamment. 

Baron  A.  Guiraud. 


DES  BASES  DE  LA  PHILOSOPHIE, 


OU  DU  RATIONALISME  ET  DE  LA  FOI. 


Lorsque  l'on  examine  l'état  présent  du 
monde  intellectuel,  on  le  trouve  frac- 
tionné en  mille  opinions  différentes;  de 
nombreux  systèmes,  arborant  chacun 
des  bannières  diverses,  se  rencontrent 
de  toutes  parts ,  se  heurtent  les  uns  les 
autres,  se  croisent  en  tous  sens,  et  se 
partagent  l'empire  des  idées.  L'esprit  hu- 
main étonné,  incertain,  ne  sait  à  qui  ac- 
corder sa  confiance ,  et  il  s'égare  dans  ce 
dédale  intellectuel  lorsqu'il  veut  cher- 
cher à  s'orienter. 

Au  milieu  de  tout  ce  chaos ,  en  effet , 
comment  discernera-t-il  la  vérité?  com- 
ment la  reconnaîtra-t-il ,   cachée   sous 


l'erreur  aux  formes  si  multiples  et  si  va- 
riées? Nul  doute  qu'il  ne  le  pourra,  s'il 
ne  pousse  ses  investigations  au-delà  de  la 
surface  des  choses,  et  s'il  ne  cherche  pas 
à  en  scruter  les  profondeurs.  Le  nombre 
infini  des  objets  le  ferait  consumer  en 
d'inutiles  efforts;  mais  s'il  pénètre  jus- 
qu'aux principes,  s'il  essaie  de  remonter 
jusqu'à  l'origine  de  tous  ces  systèmes, 
s'il  les  envisage  dans  leur  généralité  et 
soumet  à  un  rigoureux  examen  la  base 
sur  laquelle  ils  reposent,  le  point  de  dé- 
part qui  marque  leur  premier  pas  dans  le 
monde,  alors  il  distinguera  bien  plus  fa- 
cilement leurs  erreurs,  et  la  vérité  lui 


OU  DU  RATION  A  LIS  ME  ET  DE  LA  FOI. 


73 


apparaîtra  nettement  et  dégagée  des  voi- 
les qui  cachaient  son  éclat.  Qu'il  rejette 
donc  bien  loin  tous  les  obstacles  qui 
pourraient  retarder  sa  marche ,  qu'il  ne 
se  laisse  pas  éblouir  par  les  faux  brillans, 
les  fausses  lueurs  qui  l'égareraient  infail- 
liblement, qu'il  s'avance  hardiment  au 
but  et  sans  s'arrêter  en  chemin,  qu'il  y 
aille  surtout  avec  une  volonté  droite  et 
ferme  :  un  noble  prix  sera  la  récom- 
pense de  ses  généreux  efforts,  la  vérité. 

Il  n'existe  et  il  ne  peut  exister  que 
deux  sortes  de  philosophie,  la  philoso- 
phie catholique  et  la  philosophie  ratio- 
naliste, la  philosophie  qui  croit  et  la 
philosophie  qui  raisonne,  la  philosophie 
qui  s'appuie  sur  la  révélation  ,  sur  la  pa- 
role de  Dieu,  c'est-à-dire  sur  quelque 
chose  de  fixe  et  d'immuable  ,  et  la  philo- 
sophie qui  ne  reconnaît  que  la  raison  hu- 
maine, base  essentiellement  variable  et 
inconstante.  Et,  en  effet,  vous  ne  pouvez 
sortir  de  ces  deux  termes  :  ou  vous  ad- 
mettez la  révélation  comme  point  de  dé- 
part de  toutes  vos  spéculations  intellec- 
tuelles, comme  source  de  toute  vérité, 
comme  collection  de  principes  qu'il  faut 
nécessairement  admettre;  ou,  au  con- 
traire, rejetant  toute  autorité  étrangère 
à  vous-même,  vous  voulez  tout  sou- 
mettre au  contrôle  de  la  raison  humaine. 
Dieu  ou  l'homme,  ce  sont  les  deux  seules 
intelligences  qui  aient  parlé  sur  la  terre, 
ce  sont  les  seules  que  l'on  puisse  invo- 
quer. Montrer  que  la  raison  humaine , 
seule,  se  trouve  dans  l'impossibilité  d'a- 
gir, qu'elle  doit  nécessairement  s'ap- 
puyer sur  la  révélation,  sur  une  base 
fixe  ;  qu'il  faut,  avant  toute  science,  tout 
raisonnement ,  commencer  par  croire 
quelque  chose;  tel  est  le  but  de  ce  tra- 
vail. 

Mais  ici,  hâtons  nous  de  prévenir  toute 
confusion  fâcheuse  et  d'expliquer  ce  que 
nous  entendons  par  le  mot  de  révélation. 
Nous  donnons  à  ce  mot,  suivant  l'ensei- 
gnement catholique,  un  sens  large  et 
élevé  :  la  parole  de  Dieu,  consignée  dans 
les  saintes  Ecritures,  et  consacrée  par 
l'autorité  et  l'approbation  de  l'Eglise  , 
c'est  là  la  révélation  écrite.  Mais  il  est  une 
autre  révélation  non  moins  sainte  ,  non 
moins  puissante,  non  moins  divine:  c'est 
celle  qui  a  été  faite  à  l'homme  à  l'origine 


des  temps ,  et  qui  s'est  perpétuée  par  la 
tradition,  de  générations  en  générations; 
c'est  cet  ensemble  de  vérités  transmises 
de  main  en  main,  et  recueillies  comme  la 
voix  des  siècles.  Cette  parole  divine  a  pu 
être  altérée;  les  passions  et  l'ignorance 
des  hommes  l'ont  singulièrement  défigu- 
rée; mais,  toute  mutilée  qu'elle  était, 
elle  n'en  a  pas  moins  rayonné  ses  divines 
lumières  à  travers  l'obscurité  des  temps; 
ceux  même  qui  la  méconnaissaient , 
étaient,  malgré  eux,  soumis  à  son  in- 
fluence bienfaisante  ;  ils  pouvaient  s'éle- 
ver contre  le  vrai  Dieu  et  diriger  contre 
lui  des  efforts  insensés,  il  était  trop 
haut  placé  pour  qu'ils  pussent  l'attein- 
dre ,  et  avait  le  cœur  trop  large  pour  ne 
pas  les  embrasser.  Perpétuant  sa  parole 
divine  de  siècle  en  siècle  à  travers  les 
nations,  il  en  faisait  jaillir,  comme  d'un 
vrai  foyer  de  lumière,  toute  la  vie  qui 
les  animait,  et  quoique  cette  lumière 
s'obscurcît  à  mesure  que  les  passions  hu- 
maines la  mélangeaient  de  flammes  im- 
pures, quoique  les  dérivations  impies 
que  les  hommes  faisaient  subir  à  cette 
source  de  vie  diminuassent  l'abondance 
de  ses  eaux,  cependant  la  bonté  de  Dieu 
fut  plus  grande  que  la  malice  des  hom- 
mes, et  jamais  la  lumière  divine  ne  leur 
manqua  entièrement.  Cette  double  révé- 
lation ,  ces  deux  manifestations  différen- 
tes d'une  seule  et  unique  parole ,  d'une 
seule  et  unique  vérité,  sont  pour  nous 
la  base  de  toute  science  et  de  tout  rai- 
sonnement. 

Aucune  science  ne  peut  exister  si  l'on 
ne  part  de  principes  admis  sans  discus- 
sion ;  et ,  en  effet ,  une  science  ne  se  com- 
pose que  de  vérités  démontrées,  que  de 
choses  rendues  évidentes  par  le  raison- 
nement. Or,  tout  raisonnement  peut  se 
réduire,  comme  on  sait,  à  un  syllogisme; 
il  suppose  un  principe  d'où  l'on  puisse 
déduire  une  conséquence,  une  chose 
certaine  sur  laquelle  on  s'appuie  pour 
accorder  la  certitude  à  une  autre  chose 
jusqu'alors  incertaine,  une  proposition 
générale,  incontestable,  qui  fasse  parti- 
ciper à  sa  certitude  une  autre  proposi- 
tion moins  générale  et  contenue  en  elle. 
Donc  il  faut,  avant  tout  raisonnement, 
avant  toute  science,  un  principe  certain, 
incontesté,  admis  sans  discussion,  puis- 
que la  discussion  même  à  laquelle  on 


74 


DES  BASES  DE  LA  PHILOSOPHIE 


voudrait  le  soumettre  exigerait  préala- 
blement un  autre  principe  incontesté. 
Or,  ce  principe  incontesté,  cette  science, 
fruit  de  ce  principe,  comment  pourrait- 
on  les  tirer  tout  d'abord  de  la  raison  hu- 
maine? Toute  science  n'est  qu'un  point 
de  vue  de  la  vérité,  et  la  vérité  c'est 
Dieu.  Il  faudrait  donc  faire  sortir  l'idée 
de  Dieu  de  la  raison  humaine  ;  il  faudrait 
faire  engendrer  l'infini  par  le  fini,  le 
créateur  par  la  créature.  L'observation, 
nous  dit-on,  l'expérience  est  le  moyen  le 
plus  sûr  d'arriver  à  la  vérité;  mais  l'ex- 
périence ne  nous  fait  connaître  que  des 
faits ,  rien  que  des  faits  :  or,  un  fait  isolé 
ne  mène  à  rien,  et  surtout  ne  peut  me- 
ner à  aucune  loi,  à  aucune  obligation 
dogmatique  ou  morale.  La  généralité  est 
une  condition  essentielle  de  toute  notion 
scientifique;  toute  proposition  doit  régir 
un  ordre  entier  et  complet  de  phéno- 
mènes, et  c'est  pour  cela  qu'elle  ne  peut 
se  tirer  de  l'observation  pure  des  faits, 
mais  bien  des  principes  de  justice  et 
d'harmonie  révélés  par  Dieu,  et  auxquels 
est  soumis  le  monde  entier. 

Les  faits  sont  donc  une  lettre  morte  et 
inintelligible,  si  une  lumière  supérieure 
n'y  vient  donner  du  sens  :  c'est  un  amas 
confus  de  pierres  et  de  matériaux  qui  ja- 
mais ne  pourront  se  ranger  et  s'élever  en 
murailles,  si  la  parole  de  Dieu,  cette 
lyre  divine ,  ne  vient  les  animer  ;  c'est  un 
cadavre  auquel  la  croyance  donne  vie. 

On  a  prétendu  se  passer  de  Dieu  pour 
raisonner;  on  a  dit:  Je  doute,  donc  je 
pense:  je  pense,  donc  je  suis.  Mais  re- 
marquons que  ces  paroles,  prises  dans 
un  sens  absolu,  impliquent  contradic- 
tion. Toute  parole,  en  effet,  suppose  une 
affirmation,  et  par  cela  seul  qu'on  an- 
nonce douter  de  tout ,  on  affirme  quel- 
que chose.  On  ne  doute  donc  pas;  car  on 
ne  peut  affirmer  et  douter  à  la  fois,  être 
et  n'être  pas  sûr,  et  le  sceptique  absolu 
en  est  réduit  à  se  taire,  sous  peine  de 
n'être  plus  sceptique.  Mais  tel  n'a  point 
été  Descartes;  ce  grand  philosophe  n'a 
pas  voulu  faire  le  vide  ;  il  n'a  point 
prétendu  tirer  l'être  du  néant,  ce  qui 
n'appartient  qu'à  Dieu;  il  n'entendait 
point  exclure  toutes  les  idées  dévelop- 
pées par  la  société,  tous  les  principes 
fruits  de  l'éducation  :  il  voulait  simple- 


ment qu'avant  de  raisonner  on  se  dé- 
pouillât de  tout  préjugé,  de  tout  système 
préconçu  qui  aurait  pu  obscurcir  la  vé- 
rité. 

Ainsi  donc  on  ne  peut  arriver  à  aucune 
science,  à  aucune  connaissance  hu- 
maine, si  on  ne  la  fait  pas  précéder  et 
diriger  par  une  croyance;  et  d'ailleurs, 
quel  est  donc  l'instrument  de  toute  con- 
naissance? Quel  est  le  moyen  que  nous 
employons  pour  y  arriver?  La  raison,  ce 
don  si  magnifique,  qui  nous  élève  telle- 
ment au-dessus  des  autres  créatures, 
qu'est-elle,  sinon  la  connaissance  ac- 
quise de  la  vérité?  Qu'avons-nous  de 
nous-mêmes,  êtres  finis?  et  comment 
pourrions-nous  tirer  de  notre  propre  es- 
sence un  guide  sûr  pour  nous  diriger  à 
la  recherche  du  vrai?  Que  deviendrions- 
nous  si  la  société,  dépositaire  de  la  vé- 
rité révélée,  ne  venait  par  ses  enseigne- 
mens  féconder  en  nous  ce  germe  intel- 
lectuel que  nous  apportons  en  naissant, 
cette  prédisposition  à  connaître,  qui, 
sans  la  parole  de  Dieu ,  serait  restée  à  l'é- 
tat de  simple  faculté?  L'homme  n'a  donc 
réellement  pas  de  raison  avant  de  con- 
naître la  vérité,  et  plus  la  vérité  qu'on 
lui  aura  enseignée  sera  complète  et  libre 
d'erreurs ,  plus  aussi  sa  raison  sera  droite 
et  sûre.  La  raison  n'est  donc  qu'un  ré- 
sultat, et  c'est  pourquoi  il  importe  beau- 
coup que  la  vérité  seule  préside  aux  pre- 
miers enseignemens. 

Ainsi  donc  la  croyance  est  le  prélimi- 
naire indispensable,  le  moyen  obligé  de 
toute  connaissance,  et  non  seulement 
cela  doit  être  ainsi,  mais  encore  cela  est 
ainsi  réellement.  Si  nous  jetons  les  yeux 
sur  les  divers  produits  de  l'activité  intel- 
lectuelle de  l'homme,  sur  les  différens 
genres  de  connaissances,  nous  voyons 
que  chaque  science  repose  sur  des  axio- 
mes fondamentaux  donnés  à  priori  et  lo- 
giquement indémontrables;  c'est  ordi- 
nairement l'expression  de  quelques  lois 
morales,  formulées  dans  le  langage  de  la 
science;  ce  sont  des  points  de  départ 
d'où  se  déduisent  toutes  les  vérités  qui 
constituent  la  science.  Ces  principes  ad- 
mis, le  raisonnement  vient  en  tirer  une 
foule  de  conséquences  qui,  s'enchaînant 
ou  même  se  déduisant  les  unes  des  au- 
tres ,  forment  un  corps  entier  de  vérités, 


OU  DU  RATIONALISME  ET  DE  LA  FOI. 


75 


un  tout  bien  harmonique,  et  alors  la 
science  est  formée.  La  raison  féconde  ces 
germes  de  la  vérité,  mais  elle  ne  les  pro- 
duit pas  :  ils  existent  avant  elle,  indé- 
pendamment d'elle;  elle  les  reconnaît, 
les  constate  et  les  prend  pour  bases  de 
ses  opérations.  La  croyance  est  donc 
bien  réellement  le  fondement  et  la  condi- 
tion de  la  science,  et  malheur  à  cette 
dernière  si  elle  voulait  renier  son  ori- 
gine. 

On  peut  déduire  de  ces  considérations, 
que  la  synthèse  est  la  méthode  à  suivre 
dans  l'étude  des  sciences  ;  et ,  en  effet ,  la 
synthèse,  qui  part  d'une  donnée  primi- 
tive, générale,  d'où  Ton  déduit  toutes 
ses  conséquences,  rentre  parfaitement 
dans  notre  système  ;  tandis  qu'au  con- 
traire l'analyse,  qui  part  de  l'observa- 
tion et  de  l'expérience,  est  le  procédé 
naturel  du  rationalisme.  La  synthèse  en- 
visage tout  d'un  coup  d'œil  général  ;  puis, 
guidée  par  la  connaissance  de  l'ensem- 
ble, elle  descend  dans  les  détails.  L'ana- 
lyse, au  contraire,  commence  par  exa- 
miner chaque  chose  en  particulier,  puis 
prétend  remonter  des  détails  jusqu'à  la 
généralité  des  choses.  L'une  part  de  la 
cause  pour  arriver  à  l'effet;  l'autre  part 
de  l'effet  pour  arriver  à  la  cause.  L'une, 
se  plaçant  dans  les  hauteurs  de  la  raison 
divine,  pour  planer  de  là  sur  toute  la 
création,  s'éclaire  à  ce  flambeau  immor- 
tel ,  et  porte  ensuite  dans  la  recherche  de 
la  vérité  toutes  les  lumières  supérieures 
qu'elle  a  recueillies  dans  cette  commu- 
nication céleste;  l'autre,  se  traînant 
terre-à-terre  et  n'ayant  foi  qu'à  ses  sens, 
s'en  va  disséquant  chaque  chose,  et  pré- 
tend ,  par  la  division  et  un  froid  et  minu- 
tieux examen,  retrouver  les  lois  immor- 
telles qui  régissent  le  monde.  L'une  part 
de  la  source  môme  de  la  vérité  ;  l'autre 
prétend  y  arriver  en  en  remontant  le 
courant. 

Si  nous  consultons  l'histoire  de  la  phi- 
losophie, qui  n'est  autre  que  l'histoire 
des  folies  humaines,  nous  voyons  la  rai- 
son de  l'homme  abandonnée  à  elle-même 
tomber  dans  des  aberrations  non  moins 
étranges  que  contradictoires:  nous  la 
voyons  produire  les  systèmes  les  plus  op- 
posés, depuis  le  panthéisme  et  le  dua- 
lisme jusqu'au  scepticisme  et  à  Valhéismt. 
Le  vice  de  tous  ces  systèmes  est  d'avoir 


méconnu  quelques  unes  des  vérités  fon- 
damentales, ce  qui  les  a  conduits  aux 
conséquences  les  plus  absurdes.  Ainsi  les 
systèmes  de  l'Inde  tombèrent  dans  le 
panthéisme  parce  qu'ils  méconnurent 
l'existence  de  la  matière.  Il  en  fut  ainsi 
de  Pythagore,  qui,  ne  voulant  considérer 
que  Dieu  seul,  ne  put  produire  rien  de 
positif,  mais  un  système  vague  et  insai- 
sissable. Des  deux  écoles  d'Élée,  l'une, 
niant  la  matière,  tomba  aussi  dans  le 
panthéisme;  l'autre,  niant  Dieu,  tomba 
dans  le  matérialisme.  Plus  tard,  on  vit 
Épicure,  exagérant  le  côté  matériel  de 
l'homme,  flétrir  toutes  les  nobles  inspi- 
rations et  se  vautrer  dans  la  fange  de 
toutes  les  passions;  tandis  qu'au  con- 
traire l'école  stoïcienne,  exaltant  outre 
mesure  son  principe  spirituel,  taxait  de 
faiblesse  les  sentimens  les  plus  naturels 
et  divinisait  l'orgueil  humain.  Dans  toute 
la  suite  de  l'histoire,  nous  voyons  tou- 
jours les  mêmes  erreurs  se  reproduire, 
différentes  quant  à  la  forme,  mais  sem- 
blables quant  au  fond,  parce  que  tou- 
jours on  a  nié  un  des  principes  constitu- 
tifs de  l'intelligence  humaine.  Mais  ce 
qu'il  y  a  de  remarquable,  c'est  que  tous 
ces  systèmes  admettaient  au  moins  un 
principe  premier,  un  point  de  départ 
d'où  ils  fisssent  découler  toute  explica- 
tion des  choses,  une  pierre  angulaire  sur 
laquelle  ils  pussent  bâtir  l'édifice  de  la 
science.  Il  était  réservé  à  notre  Europe 
moderne  de  produire  ce  monstrueux  sys- 
tème du  rationalisme,  de  croire  et  d'a- 
vancer que  la  raison  de  l'homme  avait  en 
elle-même  assez  de  force  et  de  vie  pour 
se  passer  de  tout  secours  supérieur,  et  de 
dire  dédaigneusement  à  Dieu  :  Va-t'en. 
Le  premier  effet  de  ce  principe  est  de 
semer  la  division  dans  la  religion  :  les 
protestans  se  séparent  du  catholicisme, 
et  bientôt  se  divisent  eux-mêmes  en  mille 
sectes  diverses. 

Par  l'action  continue  du  rationalisme, 
on  parvint  bientôt  au  déisme,  puis  à  l'a- 
théisme, et  enfin,  ce  qui  n'était  encore 
jamais  arrivé,  ce  dont  l'histoire  dans 
toute  la  suite  des  temps  ne  nous  offre 
aucun  exemple,  on  vit  une  nation  en- 
tière mettre  en  doute  l'existence  de  Dieu. 
Sous  l'influence  d'une  si  pernicieuse  doc- 
trine, les  notions  lis  plus  naturelles  se 
pervertissent,  les  idées  se  rapetissent  et 


76 


DES  BASES  DE  LA  PHILOSOPHIE 


se  confondent.  Le  rationalisme  arrête 
l'inspiration;  son  souffle  glacial  ôte  tout 
élan  au  génie,  toute  liberté  à  la  pensée  ; 
il  finit  même  par  la  circonscrire  dans  des 
formules  mathématiques,  et  la  priver 
ainsi ,  sinon  de  profondeur,  du  moins  de 
toute  spontanéité;  il  consume  l'énergie 
de  l'esprit  à  la  recherche  d'une  croyance, 
et  use  ainsi  dans  une  vaine  perquisition 
des  forces  qu'il  aurait  pu  employer  utile- 
ment ailleurs;  bien  heureux  encore  lors- 
qu'au bout  de  longs  et  pénibles  labeurs, 
il  a  enfin  retrouvé  quelqu'une  des  vérités 
fondamentales,  essentielles  à  la  société, 
et  qu'il  pouvait  recevoir  directement  de 
la  foi;  il  pénètre  jusque  dans  le  cœur  de 
l'homme  pour  y  éteindre  tous  les  nobles 
sentimens;  la  voix  de  l'honneur  est  mé- 
connue, l'égoïsme  le  plus  exclusif  prend 
la  place  de  l'amour  de  ses  semblables; 
l'argent  devient  la  raison  de  toutes  cho- 
ses, le  but  de  tous  les  efforts,  le  mobile 
unique  de  toutes  les  actions;  le  cœur  se 
dessèche,  devient  insensible  à  la  misère 
de  ses  semblables,  et  l'habitant  des  pays 
protestans,  pressuré  par  la  taxe  des  pau- 
vres, ne  trouve  plus  dans  son  cœur  assez 
d'amour  pour  faire  la  moindre  aumône 
volontaire.  Le  rationalisme  met  la  divi- 
sion dans  la  science;  il  la  sépare,  la 
morcelle  en  mille  parties;  il  veut  la  réu- 
nir dans  une  œuvre  immense;  il  veut 
faire  une  encyclopédie,  et  il  ne  peut  pro- 
duire qu'un  vaste  répertoire,  un  grand 
casier  étiqueté.  Toutes  ces  différentes 
parties,  en  effet,  sont  sans  lien  commun; 
elles  ne  constituent  pas  un  tout,  un  corps 
bien  harmonique;  et  il  était  au-dessus  de 
ses  forces  de  leur  donner  une  unité  quel- 
conque; c'était  même  aller  contre  son 
principe  que  de  vouloir  le  tenter.  Le  ra- 
tionalisme rabaisse  singulièrement  la 
politique;  l'intérêt  religieux,  l'honneur 
national  ne  sont  plus  écoutés;  les  inté- 
rêts commerciaux  sont  maintenant  la 
base  de  tous  les  traités,  de  toutes  les  né- 
gociations; les  intérêts  commerciaux, 
c'est-à-dire  encore  l'argent,  voilà  toute 
sa  civilisation.  Enfin  il  a  tout  réduit  aux 
plus  minces  proportions;  tout  est  rape- 
tissé, jusqu'à  notre  architecture  régu- 
lière, mais  froide  et  sans  couleur,  nos 
manières  affectées  et  manquant  de  natu 
rel,  nos  vêtemens  courts ,  étroits,  étri 
qués  ;  tout  accuse  une  influence  délétère 


et  l'action  d'un  principe  de  destruction 
et  de  mort. 

Mais  il  est  temps  de  nous  arrêter  à  des 
pensées  moins  sombres;  il  nous  faut  op- 
poser à  ce  tableau  du  rationalisme,  où 
nous  ne  trouvons  que  situation  forcée, 
faiblesses  et  souffrances,  celui  du  déve- 
loppement naturel  et  ordinaire  de  l'es- 
prit humain.  A  sa  naissance,  l'âme  est 
une  force  indéterminée  qui  pourra  tout 
un  jour,  mais  qui  présentement  ne  peut 
rien;  enveloppée  et  retenue  de  tous  cô- 
tés par  les  liens  de  la  matière,  elle  n'a 
point  encore  appris  à  s'en  affranchir;  ses 
facultés,  endormies  dans  l'inaction, 
n'ont  pas  encore  été  fécondées  par  la  pa- 
role, ni  vivifiées  par  l'idée  de  Dieu;  son 
corps  enfin,  qui  demande  tant  de  soins, 
est  incapable  de  se  suffire  à  lui-même  et 
a  besoin  de  secours  étrangers.  Une  femme 
s'approche,  l'entoure  de  son  amour,  le 
berce  de  ses  chants,  l'endort  par  son  sou- 
rire, le  nourrit  de  son  lait  et  de  sa  pa- 
role ;  elle  lui  dit  le  nom  de  Dieu ,  lui  ap- 
prend à  l'aimer  et  à  le  prier,  adoucit  de 
ce  baume  divin  les  premières  amertumes 
de  la  vie,  met  dans  son  cœur  les  germes 
de  toutes  les  vertus;  et  l'homme  se  sou- 
viendra toujours  des  paroles  de  sa  mère, 
toute  sa  vie  il  pensera  avec  émotion  aux 
premières  leçons  de  son  enfance,  tou- 
jours il  se  rappellera  avec  bonheur  le 
temps  où,  s'abandonnant  avec  confiance 
à  la  tendresse  de  sa  mère,  il  étudiait  sur 
ses  genoux  et  priait  à  ses  côtés.  Plus  tard 
il  acquerra  de  vastes  connaissances;  son 
savoir  embrassera  toute  science  hu- 
maine, il  résoudra  avec  sagacité  les  plus 
obscurs  problèmes,  il  saura  les  raisons 
des  choses  et  pénétrera  les  mystères  les 
plus  cachés  ;  mais  toujours  ses  premières 
impressions  resteront  fidèlement  gravées 
au  fond  de  son  cœur  ;  il  a  commencé  par 
croire  et  par  aimer,  et  ces  premières  no- 
tions ne  s'effaceront  jamais. 

La  croyance  est  donc  constitutive  de 
notre  nature  ;  elle  nous  prend  dès  le  ber- 
ceau et  nous  accompagne  jusqu'à  la 
tombe.  Dans  la  vie,  que  faisons-nous  au- 
tre chose,  sinon  de  croire  continuelle- 
ment? Nous  croyons  au  témoignage  des 
historiens  lorsqu'ils  nous  racontent  les 
événemens  d'une  époque;  nous  croyons  à 
la  parole  d'un  professeur  lorsqu'il  nous 
enseigne  lesélémens  d'une  science  ;  nous 


OU  DU  RATIONALISME  ET  DE  LA  FOL 


77 


croyons  à  la  constance  des  lois  de  la  na- 
ture, et  coniians  dans  notre  savoir,  nous 
vivons  en  pleine  sécurité;  nous  croyons 
à  la  parole  de  ceux  qui  nous  entourent 
lorsqu'ils  nous  affirment  telle  ou  telle 
chose,  et  nous  agissons  d'après  ce  qu'ils 
nous  ont  dit;  nous  croyons  à  la  probité 
de  celui-ci,  au  savoir  de  celui-là,  à  l'ha- 
bileté de  ce  troisième  ;  toutes  nos  actions 
ont  pour  motif  des  affirmations  d'autrui, 
toutes  reposent  essentiellement  sur  la 
croyance ,  qui  forme  une  des  parties  les 
plus  importantes  et  les  plus  nécessaires 
de  notre  vie  morale.  Quoi  que  nous  di- 
sions, quoi  que  nous  fassions  ,  nous  fai- 
sons un  acte  de  foi. 

Qu'on  me  permette  ici  de  considérer 
un  instant  cet  être  qui  vit  à  côté  de  nous, 
et  pour  ainsi  dire  de  notre  vie  propre, 
prend  part  à  toutes  nos  peines,  comme 
à  toutes  nos  joies ,  et  nous  sert  d'ange 
consolateur  dans  les  misères  de  cette 
vie  :  la  femme,  cette  créature  dont  la 
mission  est  si  belle,  s'arrétera-t-elle  à 
raisonner  sur  chaque  chose?  se  deman- 
dera-t-elle  à  chacune  de  ses  actions  si  la 
logique  est  d'accord  avec  sa  volonté?  ira- 
t-elle  établir  ses  principes  sur  sa  frêle 
raison ,  et  se  laisser  guider  par  des  dé- 
ductions et  des  conséquences?  Oh!  non. 
Forte  de  l'amour  de  l'humanité,  s'ap- 
puyant  sur  son  Dieu,  elle  entreprendra 
noblement  la  tâche  que  la  Providence  lui 
a  confiée;  fortifier  les  faibles,  encoura- 
ger ceux  qui  s'effraient  des  obstacles, 
consoler  ceux  que  le  malheur  a  frappés, 
couronner  comme  d'une  auréole  de  bon- 
heur ceux  que  la  fortune  a  favorisés, 
remplir  en  un  mot  ses  devoirs  dans  toute 
leur  étendue,  voilà  toute  sa  sollicitude. 
Du  reste,  se  confiant  dans  la  religion, 
elle  ne  s'égare  pas  dans  de  vaines  spécu- 
lations métaphysiques;  elle  croit  avec 
son  esprit  et  raisonne  avec  son  cœur. 

Enfin ,  et  pour  nous  résumer,  exami- 
nons si  la  science  peut  suffire  aux  besoins 
de  l'humanité. 

Nous  voyons  parmi  les  hommes  des  sa- 
vans  et  des  ignorans,  et  vous  connaissez 
quelle  disproportion  existe  entre  ces 
deux  fractions  de  l'humanité;  vous  savez 
si  le  nombre  des  gens  instruits  est  com- 
parable à  celui  des  gens  qui  ne  le  sont 
pas.  Or,  ces  derniers  doivent  croire  sur 
parole  ceux  que  l'étude  et  la  science  ont 


éclairés  :  le  commun  des  hommes  est 
donc  obligé  de  s'en  rapporter  aveuglé- 
ment à  un  petit  nombre  d'autres.  L'im- 
mense majorité  des  hommes  vit  de  la 
foi. 

Mais,  même  parmi  les  savans,  chacun 
ne  connaît  qu'une  petite  partie  de  la 
science,  et  sans  parler  de  la  raison  der- 
nière des  choses  qui  échappent  toujours, 
sans  parler  des  causes  premières ,  et  bien 
souvent  aussi  des  causes  finales  que  per- 
sonne ne  peut  se  vanter  d'apercevoir» 
chacun  a  sa  spécialité  qui  ne  forme 
qu'une  partie  inappréciable  de  l'ensem- 
ble des  choses  connues;  pour  tout  le 
reste,  il  faudra  qu'il  se  confie  entière- 
ment aux  autres  :  il  citera  tel  fait  de 
l'histoire  sur  la  foi  d'un  écrivain,  il  s'en 
rapportera  à  un  voyageur  pour  telle  ob- 
servation locale,  il  appuiera  son  système 
sur  les  expériences  de  tel  ou  tel  savant; 
bien  plus,  il  confiera  sa  fortune  à  un 
fermier,  ses  intérêts  à  un  avocat,  sa  vie 
à  un  pilote,  la  vie  des  personnes  les  plus 
aimées  à  un  médecin  ;  toujours  et  par- 
tout il  s'en  rapportera  à  autrui,  toujours 
et  partout  il  vivra  de  la  foi. 

Ainsi  donc  la  foi  nous  entoure,  nous 
pénètre  partout  ;  tous  nous  agissons  par 
elle,  les  grands  comme  les  petits,  les  ri- 
ches comme  les  pauvres,  les  savans 
comme  les  ignorans  ;  la  foi  est  maîtresse 
absolue  chez  nous,  nous  ne  pouvons  lui 
échapper;  c'est  notre  pain  quotidien, 
notre  vie  habituelle,  notre  nature  et 
notre  essence  :  nous  sommes  pétris  de 
foi. 

Quelle  sera  donc  maintenant  la  foi  que 
nous  adopterons?  A  qui  accorderons- 
nous  notre  confiance,  et  quelle  parole 
reconnaîtrons-nous  comme  vraiment  di- 
vine?]^ j'en  appelle  à  tout  homme  de 
bonne  foi ,  qui  examine  les  choses  sage- 
ment et  sans  passions  ;  qu'il  me  dise  si  la 
foi  catholique  ne  lui  offre  pas  tous  les 
caractères  de  la  vérité ,  si  cet  antique  co- 
losse ,  qui  a  son  origine  à  l'origine  même 
des  temps  et  qui  étend  ses  grands  bras 
protecteurs  sur  toutes  les  parties  de  la 
terre ,  ne  se  présente  pas  à  lui  avec  toute 
la  majesté  de  la  divinité.  Voyez  seule- 
ment sa  marche  à  travers  les  siècles  :  du 
milieu  de  cette  vieille  société  romaine, 
si  corrompue  et  tombant  en  pourriture, 
une  société  nouvelle  s'élevant,  tout  écla- 


DES  BASES  DE  LA  PHILOSOPHIE,  etc. 


tante  de  pureté  et  la  robe  teinte  du  sang 
de  ses  martyrs,  comme  d'une  pourpre 
triomphale;  la  régénération  d'un  monde 
en  dissolution  et  s'en  allant  par  lam- 
beaux; la  face  de  la  terre  renouvelée,  et 
des  principes  de  civilisation  inculqués  à 
des  nations  barbares  qui  ne  connaissaient 
d'autre  droit  que  la  lance  et  l'épée;  une 
nation  entière,  le  beau  royaume  de 
France,  créée  par  des  évêques,  suivant 
l'expression  d'un  écrivain  ;  partout  la  ci- 
vilisation luttant  contre  la  force  brutale; 
Chartel  Martel  écrasant  en  France  les  en- 
nemis de  la  foi;  l'Espagne  soutenant  pen- 
dant des  siècles  une  lutte  héroïque  contre 
l'islamisme,  et  le  chassant  enfin  de  cette 
terre  illustrée  par  tant  de  hauts  faits; 
l'Europe  entière  s'ébranlant  comme  un 
seul  homme,  et  marchant,  guidée  par  la 
croix,  à  la  conquête  du  tombeau  du 
Christ;  les  lettres  et  les  sciences  conser- 
vées dans  les  cloîtres,  et  brillant  au 
moyen  âge  du  plus  vif  éclat  dans  la  per- 
sonne des  moines;  la  liberté  et  l'égalité 
placées  sous  la  sauve-garde  de  la  foi,  et 
défendues  également  par  l'Église  et  con- 
tre les  prétentions  dominatrices  et  op- 
pressives des  rois,  et  contre  les  tentati- 
ves anarchiques  et  révolutionnaires  des 
peuples,  et  contre  les  principes  désorga- 
nisateurs  du  protestantisme;  la  foi  for- 
mant la  base  de  la  civilisation,  le  prin- 
cipe et  la  raison  de  la  morale,  le  motif 
des  devoirs  et  de  l'obéissance  aux  lois, 
la  clef  de  voûte  de  l'ordre  social.  Voilà, 
certes,  une  magnifique  manifestation  de 
la  divinité. 

Mais  si  nous  recherchons  quelque  chose 
de  moins  grandiose,  de  plus  humble,  de 
plus  accessible  à  la  masse,  nous  trouve- 
rons encore  que  la  foi  catholique  est  le 
seul  terrain  où  puissent  se  rencontrer 
tous  les  hommes  sur  le  pied  de  la  plus 
parfaite  égalité  :  elle  n'admet  pas,  en  ef- 
fet, les  différences  de  rang  et  de  richesse; 
les  grands,  comme  les  petits,  sont  éga- 
lement accueillis  par  elle;  le  roi  impie  se 
voit  repoussé  du  temple,  tandis  que  le 
plus  humble  de  ses  sujets,  fidèle  à  son 
Dieu,  est  admis  aux  saints  mystères;  en 
un  mot,  elle  ne  connaît  d'autre  distinc- 
tion que  celle  du  mérile  personnel,  de  la 
valeur  morale  des  actions.  Les  dons  de 
l'esprit  et  de  l'intelligence,  les talens na- 
turels ne  sont  pas  même  chez  elle  un 


titre  à  la  faveur;  peu  soucieuse  des  lu- 
mières du  génie,  qu'elle  ne  repousse  pas; 
pourtant,  elle  se  complaît  avec  les  sim- 
ples et  les  humbles  de  cœur. 

La  solution  des  principaux  mystères  de 
l'homme,  qni  ont  tant  inquiété  les  sages 
de  l'antiquité,  la  foi  l'enseigne  à  tous,  la 
met  à  la  portée  de  tout  le  monde;  elle 
nous  dit  à  tous  ce  que  nous  sommes, 
d'où  nous  venons  et  où  nous  allons  ;  tan- 
dis que  la  philosophie  ne  traite  ces  ma- 
tières qu'avec  les  gens  profondément  in- 
struits, et  encore  est-elle  impuissante  à 
les  résoudre  d'une  manière  satisfaisante. 
Le  plus  simple  des  catholiques,  le  caté- 
chisme en  main,  répond  à  toutes  ces 
questions  devant  lesquelles  la  philoso- 
phie est  obligée  de  confesser  son  igno- 
rance; bien  plus,  la  véritable  connais- 
sance des  choses  divines  et  humaines,  la 
science  du  cœur  humain  et  de  ses  rap- 
ports avec  Dieu ,  la  science  en  un  mot  de 
la  vérité,  celle  d'où  découlent  toutes  les 
autres  comme  de  leur  source,  celle-là 
n'est  pas  donnée  à  l'homme  que  la  nature 
a  favorisé,  et  qui  a  reçu  du  hasard  le 
génie  ou  le  talent.  Non,  le  plus  grand, 
le  plus  méritant  des  hommes,  celui  qui 
est  le  plus  instruit  dans  la  science  des 
choses  célestes,  celui  qui  est  le  mieux 
placé  pour  connaître  et  apprécier  toutes 
les  sciences  humaines,  et  qui  a  le  plus 
de  facilité  pour  les  parcourir  dans  tous 
leurs  détails ,  c'est  l'homme  de  bonne  vo- 
lonté; c'est  celui  qui,  détachant  son  cœur 
des  choses  de  la  terre,  s'efforce  de  mener 
une  vie  irréprochable  et  pure  ;  c'est  celui 
qui,  s'arrachant  aux  étreintes  de  la  ma- 
tière, considère  toutes  choses  d'en  haut 
et  d'un  point  de  vue  dégagé  de  toutes  les 
illusions  des  sens;  celui  qui,  prenant  la 
foi  pour  guide,  ne  se  laisse  éblouir  par 
aucun  éclat  trompeur  et  va  puiser  la  vé- 
rité à  sa  source.  En  perpétuel  contact 
avec  elle,  s'y  abandonnant  avec  con- 
fiance et  amour,  il  en  recevra  souvent  de 
ces  communications  fécondes  qui  projet- 
tent de  si  vives  lumières  sur  les  ques- 
tions les  plus  ardues  et  les  plus  difficiles, 
et  qui  centuplent  toutes  les  puissances 
de  l'intelligence  de  Thomme.  Chose  mer- 
veilleuse !  l'objet  de  la  foi,  c'est  Dieu  ;  par 
Dieu ,  nous  connaissons  toutes  choses ,  et 
nous  possédons  Dieu  par  le  désir  et  l'a- 
mour. 


RECHERCHES  SUR  LES  MONUMENS  CYCLOPÉENS. 


79 


Tous  peuvent  donc  y  atteindre,  tous 
ont  les  mômes  moyens  pour  y  arriver,  et 
c'est  par  là  que  s'égalisent  toutes  les  in- 
telligences; c'est  par  là  qu'elles  se  trou- 
vent toutes  au  niôme  niveau,  sur  le  ter- 
rain môme  qui  semblerait  devoir  assurer 
à  jamais  des  distinctions  entre  elles.  Mais 
la  loi  corrige  la  nature,  et  avec  elle  la 


fidélité"  à  ses  devoirs,  la  droiture  des  in- 
tentions, l'abandon  dans  la  foi  peuvent 
seuls  établir  une  distinction  entre  les 
hommes.  Courbe  donc  ton  Iront  dans  la 
poussière,  orgueilleux  savant  ;  car  il  est 
donné  à  tout  le  monde  d'avoir  la  pureté 
et  la  simplicité  du  cœur. 

Gabriel  d'Ekceville. 


RECHERCHES  SUR  LES  MONUMENS  CYCLOPÉENS, 

ET  DESCRIPTION  DE  LA  COLLECTION  DES  MODÈLES  EN  RELIEF  COMPOSANT  LA 
CALERIE  PÉLASGIQUE  DE  LA  BIBLIOTHÈQUE  MAZARINE; 

PAR  L.-C.-F.  PETIT-RADEL  (1). 


Né  en  1756,  M.  Petit-Radel  fit  ses  étu- 
des au  collège  Mazarin ,  où  il  se  distingua 
par  son  intelligence  aussi  sérieuse  que 
précoce.  A  trente  ans ,  il  fut  docteur  de 
Sorbonne,  débuta  dans  la  ebaire  chré- 
tienne avec  succès  et  attirait  une  atten- 
tion d'estime  par  un  mérite  solide  et 
modeste  ,  quand  la  révolution  éclata.  Il 
partit  alors  pour  Rome  et  il  y  passa  neuf 
ans.  R.evenu  en  France,  il  ne  reprit  point 
les  travaux  du  ministère  ecclésiastique, 
et  en  peu  de  temps  il  se  trouva  fixé 
comme  administrateur  de  la  bibliothèque 
Mazarine  et  membre  de  l'Institut  dans 
les  occupations  qui  devaient  remplir  sa 
vie. 

C'était  à  Rome  môme,  au  centre  de  la 
catholicité ,  au  milieu  des  tribulations 
de  l'Église,  que  la  Providence  lui  avait 
assigné  cette  destination  nouvelle,  et  lui 
fit  échanger  ainsi  le  dévouement  actif  du 
prêtre,  pour  le  dévouement  uniforme  du 
religieux.  M.  Petit-Radel,  dans  la  libre 
tranquillité  d'une  existence  studieuse,  fut 
un  pieux  et  savant  solitaire,  un  véritable 
bénédictin ,  qui  n'avait  toujours  d'autre 
pensée  que  de  servir  Dieu  et  la  foi. 

Aussi  compta-t-il  toujours  parmi  les 
membres  les  plus  honorables  du  clergé  , 
et  malgré  son  ûge  avancé,  il  reçut,  en 
1827,  d'un  saint  et  aimable  évoque,  Mgr 
Borderies  ,  la  proposition  de  le  suivre  en 

(1)  Chez  Rey,  libraire-éditeur,  quai  des  Augus- 
tins,  lii  ;  un  vol.  in-3°.  Prix  :  7  fr. 


qualité  de  grand-vicaire  à  Versailles. 
Mais  une  longue  habitude  de  laborieuse 
retraite,  l'utilité  de  ses  labeurs  pour  la 
science  et  la  collection  précieuse  confiée 
à  son  zèle,  les  investigations  continues 
et  toujours  heureuses  de  son  érudition  , 
ne  lui  permirent  pas  de  renoncer  à  une 
carrière  depuis  long-temps  tracée  et  déjà 
si  remplie. 

Ses  nombreux  opuscules  prouvent  qu'il 
était  infatigable  au  travail  autant  que 
consciencieux.  Ses  quatre-vingt-seize  no- 
tices faites  pour  la  continuation  de  l'His- 
toire littéraire  de  France  sont  assuré- 
ment des  modèles,  et  plusieurs  de  vrais 
chefs-d'œuvre  d'érudition,  parce  qu'il 
avait  le  don  très  rare  de  n'écrire  que  ce 
qu'il  savait  et  de  savoir  à  fond  ce  qu'il 
écrivait.  En  un  mot,  il  portait  partout  cet 
esprit  de  recherche  exacte  et  complète 
qui  rend  si  instructif  et  si  intéressant 
son  volume  publié  en  1819  sous  ce  titre  : 
Recherches  sur  les  Bibliothèques  ancien- 
nes et  modernes ,  etc. 

Mais  son  renom  littéraire  tient  surtout 
à  la  connaissance  des  monumens  cyclo- 
péens,  découverte  réelle  et  d'une  grande 
importance  historique.  Voici  comment 
il  raconte  lui-même  l'origine  de  cette 
découverte  et  de  cette  étude  spéciale. 

«  Je  partis  pour  Rome  au  mois  d'octobre 
»  1791...  A  mon  arrivée,  M.  de  Remis 
«  (sur  la  recommandation  du  cardinal 
<  de  la  Rochefoucault)  parla  de  moi  au 
«  souverain  pontife  Pie  VI,   lequel  me 


80 


RECHERCHES  SUR  LES  MONUMENS  CYCLQPËENS. 


c  plaça  avec  une  attention  qui  méritera 
f  toujours  ma  reconnaissance,  dans  une 
«  abbaye  de  chanoines  réguliers;  j'en  de- 
i  vins  le  sous-bibliothécaire ,  en  même 
t  temps  que  j'étais  nommé  directeur  du 
c  Jardin  de  botanique,  créé  par  l'abbé 
«  Monsacrati,  savantantiquaire  lucquois, 
«  qui  avait  rempli  plusieurs  noncia- 
«  lures  (1). 

«  Mis  ainsi  à  l'abri  de  tout  besoin  par  le 
i  bienfait  de  l'hospitalité  ,  je  partageai 
«  mon  temps  entre  les  occupations  de  mes 

<  deux  faciles  emplois  :  les  courses  que 
«  je  faisais  pour  l'étude  de  la  botanique 
«  et  celle  des  monumens  de  l'architec- 
i  ture  des  anciens J'avais  cru  remar- 

<  quer  que  la  plupart  des  historiens  an- 
«  ciens  s'étaient  peut-être  trop  exclusive- 
i  ment  occupés  des  hommes,  et  pas  assez 

<  des  choses.  Leur  lecture  me  laissait 
t  toujours  le  regret  de  ne  pouvoir  ouvrir 
f  les  chroniques  originales  où  ils  avaient 

<  puisé  ;  j'aurais  préféré  à  toute  autre 

<  découverte,  les  livres  depuis  long-temps 
a  perdus,  dans  lesquels  Acusilaùs  d'Ar- 
«  gos  transcrivait  simplement  les  généa- 
«  logies  que  son  père  avait  trouvées  gra- 

<  vées  sur  des  marbres  déterrés  dans  ses 
«  possessions....  Le  champ  des  études 

<  historiques  me  parut  si  vaste  à  Rome, 
€  que  j'éprouvai  d'abord  la  nécessité  de 

<  borner  les  miennes  à  l'examen  des  ca- 
c  ractères  d'antiquité  que  présentaient 
«  ses  murs  comparés  à  ceux  des  villes 
c  environnantes  ,  et  à  imaginer  les 
c  moyens  de  retracer  leur  connexion 
«  avec  les  origines  des  divers  peuples 
«étrangers,  leurs  fondateurs,    suivant 

<  les  récits  de  l'histoire,  > 

L'auteur  raconte  ensuite  comment  il 
engagea  une  course  d'herborisation  avec 
plusieurs  hommes  distingués  de  la  société 
de  l'abbé  Monsacrati,  jusqu'au  Monte- 
CircelLo ,  où  les  Caetani  avaient  autre- 
fois une  terre.  «  Je  leur  fis  valoir,  dit-il, 
i  la  célébrité  homérique  du  montCircé. 

<  — Qui  sait,  nous  dit  alors  le  duc  de  Cae- 
«  tani ,  si  vous  n'y  trouveriez  pas  encore 
«  la  demeure  de  la  déesse,  bâtie  en  pierres 

<  bien  taillées  jusqu'au  poli,  suivant  Ho- 

<  mère  ?  Corradini  a  bien  assuré,  dans 
«  son  Latium,  qu'il  n'en  restait  plus  au- 

(1)  Recherche»  sur  les  Monumens  cyclopéens , 
Impartie,  p.  13. 


«  cun  vestige  ;  mais  j'ai  ouï  dire  à  des 
«  chasseurs  qu'il  existait  des  murs  qui   n 

<  paraissaient  bien  plus  anciens  que  ceux 

«  des  Romains  sur  le  plateau  du  pic  cul-  ] 
«  minant  de  la  montagne;  il  en  est  même  . 
f  fait  mention  dans  les  titres  de  posses-  | 

<  sion  de  mes  ancêtres.  > 

i  Nous  partîmes,  don  Pedro  Marquez,  I 
«  architecte  mexicain,  Pedro  Perez,  ar- 
t  chitecte  pensionnaire  du  roi  d'Espagne 
«  à  Rome  ,  et  moi  ,  pour  aller  faire  une 
«  herborisation  dans  le  charmant  séjour 

<  de  l'ancienne  île  de  Circé On  ne 

i  trouve  sur  le  mont  Circé  qu'un  bourg 

<  appelé  San-Felice  ,  dont  la  population 

«  esta  peine  de  huit  cents  âmes.  Ce  bourg  ; 
i  appartenait  autrefois  aux  Caetani.  Les 
«  armoiries  de  ces  neveux  de  Bonifa- 
«  ce  VIII  s'y  trouvent  encore  sculptées 
«  sur  l'arcade  principale....  Après  avoir, 
i  depuis  le  rivage,  péniblement  gravi  la 
«  côte   pendant  trois  heures  et  demie,  i 

<  nous  parvînmes  au  point  culminant  du 

<  promontoire,  élevé,  suivant  M.  de  Pro- 

t  ny,  à  cinq  cent  vingt-sept  mètres  au-  ■ 
c  dessus  du  niveau  de  la  mer.  Arrivés  là,  i 
«  noire  attention  fut  d'abord  fixée  par  le 

<  superbe  aspect  qui  s'offre  à  la  vue; 
«  ensuite  regardant  à  nos  pieds,  nous 
«  rencontrâmes  subitement  l'espèce  de 
«  palmier  qui  faisait  l'objet  de  notre 
«  voyage  au  pied  d'un  reste  de  construc. 
i  tion  antique.  Le  chamœrops,  qui  croît 
«  en  abondance  sur  ce  mont,  est  employé 

<  par  les  ménagères  circéennes  à  former 
i  ces  balais  aplatis  qu'Horace  avait  en 
i  vue  dans  cette  expression  :  lutulenta 
«  radere  palma;  nettoyer  avec  un  balai 
«  de  palmier  rempli  de  boue  (1).  . . 

«  Mais  mon  attentiou  avait  été  vive- 
a  ment  attirée  par  la  vue  du  vieux  mur 
«  au  pied  duquel  nous  avions  trouvé  notre 
i  palmier  ;  je  crus  y  reconnaître  l'autel 
i  même  de  la  déesse,  dont  la  montagne 
«  portait  le  nom,  et  dès  ce  moment,  je 
«  conçus  le  sujet  du  problème  historique 
«  qui  depuis  n'a  pas  cessé  de  m'occuper.  Je 

<  fis  part  de  mon  idée  à  mes  compagnons 

<  de  voyage.  L'architecte  mexicain,  après 
«  avoir  cru  apercevoir  dans  les  monu- 
«  mens  de  Yara  Circes  la  même  con- 
«  struction  que  celle  des  monumens  de 
t  l'histoire  perdue  de  son  pays  ,  convint 

(i)  Sat.,  il ,  iv,  83. 


RECHERCHES  SUR  LES  MONUMENS  CYCLOPÉENS. 


m 


«  aisément  avec  moi  que  cet  autel  avait 

<  été ,  à  la  vérité  ,  restauré  par  les  Ro- 
i  mains,  mais  fondé  à  une  époque  beau- 

<  coup  plus  reculée. ...  Mes  deux  com- 
i  pagnons  finirent  par  se  réunir  à  mon 

<  opinion,  et  parconsidérer  la  chose  sous 

<  le  point  de  vue  de  l'histoire  des  Péîas- 
t  ges,  les  premiers ,  ou  du  moins  les  plus 
«  anciens  habitans  historiquement  con- 

<  nus  de  cette  contrée.  Nous  cherchâmes 
c  à  vérifier  nos  conjectures,  et  nous  en 
i  reconnûmes  de  plus  en  plus  la  justesse 
«  en  visitant  sur  le  même  mont  l'enceinte 
t  sacrée  de  Circéla  Cyclopéenne,  comme 
«  dit  Plutarque....  Les  diverses  construc- 
i  tions   du  bourg  San-Felice  ,   puis  les 

<  constructions  de  la  ville  de  Fondi  et  de 
«  beaucoup  d'autres  villes  par  nous  re- 
»  connues  pour  pélasgiques....  » 

Tel  fut  le  point  de  départ  de  ces  cu- 
rieuses investigations.  Les  résultats  en 
sont  maintenant  certains.  Les  construc- 
tions pélasgiques  ou  cyclopéennes ,  dont 
les  ruines  colossales  sont  échelonnées 
depuis  la  Phénicie  jusqu'à  l'Espagne,  sur 
une  ligne  ou  bande  irrégulière  et  peu 
large  qui  passe  par  la  Sabine  et  la  Sar- 
daigne ,  dont  les  Nouraghes  font  partie, 
attestent  l'existence,  la  position  des  an- 
ci  ensPélasges  et  leur  origine  phénicienne 
ou  cananéenne.  On  ne  peut  raisonnable- 
ment refuser  d'admettre  qu'ils  ne  soient 
ces  fils  d'inachus  ou  Enachim,  cette  race 
de  géants ,  devant  lesquels  les  Hébreux 
ne  paraissaient  que  comme  des  saute- 
relles ,  et  qui  ont  été  contraints  d'émi- 
grer  devant  le  peuple  de  Dieu  (1). 

Le  savant  archéologue  tirant  toujours 
de  nouvelles  conséquences  d'un  fait  in- 
contestable, suivant  la  marche  des  dif- 
férens  chefs  de  colonies  pélasgiques,  et 
confrontant  les  monumens  et  les  inscrip- 
tions avec  les  textes  des  poètes  et  des  his- 
toriens grecs  et  latins,  est  venu  à  bout 
d'éclairer  la  mythologie  grecque,  et  de 
dégager  et  de  mettre  en  certitude  les 
personnages  et  gestes  les  plus  importans 
de  l'époque  fabuleuse;  ce  qu'il  a  exécuté 
dans  son  Examen  analytique  et  Tableau 

(l)  Nombres,  xnr,  23,  29,  34.  Deutéron.,  i ,  28; 
II,  10;  m,  11,  Jotué,  xiv,  12;  xv,  14;  xxi,  11. 
Juges,  i,  20. 


comparatif  des  synchronismes  de  l'his- 
toire des  temps  héroïques  de  la  Grèce  (1). 
Les  dynasties  des  rois  Pélasges  i  y  sont 
«  tracées  pendant  la  durée  de  huit  siè- 
t  clés,  avec  leurs  alliances  et  leurs  filia- 
i  tions,  les  fondations  de  leurs  villes,  de 
«  leurs  colonies,  leurs  combats  et  leurs 
c  traités.  Dans  ce  travail ,  dit  avec  raison 
«  la  notice  sur  M.  Petit-Radel,  mise  en 
i  tête  des  Recherches  sur  les  monumens 
(  cyclopéens ,  rien  n'est  hasardé ,  systé- 
«  matique,  ni  arbitraire,  mais  tout  y  est 
«  fondé  sur  le  témoignage  des  plus  an- 
i  ciens  historiens  de  la  Grèce  et  de  l'Ita- 
ii  lie.  >  On  aura  une  idée  de  la  difficulté 
d'un  pareil  travail,  de  l'érudition,  delà 
sagacité  et  de  la  patience  qu'il  a  fallu 
pour  l'accomplir,  quand  on  saura  que  la 
composition  typographique  du  tableau  a 
coûté  seule  huit  cents  francs.  C'est  une 
chose  merveilleuse  que  la  concordance 
de  ces  listes  généalogiques.  J'ai  vu  ce  vé- 
nérable savant  toujours  rempli  d'une  éru- 
dition et  d'une  aménité  également  inta- 
rissables,  répondre  durant  des  heures 
entières  aux  questions  ,   aux  objections 
qu'il   aimait  à  provoquer  lui-même  sur 
son  ouvrage,  sans  que  jamais  on  pût  pren- 
dre en  défaut  ni  l'auteur,  ni  son  tableau 
synchronique.  Ce  débrouillement  si  sin- 
gulier et  si  méthodique  du  chaos  des  ori- 
gines grecques  est,  sans  contredit,  une 
des  plus  belles  conquêtes  de  l'érudition 
chrétienne.  Il  ouvre  d'une  manière  sûre 
la  carrière  historique  où  se  sont  exercés 
dans  le  vide  des  hypothèses  Guérin  du 
Rocher  et  plusieurs  esprits  plus  ou  moins 
ingénieux.  Un  autre  savant  non  moins 
studieux,  non  moins  modeste,  non  moins 
aimable  que   M.  Petit-Radel ,  un  de  ces 
saints  hommes  que  l'Église  peut  présenter 
également  à  ses  amis  et  à  ses  ennemis, 
le   P.    Phélippon ,    qui    s'occupe  depuis 
long-temps  d'éclaircir  les  antiquités  my- 
thologiques, achèvera  sans  doute  aussi 
son  œuvre,  on  doit  l'espérer,  et  complé- 
tera dignement  les  découvertes  de  son 
habile  devancier. 

Édouard-Dumont. 
(1)  Chez  Rey,  un  vol.  in-4°. 


82 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


INTRODUCTION  A  L'HISTOIRE  ET  A  LA  CRITI- 
QUE DE  LA  LITTÉRATURE  ALLEMANDE  ;  par 

M.  Louis  Aurbacuer,  2e  édition;  Kaufbeuren , 
1858. 

La  langue  allemande  gagne  de  jour  en  jour  dans 
Peslime  de  la  France  intelligente  ;  nous  nous  fami- 
liarisons de  plus  en  plus  avec  les  riches  trésors  que 
renferme  dans  son  sein  une  littérature  si  riche  et 
long-temps  trop  dédaignée  par  une  nation  qui  est 
plus  propre  qu'aucune  autre  à  apprécier  dignement 
le  mérite  partout  où  il  se  trouve,  fût-ce  dans  ses 
plus  implacables  ennemis.  Nous  avons  appris  à  con- 
naître déjà  un  certain  nombre  d'ouvrages  supé- 
rieurs dont  le  mérite  incontesté  a  ouvert  une  car- 
rière nouvelle  à  plusieurs  écrivains  jaloux  de  faire 
participer  leur  patrie  des  heureuses  et  fécondes  dé- 
couvertes auxquelles  les  avait  conduits  une  pensée 
noble  et  utile.  L'Allemagne  est  aujourd'hui  une 
mine  quo  l'on  commence  à  exploiter  avec  une  ar- 
deur d'autant  plus  grande  ,  qu'on  a  trop  long-temps 
dédaigné  les  beautés  littéraires  qu'elle  renferme. 
Mais  si  dans  cette  exploitation  nouvelle  on  cherche 
autre  chose  qu'à  satisfaire  seulement  un  engoue- 
ment temporaire  ou  des  calculs  intéressés,  il  est 
indispensable  d'embrasser  d'un  coup  d'œil  l'ensem- 
ble de  ce  vaste  champ  ouvert  au  labeur  de  nos  com- 
patriotes ;  il  faut  se  placer  à  un  point  de  vue  assez 
haut  pour  juger  avec  connaissance  de  cause  pleine 
et  entière;  il  faut  connaître  l'histoire  d'une  littéra- 
ture devenue  le  centre  vers  lequel  convergent  ceux 
qui  aspirent  à  une  science  large  et  débarrassée  des 
mesquines  entraves  d'un  amour-propre  national 
mal  entendu.  La  partie  historique  de  la  littérature 
allemande  est  indispensable  à  quiconque  veut  mar- 
cher d'un  pas  assuré  dans  la  nouvelle  voie  ouverte 
à  l'esprit  français.  Un  aperçu  succinct ,  une  appré- 
ciation loyale  des  hommes  et  des  écrits,  voilà  ce 
qu'il  faut  avant  tout;  de  longues  dissertations,  des 
détails  fatigans  ne  pourraient  servir  qu'à  embrouil- 
ler. Or  celte  sage  sobriété,  cette  loyauté  de  juge- 
ment, nous  la  trouvons  dans  l'ouvrage  que  nous 
avons  annoncé  plus  haut.  L'auteur,  se  conformant 
à  la  classification  la  plus  généralement  reçue ,  ex- 
pose d'abord  l'histoire  de  la  prose  et  ensuite  celle 
de  la  poésie  allemande,  depuis  leurs  premiers  com- 
mencemens  jusqu'à  nos  jours.  Après  avoir  esquissé 
rapidement  l'état  de  la  littérature  dans  chacune  des 
périodes  anciennes,  il  cite  et  soumet  à  un  examen 
plus  approfondi  les  écrivains  et  les  ouvrages  les 
plus  remarquables  qui  paraissent  caractériser  d'une 


manière  plus  particulière  l'esprit  de  leur  époque. 
Comme  on  devait  s'y  attendre ,  la  lillératuro  mo- 
derne occupe  une  plus  grande  place  dans  ce  ta- 
bleau. Afin  de  présenter  dans  leur  jour  convenable 
le  grand  nombre  de  productions  littéraires  que  le 
dernier  siècle  a  vu  éclore,  il  a  réuni  en  différentes 
classes  les  écrivains  en  prose  et  en  vers,  en  suivant 
pour  cette  classification  la  matière  et  la  forme  de 
leurs  ouvrages,  ainsi  que  les  divisions  admises  déjà 
et  fondées  dans  la  nature  même  de  l'art  poétique. 
De  cette  manière  seulement,  il  a  été  possible  à  l'au- 
teur de  présenter  dans  un  cadre  rétréci  un  tableau 
de  la  littérature  allemande,  tableau  succinct,  il  est 
vrai ,  mais  fidèle.  Malgré  le  mérite  incontestable  de 
cet  ouvrage ,  il  ne  laisse  pas  d'offrir  quelques  la- 
cunes. Le  catalogue  des  historiens  modernes  se 
trouve  n'être  pas  assez  complet;  il  en  est  de  même 
des  ouvrages  de  pédagogie  :  autant  cette  partie  est 
traitée  avec  une  étendue  convenable  en  ce  qui  con- 
cerne les  époques  plus  anciennes,  autant  on  est 
peiné  de  trouver  un  vide  qui ,  nous  l'espérons  ,  ne 
manquera  pas  d'être  comblé  lorsqu'il  paraîtra  une 
nouvelle  édition  du  livre.  Malgré  les  défauts  que 
nous  venons  de  signaler,  nous  croyons  que  l'Intro- 
duction à  l'Histoire  et  d  la  Critique  de  la  Littéra- 
ture allemande  est  une  de  ces  productions  que  l'on 
aime  à  voir  paraître  ;  c'est  un  ouvrage  utile,  et  l'on 
ne  saurait  mieux  caractériser  un  travail  quelconque. 

A. 


EXEGESIS  CRIT1CA  in  Jesaiœ  cap.  ut ,  15  ;  lui  , 
12,  seu  de  Messià  expiatore,  passuro  et  raoriluro 
commentatio.  Scripsit  Laur.  Reinke,  theol.  doct. 
et  lingg.  orient,  in  Academià  Monasteriensi  prof, 
publ.  extraord.  —  Adjecta  est  Dissertatio  de  di- 
vinâ  Messiac  naturà  in  libris  sacria  Vcteris-Testa- 
menti;  Monasterii  apud  TheissiDg  bibliopolam. 
1836. 

Aprè3  avoir  combattu  dans  sa  préface  les  tendan- 
ces rationalistes  de  l'Allemagne  protestante,  l'au- 
teur donne  les  prolégomènes  relatifs  aux  diverses 
interprétations  qui  ont  été  faites  de  la  prophétie  d'I- 
saïe ,  et  développe  ensuite  ses  propres  idées  sur 
celte  matière  importante.  Suit  le  texte  hébreu  avec 
une  traduction  latine  littérale  et  un  commentaire. 
Chaque  verset  est  accompagné  des  versions  syria- 
que, chaldéenne,  arabe,  grecque,  et  autres,  ainsi 
que  dune  traduction  latine  iutcrlinéaire  pour  cha- 
cun de  ces  idiomes.  On  trouve  ensuite  énumérées 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


83 


le*  différentes  explications  qui  ont  été  successive- 
ment faites  du  célèbre  oracle  d'Isaïe ,  depuis  les 
plus  anciens  Pères  de  l'Église  jusqu'à  nos  juurs.  Il 
y  a  néanmoins  une  lacune;  dans  l'énumération  des 
interprètes,  l'auteur  a  trop  négligé  les  écrits  des 
commentateurs  rabbins.  Quoique  l'ouvrage  soit  ré- 
digé avec  soin,  on  regrette  de  ne  pas  y  trouver 
toute  la  perfection  désirable  sous  ce  dernier  rap- 
port. L'interprétation  donnée  par  M.  Reinke  ter- 
mine son  travail  sur  la  prophétie.  On  doit  savoir 
d'autant  plus  gré  a  l'auteur  de  son  entreprise,  que 
les  ennemis  do  la  religion  catholique  ne  cessent 
de  nous  reprocher  l'étude  scientifique  des  livres 
de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testament.  Un  sem- 
blable travail ,  tout  en  offrant  des  facilités  par  le 
grand  nombre  de  matériaux  qui  se  trouvent  à  la 
disposition  d'une  exégèse  consciencieuse,  no  laisse 
pas  néanmoins  de  présenter  de  graves  obstacles. 
Autant  nos  frères  séparés  sont  faciles  à  accorder 
leurs  louanges  à  tout  ce  qui  sort  de  l'officine  de 
leurs  coreligionnaires,  autant  ils  sont  difficiles  et 
vétilleux  pour  tout  ce  que  les  membres  de  la  com- 
munion romaine  font  publier  en  ce  genre.  Les  cri- 
tiques des  luthériens  ne  peuvent  être  que  fort  peu 
équitables,  parce  que  jamais  ces  hommes  ne  peuvent 
et  ne  veulent  se  placer  au  point  de  vue  catholique 
pour  apprécier  convenablement  ce  qui  est  destiné 
à  défendre  la  saine  et  invariable  doctrine  de  l'E- 
glise. Or  une  telle  disposition  doit  influer  d'une  ma- 
nière fâcheuse  sur  les  écrivains  orthodoxes,  à  cause 
de  la  dépréciation  qui  est  faite  de  leurs  ouvrages  par 
une  coterie  intolérante. 


DE  LA  POLITIQUE  MARITIME  DE  LA  FRANCE 
SOUS  LOUIS  XIV,  et  de  la  Demande  que  Muley 
lsmaël,  empereur  de  Maroc,  adressa  à  ce  mo- 
narque pour  obtenir  en  mariage  la  princesse  de 
Conti;  par  Raymond  Thomassy.—  Chez  Dentu, 
libraire  au  Palais-Royal.  Paris,  13-il.  Prix  :  1  fr. 

C'est  à  propos  du  fait  le  plus  curieux  du  règne  de 
Louis  XIV  que  M.  Thomassy  examine  quelle  fut  la 
politique  maritime  de  la  France  à  cette  époque ,  et 
y  trouve  la  plus  juste  et  la  plus  complète  glorifica- 
tion du  grand  roi.  La  demande  que  le  fameux  Mu- 
iey  lsmaël,  le  plus  fier  et  le  plus  intraitable  des 
princes  musulmans,  adressa  à  ce  monarque  pour 
ablcnir  en  mariage  la  princesse  de  Conti,  ne  fat 
jue  l'expression  de  l'admiration  extraordinaire  qu'il 
ivait  conçue  pour  sa  puissance.  Cette  incroyable 
lémarche  ,  qui  a  long-temps  passé  pour  fabuleuse , 
3t  qui  devrait  toujours  passer  pour  telle,  si  l'au- 
taeniicilé  n'en  était  prouvée  jusqu'à  la  dernière 
Jvidence,  est  enfin  mise  aujourd'hui  hors  de  toute 
:onlestation.  M.  Thomassy  a  publié  dans  sa  bro- 
chure la  demande  officielle  du  mariage,  pièce  di- 
domatique  qu'il  a  découverte  dans  le  journal  inédit 
le  Saint- Olon,  notre  ancien  ambassadeur  auprès 
le  Muley  lsmaël.  Il  y  a  joint  des  pièces  de  vers 
jgaleroent  inédiles  et  composés  à  ce  sujet  par  les 
aeaux  esprits  de  la  cour  de  Louis  XIV,  qui  ae  pou- 


vaient moins  faire  que  do  célébrer  la  princesse  do 
Conti ,  qui  était  alors  la  merveille  de  Versailles  ,  et 
passait  en  France  pour  un  prodige  de  beauté.  Aux 
yeux  de  ces  courtisans ,  le  féroce  et  sanguinaire 
Muley  lsmaël  revêtit  en  même  temps  les  allures 
d'un  amant  déclaré,  d'un  soupirant  à  l'eau  de  rose. 
Mais  tandis  que  le  tigre  se  montrait  sensible  aux 
charmes  d'une  princesse  qui  lui  présentait  l'image 
séduisante  de  notre  civilisation,  les  hommes  d'État 
pouvaient  aussi  calculer  les  motifs  sérieux  de  sa  dé- 
marche; ils  devaient  voir  surtout  combien  il  tenait 
à  former,  par  une  alliance  de  famille  ,  une  paix  du- 
rable avec  Louis  XIV,  à  la  place  des  anciennes  pais 
qui  n'avaient  jamais  été  que  des  trêves. 

C'est  à  ce  propos  que  M.  Thomassy  entre  dans  le 
côté  sérieux  de  ses  recherches  ,  et  donne  une  appré- 
ciation toute  nouvelle  de  la  politique  de  Louis  XIV; 
politique  exclusivement  envisagée  au  point  de  vue 
continental  par  les  marquis  de  la  Régence  et  de 
Louis  XV,  par  les  hommes  d'État  de  la  République 
et  de  l'Empire,  et  par  les  héritiers  des  uns  et  des 
autres,  mais  que  notre  collaborateur  examine  enfin 
au  point  de  vue  maritime  et  commercial,  par  la  face 
la  plus  oubliée,  la  plus  méconnue  et  sans  contredit 
aujourd'hui  la  plus  importante  et  la  plus  féconde  en 
enseignemens. 

Le  passage  suivant,  où  l'on  remarquera  sans 
peine  les  idées  aussi  justes  que  nouvelles,  nous 
dispensera  de  parler  davantage  du  travail  de  notre 
collaborateur. 

A  propos  des  entraves  que  Louis  XIV  mettait  à 
l'échange  des  prisonniers  entre  la  France  et  le  Ma- 
roc, afin  que  la  plupart  des  Marocains  restassent 
sur  les  galères,  M.  Thomassy  ajoute  :  «  Cette  poli- 
tique était  peut-être  justifiée  par  l'importance  des 
galères  à  cette  époque,  importance  dont  nous  avons 
entièrement  perdu  le  souvenir,  et  qui  pourtant  était 
la  même  que  des  motifs  bien  plus  puissans  nous 
pressent  de  donner  aujourd'hui  aux  bateaux  à  va- 
peur. Les  galères,  en  effet,  comme  ces  bateaux, 
avaient  la  propriété  de  naviguer  contre  le  vent,  et 
comme  eux,  au  lieu  de  céder  passivement  à  la  brise, 
étaient  de  véritables  inslrumens  actifs  ,  jouissant , 
par  exemple ,  en  temps  de  calme  ou  bien  contre 
les  courans,  de  toutes  leurs  facultés  locomotives, 
tandis  qu'en  pareille  circonstance  la  navigation  à 
voiles  se  trouvait  frappée  d'impuissance  ou  d'immo- 
bilité. Grûce  donc  à  la  force  humaine  qui  les  mettait 
en  mouvement,  les  galères  se  donnaient  à  elles- 
mêmes  leur  propre  impulsion ,  l'accéléraient  ou  la 
modéraient  à  volonté  ,  combinaient  même  l'action 
de  la  voilure  à  celle  des  rames,  exactement  comme 
le  pyroscaphe,  voilier  du  capitaine  de  vaisseau, 
M.  Réchameil.  Toute  la  différence  consistait  dans 
l'imperfection  des  moyens  et  l'infériorité  des  résul- 
tats ;  mais,  moyens  ei  résultats,  il  est  évident  qu'ils 
étaient  par  leur  nature  parfaitement  analogues  a 
ceux  de  nos  bateaux  a  vapeur,  et  c'est  ce  qui  per- 
mit aux  galères  de  servir  également  d'auxiliaires  à 
nos  vaisseaux  à  voiles.  Aussi  prirent-elles  une  part 
non  moins  active  que  glorieuse  à  toutes  nos  bataiU 
les ,  particulièrement  sur  la  Médilerrauée ,  où  lVm-» 


84 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


barras  des  chiourmes,  comme  aujourd'hui  le  trans- 
port du  combustible ,  condamnait  généralement  ces 
légers  navires  à  des  relations  voisines  et  à  des  en- 
treprises rapprochées. 

«  Si  donc  la  France  a  renoncé  aux  services  émi- 
nens  qu'elle  relirait  de  ses  galères ,  c'est  que  son 
humanité  a  dû  en  repousser  l'emploi  du  moment 
qu'un  autre  moteur  a  pu  leur  être  substitué ,  et  que 
la  vapeur,  inappréciable  bienfait  de  la  Providence  , 
est  venue  remplacer  avec  avantage,  par  un  agent 
matériel,  des  créatures  humaines  enchaînées. 

«  Que  conclure  maintenant  de  cet  heureux  pro- 
grès de  la  civilisation  ,  sinon  que  nous  nous  en  ren- 
drions honteusement  indignes  si  nous  n'apportions 
pas  à  nous  créer  des  bateaux  à  vapeur  le  même  zèle 
que  Louis  XIV  mettait  à  l'entretien  et  à  la  multipli- 
cation de  ses  galères?  Loin  de  nous  toutefois  d'ap- 
prouver ce  grand  monarque  lorsqu'il  sacrifiait  à  sa 
passion  pour  la  grandeur  de  la  monarchie,  les  in- 
térêts de  l'humanité,  et  que  des  condamnés ,  même 
après  l'expiration  de  leur  peine,  gémissaient  quel- 
quefois dans  les  chiourmes  pour  le  service  de  l'E- 
tat (1).  Nous,  Dieu  merci,  nous  n'avons  plus  à  crain- 
dre un  tel  excès;  mais  Dieu  veuille  aussi  que  notre 
politique  ne  tombe  pas  dans  un  autre  extrême,  en 
oubliant  les  glorieuses  leçons  de  nationalité  que  lui 
a  données  Louis  XIV.  » 

PETIT  MANUEL  D'ÉDUCATION,  ou  Lectures  à 
l'usage  des  jeunes  filles  de  huit  à  douze  ans ,  éle- 
vées dans  les  écoles  primaires,  communautés, 
externats  et  autres  institutions;  par  madame  Si- 
rey, née  de  Lasteyrie  du  Saillant.  Paris,  à  la  li- 
brairie classique-élémentaire  de  Belin-Mandar, 
rue  Christine,  S. 

Voici  un  petit  livre  que  nous  recommandons  à 
toutes  les  mères  de  famille;  et  nous  ne  saurions  en 
faire  un  plus  grand  éloge  qu'en  racontant  les  im- 
pressions que  sa  lecture  nous  a  causées.  Tout  d'a- 
bord nous  n'y  avions  cherché  que  les  impressions 
qu'il  devait  produire  sur  ses  jeunes  lectrices;  nous 
examinions  avec  soin  si  rien  n'était  au-dessus  de 
leur  portée,  si  le  style  était  assez  clair,  assez  sub- 
stantiel, et  cependant  assez  accessible  pour  leur 
intelligence.  Peu  à  peu,  par  je  ne  sais  quelle  pente, 
nous  nous  sommes  trouvés  de  niveau  avec  ces  char- 
mantes petites  créatures  ,  Marie  Rosten,  Sophie  de 
Blangye,  Marguerite,  Pauline,  et  autres,  sur  qui 
madame  Sirey  a  répandu  tout  ce  que  le  cœur  d'une 
femme  et  d'une  mère  renferme  d'amour ,  d'expé- 
rience et  de  délicatesse.  Oubliant  notre  tâche  de  cri- 
tique, nous  sommes  devenus  lecteurs  à  notre  insu, 
et  de  la  meilleure  foi  du  monde ,  et  nous  avons 
parcouru  d'une  seule  haleine  ce  petit  volume,  ni 

(l)  Voir  dans  le  Manuscrit  vert  de  Colbert ,  h  la 
Bibliothèque  du  Roi ,  une  lettre  de  l'évêque  de  Mar- 
seille ,  de  1673 ,  et  relative  aux  abus  commis  sur  les 
galères  où  l'on  retenait  des  coupables  après  l'expi- 
ration du  temps  de  leur  peine. 


plus  ni  moins  que  si  nous  l'eussions  loué  dans  urt 
cabinet  de  lecture  ;  non  pas  que  l'invention  des  faits 
y  occupe  une  grande  place ,  et  que  l'on  y  trouve  des 
péripéties  compliquées.  Rien  de  plus  simple  au 
contraire;  c'est  la  vie  commune  avec  ses  rares  épi- 
sodes ,  avec  son  cours  tranquille  et  peu  varié ,  avec 
ses  journées  qui  se  succèdent  sans  autre  changement 
que  celui  des  heures.  Qu'on  en  juge  par  le  sommaire 
des  chapitres.  L'ouvrage  est  divisé  en  neuf  lectures. 
La  première  est  intitulée  :  la  prière ,  le  coucher,  le 
lever,  le  déjeuner.  C'est  un  délicieux  tableau  d'inté- 
rieur à  la  manière  de  Greuze,  moins  la  sensiblerie 
toutefois.  La  seconde  lecture  traite  de  la  messe  et  de 
la  promenade.  La  troisième  a  pour  sujet  la  visite  au 
château.  Rien  de  plus  fin  ,  de  mieux  contrasté  et  de 
plus  logiquement  développé.  On  y  sent  toute  la  sa- 
gacité maternelle  et  tout  l'esprit  d'une  femme  du 
monde.  La  quatrième  lecture  ,  qui  nous  montre  la 
petite  Marie  de  retour  chez  ses  parens  ,  est  une  gra- 
cieuse analyse  de  l'effet  produit  sur  une  âme  droite 
par  le  spectacle  de  la  condition  des  riches.  La  cin- 
quième et  la  sixième  lecture  sont  peut-être  les  plus 
importantes,  si  ce  n'est  les  plus  attachantes  du  vo- 
lume. La  petite  Marie  vient  d'atteindre  l'âge  d'être 
admise  au  sacrement  de  la  confession;  mais  elle 
ignore  comment  faire  l'examen  de  ses  fautes.  Sa 
mère  lui  promet  de  l'y  aider,  et  c'est  en  partant  de 
cette  donnée  si  simple  que  madame  Sirey  nous  mène 
comme  par  la  main  à  travers  tous  les  détours  de 
l'àme  humaine,  et  nous  élève  insensiblement  de 
devoir  en  devoir,  de  vertu  en  vertu  ,  jusqu'à  la  cha- 
rité qui  comprend  tout  le  reste  ,  et  qui  s'exerce  à  la 
fois  dans  le  cercle  de  la  famille ,  dans  celui  de  la 
société,  et  dans  les  régions  illimitées  de  Dieu.  La 
septième ,  la  huitième  et  la  neuvième  lecture  sont 
évidemment  les  plus  intéressantes  du  volume ,  la 
i  septième  surtout;  et  elle  doit  cette  supériorité  à  un 
touchant  épisode  qui  est  raconté  avec  un  sentiment 
si  tendre ,  un  mouvement  si  juste  ,  et  une  simplicité 
si  êvangélique,  qu'il  est  impossible  de  ne  pas  avoir 
les  yeux  mouillés  en  la  lisant,  et  ce  qui  vaut  beau- 
coup mieux,  de  ne  pas  se  sentir  l'àme  meilleure. 

En  résumé ,  madame  Sirey  a  résolu  le  problème 
qu'elle  s'était  posé  dans  son  avertissement.  Elle  a 
fait  un  livre  pour  les  classes  qui  ont  le  plus  besoin 
de  bons  livres.  Elle  n'y  a  mis  ni  des  caractères  fac- 
tices, ni  des  vertus  ni  des  vices  exagérés ,  ni  des 
entretiens  au-dessus  de  l'intelligence  des  interlocu- 
teurs, ni  des  situations  forcées  ,  ni  des  récits  invrai- 
semblables qui  «  ont  pour  les  enfans  à  peu  prés  les 
mêmes  inconvéniens  que  ceux  de  la  lecture  des  ro- 
mans pour  l'adolescence,  n  Pour  tout  dire  en  un 
mot,  elle  a  fait  une  bonne  œuvre,  et  ce  qui  ne  gâte 
rien ,  une  œuvre  de  talent ,  car  si  nous  n'avions  été 
absorbés  dans  l'examen  du  fond ,  nous  aurions  pu 
nous  étendre  sur  le  mérite  de  la  forme,  et  montrer 
que  le  rédacteur  en  chef  de  la  Mère  de  Famille  et 
l'auteur  des  Conseils  d'une  Grand'Mère,  se  retrouve 
encore  tout  entier  dans  le  Petit  Manuel  d'Éduca- 
tion. H.  T. 


«r  irM..Sn$<g>frg=acci     i 


L'UNIVERSITÉ 


CATHOLIQUE. 

Qj\DWUl&CO    68.     qAoOUU,    &L*. 


$tUnct$  îp^ïotoôî^^ 


COURS  DE  PSYCHOLOGIE  CHRÉTIENNE. 


DIXIÈME   LEÇON   (1). 

De  nos  moyens  de  rapport  avec  l'ordre  absolu.  — 
L'intuition  (deuxième  mode  de  la  vie  morale)  en- 
visagée comme  fait.  —  Difficulté  d'en  déterminer 
les  lois.  —  De  son  objet;  des  rapports  du  fini 
et  de  l'infini.  —  Le  logos  envisagé  comme  sub- 
stance, cause  et  fin  de  toutes  choses.  —  Les  effets 
du  péché  sur  nos  facultés  intellectuelles  et  les  con- 
ditions de  leur  développement.  —  La  capacité  na- 
turelle doit  passer  en  habitude  par  l'éducation.  — 
Des  sciences ,  des  arts  et  de  la  vertu.  —  De  la 
fonction  double  de  l'intuition  résulte  la  distinc- 
tion de  la  raison  et  de  l'entendement.  —  Leurs 
rapports  avec  la  sensation  et  avec  la  foi.  —  La 

.  question  physiologique  ;  modes  exceptionnels  , 
l'extase;  état  des  âmes  séparées.  —  Rapports  de' 
l'être  avec  le  temps  et  avec  l'espace.  —  L'année 
ecclésiastique. 

Dans  la  dernière  leçon,  nous  avons 
terminé  l'examen  de  nos  moyens  de  rap- 
port avec  l'ordre  contingent  par  l'entre- 
mise de  nos  sens.  Dans  nos  rapports 
avec  le  non-moi,  la  sensation  ne  consti- 
tue que  le  premier  mode  de  la  vie  mo- 
rale ;  mais  comme  la  sensation  est  tou- 
jours accompagnée  de  certaines  condi- 
tions intellectuelles,  sans  lesquelles  elle 
n'aurait  aucune  valeur  psychologique  , 
nous  ne  sommes  que  trop  souvent  por- 

(t)  Voir  la  ix*  leçon  au  tome  xi ,  p.  255, 
TOUS  xn.  _  Ko  ça,  f}{4i. 


tés  à  lui  attribuer  une  importance  exa- 
gérée et  presque  exclusive.  Pour  appré- 
cier la  dépendance  permanente  de  la  sen- 
sation, on  n'a  qu'à  faire  la  large  part  de 
la  raison  et  de  la  foi ,  dans  tous  les juge- 
mens  que  nous  portons ,  même  sur  les 
choses  matérielles;  car  au  milieu  de 
cette  mobilité  interminable,  qui  carac- 
térise l'ordre  contingent,  la  raison  ne 
laisse  pas  de  découvrir  quelque  chose  de 
fixe,  quelque  chose  de  nécessaire,  et 
ainsi,  après  qu'à  l'aide  de  cette  même 
raison  nous  sommes  parvenus  à  saisir  le 
comment,  la  foi  vient  compléter  l'intelli- 
gence de  l'être  fini,  en  nous  fournissant 
le  pourquoi;  conciliant  ainsi  l'existence 
simultanée  du  fini  et  de  l'infini ,  du  bien 
et  du  mal ,  de  Dieu  et  de  Satan  ;  ces  con- 
tradictions logiques  qui  fatiguent  et  qui 
écrasent  l'intelligence  créée,  quand  elle 
se  sépare  de  la  foi ,  et  de  cet  enseigne- 
ment que  Dieu  a  établi,  comme  la  condi- 
tion essentielle  de  la  vie  morale. 

A  mesure  que  nous  avançons  dans 
notre  analyse  des  phénomènes  psycholo- 
giques ,  la  haute  dignité  de  l'homme  se 
révèle  à  nous  ,  et  nous  apprenons  à  con- 
naître sa  sublime  destinée.  Placé  comme 
nous  le  voyons  dans  un  ordre  de  choses 
admirable ,  sous  tantde  rapports ,  nous  le 
voyons  cependant  s'élancer  constamment 
au  delàdesétroiteslimitesdu  monde  ma- 


86 


COURS  DE  PSYCHOLOGIE  CHRÉTIENNE. 


tériel,  vers  cet  infini,  dont,  par  unprivi 

lége  spécial  de  sa  nafeure,  il  a  l'intuition 

Dans  ses  rapports  avec   l'être  contin 


à  l'aide  de  cette  faculté  purement  intel- 
lectuelle ,  il  s'élève  au-dessus  des  choses 
périssablesqui  l'entourent  ;  il  pénètre  jus- 


gent ,  il  possède ,  comme  nous  venons  de  \  que  dans  le  monde  éternel  des  idées,  et 
le  voir ,  plusieurs  moyens  de  saisir  le  ca-  saisit  ainsi  les  types  immuables  de  toutes 
ractère  spécial  et  les  nombreux  accidens 
de  cette  variété  inépuisable,  qui  a  été 
manifestée  dans  le  monde  matériel  ;  mais 
au  contraire,  dans  ses  rapports  avec 
l'ordre  absolu,  il  se  trouve  borné  à  une 
faculté  unique,  la  raison,  qui  s'exerce 
par  une  simple  intuition  du  vrai  :  l'âme, 
par  l'entremise  de  cette  faculté  unique, 
recevant  la  connaissance  des  vérités  ab- 
solues ,  comme  l'œil  reçoit  la  lumière. 

Nous  aurions  peut-être  ledroit  de  nous 
étonner  de  cet  état  de  choses ,  si  nous  ne 
tenions  en  main  la  solution  de  l'énigme. 
S'agit-il  de  l'ordre  contingent ,  des 
choses  qui  sont  destinées  à  passer  pour 
toujours,  et  cela,  quant  à  nous,  dans 
quelques  instans  peut-être  ,  nous  possé- 
dons les  moyens  les  plus  amples  de  les 
connaître  ;  tandis  que  pour  l'ordre  ab- 
solu ,  qui  ne  passera  jamais,  pour  l'ordre 
divin ,  qui  en  lui  seul  résume  les  deux 
autres  ,  nous  sommes  réduits  à  des  per- 
ceptions incomplètes,  à  des  connais- 
sances vagues  et  incertaines  !  Oui ,  tel  est 
l'ordre  établi  par  la  divine  sagesse ,  et 
par  ce  moyen  elle  veut  conduire  sa  créa- 
ture à  la  connaissance  de  ses  perfections 
infinies  et  à  la  possession  même  de  son 
essence.  De  même  que  le  papillon  aux 
ailes  d'or,  qui  nage  dans  la  lumière  en 
aspirant  le  riche  parfum  des  fleurs , 
l'homme  se  trouve  condamné  à  passer 
par  des  états  préliminaires,  qui,  pour  l'un 
et  l'autre,  sans  être  identiques,  ne  laissent 
pas  de  présenter  des  analogies  frap- 
pantes. L'insecte  dans  son  premier  état 
s'est  trouvé  aussi  condamné  à  ramper 
dans  la  fange  ou  à  parcourir  pénible- 
ment des  régions  inférieures.  Aussi,  son 
organisation  primitive  s'est  trouvée  en 
rapport  avec  ses  fonctions  ;  et  l'homme  , 
pendant  son  séjour  terrestre,  insépara- 
blement attaché  à  un  corps  matériel ,  se 
trouve  renfermé,  en  quelque  sorte,  dans 
les  limites  de  la  matière.  Cependant, 
éclairé  de  la  foi  et  de  la  raison,  il  s'élève 
déjà  par  le  raisonnement  et  par  l'espé- 
rance jusqu'à  Dieu ,  sou  origine  et  sa  lin. 
A  côté  de  la  sensation  se  développent  les 
phénomènes  supérieurs  de  l'intuition,  et 


choses.  L'homme  serait  à  la  vérité  un 
être  profondément  malheureux,  s'il  pou- 
vait parvenir  à  séparer  la  vie  des  sens  de 
cette  vie  supérieure  qui  est  destinée  à 
lui  servir  de  règle  et  de  frein.  Telle  est 
en  effet  la  tendance  du  péché  dans  ses 
formes  inférieures,  et  pour  celui  qui  se 
laisse  entraîner  en  dehors  de  l'ordre,  la 
peine  est  toujours  en  raison  de  la  préva- 
rication ;  mais  ce  qui  est  possible,  jus- 
qu'à un  certain  point,  pour  l'individu, 
est  impossible  pour  l'espèce.  L'ordre 
non  interrompu  de  la  transmission  de  la 
vie  intellectuelle  dans  l'humanité  en- 
tière, c'est  le  développement  simultané 
de  la  sensation  et  de  l'intuition,  dominé 
par  un  enseignement  quelconque  ;  et  la 
supériorité  des  peuples  ne  dépend  que 
de  deux  choses,  de  l'intégrité  de  cet 
enseignement,  c'est-à-dire,  son  accord 
plus  ou  moins  parfait  avec  la  révélation, 
et  du  soin  qu'ils  mettent  à  le  recevoir  et 
à  le  mettre  en  pratique.  Nous  défions  les 
publicistes  les  plus  opposés  aux  doc- 
trines catholiques  de  nous  indiquer  un 
seul  élément  de  grandeur  nationale, 
d'ordre  public  ou  de  prospérité  parmi 
les  peuples,  qui  soit  puisé  au  dehors  de 
l'enseignement  religieux. 

Nous  commencerons  donc  par  envisa- 
ger l'intuition  comme  un  fait;  un  fait 
aussi  irrécusable  que  la  sensation  même, 
bien  qu'il  soit  moins  observé  par  bien 
des  personnes  qui  se  trouvent  engagées 
dans  le  tumulte  de  la  vie  active.  En  y 
réfléchissant  un  instant,  on  est  obligé 
d'admettre  que  l'homme ,  outre  sa  per- 
ception d'un  monde  matériel,  où  tout 
est  contingent  et  variable,  a  la  percep- 
tion ,  ou ,  pour  employer  plutôt  un  mot 
déjà  consacré  par  l'usage  ,  1  intuition 
d'un  autre  monde,  ou  au  moins  d'un 
ordre  de  choses ,'  où  tout  est  nécessaire  et 
immuable.  L'étymologie  du  mot  même 
peut  jusqu'à  un  certain  point  nous  aider 
à  comprendre  la  chose.  Comme  nous  ne 
concevons  l'intuition  que  comme  une 
espèce  de  vision  intellectuelle  de  la  vé- 
rité absolue ,  c'est-à-dire ,  de  l'être  se  ma- 
nifestant sous  des  attributs  logiques,  la 


PAB  M.  J.  STEÏNMETZ. 


87 


racine  du  mot  (in(ucri)  est  lout-à-fait  en 
harmonie  avec  l'acte.  Ce  qui  est  digne  de 
remarque  dans  la  langue  française , 
comme  dans  le  grec  et  le  latin  ,  c'est 
que  nous  rencontrons  tout  une  série  de 
mots  comme  spéculation  (de  speculari) , 
théorie  (de  ôeupsu,  je  vois),  etc.,  à  la  for- 
mation desquels  la  même  idée  paraît 
avoir  présidé.  Ainsi,  la  construction 
même  des  langues  nous  préviendrait, 
que  les  hautes  spéculations  qui  ennoblis- 
sent la  philosophie ,  ainsi  que  les  théories 
générales  sur  lesquelles  repose  la 
science,  relèvent  également  de  cette  fa- 
culté de  l'intuition,  dont  la  seule  fonc- 
tion paraît  être  de  recevoir  la  lumière 
incréée  quj  l'enveloppe  et  la  pénètre  en 
tout  sens.  L'homme  étant  doué  de  ce 
haut  privilège,  franchit  les  limites  de 
l'univers  matériel  et  s'élève  jusqu'à  ces 
formes  éternelles  qui  ont  présidé  à  sa 
formation  ;  car,  malgré  la  catastrophe 
déplorable  qui  a  causé  une  si  grande 
perturbation  dans  l'ordre  moral  ,  il 
existe  encore  des  rapports  entre  la  rai- 
son humaine  et  l'éternelle  raison  de 
Dieu. 

Si  nous  voulons  passer  au-delà  du  fait 
et  rechercher  la  loi  qui  le  domine,  nous 
trouverons  que  dans  l'état  actuel  de  nos 
connaissances  et  avec  les  faibles  moyens 
qui  sont  à  notre  disposition,  il  est  de 
toute  impossibilité  de  la  déterminer.  Les 
expériences  nous  apprendront  à  la  vérité 
que  pour  l'homme  te!  qu'il  se  trouve  ac- 
tuellement constitué,  une  certaine  con- 
naissance de  l'ordre  contingent  paraît 
être  la  condition  sans  laquelle  il  ne  peut 
arriver  à  l'idée  de  l'absolu.  Mais  nous  ne 
savons  pas  si ,  dans  certains  cas ,  le  moi , 
sans  l'intervention  des  choses  maté- 
rielles, par  une  vision  immédiate  de 
l'être,  ne  saisirait  pas  directement  les 
rapports  absolus  de  cet  ordre  de  choses 
où  il  n'y  a  ni  succession  ni  variation.  L'i- 
dée de  l'absolu  étant  développée  dans  le 
moi  en  même  temps  que  la  connaissance 
de  la  nature  et  la  connaissance  de  Dieu 
(la  première  par  la  sensation  et  la  se- 
conde par  l'enseignement),  il  nous  est 
impossible  de  déterminer  jusqu'à  quel 
point  l'un  ou  l'autre  y  aura  contribué. 
JNous  sommes  peut  être  trop  portés  à  ou- 
blier l'influence  de  l'enseignement  reli- 
gieux, non  seulement  sur  les  idées  abs- 


traites,  mais  sur  la  philosophie  en  gé- 
néral. Si  la  religion  ne  nous  avait  jamais 
révélé  le  Dieu  éternel ,  infini ,  invaria- 
ble, qui  peut  nous  indiquer  quel  aurait 
été  l'état  actuel  de  la  philosophie?  qui 
peut  nous  dire  jusqu'à  quel  point  la  rai- 
son humaine  aurait  percé  les  ténèbres 
qui  l'obscurcissent  ?  En  appréciant  donc 
l'état  de  nos  connaissances  philosophi- 
ques,  il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  cette 
importante  vérité,  que  tous  les  hommes 
qui  ont  fait  faire  un  pas  à  la  philosophie, 
ont  été,  sans  exception  aucune,  éclai- 
rés par  la  lumière  de  l'enseignement  re- 
ligieux; et  si,  de  nos  jours,  il  n'est  plus 
nécessaire  de  parcourir  des  pays  loin- 
tains pour  recueillir  les  fragmens  épars 
des  traditions  primitives,  l'histoire  de  la 
philosophie  nous  apprend  ,  combien  des 
hommes  comme  Pythagore  et  Platon  se 
donnaient  de  peines  pour  les  connaître. 
Ce  qui  est  vrai ,  c'est  que  dans  les  œuvres 
de  Dieu,  et  dans  ses  actes,  tout  se  tient. 
Raisonner  sur  ce  que  serait  la  raison  hu- 
maine sans  les  lumières  de  la  révélation, 
que  les  uns  acceptent,  et  que  les  autres 
repoussent,  mais  dont  tous  sont  éclairés 
à  des  degrés  différens,  c'est  poser  une 
question  absurde;  c'est  se  demander  que 
serait  l'homme,  s'il  n'était  pas  homme, 
et  si  Dieu  n'était  pas  Dieu?  Il  ne  faut  ja- 
mais sortir  du  domaine  des  faits,  si  Ton 
veut  arriver  à  un  résultat  utile  ;  or,  c'est 
un  fait,  que  Dieu  a  donné  à  l'homme 
trois  moyens  de  le  connaître,  les  sens,  la 
raison  et  la  foi,  et  que  ces  trois  moyens 
se  développent  simultanément  ;  qu'ils 
sont  inséparables  dans  leur  exercice,  et 
dépendent  les  uns  des  autres,  ne  consti- 
tuant dans  leur  ensemble  qu'une  unité 
indécomposable. 

Sans  nous  embarrasser  davantage  de 
l'origine  des  idées  absolues,  nous  préfé- 
rons nous  borner  à  constater  le  fait  assez 
frappant ,  que  placés  momentanément 
dans  un  état  de  choses  où  tout  est  con- 
tingent et  variable,  nous  nous  trouvons 
dominés,  en  quelque  sorte,  par  l'idée  du 
nécessaire;  car  l'homme  ne  peut  se 
rendre  raison  des  moindres  phénomènes 
de  l'ordre  physique,  sans  appeler  à  son 
aide  la  métaphysique  ,  qui  repose  exclu- 
sivement sur  l'idée  de  la  nécessité.  Com- 
ment expliquerions-nous,  par  exemple, 
les  modifications  d'un  corps  quelcon<iue 


88 


COURS  DE  PSYCHOLOGIE  CHRÉTIENNE 


sans  une  substance  permanente,  que  les 
sens  sont  impuissans  à  saisir  et  qui  rend 
possible  la  succession  des  qualités  con- 
traires, dans  ce  même  corps,  sans  affec- 
ter son  identité?  Oui,  parmi  cette  vicis- 
situde, qui  caractérise  les  choses  maté- 
rielles, nous  sommes  rassurés  par  l'in- 
tuition d'un  principe  permanent ,  le  sujet 
docile  de  toutes  ces  variations  :  et  nous 
savons  ainsi  que  tout  ce  qui  est,  est  im- 
périssable ;  car  avec    la  matière   et   la 
puissance  ,   nous   pouvons ,    non    seule- 
ment ramener  toutes  les  formes  éphé- 
mères qui  sont  déjà  connues,  mais  par 
la  suite,  et  grâce  au  progrès  de  l'huma- 
nité ,  dans  le  temps  et  au-delà  du  temps , 
nous  parviendrons  à  revêtir  la  matière 
de  mille  autres  formes  plus  parfaites  et 
plus  utiles.    Envisageant   donc    l'ordre 
physique  de  ce  point  de  vue  élevé,  la 
destruction,  ce  triste  privilège  du  temps, 
se    présente    à   nous    tout    simplement 
comme  un  changement  d'agrégation  qui 
prépare    une  construction    nouvelle   et 
peut-être  plus  parfaite. 

Mais  quelle  est  la  nature  substantielle 
des  objets  qui  constituent  le  domaine  de 
l'ordre  absolu?  et   ont-ils  en  effet  une 
existence  aussi  permanente,  aussi  réelle 
que  les  objets  des  sens?  Pour  répondre 
à  ces  questions  importantes,  il  faudrait 
commencer  par  nous  rappeler  les  rap- 
ports nécessaires  qui  existent  entre  la 
substance   et  la  forme,  et  la  manière 
dont  la    substance   reste   constamment 
pour  nous  cachée,  pour  ainsi  dire,  der- 
rière la  forme,  ou  plutôt  enveloppée  par 
elle.  Nous  avons  déjà  en  l'occasion,  en 
parlant  de  l'identité  philosophique  (1), 
d'établir  ces  deux  vérités,   savoir,  que 
nos  perceptions ,  même  dans  l'ordre  ma- 
tériel, s'arrêtent  à  la  forme,  et  que  c'est 
dans   la    forme     que    réside    l'identité. 
Toutes  les  formes  matérielles,  qui  sont 
les  objets  de  nos  sens,  sont  nécessaire- 
ment précédées  de  certaines  formes  in- 
tellectuelles leurs  types,  et  sans  nous 
exposer  à  tomber  dans  les  extravagances 
qui  ont  signalé  les  discussions  des  Réa- 
listes ,   nous   pouvons    attribuer    à    ces 
formes  antérieures,  une  existence  réelle 
et  permanente  ;  car  s'il  est  impossible 
qu'un  homme  puisse  confectionner  une 

(l)  Voir  la  leçon  vi ,  t.  ix ,  p.  92,  93. 


chose  quelconque,  sans  que  le  modèle 
ait  existé  préalablement  dans  son  intel- 
ligence, il  est  également  impossible  que 
l'ordre  contingent,  tel  que  nous  le  con- 
naissons, puisse  avoir  été  réalisé,  sans 
un  ordre  supérieur  qui  est  pour  lui  la 
forme  ante  multa  (1). 

Nous  dirons  donc ,  que  les  objets  qui 
constituent  le  domaine  de  l'absolu ,  sont 
ces  mêmes  formes  antérieures,  qui  n'ont 
reçu  qu'une  réalisation  partielle  et  pas- 
sagère   dans  l'ordre   matériel.   Mais   si 
nous  recherchons  par  l'analyse  le  mode 
de  leur  existence ,  nous  sommes  forcés 
d'avouer  que  nous  n'avons  aucun  moyen 
de   le  constater.  Ils   ont    certainement 
une  existence  objective  et  permanente , 
mais  cette  existence  est-elle  distincte  de 
la  divine  intelligence?  Platon  a  enseigné 
le  contraire;  ces  types  antérieurs  sont 
pour  lui  des  idées  divines ,  et  cette  opi- 
nion nous  parait  tout-à-fait  en  harmonie 
avec    l'enseignement    chrétien,    où   le 
Christ,  qui  est  le  Logos,  ou  en  d'autres 
mots  ,  la  raison  incréée  ,  est  représenté , 
non  seulement  comme  la  splendeur  de 
Dieu  (splendor  glorioe  Dei)  ;  mais ,   qui 
plus  est,  comme   la  figure  de  sa  sub- 
stance (figura   substantiœ  ejus   (2)  ).  Le 
mot  qui  se  trouve  dans  le  texte  grec  est  le 
mot  y«PaxTïiP  (3).  Ce  mot  est  employé  par 
les  Grecs  comme  par  nous  pour  indiquer 
la  qualité  distinctive  des  choses;  cette 
qualité  essentielle  par  laquelle  une  chose 
est,  ce  qu'elle  est,  et  sur  laquelle  re- 
pose l'idée  de  la  variété.  Le  mot  est  à  la 
vérité    emprunté    à    l'ordre    matériel , 
comme  le  sont  presque  tous  ceux  que 
que  nous  employons  pour   rendre   des 
idées  abstraites.  Mais,  dans  un  passage 
analogue  ,   le   même  écrivain   inspiré  , 
pour  rendre  la  même  idée,  emploie  le 
mot  sùcwv  (4) ,  qui  a  une  portée  plus  éten- 
due et  qui  par  sa  racine  tient  à  l'ordre 
métaphysique.  Ce  passage,  remarquable 
sous  tous  les  rapports,  vient  à  l'appui  de 
l'opinion  à  laquelle  nous  venons  de  faire 
allusion  et  l'entoure  en  quelque  sorte 
d'une  lumière  nouvelle  ;  nous  le  citons  ' 


(1)  Tome  ix ,  p.  94. 

(2)  Ad  lteb.,  c.  I ,  V.  5. 

(5)  Imago  impressa ,  insculpta 
^apâoffw  ,  sculpo. 
(4)  De  eI'jco  ,  je  suis  semblable. 


aut  incita ,  de 


en  entier,  soulignant  ce  qui  est  plus  di- 
rectement en  rapport  avec  le  sujet  qui 
nous  occupe.  «  Qui  est  Yimage  du  Dieu 

<  invisible,  né  avant  toutes  les  créa- 
(i  Unes;  c'est  en  lui  que  toutes  choses 
«  ont   été  créées  dans  le  ciel  et  sur  la 

<  terre  ,  les  cho-seS  visibles  comme  les  in- 
t  visibles,  les  trônes,  les  dominations, 
«  les  principautés,  les  puissances;  tout 
«  a  été  créé  par  lui  et  en  lui  ;  il  est  avant 
«  tout,  et  tout  subsiste  en  lui  (t).  * 

Quand  nous  rapprochons  ce  texte  de 
plusieurs  autres  que  nous  avons  déjà  eu 
occasion  de  citer,  et  particulièrement  de 
celui  qui  se  trouve  au  commencement  de 
l'évangile  de  saint  Jean,  [il  nous  paraît 
que  non  seulement  l'ordre  absolu,  ou  la 
vérité  par  excellence,  s'identifie  avec  le 
Christ,  mais  qu'en  même  temps,  c'est 
par  lui  que  nous  parvenons  à  la  connais- 
sance de  cette  même  vérité,  selon  sa  di- 
vine parole:  «  Jesuisla^o/e,lavért7ëetla 

<  vie;  personne  ne  vient  au  Père  que  par 
«  moi  (2).  >  C'est  dans  ce  sens  que  le  Christ 
est  la  lumière ,  qui  éclaire  tout  homme 
venant  dans  ce  monde  (3);  il  est  en  même 
temps  et  .la  lumière  et  l'objet.  Ainsi, 
pour  qui  se  met  au  point  de  vue  de  la 
philosophie  chrétienne,  le  Christ  de- 
vient l'objet  unique  du  chrétien  ;  car  en 
dehors  de  lui  rien  n'a  une  existence 
réelle,  pas  même  dans  l'ordre  matériel; 
«  Car  en  lui  toutes  choses  ont  été  créées , 
«  dans  le  ciel  et  sur  la  terre,  les  choses 
«  visibles  et  invisibles.  »  Le  Christ, 
comme  il  nous  l'a  dit  lui-même  ,  est  V Al- 
pha et  l' Oméga ,  le  commencement  et  la 
fin;  et  toutes  choses,  même  les  choses 
matérielles,  ont  leur  existence  non  seu- 
lement par  lui,  mais  aussi  en  lui.  «  Om- 
«  nia  per  ipsum  et  in  ipso...  et  omnia  in 
«  ipso  constant.  » 

Loin  de  nous  cependant  cette  erreur 
qui  n'est  que  trop  répandue  de  nos 
jours,  qui  confond  les  deux  substances 

(l)  Qui  est  imago  Dei  invisibilis,  primogenitus 
oiniiis  creaturre  :  quoniam  in  ipso  condita  sunt  uni- 
■versa   iu   ccelis  et  in  terra  ,  visibilia  et  invisibilia , 


sive  throni,  sive  dominationes  ,  sive  principalus, 
sive  poteslates  :  omnia  j>er  ipsum  ,  et  in  ipso  creala 
sunt  :  et  ipse  ante  omnes,  et  omnia  in  ipso  constant. 
Ad  Col.,  C.  I,  T.  18,  1G. 

(2)  Ego  sum  via  et  verilas  et  cita  :  nemo  vonit  ad 
Patrem  nisi  per  me.  Joan.,  c.  xtv,  V.  10. 

(3)  Jean ,  ch.  i ,  V.  9. 


PAU  M.  J.  STEINMETZ.  89 

du  fini  et  de  l'infini  ;  notre  Dieu  n'est  pas 
de  matière,  et  pour  nous  la  matière  n'est 
pas  Dieu.  Mais  dans  la  matière  Dieu 
est  partout;  car  là  où  nous  rencontrons 
la  forme,  là  nous  reconnaissons  la  pré- 
sence de  la  raison  divine  ;  et  la  matière 
sans  forme  n'existe  plus  depuis  que  l'Es- 
prit de  Dieu  a  tout  fécondé  (1).  Mais  la 
matière  elle-même  comme  substance 
n'est-elle  pas  ,  pour  ainsi  dire  ,  rentrée 
dans  l'unité  primitive  par  son  union  hy- 
postatique  avec  la  nature  divine?  Sans 
vouloir  toutefois  rechercher  les  consé- 
quences philosophiques  de  cet  acte  du 
Christ ,  par  lequel  il  a  racheté  la  matière 
et  l'a  sanctifiée,  nous  pouvons  hardi- 
ment dire ,  que  dorénavant ,  tout  antago- 
nisme entre  l'esprit  et  la  matière  est  im- 
possible ,  autrement  que  comme  épreuve 
momentanée. 

Ces  considérations,  à  ce  qu'il  nous 
paraît ,  donnent  à  la  métaphysique  et 
même  à  la  physique  une  importance 
toute  spéciale,  les  établissant  comme 
des  échelons  par  lesquels  l'homme  arrive 
à  Dieu,  son  véritable  objet. 

Mais  à  mesure  que  nous  avançons  dans 
notre  connaissance  de  l'être,  les  moyens 
sont  plus  parfaits,  les  instrumens,  pour 
parler  d'une  manière  figurative ,  plus 
difficiles  à  manier.  Dans  la  sensation  , 
nous  avons  un  appareil  organique  qui 
fonctionne  par  ses  propres  forces  et  sans 
des  efforts  très  prononcés  de  la  volonté  ; 
mais  la  connaissance  de  l'ordre  absolu 
et  de  l'ordre  divin  suppose  des  condi- 
tions tout  autres.  D'ailleurs,  le  péché 
ayant  particulièrement  atteint  ce  qu'il  y 
avait  de  plus  noble  dans  l'homme,  son 
intelligence  a  plus  souffert  que  son  orga- 
nisation physique,  et  sa  nature  spiri- 
tuelle, plus  que  sa  raison;  circonstance 
que  nous  aurons  occasion  d'expliquer 
plus  longuement,  quand  nous  parlerons 
de  nos  rapports  avec  l'ordre  divin.  De  là 
il  résulte  que  l'exercice  de  nos  sens  est 
comparativement  facile ,  tandis  que 
l'action  de  la  raison  suppose  des  efforts 
plus  ou  moins  pénibles.  Il  est  bien  plus 
facile  de  contempler  un  beau  paysage  et 
d'en  saisir  la  beauté  et  l'harmonie  géné- 
rale que  de  comprendre  un  problème  de 
géométrie  tant  soit  peu  compliqué  et  de 


(1)  Genèse,  c.  i,  v. 


90 


COURS  DE  PSYCHOLOGIE  CHRÉTIENNE, 


saisir  cet  enchaînement  nécessaire  de 
rapports  sur  lequel  il  repose.  L'intelli- 
gence, pour  devenir  un  instrument  effi- 
cace, a  besoin  d'une  éducation  longue  et 
difficile,  et  c'est  alors  seulement  qu'elle 
se  trouve  au  niveau  des  sens,  comme 
instrument.  Un  exemple  va  rendre  la 
chose  plus  sensible. 

L'homme  possède  par  le  moyen  de  son 
organisation  physique  la  faculté  de  la  vi- 
sion; et  pourtant  il  ne  voit  pas  distincte- 
ment sans  un  effort  de  la  volonté  et 
sans  certains  procédés  intellectuels  qui 
cependant  dans  des  cas  ordinaires  pas- 
sent inaperçus.  Ce  fait,  qui  est  très  im- 
portant pour  la  psychologie,  peut  se 
constater  par  une  expérience  très  sim- 
ple. Un  homme  se  place  sur  une  tour  éle- 
vée, devant  une  fenêtre  qui  commande 
la  vue  d'un  paysage  riche  et  varié,  mais 
à  lui  inconnu;  s'il  écarte  subitement  le 
rideau  qui  lui  en  dérobe  la  jouissance  , 
le  replaçant  aussitôt,  il  se  trouve  dans 
l'impossibilité  de  donner  aucun  détail 
sur  ce  qu'il  vient  de  voir.  Cependant, 
une  image  complète  et  distincte  a  été 
dessinée  sur  la  rétine  de  ses  yeux  ;  il  ne 
manquait  rien  à  l'opération  mécanique 
de  la  sensation;  la  preuve  en  est, 
qu'ayant  contemplé  le  même  paysage  à 
son  aise  et  répétant  la  même  expérience, 
il  le  verrait  dans  tous  ses  détails.  Mais 
cette  concurrence  de  la  volonté  et  de  la 
mémoire  a  lieu  sans  effort  et  d'une  ma- 
nière presque  imperceptible,  tandis  que 
dans  nos  rapports  avec  l'ordre  absolu, 
il  faut  non  seulement  des  efforts  vigou- 
reux et  soutenus  de  la  volonté,  il  faut, 
comme  nous  venons  de  le  dire  ,  une  édu- 
cation longue  et  pénible.  Tout  homme 
possède  cette  faculté  par  laquelle  nous 
apercevons  les  rapports  nécessaires  qui 
dominent  les  lois  de  l'étendue  et  qui  se 
formulent  dans  les  nombres;  cependant 
combien  sont  rares  ceux  qui  saisissent 
les  vérités  subtiles  dont  s'occupe  le  ma- 
thématicien! La  raison  en  est,  que  peu 
d'hommes  acceptent  le  travail  nécessaire 
pour  le  développement  de  cette  faculté. 

Ainsi,  la  première  particularité  qui 
nous  frappe  au  sujet  de  l'exercice  de  nos 
facultés  intellectuelles,  c'est  la  nécessité 
d'un  effort  soutenu  de  la  volonté.  Il  faut 
d'abord  commencer  par  faire  taire  les 
imporl unités  du   monde   extérieur,    et 


alors,  dans  le  profond  silence  d'un  re- 
cueillement parfait,  cette  puissance  qui 
distingue  l'homme  de  tous  les  êtres  qui 
l'entourent  se  déploiera  selon  les  lois  qui 
la  dominent;  la  capacité  naturelle  revê- 
tira une  nouvelle  forme,  et  l'individu 
s'élèvera  dans  l'échelle -des  êtres  en  per- 
fectionnant cette  capacité  par  le  travail. 
Les  péripatéticiens  ont  été  les  premiers  à 
établir  une  distinction  entre  les  capacités 
naturelles  et  les  capacités  acquises.  On 
peut  distinguer  trois  états  progressifs 
dans  le  développement  de  la  capacité  in- 
tellectuelle, répondant  à  ce  signe  ter- 
naire qui  se  trouve  imprimé  sur  tous  les 
êtres  et  qui  préside  à  leur  développe- 
ment. 

Ainsi,  comme  nous  l'avons  remarqué, 
les  capacités  intellectuelles  sont  com- 
munes à  tous  les  hommes,  à  des  degrés 
différens  sans  doute;  elles  sont  exercées 
par  quelques  uns,  et  dans  un  très  petit 
nombre  de  personnes  elles  atteignent  à 
leur  plein  développement.  Dans  le  pre- 
mier cas,  nous  reconnaissons  l'existence 
du  germe;  dans  le  second,  il  y  a  crois- 
sance, le  résultat  d'une  culture  labo- 
rieuse; maison  ne  parvient  cependant 
pas  toujours  à  récolter  le  fruit  de  ce  la- 
beur. 

Pour  sortir  des  figures  puisées  dans  un 
ordre  de  choses  tout  autre  que  celui  qui 
nous  occupe ,  il  faut  que  la  capacité 
passe  en  habitude  par  V éducation  (e  duco, 
tirer  dehors).  Cette  habitude,  dirigée 
d'une  manière  spéculative,  nous  donne 
les  sciences  ;  d'une  manière  pratique,  les 
arts;  tandis  que  si  on  la  dirige  exclusi- 
vement dans  un  but  moral,  son  résultat 
c'est  la  vertu,  et  c'est  une  chose  assez  re- 
marquable que,  dans  la  langue  latine, 
qui  nous  a  fourni  les  racines  de  ces  trois 
mots,  ars  est  quelquefois  employé 
comme  synonyme  de  virtus  (I)  ;  et  le  mot 
scientia  implique  dans  certains  cas  l'idée 
de  la  perfection  pratique,  sciens  étant 
employé  par  Cicéron  comme  le  syno- 
nyme de  habile  (2)  ;  ce  qui  semble  établir 
une  origine  commune  à  la  science,  aux 
arts  et  à  la  vertu  dans  la  volonté,  faculté 


(1)  Fidem  et  taciturnitatem  poetœ  artes  vocant. 
Ter. 

(2)  Quis  Pompeio  scienlior  unquam.   Pro  lege 
Manilia. 


PAR  M.  J.  STEINMETZ. 


!H 


centrale  et  directrice  de  toutes  les  au- 
tres, et  qui  donne  à  l'homme  son  carac- 
tère distinct  if  d'être  moral. 

Mais,  outre  la  perception  de  la  vérité 
absolue  ou  nécessaire,  nous  avons  la  per- 
ception de  ses  rapports,  et  par  la  même 
faculté  nous  saisissons  les  rapports  de 
toutes  choses,  des  choses  contingentes 
entre  elles,  des  choses  contingentes  et 
des  choses  absolues,  et  de  toutes  les  deux 
avec  les  choses  divines.  Kent  môme,  bien 
qu'il  emploie  deux  mots  différens  pour 
distinguer  la  raison  de  l'entendement 
(verstand  et  vernuft) ,  envisage  constam- 
ment ce  dernier  comme  une  fonction  de 
la  raison.  Ainsi,  dans  l'ordre  sensible, 
nous  avons  non  seulement  la  perception 
de  certains  objets  par  le  moyen  de  notre 
organisation  matérielle;  nous  avons  de 
plus  en  même  temps  l'intuition  de  leurs 
rapports;  et  c'est  exclusivement  à  cette 
condition  que  nous  arrivons  à  -l'idée  de 
leur  ensemble,  sans  laquelle  tout  reste- 
rait dans  un  état  de  confusion  incom- 
préhensible. De  même,  dans  l'ordre  ab- 
solu, l'intuition  ne  se  borne  pas  à  l'être, 
mais  saisit  en  même  temps  ses  rapports, 
les  éclaircissant  par  les  connaissances 
que  nous  avons  déjà  puisées  dans  l'ordre 
contingent.  La  raison  a  donc  une  opéra- 
tion double,  la  première  objective,  la 
seconde  logique;  les  connaissances  à 
priori  étant  du  domaine  de  la  première, 
les  conclusions  logiques  de  la  seconde; 
et  toutes  les  deux ,  en  dernière  analyse , 
ne  sont  que  des  formes  de  cette  activité 
spontanée  qui  constitue  l'essence  du  moi 
au  point  de  vue  psychologique,  et  qui 
agit  simultanément  par  la  sensation,  par 
l'intuition  et  par  la  foi  ;  car  si  par  l'intui- 
tion l'homme  parvient  à  saisir  l'unité 
dans  la  variété,  c'est  à  l'aide  de  ses  sens 
qh'ii  apprend  à  connaître  la  variété  de 
l'unité,  et  la  foi  seule  peut  coordonner 
leurs  rapports  actuels  en  nous  expli- 
quant comment  et  pourquoi  les  choses 
matérielles  ont  été  évoquées  du  néant; 
comment,  par  le  péché  du  premier 
homme,  le  désordre  s'est  introduit  dans 
l'univers  physique,  et,  qui  pius  est, 
comment  Dieu,  de  ce  même  péché,  ti- 
rera une  plus  grande  gloire  et  l'homme 
un  plus  grand  bien  qui  n'aurait  pu  résul- 
ter de  sa  persévérance  dans  l'innocence 
primitive.  L'Église  a  donc  raison  de  dire 


dans  l'enthousiasme  de  sa  joie  :  O  neces- 
sarium  yicUv  peccatum  !  à  felix  culpa! 
puisque  sans  le  péché  le  mystère  de  la 
charité  divine  n'aurait  pas  eu  lieu. 

Nous  aurons  occasion  plus  tard,  en 
parlant  des  facultés  subjectives,  d'exa- 
miner jusqu'à  quel  point  non  seulement, 
la  conscience,  mais  l'imagination  et 
même  la  mémoire,  peuvent  se  résoudre 
dans  la  faculté  de  l'intuition,  ou  au 
moins  de  rechercher  ce  qu'elles  possè- 
dent en  commun  comme  actes  de  la  vo- 
lonté, qui  ne  dépendent  nullement  des 
objets  extérieurs;  car,  bien  que  l'imagi- 
nation et  la  mémoire  s'occupent  princi- 
palement des  choses  extérieures,  il  est 
vrai  de  dire  qu'elles  opèrent  exclusive- 
ment sur  des  idées  qui,  par  un  procédé 
d'assimilation  spirituelle,  sont  devenues 
partie  intégrante  de  son  propre  être,  de 
son  inséparable  et  impérissable  indivi- 
dualité. 

Les  facultés  intuitives ,  comme  les  fa- 
cultés sensitives,  ont  besoin,  dans  l'état 
actuel  des  choses,  d'un  appareil  maté- 
riel; mais  la  science  jusqu'à  présent  nous 
a  appris  peu  de  chose  sur  la  nature  et 
sur  le  siège  de  ces  organes.  Les  travaux 
du  docteur  Gall  et  de  ses  successeurs  ne 
paraissent  pas  destinés  à  résoudre  ce 
problème  difficile,  malgré  les  espérances 
de  certains  de  leurs  disciples  qui  se  sont 
laissé  éblouir  par  une  classification  spé- 
cieuse, mais  radicalement  défectueuse. 
L'âme  étant  momentanément  emprison- 
née dans  un  corps,  et  dans  un  corps  dé- 
gradé, nous  ne  sommes  que  trop  portés 
à  regarder  cet  appareil  compliqué  de 
nerfs  et  de  muscles  comme  un  intermé- 
diaire nécessaire  entre  nous  et  lêtre  ob- 
jectif. Sans  doute  ,  dans  l'état  normal,  tel 
est  l'ordre  établi. 

Telle  fut  la  loi  à  laquelle  l'homme  pri- 
mitif a  été  soumis ,  et  dans  la  consomma- 
tion définitive,  le  corps  glorieux  est 
destiné  à  remplir  les  mêmes  fonctions 
que  nos  corps  actuels ,  mais  sous  des  con- 
ditions que  nous  ne  pouvons  pas  conce- 
voir, parce  qu'alors  tout  sera  spiritua- 
lisé.  Cependant,  dans  la  vie  terrestre, 
l'homme,  par  une  loi  toute  exception- 
nelle, se  trouve  quelquefois  en  rapport 
direct  avec  la  vérité  absolue  par  i'extase; 
et  bien  que  l'extase,  comme  moyen  de 
rapport  avec   le  non-moi,  appartienne 


92 


COURS  DE  PSYCHOLOGIE  CHRÉTIENNE,  PAR  M.  J.  STEINMETZ. 


plus  spécialement  à  un  autre  endroit, 
nous  avons  trouvé  convenable  d'y  faire 
allusion  ici,  parce  qu'il  est  évident,  par 
les  écrits  de  sainte  Thérèse  et  d'autres 
extatiques,  que  dans  cet  état  Dieu  se  ré- 
vèle à  l'homme  non  seulement  sous  ces 
formes  qui  lui  sont  propres,  comme  le 
souverain  amour,  mais  aussi  comme  vé- 
rité absolue,  entourée  de  toutes  les  con- 
ditions métaphysiques  des  idées  abstrai- 
tes. Ces  personnes,  faute  de  connaissan- 
ces préalables,  ne  se  trouvent  pas  en  état 
d'en  rendre  compte  d'une  manière  logi- 
que,- mais  le  fait  n'en  est  pas  moins  cer- 
tain et  ne  mérite  pas  moins  d'être  consi- 
gné dans  une  appréciation  générale  des 
phénomènes  de  l'âme.  D'ailleurs,  en 
nous  mettant  au  point  de  vue  chrétien, 
nous  sommes  obligés  d'admettre  un  état 
de  choses  où  non  seulement  la  con- 
science, mais,  selon  toutes  les  probabi- 
lités, les  autres  fonctions  de  l'âme  s'exer- 
ceront sans  l'aide  de  ce  mécanisme  dont 
ils  paraissent  maintenant  dépendre.  Les 
âmes  séparées  dans  le  ciel  et  dans  le  pur- 
gatoire, ainsi  que  celles  qui  sont  renfer- 
mées dans  le  lieu  de  l'éternel  malheur, 
ont  bien  certainement  la  conscience  de 
leur  propre  existence,  sans  quoi  elles 
cesseraient  d'être;  elles  ont  en  outre  la 
perception  de  l'être  objectif,  du  non- 
moi  ,  sous  des  conditions  diverses ,  et  nul 
doute  que  la  mémoire,  ou  quelque  chose 
qui  y  correspond,  ne  fournisse  aux  uns 
des  motifs  de  gratitude  et  de  joie,  et  aux 
autres  des  raisons  de  douleur  inconce- 
vable et  de  stériles  regrets. 

L'homme  chrétien,  en  se  rendant 
compte  des  phénomènes  psychologiques, 
a  donc  surtout  à  se  mettre  en  garde  con- 
tre cette  tendance  vers  un  matérialisme 
grossier  que  nous  avons  eu  plus  d'une 
occasion  de  signaler  comme  un  des  dé- 
fauts de  notre  époque,  puisqu'il  est  des- 
tiné à  passer  une  période  plus  ou  moins 
longue  où  l'âme  restera  totalement  sépa- 
rée du  corps;  et  certainement  Dieu, 
dont  toutes  les  œuvres  sont  parfaites ,  re- 
lativement parlant,  aura,  dans  cet  état 
de  séparation,  ménagé  à  l'homme  le 
moyen  de  remplir  la  fin  pour  laquelle  il 
a  été  Créé;  et  sans  pouvoir  comprendre 
les  lois  qui  régissent  cet  état,  nous  y 
sommes  en  quelque  sorte  préparés  par 
les  phénomènes  de  l'extase,  où  déjà  le 


moi  paraît  saisi  d'un  objet  ineffable,  sans 
l'intervention  ni  des  sens  ni  de  l'intelli- 
gence. 

Nous  pensons  donc  que  la  destruction 
du  corps  mortel ,  loin  d'affaiblir  les  puis- 
sances générales  de  l'âme ,  les  portera  au 
contraire  à  un  très  haut  degré  de  perfec- 
tion en  les  émancipant  des  entraves  du 
temps  et  de  l'espace.  Alors  la  mémoire 
et  l'imagination  seront  absorbées  dans 
l'intuition  absolue,  c'est-à-dire  dans  la 
vision  de  l'être,  dans  son  intégrité,  sans 
succession  et  sans  variation;  car  dans  le 
sens  ontologique,  ce  qui  esta  toujours 
été  et  sera  toujours,  selon  cette  formule 
que  l'Eglise  répète  à  chaque  instant  : 
Sicut  erat  in  principio,  et  nunc  et  semper, 
et  in  secula  seculorian.  C'est  dans  ce  sens 
que  le  Fils,  qui  cependant  a  été  engen- 
dré par  le  Père,  est  éternel  comme  lui; 
et  voilà  en  quoi  consiste  la  différence 
entre  l'être  en  soi  et  les  manifestations  de 
l'être. 

Dans  la  philosophie  chrétienne ,  il  est 
de  la  plus  haute  importance  d'arriver  à 
des  notions  correctes  sur  les  rapports  de 
l'être  avec  le  temps.  Il  est  vrai  de  dire 
que  le  même  événement  ne  peut  pas  oc- 
cuper plusieurs  points  dans  le  temps, 
pas  plus  que  le  même  corps  ne  peut  oc- 
cuper simultanément  plusieurs  points 
dans  l'espace.  Cependant  ceci  n'est  vrai 
que  pour  cet  ordre  de  choses  qui  a  été 
soumis  aux  conditions  du  temps  et  de 
l'espace,  c'est-à-dire  pour  l'ordre  con- 
tingent; car  déjà,  en  parlant  de  l'ordre 
absolu,  nous  avons  vu  qu'il  est  indépen- 
dant du  temps  et  de  l'espace,  comme 
l'ordre  divin  qui  est  en  dehors  du  temps 
et  de  l'espace,  distinction  que  Kant  a 
longuement  développée.  Cette  distinc- 
tion nous  explique  comment  l'Eglise ,  en 
parlant  de  la  sainte  Vierge,  lui  applique 
ces  paroles  :  «  Je  suis  créée  dès  le  com- 
«  mencement  et  avant  les  siècles  ;  je  ne 
<  cesserai  d'être  dans  la  suite  des  siè- 
<l  des  i  »  et  ailleurs  :  i  Je  suis  avec  lui , 
«  ordonnant  toutes  choses...  jouant  de- 
«  vant  lui  en  tout  temps  (1);  »  et  com- 


(l)  Ab  initio  et  ante  secula  creata  sum  et  usque 
àdfuturum  seculum  non  desinam.  (Eccli.  xxiv.  14.) 
—  Cum  eo  eram  cuncla  comportent  ; . . .  ludens  co- 
ram  eo  omni  tempore  (Prov.  via,  30,  51),  cité 
dans  VOffice  de  la  Vierge. 


M.  J.  D'ORTIGUE. 


93 


ment  le  Christ  est  appelé  l'Agneau  qui 
a  été  sacrifié  avant  la  création  du 
monde  (I).  Tout  ce  qui  a  rapport  à  l'or- 
dre divin,  même  quant  à  ces  manifesta- 
tions dans  le  temps  et  dans  l'espace,  a 
ceci  de  particulier  qu'il  se  refuse  à  se 
soumettre  entièrement  à  ces  conditions 
qui  n'ont  été  établies  que  pour  les  choses 
inférieures.  Ainsi  la  religion  nous  pré- 
sente de  temps  en  temps  des  impossibili- 
tés physiques  et  métaphysiques  qu'on  ne 
parvient  à  concilier  avec  la  raison  (envi- 
sagée comme  base  fondamentale  de  la 
certitude  philosophique)  qu'à  l'aide  de  la 
foi.  Le  corps  du  Christ,  qui  est  un  véri- 
table corps,  physiquement  parlant,  oc- 

(l)  Apocalypse,  c.  xm  ,  8. 


cupe  au  même  moment  plusieurs  points 
de  l'espace ,  et  cela  sans  être  ni  divisible 
ni  multiple  ;  et  le  sacrifice  du  Christ ,  qui 
a  eu  lieu  avant  que  le  temps  fût,  se  re- 
nouvela sur  le  Calvaire  et  se  renouvelle 
encore  tous  les  jours;  car,  entre  le  saint 
sacrifice  de  la  messe  et  le  sacrifice  san- 
glant du  Calvaire,  il  n'y  a  qu'une  diffé- 
rence subjective.  Dans  l'ordre  divin,  c'est 
identiquement  la  même  chose. 

Cette  manière  d'envisager  les  choses 
divines  dans  leurs  rapports  avec  le  temps 
donne  une  importance  immense  à  l'année 
ecclésiastique;  car  l'Eglise  compte  au 
nombre  de  ses  privilèges  la  puissance  de 
renouveler  dans  le  temps,  et  cela  chaque 
année,  tous  les  mystères  de  notre  salut. 
J.  Steinmetz. 


sot»*  *t  mt$. 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE. 


ONZIÈME   LEÇON   (1). 

De  l'organe  vocal  dans  l'homme-  —  Deux  élémens 
constitutifs  de  la  parole,  la  voyelle  et  la  consonne. 
—  La  voyelle,  élément  musical.  —  Distinction  du 
chant  naturel  et  du  chant  musical.  —  Principe  de 
la  musique  dans  la  nature ,  ou  harmonie  univer- 
selle. —  Gamme  et  échelles.  —  Génération  des 
tonalités.  —  Deux  tonalités  familières  à  notre 
oreille.  —  Sur  quel  principe  sont  basées  les  tona- 
lités anciennes  et  celles  de  l'Orient. 

La  musique  a  pour  premier  élément 
le  son ,  et  la  voix  de  l'homme  pour  pre- 
mier instrument. 

Ce  qui  constitue  l'organisation  de 
l'homme  pour  la  parole,  constitue  aussi 
son  organisation  pour  la  musique.  Cette 
proposition  se  démontre   d'elle-même. 

(t)  Voir  la  x<-  leçon  dans  le  t".  v,  p.  561.  —  Nous 
reprenons,  après  une  assez  longue  interruption, 
notre  Cours  sur  la  Musique  religieuse  et  profane.  La 
série  des  leçons  que  nous  allons  donner  terminera 
ce  Cours.  Néanmoins,  les  lecteurs  de  VUnioersitê 
Catholique  ne  doivent  pas  s'attendre  à  ce  que  notre 
travail  soit  entièrement  complété  dans  ce  Recueil. 
Nous  avions  cru  d'abord  qu'il  pouvait  en  être  ainsi  ; 


Mais  il  y  a  une  différence  immense  entre 
la  parole  ou  le  langage  articulé  et  le  lan- 
gage musical. 
La  parole  exige  le  concours  de  deux 

mais  à  mesure  que  notre  rédaction  avançait,  nous 
nous  sommes  convaincu  de  la  nécessité  d'élaguer 
tout  ce  qui  se  rapporte  à  la  musique  dramatique  et 
à  la  musique  populaire.  Ayant  été  obligé,  dans  cette 
partie,  d'entrer  dans  une  foule  de  détails  concer- 
nant les  acteurs  ,  les  chanteurs  ,  les  administrations 
théâtrales,  nous  avons  craint  qu'elle  ne  fût  pas  en 
harmonie  avec  la  gravité  habituelle  des  autres  Cours 
dont  VUniversilo  s'est  successivement  enrichie. 
Ainsi,  après  avoir  parlé  de  la  musique  religieuse  et 
avoir  examiné  son  caractère  dans  ses  deux  magnifi- 
ques expressions ,  l'orgue  et  les  cloches ,  laissant 
de  côté  la  musique  dramatique,  nous  passons  à  une 
analyse  spéciale  et  approfondie  de  tous  les  élémens 
de  l'essence  de'  l'art,  nous  y  découvrons  de  nou- 
veaux rapports  entre  la  musique  et  la  parole  ,  puis 
nous  tâchons  de  nous  faire  une  idée  des  rapports  de 
la  musique  et  des  autres  arts.  Dans  celte  partie, 
nous  développons  une  foule  de  notions  qui  n'avaient 
été  qu'indiquées  dans  nos  premières  leçons. 

Nous  prions  les  lecteurs  de  vouloir  bien  nous  prê- 
ter encore  la  bienveillante  attention  avec  laquelle  ils 
nous  ont  suivi  dans  nos  précédentes  leçons.  J.  d'O. 


94 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 


élémens,  l'élément  vocal  ou  la  voyelle, 
et  l'élément  consonnant  ou  la  consonne. 

La  voyelle  est  l'élément  positif  du 
son  ;  elle  est  l'émission  du  son ,  émission 
modifiab.le  par  l'accent,  par  l'inflexion, 
par  le  circuit  de  l'aigu  au  grave  et  du 
grave  à  l'aigu  ,  mais  émission  inarticulée. 
Elle  n'a  nul  besoin  de  mettre  en  jeu  les 
touches  de  la  parole  ;  dans  le  langage 
elle  ne  sert,  comme  on  l'a  dit,  qu'à  vo- 
caliser la  lettre  consonnante  ,  en  faisant 
pour  elle  l'office  du  soufflet  dans  l'orgue 
et  de  l'âme  dans  le  violon.  Elle  n'est 
essentiellement  ni  radicale  ni  étymolo- 
gique (1).  Elle  ne  saurait  donc  être  consi- 
dérée comme  constituant  seule  la  pa- 
role ;  elle  n'en  constitue  ,  pour  ainsi  par- 
ler, que  le  fond  sonore. 

La  consonne  est  cet  élément  matériel 
du  langage  qui  sonne  avec  la  voyelle, 
comme  son  nom  l'indique,  qui  incor- 
pore en  lui  l'élément  positif  du  son  en  le 
limitant  dans  l'espace  et  dans  la  durée, 
qui  le  modifie  par  une  foule  d'articula- 
tions variées,  l'arrête,  engendre  le  mot 
radical  et  manifeste  le  verbe  (2).  La  con- 
sonne ,  en  limitant  le  son,  détermine 
donc  et  forme  la  parole,  elle  la  crée; 
car  la  création,  c'est  l'acte  par  lequel 
une  substance  est  manifestée  extérieure- 
ment par  la  réalisation  de  sa  forme  et 
sous  la  condition  de  sa  limite.  Et  Dieu 
en  créant  l'homme  et  les  objets  qui 
composent  l'univers ,  n'a  fait  que  réali- 
ser hors  de  lui,  en  les  limitant,  quelques 
unes  de  ses  pensées  infinies. 

Pour  rendre  plus  sensible  encore  cette 
distinction  des  deux  élémens  nécessaires 
à  la  parole,  considérons  l'enfant.  «  On 
t  a  long-temps  cherché,  dit  J.-J.  Rous- 
«  seau  ,  s'il  y  avait  une  langue  naturelle 
«  et  commune  à  tous  les  hommes  :  sans 
<  doute,  il  y  en  a  une,  c'est  celle  que  les 
i  enfans  parlent  avant  de  savoir  parler. 
i  Cette  langue  n'est  pas  articulée;  mais 
«elle  est  accentuée,  sonore,  inielli- 
«  gible.  »  Ainsi,  chez  l'enfant,  l'élément 
vocal  est  développé  dès  la  "naissance.  Il 
lui  sert  d'expression  pour  les  sentimens 
qu'il  éprouve;  l'enfant  fait  subir  au  son 
vocal  divers  accens ,  diverses  inflexions 

(l)  Voir  les  Notions  de  Linguistique ,  par  M.  Ch. 
Nodier,  p.  107. 
*   (2)  /&»<*.,  p.  118. 


pour  la  joie,  la  plainte,  la  frayeur,  le 
désir.  Voilà  son  langage.  Lorsque  plus 
tard  doué  du  sens  d'imitation,  l'enfant 
fait  une  parole  au  moyen  de  cet  élément 
vocal,  et  cela  ,  avant  même  qu'il  puisse 
comprendre  la  parole;  lorsque  à  mesure 
que  les  organes  se  forment  et  que  les 
perceptions  de  son  ouïe  se  classent , 
il  articule  successivement  les  consonnes 
labiales,  les  nasales,  les  dentales ,  les 
sifflantes,  et  qu'enfin  il  se  met  en  posses- 
sion de  tous  les  instrumens  de  la  parole, 
l'enfant  n'ajoute  rien  à  cet  élément  vo- 
cal qui  subsiste  indépendamment  de  tout 
procédé  technique  et  conventionnel 
du  langage,  et  qu'il  partage,  du  reste, 
avec  des  races  entières  de  quadrupèdes 
et  d'oiseaux. 

Or,  cet  élément  vocal  ou  la  voyelle* 
qui  n'est  que  le  fond  sonore  de  la  pa- 
role, c'est  là  proprement  le  principe  es- 
sentiel de  la  musique.  L'homme  qui 
souffre,  l'homme  qui  est  transporté  de 
joie,  de  colère,  d'amour  s'exprime  par 
de  simples  interjections,  des  accens, 
des  inflexions  de  voix.  C'est  aussi  ce  que 
la  musique  rend  parfaitement.  Dans  cet 
ordre  de  sentimens,  son  expression  est 
illimitée;  illimitée,  parce  que  le  langage 
musical  n'admet  pas  l'élément  de  la  con- 
sonne qui,  déterminant  la  parole,  limite 
le  son  par  une  multitude  d'articula- 
tions. 

«  Il  existe  donc,  a  dit  excellemment 
<  Yilloteau,  entre  la  musique  et  le  lan- 
t  gage  une  analogie  naturelle  qui  unit 
i  intimement  ces  deux  arts  l'un  à  l'autre 
«  par  les  principes  qui  les  constituent 
«  essentiellement ,  puisque  l'un  et  l'autre 
a  se  servent  des  mêmes  moyens  pourar- 
«  river  au  même  but.  En  effet,  c'est  par 
«  l'organe  de  la  voix  et  par  des  sons  que 
«  se  forme  le  chant,  qui  est  la  partie  es- 
«  sentielle  et  primordiale  de  la  musique, 
«  de  même  que  c'est  par  l'organe  de 
«  la  voix  et  par  des  sons  que  se  manifeste 
«  l'expression  de  nos  sentimens  dans  le 
t  langage.  On  ne  peut  donc  nier  que 
i  l'expression  inarticulée  des  sons  ne  soit 
«  tout  à  la  fois  la  partie  essentielle  et  de 
«  la  musique  et  du  langage  des  mots  (1).  i 

(l)  Recherches  sur  V Analogie  de  la  Musique  et  des 
Arts  qui  ont  pour  objet  l'imitation  du  langage , 
t.  II ,  p.  ÏJ32. 


PAR  M.  J. 

Après  ces  paroles,  nous  pouvons  citer 
un  fait  bien  singulier.  Démélrius  de  Pha- 
lère  raconte  que,  «  en  Egypte,  les  prêtres 
t  invoquent  les  dieux  avec  les  sept 
«  voyelles  qu'ils    chantent    l'une  après 

;  «  l'autre,  et  le  son  de  ces  lettres,  à  cause 
<  de  l'euphonie,  s'emploie  au  lieu  de 
«  la  flûte  et  de  la  cythare.  »  Les  sept 
voyelles  étaient  a  ,  é ,  ê, ,  i  ,  ô }  ô ,  u.  Cha- 
cune était,  ainsi  que  chaque  jour  de  la 
semaine,    assignée  à  un  Dieu.  Emettre 

|  une  de  ces  voyelles,  c'était  invoquer  une 
divinité  (1).  Le  l'ait  nous  semble  significa- 
tif. ÏS'ous  nous  contentons,  du  reste,  de 
le  signaler,  laissant  au  lecteur  le  soin 
d'en  tirer  les  inductions  qu'il  voudra. 

De  ce  qui  précède,  il  suit  que  l'homme 
peut  chanter  sans  parler,  mais  que ,  dans 
un  sens  très  réel,  il  ne  saurait  parler 
sans  chanter,  puisque  le  son  vocal  dans 
l'homme  ou  l'élément  du  chant  est  la 
base  de  la  parole.  C'est  d'après  ce  prin- 
cipe que  Platon  a  dit  que  les  discours 
sont  une  partie  de  la  musique  (2)  et  Vos- 
sius  que  tout  discours  est  une  espèce  de 
chant  (3). 

L'homme  chante  par  cela  seul  qu'il 
parle,  comme  il  parle  par.  cela  seul  qu'il 
pense. 

Lorsque  nous  disons  d'un  discours  oi- 
seux et  insipide  :  Chansons  que  tout  cela.' 
nous  exprimons  fort  bien  que  toutes 
ces  paroles  n'ayant  aucun  sens ,  il  ne 
reste  qu'une  série  de  sons ,  un  vain  bruit. 
On  connaît  le  mot  de  César  à  un  poète 
qui  lui  faisait  une  lecture  :  Vous  chantez 
mal,  si  vous  prétendez  chanter  ;  et    si 

(1)  Voir  l'ouvrage  de  Chabanon  ,  De  la  Musique 
considérée  en  elle-même,  etc.,  p.  198. 

(2)  De  Bep.,  lib.  11.  —  Dans  son  Timée  (n ,  47), 
Platon  revient  sur  la  même  idée  :  «  Vocem  quoque 
«  auditunique  ejusdem  rei  gratiâ  Deos  dédisse  nobis 
«  existimo.  Nam  ad  htec  ipsa  sermo  pertinet,  plu- 
«  rimùmque  conducit  ;  omnisque  musicœ  vocis  usus 
«  harmoniaï  gratiâ  est  tributus.  Atqui  et  harrnonia, 
«  quee  motiones  habet  anima?  nostraî  discursionibus 
<t  congruas  atque  cognotas ,  homini  prudenter  mu- 
«  sis  utenti ,  non  ad  voluplatem  ralionis  expertem, 
«  ut  nunc  videtur  est  utilis;  sed  à  musis  ideo  data 
«  est  ut  per  eam  dissonantem  circuitum  animœ  com- 
«  ponamus  et  ad  concentum  sibi  congruuui  rediga- 
«  mus.  »  —  Pour  l'intelligence  de  ce  texte,  il  faut 
remarquer  que  le  mot  harrnonia  signifie  ici  le  son 
de  la  voix. 

(.")  Cum  vero  omnis  sermo  sit  \eluti  cantus  qui- 
dam. (De  Poçm.  cant.  et  viribus  rhyllimi.) 


D'ORTIGUE.  95 

vous  prétendez  lire,  vous  ne  lisez  pas,- 
mais  vous  chantez  (1). 

La  seule  différence  qui  existe  entre  le 
chant  produit  par  la  voix  de  l'homme 
qui  parle  et  le  chant  musical ,  c'est  que, 
dans  le  premier,  la  voix  parcourt  des  in- 
tervalles extrêmement  rapprochés  les 
uns  des  autres ,  indéterminés  et  par  cela 
même  inappréciables,  tandis  que,  dans 
le  second,  elle  observe  des  intervalles 
déterminées  appréciables  à  l'oreille. 

Dans  l'antiquité,  la  musique  étant  liée 
étroitement  au  langage,  la  distinction 
de  ces  deux  espèces  de  chant  était  trop 
importante  pour  pouvoir  être  négligée  et 
par  les  musiciens  et  par  les  orateurs. 

Suivant  Amtoxène,  «  il  fallait  que, 
«  dans  le  chant,  le  mouvement  de  la  voix 
«  fût  séparé  par  des  intervalles,  afin  que 

<  de  cette  manière  ,  le  chant  musical  fût 

<  distingué  de  celui  qui  a  lieu  dans 
t  le  discours  ;  car  on  dit  que  le  discours 
«  forme  une  espèce  de  chant  qui  se 
«  compose  desaccens  que  nous  ajoutons 
t  aux  mots:  en  effet,  il  est  naturel  d'éle- 
i  ver  et  d'abaisser  la  voix  en  parlant..... 
«  Et  certes,  continue  le  même  écrivain, 
«  il  est  clair,  sous  tous  les  rapports ,  que 
«  le  chant  musical  diffère  de  celui  qui  se 
i  forme  par  les  seules  dispositions  natu- 
t  relies  ,  en  ce  qu'il  emploie  un  autre  in- 
t  tervalle  et  un  autre  mouvement  de  la 
«  voix  que  celui  qui  est  modulé  et  plus 
a  informe  (2).  » 

Suivant  Cicéron  :  «  Toute  espèce  de 
«  prononciation  renferme  une  espèce  de 

c  chant,  non  un  chant  musical ,  mais 

«  un  chant  peu  marqué  (3).  » 

J.  J.  Rousseau  a  dit  ensuite:  «  Il  n'y 
«  eut  point  d'abord  d'autre  musique  que 
«  la  mélodie,  ni  d'autre  mélodie  que  le 
«  son  varié  de  la  parole  ;  les  accens  for- 
j  maient  le  chant ,  les  quantités  for- 
«  maient  la  mesure  (4).  » 

Dans  la  parole,  les  intonations  sont 
donc  inappréciables,  parce  que  loin  d'ê- 
tre réglées  par  le  sentiment  d'une  tona- 
lité ou  d'un  ton  musical  fondamental , 

(1)  Voir  l'ouvrage  du  P.  Ménestrier,  intitulé  :  Des 
Représentations  en  Musique  ancienne  et  moderne, 
p.  37. 

(2)  Aristox.,  Ilarm.  elem.,  lib.  I ,  p.  18. 

(3)  Cic,  de  Naturd  Deor. 

(4)  Essai  sur  l'Origine  des  Langues. 


96 


COURS  SDR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 


elles  sont  dirigées  par  les  accens  et  les 
inflexions  inhérentes  au  sens  de  chaque 
mot.  Néanmoins  ces  intonations  ont  leur 
justesse  et  leur  fausseté  relatives  dépen- 
dant du  rapport  des  acceus  avec  le  sens 
des  mots  qui  le  déterminent,  et  voilà 
pourquoi  les  orateurs  anciensse  faisaient 
une  loi  de  iixer  les  inflexions  de  leur  voix 
ou  bien  recouraient  à  un  joueur  d'instru- 
mens  qui  leur  donnait  le  ton  (1). 

Le  chant  seul,  au  contraire,  est  con- 
traint, dans  la  nécessité  de  former  un 
sens  musical,  de  procéder  par  intervalles 
appréciables  et  déterminés  pour  que  ces 
intervalles  puissent  être  distinctement 
perçus  par  l'oreille. 

Ainsi,  dans  la  musique,  les  conditions 
du  sens  exigent  que  le  son  se  crée  à  lui- 
même  une  limite  dans  ces  intervalles 
fixes  pour  former  la  langue  des  sons ,  de 
même  que,  dans  la  parole,  le  son  vocal 
réclame  impérieurement  la  limitation  de 
la  consonne  pour  former  la  langue  arti- 
culée. 

En  partant  de  cette  observation  que  la 
parole  comporte  une  espèce  de  chant 
composé  d'intonations  inappréciables 
et  de  vocalisations  libres  en  tant  qu'elles 
sont  uniquement  déterminées  parles  ac- 
cens et  les  inflexions  propres  au  senti- 
ment qu'elle  exprime ,  et  que  la  musique 
livrée  à  elle-même  parcourt  des  inter- 
valles fixes  et  saisissables  à  l'oreille  pour 
former  un  sens ,  nous  comprenons  tout 
de  suite  que ,  dans  les  Tonalités  ou  sys- 
tèmes musicaux  qui  sont  basés  sur  l'élé- 
ment nécessaire  de  la  parole  et  insépa- 
rables d'elle ,  l'échelle  des  sons  était  con- 
stituée sur  de  très  petits  intervalles, 
comme  des  quarts  de  ton ,  et  quelquefois 
sur  des  intervalles  mobiles.  Mais  conten- 
tons-nous d'indiquer  ce  sujet  auquel  nous 
reviendrons  bientôt. 

Si  l'élément  vocal  est  la  base  de  la  pa- 
role, les  sons  vocaux  doivent  être  les 
mêmes  dans  toutes  les  langues  et  dans 

(1)  «  Cum  eburneolà  solilus  esl  (Gracchus)  huberc 
«  fistulà  qui  staret  occulté  post  ipsum  cùm  conciona- 
«  relur,  peritum  homineni ,  qui  inflaret  celeriter 
«  eum  soiium,  quo  illum  aut  reraissum  excitaret , 
«  aut  à  conlentione  revocaret.  »  l)e  Oral.,  lib.  lit , 
cap.  lx.  —  Un  usage  semblable  s'est  perpétué  jusque 
dans  la  primitive  Eglise.  Il  y  a\ail  un  -phunasque  qui 
réglait  les  intonations  des  chantres  ;  c'est  ce  qui , 
plus  tard,  a  donné  lieu  au  serpent. 


tous  les  alphabets,   puisque  c'est  là  la 
partie  invariable  du  langage  de  l'homme. 
Il  n'en  est  pas  ainsi  quant  à  l'élément  de 
la  consonne;  car  outre  que  les  lettres 
consonnantes  peuvent  être  articulées  de 
diverses  manières  dans  les  diverses  lan- 
gues, elles  concourent,  dans  ces  diffé- 
rentes langues,  à  la  formation  de  sens 
différens.   Il  y   a  plus:   certaines   con- 
sonnes sont  propres  à  certaines  langues 
et  à  certains  peuples  et  donnent  lieu  à 
ces  articulations   caractéristiques  dont 
l'imitation  est  si  difficile  pour  tout  indi- 
vidu  appartenant   à    un  peuple  étran- 
ger (1).  Il  suit  de  là  que,  quelque  diffé- 
rens que  soient  entre  eux  les  divers  sys- 
tèmes de  musique,  ils  ne  sauraient  l'être 
au  même  point  que  les  diverses  langues 
le  sont  entre  elles.  Nous  voyons,  en  ef- 
fet, que  notre  système  de  musique  est  ! 
commun  à  la  plupart  des  nations  de  l'Eu- 
rope.  Il  est  vrai  que  son   universalité  ! 
tient  à  deux  causes  principales  apparie-  I 
nant  à  un  ordre  d'idées  plus  général  ;  en  j 
premier  lieu ,  à  ce  qu'il  est  issu  du  chant 
liturgique  ou  chant  grégorien  que  l'E-  I 
glise  avait  répandu  dans  tout  l'Occident; 
en  second  lieu-,  aux  communications  éta- 
blies entre  toutes  les  nations  de  l'Europe. 
Sans  ces  deux  causes  puissantes,  il  est 
douteux    qu'il    fût    devenu    européen, 
l'Europe  étant  partagée  en  plusieurs  fa- 
milles de  langues  de  diverse  formation, 
et  l'on  peut  conjecturer  qu'il  se  serait 
formé  autant  de  tonalités  originales  qu'il 
y  a  de  langues  autochtones,  c'est-à-dire , 
attachées  à  un  sol  particulier.  Aujour- 
d'hui même,   malgré   l'extension  de  ce 
système,   il  est   impossible    de  mécon- 
naître dans  la  musique  de  chaque  na- 
tion certains  caracières  prédominans  ,  et 
ce  sont  ces  différences  qui  donnent  lieu 
à  la  distinction  des  différentes  écoles. 
Nous  voyons  aussi  que  certains  types  ca-  ! 
ractéristiques  de  tonalité  se  perpétuent 
dans  leschanls  populaires,  dans  ces  airs 

(l)  Frédéric  Scblegel  a  dit  :  «  Les  consonnes  pures 
i  «  et  propres  sont  ce  qu'il  y  a  de  caractérisque  dans 
I  «  une  langue  :  elles  en  sont  te  corps.  Les  voyelles 

(i  contiennent  la  partie  musicale,  et  répondent  au 

«  principe  de  l'àme.  »  Hist.  de  la  Littér.,  traduct. 

de  M.  W.  Duckelt,  t.  1,  p.  213.  —  Winkelman  fait 
I  aussi  la  même  observation  à  propos  des  Grecs  de 

l'Asie  Mineure.  Mat.  de  l'Art,  liv.  ï,  en,  ni. 


PAR  M.  J.  rVOP.TTGUE. 


97 


indigènes,  particuliers  aux  provinces, 
qui  sont,  relativement  à  notre  musique, 
comme  autant  d'idiomes  et  de  dialectes. 
Antérieuresà  notre  système  et  ayant  cer- 
tainement contribué  d'une  manière  oc- 
culte à  sa  formation,  ces  tonalités  popu- 
laires se  conservent;  ainsi  que  les  lan- 
gues locales,  les  patois  antérieurs  à  nos 
langues,  se  conservent  sous  l'empire  de 
la  langue  commune.  C'est  là  une  ques- 
tion d'un  haut  intérêt,  qui  a  besoin  d'ê- 
tre vérifiée  par  une  étude  approfondie  de 
l'histoire,  des  races  humaines  et  des 
langues,  et  qui  pourra  devenir  en  temps 
et  lien  l'objet  de  ce  que  nous  appellerons 
l'Ethnographie  musicale. 

Après  avoir  considéré  le  son  vocal 
comme  élément  musical  dans  l'homme, 
considérons  l'élément  musical  hors  de 
l'homme,  savoir  le.  son  tel  qu'il  nous  est 
fourni  par  la  nature  physique,  en  un 
mot ,  ce  qui  composait  pour  les  anciens 
Vharmonie  universelle  ou  l'harmonie  de 
l'univers  ;  puis  nous  passerons  immédia- 
tement à  la  formation  des  tonalités. 

Les  êtres  créés  ont  une  parole,  suivant 
le  roi-prophète.  «  Cette  parole  s'est  ré- 
t  pandue  dans   toute  la  terre,  et  elle  a 

<  retenti  jusqu'aux  extrémités  du  monde: 
t  In  omnern  terram  exivit  sonus  eorum , 

<  et  in  fines  orbis  terrœ  verba  eorum  (1).> 
Et  le  Seigneur  a  dit  à  Job  :  n  Qui  assou- 
c  pira  les  harmonies  des  cieux?  Concer- 
«  ium  cœli  quis  dor/nire  faciet  (2)  ?  i 
Aussi  l'homme  ne  se  contente  pas  de  ce 
merveilleux  instrument  de  musique  qui 
est  sa  propre  voix  ;  il  se  sert  de  certai- 
nes parties  des  corps  des  animaux  et  de 
certains  corps  inorganiques  pour  en  faire 
des  instrumens  destinés  à  remplacer  la 
voix  humaine  ou  à  l'accompagner;  et  re- 
marquez-le dès  à  présent,  il  y  a  une  sorte 
de  hiérarchie  entre  ces  instrumens,  sui- 
vant qu'ils  imitent  plus  ou  moins  la  voix 
de  l'homme ,  et  selon  le  mode  et  le  de- 
gré de  leur  action  sur  les  organes  et  les 
fibres  du  corps  humain.  Le  principe  de 
la  musique  est  donc  en  tout  ce  qui  existe  : 
il  est  dans  l'homme  comme  dans  tous 
les  ordres  de  la  création  inférieure.  Les 
mille  voix  de  l'univers,  ce  concert  una- 
nime des  êtres,  c'est  ce  qu'on  a  appelé 

(1)  Ps.  18. 

(2)  Job ,  38. 


L'harmonie  universelle,  la  musique  créée 
dont  nous  ne  pouvons  percevoir  que 
quelques  notes. 

i  La  musique  créée,  dit  le  P.  Mersen- 

<  ne,  comprend  les  rapports  harmoni- 
«  ques,  les  sons,  les  mouvemens  et  les 
j  altérations  particulières  de  chaque  es- 
(  pôce ,  car  si  nous  pouvions  entendre 
«  le  chant  de  tous  les  oiseaux,  la  voix  de 
«  tous  les  animaux,  les  bruits  de  tous  les 
«  tonnerres  et  des  vents,  et  que  nous  con- 
«  sidérassions  leurs  différences  et  leurs 
«  proportions,  nous  y  trouverions  une 

«  admirable  harmonie Mais  ce  son  est 

g  trop  éloigné  de  nous  ,  trop  grave  ,  trop 

<  aigu  ou  trop  grand  pour  être  entendu, 

<  ce  qui  arrive  à  plusieurs  autres  choses  ; 
«  car  nous  ne  pouvons  ouïr  le  son  ou  le 
t  bruit  que  font  les  fourmis  et  les  autres 
i  petits  animaux  quand  ils  marchent, 
«qu'ils  courent ,  qu'ils  se  traînent,  ou 
«  qu'ils  volent,  d'autant  que  le  son  est 
«  trop  petit  et  trop  faible.  D'où  nous 
«  pouvons  conclure  que  le  son  a  deux 
«  extrémités  qui  nous  sont  impercepti- 
«  blés:  l'une  quand  il  est  trop  fort,  trop 
i  violent,  et  l'autre  quand  il  est  trop 
«  faible  et  trop  petit  ;  l'une  quand  il  est 

<  fait  par  un  mouvement  trop  petit  ou 
«  trop  lent,  et  l'autre  quand  il  est  fait 
«par  un  mouvement  trop  vite,  trop 
j  grand  et  trop   précipité;  car  l'une  et 

<  l'autre  de  ces  extrémités  surmonte  la 
a  sphère  que  l'oreille  a  pour  son  acti- 
«  vite  et  pour  sonétendue....  Je  ne  doute 

<  pas  que  l'auteur  de  la  nature  n'ait  si 
«  bien  disposé  les  espèces  de  l'univers 
i  les  unes  avec  les  autres,  que  leurs  re- 

<  lations,  leurs  dépendances,  leurs  mou- 
«  vemens  et  leur  ordre  louent  le  Créa- 
«  teur  et  font  les  cadences  naturelles 
i  d'un  mode  très  parfait,  puisque  Dieu 

<  est  le  maître  du  concert  (1).  > 

Supposez  à  présent  un  vaste  clavier 
comprenant  tous  les  sons  de  la  nature 
perceptibles  à  nos  sens  ,  comprenant  le 
diapason  de  la  voix  humaine,  l'étendue 
de  la  voix  des  animaux,  les  timbres,  les 
accens  infiniment  variés  de  tous  les 
corps  ;  divisez  ces  sons  en  intervalles 
aussi  rapprochés  qu'on  puisse  le  conce- 
voir, de  telle  sorte  que  chacun,  si  petit 

(i)  Traité  de  l'Harmonie  universelle,  in-8°,  1627, 
pages  «3  et  348  combinées. 


98  COURS  SUR  LA  MUSIQUE 

qu'il  soit,  ait  sa  touche  correspondante 
dans  ce  clavier  universel  :  voilà  le  type 
de  la  musique  à  l'usage  de  l'homme,  le 
type  de  la  musique  vocale  et  instrumen- 
taient comme  l'alphabet  universel  de 
la  langue  des  sons. 

Prenez  ensuite  à  volonté,  dans  cette 
échelle  immense,  un  son  considéré 
comme  corde  fondamentale;  mettez 
cette  corde  en  vibration;  elle  produira, 
avec  le  son  générateur,  d'autres  sons  ap- 
pelés ses  harmoniques,  parties  intégran- 
tes de  ce  son  producteur.  De  ces  sons 
harmoniques  ou  générés,  les  uns  sont 
certains,  c'est-à-dire  immuables,  en  ce 
qu'ils  occupent  toujours  le  même  inter- 
valle à  l'égard  du  son  fondamental,  et 
quelle  que  soit  la  nature  du  corps  sonore 
mis  en  vibration  ;  les  autres  sont  incer- 
tains ;  il  en  est  même  deux  qui  manquent 
de  justesse  relativement  aux  habitudes 
de  notre  oreille.  Tout  le  monde  nous 
comprendra  lorsque  nous  dirons  qu'au 
nombre  des  intervalles  certains  se  trouve 
Yoctave,  et  l'octave  étant  la  répétition 
au  grave  ou  à  l'aigu  du  son  fondamental, 
partage  la  série  générale  des  sons  en  au- 
tant de  divisions  identiques.  Ces  divi- 
sions, quel  que  soit  leur  degré  d'abais- 
sement ou  d'élévation,  peuvent  donc 
être  ramenées  à  un  type  unique.  Or,  la 
gamme,  c'est-à-dire  la  succession  des 
sons  compris  dans  l'intervalle  de  l'oc- 
tave, leur  coordination  et  leur  subordi- 
nation respective  à  l'égard  du  son  fon- 
damental ou  ionique,  c'est  là  ce  qui  con- 
stitue la  tonalité.  Les  tonalités  peuvent 
donc  être  constituées  de  diverses  maniè- 
res. Nulle  n'est  essentielle  en  elle-même. 
Seulement  elles  possèdent  toutes,  au 
nombre  de  leurs  intervalles,  les  harmo- 
niques fixes  et  certains  de  la  tonique, 
produits  du  phénomène  simple  de  la  ré- 
sonnance  (1),  et  qui,  par  cela   même, 

(1)  Nous  disons  phénomènes  simples  de  la  réson- 
nance ,  parce  que.  toute  corde  mise  en  vibration  don- 
nant pour  aliquole  sa  8e,  sa  12%  sa  13%  sa  17e,  sa 
21%  sa  22%  sa  23%  sa  21%  sa  23%  sa  20%  etc.,  il 
s'ensuit  que  si  Ton  supprime  de  cette  échelle  harmo- 
nique les  octaves  comme  ne  formant  qu'un  seul  son 
avec  le  son  qu'elles  redoublent,  il  ne  reste  aux  trois 
premiers  degrés  de  l'échelle  harmonique  avec  le  son 
générateur  supposé  ul,  que  la  12e  sol,  et  la  17e  mi,  tous 
trois  formant  accord  parfait.  Les  trois  degrés  suivans 
de  celle  échelle  appartieunenl  à  un  accord  étranger 


RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 

doivent  être  considérés  avant  tous  les 
autres  comme  parties  intégrantes  du  son 
producteur;  et,  quant  aux  autres  inter- 
valles, ils  peuvent  être  réduits  à  un  petit 
nombre,  ou  bien  être  multipliés  d'une 
manière  presque  indéfinie,  suivant  la 
nature  et  la  fonction  de  chaque  tona- 
lité. 

Parlons  immédiatement  des  deux  to- 
nalités qui  sont  familières  à  notre  oreille. 
Ceci  nous  aidera  à  comprendre  ce  que 
nous  devons  dire  de  la  constitution  des 
tonalités  qui  sont  tout-à-fait  étrangères 
aux  habitudes  de  notre  organisation. 

La  première  est  constituée  de  telle  sorte 
que  les  intervalles  qui  composent  là 
gamme,  au  nombre  de  huit,  naturels  en 
ce  qu'ils  ne  subissent  aucune  altération 
accidentelle  représentée  par  le  dihze  ou 
le  bânol  (1),  n'ont  aucune  relation  néces- 
saire les  uns  avec  les  autres,  ni  aucune 
affinité  ou  attraction  entre  eux.  D'où  il 
résulte  que  le  mode  de  succession  de  ces 
mêmes  intervalles  est  purement  arbi- 
traire ou  facultatif,  et  que  chaque  degré 
pouvant  être  le  terme  de  la  succession, 
emporte  virtuellement  l'idée  de  repos  et 
d'un  sens  complet.  Telle  est  l'organisa- 
tion des  systèmes  de  musique  religieuse 
et  particulièrement  du  chant  grégorien. 
Voulant ,  pour  nous  rendre  intelligible 
à  tout  le  monde,  nous  abstenir,  autant 
que  faire  se  peut ,  d'explications  techni- 
ques, nous  recourrons  aux  comparaisons 
toutes  les  fois  qu'il  nous  sera  possible 
d'arriver  par  ce  moyen  du  connu  à  l'in- 
connu. Concevons  donc  une  langue  com- 
posée d'un  certain  nombre  de  substantifs 
qui  n'admettraient  pas  l'adjonction   de 

au  son  générateur,  et  par  leur  éloignement,  ils  sont 
le  résultat  du  phénomène  composé  de  la  résonnance. 
C'est ,  pour  le  dire  en  passant,  au  moyen  de  cet  ac- 
cord composé  que  s'est  formée  l'harmonie  disso- 
nante. 

(1)  On  rencontre  néanmoins  les  signes  accidentels 
du  bémol,  du  bécarre  et  du  dièze  même  dans  le 
plain-chant,  système  dont  il  est  précisément  ici 
question.  Mais  il  faut  observer  que  ces  altérations 
ne  se  trouvent  guère  que  dans  des  pièces  de  chant 
qui  ne  remontent  pas  à  une  époque  fort  éloignée ,  et 
dans  lesquelles  les  symphoniasles  se  sont  rapprochés 
à  certains  égards  du  caractère  de  la  musique  mon- 
daine. Du  reste,  il  est  rare  que  ces  altérations  soient 
autre  chose  que  des  espèces  de  notes  de  passage,  et 
qu'elles  affectent  l'ordre  diatonique,  qui  est  le  genre 
exclusivement  propre  au  chant  d'église. 


PAR  M.  J.  D'ORTTGUE. 


99 


I  article,  comme  le  mot  Dieu,  par  exem- 
ple ;  monosyllabes  sublimes,  identiques 
[  au  l'ait  même  de  l'institution  de  la  pa- 
Irole,  interjections  immenses  qui  em- 
brasseraient tous  les  senlimens  d'adora- 
[tion,  de  contemplation,  d'extase,  qui 
contiendraient  toutes  les  idées  de  durée, 
de  permanence  ,  d'infini ,  et  comme  tous 
les  attributs  de  l'Être  incréé,  immuabje, 
éternel,  en  qui  il  ne  saurait  exister  ni 
changement,  ni  ombre  de  vicissitude  (1); 
une  langue  pour  les  élémensde  laquelle 
nul  mode  de  succession  déterminée, 
puisque  tous,  quel  que  fût  leur  rang  par 
rapport  les  uns  aux  autres,  viendraient  se 
confondre  et  s'absorber  dans  l'unité  de 
Dieu,  et  nous  comprendrons  la  nature 
de  la  constitution  du  plain-chant,  de  ce 
système  que  l'on  a  désigné  avec  raison 
sous  le  nom  d'ordre  unitonique  (-2). 

La  seconde  est  constituée  de  manière 
que  les  intervalles,  les  mêmes  que  ceux 
de  la  tonalité  du  plain-chant,  peuvent 
subir  deux  sortes  d'attractions ,  l'une 
par  la  propriété  du  dieze,  l'autre  par  la 
propriété  du  bémol;  ce  qui  porte  à  douze 
le  nombre  des  sons  compris  dans  l'é- 
chelle; ce  qui  porte  également  à  douze 
le  nombre  de  gammes  ou  de  tons  appar- 
tenant à  notre  tonalité  dans  ce  système. 
Le  mode  de  succession  entre  les  inter- 
valles est  déterminé  par  les  diverses  affi- 
nités et  attractions  propres  à  ces  mêmes 
intervalles,  qui,  si  nous  pouvons  ainsi 
parler,  les  incitent,  celui-ci  à  descendre 
jsur  le  degré  inférieur,  celui-là  à  s'élever 
lau  degré  supérieur,  au  troisième  à  per- 
sister en  lui-même  comme  sur  un  point 
■de  repos.  Tous  ces  intervalles  sont  sus- 
ceptibles de  s'attribuer  les  fonctions 
les  uns  des  autres,  de  substituer  ac- 
cidentellement  à   leurs   propriétés  na- 

I  (1)  Pater  luminum  ,  apud  quem  non  est  transmu- 
latio,  nec  vicissitudinis  obumbralio.  B.  Jacob, Epist, 

,  17. 
|    (2)  Il  n'est  pas  besoin  de  prévenir  qu'il  n'existe 
lacune  langue  du  genre  de  celle  dont  nous  parlons 

ci.  Mais  nous  trouvons  dans  l'Apocalypse  un  verset 
jjui  peut  justifier  la  suppositon  que  nous  faisons,  en 
tnême  temps  qu'il  peut  faire  comprendre  ce  que 
lious  disons  du  caractère  de  la  tonalité  ecclésiasti- 
que. Voici  ce  verset  :  it  Dicenles  :  Amen,  benedic- 

c  tio,  et  clarilas,  et  sapienlia,  et  gratiaruin  aclio, 
.(  honor,  et  virlus,  et  forliludo  Deo  nostro  in  seecula 

i  sœculorum.  Amen.  »  Apoc,  cb.  vu,  v.  12, 


lurelles  les  propriétés  des  autres  inter- 
valles, et  de  changer,  dans  la  même 
proportion,  les  attributions  respectives 
de  ceux-ci.  D'où  il  suit  que  chaque  de- 
gré isolé  ne  renfermant  pas  en  lui  un 
sens  complet,  loin  de  pouvoir  être  arbi- 
trairement le  terme  de  la  succession,  il 
ne  saurait  être  regardé  autrement  que 
comme  élément  de  cette  succession  dont 
le  mode  est  déterminé  par  les  propriétés 
naturelles  ou  transitionnelles  des  inter- 
valles, conformément  au  sens  musical 
qu'ils  concourent  à  développer.  Ainsi, 
dans  le  langage  actuel,  des  substantifs 
pris  séparément,  bien  qu'exprimant  cha- 
cun une  idée  particulière,  ne  peuvent 
collectivement  former  un  sens  qu'autant 
qu'ils  participent  à  sa  manifestation  par 
leurs  propriétés  naturelles,  comme  dans 
le  mot  propre,  ou  par  leurs  propriétés 
empruntées,  comme  dans  la  figure  et 
l'image,  et  qu'étant  liés  entre  eux  par 
ce  qu'on  appelle  les  parties  du  discours, 
ils  se  rangent  sous  les  lois  de  la  con- 
struction grammaticale.  Telle  est  la  to- 
nalité actuelle,  à  laquelle  on  a  appliqué 
le  nom  d'ordre  transitonique.  Bornons- 
nous  pour  le  moment  à  donner  une  idée 
de  ces  deux  tonalités,  auxquelles  nous 
ne  tarderons  pas  de  revenir,  pour  ex- 
pliquer et  leur  raison  d'être  et  le  prin- 
cipe de  leur  origine. 

JNous  avons  dit  que  dans  le  simple  acte 
de  la  parole,  la  voix  parcourt  un  circuit 
d'intonations  inappréciables  à  l'oreille, 
mais  déterminées  par  le  sens  et  le  senti- 
ment inhérens  à  chaque  mot;  qu'ainsi  la 
parole  formait  un  chant  réel ,  qui  ne 
diffère  du  chant  musical  qu'en  ce  que, 
dans  celui-ci,  la  voix  observe  des  inter- 
valles parfaitement  appréciables  et  dis- 
tincts. 

JNous  avons  dit  aussi  qu'entre  la  parole 
et  la  musique,  telle  que  nous  la  conce- 
vons, et  antérieurement  aux  deux  tona- 
lités dont  nous  venons  de  parler,  il  existe 
d'autres  tonalités  qui  procèdent  par  des 
intervalles  excessivement  rapprochés  les 
uns  des  autres,  lesquels  correspondent 
à  ce  que  nous  nommons  des  quarts  de 
ton.  Il  est  bien  évident  que  ces  tonalités 
sont  basées  sur  l'alliance  étroite  de  la 
parole  et  du  chant,  que  la  parole  est  un 
élément  intime  dedeur  constitution,  et 
nous  appelons  toute  l'attention  du  lec- 


100 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE 


teur  sur  ce  point ,  qu'on  ne  peut  trouver 
la  raison  de  ces  tonalités  qu'en  remon- 
tant à  l'institution  de  la  parole.  On  fera 
des  volumes  sur  cette  matière  sans  rien 
expliquer,  aussi  long-temps  qu'on  négli- 
gera cette  condition,  en  s'obstinant  à  se 
restreindre  dans  le  cercle  spécial  de  l'art 
musical.  Le  fait  de  l'existence  de  ces  to- 
nalités n'est  pas  un  de  ceux  qui  se  déro- 
bent pour  jamais  à  notre  investigation. 
Ce  fait  se  perpétue  dans  l'Inde  et  dans 
l'Egypte  moderne.  Les  Indous  divisent 
leur  échelle  en  vingt-deux  parties,  c'est- 
à-dire  en  intervalles  formant  presque 
des  quarts  de  ton.  Cette  échelle  est  par- 
tagée en  un  nombre  considérable  de  mo- 
des, que  l'on  peut  évaluer  de  trente  à 
trente-six.  Le  système  des  Arabes  et 
celui  des  Perses  sont,  dans  leur  sphère 
particulière,  organisés  d'une  manière 
analogue  et  comportent  des  intervalles 
très  petits,  imperceptibles,  en  quelque 
sorte,  par  rapport  à  nous,  quant  au  de- 
gré qu'ils  marquent  dans  l'échelle.  Or, 
s'il  est  une  chose  incontestable ,  c'est 
que  ces  petits  intervalles  sont  autant 
d'accens  ,  autant  d'inflexions  au  service , 
non  du  sens  musical ,  mais  de  la  parole,  et 
leur  fonction  essentielle  est  de  fortifier, 
dans  toutes  les  nuances,  l'expression  de 
celle-ci.  Aussi  les  musiciens  indous 
croient-ils  que  chaque  mode  est  l'expres- 
sion d'une  passion ,  et ,  dans  la  langue 
sanskrile,  le  mot  raga,  qui  signifie  mode, 
correspond  à  une  passion,  à  une  affec- 
tion de  l'âme.  Pour  notre  compte,  nous 
inclinerions  à  penser  que  l'observation 
des  propriétés  des  sons  en  raison  de  leur 
élévation  ou  de  leur  abaissement  dans 
l'échelle  a  donné  lieu  aux  modes  ;  car 
on  ne  peut  douter  que  la  nature  de  l'ac- 
tion physiologique  du  son  sur  l'organisa- 
tion humaine  ne  soit  relative  à  sa  teneur 
spécifique ,  c'est-à-dire  en  rapport  avec 
le  degré  inférieur  ou  supérieur  que  le 
son  occupe  dans  le  diapason  général  (1). 
De  pareilles  tonalités  sont  inharmoni- 
ques évidemment,  puisque,  expressions 


(l)  C'est  peul-èlre  d'après  ce  principe  que  saint 
Augustin  a  dit  :  k  Mira  animi  nostri  cum  numeris 
K  cognatio...  Omnes  affectus  spiritùs  nostri  pro  sui 
<c  diversitate  habent  proprios  modos  in  voce,  atque 
s  cantu,  quorum  occulta  familiaritate  commutan- 
te tur,  excitantur.  »  Conf.,  lib.  X,  cap,  xxxiu. 


RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 

et  auxiliaires  de  la  parole,  elles  ne  sau- 
raient  admettre  d'autre  mode  de  mani-  i 
festation  que  le  mode  de  manifestation 
propre  à  la  parole,  savoir  le  mode  suc-  | 
cessif  sans  le  concours  à  quelque  degré 
que  ce  soit  de  l'élément  des  sons  simul- 
tanés ,  élément  purement  musical  et  dont 
l'effet  serait  de  paralyser  l'action  de  la 
parole ,  paralysée  par  elle  à  son  tour. 
Exécutés  à  plusieurs  voix ,  les  chants  ap- 
partenant à  ces  tonalités  ne  peuvent 
comporter  que  l'unisson.  Ces  tonalités 
ont  donc  dans  la  parole  même  leur  har- 
monie essentielle  ainsi  que  leur  raison. 
Privées  de  l'harmonie,  elles  sont  encore, 
et  pour  le  môme  motif,  privées  de  l'élé- 
ment de  la  mesure  ;  car  la  mesure,  par- 
tageant le  temps  en  divisions  égales  et 
symétriques,  anéantirait  radicalement 
cette  autre  mesure  libre  et  naturelle  qui 
naît  de  la  prosodie ,  c'est-à-dire  de  l'ob- 
servation dans  le  langage  des  syllabes 
longues  et  des  syllabes  brèves,  des  dési- 
nences, des  prolongations  et  des  in- 
flexions nécessaires  à  renonciation  de 
l'idée  et  à  la  manifestation  du  sens  intel- 
lectuel. 

Voilà  donc  pourquoi,  dans  l'antiquité 
comme  chez  les  peuples  modernes  de 
l'Orient,  la  musique  est  le  seul  art  au- 
quel on  a  attribué  une  origine  divine  ; 
voilà  donc  pourquoi  elle  est  partout  re- 
présentée comme  opérant  des  prodiges  : 
origine  et  prodiges  dont  on  s'est  tant 
moqué,  et,  disons-le,  avec  si  peu  d'in- 
telligence. Voilà  donc  pourquoi,  chez 
les  Chinois ,  chez  les  Egyptiens  ,  chez  les 
Grecs,  la  musique  était  réglée  par  des 
lois,  pourquoi  le  mot  loi  correspond  au 
mot  chant,  pourquoi  les  musiciens  étaient 
législateurs,  pourquoi  il  était  défendu 
sous  les  peines  les  plus  sévères  de  rien 
changer  à  la  théorie  de  cet  art  et  d'ajou- 
ter une  corde  à  la  lyre  ,  pourquoi  Platon 
disait,  en  parlant  des  lois  musicales: 
«  Ces  espèces  et  quelques  autres  une  fois 
«  réglées ,  il  n'est  plus  permis  à  personne 
«  d'en  changer  la  destination,  en  les 
<  transportant  à  une  autre  mélodie;  > 
pourquoi  enfin  le  musicien  Phrynis  ayant 
porté  à  neuf  les  cordes  de  la  lyre,  au 
lieu  de  se  borner  à  sept,  l'éphore  Emé- 
ripès  coupa  les  deux  cordes  ajoutées  en 
s'écriant  :  iVe  viole  pas  les  lois  de  la  mu- 
sique. C'est  que  la  musique  était  la  pa- 


PAU  M.  J.  D'ORTIGUE. 


101 


rôle  élevée  à  sa  plus  haute  puissance. 
Mais  on  sentira  qu'à   mesure  que   la 
musique  se  détacha  de  la  parole  pour  se 
développer  dans  son  principe  interne  et 
pour  former  un  art  individuel,  elle  fut 
contrainte  de  chercher  dans  l'énergie  de 
ses  propres  élémens  un  sens,  une  signi- 
fication que  la  parole  ne  pouvait  plus 
lui  donner.  Elle  chercha  donc  les  élé- 
mens de  ce  sens  dans  une  division  d'in- 
tervalles heaucoup  plus  éloignés,  parfai- 
tement limités  les  uns  par  rapport  aux 
autres ,  et ,  par  cela  même ,  appréciables , 
saisissables  et  distincts  à  l'oreille.  D'in- 
terminables discussions   s'élevèrent  sur 
la  manière  de  diviser  l'échelle.  Les  uns, 
c'étaient    les    aristoxéniens,    voulaient 
qu'on  fixât  les  intervalles  en  invoquant 
le  seul  jugement  de  l'oreille;  les  autres, 
les  pythagoriciens,  prétendaient  les  sou- 
mettre aux  calculs  des  rapports.  Il  était 
impossible  d'arriver  à  une  solution  sa- 
tisfaisante par  l'un  ou  l'autre  système, 
et  aujourd'hui   la    question    renfermée 
dans  ces  limites  n'a  pas  avancé  d'un  pas. 
Du  reste,  ce  n'est  pas  par  des  moyens 
semblables  que  se  font  ces  tonalités.  Ob- 
servons bien  que  nous  ne  parlons  ici  que 
des  tonalités  purement  musicales,  c'est- 
à-dire  en  dehors  de  la  parole.  Elles  ne 
s'improvisent  pas  ainsi  à  priori  par  voie 
de  combinaison  et  de  délibération.  Bien 
que  conventionnelles,  en  ce  sens   que 
leur  constitution,   sauf  les    intervalles 
produits   du    phénomène   de  la   réson- 
nance,  n'émane  pas  d'un  principe  essen- 
tiel, nécessaire,  identique  à  l'institution 
de  la  musique ,  comme  les  langues  ,  elles 
s'élaborent   lentement  dans  les  profon- 
deurs de  l'organisation  humaine  et  jail- 
lissent spontanément  du  travail  et  comme 
de  la  germination  réciproque  d'une  foule 
de  choses  complexes,  telles  que  l'éduca- 
tion de  l'ouïe,  les  conditions  du  climat 
les  facultés  physiologiques  distinctives 
des  races,  les  élémens  du  langage,  suivant 
que  ces  élémenssont  euphoniques  et  har- 
monieux, gutturaux  et  composés  d'articu- 
lations pleines  de  rudesse.  Nous  sommes 
porté  à  croire  que   les  tonalités  consti- 
tuées au  point  de  vue  de  l'idée  religieuse 
et  au  profit  du  culte  sacré  sont  celles  qui 
ont  le  moins  subi  l'influence  des  circon- 
stances extérieures,  et  notamment  celles 
des  langues;  mais  quant  aux  autres  sys- 

TOMK  XU,  —  H"  GU.  18*1, 


tèmes  de  musique,  comme  les  langues 
n'ont  pu  agir  sur  leur  constitution  par 
les  sons  vocaux,  identiques  dans  le  lan- 
gage de  tous  les  pays,  il  est  évident  que 
c'est  par  l'élément  de  la  consonne  qu'el- 
les ont  influé  sur  les  dernières  tonalités 
bien  que  celles-ci  soient  séparées  de  l'é- 
lément de  la  parole. 

Ainsi ,  diverses  entre  elles  quant  à  la 
coordination  des  intervalles  et  à  la  sub- 
ordination de  ceux-ci  au  son  fondamen- 
tal ou  tonique,  les  tonalités  rentrent 
néanmoins  les  unes  dans  les  autres  par 
les  intervalles  communs  à  toutes,  et  qui 
sont  le  produit  simple  de  la  résonnance 
Il  y  a  donc  un  principe  indépendant  de 
toute  tonalité ,  qui  est  l'accord  harmo- 
nique ou  l'accord  parfait,  engendré  par 
cette  même  résonnance. 

D'après  ce  qu'on  a  vu  plus  haut,  qu'à 
mesure  que  la  musique,  absorbée  jadis 
dans  la  parole,  et  tendant  à  se  dégager 
de  ses  liens  comme  à  se  développer  dans 
son  principe  interne  pour  former  un  art 
à  part,  était  forcée  de  chercher  dans  une 
division  d'intervalles  fixes  et  apprécia- 
bles les  élémens  d'un  sens  propre,  on 
pourrait  s'étonner,  au  premier  coup 
d'oeil ,  que,  dans  notre  tonalité  actuelle, 
postérieure  à  celle  du  plain-chant  et  is- 
sue de  cette  dernière,  l'échelle  soit  di- 
visée en  douze  demi-tons  ,  tandis  que  la 
tonalité  du  plain-chant  ne  comporte  que 
sept  tons  naturels. 

Mais  il  faut  observer  ici  que  la  tonalité 
du  plain-chant,  constituée  au  point  de  vue 
de  l'idée  religieuse,  doit,  à  cause  de  cela 
même  ,  être  beaucoup  plus  sobre  que  la 
nôtre  de  ces  nuances  d'expression  si  bien 
représentées  par  le  demi-ton.  Le  plain- 
chant  ne  comporte  en  effet  que  deux 
demi-tons  naturels  dans  chacun  de  ses 
modes.  Cela  suffit  entièrement  à  l'expres- 
sion de  supplication,  de  plainte,  de  grave 
mélancolie  et   d'onction,    qu'il    sait  si 
bien  prendre  en  certaines  circonstances. 
L'échelle  du  plain-chant  n'est  pas,  à  vrai 
dire ,  composée  d'intervalles  plus  grands 
que  ceux  de  notre  tonalité;  ces  inter- 
valles sont  les  mêmes  dans  l'un  et  l'autre 
système;  seulement,  dans  le  nc>tre,  ils 
sont  susceptibles  d'altérations.  Le  plain- 
chant  n'est  pas  essentiellement  harmo- 
nique comme  notre  système;  il  ne  com- 
porte nullement  la  mesure  dont  notre 

7 


102 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE. 


système  ne  saurait  se  passer,  et  qui  est 
un  élément  nécessaire  à  notre  musique, 
pour  la  manifestation  complète  de  l'ex- 
pression qui  lui  est  propre  dans  son  dé- 
veloppement particulier.  Mais  le  plain- 
chant  n'exclut  pas  fondamentalement 
l'harmonie;  il  l'admet,  et  souvent  avec 
de  grands  avantages  d'expression.  Par  ce 
côté  comme  par  les  intervalles  naturels 
fixes,  il  prouve  que  sa  tonalité  n'est  pas 
de  celles  qui  se  confondent  dans  l'insti- 
tution de  la  parole;  car  celles-ci,  ne 
craignons  pas  de  le  redire,  procèdent 
par  petits  intervalles  et  sont  essentielle- 
ment inharmoniques  ,  parce  qu'elles 
possèdent  une  harmonie  inhérente  à  la 
parole  elle-même,  harmonie  incompa- 
tible avec  un  système  d'harmonie  qui 
serait  le  développement  de  la  gamme, 
abstraction  faite  de  la  parole.  On  peut 
remarquer,  à  cet  égard,  que  la  tonalité 
des  Chinois,  laquelle  n'est  pas  sans  rap- 
porisavec  la  tonalité  du  plain-chant.  et 
qui  paraît  être  fondée  sur  les  mûmes  in- 
tervalles, sans  être  proprement  harmo- 
nique, admet  néanmoins  certainsaccords 
parfaits  sur  les  désinences  et  les  finales. 
Cette  assertion  parait  être  hors  de  con- 
testation. 

Ce  qui  dans  notre  musique  semblerait 
faire  croire,  au  premier  aspect,  qu'elle 
est  par  son  principe  plus  voisine  que  le 
plain-chant  de  l'institution  de  la  parole, 
est  précisément  ce  qui  prouve  à  quel 
point  elle  est  indépendante  du  langage, 
a  quel  point  elle  cherche  à  se  dévelop- 
per par  la  seule  énergie  de  ses  élémens 
propres.  La  division  de  son  échelle  par 
demi-tons  ou  intervalles  chromatiques, 
les  affinités ,  les  attractions  de  ces  mêmes 
intervalles  toujours  plus  multipliés,  le 
développement  de  son  système  harmo- 
nique fondé  sur  les  attributions  de  ces 
mêmes  intervalles,  ou  sur  les  lois  de 
la  gamme,  cette  propriété,  au  moyen  de 
laquelle  elle  fait  naitre  la  sensation  in- 
certaine d'une  double  tonalité,  nous 
voulons  dire  X enharmonie  ;  l'élément  de 
la  mesure  qu'elle  s'est  approprié,  le 
cercle  de  son  expression  qu'elle  agrandit 
incessamment  par  des  accens  nouveaux, 
de  nouvelles  inflexions,  de  nouvelles 
nuances,  et  par  de  nouveaux  procédés, 
des  ressources  nouvelles  d'instrumenta- 
tion, tout  cela  démontre  la  plénitude 


de  liberté  dont  elle  jouit  dans  l'activité 
de  son  expansion.  Elle  ne  possède  pas, 
comme  l'ancienne  musique,  comme  la 
musique  ecclésiastique  .  un  grand  nom- 
bre démodes  correspondant  aux  diverses 
affections  de  l'âme.  Elle  n'a  ,  à  propre- 
ment parler,  que  deux  modes  ,  le  majeur 
et  le  mineur;  mais,  ces  deux  modes,  elle 
a  le  pouvoir  de  les  varier,  en  quelque 
sorte  ,  d'une  manière  illimitée ,  en  éche- 
lonnant autantde  tonalitésque  la  gamme 
comporte  d'intervalles  ,  et  en  faisant 
naître  le  sentiment  de  plusieurs  tons  re- 
latifs se  reflétant  les  uns  dans  les  autres 
avec  divers  caractères,  diverses  attribu- 
tions et  diverses  nuances  de  sonorité. 
C'est  ainsi  que  l'art  musical,  livré.à  ses 
propres  forces,  s'éloigne  de  plus  en  plus 
de  la  parole  ;  c'est  ainsi  que  dans  le 
drame  lyrique  son  union  avec  la  parole 
devient  de  plus  en  plus  artificielle  et 
forcée.  Mais  il  est  très  vrai  de  dire  aussi 
qu'à  mesure  que  l'art  musical  s'éloigne 
de  la  parole ,  il  s'en  rapproche  toujours 
davantage  ,  en  ce  sens  qu'il  s'empare  peu 
à  peu  de  tous  les  moyens,  non  de  mani- 
festation au  point  de  l'idée,  mais  d'ex- 
pression au  point  de  vue  du  sentiment, 
propres  à  la  parole  :  car,  par  les  petits 
intervalles  de  demi-tons,  par  les  sensi- 
bles, par  les  enharmonies,  elle  rentre 
dans  son  principe  essentiel,  savoir  l'élé- 
ment vocal,  ses  accens  et  ses  inflexions. 
Sous  ce  rapport,  on  peut  affirmer  que 
la  musique  se  retrempe  constamment  à 
la  source  de  son  origine  ,  qui  est  celle  du 
langage,  et  qu'elle  tend  visiblement  à 
renouer  avec  le  langage ,  dans  un  avenir 
peut-être  prochain,  une  alliance  depuis 
long-temps  rompue.  Et  c'est  en  y  réflé- 
chissant bien  ,  ce  qu'on  a  voulu  dire  in- 
stinctivement, lorsqu'on  a  établi  que  la 
musique,  unitonique  dans  le  plain-chant, 
était  devenue  transitonique  dans  la  tona- 
lité moderne,  et  qu'après  avoir  passé 
par  X ordre  pluritonique ,  elle  allait  en- 
trer dans  l'ordre  omni  tonique. 

Nous  n'aurons  plus  maintenant  à  nous 
occuper  que  des  deux  tonalités  familiè- 
res à  notre  organisation,  celle  du  plain- 
chant  et  la  tonalité  actuelle.  11  faut  d'a- 
bord examiner  de  quelle  manière  s'en- 
gendrent les  élémens  distinctifs  de  ces 
deux  tonalités,  et  particulièrement  du 
système  moderne.       Joseph  d'Qrtigue, 


COURS  D'TITSTOTRE  DE  FRANCE ,  PAR  M.  DUMONT. 


108 


$cUncc$  &\$t0xU)\u$. 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANGE. 


VINGTIÈME  LEÇON  (I). 

Condition  des  leudes;  origine  et  élévation  des  vas- 
saux; histoire  de  Leudaste.  —  Influence  de  la 
loi  romaine  sur  les  Franks;  l'organisation  politi- 
que fondée  sur  la  propriété  foncière.  —  Consé- 
quences louchant  la  succession  au  trône  ;  tou- 
chant l'aristocratie  des  leudes.  —  La  propriété 
foncière  base  de  l'ordre  social  actuel. 

On  connaît  déjà  l'état  des  choses  par 
leur  simple  et  exacte  exposition  dans  la 
leçon  précédente.  Nonobstant  la  distinc- 
tion des  deux  races  et  la  primauté  no- 
minale du  barbare ,  conservée  jusque 
dans  cette  organisation  toute  nouvelle 
par  la  loi  salique,  qui  n'estimait  qu'à 
trois  cents  sous  le  meurtre  d'un  convive 
du  roi,  tandis  qu'elle  en  exigeait  six 
cents  pour  celui  d'un  antrustion ,  tous 
étaient  leudes  ou  fidèles  de  la  même  ma- 
nière, avec  les  mêmes  privilèges  (2).  L'é- 
galité ,  au  fond  ,  était  entière.  L'ambition 
du  Romain  ne  rencontrait  pas  plus  d'ex- 
clusion ni  d'obstacle  que  celle  du  Bar- 
bare ,  et  si  le  Frank  d'abord  dut  l'em- 
porter pour  les  commandemens  mili- 
taires, l'indigène,  l'homme  de  la  civili- 
sation ,  avait  certainement  la  préférence 
pour  les  fonctions  administratives  et  pa- 
latines. Deux  petites  compositions  du 
poète  Fortunatus  en  fournissent  la  preuve 
la  plus  décisive  ;  il  est  étonnant  qu'on  n'y 
ait  point  songé  jusqu'à  présent,  puis- 
qu'on y  trouve  un  document  si  curieux 

,     (1)  Voir  la  xixe  leçon  au  numéro  précédent  ci- 
dessus,  p.  17. 

(2)  Il  a  été  accordé  dans  la  leçon  précédente  que 
leudes  et  fidèles  n'étaient  point  synonymes.  Il  est 
vrai  qu'on  ne  peut  guère  apercevoir  d'analogie  dans 
le  sens  grammatical  de  ces  deux  mots  :  toutefois 
l'habitude  continuelle  de  les  employer  indifférem- 
ment l'un  pour  l'autre  a  fini  par  leur  donner  une 
synonymie  ;  car  on  trouve  leudesarnio  pour  fidelilas 
dans  la  formule  de  Marculfe ,  i ,  40;  la  trente-neu- 
vième de  Lindenbrog,  qui  est  la  même,  porte  leu- 
desamium . 


sur  l'état  des  personnes  dès  les  premiers 
temps  mérovingiens.  L'épitaphe  d'un  cer- 
tain Condon,  domestique  (1)  du  roi,  et 
l'épîlre  au  comte  Galactorius ,  nous 
montrent  à  la  fois  la  gradation  des  em- 
plois et  des  dignités  ,  et  la  facilité  de  les 
parcourir  pour  un  Romain.  Ce  Condon 
commença  par  être  tribun  (2)  sous  Theu- 
deric  ou  Thierry  Ier,  comte  ,  puis  domes- 
tique ou  palatin  sous  Théodebert,  puis 
maire  du  palais  et  comme  tuteur  de 
Théobald;  sa  faveur  se  soutint  et  s'accrut 
sous  Clotaire  Ier  et  Sigebert  Ier,  qui  lui 
accorda  enfin  le  titre  de  convive.  Galac- 
torius, magistrat  municipal  de  Bordeaux, 
devint  rapidement  aussi  comte  ,  juge  et 
conseiller  royal ,  et  n'avait  plus  au-des- 
sus de  lui  que  le  titre  de  duc  (3)  en  ex- 
pectative. 

Rien  de  plus  évident  aussi  dans  ces 
deux  précieux  documens  que  l'influence 
de  la  faveur  royale  :  car  il  faut  bien  re- 
marquer qu'on  pouvait  parvenir  aux  plus 

(1)  Qualification  très  haute  alors ,  comme  sous 
les  empereurs  romains.  Marculf. ,  il,  52. 

(2)  Ce  litre  indique-t-il  une  fonction  militaire  ou 
civile?  Je  n'en  trouve  pas  d'autre  mention. 

(3)  Fortun.,  Carmina ,  vu  ,  10,  de  Condone  Do- 
meslico. 

Theodoricus  ovans  ornavit  honore  tribimum* 

Surgendi  auspicium  jam  fuit  indé  tuum. 
Theodobertus  enim  comitivœ  prœmia  cessit, 

Auxit  et  obsequiis  cingula  digna  tuis. . . 
Instituit  cupiens  ut  deindé  domesticus  esses, 

Crevisti  subite-,  crevit  et  aula  simul. 
Florebant  pariter  veneranda  palatia  tecum , 

Plaudebat  vigili  dispositorc  domùs. . . 
Jussit  et  egregios  inter  residere  polentes 

Convioam  reddens  proficiente  gradu. 

Id.,  x,22  :  ad  Galaclorium  comilem. 

Anté  cornes  meritô  quant  datus  esset  honor, 
Burdigalensis  eras  ,  et  cùm  defemor,  amotjr, 

Dignus  habebaris  ha;c  duo  digna  gerens. 
J udicio  reijis  valuisti  crescere  judex. 

Pnustet  ut  arma  ducis ,  qui  tibi  restai  apex. 
Ut  palrix  fines  sapiens  tuearis  et  orbes 

Adquiras  ut  ei ,  qui  dut  opima  lib\ 


104 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 


importantes  fonction1;  avant  d'être  con- 
vive du  roi,  titre  qui  nous  est  représenté 
dans  l'épitaphe   de  Condon   comme   le 
plus  haut  faîte  de  dignité.  Il  en  devait 
être  de  même  pour  le  titre  à? antrustion. 
Or,  toute  fonction  ayant  son  honneur  ou 
bénéfice ,  outre  le  crédit  et  la  puissance 
dont  l'occupant  se  trouvait   investi,  il 
prenait  rang  par  cela  même  parmi  les 
fidèles  ou  leudes,  mais  avec  qualité  in- 
férieure. Il  y  avait  donc  des  degrés  dans  la 
fidélité  royale  (1) ,  et  quelquefois  en  sens 
contraire    du  service   royal,  qui   avait 
aussi  nécessairement  ses  gradations.  Un 
convive,  un  antrustion ,  c'est-à-dire  des 
fidèles  de  la  plus  éminente  qualité,  pou- 
vaient se  voir  dans  la  dépendance  de  fi- 
dèles inférieurs,   et  ceux-ci  pouvaient 
surpasser  en  crédit  et  en  autorité  les  fi- 
dèles supérieurs,  sans  jamais  le  devenir 
eux-mêmes.  Comment  l'inégalité  légale 
du  Romain  aurait -elle  tenu  contre  la 
confusion  d'une  si  bizarre  hiérarchie  ? 

Cette  confusion  d'ailleurs  était  plus 
grande  qu'on  ne  le  penserait ,  et  par  un 
autre  effet  de  la  même  cause,  lequel  fera 
connaître  jusqu'où  portait  la  faveur 
royale.  Dans  les  emplois  subalternes  du 
palais,  des  domaines  ou  villœ  du  roi,  vi- 
vaient mêlés  des  hommes  libres,  des  co- 
lons et  des  serfs,  romains  ou  barbares, 
quoique  beaucoup  moins  de  ceux-ci. 
Toutefois  le  sort  de  la  guerre,  certaines 
circonstances,  ou  certains  délits,  pou- 
vaient réduire  des  barbares  à  la  condi- 
tion même  du  servage  (2).  Us  étaient  tous 
naturellement  sous  la  mundeburde  (3), 

(1)  La  formule  de  Régis  antrustione ,  citée  dans 
la  leçon  dix-neuvième,  suppose  une  différence,  une 
gradation  entre  le  simple  fidèle  et  Vanlruslion. 

(2)  La  loi  burgunde ,  tit.  n,  constate  le  fait  :  Si 
qui§  servum  régis  nalione  duutaxat  barbarum  occi- 
dere  prœsumpserit. . .  Si  alium  servum  romanum 
sive  barbarum  aratorem  aut  porcarium,  etc.  Ib., 
tit.  xii,  le  ravisseur,  qui  n'avait  pas  de  quoi  payer 
le  widrigild,  était  livré  aux  parens  de  la  fille.  Titre 
xxxv,  la  fille  déshonorée ,  la  femme  adultère  pou- 
vaient être  mises  en  servitude  royale.  Tit.  xlvii,  la 
mère  d'un  voleur  et  son  fils  ,  au-dessus  de  quatorze 
ans,  devaient  être  livrés  en  servitude  à  celui  qui 
avait  été  volé.  Voyez  dans  les  Formules  de  Marculfe, 
il ,  28,  celle  qui  a  pour  titre  Obnoxiatio  ,  formule 
de  servitude  de  la  part  d'un  homme  qui  a  été  ra- 
cheté de  la  mort  par  un  autre ,  et  qui  n'a  pas  de 
quoi  s'acquitter;  ib.,  n  ,  27. 

(3)  Du  teutonique  m md ,  protection  ;  d'où  mtin- 


maimbournie  ou  protection  royale ,  et 
sous  les  dénominations  diverses  de  mi- 
nisteriales  ,  gasendi ,  lassi,  vassi,  vas- 
salli,  drudi,  serviteurs,  officiers  (1).  ]\Ton 
que  les  hommes  libres,  en  cette  situa- 
tion ,  dussent  rien  perdre  de  leurs  avan- 
tages et  de  leur  qualité.  Jusqu'à  la  lin  de 
la  période  mérovingienne ,  et  sous  les 
premiers  Karoliifgiens  surtout ,  on  con- 
tinua de  les  distinguer  ,  ceux  même  qui 
ne  possédaient  plus  rien  ;  mais  des  serfs 
étaient  fréquemment  appelés  à  porter  les 
armes  comme  eux ,  à  remplir ,  à  côté 
d'eux,  au-dessus  d'eux,  des  emplois  de 
service  royal ,  et  il  n'était  pas  rare  de 
voir  un  serf  parvenir  du  dernier  degré 
de  la  dépendance  à  la  fortune  et  aux 
charges  les  plus  honorables  par  son  dé- 
vouement, ses  talens ,  son  ambition  ,  par 
le  caprice  d'un  roi  ou  d'une  reine  ,  sans 
affranchissement  légal,  ni  aucune  prépa- 
ration d'épreuve  ou  d'attente. 

«  Parmi    les    domaines    royaux,    on 
comptait  l'île  de  Cracine  ,  dépendant  du 

del ,  pupille,  mundling ,  mundilingus ,  synonyme 
de  serf;  privilège  de  l'église  de  Hambourg ,  l'an 
928 ,  dans  Meibomius.  Souvent  des  églises  et  des 
monastères  réclamaient  cette  protection.  Marculf., 
i ,  24  :  Mundeburdium.  Rectum  est  ut  regalis  po- 
testas  illis  tuitionem  impertiaty  quorum  nécessitas 
comprobatur.  Igitur  cognoscat  magniludo  seu  utili- 
tas  vestra  quod  nos  apostolico  aut  venerabili  viro 
illo  de  civitate  aut  de  monasterio. . .  Cum  omnibus 
rébus  vel  hominibus  suis  aut  gasindis ,  vel  amicis , 
seu  undecumque  ipse  legitimo  reddebit  mitio  juxta 
ejus  petilionem  ,  propter  malorum  hominum  iulici- 
tas  infestutiones  sub  sermone  tuilionis  nostrae  visi 
fuimus  récépissé,  ut  sub  mundeburdo  vel  defensione 
inlustris  viri  illius  majoris  domùs  nostri. . .  quielus 
debeat  residere ,  et  sub  ipso  viro  illo  inlustris  vir 
ille  causas  ipsius. . .,  tàm  in  pago  quàm  in  palalio 
nostro  persequi  deberet. . .  Et  nec  vos,  necjuniores 
aut  successores  vestri  vel  quislibet  eum  de  inquisitis 
occasionibus  injuriare  vel  inquietare  non  prœsuma- 
lis.  Et  si  aliquas  causas  adversus  eum  vel  suo  mitio 
surrexerint,  quœ  in  pago  absque  ejus  gravi  dispen- 
dio  definitee  non  fuerint,  in  nostri  prœsenlià  reser- 
ventur. 

(1)  Gesinde,  gens  de  service;  lassi,  lili,  lidi,  du 
théotisque  lete ,  laie,  lile  ,  laize,  petit,  dernier;  en 
allemand  moderne,  letsl.  Vassus,  selon  les  uns, 
vient  du  teutonique  facls,  qui  administre  ;  en  anglo- 
saxon  ,  xadian ,  administrer;  schallen,  a  le  même 
sens,  d'où  schalk ,  scalcus ,  fads-scalcus  ,  adminis- 
trateur-serviteur, vassalus.  Voyez  Ducange.  Selon 
d'autres,  vassus  est  la  forme  latine  du  celtique  goas, 
gwas ,  jeune  homme ,  serviteur.  Drudus  semble 
formé  de  drost,  qui  signifie  encore  en  Hollande  et 


PAR  M.  DU  MONT. 


105 


Poitou  (l'île  de  Ré).  Là  il  y  avait  un  vi- 
gneron fiscal  ;  un  certain  Léocadius,  serf 
de  ce  vigneron  ,  eut  un  fils,  qu'il  appela 
Leudaste,  et  qui  fut  mandé  tout  jeune 
pour  le  service^de  la  cuisine  du  roi. 
Comme  cet  enfant  avait  les  yeux  chas- 
sieux ,  que  la  fumée  incommodait,  on 
Vota  du  pilon  pour  le  mettre  à  la  cor- 
beille ,  on  le  fit  passer  de  la  cuisine  à  la 
boulangerie.  Il  feignait  de  se  plaire  à  pé- 
trir la  pâte  fermentée  ,  et  bientôt  il  s'en- 
fuit. Repris,  il  tenta  deux  ou  trois  fois 
encore  de  s'échapper,  et  comme  on  ne 
pouvait  le  retenir,  on  le  punit  d'une  in- 
cision à  l'oreille.  Alors,  quoiqu'il  n'eût 
aucun  moyen  de  cacher  la  honte  de 
cette  marque  ,  il  alla  chercher  un  refuge 
auprès  de  la  reine  Marcovèfe,  qui  venait 
de  remplacer  une  sœur  dans  la  passion 
désordonnée  du  roi  Caribert.  La  nou- 
velle reine  accueillit  volontiers  le  fugi- 
tif, lui  donna  un  emploi  et  le  fit  gardien 
ou  maréchal  (1)  de  ses  meilleurs  che- 
vaux. De  là  ,  tout  entier  à  l'orgueil  qui  le 
possédait,  il  aspira  au  poste  de  comte  de 
l'étable.  Il  l'obtint,  et  dès  lors,  mépri- 
sant tout  le  monde ,  il  s'enflamma  de 
vanité ,  de  débauche ,  de  cupidité,  se  por- 
tant çà  et  là  comme  un  protégé  favori 
dans  les  causes  de  sa  patrone.  La  reine 
étant  morte,  il  eut  le  même  poste  dans 
le  palais  du  roi  Caribert ,  dont  il  acheta 
la  faveur  par  de  riches  présens  .  tirés  de 
ses  rapines.  Ensuite,  les  péchés  du  peu- 
ple s'accroissant ,  Leudaste  fut  nommé 
comte  de  Tours.  Là  ,  se  targuant  arro- 
gamment  d'un  si  glorieux  honneur,  il  se 
montra  rapace  aux  spoliations,  auda- 
cieux aux  querelles,  tout  bourbeux  d'a- 
dultères; et  par  les  discordes  qu'il  semait 
et  les  fausses  accusations  qu'il  intentait 
sans  cesse ,  il  amassa  d'énormes  riches- 
ses. Après  la  mort  de  Caribert,  cette 
ville  échéant  à  Sigebert  ,  il  se  Mta  de 
passer  à  Chilpéric,  et  ses  iniques  posses- 
sions furent  pillées    par  les  fidèles  du 

en  basse  Saxe,  officier  de  justice.  Je  trouve  celte 
citation  dans  un  vieux  commentaire  des  Capitulai- 
res  :  «  Quando  anima  vestra  de  corpore  exierit . . . , 
et  sine  solatio  et  comitatu  drudnrum  atque  vasso- 
rum  nuda  ac  desolata  exibit.  )>  Laboulaye ,  vu,  11, 
donne  ce  passage  du  roman  de  Florimond  : 

Le  sénéchal  et  de  ses  druz 

A  voit  avec  soi  retenus. 
(1)  Leg.  Sal.,  n,6  :  Mariscalcus;  mahre,  coursier- 


prince  austrasien.  Mais  bientôt  Chilpé- 
ric envoya  son  fils  prendre  Tours. 
«  Comme  j'y  étais  déjà  arrivé,  continue 
«  le  saint  évoque  Grégoire  ,  le  jeune 
«  Théodebert ,  fils  de  Chilpéric  ,  me  re- 
4  commanda,  vivement  Leudaste ,  afin 
a  qu'il  fût  remis  en  possession  du  gou- 
«  vernement  de  la  cité.  Leudaste  lui- 
«  même  protestait  de  son  humble  sou- 
c  mission  envers  nous,  jurant  à  plusieurs 
€  reprises,  par  le  tombeau  de  saint  Mar- 
t  tin  ,  que  jamais  il  n'irait  contre  l'ordre 

<  de   la  justice  ;   que  pour  mes  affaires 

<  personnelles,  comme  pour  les  nécessi- 
«  tés  de  l'Église,  et  enfin  en  toutes  cho- 

<  ses  il  me  serait  fidèle.  Il  craignait,  en 
c  effet,  ce  qui  ne  tarda  pas  d'arriver, 
«  que  le  roi  Sigebert  ne  reprît  la  ville 

<  sous  sa  puissance ,  »  et  pendant  les 
deux  ans  qui  suivirent  jusqu'à  la  mort 
de  Sigebert,  il  se  tint  caché  en  Bretagne. 
Quand  Chilpéric  eut  succédé  à  son  frère 
meurtri  ,  cet  homme  revint  dans  ses 
fonctions  de  comte.  Il  se  conduisit  dès 
lors  avec  une  telle  indécence,  qu'il  en- 
trait dans  la  maison  épiscopale  revêtu  du 
corselet  et  de  la  cotte  d'armes,  ceint  du 
carquois,  portant  un  javelot  à  la  main, 
et  le  casque  en  tête...  S'il  siégeait  pour 
juger  avec  les  seigneurs,  soit  laïques ,  soit 
ecclésiastiques ,  et  qu'il  vit  un  homme 
défendant  son  droit,  il  se  mettait  en  fu- 
reur, et  vomissait  des  injures  contre  ses 
concitoyens.  Il  faisait  emmener  des  prê- 
tres les  fers  aux  mains,  et  frapper  des 
guerriers  à  coups  de  bâton  (1). 

Sur  des  plaintes  parvenues  au  roi  Chil- 
péric, il  fut  destitué;  et,  pour  relever 
sa  fortune,  il  ourdit  une  intrigue  assez 
compliquée,  par  laquelle  espérant  per- 
dre Frédégonde  ,  il  eût  assuré  la  succes- 
sion du  trône  au  seul  fils  vivant  de  la 
première  reine  Audouère  ;  il  ne  préten- 
dait rien  moins  par  là  qu'à  devenir  duc 
et  le  principal  personnage  du  palais. 
Mais  il  se  prit  lui-même  à  son  piège, 
et  fut  tué  par  la  vengeance  de  Frédé- 
gonde (2). 

(1)  Greg.  Tur.,  v,  49. 

(2)  Greg.  Tur.,  v,  SO;  VI ,  32.  M.  Thierry  a  fait 
des  aventures  de  Leudaste  le  fond  principal  de  son 
cinquième  Récit  Mérovingien.  Il  y  a  mêlé  artiste- 
ment  des  détails  de  mœurs  et  d'administration  con. 
temporaine  ;  toutefois  il  charge  un  peu  ses  couleurs, 
et,  de  temps  en  temps,  ses  additions  et  interpréta- 


106 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 


Ces  aventures,  si  étranges  pour  nous 
et  qui  n'avaient  rien  alors  que  d'ordi- 
naire, ne  sont-elles  pas  un  ample  sujet 
d'observations  et  d'inductions  certaines? 
On  chercherait  en  vain  dans  les  lois,  les 
actes  et  les  formules,  de  pareils  traits, 
précisément  contraires  aux  lois  et  aux 
formules,  et  qui  n'en  représentent  que 
mieux  l'état  de  la  société  mérovin- 
gienne. 

De  cette  facilité  de  parvenir  pour  les 
hommes  du  dernier  rang,  pour  les  serfs 
même,  il  arriva  que  le  mot  vas  sus  (vas- 
sal), qui  avait  originairement  une  signi- 
fication basse  et  servile,  emporta  bien- 
tôt une  idée  honorable,  finit  par  être 
une  distinction ,  et  remplaça  les  titres 
de  leudes  et  de  fidèles  (1),  à  l'époque  de 
la  seconde  dynastie. 

Ainsi  Y  inégalité  de  droit  entre  les  deux 
races  s'effaçait  sans  cesse  dans  Y  égalité 
de  fait,  La  loi  n'y  pouvait  rien.  On  la 

tions  altèrent  la  simplicité  et  l'exactitude  des  choses. 
Ainsi ,  par  exemple  ,  an  lieu  de  cette  recommanda- 
tion de  Théodebert  pour  Leudaste  à  l'évêque  de 
Tours  ,  il  suppose  une  présentation  à  l'évêque  et  au 
sénat  municipal,  avec  un  petit  éloge  très  invraisem- 
blable de  l'ancien  comte.  Il  suppose  également  les 
sentimens  du  pieux  prélat ,  et  comme  il  veut  abso- 
lument que  sa  comparaison  des  Gaulois  aux  raias 
ne  cloche  pas,  il  ajoute  comme  traits  historiques  à 
ce  vénérable  caractère  une  vanité  aristocratique 
qui  aimait  à  être  flattée,  u  une  longanimité  qui  te- 
«  nait  à  la  fois  de  la  patience  sacerdotale  et  de  la 
«  politique  circonspecte  des  hommes  de  l'aristocra- 
i[  tie.  )> 

(1)  Marculf.,  Il,  17;  formule  de  testament  :  In 
integrum  quicquid  ex  indè  facere  eligeris,  aut  pro 
animée  remedio  in  pauperes  dispensare ,  aut  ad  vas- 
sos  nostros,  vel  bene  meritis  nostris  :  Formulée  Ba- 
luzianœ ,  in,  conquestio  de  vasso,  qui  juslitiam  fa- 
cere renuit.  Capitula  v,  153  :  Et  si  vassus  noster 
justitias  non  fecerit,  tum ,  etc.  On  pourrait  multi- 
plier ici  les  citations  des  Capitulaires  en  preuves 
positives  ,  car  Charlemagne  n'a  fait  autre  chose  que 
régulariser  ce  qui  existait,  développer  et  fixer  les 
èlémens  mérovingiens,  selon  l'antique  coutume, 
comme  le  portent  quelquefois  ces  ordonnances  ,  in , 
74.  Je  dois  avertir  que  je  cite  ici  les  Capitulaires 
sur  une  édition  de  16-iO,  ex  Bibliolhecd  Pilhœanâ, 
la  seule  que  j'aie  à  ma  disposition  en  ce  moment. 

Il  est  à  remarquer  que  la  qualification  de  leudes, 
avant  de  tomber  en  désuétude  ,  était  descendue  au 
sens  de  sujets  :  Hoc  in  omnibus  concessimus  vel 
confirmavimus  ut  in  melius  delectet  pro  slabilitate 
regni  nostri  vel  pro  cunclis  leudis  nostris  domini 
misericordia  adtentiùs  deprecare.  Pipin.  Diplom. 
y,  pronuadinisS.  Dicnjâii,  (fier,  françiç.,  t,  v.) 


transgressa  même  bientôt  ouvertement 
sur  un  point  fondamental,  par  le  pro- 
grès rapide  de  cette  égalité  et  de  l'in- 
fluence romaine.  Si  les  autres  lois  bar- 
bares, qui  ne  connaissaient  point  cette 
distinction  des  deux  races  et  qui  admet- 
taient plus  ou  moins  prochainement  les 
filles  à  l'héritage  guerrier  (1),  n'ont  été 
rédigées  qu'après  la  conquête ,  il  est 
certain  que  la  loi  salique,  antérieure  à 
l'établissement  des  Franks  en  Gaule,  a 
été  plus  d'une  fois  révisée  depuis,  con- 
formément à  leur  situation  nouvelle. 
Jamais  on  n'y  réforma  l'exclusion  des 
femmes  à  l'héritage  paternel,  non  plus 
que  l'infériorité  de  l'ancienne  popula- 
tion ;  et  cependant  l'usage  et  les  actes 
civils  et  législatifs  lui  donnèrent  le  dé- 
menti le  plus  formel.  Les  petits-fils,  or- 
phelins, même  nés  de  la  fille,  furent 
d'abord  appelés  à  l'héritage  allodial  de 
l'aïeul  (2)  ;  ensuite  l'époux  sans  enfant  as- 
sura la  jouissance  de  V  alode  à  son  épouse 
par  donation  entre  vifs,  et  enfin  le  père, 
maudissant  la  loi  salique ,  voulut  que 
sa  fille  héritât  également  avec  ses 
fils  (3). 

(1)  Leg.  Wisig.,  iv,  29;  Burgund.,  xiv,l,  et  tit. 
63;  Alam.  57,  92;  Sax.,  vu ,  1,  8,8;  Ângl.,  vi , 
8  :  post  quinlam  autem  (generationem)  filta  ex  toto, 
sive  de  patris,  sive  matris  parte,  in  hereditatem 
succédât ,  et  tune  démuni  hereditas  ad  fusum  de 
lanced  transeat. 

(2)  Décret  de  Childebert  II ,  en  593  :  Convenit  ut 
nepotes  ex  filio  vel  ex  filiâ  ad  aviaticas  res  cum 
avunculos  et  amilas  sic  venirent  in  hereditatem 
tanquam  si  pater  aut  mater  vivi  fuissent. 

(5)  Marculf.,  h,  10  :  Dulcissimis  nepotibus  meis 
illis  ego  ille ,  quicquid  flliis  vel  nepotibus  de  facul- 
tale  pater  cognoscitur  ordinasse,  voluntatem  ejus 
in  omnibus  lex  romana  constringit  adimplere.  Ideô- 
que  ego  in  Dei  nomine  ille,  dùm. ..  Genilrix  ves- 
Ira  filia  mea  illa. . .  ab  bàc  luce  discessit  dum  et  per 
lege  cum  céleris  filiis  meis  avunculis  vestris  in  alode 
med  succedere  minime  potueratis. . .  Ideô  per  hanc 
epistolam,  vos  dulcissimi  nepotes  mei ,  volo  ut  in 
omni  alode  med  post  meum  discessum. . .  quicquid 
supradicta  genilrix  vestra,  si  mihi  superstes  fuisset, 
de  alode  med  recipere  potuerat ,  vos  contra  avuncu- 
los vestros  filios  meos  prœfatà  portione  recipere  fa- 
ciatis...  La  formule  de  donation  entre  vifs,  n,  7, 
comprend  Valode  comme  tout  le  reste.  Mais  la  plus 
curieuse  est  la  suivante  ,  ii  ,  12  :  Charta  ut  filia  cum 
fratribus  in  paternd  succédât  alode.  Dulcissimae  filiee 
mese  il lï ,  ego  ille.  Diuturna ,  sed  impia ,  inter  nos 
consuetudo  tenetur,  ut  de  terra  paternd  sorores 
tum  fratribus  portiouem  nonhabeant.  Sed  ego  per- 


l'Ail  M.  DUMOJNT. 


107 


Un  tel  résultai  paraîtra  peut-être  heu- 
reux à  la  première  vue  ,  en  opérant 
promptemeut  la  fusion  des  deux  races. 
Mais  d'abord  cette  fusion  se  serait  opé- 
rée encore  mieux  par  le  catholicisme 
seul  ,  qui  eût  en  môme  temps  conservé 
et  amendé  la  civilisation  ,  au  lieu  que  la 
barbarie  prévalut  ;  et  en  voici  la  raison  : 
Chez  les  Germains,  comme  nous  l'avons 
vu,  l'homme  était  tout,  la  terre  n'était 
rien.  La  distribution  du  sol  entre  les 
Franks,  en  Gaule,  se  régla  donc  sur  le 
rang  et  le  mérite  acquis ,  même  celle  des 
premiers  bénéfices.  Mais  ils  rencontrè- 
rent et  ils  respirèrent,  pour  ainsi  dire, 
sur  ce  sol  impérial,  au  milieu  d'une  po- 
pulation imprégnée  de  droit  romain, 
l'estime  romaine  et  toute  païenne  de  la 
propriété,  de  la  fortune.  Les  bénéfices , 
en  substituant  pour  récompense  la  pro- 
priété et  la  fortune  à  l'honneur,  achevè- 
rent de  changer  totalement  les  idées  ; 
l'importance  s'attacha  uniquement  à  la 
terre:  ce  fut  la  terre,  la  richesse  qui  re- 
présenta le  mérite  ,  donna  la  grandeur , 
et  régla  les  rangs.  L'homme  n'eut  plus 
de  valeur  que  par  ce  qu'il  possédait;  le 
plus  fameux,  le  plus  honorable  nom, 
ruiné  ou  spolié,  devait  disparaître  dans 
la  misère,  foulé  aux  pieds  par  le  plus  vil 
des  mortels  enrichi.  En  un  mot,  tout 
l'ordre  politique  et  social  se  trouva  tout 
d'un  coup  replacé  sur  la  base  romaine 
de  la  propriété  ,  c'est-à-dire,  avec  d'au- 
tres formes  et  d'autres  usages ,  sur  le 
même  principe  matériel. 

De  là  deux  tristes  conséquences  ,  peu 
observées  jusqu'à  présent  et  presque  in- 
aperçues, quoique  d'une  immense  por- 
tée, puisque  l'époque  actuelle  en  subit 
encore  les  effets.  La  première,  c'est  que 
le  pouvoir  que  rectifiait  et  fortifiait  le 
christianisme   demeura   encore    engagé 

pendons  hanc  impietatem,  sicut  rpihi  à  Peo  œquali- 
ter  donali  estis  fitii ,  ila  et  à  me  sitis  aequaliter  dili- 
gendi,  et  de  rébus  mois  post  meum  discessum 
œqualiter  gratulemini  ;  ideôque  per  hanc  epistolam 
te,  dulcissima  filia  inea,  conlra  germanos  tuos  filios 
meos  illos,  in  omni  heredilate  meà  œqualem  et  le- 
gilirnam  esse  constitue-  heredem ,  ut  tàm  de  alode 
palerna  quàm  de  comparato  ,  vel  mancipiis  aut  pr;c- 
sidio  nostro  "vel  quod  eamque  moriens  rcliquero, 
œquale  lance  cum  filiis  meis  germanis  tuis  dividero 
yel  vxœquare  debeas,  et  in  nulle-  penitùs  portiuncm 
minoran  quara  ipsi  non  accipias,  elc. 


dans  les  grossiers  instincts  et  les  faibles 
vicissitudes  du  vieux  monde.  On  le  trai- 
tait comme  une  propriété  foncière;  les 
quatre  fils  de  Clovis,  les  quatre  fils  de 
Clotaire  en  voulurent,  avoir  leur  part 
comme  des  vilke  et  des  trésors  de  leur 
père.  A  leurs  yeux,  la  royauté  n'était 
guère  autre  chose  que  le  royaume.,  et  le 
royaume  qu'un  grand  alode  qui  devait, 
aussi  bien  que  tous  les  autres,  se  diviser 
également  entre  les  plus  proches  héri- 
tiers mâles ,  selon  les  lois  salique  et 
ripuaire,  qui  ne  comportaient  pas,  il 
faut  bien  le  remarquer,  ni  le  droit  d'aî- 
nesse ni  le  droit  de  représentation.  Ce 
qui  explique  la  bizarre  découpure  des 
Etats  de  Metz,  de  Paris,  de  Soissons,  d'Or- 
léans et  de  Burgondie,  rentrant  les  uns 
dans  les  autres,  chacun  des  princes  vou- 
lant absolument  avoir  une  portion  de 
même  valeur  que  ses  frères.  Et  peu  s'en 
fallut  que,  par  une  complète  assimila- 
tion, la  faveur  générale  de  la  loi  ro- 
maine n'introduisît  les  femmes  au  par- 
tage de  la  succession  royale ,  comme  des 
héritages  privés.  Il  y  eut  du  moins  hési- 
tation. Il  semble  que  Clotaire  Ier,  en  exi- 
lant, la  veuve  et  les  filles  de  son  frère 
Childebert,  qui  ne  laissait  point  de  fils, 
eût  craint  quelque  prétention  rivale  (1); 
car  toute  fille  de  roi  portait  le  titre  de 
reine  (2).  Si  Chrodielde,  fille  de  Cari- 
bert ,  et  Basine,  fille  de  Chilpéric,  n'a- 
vaient été  contraintes  de  prendre  le 
voile  ,  qui  sait  ce  qu'elles  n'eussent  pas 
entrepris  en  se  mariant,  puisqu'un  ob- 
scur Mondéric,  qui  se  donnait  pour  un 
Mérovingien,  disait  presque  aussitôt 
après  la  mort  de  Clovis  :  «  Qu'ai-je  af- 
«  faire  au  roi  Theudéric?  Le  trône  m'est 
t  dû  autant  qu'à  lui.  »  Et  il  s'empara  de 
Vitry,  et  Theudéric  ,  pour  s'en  débarras- 
ser, recourut  à  la  trahison  (3).  Plus  tard 
on  sait  qu'une  conspiration  de  leudes 
essaya  d'élever  à  la  place  de  Gontran  et 
de  ses  neveux  l'aventurier  Gondovald, 
prétendu  fils  (4)  de  Clotaire  Ier. 

(1)  Greg.  Tur.,  iv,  20  :  Cujus  regnum  ac  th-esau- 
ros  Cblolhacarius  rex  accepit.  Ultrogolham  verô  et 
filia  s  ejus  duas  in  exilium  posuit. 

(2)  Chrodielde  ,  quoique  religieuse  ,  disait  :  Jo 
suis  reine.  Greg.  Tur.,  x,  xv. 

(3)  Greg.  Tur.,  m  ,  14. 

(ï)  Greg.  Tur.,  yi ,  42;  vu,  3tf. 


108 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE , 


D'ailleurs  les  reines,  mères  et  filles, 
avaient  en  possession  des  domaines  con- 
sidérables et  des  villes  entières;  elles 
avaient  des  fidèles  (1)  particuliers  comme 
les  rois;  et  lorsqu'on  voit  deux  princes- 
ses consacrées  à  la  vie  religieuse  lever 
une  troupe  de  satellites  pour  soutenir 
leur  révolte  contre  leur  abbesse  (2) ,  on 
jugera  ce  qu'une  femme  eût  pu  prétendre 
si  les  circonstances  y  eussent  prêté. 
Quoique  le  caractère  germain  s'accom- 
modât difficilement  du  règne  d'une  fem- 
me ,  Frédégonde  et  Brunehild  en  firent 
assez  long-temps  l'essai  avec  avantage, 
et ,  sans  leur  odieuse  tyrannie  ,  l'opinion 
nationale  qui  excluait  les  femmes  du 
trône  eût  peut-être  fléchi  sur  cette  dis- 
position tacite  de  la  loi  franque ,  comme 
sur  d'autres  dispositions  écrites. 

La  seconde  conséquence ,  c'est  que  la 
notion  de  noblesse  ou  d'honneur,  qui 
existait  dans  le  sentiment  germain,  s'al- 
téra plus  profondément  encore  que  celle 
du  pouvoir,  à  laquelle  elle  tient  essen- 
tiellement ,  et  qui  n'eut  plus  de  quoi  la 
soutenir,  ou  plutôt  qui  contribua  à  la 
corrompre,  en  se  rabaissant  elle-même. 

On  ne  saurait  trop  le  répéter,  jamais 
la  richesse,  jamais  la  propriété  n'a  fait 
une  noblesse,  et  jamais  une  noblesse  n'en 
surgira.  Ce  sont  deux  idées  étrangères 
l'une  à  l'autre,  non  incompatibles,  mais 
toutefois  de  nature  opposée  ,  autant  que 
l'honneur  l'est  à  l'argent,  l'intelligence 

(1)  L'histoire  de  Leudaste  en  est  déjà  une  preuve; 
voyez  encore  Greg.  Tur.,  vi,  4,  vin  ,  9  :  Frede- 
gundis...  conjunclis  prioribus  regni  sui;  ix ,  20, 
au  traité  d'Andelau  :  Illud  specialiler  placuit  per 
omnia  inviolabiliter  conservari,  ut  quicquid  domnus 
Guntcbramnus  rex  filiœ  suae  Chlolhieldi  contulit, 
aut  adbuc  Deo  propitiantc  coutulerit ,  in  omnibus 
rébus  atque  corporibus ,  tàm  in  civitatibus  quàm 
agris  vel  reditibus ,  in  jure  et  dominatione  ipsius 
debeant  permanere.  Et  si  quid  de  agris  fiscalibus, 
vel  speciebus  atque  prœsidio  pro  arbitrii  sui  volun- 
tate  facere,  aut  cuiquam  conferre  voluerit,  in  per- 
pétue ..  conservetur. . .  et  sub  tuitione  ac  defen- 
sione  domni  Childeberti  cum  suis  omnibus  qua;  ip- 
sam  transitus  genitoris  suis  invenerit  possidentem  , 
sub  omni  honore  et  dignitate  secura  debeat  possi- 
dere.  Gontran  prend  le  même  engagement  à  l'égard 
de  Brunehild,  de  Clodosuinde  et  de  Faileube,  si 
Childebert  meurt  le  premier.  La  ville  de  Cahors  est 
maintenue  in  proprietale  Brunichildis ,  cum  termi- 
nis  et  cuncto  populo  suo. 

(2)  Greg.  Tur.,  ix,  40;  x,  18. 


à  la  matière.  Dès  que  les  illustres- d'en- 
tre les  Franks  se  plurent  à  vivre  d'opu- 
lence ,  à  s'entourer  de  luxe  et  de  force  , 
ils  perdirent  leur  premier  éclat ,  leur 
supériorité  morale;  ils  ne  furent  plus 
que  des  puissans,  des  propriétaires,  des 
riches.  Quiconque  venait  à  bout  d'acqué- 
rir autant  qu'eux ,  n'importe  par  quels 
moyens,  bassesses  et  iniquités,  marchait 
nécessairement  leur  égal ,  comme  la 
preuve  en  a  été  donnée  tout  à  l'heure; 
et  cela  devint  si  commun  qu'un  terme 
de  service  subalterne,  celui  de  vassal, 
s'est  changé  en  titre  honorifique.  En  un 
mot ,  dès  que  V investiture  (1)  du  bénéfice 
put  faire  des  leudes ,  des  nobles ,  il  y  eut 
une  aristocratie  ;  mais  il  n'y  eut  plus  de 
noblesse  ;  une  aristocratie  terrienne  d'in- 
stitution, guerrière  de  nécessité  autant 
que  d'origine,  la  possession  du  sol  étant 
l'unique  droit  et  les  armes  l'unique  ap- 
pui. C'est  le  fait  dominant  de  l'organi- 
sation franque,  lequel  devait  produire 
et  contenait  déjà  la  féodalité.  Busystème 
bénéficiaire ,  où  l'homme  attacha  sa  di- 
gnité, son  existence  au  domaine,  pro- 
céda plus  tard  le  système  féodal ,  où  la 
terre  fut  tout ,  où  elle  s'incorpora  l'hom- 
me et  l'emporta  tellementsur  lui,  qu'elle 
le  nomma  ;  que  l'homme  enfin  ne  fut 
plus  connu  que  par  le  domaine;  et  qui- 
conque n'avait  point  de  domaine  n'a- 
vait point  de  nom  ni  d'existence  politi- 
que (2). 

De  là  aussi  même  mépris  que  dans  le 
monde  païen  pour  le  travail  et  pour  tout 
ce  qui  subsistait  par  le  travail  ;  de  là  l'es- 
clavage qui  se  prolongea  pendant  plu- 
sieurs siècles,  de  quoi  il  ne  faut  pas 
chercher  ailleurs  la  cause;  de  là  cette 
tendance  des  vassaux ,  des  puissans  à  s'é- 
tablir en  caste ,  qui  eût  appesanti  sur  le 


(i)  Ce  mot,  employé  ici  à  dessein,  est  plus  vieux 
qu'on  ne  pense.  On  trouve  plus  d'une  fois  vestitura 
en  ce  sens  dans  les  Gapitulaires. 

(2)  Cette  observation  montre  la  singulière  simpli- 
cité de  ceux  qui,  pour  s'anoblir  ou  manifester  leur 
anoblissement,  mettent  devant  leur  nom  la  particule 
appropriante,  et  qu'on  appelle  vulgairement  féodale. 
Il  y  a  dans  cette  intention  une  double  méprise  : 
1°  cette  forme  terrienne,  ajoutée  à  un  nom,  ne  le 
change  pas  en  domaine;  2"  c'est  attribuer  la  no- 
blesse à  la  chose  la  moins  noble,  au  sol.  Lenôtre  et 
Mansard,  anoblis  par  Louis  XIV,  eurent  le  bon  sens 
de  ne  pas  s'appeler  de  Lenûlre  et  de  Mansard. 


PAR  M.  DUMONT. 


109 


genre  humain  le  plus  dur  despotisme,  si 
la  Providence  n'y  eût.  remédié  d'avance. 
Peut-être,  en  lisant    ces   remarques, 
ceux  qui  ont  conservé  avec  raison  l'es- 
time de  nos  anciennes  traditions  seront- 
ils  tristement  surpris  et  tentés  de  se  ré- 
crier, tandis  que  le  novateur  voltairien 
donnera  un  sourire  de  satisfaction  triom- 
phante à  ce  jugement  porté  sur  la  féoda- 
lité. Je  ne  puis  m'en  dédire;  j'irai  même 
plus  loin  :  ce  fut  là  le  grand  mal  de  la 
société,  la  grande  épreuve  de  l'Église  au 
moyen  âge,  épreuve  pire  que  la  persécu- 
tion et  l'hérésie,  parce  qu'elle  tendait  à 
détruire  le  catholicisme  en  féodalisant 
l'Eglise  elle-même,  en  la  matérialisant. 
Ceci  n'a  pas  échappé  aux  incrédules  de 
nos  jours;  ils  ont  peine  à  en  dissimuler 
leur  joie.  Car  ils  se  consoleraient  aisé- 
ment de  la  féodalité  si  l'Eglise  s'y  fût 
perdue  ;  et  sans  le  génie  de  Grégoire  VII, 
ils  jugent  que  c'en  était  fait  de  V Eglise. 
Us  l'ont  dit  assez  nettement.  Us  comp- 
tent bien    désormais  qu'ils   ne  verront 
plus  de  Grégoire  VII,  ou  qu'un  pape,  si 
saint  et  si  habile  qu'il  soit,  ne  pourra 
plus    prévaloir   contre   la   philosophie. 
Quand  ils  parlent  de  ce  grand  et  saint 
pontife,  leur  admiration,  que  des  esprits 
trop  confians  recueillent  avec  empresse- 
ment comme  un  indice  de  retour  à  la  foi, 
n'a  pas  d'autre  sens,  et  prouve  seulement 
combien  son  œuvre  était   difficile.   Les 
philosophes  s'étonnent  que  le  génie  d'un 
homme  ait  été  capable  de    changer  le 
monde,  de  le  tirer  de  l'abîme  de  la  ma- 
tière où  l'organisation  barbare  l'enseve- 
lissait; et,  au  fait,  il  serait  fort  étonnant 
que  ce  qui  humainement  allait  à  la  ruine 
infaillible  de  l'Eglise  eût  été  surmonté 
par  le  génie  humain ,  si  sublime  qu'on  le 
suppose.  Cette  grande  époque  viendra  à 
son  tour,  et  nous  verrons  alors  comment 
l'Eglise,  qui  eût  certainement  péri  si  elle 
n'avait  une  force  divine,  a  seule  résisté, 
et  a  fait  mieux  encore  :  en  se  dégageant 
de  la  barbarie,  elle  en  a  dégagé  l'Europe 
au  moment  le  plus  funeste  et  le  plus  dés- 
espéré (1). 

(1)  Ce  sera  le  lieu  aussi  de  reprendre  la  question 
de  la  noblesse ,  et  de  dire  s'il  y  en  eut  une ,  quand 
elle  fut,  ce  qu'elle  fut ,  et  ce  qu'elle  doit  être.  Voici, 
au  reste ,  tout  à  propos,  un  petit  fait  qui  indique  la 
destinée  d'une  noblesse  uniquement  appuyée  sur  la 


Pour  nous,  catholiques,  nous  n'avons 
pas  à  nous  étonner  qu'on  attribue  à  un 
homme  une  œuvre  divine.  Comment 
connaîtraient-ils  les  œuvres  divines  ceux 
qui  ne  connaissent  pas  même  les  œuvres 
humaines,  qui  ne  connaissent  pas  même 
leur  propre  ouvrage?  Ce  qui  a  échoué  au 
dixième  siècle,  le  seizième  l'a  entrepris 
de  nouveau  sur  un  autre  plan:  la  ruine 
de  l'Eglise ,  à  quoi  tendait ,  sans  le  savoir 
et  surtout  sans  le  vouloir,  le  système 
bénéficiaire  et  féodal,  il  leur  semble  que 
le  système  luthérien  avec  sa  sécularisa- 
tion l'a  commencée  avec  quelque  succès; 
car  l'Europe  n'est  plus  catholique  en 
grande  partie,  et  dans  ce  qui  n'a  pas 
rompu  avec  Rome,  la  fidélité  est  fort 
diminuée.  En  appliquant  donc  à  ce  qui 
persiste  encore  le  système  inverse  de 
1789  et  de  1793,  pour  l'exténuer  par  une 
lente  misère,  ils  espèrent  bien  en  avoir 
raison,  et  par  ces  deux  moyens  combi- 
nés nous  faire  voir  la  fin  des  promesses 
éternelles.  Nous  attendons. 

Mais  en  refusant  ainsi  autant  qu'ils 
peuvent  (1)  à  l'Eglise  le  sol  terrestre,  ils 
avouent  déjà  implicitement  qu'ils  ne 
conçoivent  pas  d'autre  fondement  de  so- 
ciété; et  ils  ne  voient  pas,  ces  aveugles 
contempteurs  du  moyen  âge,  ce  qu'ils 
font  eux-mêmes  de  la  société  politique  et 
civile,  qu'ils  ont  séparée  de  l'Eglise  en 
reprenant  absolument  la  même  base  que 
le  moyen  âge,  et  en  écartant  soigneuse- 
ment tout  ce  que  le  moyen  âge  avait  de 
bon  et  qui  l'a  sauvé. 

On  sait  maintenant  à  quoi  s'en  tenir 
sur  les  bienfaits  et  la  sensibilité  de  la 
philanthropie,  et  l'on  a  bien  droit  de  sus- 
pecter l'intention  de  ses  premiers  prédi- 

propriété.  On  lit  sur  la  Quotidienne  du  18  juillet  de 
cette  année  1811,  l'annonce  suivante,  la  dernière 
de  toutes  dans  le  cadre  ordinaire  des  affiches  cou- 
rantes :  «  Titre  de  marquis  ,  attaché  à  une  pro- 
priété, à  vendre  à  l'Etranger  au,  prix  de  100,000  fr., 
d'un  revenu  de  5000  fr.  »  Puis  le  nom,  l'adresse  et 
l'heure  nécessaires  à  savoir  pour  traiter!  Ainsi  un 
des  titres  les  plus  fiers  il  y  a  huit  cents  ans,  se  vend 
aujourd'hui  comme  un  immeuble  au  plus  offrant  et 
dernier  enchérisseur.  On  sait  d'ailleurs  que  depuis 
quelques  années,  les  plus  célèbres  châteaux  d'Alle- 
magne sont  mis  en  loterie. 

(1)  N'a-t-il  pas  été  dit  tout  récemment,  à  propos 
des  quelques  arpensque  défrichent  quelques  moines, 
que  «  dans  le  cas  d'une  guerre,  on  mettrait  la  main 
«  dessus,  » 


110 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE , 


cans  en  considérant  les  petites  anecdotes 
graveleuses ,  les  fourberies  de  vanité , 
d'ambition,  de  cupidité,  les  maximes 
cyniques  dont  ils  ont  rempli  les  épan- 
chemensde  leur  correspondance  intime. 
Toutefois,  il  n'est  pas  dans  la  nature 
que  le  plus  grand  nombre  des  hommes 
veuillent  l'infortune  du  genre  humain  : 
à  l'exception  de  quelques  volontés  sata- 
niques  qui  calculent  froidement  à  plaisir 
le  mal  à  faire,  les  autres,  les  philanthro- 
pes à  la  suite,  la  masse  des  dupes,  cher- 
chent dans  les  rêves  de  leurs  maîtres  le 
bonheur  général  à  leur  manière.  Ils  ont 
une  sorte  de  sincérité ,  quoique  très  gros- 
sière et  très  peu  excusable,  jusque  dans 
leur  hostilité  contre  le  catholicisme;  ils 
le  querellent  et  le  repoussent  comme  un 
obstacle  à  la  félicité  qu'ils  imaginent; 
mais  ils  ne  veulent  certainement  pas,  en 
détestant  l'esclavage,  la  barbarie  qu'ils 
reprochent  au  moyen  âge,  en  vantant 
l'égalité  et  la  liberté  qu'ils  nous  garan- 
tissent, détruire  la  liberté,  ramener  sur 
la  patrie  la  barbarie  et  l'esclavage. 

Eh  bien!  ces  bons  philanthropes,  ces 
candides  civilisateurs,  ces  heureux  éman- 
cipés de  l'ignorance,  ces  généreux  indi- 
gnés de  l'oppression,  ne  se  doutent  pas 
qu'ils  vont  de  tous  leurs  efforts  et  de 
tous  leurs  vœux  à  ce  but  rétrograde;  de 
telle  sorte  que  si  la  Providence,  dans  ses 
adorables  et  terribles  décrets ,  les  laissait 
faire  pour  leur  châtiment,  si  elle  reti- 
rait de  la  France  son  Eglise,  l'action  du 
catholicisme ,  qu'on  s'obstine  à  rejeter, 
ils  surpasseraient  tout  ce  qu'ils  disent  de 
la  féodalité  ;  jamais  on  n'aurait  vu  au 
monde  une  pareille  violation  du  bon 
sens  et  de  la  justice,  une  oppression 
aussi  brutale. 

Car  enfin  si  l'expérience  sert  à  quelque 
chose  ,  si  on  peut  juger  du  présent  par  le 
passé,  des  mêmes  causes  doivent  sortir 
les  mêmes  effets,  et  pis  encore  si  les 
causes  sont  pires.  Et  quelle  base  poéti- 
que,  sociale,  a-t-on  adoptée  depuis  cin- 
quante ans?  N'est-ce  pas  la  propriété 
foncière,  en  lui  donnant  comme  auxi- 
liaire, pour  comble  de  sagesse,  la  pro- 
priété industrielle?  Cela  peut-il  se  nier? 
On  ne  le  cache  pas  d'ailleurs;  on  s'en 
fait  gloire  :  c'est  une  partie  essentielle 
du  progrès. 
«  Tout  gouvernement  solide  cf,oit  être, 


t  fondé  sur  un  intérêt  général ,  aussi  gé- 
«  nêral  que  possible,  sur  un  intérêt  qui 

<  absorbe  toutes  les  passions ,  toutes  les 
t  idées  personnelles....  en  vin  mot,  sur  la 
«  propriété  (1).  »  L'intérêt  le  plus  général, 
qui  absorbe  toutes  les  passions,  ce  sera 
la  terre ,  l'argent ,  la  jouissance  maté- 
rielle,  l'excitation  la  plus  vivace  de  l'é- 
goïsme!  L'esprit  humain  peut-il  ratioci- 
ner une  barricade  de  contre-sens  plus 
épaisse?  Continuons  : 

«  La  propriété  est  une  base  excellente, 
«  parce  qu'elle  est  stable  et  uniforme.  » 
Pauvres  esprits!  ils  ne  savent  de  stable 
que  ce  sur  quoi  on  peut  poser  le  pied  et 
mettre  la  main. 

«  Réunissez  dix  mille  avocats.  Pour- 
€  riez-vous  me  dire  quelle  sera  l'idée  gé- 
«  nérale  représentée  par  ces  dix  mille 
t  capacités?...  Supposez,  au  contraire, 
«  qu'ils   soient  propriétaires ,  vous    les 

<  unissez  étroitement  par  le  même  prin- 
c  cipe ;  V individualité  disparaît....  les 
i  ambitions  se  calment.... i> 

C'est  aux  avocats  de  voir  s'ils  sont  bien 
convaincus  que  leur  ambition  doit  se 
calmer.  Quant  à  moi,  je  le  demande, 
n'est-ce  pas  là  le  principe  de  l'organisa- 
tion franque?  et  plus  fâcheux  ici,  puis- 
que, malgré  sa  prédominance  chez  les 
Franks,  ils  ne  l'admettaient  pas  sciem- 
ment, par  préméditation,  et  qu'ils  ad- 
mettaient au  contraire  sciemment,  vo- 
lontairement d'autres  principes  que 
celui-là,  comme  la  croyance  catholique, 
par  exemple. 

On  objectera  dédaigneusement,  en  as- 
surance de  perfection,  l'immense  pro- 
grès de  la  civilisation,  la  loi  égale  pour 
tous,  toutes  les  fonctions  accessibles  à 
tous,  l'abolition  des  privilèges,  l'instruc- 
tion propagée,  le  magnifique  dévelop- 
pement des  sciences  et  de  l'industrie.... 
Tout  cela  est  très  beau,  mais  déjà  un  peu 
usé  dans  l'application,  et  à  peu  près  de 
même  force  en  contre-poids  du  principe 
de  la  propriété  que  le  règne  sans  gou- 
vernement et  la  morale  sans  religion. 
Quoi  qu'on  en  puisse  dire  ,  un  état  social 
posé  sur  ce  fondement  est  si  peu  éloigné 
de  la  féodalité,  tant  décriée,  qu'on  a  vu 
très  récemment  l'essai  tant  soit  peu  féo- 
dal   des    sénatoreries    napoléoniennes; 

(i)  Journal  des  JJèbals ,  12  octobre  iaô9. 


PAR  M.  DUMONT. 


111 


que,  dans  les  provinces  méridionales  des 
Etats-Unis  d'Amérique,  nul  ne  parlerait 
aujourd'hui  contre  l'esclavage  sans  ris- 
quer d'être  assommé  ou  brûlé  sur  la 
place,  comme  abolitioniste ,  et  qu'enfin 
cet  excellent  moyen  de  calmer  les  ambi- 
tions est  précisément  ce  qui  excite  les 
capacités  sans  terre  à  réclamer  la  ré- 
forme électorale,  et  le  paupérisme  af- 
famé à  crier  république/ 

(^ue  répond  la  propriété? — Vous  avez 
tort  de  vous  plaindre.  Toi,  paupérisme, 
travaille  honnêtement;  et  vous,  capa- 
cité, outre  que  je  suis  capable  autant  et 
plus  que  vous ,  je  ne  vous  empêche  pas  de 
devenir  riche  si  vous  pouvez  ;  c'est  même 
très  facile.  »  Êtes-vous  un  grand  avocat, 
i  un  grand  médecin,  un  grand  littéra- 

<  teur,  vous  allez  droit  à  la  fortune 

t  La  propriété  est  le  signe  représentatif 
«  de  la  capacité. . .;  pas  une  capacité 
«  n'est  exclue  par  la  loi  ;  car  il  n'est  pas 
t  un  homme  d'un  mérite  réel,  dans  les 
«  professions  appelées  libérales ,  qui  ne 
i  soit  électeur  à  titre  de  propriétaire. 
«  Faites   une  statistique   électorale,  et 

<  vous  aurez  la  preuve  rigoureuse  que 
c  toutes  les  capacités  réelles,  éprouvées  , 

<  qui  travaillent ,  qui  se  disciplinent 
c  dans  l'ordre  social,  deviennent  tous 
t  aisément  et  en  peu  d'années  électeurs 
t  et  éligibles  (1).  »  Alors  ils  sont  dignes 
d'entrer  dans  Yordre  représentatif;  ils 
font  à  leur  tour  partie  essentielle  du 
pays  légal,  selon  l'expression  originale 
d'un  illustre  publiciste. 

Ainsi,  capacité,  qui  te  prétends  telle, 
tu  es  avertie.  Autrefois,  on  risquait  de 
travailler  toute  sa  vie,  pour  se  reposer  à 
peine  un  moment  avant  de  mourir,-  cet 
inconvénient  de  barbarie  a  cessé  :  en  peu 
d'années ,  aisément ,  quand  on  est  vrai- 
ment capable,  surtout  quand  on  sait  se 
discipliner  dans  l'ordre  social,  et  c'est 
un  très  agréable  et  très  utile  moyen  que 
de  se  discipliner  dans  l'ordre  social,  on 
devient  électeur  éligible ,  c'est-à-dire 
propriétaire  appréciable.  D'où  il  suit  que 
le  critérium  de  la  capacité  et  du  mérite 
réel,  c'est  l'impôt.  Pour  savoir  si  vous 
êtes  grand  mathématicien,  historien 
profond,  littérateur  habile,  nous  n'avons 
plus  besoin  d'étudier  vos  calculs  ni  de 

(i)  Journal  des  Débats,  Jg  octobre  i85y. 


lire  vos  livres  :  montrez-nous  votre  cote 
foncière.  Grand  embarras  de  moins  pour 
les  académies;  les  choix  ne  seront  plus 
difficiles;  désormais  tout  éligible  sera  de 
droit  académicien.  Voilà  du  progrès! 

Par  malheur,  la  capacité  ne  goûte  pas 
l'argument.  Sa  fierté,  plus  humiliée  par 
cette  touchante  exhortation,  sent  plus 
vivement  encore  qu'elle  ne  paie  pas  assez 
de  contributions  non  seulement  pour 
avoir  de  l'importance  et  pour  législater, 
mais  pour  être  heureuse  et  jouir  de  la 
vie  j  et  c'est  précisément  pourquoi  elle 
trouvera  toujours  plus  sûr  de  se  faire 
élire,  afin  de  devenir  propriété,  que  de 
se  faire  propriété,  afin  de  devenir  éli- 
gible. Seulement,  elle  sait  très  bien  aussi 
que  si  on  admet  la  capacité  sans  fortune, 
ce  qui  n'a  ni  fortune  ni  capacité  voudra 
être  admis,  à  plus  forte  raison,  pour 
avoir  l'une  et  l'autre;  et  comme  il  paraît 
un  peu  difficile  et  incommode  de  rendre 
tout  le  monde  riche,  elle  sera  d'avis  d'o- 
bliger la  propriété  à  partager  avec  elle, 
d'étendre  jusque  là  inclusivement  le  pays 
légal,  d'affermir  définitivement  dans 
cette  limite  la  possession  contre  ceux 
qui  n'en  ont  pas,  et  de  les  contraindre  à 
s'en  passer.  On  peut  défier  la  propriété  et 
la  capacité  confédérées  de  s'en  tirer  au- 
trement. Donc  l'oppression  ,  à  moins  que 
ne  survienne  l'anarchie,  alternative  iné- 
vitable, à  considérer  humainement  les 
choses. 

11  reste,  en  effet,  le  paupérisme;  il 
reste  ce  peuple  à  qui  l'on  dit  :  Travaille; 
l'industrie  te  demande  tes  bras.  Mais  le 
misérable  peuple  ne  le  sait  que  trop. 
Quand  la  vie  est  mise  dans  la  jouissance 
terrestre  et  l'importance  dans  la  pro- 
priété, quand  on  en  fait  un  dogme  con- 
stitutif, et  que ,  le  proposant  comme  mo- 
tif d'émulation  ,  on  pense  honorer,  ani- 
mer et  discipliner  le  travail ,  on  s'abuse 
d'une  ineffable  aberration.  Au  premier 
aspect,  le  temps  actuel  présente  une  ac- 
tivité infatigable  d'affaires,  d'industrie, 
de  labeurs  en  tous  genres;  cela  est  vrai, 
et  c'est  l'illusion  la  plus  pernicieuse. 
Puisqu'il  n'y  a  plus  d'autre  source  de 
considération  et  d'influence  que  de  pos- 
séder, il  faut  bien  travailler  pour  y  arri- 
ver; il  faut  périr,  ou  faire  fortune.  Cela 
paraît  même  trop  souvent  facile  :  vendre 
du  fer  en  quintal ,  exploiter  une  mine 


*12  COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE , 

découverte,  ou  même  qui  n'existe  pas, 
comme  cela  s'est  vu ,  c'est  ce  qui  exige  le 
moins  de  talent,  moins  encore  de  vertu. 
Quoi  de  plus  commode  ?  quelle  plus  forte 
tentation?  Et  si  l'on  réussit,  tout  est  ac- 
quis :  la  conscience  la  plus  équivoque ,  la 
plus  tarée,  est  en  sûreté.  On  invite  la 
médisance  à  dîner,  on  protège  la  compli- 
cité indiscrète,  on  brave  l'envie  impuis- 
sante et  toujours  calomnieuse.  Ces  gran- 
des et  rapides  fortunes,  quoique  toujours 
peu  nombreuses  en  raison  de  la  popula- 
tion, deviennent  ainsi  plus  fréquentes; 
l'éclat  en  attire  tous  les  regards,  excite 
les  convoitises,  et  semble  multiplier  les 
chances  de  succès  pour  ceux  qui  suivent 
de  plus  loin  les  premiers  parvenus. 

Cependant  quel  effroyable  nombre 
d'hommes,  invités  au  même  bonheur, 
qui  portent  leur  vie  péniblement  avec  la 
certitude  de  ne  parvenir  jamais,  avec  le 
dépit  d'avoir  élevé,  malgré  eux,  de  leurs 
mains  fatiguées,  de  leurs  veilles  prolon- 
gées, de  leurs  gains  diminués,  ces  for- 
tunes nouvelles  !  Que  leur  font  toutes  vos 
dissertations  sentimentales  et  patrioti- 
ques, en  articles  Paris ,  à  la  gloire  du 
travail,  pour  l'encouragement  des  classes 
laborieuses ,  qui  n'ont  toujours  pour 
vivre  que  leur  labeur  présent  et  vos  pro- 
messes répétées  de  prospérité  univer- 
selle dans  l'avenir?  Les  uns  se  désespè- 
rent et  ne  peuvent  plus  travailler,  les 
autres  s'irritent  et  ne  le  veulent  plus; 
tous  se  demandent  pourquoi  ils  doivent 
toujours  travailler,  puisque  ceux  qui  ne 
travaillent  plus,  qui  n'ont  peut-être  ja- 
mais travaillé  réellement,  sont  les  heu- 
reux, selon  vous  comme  selon  eux,  et 
encore  les  honorables,  selon  vous;  ils  se 
demandent  pourquoi  ils  demeureraient 
dans  un  état  d'infériorité  envers  vous, 
qui  leur  prêchez  si  bien  l'égalité,  et  s'il 
ne  vaudrait  pas  mieux,  pour  l'acquit  de 
vos  préceptes,  pourvoir  chacun  suffisam- 
ment, afin  de  ne  plus  priver  personne, 
que  de  priver  presque  tout  le  monde, 
afin  que  plusieurs  soient  abondamment 
pourvus. 

Il  fut  un  temps  où  de  nobles  magistrats 
encensaient  dans  leur  baronie  la  simpli- 
cité à  l'antique  et  la  pauvreté  triomphale 
des  premiers  Romains  ;  où  des  académi- 
ciens de  Berlin  composaient  dans  leur 


hôtel ,  à  Paris,  de  Yéthocratie (1) ,  pour 
rappeler  le  peuple  aux  sentimens  et  aux 
devoirs  de  la  nature;  où  des  fermiers 
généraux  ,  grimpés  en  charge  à  la  cour, 
«  refusant  avec  Pythagore  et  Plutarque 
«  le  nom  de  philosophes  à  ceux  qui  cè- 
«  dent  à  la  corruption  des  cours,  qui  ne 
«  sont  pas  prêts  à  sacrifier  devant  les 
<(  rois  leur  vie ,  leurs  richesses  ,  leurs 
t  dignités ,  leurs  familles,  et  même  leur 
c  réputation  ,  i  avertissaient  le  genre 
humain  du  danger  des  richesses  et  du 
luxe.  «  Les  richesses ,  écrivaient-ils,  peu- 
t  vent  être  quelquefois  le  prix  de  Yagio- 
i  tage,àe  la  bassesse,  de  Y  espionnage  et 
i  souvent  du  crime;  elles  sont  rarement 
c  le  partage  des  plus  spirituels  et  des 
«  plus  vertueux.  L'amour  des  richesses 
i  ne  porte  donc  pas  nécessairement  à 
«  l'amour  delà  vertu.  Les  pays  commer- 
t  çans  doivent  donc  être  plus  féconds 
t  en  bons  négocians  qu'en  bons  citoyens, 
«  en  grands  banquiers  qu'en  grands  hé- 
«  ros.  Ce  n'est  donc  point  sur  le  terrain 
«  du  luxe  et  des  richesses,  mais  sur  celui 

<  de  la  pauvreté  que  croissent  les  subli- 

<  mes  vertus;  rien  de  si  rare  que  de  ren- 
j  contrer  des  âmes  élevées  dans  les  em- 
î  pires  opulens;  les  citoyens  y  contrac- 
«  tent  trop  de  besoins  (2).  » 

t  Non  que  ces  habiles  hommes  regar- 
«  dassent  l'indigence  comme  la  source 
«  des  vertus  ,  »  eux  qui   se  sentaient  si 


(î)  Montesquieu,  d'Holbach. 

(2)  Helvélius ,  de  l'Esprit ,  ni ,  25.  Il  dit  un  peu 
plus  loin  :  «  Les  philosophes  de  l'espèce  dont  parle 
«  Plutarque  et  Pythagore  ont  presque  tous  reçu  le 
«  jour  chez  des  peuples  pauvres  et  passionnés  pour 
«  la  gloire.  De  tels  hommes  ne  naissent  pas  indif- 
(c  féremment  dans  toute  espèce  de  gouvernemens. 
«  Tant  de  vertus  sont  l'effet  ou  d'un  fanatisme  phi- 
a  losophique  qui  s'éteint  promptement ,  ou  d'une 
<c  éducation  singulière  ,  ou  d'une  excellente  législa- 
«  lion.  »  Celle  rare  franchise  d'un  philosophe  sur 
le  désintéressement  du  fanatisme  philosophique 
confirme  désormais  ce  que  l'observation  avait  tou- 
jours fait  soupçonner. 

C'est  un  feu  qui  s'éteint  faute  de  nourriture. 

Ainsi  il  n'y  faut  plus  compter.  Mais  nous  avons 
pour  ressources  de  perfection  l'éducation  singulière 
et  {'excellente  législation  ;  or  nous  aurons  bien  du 
malheur  si  nous  n'y  arrivons  pas  avec  tant  de  sa- 
vans  et  de  littérateurs  singuliers,  avec  plus  de 
soixante-dix-sept  mille  lois  confectionnées  depuis 
1795,  et  une  législature  fonctionnant  huit  mois  de 
l'année  pour  en  faire  toujours. 


PAR  M.  DUMONT. 


113 


braves  à  taire  la  leçon  aux  rois,  sans  le 
secours  di;  l'indigence.  Mais  alors  il  n'é- 
tait pas  encore  temps  de  tout  l'aire  et  de 
tout  dire  ;  on  ne  pouvait  que  préparer  les 
grands  changemens  sociaux.  Tous  ceux 
même  qui  s'y  employaient  n'agissaient 
pas  avec  connaissance  de  cause  ni  de 
but.  La  prévoyance  des  uns ,  la  confiance 
séduite  des  autres  dissimulaient  égale- 
ment le  péril.  Loin  de  menacer  la  for- 
tune et  les  plaisirs  des  grands  seigneurs, 
assez  sots  pour  s'engouer  de  la  philoso- 
phie, qui  venait  enhardir  les  libertés  des 
petits  soupers  ,  les  philosophes  ne  sem- 
blaient tendre  qu'à  rapprocher  les  puis- 
sans  des  petits,  attirer  les  grandeurs  au 
pêle-mêle  de  l'égalité  ;  s'ils  semaient 
parmi  le  peuple  les  mêmes  instructions 
de  licence  et  d'impiété,  s'ils  lui  distri- 
buaient la  louange  et  l'orgueil  en  petite 
monnaie  de  vers  et  de  prose,  à  l'effigie 
de  son  mérite  ,  ils  panégyrisaient  et  en- 
viaient sa  destinée  :  c'était  à  qui  lui 
prouverait  qu'il  était  heureux  et  ver- 
tueux. Avoir  cette  admiration  sentimen- 
tale, on  eût  dit  que  bientôt  personne 
n'aurait  plus  d'autre  désir  que  d'aller 
vivre  au  village,  ou  au  moins  d'appren- 
dre un  métier,  comme  le  voulait  Rous- 
seau, et  qu'il  n'y  aurait  pas  assez  de 
houlettes,  de  bêches  et  de  rabots,  de 
bocages,  de  pâturages  et  d'établis  pour 
la  félicité  et  la  perfection  de  tout  le 
monde  (1).  Et  tout  le  monde  s'endormait 
dans  cette  assurance  mutuelle. 

La  scène  a  bientôt  changé.  L'impitoya- 
ble logique  des  faits  a  tiré  la  moralité 
de  ces  doucereux  apologues.  Nous  en 
sommes  maintenant  au  positif,  à  l'appré- 
ciation arithmétique  des  choses.  Le  peu- 
ple ,  par  qui  Ton  a  voulu  remettre  tout 
en  commun ,   réclame  sa  part.   On  l'a 

(l)  On  n'a  peut-être  jamais  plus  écrit  sur  les  ver- 
tus et  les  plaisirs  champêtres  qu'au  dix-huitième 
siècle.  Le  roman,  la  nouvelle,  la  poésie,  l'histoire 
même  étaient  montés  sur  le  ton  moral  et  bucolique. 
L'opéra  et  le  vaudeville  ne  représentaient  que  des 
cabanes  et  des  berceaux  où  conversaient  plus  ou 
moins  décemment  des  bergères  en  petits  souliers, 
de  naïfs  meuniers,  des  moissonneurs  sensibles, 
quelquefois  avec  des  rois  ébahis  de  tant  d'innocence 
et  d'agrémens.  On  n'enteudait  roucouler  que  des 
Anettes,  des  Roses  et  des  Dabets,  des  Biaises  ,des 
Lubins  et  des  Colins.  Sans  compter  les  bergeries  de 
Fontenelle  et  de  Berquin ,  le  capitaine  Saint-Lam- 


poussé  à  la  plus  terrible  irritation  en  lui 
vantant  sa  vertu  et  sa  pauvreté;  pense- 
t-on  le  contenter  aujourd'hui  à  lui  ap- 
prendre qu'il  ne  lui  reste  plus  qu'à  faire 
fortune  en  gagnant  son  pain?  IS'on ,  il 
exige  sou  bonheur  autrement  qu'en  or- 
dre public ,  en  lois  et  en  progrès  scien- 
tifiques de  civilisation;  il  le  veut  en  na- 
ture, fonds  et  usufruit,  comme  il  Je 
comprend  et  comme  vous  lui  dites  que 
vous  le  comprenez  vous-mêmes. 

Quand,  au  lieu  de  la  résignation  ca- 
tholique, vous  prétendez  donner  pour 
unique  mobile  au  travail  les  satisfactions 
temporelles,  terrestres  ;  voilà  ce  que 
vous  faites  ;  vous  excitez  la  cupidité 
d'une  part,  de  l'autre  Je  désespoir,  et 
vous  y  ajoutez  encore  le  mépris.  Oui  , 
le  mépris  du  travail  et  des  classes  labo- 
rieuses est  nécessairement  dans  le  prin- 
cipe politique  de  la  propriété  foncière 
pris  pour  base  fondamentale. 

L'insolence  des  parvenus  de  richesse 
est  proverbiale  depuis  long-temps  et  ne 
se  démentira  pas.  Rien  de  plus  naturel 
malheureusement.  Celui  qui  a  opéré  lui- 
même  sa  fortune  s'y  attache  davantage- 
au  milieu  de  ses  domaines,  il  commence 
à  comprendre  ce  qu'il  peut  maintenant- 
il  regarde  au  loin  le  vulgaire  dont  il  s'est 
séparé  ;  il  s'impute  à  mérite  d'avoir 
réussi  et  dédaigne  de  tout  son  succès 
ceux  qui  ont  failli  à  ses  côtés,  plus  en- 
core ceux  dont  il  s'est  servi ,  qui  ont  été 
les  inslrumens  de  son  industrie,  et  qui 
évidemment  pour  lui ,  ne  sont  bons  qu'à 
cela  ,  puisqu'ils  n'ont  pas  su  mieux  faire. 
Or,  par  votre  constitution  et  vos  lois 
tous  vos  propriétaires  seront  des  parve- 
nus; ils  se  renouvelleront  sans  cesse  de 
la  même  manière.  Et  plus  vous  citerez 
au  peuple   des  exemples  partis  de  ses 

bert  et  le  cardinal  de  Bernis  rimaient  les  Saisons, 
Boucher,  les  Mois,  Delille  ,  les  Jardins.  On  retrou- 
vait des  pastorales  dans  la  Nouvelle  Héloïse  et  les 
Confessions  de  son  auteur,  et  dans  VHistoire  des 
deux  Indes,  comme  dans  le  Temple  de  Gnide.  Il  n'y 
avait  pas  jusqu'au  grave  Thomas  qui  ne  compli- 
mentât avec  le  plus  de  grâce  qui  lui  était  possible  , 
La  bêche  et  la  charrue,  utiles  instrumens. . . 
Il  ajoutait  assez  bizarrement  : 
Peuple,  tu  ne  sais  pas,  par  de  grands  attentats, 
Epouvanter  la  terre  et  changer  les  Etats. . . 
Ton  sort  est  d'être  heureux,  ta  gloire  est  d'être  utile, 


îi4 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


rangs,  plus  vous  lui  ferez  sentir  sa  mi- 
sère et  son  mécontentement.  Bien  plus, 
vous  ne  pouvez  pas  vous  empêcher,  vous, 
ses  docteurs  et  ses  flatteurs,  de  le  mé- 
priser vous-mêmes  et  de  lui  révéler  son 
abjection.  Vous  lui  avez  dit  que,  malgré 
l'égalité  de  la  loi,  il  n'est  pas  du  pays 
légal ,  et  vous  avez  soin  de  lui  appren- 
dre pourquoi. 

i  II  y  a  en  France,  dites-vous,  cinq  à 

<  six  millions  de  cotes  foncières  au-des- 
«  sous  de  dix  francs.  Cette  extrême  divi- 
c  sion  du  sol  a  ses  avantages  (1) ,  et  con- 
«  tribuera  efficacement  au  maintien  de 
«  l'unité  nationale.  Mais  qu'est-ce  qu'un 

<  propriétaire  qui  paye  cinq  francs 
c  d'impôt?  Est-il  vraiment  propriétaire? 
<t  Vit-il  de  son  bien?  Assurément,  non. 
«  Il  n'est  donc  pas  indépendant  (2).  t 

Raisonnement  péremptoire,  et  qui  ca- 
ractérise parfaitement  notre  époque.  Je 
ne  connais  rien  de  plus  naïvement  senti, 
de  plus  naïvement  dit,  si  ce  n'est  le  mot 
suivant ,  que  je  puis  garantir.  Il  y  a  qua- 
tre ou  cinq  ans,  un  riche  marchand,  sa 
fortune  étant  faite,  se  disposait  à  quit- 
ter sa  boutique,  et  en  donnait  ainsi  le 


(i)  Elle  est  dans  la  constitution  ;  reste  à  prouver 
ses  avantages.  En  attendant,  il  est  assez  adroit  de 
dire  tout  cela  aux  gens  qui  n'ont  rien  pour  leur  faire 
prendre  patience.  Le  genre  humain  est  si  crédule, 
surtout  celui  qui  ne  croit  pas  en  Dieu! 

(2)  Débats,  12  octobre  1839. 


motif  :  «  Est-ce  qu'on  vit  honorablement 
«  en  faisant  du  commerce?  Est-ce  qu'un 
î  marchand  est  gentilhomme?  Tant  que 
c  je  vends  ;  je  me  méprise,  s  D'autres  s'es- 
timent davantage,  en  proportion  de  ce 
qu'ils  se  sont  vendus.  Il  n'y  a  que  ma- 
nière d'entendre  les  choses. 

Après  tout ,  si  votre  base  est  si  bonne , 
si  ferme,  pourquoi  tremble-t-elle,  et 
pourquoi  tremblez-vous?  Pourquoi  ces 
plaintes  qu'il  a  été  impossible  de  dissi- 
muler sur  la  dégradation  physique  et 
morale  de  l'espèce  humaine  vouée  à  l'in- 
dustrie ,  aux  manufactures,  sur  cette 
enfance  broyée  toute  vivante  par  l'indus- 
trie? Pourquoi  ces  alarmes  sur  la  men- 
dicité, qui  devient  plus  qu'un  malheur, 
qui  devient  un  vice,  malgré  votre  ex- 
trême division  du  sol?  Enfin  pourquoi 
cette  haine  toujours  plus  forte  du  pauvre 
contre  le  riche,  de  l'artisan  contre  l'in- 
dustriel ,  et  cette  grossièreté  de  goûts  et 
de  mœurs  qui  empire  dans  les  classes 
inférieures  et  qui  gagne  la  haute  so- 
ciété? 

Nous  n'avons  pas  au  fond  tant  de  su- 
périorité qu'il  nous  plaît  de  le  dire  sur 
nos  premiers  siècles.  Ils  se  sont  amélio- 
rés à  la  longue ,  et  nous  nous  détério- 
rons. 

La  leçon  prochaine  traitera  du  pouvoir 
royal  et  du  peuple  à  l'époque  mérovin- 
gienne. 

Edouard  Dumoist. 


Mmt$  $ im\w$  t\  Mtâi)imt\<\m> 


COURS  D'ASTRONOMIE. 


DIX-NEUVIÈME   LEÇON    (1). 

Description  de  la  sphère  céleste.  —  Nombre  et  dési- 
gnation des  diverses  constellations. 

298.  Il  paraît  difficile,  lorsqu'on  jette  un 
vague  regard  sur  la  voûte  céleste  pendant 
une  belle  nuit,  d'établir  un  certain  ordre 

(1)  Voir  la  xvme  leçon  dans  le  numéro  précédent 
'ci-flessus,  p,  23, 


dans  l'élude  des  étoiles,  ou  même  de  les 
compter,  en  se  restreignant  même  à 
celles  qui  sont  visibles  à  l'œil  nu.  Nos 
lecteurs  savent  néanmoins  que  toutes 
celles-là  sont  enregistrées  avec  la  plus 
grande  précision  ,  et  beaucoup  d'autres 
avec  elles.  Mais  pour  en  faciliter  l'étude, 
et  abréger  les  recherches,  on  a  divisé 
l'étendue  du  ciel  en  diverses  régions  ana- 
logues à  celles  qui  composent  la  surface 


/eà.    **J2kE 


1d* 


JVt 


utres  sont  d'origine  moderne  ,  et 
es  principalement  à  Hevelius,  à 
J,  à  Halley  et  à  Bayer.  Il  est  inutile 


299.  De  ces  48  constellations,  les  20  pre-t 
mières  sont  entièrement  dans  l'hémi- 
sphère boréal  ;  il  en  est  de  même  des 


Byrrs  </  'ajvcnsr'cn  droite 


lith .  Divf.>fhv  t  rffirf*fffrfir  ftmnti  ffiw>  Jfa JW 


PAR  M.  DESDOIÎTTS 

du  globe  terrestre.  Quel  que  soit  l'esprit 
qui  ait  préside  à  la  formation  des  pre- 
miers astérismes,  les  astronomes  anciens 
adoptèrent  ces  indications  poétiques,  et 
ils  les  étendirent  dans  un  but  d'ordre  et 
de  méthode  que  les  modernes  ont  égale- 
ment accepté  en  les  complétant. 

Les  groupes  d'étoiles  qui  ont  été  réu- 
nies en  constellations  ont  été  formés 
d'une  manière  arbitraire  ,  et  il  n'en  est 
presque  aucune  dont  la  forme  offre  quel- 
que rapport  avec  la  figure  de  l'objet 
dont  on  lui  a  donné  le  nom.  De  plus,  il  a 
dû  arriver  par  suite  d'une  étude  plus 
approfondie ,  qu'un  grand  nombre  d'é- 
toiles négligées  ou  inaperçues  par  les 
premiers  observateurs,  aient  été  ratta- 
chées subséquemmentaux  constellations 
déjà  formées,  ce  qui  en  a  modifié  les 
figures,  et  ce  qui,  en  même  temps,  a  dû 
jeter  de  l'incertitude  sur  les  limites  qui 
les  circonscrivent:  car  il  ne  faut  pas  taire 
que  les  astronomes  ne  sont  pas  entière- 
ment d'accord  sur  ces  limites  ;  que  cer- 
taines étoiles  attribuées  à  telle  constel- 
lation par  tel  catalogue,  sont  rejetées  par 
tel  autre  catalogue  dans  une  constella- 
tion différente.  Cependant  le  nombre  de 
ces  étoiles  à  domicile  incertain  n'est  pas 
assez  considérable  pour  avoir  jeté  un  dés- 
ordre fâcheux  dans  le  langage  astrono- 
mique. A  vrai  dire  ,  ce  n'est  pas  par  sa 
constellation  qu'une  étoile'est  bien  dési- 
gnée, c'est  par  ses  coordonnées  sphéri- 
ques,  par  son  ascension  droite  et  par  sa 
déclinaison,  qui  peuvent  absolument  suf- 
fire au  but  que  se  propose  l'astronome. 
Or  les  étoiles  douteuses  peuvent  être  dé- 
finies de  cette  façon  seulement  ;  et  comme 
celles  là  ne  sont  guère  que  des  étoiles 
des  derniers  ordres  ,  il  est  extrêmement 
rare  qu'on  ait  besoin  de  les  mentionner 
d'une  manière  utile  et  spéciale.  Nous 
pouvons  donc  considérer  comme  suffi- 
samment définies  toutes  les  constella- 
tions dont  nous  allons  entreprendre  l'é- 
tude, et  qui  seront  représentées  par  leurs 
étoiles  principales,  sur  lesquelles  il  n'y 
a  pas  de  litige. 

Les  constellations  sont  actuellement 
au  nombre  de  1U8,  dont  48  composées  ou 
adoptées  primitivement  par  Ptolémée; 
les  60  autres  sont  d'origine  moderne  ,  et 
sont  dues  principalement  à  Hevelius,  à 
Lacaille,  à  Halley  et  à  Bayer.  Il  est  inutile 


113 

de  dire  que  les  constellations  dePlolémée 
comprennent  toutes  les  étoiles  princi- 
pales, et  que  les  00  constellations  formées 
par  les  modernes  ont  peu  d'importance 
pour  les  yeux,  à  un  très  petit  nombre 
près.  Plusieurs  de  celles-ci  sont  formées 
d'étoiles  détachées  desanciennesconstel- 
lations.  Un  certain  nombre  appartient 
à  une  partie  de  l'hémisphère  austral  qui 
était  invisible  en  Egypte,  et  que  Ptolémée 
sans  doute  ne  connaissait  pas.  En  admet- 
tant que  Syène  ait  été  le  lieu  le  plus  mé- 
ridional de  ses  observations,  il  n'a  pu. 
voir  toute  la  partie  du  ciel  comprise  dans 
l'intérieur  du  cercle  qu'on  aperçoit  sur 
l'hémisphère  austral  du  planisphèrejoint 
à  cette  leçon  ;  cercle  qui  passe  par  60°  1/4 
de  déclinaison,  et  qui  est  le  plus  étroit 
de  tous  ceux  placés  sur  la  figure.  On  re- 
connaît au  simple  coup  d'œil  que  cette 
région  est  très  peu  riche  en  astérismes, 
et  qu'elle  contient  à  peine  deux  ou  trois 
étoiles  assez  notables.  On  remarquera  en 
outre  qu'on  y  trouvera  des  étoiles  qui 
bien  qu'inconnues  à  Ptolémée,  ont  été 
rattachées  par  les  modernes  à  certaines 
des  constellations  de  cet  astronome.  Tel 
est  en  particulier  une  étoile  de  deuxième 
grandeur  appartenant  à  la  constellation 
du  Navire. 

Voici  d'abord  les  noms  des  quarante- 
huit  constellations  de  Ptolémée. 


1  la  petite  Onrse  , 

2  la  grande  Ourse, 

3  le  Dragon  , 

4  Céphée , 

5  Cassiopée, 

6  la  Couronne  boréale, 

7  le  Bouvier, 

8  le  Cocher, 

9  Hercule  , 

10  Persée , 

11  Pégase, 

12  Andromède, 

13  la  Lyre , 

14  le  Cygne, 
13  l'Aigle , 

16  le  Dauphin, 

17  le  petit  Cheval, 

18  le  Triangle  boréal  , 

19  le  petit  Chien  , 

20  la  Flèche  et  le  Renard, 

21  le  Bélier, 

22  le  Taureau , 

23  les  Gémeaux, 

24  l'Ecrevisse, 


2i>  le  Lion, 

26  la  Vierge, 

27  la  Balance , 

28  le  Scorpion, 

29  le  Sagittaire , 
50  le  Capricorne , 
31  le  Verseau , 
52  les  Poissons , 

55  le  Serpent , 
34  Ophiuchus, 
3B  la  Baleine, 

56  Orion  , 

57  l'Hydre, 

58  l'Eridan, 

59  le  Lièvre, 

40  le  grand  Chien, 

41  le  navire  Argo, 

42  la  Coupe, 
45  le  Corbeau, 

44  le  Centaure, 

45  le  Loup , 
16  l'Autel, 

47  le  Poisson  austral, 

48  la  Couronne  «usirale. 


299.  De  ces  48  constellations,  les  20  pre-i 
mières  sont  entièrement  dans  l'hémi- 
sphère boréal  ;  il  en  est  de  même  des. 


116 


5  constellations  zodiacales  qui  les  sui- 
vent, ainsi  que  de  celle  des  Poissons. 
Sur  les  6  autres  constellations  zodia- 
cales, cinq  sont  entièrement  dans  l'hé- 
misphère sud  ;  la  Vierge  seule  est  coupée 
par  l'équateur,  ainsi  que  les  5  astéris- 
mes  qui  suivent  les  Poissons  ;  tous  les 
autres  appartiennent  exclusivement  à 
l'hémisphère  austral.  Dans  les  temps 
modernes,  on  a  détaché  du  Bélier  la  pe- 
tite constellation  de  la  Mouche,  on  a  sépa- 
ré la  Flèche  et  le  Renard  ;  l'Aigle  a  cédé 
Antinous  au  sud,  et  le  Mont-Ménale  a  été 
pris  sur  le  Bouvier.  Toutes  les  étoiles 
qui  forment  les  constellations  de  Ptolé- 
mée  et  qui  sont  visibles  à  l'œil  nu,  sont 
au  nombre  d'environ  3,000,  ce  qui  est 
le  triple  du  nombre  qu'admettait  Pto- 
lémée. 

Dans  le  courant  du  dix-septième  siè- 
cle, Hevelius  et  Bayer  ajoutèrent  chacun 
12  constellations  à  celles  de  l'Almageste. 
En  voici  les  noms  : 


COURS  D'ASTRONOMIE, 

Enfin  des  astronomes  plus  modernes 
en  ont  formé  encore  12  autres  qui  sont 
les  suivantes  : 


HEVBMUS. 

1  Antinous, 

2  le  Mont-Ménale , 

3  les  Lévriers, 

4  la  Girafe , 

5  Cerbère, 

6  la  Chevelure  de  Béré- 

nice, 
1  le  Lézard , 

8  le  Lynx, 

9  l'Ecu  de  Sobieski , 
10  le  Sextant  d'Urauie , 
il  le  petit  Triangle, 
12  le  petit  Lion. 


BAYER. 


1  l'Indien , 

2  la  Grue, 

5  le  Phénix, 

4  la  Mouche, 

5  le  Triangle  austral, 

6  l'Oiseau  de  Paradis, 

7  le  Paon, 

8  le  Toucan  , 

9  l'Hydre  mâle , 

10  la  Dorade, 

11  le  Poisson  volant, 

12  le  Caméléon. 


Un  peu  plus  tard  Halley  ajouta  aux 
précédentes,  8  constellations  prises  dans 
le  ciel  austral ,  et  dont  la  plupart  sont 
des  modifications  de  celles  de  Bayer. 
Ces  huit  constellations  sont  : 


1  la  Colombe, 

2  le  Chêne  de  Charles  II, 
5  la  Grue, 

4  le  Phénix , 


5  le  Paon, 

6  l'Oiseau  indien , 

7  la  Mouche , 

8  le  Caméléon. 


Dans  le  courant  du  dix-huitième  siècle, 
Lacaille  forma  16  autres  constellations , 
savoir  : 


1  l'Atelier  du  sculpteur, 

2  le  Fourneau  chimique, 
5  l'Horloge    uslronoiui- 

que  , 

4  le  Burin  du  graveur, 

5  leChevaletdupeintre, 

6  le  Réticule, 

7  la  Boussole , 

8  la  Machine  pneuma- 

tique, 


9  TOclant, 

10  le  Cercle  et  le  Compas, 

11  l'Equerre  et  la  Bègle, 

12  le  Télescope , 

15  le  Microscope, 

14  la  Montagne  de  la  ta- 
ble, 

13  le  grand  et   le  petit 

Nuage, 

16  la  Croix  du  Sud. 


8  le    Télescope    d'Her- 

schel  , 

9  le  Renne , 

10  le  Solitaire , 

11  leMessier, 

12  le  Taureau  de  Ponia- 

towski,  ou  Taureau 
royal. 


1  le  Quart  de  cercle  , 

2  le  Loch , 
5  le  Chat, 

4  la  Harpe  de  George, 

5  les  Honneurs  de  Fré- 

déric , 

C  le  Sceptre  de  Brande- 
bourg , 

7  l'Aréostat , 

En  considérant  que  6  constellations 
de  Halley  appartiennent  déjà  à  la  liste 
de  Bayer  que  Halley  n'a  fait  que  rec- 
tifier, on  ne  trouve  que  102  constella- 
tions. On  augmentera  ce  nombre  de  six 
en  détachant  du  Bélier  la  Mouche-bo- 
réale,  séparant  la  Flèche  du  Renard, 
auquel  on  joint  d'ailleurs  VOie,  comp- 
tant séparément  les  Hjades  et  les  Pléia- 
des placées  sur  le  corps  du  Taureau, 
et  Y  E  table  située  dans  le  Cancer;  enfin 
ajoutant  la  Licorne,  on  retrouvera  ainsi 
le  nombre  de  108  constellations. 

Etoiles  des  différens  ordres. 

300.  Quelles  que  soient  les  figures  qu'af- 
fectent ces  différens  groupes,  il  serait  ex- 
cessivement difficile  de  les  distinguer 
les  uns  des  autres ,  et  de  les  recon- 
naître au  premier  coup  d'œil ,  si  l'on 
n'avait  d'autre  élément  de  reconnais- 
sance que  la  disposition  des  étoiles,  ou, 
en  d'autres  termes,  si  elles  étaient  toutes 
égales  et  semblables.  Mais  elles  se  pré- 
sentent à  nos  yeux  avec  de  telles  diffé- 
rences d'éclat  et  de  grandeur  apparente, 
qu'une  médiocre  habitude  nous  dispense 
de  toute  recherche,  et  que  beaucoup  de 
constellations  sont  parfaitement  connues 
d'une  foule  de  personnes  qui  en  ignorent 
les  noms.  Ces  différences  de  grandeur  et 
d'éclat  qui  offrent  un  si  facile  moyen  de 
reconnaissance  ont  donné  lieu  à  deux 
sortes  de  conventions  qui  sont  à  la  fois 
nécessaires  et  très  propres  à  l'étude  des 
détails  uranographiques. 

On  partage  d'abord  les  étoiles  en  plu- 
sieurs classes  ou  ordres  de  grandeur. 
Les  plus  remarquables  sont  dites  de  pre- 
mière grandeur,  ou  étoiles  primaires  ; 
on  en  compte  généralement  20  dans 
toute  l'étendue  du  ciel.  Les  étoiles  de  la 
deuxième  grandeur  sont  au  nombre  de 


PAR  M.  DESDODITS 

soixante  à  soixante-dix  ;  elles  sont  encore 

assez  éclatantes  pour  attirer  les  regards. 

!    Des  sept  étoiles  de  la  grande  Ourse  que 

J    tout  le  monde  connaît,  six  sont  de  se- 

,   conde  grandeur.  On  comprend  aisément 

I  ce  que  doivent  être  les  ordres  de  gran- 

i  deur  suivans  ;  nous  dirons  seulement  que 

I  les  plus   petites  étoiles  visibles  à  l'œil 

nu  sont  de  la  sixième  grandeur.    On  a 

i  soin  de  les  bien  distinguer  les  unes  des 

|  autres  sur  les  globes  et  les  planisphères; 

sur  la  carte  céleste  que  nous  donnons 

;  ici,  et  qui  contient  jusqu'à  des   étoiles 

i  du  cinquième  ordre,  les  caractères  des 

ligures  sont  assez  tranchés  pour  qu'on  re- 

I  connaisse  au  simple  coup  d'œil   l'ordre 

:  auquel  appartient  une  étoile  ;  et  ces  ca- 

I  ractères  sont  d'ailleurs  indiqués  sur  la 

■■  marge  de  la  carte. 

On  conçoit  d'ailleurs  qu'il  doit  régner 
quelqueincertitudedansladétermination 
:  des  limites  de  ces  différens  ordres  ;  aussi 
les  astronomes  ne  sont-ils  pas  entière- 
ment d'accord  sur  le  numéro  de  certai- 
nes étoiles  :  le  nombre  de  celles  de  pre- 
mière grandeur  qui  est  de  vingt  selon 
les  uns,  ne  s'élève  pas,  suivant  les  autres, 
au-delà  de  dix-sept.  Nous  allons  néan- 
!  moins  donner  la  liste  des  éloiles  de  pre- 
mière grandeur,  qui  est  la  plus  généra- 
lement admise,  et  qu'on  peut  reconnaître 
au  coup  d'œil  sur  la  carte  planisphère. 
Presque  toutes  ont  des  noms  spéciaux, 
dont  plusieurs  ont  été  conservés  de  l'a- 
rabe ;  beaucoup  d'étoiles  de  deuxième  et 
même  de   troisième    grandeur  en  sont 
légalement  pourvues;  celles  qui  forment  le 
!  carré  de  Pégase  en  offrent  un  exemple. 

Les  étoiles  de  première  grandeur  visi- 
bles à  Paris  sont  au  nombre  de  quinze  . 
savoir  : 

Sirius,  ou  la  Bouche  du  Grand  Chien,, 
yVéga  dans  la  Lyre,  Adaher,  ou  l'épaule 
Id'Orion  ,  Rigel ,  ou  le  pied  d'Orion  ,  Al- 
Idébaran  ,  ou  l'œil  du  Taureau ,  Castor, 
|dans  les  Gémeaux,  Régulus ,  ou  le  cœur 
!du  Lion  ,  Y  Epi  de  la  Vierge  ,  Antares  , 
tou  le  cœur  du  Scorpion  ,  Altdir,  ou  le 
Icœur  de  l'Aigle,  Fomalhaout,  ou  la  bou- 
che du  Poisson  austral;  Procyon  dans  le 
petit  Chien  ,  Arcturus  dans  le  Bouvier, 
'la  Chèvre  dans  le  Cocher,  enfin  la  Queue 
Mu  cygne.  Parmi  les  étoiles  invisibles  à 
;Paris  ,  on  en  compte  cinq  ,  savoir  :  Ca- 
wpus  dans  le  Navire,  Acharnar  dans 

TOME  XII.  —  NO  G8,   18  il. 


117 


l'Eridan  ,  Alpha  de  la  Croix  du  sud  ,  en- 
fin les  deux  étoiles,  Alpha  et  Bêta  de  la 
constellation  du  Centaure.  Quelques  as- 
tronomes rangent  dans  la  même  classe 
la  Queue  du  lion,  le  Cœur  de  l'hydre  et 
l'une  des  étoiles  de  la  grande  Ourse  ; 
d'autres  en  retranchent  Castor,  Altaïr' 
la  Queue  du  Cygne,  et  même  Procyon  et 
l'Epi. 

301.  Nous  avons  dit  que  des  noms  spé- 
ciaux avaient  été  donnés  même  à  beau- 
coup d'étoiles  d'un  ordre  inférieur  au  pre- 
mier, mais  l'on  conçoit  aisément  que  cette 
polynymie  ait  des  limites  fort  restreintes 
et  qu'il  ait  fallu  recourir  à  des  méthodes 
rationnelles  pour  désigner  les  quatre  à 
cinq  mille  étoiles  visibles  qui  composent 
les  cent  huit  constellations.  On  a  adopté 
celle  proposée  par  Bayer,  qui  consiste  à 
désigner  les  principales  étoiles  de  chaque 
astérisme  par  les  lettres  de  l'alphabet 
grec ,  en  suivant  l'ordre  des  grandeurs 
décroissantes  :  ainsi  partout  a  d'une  con 
stellation  en  est  l'étoile  la  plus  brillante 
P  en  est  la  seconde ,  7  la  troisième    et 
ainsi  de  suite.  Quand  l'alphabet  grec  ne 
suffit  pas  ,  on  s'aide  de  l'alphabet  romain 
employé  de  la  même  manière  ;  et  quand 
ces  deux-là  font  défaut,  on  se  sert  de  nu- 
méros d'ordre  qui  atteignent  au-delà  de 
plusieurs  centaines.  Il  ne  faut  pas  croire 
toutefois   qu'on  s'astreigne   rigoureuse- 
ment à  ces  conventions  ;  la  plupart  des 
éto.les  n'offrent  pas  des  différences  qui 
soient  de  nature  à  déterminer  leur  ran^ 
Aprèsl'emploi  des  premières  lettres  grec- 
ques ,  où  la  règle  n'est  même  pas&tou- 
jours  respectée,  on  ne  suit  plus  guère 
dans  l'application  de  la  méthode  qu'un 
ordre  arbitraire  ;  celui  surtout  des  nu- 
méros en  chiffres  est  tout-à-fait  dans  ce 
cas  :  mais  dès  qu'il  est  accepté  par  tout 
le  monde,  il  ne  présente  aucun  incon- 
vénient ;  car  il  est  bien  clair  qu'on  pou- 
vait distribuer  aux  étoiles  leurs  numéros 
tout- à- fait  au   hasard.    Nous  répétons 
toutefois  que  les  catalogues  diffèrent  en 
quelques  points  les  uns  des  autres  à  cet 
égard  ;  aussi  arrive-t-il  souvent  qu'on  dé- 
signe les  étoiles  équivoques  par  le  nom 
de  l'auteur  d'un  catalogue  avec  le  numé- 
ro qu'il  lui  donne.  Je  lis,  par  exemple 
dans  la  Connaissance  des  Temps,  1842  ' 
que  le  2  mars  prochain,  la  lune  occul- 
tera une  étoile  de  la  constellation  du 

8 


118 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


Scorpion  ainsi  désignée  :  630  (Mayer); 
c'est-à-dire  ceile  qui  porte  ce  numéro 
dans  le  catalogue  de  cet  astronome. 

Nous  n'avons  pas  placé  sur  notre  carte 
céleste  à  côté  de  chaque  étoile  sa  lettre 
ou  son  numéro  distinctifs  ;  pour  éviter  la 
confusion  qui  en  résulterait  peut-être, 
par  suite  de  la  petitesse  de  l'échelle,  et 
vu  d'ailleurs  la  non-utilité  de  ces  dési- 
gnations, nous  n'avons  placé  qu'un  petit 
nombre  de  lettres  grecques ,  qui  suffit  à 
notre  objet.  Mais  avant  d'entrer  dans 
quelques  détails  sur  l'étude  des  constel- 
lations, il  nous  faut  expliquer  la  con- 
struction et  l'usage  de  cette  carte. 

Globes  et  planisphères. 

302.  La  voûte  céleste  ne  peut  être  exac- 
tement représentée  que  par  un  globe,  et 
si  l'on  veut  en  donner  la  représentation 
sur  une  surface  plane,  telle  qu'une  feuille 
de  papier,  il  en  résulte  toujours  des  dé- 
formations plus  ou  moins  considérables. 
Il  existe  plusieurs  systèmes  de  projection, 
dont  chacune  a  ses  avantages  et  ses  in- 
convéniens;  on  choisit  celui  qui  parait 
le  mieux  approprié  au  but  qu'on  se  pro- 
pose.   La   projection  que   nous    avons 
adoptée  pour  représenter  les  deux  hémi- 
sphères célestes,  est  celle  dite  de  Lorgna. 
Le  pôle  est  le  centre  de  chacun  des  deux 
cercles  qui  représentent  les  hémisphères 
séparés  par  l'équateur  ;  les  cercles  ho- 
raires ou  cercles  d'ascension  droite  sont 
des  rayons  de  la  figure  ;  les  cercles  de 
déclinaison    sont   d'autres  cercles  con- 
centriques ;  le  périmètre  de  la  figure  est 
la    circonférence  équatoriale.   Dans  ce 
système  de  projection ,  les  espaces  égaux 
sur  la  sphère  sont  représentés  par  des 
espaces  égaux  sur  la  carte ,  ce  qui  est 
son  principal  avantage  ;  et  les  régions 
australes  et  moyennes  conservent  bien 
leurs  formes.  Mais  les  constellations  voi- 
sines des  bords  sont  altérées  dans  le  sens 
de  leur  largeur;  ce  qui  est  ici  sensible 
sur  le  carré  de  la  constellation  de  Pé- 
gase, qui  se  change  en  un  trapèze  assez 
allongé.  Mais  cet  inconvénient  est  de  nul 
effet  ici ,    parce   que   les   constellations 
équatpriajes  sont  représentées  à  part,  et 
conservent  là  leurs  formes  avec  une  assez 
grande  exactitude, 

La  bande  inférieure  qui  représente  les 
constellations  jusqu'à  une  distance  de    édition 


35°  à  40°  de  l'équateur,  est  composée 
d'après  le  système  des  cartes  réduites  (1)  ; 
les  cercles  d'ascension  et  les  parallèles 
à  l'équateur  y  sont  représentés  par  deux 
systèmes  de  droites  parallèles ,  ce  qui 
rend  les  recherches  très  faciles.  C'est 
dans  cette  bande  surtout  que  l'étude  des 
constellations  doit  être  faite,  quand  elles 
y  sont  contenues;  ce  qui  a  lieu  pour  la 
plupart. 

Les  chiffres  marqués  sur  la  circonfé- 
rence des  deux  cercles  du  planisphère 
supérieur  sont  les  degrés  d'ascension 
droite.  Les  degrés  de  déclinaison  sont  in- 
diqués par  des  numéros  sur  le  rayon  90° 
de  l'hémisphère  austral.  Si  l'on  veut  con- 
naître d'après  cette  carte  les  coordon- 
nées d'une  étoile,  de  Fomalhaout,  par 
exemple,  on  appliquera  le  bord  d'une 
règle  sur  le  centre  de  cette  étoile  et  le 
centre  de  l'hémisphère  ;  elle  coupera  la 
circonférence  en  un  point  qu'on  recon- 
naîtra aisément  correspondre  à  342°  2/3; 
ce  sera  l'ascension  droite.  Puis  prenant 
la  distance  de  cette  étoile  à  l'équateur, 
et  la  portant  sur  l'échelle  du  rayon  90°, 
on  trouvera  30°  pour  la  déclinaison.  Ces 
deux  valeurs  sont  un  à-peu-près  qui , 
dans  bien  des  cas  ,  suffit  au  but  qu'on  se 
propose. 

Pour  un  observateur  de   nos  climats 
qui  se  tourne  vers  le  sud  ,  les  constella- 
tions marchent  de  gauche  à  droite,  et 
celles  du  zodiaque  en  particulier  se  pré- 
sentent ainsi  selon  l'ordre  de  leur  liste. 
Le  mouvement  stellaire  se  fait  donc  sur 
l'hémisphère  boréal  dans  le  sens  indiqué 
par  la  flèche;  mais  l'on  reconnaît  aisé- 
ment que,  sur  l'hémisphère  austral,  c'est 
dans  le  sens  contraire  que  ce  mouvement 
s'exécute;  cela  est  une  conséquence  évi- 
dente de  la  manière  dont  se  raccordent 
les  deux  parties  du  planisphère,   ainsi 
qu'on  le  reconnaît  en  comparant  les  nu-i 
méros  d'ascension  droite  et  l'ordre  des| 
constellations  que  l'équateur  partage  en] 
deux.   Sur  la  bande    rectangulaire   des! 
constellations  zodiacales ,  c'est  aussi  de 
droite  à  gauche  que  ce  mouvement  s'exé- 
cute. 
Dans  l'intérieur  des  trois  parties  de  la , 

(l)  Voir  la  Théorie  de  la  Construction  des  Cartes^ 
dans  mes  Elément  de  Géométrie  pratique,  deuxième 


PAR  M.  DESDOUITS. 


119 


carte,  on  a  figuré  différentes  courbes, 
dont  voici  la  signification. 

On  remarque  d'abord  dans  les  deux 
hém  ispbères  les  cercles  de  perpétuelle  ap- 
parition et  de  perpétuelle  occultation 
pour  la  latitude  de  Paris.  Les  étoiles 
comprises  entre  le  premier  de  ces  cer- 
cles et  les  centres  sont  toujours  visibles 
pour  cette  latitude;  celles  renfermées 
entre  le  second  de  ces  cercles  et  son  cen- 
tre sont  toujours  invisibles;  toutes  les 
autres  sont  en  partie  visibles  et  en  partie 
cacbées,  selon  l'époque  de  l'année  et 
l'heure  du  jour  ou  de  la  nuit.  On  recon- 
naît de  la  sorte  que  Paris  est  privé  de 
la  vue  des  deux  belles  étoiles  primaires , 
Canopus  et  Acharnar,  que  a  et  p  du  Cen- 
taure et  toute  la  charmante  constellation 
de  la  Croix  du  sud  lui  sont  également 
cachées. 

La  position  de  ces  deux  cercles  varie 
avec  la  latitude  de  l'observateur ,  et  en 
général  ils  sont  menés  par  un  point  de 
l'échelle  de  déclinaison  dont  la  distance 
au  pôle  est  égale  à  cette  latitude.  Ceux 
de  notre  planisphère  passent  par  41°  de 
déclinaison,  ou  49°  de  distance  polaire, 
qui  est  la  latitude  de  Paris.  Nous  nous 
proposerons  plus  loin  le  problème  de 
déterminer  en  quels  lieux  une  étoile 
commence  et  finit  d'être  visible,  ou  se 
présente  dans  des  conditions  voulues. 

On  remarque  en  second  lieu  les  cercles 
zénithaux  pour  la  même  latitude  de  Pa- 
ris ,  c'est-à-dire  les  circonférences  sur 
lesquelles  sont  situées  les  étoiles  qui 
|  passent  successivement  au  zénith  de 
cette  ville.  Le  cercle  boréal  passe  par  a 
de  Persée  et  «  de  la  grande  Ourse.  Ces 
cercles,  qui  ont  moins  d'intérêt  que  les 
précédens,  changent  aussi  avec  la  lati- 
tude. Ils  coupent  l'échelle  de  déclinaison 
à  une  distance  du  pôle  égale  au  complé- 
ment de  la  latitude. 

Sur  les  trois  parties  de  la  carte  sont 
dessinées  des  portions  de  courbes  qui 
représentent  l'écliptique.  Ces  courbes 
coupent  l'équateur  en  des  points  distans 
l'un  de  l'autre  de  180°.  On  reconnaît  que 
l'écliptique  passe  par  &  du  Cancer,  Régu- 
lus ,  P  de  la  Vierge ,  p  de  la  Balance,  S  des 
Gémeaux,  et  près  des  deux  primaires, 
Antarès  et  l'Epi. 

Enfin,  sur  les  trois  parties  de  la  carte, 
une  ligne  ponctuée  indique  retendue  de 


l'horizon  de  Paris;  une  construction 
analogue  donnerait  l'horizon  de  tout 
autre  lieu.  Ces  courbes  sont  tangentes 
en  leur  milieu  aux  cercles  de  perpétuelle 
apparition  et  de  perpétuelle  occultation  ; 
elles  aboutissent  aux  extrémités  opposées 
d'un  même  diamètre.  Plus  loin  ,  nous 
expliquerons  en  détail  leur  construction 
et  leurs  usages. 

Etude  des  principaux  astérismes.  —  Méthode  des 
alignemens. 

303.  Jetons  maintenant  un  coup  d'oeil 
sur  chacune  des  principales  constella- 
tions. 

Il  n'y  a  personne  qui  ne  connaisse  la 
grande  Ourse,  appelée  par  le  vulgaire  le 
Chariot  de  David;  elle  se  compose  prin- 
cipalement de  sept  étoiles,  dont  six  de 
seconde  grandeur  ;  l'étoile  £  est  à  peine 
tertiaire. 

La  petite  Ourse  forme  une  figure  assez 
semblable  à  celle  de  la  grande  Ourse , 
mais  tournée  en  sens  contraire  ;  la  der- 
nière étoile  de  la  queue,  ou  a  de  la  con- 
stellation, est  ce  qu'on  appelle  l'étoile 
polaire  ;  elle  est  distante  du  pôle  de 
1°  1/2  environ.  Les  étoiles  P  et  7  sont 
du  troisième  ordre;  on  les  nomme  les 
Gardes. 

Le  Dragon  est  une  longue  file  sinueuse 
d'étoiles  généralement  tertiaires ,  situées 
dans  le  voisinage  des  deux  Ourses,  entre 
lesquelles  elle  se  termine.  On  remarque 
un  petit  quadrilatère  qui  forme  la  tête. 

Trois  étoiles  tertiaires  en  arc  sont  le 
corps  de  la  constellation  de  Céphée. 

Celle  de  Cassiopée ,  qui  est  beaucoup 
plus  remarquable,  forme  une  sorte  de 
M  retournée ,  si  l'on  fait  abstraction 
d'une  petite  étoile  quartaire,  laquelle 
complète  la  figure  d'une  chaise  à  dossier 
courbe,  nom  qu'on  donne  vulgairement 
à  cet  astérisme. 

Le  carré  de  Pégase  est  formé  de  quatre 
étoiles  de  deuxième  grandeur,  qui  of- 
frent une  figure  fort  remarquable.  Trois 
de  ces  étoiles  portent  les  noms  d'/llgc- 
nib ,  Scheatj  Markab  ;  celle  de  l'angle 
gauche  supérieur  appartient  à  la  con- 
stellation d'Andromède,  dont  elle  forme 
la  tête.  Ceile-ci  présente  encore  deux 
étoiles  de  seconde  grandeur,  qui  se  diri- 
gent vers  a  de  la  constellation  de  Persée. 
Auprès  de  l'étoile  quartaire  y,  on  remar- 


120 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


que  une  nébuleuse ,  qu'on  est  toujours 
tenté  de  prendre  pour  une  comète  la 
première  fois  qu'on  l'observe. 

Persée  présente  une  file  d'étoiles  qui 
se  dirige  vers  les  Pléiades,  et  sur  la 
droite  de  laquelle  on  voit  la  changeante 
Algol,  ou  la  tête  de  Méduse. 

Sur  la  gauche  de  Persée,  on  aperçoit 
la  belle  constellation  du  Cocher ,  qui  se 
présente  d'abord  sous  la  forme  d'un  pen- 
tagone formé  par  cinq  étoiles  remarqua- 
bles ,  mais  dont  l'une  appartient  à  la  con- 
stellation du  Taureau,  dont  elle  est  la 
corne  supérieure.  Mais  là  se  montre  la 
Chèvre,  magnifique  étoile  primaire,  re- 
marquablement scintillante  ;  auprès  et 
au-dessous  l'on  voit  les  Chevreaux  sous 
la  forme  d'un  petit  triangle  isocèle  al- 
longé. 

La  queue  de  la  grande  Ourse  se  dirige 
vers  la  constellation  du  Bouvier ,  où 
brille  Arcturus,  belle  étoile  de  première 
grandeur,  que  cette  direction  fait  tou- 
jours reconnaître  aisément,  et  qui  lui  a 
valu  le  nom  qu'elle  porte. 

Auprès  du  Bouvier,  on  trouve  la  Cou- 
ronne boréale,  formée  par  une  file  circu- 
laire de  petites  étoiles,  parmi  lesquelles 
une  de  second  ordre  qu'on  appelle  la 
Perle. 

A  la  suite  se  présente  Hercule  ou  l'A- 
genouillé, dont  on  reconnaît  aisément  la 
forme,  mais  qui  n'a  pas  d'étoiles  très 
remarquables.  Près  de  lui  est  la  constel- 
lation de  Cerbère  et  le  Rameau.  Entre 
les  sommets  d'Hercule  et  de  Cerbère,  on 
voit  une  nébuleuse  remarquable. 

La  Lyre  se  fait  reconnaître  par  la  ma- 
gnifique étoile  de  première  grandeur 
qu'on  nomme  Wega  ,  la  plus  brillante  de 
tout  le  ciel  visible  en  France ,  après  Si- 
rius.  Elle  forme  avec  deux  étoiles  de 
cinquième  grandeur  un  petit  triangle 
équilatéral. 

Sur  sa  gauche  on  aperçoit  le  Cygne, 
qu'on  appelle  aussi  quelquefois  le  Vau- 
tour ou  la  Croix  du  Nord;  ce  dernier 
nom  s'explique  par  la  disposition  de  cinq 
belles  étoiles,  dont  une  de  première 
grandeur. 

Au-dessous  du  Cygne,  on  trouve  plu- 
sieurs constellations,  telles  que  le  Re- 
nard et  l'Oie,  la  Flèche,  le  petit  Cheval 
et  le  Dauphin;  ces  deux  dernières  se 
composent  de  quatre  à  cinq  étoiles  qui 


affectent  des  formes  assez  tranchées , 
qu'on  reconnaîtra  sur  la  carte.  Nous  nous 
contenterons  également  de  nommer  le 
Triangle,  la  Mouche,  le  Lézard,  la  Gi- 
rafe, le  Lynx,  le  petit  Lion,  la  Cheve- 
lure de  Bérénice  et  le  Mont  Ménale.  Les 
deux  petites  constellations  des  Lévriers 
et  du  petit  Chien  contiennent  chacune 
une  étoile  remarquable;  on  voit  dans  la 
première  le  Cœur  de  Charles,  qui  forme 
l'angle  droit  d'une  équerre,  dont  l'hypo- 
ténuse est  la  ligne  qui  va  d'Arcturus  à  & 
de  la  grande  Ourse.  La  seconde  présente 
la  belle  étoile  primaire  de  Procyon. 

Après  celles-ci  nous  explorerons  les 
constellations  zodiacales  et  quelques  au- 
tres qui  appartiennent  aux  deux  hémi- 
sphères à  la  fois. 

Le  Bélier  ne  présente  que  trois  ou  qua- 
tre étoiles  peu  remarquables. 

Le  Taureau  est,  au  contraire,  une 
très  grande  constellation  ,  dans  laquelle 
on  compte  jusqu'à  deux  cent  sept  étoiles. 
On  y  remarque  surtout  la  belle  étoile  ru- 
tilante nommée  Aldébaran,  le  groupe 
d'étoiles  nombreuses  et  très  serrées 
qu'on  nomme  les  Pléiades,  et  que  le 
peuple  appelle  la  Poussinière;  les  Hya- 
des,  autre  groupe  qu'on  représente  placé 
sur  le  front  du  Taureau ,  enfin  la  Corne 
supérieure ,  qui  atteint  le  Cocher.  C'est 
surtout  le  groupe  des  Pléiades  qui  rend 
cette  constellation  facile  à  reconnaître. 

Les  Gémeaux  forment  une  sorte  de 
parallélogramme  allongé,  au  sommet 
duquel  brillent  les  deux  étoiles  qu'on 
appelle  Castor  et  Pollux.  Celle-là  est 
généralement  considérée  comme  pri- 
maire. Au  télescope,  on  la  reconnaît 
pour  une  étoile  double. 

Le  Cancer  est  une  constellation  extrê- 
mement peu  apparente,  dont  les  princi- 
pales étoiles  ne  dépassent  pas  le  qua- 
trièmeordre.  Les  deux  étoiles  7 et  S,  dont 
la  dernière  est  sur  l'écliptique,  sont 
nommées  les  Anes,  et  tout  auprès  on  voit 
une  nébuleuse  qui  est  la  Crèche. 

Le  Lion  est  l'une  des  plus  belles  con- 
stellations de  tout  le  ciel;  il  contient 
outre  la  brillante  étoile  Régulas ,  plu- 
sieurs secondaires  et  tertiaires  qui  le 
dessinent  d'une  façon  très  nette.  Sa  forme 
n'est  pas  sans  rapport  avec  celle  d'un  lion 
couché. 

La  Vierge  comprend  dans  une  grande 


PAR  M.  DESD0U1TS. 
étendue  plusieurs  tertiaires,  et  se  fait 
remarquer  par  la  belle  étoile  de  pre- 
mière grandeur  qu'on  nomme  l'Épi.  Cette 
étoile  forme  avec  Arcturus  et  la  queue 
du  Lion  un  triangle  parfaitement  équila- 
téral. 

On  remarque  dans  la  Balance  deux 
étoiles  qui  en  sont  les  bassins. 

Le  Scorpion  est  une  constellation  assez 
étendue,  présentant  un  certain  nombre 
d'étoiles  remarquables ,  dont  une  belle 
primaire,  nommée  Antarès.  Ce  n'est  que 
dans  l'hémisphère  austral  de  la  carte 
qu'on  peut  bien  reconnaître  sa  forme. 

Le  Sagittaire  se  fait  remarquer  par 
quelques  étoiles  de  troisième  grandeur; 
il  a  quelque  rapport  de  forme  avec  les 
deux  Ourses. 

Le  Capricorne  n'a  de  remarquable  que 
son  étoile  oc,  où  l'œil  distingue  aisément 
deux  étoiles  en  contact. 

Le  Verseau  et  les  Poissons  n'ont  rien 
de  remarquable,  quoique  ceux-ci  soient 
dessinés  fort  nettement  par  une  série  de 
petites  étoiles.  Dans  les  cartes  figurées, 
cette  série  forme  un  ruban  qui  réunit 
deux  poissons  par  la  queue. 

Parmi  les  constellations  non  zodia- 
cales qui  appartiennent  aux  deux  hé- 
misphères, nous  distinguerons  les  sui- 
vantes : 

Le  Serpent  et  Ophiuchus  entre  Hercule 
et  le  Scorpion.  Le  Serpent  forme  une 
sorte  d'Y,  dont  la  queue  présente  diffé- 
rens  replis;  mais  plusieurs  des  étoiles 
qui  la  composent  en  apparence  appar- 
tiennent à  Ophiuchus,  qu'on  nomme 
aussi  le  Serpentaire,  et  qu'on  représente 
comme  entrelacé  avec  le  reptile.  Auprès 
de  la  tête  d'Opbiuclius  on  voit  la  petite 
constellation  du  Taureau  royal. 

L'Hydre,  dont  on  aperçoit  la  tête  au- 
dessous  du  Cancer,  est  une  très  longue 
constellation  assez  semblable  au  Ser- 
pent ;  on  y  distingue  une  belle  étoile  qui 
en  est  le  cœur.  Dans  les  replis  de  l'Hy- 
dre, on  voit  la  Coupe  et  le  Corbeau. 

A  la  droite  d'Ophiuchus,  on  voit  Y  Aigle, 
dont  est  détaché  Antinous  au-dessous  de 
Péquateur.  L'Aigle  est  remarquable  p.ir 
une  primaire,  Altàir,  placée  entre  deux 
tertiaires  à  peu  près  équidistanles. 

La  Baleine  est  une  constellation  pour- 
vue de  plusieurs  étoiles  de  seconde  gran- 
deur ;  la  plus  remarquable  est  l'étoile  o . 


121 


ou  Mira,  qui,  en  moins  d'un  an,  passe 
de  la  seconde  grandeur  à  la  dixième. 

A  gauche  de  la  Baleine,  se  présente  la 
plus  magnifique  des  constellations  des 
deux  hémisphères.  Deux  étoiles  de  la 
première  grandeur,  cinq  de  la  seconde, 
et  la  remarquable  disposition  qu'elles 
affectent  donnent  à  Orion  un  caractère 
de  splendeur  qu'aucune  autre  ne  peut 
lui  disputer.  L'étoile  Adaher  est  d'une 
couleur  rougeâtre.  Les  trois  étoiles  en 
ligne  droite  qui  occupent  le  milieu  du  pa- 
rallélogramme forment  le  baudrier  d'O- 
rion  ;  quelques  étoiles  au-dessous  en  sont 
Vépée.  Le  baudrier  est  connu  du  peuple 
sous  divers  noms,  tels  que  le  râteau  ou. 
les  trois  Rois  Mages. 

Parmi  les  constellations  entièrement 
situées  dans  l'hémisphère  austral,  nous 
remarquerons  les  suivantes  : 

Le  grand  Chien  ,  où  brille  Sirius ,  la 
plus  éclatante  de  toutes  les  étoiles,  et  à 
laquelle  font  cortège  cinq  autres  étoiles 
de  seconde  grandeur  indépendamment 
de  plusieurs  tertiaires.  Outre  son  éclat 
propre,  l'alignement  du  baudrier  d'Orion 
la  fait  distinguer  à  coup  sur. 

Le  Poisson  austral,  petite  constella- 
tion qui  offre  la  brillante  étoile  primaire 
Fomalhaout.  Elle  s'élève  très  peu  au- 
dessus  de  l'horizon  de  Paris. 

Le  'Fleuve  ou  YEridan,  très  longue 
constellation  étroite  et  sinueuse,  qui 
commence  à  Rigel ,  et  se  termine  par  la 
belle  étoile  primaire  Achamar,  beaucoup 
au-dessous  de  l'horizon  de  Paris.  Cette 
étoile  ne  commence  à  être  visible  que 
pour  les  observateurs  placés  à  moins  de 
32°  de  latitude;  elle  est.  par  conséquent, 
invisible  dans  toute  l'Europe. 

Le  Navire ,  grande  et  belle  constella- 
tion, comprenant  une  étoile  de  première 
grandeur  ,  cinq  de  la  seconde  et  plu- 
sieurs tertiaires.  La  plus  grande  partie 
en  est  invisible  à  la  latitude  de  Paris.  Sa 
brillante  étoile,  Canopus ,  qu'on  consi- 
dère comme  la  plus  belle  de  toutes  après 
Sirius,  n'est  guère  visible  en  Europe  que 
par  les  parties  les  plus  méridionales  de 
l'Espagne,  de  la  Sicile  et  de  la  Grèce. 

Le  Centaure,  très  belle  constellation 
qui  offre  deux  primaires  et  deux  secon- 
daires. La  plus  belle  partie  n'est  point 
visible  en  Europe. 

La  Croix  du  iS«rf,  constellation  de  peu 


122 

d'étendue,  mais  singulièrement  remar- 
quable par  sa  forme  et  son  éclat.  Elle  se 
compose  d'une  primaire  a,  qui  en  est  le 
pied,  et  de  deux  ou  trois  autres  étoiles 
de  seconde  grandeur;  elle  n'est  totale- 
ment visible  qu'à  moins  de  28°  de  lati- 
tude, plus  de  7°  au  sud  de  l'Europe  (1). 
Nous  ne  ferons  que  nommer  le  Lièvre, 
le  Loup,  le  Phénix,  le  Paon,  la  Grue,  la 
Colombe,  Y  Autel,  V  Indien,  le  Toucan, 
la    Dorade,    la    Réticule,    la    Mouche, 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


(l)  Nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  citer  à  ce 
sujet  une  page  curieuse  des  Mémoires  du  capitaine 
Basil  Hall. 

«  De  toutes  les  constellations  antarctiques, la  célè- 
bre Croix  du  Sud  est  certainement  la  plus  remarqua- 
ble, et  doit  en  tout  temps  fixer  l'attention  duvoy  ageur 
assez  heureux  pour  la  voir.  Elle  frapperait,  je  pense, 
l'imagination  même  de  quelqu'un  qui  n'aurait  jamais 
ouï  parler  de  la  religion  chrétienne.  Toutefois,  c'est 
là  ce  dont  il  est  difficile  de  juger,  quand  on  réfléchit 
que  par  une  continuelle  association  d'idées,  presque 
touies  les  pensées  .paroles  et  actes  de  notre  vie  se 
trouvent  étroitement  liés  avec  ce  symbole  consacré. 
Des  trois  grandes  étoiles  qui  forment  la  croix,  l'une 
est  à  la  tête ,  l'autre  à  la  branche  gauche ,  et  la  troi- 
sième aux  pieds  ;  celle-ci  est  l'étoile  principale  appe- 
lée ['alpha.  Mais  elles  sont  disposées  de  manière  à 
figurer  un  crucifix,  même  sans  le  secours  d'une 
étoile  plus  petite  qui  complète  le  rayon  horizontal. 
Lorsque  cette  constellation  est  au  méridien,  elle  est 
presque  droite ,  et  quand  elle  disparaît ,  nous  la 
voyons  s'incliner  vers  l'Occident.  Je  ne  sais  trop 
si  sur  le  tout  cette  position  n'est  pas  plus  frappante 
que  lorsqu'on  la  voit  le  malin  se  redresser  par  de- 
grès  au  levant.  Au  reste ,  dans  toutes  ses  positions , 
la  Croix  du  Sud  est  admirable ,  et  l'imagination  ai- 
dant un  peu ,  elle  est  bien  faite  pour  réveiller  au 
fond  du  cœur  des  méditations  solennelles.  J'ignore 
comment  les  autres  sont  affectés  de  cette  vue  :  quant 
à  moi,  qui  ai  souvent  passé  des  nuits  entières  à  con- 
templer la  Croix  du  Sud ,  je  ne  me  rappelle  pas 
avoir  été  intéressé  à  ce  spectacle  deux  fois  de  la 
même  manière ,  et  mes  impressions  du  lendemain 
étaient  toujours  plus  vives  que  celles  de  la  veille. 

«  Celte  constellation  étant  à  50°  environ  du  pôle 
Sud,  peut  être  observée  dans  sa  révolution  parfaite; 
aussi  lorsque  j'étais  au  large  du  cap  de  Bonne-Es- 
pérance ,  je  l'ai  vue  dans  toutes  ses  phases ,  depuis 
sa  position  droite,  entre  60  et  70°  au-dessus  de 
l'horizon,  jusqu'à  son  inversion  complète,  lorsque 
son  sommet  touche  presque  les  flots.  Cette  dernière 
position  me  rappelait  toujours  la  mort  de  saint 
Pierre  qui,  dit-on,  regarda  comme  un  grand  hon- 
neur d'être  crucifié  la  tête  en  bas.  Enfin  ,  je  défie  le 
plus  stupide  des  mortels  de  suivre  les  changemens 
d'aspects  qu'offre  celte  constellation  magnifique, 
sans  être  frappé  d'admiration  pour  sa  beauté.  » 
Mém.,t.  III ,  chap.  xm. 


VHydremâle,  le  Triangle  austral,  dont 
un  coup  d'oeil  fait  distinguer  la  forme  et 
l'étendue,  et  qui  ne  présentent  pas  d'é- 
toiles remarquables.  Nous  n'avons  pas 
représenté  quelques  autres  constellations 
mentionnées  dans  la  liste  donnée  plus 
haut ,  parce  qu'elles  n'offrent  pas  d'étoi- 
les, même  du  quatrième  ordre.  Nous  si- 
gnalerons seulement  Y  Octant,  qui  en- 
toure le  pôle  antarctique.  L'étoile  sigma 
de  cette  constellation  est  la  polaire  au- 
strale; elle  n'est  distante  du  pôle  que 
d'un  demi  degré. 

304.  La  vue  d'une  carte  ou  d'un  globe 
céleste ,  qu'on  peut  comparer  à  chaque 
instant  aux  réalités  qu'ils  figurent,  est  le 
meilleur  des  enseignemens  monographi- 
ques. A  défaut  de  ce  moyen,  les  livres  es- 
saient de  faire  connaître  les  constella- 
tions et  les  étoiles  principales  par  diffé- 
rentes méthodes,  dont  la  principale  est 
celle  des  alignemens.  Nous  allons  en  don- 
ner un  échantillon. 

D'abord  une  ligne  ,  menée  par  p  et  a  de 
la  Grande  Ourse,  va  rencontrer  la  po- 
laire à  une  distance  égale  à  celle  de  l'ex- 
trémité de  la  queue. 

La  direction  de  celle-ci ,  prolongée  et 
légèrement  courbée,  va  rencontrer  Arc- 
turus  à  une  distance  à  peu  près  égale  à  la 
longueur  de  la  constellation. 

Sirius  se  trouve  à  peu  près  sur  le  pro- 
longement de  la  ligne  formée  par  le  bau- 
drier d'Orion. 

Arcturus ,  l'Épi  et  P  du  Lion  forment  un 
triangle  équilatéral  parfait;  Altaïr,  An- 
tarès  et  Fomalhaout  font  un  triangle 
isocèle  aplati ,  dont  Altaïr  est  le  som- 
met. 

Régulus,  l'Épi  et  Antarès  sont  à  peu 
près  en  ligne  droite  et  à  peu  près  équi- 
distans. 

La  droite,  menée  par  r,  de  la  Grande 
Ourse  et  le  Cœur  de  Charles,  passe  par 
la  Chevelure  de  Bérénice,  à  une  distance 
à  peu  près  égale  à  celle  de  ces  deux 
étoiles. 

Une  des  diagonales  du  carré  de  Pégase 
passe  par  le  milieu  de  la  constellation  de 
la  Baleine ,  près  de  l'étoile  Mira. 

L'un  des  côtés  de  ce  carré  rencontre 
dans  son  prolongement  l'étoile  Fomal- 
haout. 

On  conçoit  une  foule  de  rapproche- 
mens  et  de  prescriptions  analogues  à 


PAU  M.  DKSDOUTTS. 


123 


ceux-là  ,  mais,  encore  une  fois,  la  vue 
d'un  globe  ou  d'un  planisphère  céleste 
est  de  tous  points  préférable.  Il  y  a  néan- 
moins une  observation  très  importante  à 
faire  pour  éviter  dans  leur  usage  des  em- 
barras et  des  méprises. 

305.  Il  y  a  quatre  planètes  qu'on  peut 
confondre  avec  des  étoiles  même  de  pre- 
mière grandeur,  savoir  :  Vénus,  Mars, 
Jupiter  et  Saturne.  Si,  en  comparant 
leur  position  dans  le  ciel  au  lieu  corres- 
pondant du  planisphère,  on  ne  remar- 
que en  ce  point  aucune  étoile  considé- 
rable, ce  caractère  fera  reconnaître  une 
planète,  et  il  ne  s'agira  plus  que  de  sa- 
voir laquelle  des  quatre  on  a  sous  les 
yeux.  Pour  cela,  il  faudra  recourir  à  la 
Connaissance  des  temps,  ou  simplement 
à  V Annuaire,  qui  donnent  les  heures  du 
lever  et  du  coucher  des  diverses  planètes, 
ainsi  que  celle  de  leur  passage  au  méri- 
dien. La  position  actuelle  de  la  planète 
par  rapport  à  ce  cercle  suffira  le  plus 
souvent  pour  lever  toute  incertitude. 

Vénus,  outre  son  éclat  remarquable,  se 
distingue  à  ce  caractère  qu'elle  s'éloigne 
peu  du  soleil  (à  47°  au  plus).  Une  planète 
notablement  éloignée  du  soleil  au-delà 
de  cette  limite  ne  pourra  être  que  Sa- 
turne, Jupiter  ou  Mars. 

Mais  Saturne  ne  paraît  jamais  que 
comme  une  étoile  de  seconde  grandeur. 
Seuls,  Jupiter  et  Mars  pourraient  donc 
être  confondus.  Or,  Mars  présente  un 
moyen  de  reconnaissance  dans  la  rapi- 
dité comparative  de  son  mouvement;  en 
quelques  jours ,  il  se  déplace  beaucoup  à 
l'égard  des  étoiles  voisines.  Le  déplace- 
ment de  Jupiter  est  extrêmement  peu 
sensible. 

Au  moment  actuel ,  et  pendant  quel- 
ques mois  encore,  ces  trois  planètes  sont 
et  seront  visibles  à  la  fois  pendant  toute 
la  nuit.  Mars  est  dans  le  voisinage  de 
V Epi  de  la  Vierge  ;  cette  étoile  primaire 
est  beaucoup  moins  éclatante  que  la  pla- 
nète ;  mais  l'étoile  scintille,  ce  que  la 
planète  ne  fait  pas. 

300.  Voici  quelles  seront  les  positions 
des  trois  planètes  au  15  septembre  pro- 
chain, où  l'on  pourra  les  considérera 
neuf  heures  du  soir  : 

Mars  aura  243°  \  d'ascension  droite  et 
23"  de  déclinaison  australe.  Il  sera  par 
conséquent  à  3°  environ  d'Anlarès. 


Jupiter  aura  251°  d'ascension  droite  et 
22°  de  déclinaison.  Il  sera  par  conséquent 
aussi  très  voisin  d'Antarès.  Ces  deux  pla- 
nètes approcheront  donc  de  leur  con- 
jonction, laquelle  aura  lieu,  en  effet,  le 
27  septembre,  à  huit  heures  du  soir.  Ce 
sera  un  phénomène  remarquable  que  la 
réunion  de  ces  deux  belles  planètes  au- 
près d'une  brillante  étoile  :  il  en  résul- 
tera un  éclatant  triangle,  dont  le  plus 
grand  côté  aura  3°  à  4°  au  plus. 

A  la  même  époque,  Saturne  sera  assez 
voisin  du  même  lieu;  il  aura  200°  |  d'as- 
cension et  22°  '-  de  déclinaison.  On  recon- 
naît sur  la  carte  qu'il  sera  juste  entre  le 
Scorpion  et  le  Sagiitaire.  La  conjonction 
de  Mars  avec  Saturne  aura  lieu  le  17  oc- 
tobre; les  deux  planètes  seront  alors 
distantes  de  2°  {. 

Le  système  des  coordonnées  parallèles 
que  présente  la  bande  équatoriale  de 
notre  carte  rend  très  facile  à  fixer  la  po- 
sition d'une  planète  pour  chaque  jour, 
d'après  les  élémens  que  fournit  la  Con- 
naissance des  temps.  On  peut  donc  mar- 
quer la  série  de  points  qui  représente 
l'orbite  de  la  planète,  et  reconnaître 
ainsi  sa  forme,  sa  direction  et  les  divers 
accidens  de  courbure  qui  correspondent 
aux  stations  et  aux  rétrogradations. 

Usage  du  planisphère  pour  résoudre  diverses  ques- 
tions relativement  au  lever  et  au  coucher  des 
étoiles ,  et  en  général  pour  connaître  l'état  du 
ciel  à  un  instant  donné. 

307.  Occupons-nous  maintenant  des 
divers  problèmes  concernant  la  position 
et  le  mouvement  des  étoiles,  qui  peuvent 
être  résolus  au  moyen  du  planisphère. 

Nous  nous  demanderons  d'abord  quelle 
doit  être  la  position  d'un  observateur 
pour  qu'il  puisse  voir  une  étoile  donnée 
sur  la  carte.  Si  l'on  veut  que  cette  étoile 
ne  fasse  que  raser  l'horizon,  il  est  clair 
que  la  verticale  de  l'observateur  doit  être 
à  9J°  de  la  position  de  l'étoile;  ou, 
comme  on  le  reconnaîtra  aisément,  sa 
latitude  doit  être  complémentaire  de  la 
déclinaison.  Ce  dernier  élément  étant 
fourni  par  l'échelle  de  notre  planisphère, 
la  latitude  demandée  en  résultera  immé- 
diatement. Si  l'on  veut  que  l'étoile,  au 
lieu  de  raser  l'horizon,  s'élève  au-dessus 
de  10°,  par  exemple,  il  est  évident  qu'il 


124 

faudra  rapprocher  d'autant  la  position 
de  l'observateur,  ou  diminuer  sa  lati- 
tude. Ainsi  l'on  trouve  que  a  de  la  Croix 
du  Sud  a  62°  de  déclinaison  australe; 
d'où  résulte  une  latitude  boréale  de  28° 
pour  l'observateur  dont  cette  étoile  rase- 
rait l'horizon.  Si  l'on  veut  que  l'étoile 
s'élève  de  8°,  15°,  il  faudra  retrancher  au- 
tant à  la  latitude,  et  la  réduire  à  20°,  13°. 
On  néglige  ici  l'effet  de  la  réfraction,  qui 
élève  en  général  d'un  demi-degré  les 
étoiles  très  voisines  de  l'horizon.  On 
trouve  ainsi  qu'à  Calcutta,  dont  la  lati- 
tude est  de  22°  i  IV.,  cette  étoile  s'élève  de 
5°  :,  ou  6°  en  comprenant  l'effet  de  la  ré- 
fraction. 

Il  est  bien  évident  que  le  problème  ne 
peut  se  proposer  que  pour  les  observa- 
teurs situés  de  l'autre  côté  de  l'équateur, 
par  rapport  à  l'étoile  dont  il  s'agit;  au- 
trement, une  étoile  est  visible  pour  tous 
ceux  qui  sont  du  même  côté  qu'elle,  et 
sur  l'équateur  môme  un  observateur 
aperçoit  toutes  les  étoiles,  les  deux  pôles 
étant  dans  son  horizon. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  faire  remarquer 
que  la  solution  graphique  de  ce  pro- 
blème, même  exécutée  sur  un  plani- 
sphère d'une  plus  grande  échelle  que  la 
nôtre  ,  ne  saurait  être  aussi  précise  qu'on 
peut  le  désirer  dans  certains  cas.  Alors  il 
faut  recourir  aux  tables  astronomiques 
et  géographiques.  Ainsi  la  déclinaison 
rigoureuse  de  a  de  la  Croix  du  Sud  étant 
de  62°  15'  25"  A  au  1"  janvier  1842,  celte 
étoile  rasera  l'horizon  du  lieu  dont  la 
latitude  serait  27°  44'  32"  B  ;  ou,  en  por- 
tant à  33'  l'effet  de  la  réfraction ,  pour 
une  latitude  de  28°  17'  32".  Quelques  se- 
condes de  plus  rendraient  l'étoile  invi- 
sible. Or,  comme  par  l'effet  de  la  préces- 
sion ,  la  déclinaison  de  cette  étoile  varie 
annuellement  de  20"  en  plus,  on  voit  que 
dans  un  intervalle  de  temps  peu  considé- 
rable elle  peut  cesser  d'être  visible  pour 
beaucoup  de  lieux  où  elle  se  montrait  à 
peine. 

Le  problème  de  tracer  sur  le  plani- 
sphère le  cercle  de  perpétuelle  appari- 
tion et  celui  de  perpétuelle  occultation 
pour  un  lieu  donné  revient  à  faire  passer 
la  circonférence  par  le  point  de  l'échelle 
de  déclinaison  qui  correspond  au  com- 
plément de  la  latitude  de  ce  lieu.  En 
effet,  ces  cercles  rasant  l'horizon,  leur 


COURS  D'ASTRONOMIE , 

distance  à  l'équateur  est  égale  à  la  hau- 
teur de  ce  cercle.  Or,  on  sait  que  cette 
hauteur  est  le  complément  de  la  latitude. 
Pour  un  observateur  situé  sous  la  ligne, 
le  complément  est90°,  les  deux  cercles  se 
réduiraient  aux  deux  points  polaires; 
ou,  en  d'autres  termes,  n'existeraient 
pas;  ce  qui  est  manifeste  pour  la  position 
équatoriale. 

La  détermination  du  cercle  zénithal 
pour  un  lieu  donné  s'exécute  aisément 
et  d'une  manière  analogue.  La  circonfé- 
rence passe  par  un  point  de  l'échelle  de 
déclinaison  égal  à  la  latitude. 

308.  Proposons-nous  de  savoir  quelles 
étoiles  seront  dans  le  méridien,  un  jour 
et  à  une  heure  donnés,  par  exemple  le  15 
septembre  1841,  à  neuf  heures  du  soir. 

Nous  chercherons  dans  la  Connais- 
sance des  temps  quelle  sera  ce  jour-là 
l'ascension  droite  du  soleil,  et  nous 
trouverons  11  h.  32'  12",  ce  qui  corres- 
pond à  173°  3'  d'ascension  droite.  La 
Carte  nous  montre  que  le  soleil  se  trou- 
vera ce  jour  à  midi  près  de  (5  de  la 
Vierge.  Les  étoiles  qui  doivent  passer  au 
méridien  9  heures  plus  tard  ont  donc  une 
ascension  droite  plus  grande  de  9  fois 
15°,  ou  135°,  ce  qui  revient  à  308°  3'  pour 
leur  ascension ,  valeur  qu'il  faudrait  di- 
minuer de  9  fois  10",  dont  l'ascension 
droite  du  soleil  augmente  pendant  cet 
intervalle.  Mais  nous  devons  négliger  les 
minutes  sur  notre  planisphère.  Or,  nous 
trouvons  que  le  308°  d'ascension  droite 
traverse  le  Capricorne,  le  Dauphin,  le 
Cygne ,  et  passe  même  assez  exactement 
par  l'étoile  primaire  de  la  queue  du 
Cygne.  Or,  on  reconnaît  ainsi  non  seu- 
lement le  petit  nombre  d'étoiles  qui  sont 
dans  le  méridien  ,  mais  toutes  les  étoiles 
et  les  constellations  voisines  avec  leurs 
positions  relatives.  Ainsi ,  en  regardant 
vers  le  sud,  on  trouvera  sur  la  droite  le 
Cygne ,  la  Lyre ,  Antinous ,  l'Aigle ,  Her- 
cule, Ophiuchus,  le  Serpent,  la  Cou- 
ronne et  le  Bouvier,  le  Capricorne  et  le 
Sagittaire;  sur  la  gauche,  on  aura  Pé- 
gase, Andromède,  les  Poissons,  le  Bélier, 
Persée,  le  Cocher,  sans  compter  les  cir- 
cumpolaires toujours  visibles ,  telles  que 
les  deux  Ourses,  le  Dragon ,  Persée ,  Cas- 
siopée.  Toutefois,  il  y  a  sur  les  limites 
qui  circonscrivent  la  vue  des  deux  côtés 


FA  II  M.  DESDOUIÏS. 


125 


une  incertitude  qui  va  donner  lieu  tout- 
à-1'heurc  à  un  problème  important. 

Veut-on  connaître,  au  contraire,  quel 
jour  de  l'année  et  à  une  heure  voulue 
certaines  étoiles  désignées  seront  dans  le 
méridien;  ou,  ce  qui  revient  à  cela, 
quelles  seront  les  constellations  visibles 
et  tout  l'état  du  ciel  ?  Il  n'y  a  qu'à  procé- 
der inversement  de  ce  que  nous  venons 
de  faire.  Qu'on  veuille,  par  exemple, 
que  l'étoile  Adahcr  soit  au  méridien  à 
dix  heures  du  soir,  on  verra  alors  non 
seulement  la  belle  constellation  d'Orion, 
mais  on  aura  sur  la  droite  le  Taureau  et 
les  Pléiades,  le  Bélier,  les  Poissons,  Per- 
sée,  Andromède,  Pégase;  sur  la  gauche, 
on  aura  les  Gémeaux,  le  Petit  Chien  ,  le 
Grand  Chien;  le  Cocher  se  verra  au-des- 
sus d'Orion  lui-même,  et  l'on  apercevra 
une  partie  de  la  Baleine.  II  s'agit  de  dé- 
terminer quel  jour  ces  apparences  au- 
ront lieu. 

L'ascension  droite  d'Adaher  se  trouve 
sur  notre  carte  égale  à  86°  ~.  Si  cette 
étoile  se  trouve  au  méridien  10  heures 
après  le  soleil,  elle  aura  10  fois  15  ou 
150°  d'ascension  droite  de  plus  que  cet 
astre  au  jour  demandé  :  le  soleil  aura 
donc  86°^—  150°,  ou  plutôt  3W)°-f-86°i 
—  150°,  ce  qui  revient  à  296  \.  Or,  en  con- 
sultant la  Connaissance  des  temps,  on 
trouve  que  le  soleil  aura  cette  position 
le  15  janvier  1842.  C'est  donc  ce  jour-là 
qu'aura  lieu  l'état  du  ciel  proposé;  et 
l'on  doit  ajouter  que  les  jours  voisins  sa- 
tisferont à  peu  près  également  au  pro- 
blème. Déplus,  il  faut  remarquer  que  la 
même  chose  a  lieu  tous  les  ans  à  la  même 
époque ,  à  un  jour  près  tout  au  plus. 

Si  l'on  ne  tenait  même  qu'à  un  à-peu- 
près  de  quelques  jours,  ce  qui  est  parfai- 
tement suffisant  dans  un  problème  de  ce 
genre,  on  n'aurait  pas  besoin  de  recourir 
à  la  Connaissance  des  temps  ;  il  suffirait 
de  prendre  pour  l'ascension  droite  du 
soleil  un  nombre  de  degrés  égal  à  celui 
du  nombre  de  jours  écoulés  depuis  le  20 
mars,  et  réciproquement.  De  cette  sorte, 
on  pourrait  résoudre  les  deux  problèmes 
précédens  au  moyen  du  seul  plani- 
sphère. 

309.  Mais  leur  solution  complète  exige 
celle  d'un  troisième  problème  que  nous 
avons  réservé  ci-dessus,  et  qui  consiste 
dans  la  détermination  des  limites  du  ciel 


visible  dans  un  lieu  et  à  une  heure  don- 
nés; ou  autrement,  il  s'agit  de  reconnaî- 
tre par  quels  points  du  planisphère  passe 
l'horizon  de  ce  lieu,  ce  qui  sépare  la  par- 
tie du  ciel  actuellement  visible  de  celle 
qui  ne  l'est  pas,  et  permet  de  mesurer 
l'intervalle  qui  sépare  le  moment  actuel 
de  celui  du  lever  et  du  coucher  de  cha- 
que étoile. 

Le  lecteur  a  déjà  remarqué ,  tant  sur  la 
bande  équatoriale  que  dans  les  deux  cer- 
cles du  planisphère,  des  courbes  ponc- 
tuées, qui  sont  la  trace  de  l'horizon  de 
Paris  sur  la  voûte  céleste.  Mous  dirons 
tout-à-1'heure  comment  on  les  construit. 
Ces  courbes  sont  symétriques  par  rap- 
port à  l'un  des  cercles  d'ascension  droite, 
et  interceptent  sur  l'équateur  des  inter- 
valles de  180°.  Dans  l'hémisphère  boréal, 
c'est  le  segment  qui  comprend  le  cercle 
de  perpétuelle  apparition  qui  est  la 
partie  visible  du  ciel;  le  croissant  supé- 
rieur est  au-dessous  de  l'horizon.  Dans 
l'hémisphère  austral ,  au  contraire,  c'est 
le  croissant  qui  est  visible,  et  le  grand 
segment  qui  ne  l'est  pas.  On  reconnaît 
aisément  que  les  deux  parties  visibles 
sont  supplémentaires  l'une  de  l'autre , 
ou  autrement  composent  un  hémisphère 
entier.  Dans  la  bande  équatoriale,  c'est 
toute  la  partie  située  au-dessus  de  la 
ligne  ponctuée  qui  est  visible;  la  portion 
de  la  figure  située  au-dessous  de  cette 
ligne  reste  actuellement  cachée. 

Cette  position  de  l'horizon  ne  nous 
apprend  rien  par  elle-même.  Elle  nous 
fait  bien  voir  quels  espaces  du  ciel  sont 
compris  entre  l'équateur  et  l'horizon  du 
lieu,  espaces  qui  sont,  l'un  visible,  l'autre 
invisible;  mais  le  mouvement  des  étoiles 
les  emporte  à  travers  ces  espaces,  et  la 
question  revient  à  savoir  quelles  sont 
celles  qui  y  sont  comprises  à  un  instant 
donné.  Pour  cela  ,  on  cherche,  d'après 
l'un  des  précédens  problèmes,  quelles 
étoiles  sont  dans  le  méridien.  Supposons 
que  ce  soient  celles  du  311e  degré  d'as- 
cension droite  :  on  trouvera  la  ligne 
droite  qui  représente  cette  ascension  ,  et 
l'on  construira  symétriquement  à  droite 
et  à  gauche  la  ligne  de  l'horizon  comme 
nos  figures  la  représentent. 

Le  cas  que  je  cite  ici  correspond  au  15 
septembre  prochain,  à  9  h.  12'  du  soir, 
moment  où  mes  lecteurs  pourront  (açi- 


126 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


lement  observer  l'état  du  ciel.  Ils  verront 
dans  le  méridien  le  Capricorne,  le  Dau- 
phin, le  Cygne  et  toutes  les  constella- 
tions signalées  au  n°  308,  où  nous  avons 
donné  l'état  du  ciel  à  9  heures  juste.  Biais 
cette  fois,  les  figures  nous  apprennent 
qu'à  l'instant  en  question  on  ne  verra  pas 
la  constellation  des  Gémeaux,  qu'Aldé- 
baran  ne  sera  pas  encore  levé,  mais 
qu'on  verra  déjà  les  Pléiades.  On  verra 
également  presque  toute  la  Baleine  et  le 
Poisson  austral  ;  mais  le  Scorpion  et  la 
Balance  auront  disparu;  le  Sagittaire  ne 
tardera  pas  à  en  faire  autant.  Le  Ver- 
seau, les  Poissons,  le  Capricorne,  le 
Serpent  et  Ophiuchus  seront  entière- 
ment visibles. 

Veut-on  maintenant  savoir  à  quelle 
heure  se  lèvera  ou  se  couchera  une  étoile 
donnée?  Prenons  pour  exemple  Adaher, 
qui  est  à  l'orient  et  qui  est  encore  sous 
l'horizon.  Son  ascension  droite  prise  sur 
la  carte  étant  supposée  87,  on  cherchera 
celle  du  point  de  la  courbe  horizon,  dont 
la  déclinaison  est  égale  à  celle  de  l'é- 
toile, et  on  la  trouvera  de  47°  environ. 
La  différence  40"  est  l'espace  que  doit  par- 
courir Adaher  pour  entrer  dans  l'horizon 
de  Paris,  à  partir  du  moment  que  l'on 
considère,  et  cet  espace  est  parcouru  en 
2  h.  40'.  Il  sera  donc  11  h.  52'  lorsque 
Adaher  se  lèvex-a  sur  cet  horizon.  On  dé- 
terminera par  une  opération  analogue 
depuis  combien  d'heures  telle  ou  telle 
étoile  est  couchée. 

310.  L'intersection  de  l'écliptique  et  de 
la  ligne  d'horizon  se  fait  en  deux  points, 
dont  celui  qui  est  à  l'orient  est  connu  en 
astrologie  sous  le  nom  d'horoscope.  On 
attachait  une  haute  importance  à  savoir 
quel  était  le  point  de  l'écliptique  qui  se 
levait  ainsi  au  moment  de  la  naissance 
d'un  homme.  On  voit,  d'après  notre 
carte,  que  l'horoscope  d'un  enfant  qui 
naîtrait  le  15  septembre,  à  9  h.  12'  du 
soir,  est  un  point  de  la  constellation  du 
Taureau;  mais  j'avoue,  à  ma  grande  con- 
fusion, ne  pas  deviner  la  destinée  future 
de  l'enfant  qui  ferait  son  entrée  dans  la 
vie  sous  de  tels  auspices. 

Le  milieu  de  l'espace  compris  entre 
les  deux  points  où  l'écliptique  coupe 
l'horizon  portait  le  nom  de  nonagcsime. 
On  reconnaît  sur  notre  carte  qu'il  tombe 
dans  le  Verseau.  Je  confesse  encore  mon 


incomparable  ignorance  au  sujet  des  in- 
fluences du  nonagésime. 

311.  On  pourrait  également  trouver  au 
moyen  de  notre  carte  les  heures  du  lever 
et  du  coucher  du  soleil  pour  un  jour 
donné. 

Prenons,  par  exemple,  pour  ne  pas 
changer  la  figure,  celui  où  le  méridien 
contient  à  midi  le  511e  degré  d'ascension 
droite,  ce  qui  correspondra  au  29  jan- 
vier, à  2'  près.  Ce  jour-là,  le  soleil  a  18° 
5'  de  déclinaison  à  cet  instant.  Le  paral- 
lèle de  déclinaison  qui  coupe  la  courbe 
horizontale  la  rencontre  en  un  point  qui 
a  environ  18°  d'ascension  droite.  De  là  au 
311e  degré,  il  y  a  un  intervalle  de  67°  que 
le  soleil  doit  parcourir  depuis  son  lever 
jusqu'à  son  passage  au  méridien;  le 
temps  correspondant  est  un  peu  moindre 
que  4  h.  ^  ;  et ,  en  effet ,  l'on  trouve  dans 
l'Annuaire  que  le  lever  aura  lieu  à  7  h. 
37',  dont  il  faut  défalquer  2'  à  3'  pour  la 
réfraction.  On  trouverait  l'heure  du  cou- 
cher d'une  manière  analogue. 

La  solution  graphique  de  ces  divers 
problèmes  deviendrait  fort  longue,  fort 
pénible  et  d'une  utilité  douteuse ,  s'il  fal- 
lait dans  chaque  cas  particulier  con- 
struire la  courbe  d'horizon.  Mais  heureu- 
sement cela  n'est  nullement  nécessaire  : 
il  suffit  de  la  construire  une  fois  pour 
toutes  et  de  tailler  sur  elle  un  patron  de 
papier,  dont  un  des  bords,  coupé  en 
ligne  droite,  comprend  180u  entre  ses 
deux  pointes.  Ce  patron  se  place  ensuite 
dans  chaque  cas  au  lieu  précis  où  il  fau- 
drait construire  la  courbe  d'horizon;  sa 
corde  est  appuyée  sur  l'équateur  ou  sur 
l'un  des  diamètres  des  cercles  hémisphé- 
riques, et  son  axe  est  appliqué  à  la  ligne 
droite  que  l'on  suppose  être  le  méridien 
au  moment  dont  il  s'agit.  Un  même  seg- 
ment découpé  sert  pour  les  deux  hémi- 
sphères. Sur  la  bande  équatoriale,  c'est 
aussi  le  même  qu'il  faut  appliquer  en 
sens  contraire  des  deux  côtés  de  l'équa- 
teur, à  droite  et  à  gauche  de  sa  première 
position.  Avec  cette  manœuvre  très 
simple,  la  solution  de  tous  les  problèmes 
ci-dessus  devient  aussi  exacte  que  facile. 

312.  Il  nous  reste  à  indiquer  comment 
on  peut  construire  la  courbe  d'horizon. 

Si  l'on  opérait  sur  un  planisphère 
fonde  sur  la  projection  stéréographique, 
on  sait  que  cette  courbe  serait  un  arc  de 


cercle  appuyé  sur  un  des  diamètres;  et 
comme  d'ailleurs  elle  doit  évidemment 
raser  le  cercle  de  perpétuelle  apparition 
ou  de  perpétuelle  occultation,  son  tracé 
est  l'affaire  d'un  coup  de  compas.  Mais 
hors  de  ce  système  de  projection,  ce 
n'est  pas  un  arc  de  cercle  ;  il  faut  donc  la 
construire  par  points.  Isous  allons  indi- 
quer comment  on  en  détermine  un,  la 
construction  étant  la  même  pour  tous. 
N'oublions  pas,  d'ailleurs,  qu'on  en  con- 
naît déjà  trois. 

Prenons  pour  intersection  de  l'horizon 
et  de  Péquateur  l'un  quelconque  des  dia- 
mètres, celui  221—41  de  l'hémisphère 
boréal,  par  exemple.  Le  cercle  horaire, 
qui  passe  à  20°  en  avant  ou  par  201,  sera 
en  partie  au-dessous  de  l'horizon,  en 
partie  au-dessus;  il  coupera  ce  cercle  en 
un  certain  point  K,  et  laissera  un  arc 
K— 201  compris  entre  l'horizon  et  l'équa- 
teur.  Les  deux  points  201—221  et  le  point 
K  détermineront  un  triangle  sphérique 
rectangle,  dans  lequel  on  connaît,  outre 
l'angle  droit,  l'arc  221  —  201  qu'on  s'est 
donné,  et  l'angle  au  point  221,  lequel  est 
celui  que  forme  l'équateur.  avec  l'hori- 
zon ,  égal  par  conséquent  à  la  co-latitude 
du  lieu.  On  pourra  donc  calculer  l'arc 
201— K  ,  et  en  prenant  une  longueur  cor- 
respondante sur  l'échelle  des  déclinai- 
sons, on  aura  la  position  du  point  K.  On 
fera  de  même  pour  tel  autre  point  de  la 
courbe  d'horizon  qu'on  voudra ,  en  pre- 
nant à  volonté  le  cercle  horaire  qu'on  y 
supposera  passer,  et  l'on  pourra  ainsi 
calculer  la  position  d'un  nombre  de 
points  suffisant,  pour  qu'on  puisse  les 
joindre  par  un  trait  continu.  La  courbe, 
ainsi  construite  dans  l'un  des  hémisphè- 
res, pourra  être  reportée  dans  l'autre, 
sans  nouveau  calcul.  Enfin,  celle  qu'on 
trace  par  le  même  procédé  dans  la  bande 
équatoriale  au-dessous  de  l'équateur  se 
reporte  à  la  suite  et  au-dessus  des  deux 
côtés,  comme  on  le  voit  sur  notre  carte. 
Ce  report  est  d'ailleurs  inutile  lorsque 
l'on  se  sert  d'un  patron. 

Si  un  planisphère  était  exécuté  avec 
beaucoup  de  soin  sur  une  échelle  assez 
grande  ,  triple  par  exemple  de  celle  que 
nous  avons  adoptée,  tous  les  problèmes 
ci-dessus  pourraient  y  trouver  leur  solu- 
tion, à  une  minute  près,  en  temps.  Or, 
une  précision  plus  grande  est  générale- 


PAR  M.  DESDOU1TS.  127 

ment  sans  intérêt.  Dans  le  cas  où  l'on  dé- 
sirerait une  solution  rigoureuse  et  pré- 
cise, il  faudrait  alors  recourir  au  cal- 
cul (1). 

L.  Desdouits, 

Professeur  de  physique  au  Col- 
lège Stanislas. 


(1)  Je  crois  devoir  en  donner  ici  un  exemple  ;  ce" 
lui  que  je  vais  décrire  est  tel ,  que  la  plupart  des 
autres  pourront  s'y  ramener. 

On  demande  à  quelle  heure  et  par  quel  point  de 
l'horizon  l'étoile  Castor  doit  se  lever  pour  Louvain, 
le  1"  octobre  1841? 

Pour  ne  pas  multiplier  les  figures,  prenons  dans 
notre  hémisphère  boréal  pour  l'horizon  de  Louvain , 
la  courbe-horizon  dressée  pour  Paris,  et  appuyée 
sur  le  diamètre  41—221.  Supposons  qu'au  moment 
du  lever  de  Castor,  cette  étoile  pénètre  l'horizon 
au  point  où  la  courbe  est  coupée  par  le  rayon  90°  ; 
la  distance  de  ce  point  au  point  41  sera  l'ampli- 
tude horizontale  de  rétoile,  et  celle  du  point  90 
à  41  en  sera  l'amplitude  équatoriale.  On  reconnaît 
aisément  un  triangle  sphérique  rectangle,  dont  l'an- 
gle, en  41,  est  la  colatitude  de  Louvain  t=  59°  6' 
54",  et  le  côté  opposé  est  la  déclinaison  de  Castor, 
laquelle  sera  à  l'époque  donnée  52°  13'  46".  Avec 
ces  élémens  et  la  formule  des  sinus  proportionnels, 
on  trouvera  d'abord  pour  l'amplitude  horizontale 
une  valeur  de  37°  43'  16"  ;  puis  la  formule  cos  a  = 
cos  b  cos  c  donnera  pour  la  valeur  de  l'arc  d'am- 
plitude S0°  SI'  10".  Tel  est  l'angle  que  doit  par- 
courir le  cercle  horaire  de  Castor  pour  arriver  dans 
la  position  perpendiculaire  au  méridien  du  lieu.  En 
ajoutant  90°,  on  a  l'arc  qu'il  décrit  depuis  son  lever 
jusqu'à  son  passage  au  méridien.  Enfin,  comme 
l'ascension  droite  de  Castor  est  111°  7'  50",  et  celle 
du  Soleil,  le  1er  octobre,  187°  27',  la  différence 
76°  19'  50"  est  ce  que  l'étoile  a  déjà  parcouru  au- 
delà  du  méridien  lorsque  le  Soleil  y  arrive  à  midi. 
Donc,  à  ce  moment,  l'étoile  a  parcouru  depuis  le 
moment  de  son  lever  30"  31  '  10"  -f-  90°  -f-  76°  19' 
50"=  217°  10'  40",  ce  qui  revient  en  temps  à 
14  h.  28'  41".  Or  il  est  alors  midi  :  remontant  donc 
en  avant  14  h.  28'  41"  plus  haut,  on  tombe  sur 
9  h.  51'  19"  du  soir,  la  veille  du  1er  octobre;  et 
comme  le  même  phénomène  a  lieu  tous  les  jours  4' 
environ  plus  tôt  que  la  veille,  c'est  à  9  h.  li8  '  au  soir 
que  Castor  devra  se  lever  pour  Louvain  le  1er  oc- 
tobre, ou  9  h.  26'  environ  ,  en  tenant  compte  du 
mouvement  horaire  du  Soleil  dans  l'intervalle,  et 
abstraction  faite  de  la  réfraction. 

C'est  ce  qu'on  peut  vérifier  par  à  peu  près  sur 
notre  bande  équatoriale.  La  courbe  d'horizon  est 
sensiblement  la  même  pour  Louvain  que  pour  Paris, 
qui  ont  à  peu  près  la  même  latitude.  L'axe  de  cette 
courbe  doit  être  reculé  de  14"  1/2  vers  la  gauche,  le 
Soleil  gagnant  cette  valeur  en  ascension  droite  de- 
puis le  13  septembre,  époque  pour  laquelle  elle  a 
été  dessinée,  jusqu'au  I«  octobre  dont  il  s'agit.  La 
courbe  qui  coupe  le  84u  degré  d'ascension  droite  à 


128 


HISTOIRE  DE  LA  VIE  ,  DES  ÉCRITS 


la  hauteur  de  Castor,  rencontrera  donc  alors  le 
98°  1/2  environ.  Castor  étante  111°,  devra  donc 
marcher  de  12°  1/2  pour  atteindre  l'horizon ,  ce  qui 
exige  environ  trois  quarts  d'heure.  Or  notre  courbe 
donne  l'état  du  ciel  pour  9  h.  12'  le  1«  octobre  à 
Paris.  Castor  paraîtra  donc  avant  10 heures,  et  l'on 
concevra  que  son  apparition  ait  lieu  à  Louvain  2S 
ou  30'  plus  tôt. 

En  doublant  la  valeur  de  l'amplitude  équatoriale 
et  ajoutant  180»,  on  a  la  partie  du  parallèle  de  Cas- 


tor qui  s'élève  au-dessus  de  l'horizon  de  Louvain. 
On  reconnaît  ainsi  que  cette  étoile  n'est  invisible  à 
cette  latitude  que  pendant  un  intervalle  de  S  h.  4'. 

En  traitant  le  Soleil  comme  une  étoile  dont  l'as- 
cension droite  et  la  déclinaison  sont  connues  pour 
un  jour  donné,  on  déterminera  pour  ce  jour  et  pour 
une  latitude  connue  les  heures  de  son  lever  et  de 
son  coucher,  ainsi  que  ses  deux  amplitudes.  L'am- 
plitude horizontale  donnera  son  azimuth. 


REVUE. 


HISTOIRE  DE  LA  VIE, 
DES  ÉCRITS  ET  DES  DOCTRINES  DE  MARTIN  LUTHER; 

PAR  J.-M.-V.  AUDIN  (1). 


PREMIER    ARTICLE. 


Nous  avons  déjà  dit  plusieurs  fois  que 
c'était  aux  écrivains  protestans  que  nous 
devions  de  connaître  avec  plus  d'impar- 
tialité l'histoire  de  plusieurs  de  nos  pon- 
tifes. Il  paraît  que,  par  réciprocité,  ce 
sera  aux  écrivains  catholiques  que  les 
protestans  devront  de  connaître  avec 
plus  de  vérité  l'histoire  de  leurs  doc- 
teurs. C'est  au  moins  ce  que  nous  pou- 
vons conclure  de  Y  Histoire  de  Luther  et 
de  celle  de  Calvin  que  vient  de  publier 
M.  Audin.  Un  de  nos  collaborateurs  s'est 
chargé  de  rendre  compte  de  V Histoire  de 
Calvin;  celle  de  Luther,  que  j'ai  à  exa- 
miner ici,  me  paraît  jeter  un  jour  nou- 
veau et  vrai  sur  ce  père  de  la  réforme 
protestante.  Après  l'avoir  lue  avec  atten- 
tion, on  s'étonne  avec  raison  qu'un 
homme  si  immoral ,  si  faux ,  si  emporté , 
ait  pu  exercer  une  aussi  grande  influence 
sur  ses  contemporains  ;  on  se  demande 
comment  tous  ces  premiers  hommes  de 
la  réforme,  auxquels  nous  sommes  loin 
de  refuser  de  grandes  qualités,  ont  pu 
se  laisser  fasciner  et  entraîner  par  un  es- 

(1)  Deux  volumes  in-8°,  avec  portraits  et  figures, 
chez  Vaton  ,  libraire  ;  prix  :  15  fr. 


prit  si  éloigné  de  l'esprit  de  Dieu.  Di- 
sons-le, c'est  qu'un  esprit  anti-chrétien  , 
esprit  de  raisonnement,  d'orgueil  et  de 
paganisme ,  faisait  le  fond  de  toute  la 
science  de  ces  docteurs,  qui  voulurent 
régénérer  l'Eglise;  on  oublia  que  l'Eglise 
est  fondée  sur  la  révélation  de  Dieu,  la- 
quelle révélation  se  conserve  divinement 
de  siècle  en  siècle  et  de  pasteur  à  pas- 
teur, et  non  de  savant  à  savant,  de  raison- 
neur à  raisonneur.  Une  fois  que  l'homme 
lui-même  voulut  soutenir  la  pierre  an- 
gulaire et  la  tailler  à  son  gré ,  tout  fut 
perdu  :  ce  ne  fut  plus  l'ouvrage  de  Dieu, 
ce  fut  l'ouvrage  de  l'homme ,  rempli  de 
contradictions  et  de  faiblesses.  Aussi 
tombe-t-il  de  toutes  parts. 

Nous  allons  analyser  assez  au  long  le 
travail  de  M.  Audin;  car  nous  croyons 
qu'il  n'en  est  aucun  qui  puisse  donner 
une  plus  juste  idée  des  passions  et  des 
erreurs  qui  ont  présidé  à  la  naissance  de 
la  réforme. 


1 


Cdap.  Ie 


—  Premières  années  de  Luther. 
1183  —  1300. 


Martin  Luther  naquit  à  Eisleben,  dans 
la  Haute-Saxe,  le  10  novembre  1483.  Sa 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


129 


mère,  Marguerite,  fit  TIans,  son  père, 
.d'abord  paysan,  puis  mineur,  étaient  de 
|  bons  catholiques  qui  élevèrent  leur  fils 
dans  la  pratique  de  la  piété.  A  quatorze 
ans,  ils  l'envoyèrent  étudier  à  Magde- 
,  bourg,  où  il  pourvoyait  à  son  entretien 
|  en  gagnant  quelque  argent  à  chanter  sous 
les  fenêtres  des  riches;  car  il  avait  une 
belle  voix  et  était,  fou  de  musique.  La 
misère  le  força  d'aller  faire  entendre  sa 
voix  à  Eisenach  ,  où  il  eut  le  bonheur  de 
rencontrer  une  veuve  riche,  aimant  les 
belles  voix,  et  qui  devint  sa  protectrice. 
Ce  fut  là  qu'il  prit  le  nom  de  Luther,  au 
lieu  de  celui  de  Ludder,  qui  signifiait 
mauvais  garnement.  Il  fut  ensuite  étu- 
dier à  Erfurth.  et  son  application  y  fut 
si  grande  qu'il  tomba  malade  et  fut  en 
danger  de  mort;  mais  la  nature  l'em- 
porta :  il  recouvra  la  sanîé,  et  bientôt 
après  il  prit  la  résolution  de  se  faire 
moine,  déterminé  par  les  circonstances 
suivantes  : 

«  L'an  1505,  Luther  avait  reçu  ses 
grades  en  philosophie,  et  il  se  mettait  à 
étudier  la  physique  et  la  morale  d'Aris- 
tole,  lorsqu'un  événement  fortuit  vint 
donner  une  autre  direction  à  ses  idées. 
Son  meilleur  ami ,  le  jeune  Alexis ,  mou- 
rut à  ses  côtés,  frappé  du  tonnerre  (1). 
Luther  ferma  alors  les  livres  d'Aristote, 
qu'il  avait  à  peine  ouverts  :  dieu,  in- 
connu pour  lui,  qu'il  ne  cessa  de  pour- 
suivre jusqu'à  la  mort,  et  dont  il  appe- 
lait la  philosophie  une  œuvre  diaboli- 
que (2).  Frappé  de  terreur,  comme  Paul 
>urla  route  de  Damas,  l'écolier  leva  les 
yeux  au  ciel ,  et  il  crut  entendre  une  voix 
qui  lui  criait  :  Au  couvent!  Alors,  après 
lavoir  invoqué  le  secours  de  sainte  Anne, 
1  fit  vœu  d'embrasser  la  vie  monasti- 
que (3).  La  nuit  venue,  il  quitta  sa 
phambre,  sans  dire  adieu  à  ses  condisci- 
ples, un  petit  paquet  sous  le  bras ,  où  il 
avait  enfermé  soigneusement  un  Plaute 
et  un  Virgile  ,  et  il  alla  frapper  à  la  porte 
du  couvent  des  Augustins.  <  Au  nom  de 
Dieu,  ouvrez,  disait  Luther.  —  Quevou- 

1  (1)  Martin  Luther's  Leben  von  Gustav  'Pfizer, 
îtudgar,  1!Î56,  p.  21. —  Cliytricus,  dans  sa  Chronol., 
p.  223  ,  place  ce  fait  en  li>04. 

(2)  Erasm.,  Epist.  90,  liv.  xxxi. 
:    (5)  Cochlœus,  in  Act.  Luth.,  p.  2.  —  Melanchton, 
Vita  Lutheri,  p.  G.  —  Uleinberg,  Hist.  de  Vilâ 
et  Moribw  Lutheri ,  p.  6, 


lez-vous?  demanda  lé  frère  portier.  — 
Me  consacrer  à  Dieu.  —  Amen,  i  répon- 
dit le  frère,  et  il  ouvrit.  Le  lendemain, 
Luther  renvoya  à  l'université  ses  insignes 
de  maître,  l'habit  et  la  bague  qu'il  avait 
reçus  en  1503. 

«Cette  fuite  précipitée  lit  du  bruit.  Les 
professeurs  dépêchèrent  à  Luther  quel- 
ques uns  des  élèves  qu'il  aimait  particu- 
lièrement; mais  il  refusa  de  les  voir,  et 
resta  caché  à  tous  les  regards  pendant  un 
mois.  Il  écrivit  à  son  père  la  résolution 
qu'il  avait  prise  de  se  consacrer  à  Dieu. 
Iians  entra  en  colère,  et  menaça  Luther 
dans  une  lettre,  où,  au  lieu  du  ihr  alle- 
mand qu'il  lui  donnait  pour  honorer  en 
lui  le  savant,  il  ne  lui  adressait  plus  la 
parole  qu'en  se  servant  du  du  de  colère 
ou  de  mépris  (1).  Mais  i'adolescenl 
croyaiten  Dieu;  la  voix  paternelle  ne  fut 
point  écoutée.  Qui  sait  ce  qu'une  âme 
comme  la  sienne  fût  devenue  après  ce 
coup  de  foudre  qui  avait  frappé  de  mort 
celui  qu'il  aimait  si  tendrement?  Peut- 
être  se  fût-elle  livrée  au  désespoir,  peut- 
être  troublée  jusqu'à  la  folie ,  si  elle  n'eût 
eu  devant  elle  un  asile  pour  se  guérir  de 
ses  terreurs  et  trouver  un  repos  perdu. 
Ainsi ,  c'est  à  de  pauvres  ermites  que  Lu- 
ther dut  sa  raison  et  sa  vie,  sans  doute.  Il 
faut  avouer  que  le  malade  oublia  trop 
vile  le  souvenir  du  médecin  (2).> 

Rien  de  plus  édifiant  que  la  vie  de  Lu- 
ther dans  le  couvent;  personne  surtout 
n'avait  plus  peur  du  diable  que  lui.  C'est 
une  chose  curieuse,  en  effet,  que  la 
grande  influence  que  l'action  du  diable  a 
exercée  sur  la  vie  et  les  actions  de  Luther. 
Les  protestans  modernes  ne  croient  plus 
au  diable  ni  à  l'enfer.  Il  est  bon  de  mettre 
ici ,  d'après  M.  Audin ,  une  analyse  de 
toute  la  part  que  Luther  faisait  au 
diable. 

«Chose  curieuse!  Luther  n'a  jamais 
songé  à  retrancher  l'esprit  de  ténèbres  de 
son  symbolisme;  il  ne  l'a  pas  soumis  une 
fois  au  doute  :  toujours  il  a  cru  à  lui 
comme  à  une  réalité  matérielle.  Il  le  re- 
garde comme  un  ange  déchu,  et  qui, 
depuis  sa  chute,  est  condamné  de  Dieu 
à  tenter  l'homme,  à  l'égarer  dans  ses 
voies,  et  à  lutter  contre  l'ange  de  lumière 

(1)  Pfiz«r,  p.  22. 

(2)  T.  I ,  p.  81,  82. 


130 


HISTOIRE  DE  LA 


Jusqu'à  ce  que  l'âme  se  soit  détachée  du 
corps.  Suivez  le  drame  de  la  réformation, 
personnifié  dans  le  docteur  Martin  :  le 
premier  rôle  y  appartient  toujours  au 
démon,  à  Luther  le  second,  qui  aime  à 
s'effacer  devant  Satan;  il  en  a  besoin 
pour  expliquer  des  choses  obscures.  A 
chaque  scène  de  la  vie  du  réformateur, 
vous  voyez  Satan  :  c'est  Satan  qui  fait 
mouvoir  et  agir  Eck ,  Emser,  Hochstraet, 
tous  ses  adversaires;  c'est  Satan  qui  in- 
spire les  évêques,  les  archevêques  et  les 
cardinaux  ;  Satan  qui  souffle  à  Léon  X  ses 
bulles,  à  l'empereur  Charles  V  sesédits, 
aux  archevêques  de  Mayence  et  de  Co- 
logne leurs  manclemens,  à  la  Sorbonne 
de  Paris  et  aux  universités  de  Leipzig  et 
d'Erfurth  leurs  sentences  théologiques; 
Satan  qui  a  éiabli  son  siège  à  Rome,  dans 
la  nouvelle  Babylone  ;  qui  régit  les  con- 
seils du  duc  Georges  de  Saxe,  qui  a 
troublé  la  tête  d'Henri  VIII;  c'est  Satan 
qui  a  saisi  tout  vifs  Mùnzer  l'anabaptiste 
et  Zwingli  le  sacramentaire,  et  qui 
pousse  les  paysans  de  la  Thuringe  à  la 
révolte;  qui  a  tordu  le  cou  à  OEcolam- 
pade,  qui  ne  pensait  pas  comme  Luther 
sur  l'eucharistie;  Satan  qui  a  inventé  le 
sacrement  de  mariage,  les  cloîtres,  le 
célibat,  le  jeûne,  i'extrême-onction,  la 
messe;  Satan  qu'on  est  toujours  sûr  de 
voir  apparaître,  ainsi  que  le  dieu  inventé 
par  les  Grecs  ,  chaque  fois  que  la  tragé- 
die ne  peut  se  dénouer  naturellement; 
Satan  qui  lui  fournira  en  songe  les  meil- 
leurs argumens  contre  la  messe  privée. 
Les  apparitions  seront  fréquentes  dans  la 
vie  de  Luther.  Quelquefois,  dit  un  de  ses 
disciples,  Manlius,  sa  tête  s'alourdissait 
après  une  de  ces  visions  diaboliques  qui 
voltigeaient  devant  ses  yeux;  il  tombait 
en  défaillance,  et  on  mandait  alors  le 
médecin,  qui  le  rappelait  de  ces  syncopes 
en  infiltrant  dans  ses  oreilles  de  l'huile 
d'amygdale  (1).  Callot  eût  pu  s'inspirer 
des  écrits  de  Luther,  et  y  trouver  une 
tentation  plus  satanique  encore  que  celle 
de  saint  Antoine.  Nos  lecteurs  verront 
combien  le  moine  a  abusé  de  cet  ange  de 
ténèbres,  que  le  docteur  Strauss  regarde 
comme  une  allégorie  changée,  au  troi- 
sième siècle,  en  symbole  vivant  (2).t 

(1)  Loci  communes,  p.  42, 

(2)  T.I,p,  87,88. 


VIE ,  DES  ÉCRITS 

Après  un  rude  noviciat,  Luther  pro- 
nonça ses  vœux  en  1500,  et  reçut  la  prê- 
trise la  même  année.  Sa  dévotion  et  son 
exaltation  religieuse  étaient  toujours  ex- 
trêmes; il  fallait  que  ses  supérieurs  en 
réglassent  l'ardeur  et  calmassent  sa  con- 
science trop  timorée.  C'est  au  milieu  de 
ces  angoisses,  qui  le  poussaient  au  déses- 
poir et  faillirent  lui  faire  perdre  la  rai- 
son ,  qu'un  moine  de  sa  confrérie  lui  dit 
qu'il  devait  croire,  et  que  ses  péchés  lui 
seraient  pardonnes.  Cette  pensée  calma 
Luther,  et  l'on  assure  que  c'est  là  qu'il 
prit  l'idée  de  la  Justification  par  la  Foi 
et  sans  les  œuvres  _,  dont  il  lit  le  fond  de 
sa  doctrine. 

Cuap.  II,  —  Lulher  docteur.  1503  —  1316. 

Frédéric  de  Saxe  ayant  fondé  l'univer- 
sité de  Wittenberg,  Luther  y  fut  envoyé 
par  son  général  Staupitz,  en  qualité  de 
professeur.  Il  y  enseigna  la  physique  et 
Véthique ,  pour  laquelle  il  avait  peu  de 
goût  :  il  préférait  de  beaucoup  la  théolo- 
gie à  la  philosophie.  Or,  la  philosophie 
que  l'on  enseignait  alors  dans  les  écoles, 
c'était  celle  d' Aristote.  C'est  une  chose 
remarquable  que  la  haine  de  Luther 
contre  Aristote  :  il  l'appelait  le  maître 
en  diable  qui  voulait  bâtir  sur  l'homme. 
Tous  ses  disciples  à  l'envi  couvrirent  de 
sarcasmes  et  de  risées  le  vieux  maître  de 
la  scholastique.  Les  écrivains  protestans 
regardent  comme  un  des  trophées  de 
gloire  de  Luther  d'avoir  chassé  Aristote 
delathéologie.Deleurcôté,  quelques  écri- 
vains catholiques  défendirent  Aristote; 
il  y  en  a  qui  le  défendent  encore,  et  ac- 
cusent ceux  qui  voudraient  voir  dispa- 
raître des  écoles  catholiques  l'influence 
de  ce  vieux  maître  païen.  Il  y  a  diffé- 
rentes remarques  à  faire  sur  cela. 

Et  d'abord  il  est  faux  que  Luther  ait 
secoué  entièrement  le  joug  d'Aristote  : 
c'est  à  lui  qu'il  emprunta  sa  puissante 
dialectique,  ses  subtiles  arguties  et  la  sou- 
veraineté de  la  raison  individuelle,  qui 
fait  le  fond  de  sa  doctrine.  Quand  inso- 
lemment il  disait  aux  légats  du  pape,  aux 
princes  assemblés,  à  tous  les  théolo- 
giens :  «  Que  l'on  me  prouve  que  j'ai  tort, 
et  je  me  soumettrai  ;  »  quand  il  disait  qu'il 
voulait  des  raisons,  et  non  des  témoi- 
gnages ;  quand  il  a  rejeté  l'autorité  du 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


131 


pape,  des  pères  et  des  docteurs;  quand 
il  a,  de  son  autorité  privée,,  mis  le  rai- 
sonnement à  la  place  de  la  tradition,  sa 
propre  aulorité  à  la  place  de  celle  de 
l'Eglise,  il  n'a  fait  qu'appliquer  exacte- 
ment les  principes  et  la  méthode  d'Aris- 
tote.  1!  est  vrai  qu'il  prêchait  partout  que 
c'était  l'autorité  de  l'Ecriture  qu'il  vou- 
lait mettre  à  la  place  de  la  tradition  et 
d'Aristote;  mais  comme  il  se  réservait 
à  lui  seul  le  droit  d'interpréter  cette 
Ecriture,  il  est  clair  comme  le  jour  que 
c'était  sa  propre  aulorité  qu'il  mettait 
au-dessus  de  tout;  en  sorte  que,  au  lieu 
de  suivre  l'Eglise  ou  Aristote,  c'est  Lu- 
ther, c'est  sa  propre  autorité  que  chaque 
protestant  a  suivie.  Que  ceux  qui  ont 
suivi  Luther  et  qui  suivent  encore  ses 
principes  me  disent  ce  qui  est  plus  hono- 
rable de  suivre  un  moine  défroqué,  em- 
porté, buveur,  menteur,  ou  le  philo- 
sophe auquel  on  ne  saurait  refuser  un 
vaste  génie? 

D'ailleurs  long-temps  encore  on  a  sou- 
tenu dans  les  écoles  prolestantes  des 
thèses  en  faveur  d'Aristote  (1).  Ce  qu'il  y 
a  de  vrai .  c'est  que  les  catholiques  seuls 
ont  secoué  et  ont  pu  secouer  véritable- 
ment le  joug  d'Aristote.  Cela  est  vrai 
non  seulement  de  notre  temps  où  il  n'en 
reste  presque  aucune  trace,  mais  du 
temps  encore  de  Luther.  Nous  donnons 
ci-après  le  commencement  de  la  célèbre 
bulle  de  Léon  X  qui  condamna  Luther; 
qu'on  la  lise ,  et  on  y  verra  la  véritable 
et  seule  méthode  de  l'Eglise.  Elle  évoque 
le  Christ,  elle  rappelle  la  Révélation, 
puis  invoque  le  témoignage  des  saints 
apôtres,  de  ses  docteurs,  de  ses  pères; 
en  un  mot,  elle  montre  sa  tradition, 
son  origine,  comment  sa  foi  a  été  con- 
servée. Voilà  la  méthode  de  l'Eglise,  mé- 
thode qui  lui  appartient  à  elle  seule  ,  la 
vraie  méthode  chrétienne  aussi  éloignée 
d'Aristote  que  de  Platon,  que  de  Luther, 
que  de  tout  ce  qui  peut  être  sujet  à  l'er- 

(l)  Nous  avons  sous  les  yeux  un  curieux  ouvrage 
imprimé  en  1GG7,  à  Iéna  ,  el  qui  a  pour  litre  :  Joan- 
nis  Zeisoldi,  de  Aristotelis  in  Mis  quee  ex  lumine 
nalurœ  innotescunt  cum  Scriplurd  sacrd  consenm  , 
ab  eàque  apparente  dissensu  traclutus . . .  sub  prasi- 
dio  Caroli  Caffae  sacra;  theologiee  docloris,xt  dis- 
putationibus  venlilationi  publica;  subjectus.  Toute 
l'autorité  d'Anatole  est  justiiiée  dans  cette  luése 
protestante, 


reur;  voilà  ce  qui  est  vrai  sur  cette 
grande  question.  Mais  poursuivons  la  vie 
de  notre  réformateur. 

Luther  fut  successivement  nommé, 
bien  malgré  lui ,  prédicateur  de  la  ville 
de  Wurtenberg,  et  se  lit  entendre  au 
cloître,  au  château  et  au  collège.  Comme 
sa  méthode  était  neuve,  son  succès  fut 
grand.  A  cette  époque,  il  fut  fait  bache- 
lier en  théologie  _,  et  put  donner  des  le- 
çons sur  l'Ancien  et  le  Nouveau  Testa- 
ment. Staupilz,  général  des  Augustins, 
jaloux  d'un  tel  élève,  voulut  l'envoyer  à 
Rome,  pour  faire  honneur  à  son  ordre; 
et  pour  cela,  il  le  créa  rapidement  licen- 
cié et  docteur  en  théologie 3  les  18  et 
19  octobre  1512. 

Mais  déjà  Luther  se  pose  comme  ré- 
formateur, et  l'orgueil  de  vouloir  tout  / 
changer,  perce  dans  ses  lettres.  Dans  les 
couvens  de  son  ordre,  qu'il  était  chargé 
de  visiter,  et  auxquels  il  ne  fait  aucun 
reproche  de  conduite ,  il  ne  voit  qu'une 
seule  chose,  la  Scholastique  ,  et  déjà, 
sous  ce  nom,  il  comprend  tout  l'ensei- 
gnement de  l'Eglise,  toute  l'Eglise  elle- 
même.  Etcependant  la  vue  de  son  audace 
le  trouble.  Il  crie  dans  les  lettres  à  ses 
amis:  i  Priez  pour  moi,  car  chaque  jour 
«  m'amène  une  misère  de  plus ,  et  cha- 
i  que  jour  je  fais  un  pas  vers  l'enfer.  » 
Et  en  effet,  il  commençait  à  élever  ses 
pensées  contre  l'Eglise  du  Christ. 

Cuap.  III.  —  Voyagea  Rome.  1316. 

C'est  dans  ces  dispositions  qu'il  entre- 
prend le  voyage  de  Rome.  Il  est  curieux 
de  suivre  dans  ses  lettres  les  diffé- 
rens  sentimens  qui  l'animent.  D'abord , 
son  cœur  surabonde  de  joie,  il  tressaille 
à  l'idée  de  voir  le  Pape,  celte  parole  vi- 
vante de  Dieu ,  cette  splendeur  du  Christ 
et  des  apôtres.  Mais  ayant  été  assez  mal 
reçu  dans  quelques  hôtelleries,  il  ne  lui 
en  faut  pas  davantage  pour  prendre  en 
dégoût  tout  ce  qu'il  voit;  les  manières 
de  vivre,  les  moines,  les  populations, 
les  hommes,  les  femmes,  il  censure  tout. 
Rome  était  alors  le  centre  des  arts,  la 
ville,  il  faut  le  dire,  un  peu  païenne. 
La  froide  tête  de  l'austère  moine  ne 
put  rien  y  comprendre;  il  fut  scanda^ 
lise  de  tout  ;  des  prêtres,  des  cardinaux, 
du  pape,  des  femmes,  des  arts;  et  il 


132 


HISTOIRE  DE  LA  VIE 


DES  ÉCRITS 


jette  l'anathème  contre  tout  :  c'est  qu'il 
n'avait  rien  vu  que  superficiellement. 
S'il  fût  allé  un  peu  plus  au  fond  ,  comme 
le  lui  dit  Léon  X,  il  aurait  vu  que  tout 
n'était  pas  si  mauvais  qu'il  le  disait. 


Chai».  IV. 


-Tezel  et  le  sermou  sur  les  indulgences. 
1517. 


Pour  mettre  notre  lecteur  au  courant 
de  cette  fameuse  question  des  indul- 
gences qui  fut  en  partie  le  prétexte  de  la 
révolte  de  Luther,  nous  allons  citer 
M.  Audin. 

i  Albert,  archevêque  de  Mayence  et 
évoque  d'Halberstadt,    devait  au    pape 
Léon  X  45,000  thalers  ,  pour  droit  de  pal- 
lium  (1).  Les  écrivains  réformés  nous  re- 
présentent ce  prélat  menant  une  vie  fas- 
tueuse, ayant  une  cour  brillante,  et  ré- 
duit, à  cause  de  ses  dépenses,  à  ne  pou- 
voir payer  ce  qu'il  devait  au  Saint-Siège. 
II  fallait   s'acquitter  :   le   pape    lui    en 
donna  le  moyen.  Léon  X  avait ,  en  1516, 
publié  des  indulgences  qu'il  permit  de 
prêcher  en  Allemagne.  Leur  produit  de- 
vait être  employé  à  l'achèvement  de  l'é- 
glise de  Saint-Pierre,  cette  merveille  de 
Bramante  et  de  Michel-Ange,  que  son 
prédécesseur,  Jules  II,  n'avait  pu  termi- 
ner. A  son  avènement  à  la  tiare,  Léon 
avait  trouvé  le  trésor  pontifical  épuisé 
par  les  guerres  de  Jules  II.  Une  nouvelle 
Rome  ,  que  la  papauté  voulait  faire  plus 
belle  que  la  Rome  païenne,  commençait 
à  sortir   de  terre.   Parmi  les   ouvrages 
d'art  destinés  à  effacer  tout  ce  que  l'an- 
tiquité   nous   avait   légué ,    l'église   de 
Saint-Pierre  étalait  aux  regards  un  dôme 
qui  semble  appartenir  au  ciel.  La  piété 
des  fidèles  allait  terminer  l'œuvre  colos- 
sale.   Jean-Angelo    Arcimbold,    doyen 
d'Arcisate,  et  depuis  archevêque  de  Mi- 
lan, avait  été  chargé  de  prêcher  en  Alle- 
magne. A  Rome,  la  chancellerie  avait 
coutume  d'aliéner  dans  chaque  état  ca- 
tholique le  droit  de  publier  et  de  distri- 
buer les  indulgences.  Albert  l'acheta  et  le 
revendit   à  Fuger  d'Augsbourg ,    un  de 
ces  riches  banquiers  du  moyen  âge,  qui 
faisaient  argent  de  tout,  et  dont  Luther  , 
dans  ses  Tisch-Reden  _,  a  flétri  la  vénalité. 

(1)  Seckendorff,  Commenlarius  df  Lulheranismo, 
€ ee.  II ,  p.  24  ;  Leipsic ,  1690, 


Albert  exerçait  donc  la  charge  de  com- 
missaire de  la  cour  de  Rome  pour  toute 
l'Allemagne.  Arcimbold  gagna  le  Dane- 
marck  et  la  Suède ,  où ,  dans  quelques  an- 
nées, il  recueillit  d'abondantes  aumônes, 
dont  le  produit  était  fidèlement  versé 
dans  le  trésor  pontifical. 

«  Albert  choisit  pour  prédicateur  Te- 
zel ,  qui  avait  eu  déjà  la  confiance  d'Ar- 
cimbold,   et  jouissait  de  la   réputation 
d'un  orateur  éloquent  :   à  entendre  les 
historiens  protestans,  c'était  une  imagi- 
tion  malheureuse,  exaltée  par  les  lectu- 
res ascétiques,  sans  savoir  ni  prudence  , 
et  toute  remplie  de  fatuité.  Fils  d'un  or- 
fèvre de    Leipzig,    il    entra,    en   1487, 
dans  l'ordre  des  Dominicains,  et  avait 
prêché  avec  succès  à  Zwikau.  Tezel  prit 
les  titres  d'inquisiteur  de  la  foi  et  de 
nonce  du  pape.  Avant  de  se  mettre  à 
l'œuvre,  le  moine  avait  fait  imprimer  à 
Mayence  une  Instruction  sur  les  devoirs 
des  prédicateurs  d'indulgences.  Il  choi- 
sit Leipzig  pour  débuter;  mais  les  prin- 
ces  saxons   refusèrent  de   le  recevoir , 
parce  que  cette  ville  avait  déjà  été  visi- 
tée par  d'autres  missionnaires.  Tezel  jeta 
les  yeux  sur  l'électorat  de  Mayence,  et 
parcourut  successivement  Halberstadt , 
Anhalt  et  Brandbourg ,  accompagné  d'un* 
moine    dominicain,    nommé    Bartholo 
mée,  et  de  deux  scribes;  car  il  vendait 
non   seulement  des  indulgences,    mais 
des  dispenses  de    mariages  aux  degrés 
prohibés  ,  de  jeûne  et  de  carême.  Il  avait 
soin  de  se  faire  annoncer ,  et  il  entrait 
dans  les  villes  au  son  des  cloches  et  de  la 
musique,  bannières  flottantes,  et  accom- 
pagné du  clergé,  des  divers  ordres,  de 
moines  et  de  religieuses,  de  magistrats 
et  d'écoliers,  et  d'une  foule  d'hommes 
et  de  femmes  qui  chantaient  des  canti- 
ques. Il  montait  un  char  magnifique  ;  la 
bulle  reposait  sur  un  coussin  de  velours. 
Le  cortège  prenait  le  chemin  de  l'église, 
traversant    les     rues     toutes    remplies 
d'une  foule  pieuse  qui  se  pressait  autour 
des  frères  quêteurs... 

i  C'était  un  métier  honteux,  dont  toute 
âme  religieuse  rougissait  pour  Tezel ,  et 
l'on  comprend lacolère  de  Luther  contre 
ce  vendeur  de  choses  saintes  que  Jésus 
aurait  chassé  du  temple.  On  l'a  peint  au 
sortir  de  l'église ,  assis  à  table  avec  Bar- 
tholomée  et  quelques  servantes  d'au- 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


133 


berge  ,  faisant  bonne  chère  et  vidant  de 
grands  pots  de  bière  que  payaient  les 
cédilles  papales.  Tezel  était  un  domini- 
cain dont  on  a  pu  se  moquer,  mais  qui 
ne  ressemble  guère  à  ces  moines  au  large 
abdomen,  à  la  face  animée,  dont  Hutten, 
,  dans  ses  Petites  Lettres ,  a  immortalisé  la 
gloutonnerie.  Il  était  maigre  et  avait  une 
tête  d'anachorète.  Quand  ,  en  1518  ,  Cari 
Miltitz  vint,  au  nom  de  Léon  X,  répri- 
mander le  moine,  qui  n'avait  prêché  que 
;  par  un  excès  de  zèle,  et  qui  ne  put  sup- 
porter la  colère  du  pape,  aucun  repro- 
che de  libertinage  ou  de  crapule  ne  lui 
fut  adressé.  Ce  qu'on  a  pu  blâmer  en  lui, 
c'est  une  exaltation  imprudente  dont  un 
prêtre  plus  habile  se  fût  préservé.  Luther 
■  n'a  pas  médit  des  mœurs  de  son  ennemi  : 
il  fallait  qu'elles  fussent  irréprocha- 
bles (1).  » 

Comme  on  le  voit,  c'étaient  des  abus 
que  les  supérieurs  firent  cesser  quand  ils 
les  connurent;  mais  Luther  en  fut  em- 
porté hors  de  toutes  bornes.  Une  autre 
cause  futile  vint  encore  déterminer  l'ex- 
plosion. Dans  le  dernier  mois  de  1517, 
Tezel  vint  prêcher  dans  une  petite  ville 
à  huit  lieues  de  Wittenberg.  Tout  le 
monde  y  courut,  et  les  églises  où  prê- 
chait Luther,  restèrent  désertes.  C'est 
alors  qu'il  se  détermina  à  prêcher  son 
fameux  discours  contre  les  Indulgences. 

C'est  là  qu'il  pose  nettement  des  con- 
clusions aussi  antichrétiennes  qu'anti- 
raisonnables. 

«  Je  dis  qu'on  ne  peut  pas  prouver  par 
c  l'Ecriture,  que  la  justice  divine  exige 
«  du  péché  d'autre  pénitence  ou  satis- 
t  faction  qu'un  amendement  du  cœur; 
t  et  que  nulle  part  elle  ne  prescrit  le  con- 
i  cours  de  l'acte  et  de  l'œuvre,  ainsi 
«  qu'il  est  écrit  dans  Ezéchiel  :  Le  Sei- 
«  gneur  ri1  imputera  pas  le  péché  à  qui  se 
c  repenti  ou  qui  fait  le  bien.  > 

Et  encore:  «  Que  les  âmes  soient  déli- 
c  vrées  du  purgatoire  par  la  vertu  de 
«  l'indulgence,  c'est  ce  que  je  ne  sais 
«  pas ,  c'est  ce  que  je  ne  crois  pas,  bien 
c  que  quelques  nouveaux  docteurs  l'en- 
<  seignent,  mais  ils  ne  peuvent  le  prou- 
c  ver;  l'Eglise  n'en  dit  rien.  En  bonne 
t  vérité,  il  vaut  mieux  prier  pour  elles.  » 

Et  encore  :  «  Ce  que  j'enseigne  est  cer- 

ttjT.  I,p.  121. 

TQMSXU.  —  N*  C5J.  Vm. 


t  tain  ;  c'est  fondé  sur  l'Ecriture  ;  tu  ne 

<  dois  pas  en  douter.  Laisse  lesscholasti- 
«  ques  dans  leur  scholastique  ;  ils  ne  sont 
«  pas  capables  ,  tous  tant  qu'ils  sont ,  de 

<  créer  rien  qui  vaille.  » 

Comme  on  le  voit;  le  voilà  mettant 
nettement  son  autorité  à  la  place  d'Aris- 
tote,  et  identifiant  sa  volonté,  sa  science 
à  l'Ecriture;  l'une  est  aussi  infaillible 
que  l'autre.  Et  c'est  cependant  ce  que 
lui  accordèrent  tant  de  chrétiens  qui 
commencèrent  à  le  regarder  comme  un 
saint ,  et  à  mettre  son  autorité  au-dessus 
de  celle  de  l'Eglise.  Ah  !  c'est  que  l'idée 
même  de  l'Eglise  s'était  obscurcie  dans 
ces  esprits  se  disant  encore  chrétiens. 

Chap.  VI.  —  Ulrich  de  Hutten. 

Mais  voici  que  la  question  se  com- 
plique de  disputes  d'école  contre  les 
Juifs,  contre  Aristote.  Les  beaux  es- 
prits des  écoles  prennent  le  parti  de 
Platon;  les  moines,  celui  d'Aristote;  et 
malheureusement  les  premiers  mettent 
les  rieurs  de  leur  côté.  La  presse  venait 
d'être  créée;  elle  inonda  l'Allemagne  de 
facéties  contre  les  moines.  Parmi  ces  fac- 
tums,  il  faut  citer  les  fameuses  lettres 
obscurorum  virorum,  qui  firent  tant  de 
bruit.  Un  des  principaux  auteurs  était 
cet  Hutten,  que  l'on  pourrait  appeler  le 
Voltaire  ou  le  Montaigne  de  cette  épo- 
que. M.  Audin  cite  des  extraits  de  ces 
Lettres ,  que  Luther  regardait  comme 
des  chefs-d'œuvre,  et  qui  écrites  d'un  style 
ordurier,  à  inspirer  le  dégoût  et  qu'on 
ne  saurait  traduire  en  français,  montrent 
dans  leurs  auteurs  les  libertins  les  plus 
déhontés;  c'est  cependant  ce  qui  décria 
le  plus  les  moines  ;  ce  qui  les  découragea 
eux-mêmes  et  les  prépara  à  la  révolte 
et  aux  désordres  honteux  dans  lesquels 
un  grand  nombre  se  précipitèrent. 

Chap.  VIL  —  Les  thèses.  1S17. 

Le  sermon  de  Luther  contre  les  indul- 
gences fut  accueilli  avec  enthousiasme 
par  tous  les  mécontens.  Luther  cepen- 
dant conservait  des  scrupules;  aussi  il 
s'adresse  à  son  évêque,  qui  lui  envoie 
un  prêtre  ,  lequel  lui  conseille  de  garder 
le  silence.  Luther  répond  qu'il  est  satis- 
fait, qu'il  se  taira,  parce  qu'il  préfère 
l'obéissance  au  don  des  miracles.  Mais  il 

9 


Ï34 


HISTOIRE  DE  LA 


mentait;  car  îe  sermon  et  les  thèses  pa- 
rurent en  mêûie  temps  ;  il  les  fit  môme 
afficher  à  la  porte  de  l'église  par  le  por- 
tier du  couvent.  Ces  thèses  sont  au  nom- 
bre de  92,  dans  lesquelles  sont  mêlées 
à  des  censures  utiles  de  détestables  er- 
reurs. En  attaquant  les  abus,  il  s'en 
prend  à  Home  même,  au  pape,  à  son 
pouvoir. 

Cuap.  VIII.  —  Les  Ecoliers.  1318. 

Luther  triomphait  ;  il  se  rend  à  Bâle. 
Il  y  prêche  contre  Aristote  et  saint  Tho- 
mas ;  et  en  outre  y  proclame  que  les 
œuvres  du  juste  sont  autant  de  péchés 
mortels  ;  que  l'homme  n'est  pas  libre  ,  et 
n'a  de  liberté  que  pour  le  mal.  A  Dresde , 
il  dispute  encore  avec  les  thomistes,  ap- 
pelle saint  Thomas  un  enfileur  de  mots  , 
et  Aristote  le  charlatan  des  charlatans. 
Malheureusement  ses  antagonistes  n'é- 
taient souvent  que  de  mauvais  aristoté- 
liciens qui  accolaient  ensemble  Aristote, 
et  l'Evangile,  et  l'Eglise.  C'est  ainsi  que 
les  réponses  de  Luther  contre  Aristote 
portèrent  sur  l'Eglise. 

«Les  premiers  défenseurs  de  l'Eglise,  dit 
M.  Audin,  étaient  des  dialecticiens  versés 
dans  la  science  des  pères  et  des  livres 
saints,  qui  avaient  vieilli  sur  les  bancs  à 
disputer,  dont  la  plume  et  les  vêtemens 
s'étaient  souvent  usés  à  défendre  Aris- 
tote; mais  voilà  tout.  Ils  croyaient  avoir 
fait  merveille  quand  ils  avaient  enlacé 
leur  adversaire  dans  des  réseaux  d'argu- 
mens  tous  de  même  origine,  d'une  res- 
semblance parfaite;  coupés,  scandés, 
taillés  sur  le  même  moule;  drames  en 
trois  actes,  sans  vie,  sans  mouvement, 
dontjout  le  monde  se  moquait,  et  Lu- 
ther le  premier,  qui  les  comparait  à  ces 
unes  qu'Abraham  laisse  derrière  lui  lors- 
qu'il va  sacrifier  (i).  Lui  n'avait  garde 
de  faire  de  la  dialectique.  Il  bondissait, 
chevauchait  par  monts  et  par  vaux,  sau- 
tait les  fossés,  s'arrêtait,  sans  précepte, 
sans  besoin,  comme  il  l'entendait;  sans 
s'enquérir  si  Aristote  le  suivait;  sans 
tourner  les  yeux  pour  savoir  si   saint 

(l)  In  sacris  lilteris  ubi  niera  fides  et  superna 
expecialur  iliustratio,  foris  relinquenilus  univeisus 
syllogisinus  ,  non  aliter  quarn  Abmham  sacrificalu- 
rus  reliqut  puero*  cura  agiota,  Sfiqlatino,  29  jun. 
13 18, 


VIE ,  DES  ÉCRITS 

Thomas  ne  restait  pas  en  arrière  ;  tout 
fier  de  s'être  débarrassé  des  langes  de 
l'écoîe  et  de  marcher  seul,  comme  un 
enfant  qui  s'essaie  loin  de  sa  nourrice; 
la  battant  au  besoin,  pour  faire  rire  le 
peuple  à  ses  dépens.  Lorsque,  après  avoir 
épuisé  le  sarcasme,  l'ironie,  l'hyperbole, 
il  en  venait  à  l'injure  ,  alors  Luther  n'a- 
vait plus  de  rival.  La  colère  le  rendait 
poète.  Sa  muse  se  répandait  en  images 
dérobées  à  l'histoire,  aux  livres  saints, 
à  la  mythologie  ,  aux  Grecs,  aux  Latins, 
qu'un  peintre  ou  un  statuaire  aurait 
traduites  sur-le-champ  ,  tant  elles  tom- 
baient sous  les  sens  et  étaient  vives  et 
saisissantes  (1)!  » 

Les  écoliers  même  s'en  mêlent  ;  Tezel 
avait  fait  des  contre-propositions  contre 
Luther.  Les  écoliers  les  brûlent  publi- 
quement. Déjà  ils  avaient  adopté  qu'en 
matière  de  religion,  il  n'y  a  d'autre  au- 
torité que  le  moi,  lumière  de  la  lumière, 
manifestation  intérieure,  écho  divin,  seul 
juge  en  fait  de  foi. 

Chap.  IX.  —  Eck  et  Prierias.  1SI8. 

Cependant  les  défenseurs  de  l'Eglise 
ne  cessaient  de  ramener  Luther  et  tous 
ses  adhérens  enthousiastes  au  vrai  point 
de  la  question.  Seuls  ils  laissaient  de* 
côté  la  méthode  aristotélicienne  pour 
employer  la  méthode  catholique.  Voici 
ce  que  répondait  Eck  à  ces  fauteurs  de 
la  raison  :  «  Se  cacher  dans  ces  rayons 
«  de  lumière  qui  ont  illuminé  l'Eglise 
t  du  Seigneur  depuis  saint  Pierre  ;  croire 
i  aux  enseignemens  qui  se  sont  perpé- 
i  tués  sans  ombre  ni  taches  dans  les  éco- 
t  les;  suivre  les  vestiges  des  docteurs, 
«  des  pères,  des  papes,  que  le  catholi- 
«  cisme  compte  au  nombre  de  ses  gloi-  j 
«  res ,  est-ce  faire  abnégation  de  sa  rai- 
«  son,  rejeter  le  témoignage  des  sens  et 
«  mettre  le  chandelier  sous  le  boisseau? 
«  Nos  interprètes  de  la  parole  divine 
«  n'ont-ils  pas  aussi  lu  et  médité?  Pour- 
«  quoi  Dieu  leur  en  cacherait-il  l'enten- 
«  dément ,  qu'il  livrerait  à  toi  seul ,  Lu- 
«  ther  ?  Et  voilà  que  je  serai  avec  vous 
«  aujourd'hui  et  jusque  dans  la  consom- 
t  mation  des  siècles,  dit  Jésus  en  parlant 
«  à  ses  apôtres.  Ce  qu'ils  croyaient ,  nous 
«  l'enseignons,  nous,  rayons  du  même 

(t)  T.  I,  p.  «79, 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


135 


«  foyer,  souffles  de  la  même  bouche, 

flots  du  môme  océan.  »  (P.  181) 
Ces  raisons  étaient  solides;  c'était  la 
doctrine  du  Christ,  la  grande  voix  de  la 
tradition;  mais  Luther,  au  lieu  d'y  ré- 
pondre, fait  exactement  ce  qu'il  repro- 
chait aux  scholastiques ,  détourne  les 
coups,  tempête  contre  les  aristotéliciens, 
et  ne  pouvant  disconvenir  que  ceux-ci 
ne  défendissent  l'Eglise  elle-même,  dé- 
clare qu'il  ne  peut  réformer  V Eglise  sans 
détruire  les  canons,  les  décrétales ,  la 
scholastique,  la  théologie,  la  philosophie, 
la  logique ,  c'est-à-dire  toute  l'Eglise  (1). 
Et  en  effet  il  prêche  une  frénétique  croi- 
sade contre  Rome,  et  ne  craint  pas  dédire 
hautement  qu'il  faut  laver  ses  mains 
dans  le  sang  des  cardinaux ,  des  papes, 
de  la  nichée  de  serpens  de  la  Sodome  ro- 
maine, comme  on  met  au  gibet  un  voleur, 
à  la  potence  un  meurtrier ,  au  feu  un  hé- 
rétique (2). 

Cuap.  X.  —  Luther  cité  à  Rome.  13i8. 

Cependant  de  toutes  parts  on  traitait 
Luther  d'hérétique;  mais  le  moine  Au- 
gustin réclamait  énergiquement  contre 
cette  qualification.  Il  se  disait  catholi- 
que soumis  à  l'Eglise  de  Rome  ;  aussi 
prit-il  le  parti  de  s'adresser  au  pape  lui- 
:même.  Rien  de  plus  humble  que  la  lettre 
,qu'il  écrivait  au  pontife  :  «  Vivifiez,  tuez, 
t  appelez,  rappelez,  approuvez,  ré- 
«  prouvez  ;  votre  voix  est  la  voix  du 
t  Christ,  qui  repose  en  vous,  qui  parle 
«  par  votre  bouche.  Si  je  mérite  la  mort, 
«  je  mourrai  avec  joie  (3).  »  Mais,  en  ce 
moment  même,  il  écrivait  une  préface 
insolente  contre  le  pape. 

Léon  X,  croyant  à  sa  sincérité,  char- 
geait Staupitz,  son  général,  d'examiner 
et  d'arrauger  cette  affaire.  Mais  Staupitz 

(1)  Atque  ut  meresolvam,  ego  simpliciter  credo 
quod  impossibilesit  Ecclesiam  reforraari,  nisi  fun- 
ditùs  canones  ,  décrétâtes  ,  scholastica  ,  theologia  , 
philosopliia  ,  logica  ,  eradicentur.  Epist.,  Jodoco  , 
Eisenacensi  theologo,  9  maii  lol8. 

(2)  Si  fures  furcà  ,  si  latrones  gladio  ,  si  hœrelicos 
igné  plectiuiur,  cur  non  magis  hos  magislros  perdi- 
tionis,  hos  cardinales,  hos  papas,  et  totam  istam 
romanœ  Sodomœ  colluviem  qiue  ecclesiam  Dei  sine 
fine  corrompit,  omnibus  armis  impetimus ,  et  ma- 
nus  nostras  in  sanguine  istorum  layamus  ?  Opéra  , 
t.  I,Ienœ,  p.  60. 

(3)  Lettre  du  50  mai  1!H8. 


était  un  homme  timide  ,  h  moitié  gagné 
par  Luther.  Aussi  ne  put-il  rien  gagner. 
D'ailleurs  Luther  devenait  de  plus  en 
plus  enflé  de  ses  succès. 

f  Des  princes,  des  électeurs,  des  no- 
bles, des  chevaliers,  encourageaient, 
tantôt  ouvertement,  tantôt  en  silence, 
les  entreprises  de  Luther.  ]Ni  les  uns  ni 
les  autres  ne  prévoyaient  l'avenir,  ne 
devinaient  comment  finirait  la  lutte. 
Nul  n'avait  examiné  la  question  reli- 
gieuse. Si  elle  se  fût  présentée  à  eux 
sans  chances  de  bénéfices  à  venir,  sans 
espoir  de  gain  ,  comme  pure  spéculation 
théologique,. ils  l'auraient  résolue  contre 

Luther La   sécularisation   des   cou- 

vens,  inévitable  si  Luther  triomphait, 
était  un  appât  pour  la  cupidité  de  ces 
hommes  de  table,  de  chasse,  mais  de 
peu  de  foi ,  en  général.  Tant  d'abus  s'é- 
taient glissés  dans  le  trafic  des  indul- 
gences, qu'en  se  déclarant  pour  le  prêtre 
de  Wittenberg,  ils  avaient  l'air  de  servir 
les  intérêts  de  la  religion. 

«  Maximilien,  l'empereur,  ne  ressem- 
blait pas  à  ces  princes;  refroidi  par 
l'âge,  il  voulait  mourir  en  paix.  Il  fut  le 
premier  à  dénoncer  au  pape  les  troubles 
qui  menaçaient  l'Allemagne,  et  à  sollici- 
ter des  remèdes.  Il  était  prêt,  comme 
prince  séculier,  à  approuver  tout  ce  que 
dirait  le  Saint-Siège  ,  et  à  faire  recevoir 
sa  décision  dans  toutes  les  provinces  de 
l'empire.  Il  priait  le  pape  de  proscrire 
des  écoles  ces  vaines  disputes  de  mots , 
ces  que-stions  oiseuses  et  frivoles,  ces  ar- 
tifices des  sophistes,  qui  n'étaient  propres 
qu'à  troubler  les  intelligences.  Il  ajoutait 
que ,  si  on  inclinait  à  abandonner  les 
vieilles  formes  d'interprétation,  il  fallait 
s'en  prendre  à  ces  misérables  ergoteurs 
en  matière  de  doctrine,  dont  pullulaient 
les  couvens  et  les  universités.  Cette  idée 
était  celled'un  esprithabile.  DepuisScot, 
le  sophisme  régnait  dans  l'école  :  on  dis- 
putait sur  le  libre  arbitre,  sur  l'immor- 
talité de  l'âme,  sur  Dieu,  sur  l'éternité. 
Luther  fit  comme  ses  devanciers  ;  il 
disputa  à  son  tour,  et  il  a  raison  de  le 
dire  ,  sur  les  indulgences,  matière  autre- 
ment controversible  ;  mais  avec  cette 
différence,  toutefois,  que  leurs  thèses 
n'étaient  que  de  purs  jeux  d'imagina- 
tion, tandis  que  Luther  faisait  d>;  la  doc- 
trine  


130 


«  Le  pape,  avant  d'avoir  reçu  la  lettre 
de  l'empereur,  s'était  décidé  à  interve- 
nir. Il  chargea  donc  l'évéque  d'Ascoli  de 
sommer  le  moine  de  se  rendre,  dans 
soixante  jours,  à  Rome,  pour  y  répon- 
dre sur  ses  doctrines.  L'évéque  obéit. 
Luther  continuait  de  prêcher  et  d'écrire. 
Alors  Léon  X  ordonna  à  son  légat  à  la 
cour  de  Maximilien  ,  le  cardinal  Caie- 
tano  (t),  de  mander  Luther,  en  provo- 
quant, au  besoin,  l'assistance  de  l'em- 
pereur ,  des  princes  de  l'empire  ,  des 
universités,  et  de  l'enfermer,  jusqu'à 
ce  que  de  nouveaux  ordres  lui  enjoi- 
gnissent de  l'envoyer  à  Rome.  «  Si  Lu- 
ther se  repent,  disait  le  pape,  pardon- 
nez-lui ;  s'il  est  opiniâtre,  interdisez- 
le  (2).  » 

Telles  n'étaient  pas  les  intentions  de 
Luther;  il  écrivait  bien  d'un  côté  qu'il 
était  prêt  à  subir  la  mort  pour  ses  doc- 
trines (3)  ;  mais,  d'autre  part ,  il  cherche 
un  prétexte  pour  ne  pas  aller  à  Rome  (4). 
Mais  quand  on  lui  eut  remis  le  bref  de 
citation,  alors  il  jeta  le  masque  et  écrivit 
à  Staupitz,  dont  il  connaissait  la  fai- 
blesse, qu'il  méprise  Rome  et  qiCil  ne 
craint  que  lui  (5). 

Alors  l'université  de  Wittenberg  joint 
ses  prières  à  celles  de  Luther,  et  de- 
mande qu'il  soit  entendu  et  examiné  en 
Allemagne.  Le  pape  l'accorde,  et  Luther 
est  cité  devant  Caietan  ,  légat  du  Saint- 
Siège,  à  la  diète  impériale. 

Cbap.  XI.  —  Luther  devant  le  légat  du  pape. 
1813. 

Ce  fut  une  vraie  comédie  ;  car  tout  en 
se  rendant  à  la  citation,  Luther  écrivait 
à  ses  amis  qu'il  était  décidé  à  ne  rien 
révoquer  (G).  Il  part  à  pied,  couvert  du 

(1)  Sleidan,  Uist.  de  la  Rê formation .  —  Roscoë, 
Vie  de  Léon  X. 

(2)  T.  I,  p.  197. 

(3)  Winceslao  Linck.  10  juil.  JS13. 

(4)  Id  visu  m  est  amicis  noslris  tum  doclis,  tum 
benè  consulentibus,  ut  ego  apud  principem  nostruin 
Fridericum  postulem  salvnm  (nt  vocant)  conductura 
persuum  doraïninm.  Quod  ubi  milii  negaverit,  si- 
cut  scio  milii  negatnrum  ,  justissima  mihi  fuerit  ex- 
ceptio  et  excusatio  non  coniparendi  in  Romà.  Lettre 
du  21  août  1318. 

(5)  1«  sept.  1818. 

(e)  Lettre  du  11  octobre  1818. 


HISTOIRE  DE  LA  VIE ,  DES  ÉCRITS 

froc;  il  se  présente,  et  demande  en  quoi 


il  a  péché.  <  Vous  avez  promis  de  vous 
rétracter  si  l'on  vous  désapprouve;  or 
toute  l'Eglise  s'élève  contre  vous.  — 
Montrez-moi  mes  erreurs.  —  Vous  avez 
dit  :  Les  mérites  de  Jésus-Christ  ne  sont 

pas  les  trésors  des  indulgences Pour 

être  justifié,   la  foi  seule  suffit »  A 

cela  Luther  demande  trois  jours,  et  le 
lendemain  il  revient  avec  des  témoins, 
un  notaire  et  une  protestation  en  forme 
portant  :  «  qu'il  ne  veut  rien  croire  ou 
c  dire  qui  soit,  contraire  à  l'Ecriture, 
«  aux  pères  ou  aux  décrets  des  papes; 
c  qu'il  se  rétractera  si  on  le  condamne, 
«  et  que,  dès  ce  moment,  il  soumet  ses 
c  écrits  au  jugement  du  saint  Père,  des 
<r  universités  de  Râle,  de  Fribourg,  de 
«  Louvain  et  de  Paris,  la  mère,  et  la 
<  patronne  des  bonnes  études.  » 

A  cette  protestation  ,  le  légat  répond  I 
c  Je  suis  ici  non  comme  juge ,  mais  com- 
me chargé  de  recevoir  la  rétractation 
que  vous  avez  promise  ,  si  le  pape  vous 
désapprouvait.  »  Luther  ne  savait  que 
répondre,  lorsque  Staupitz,  son  géné- 
ral, vint  à  son  aide  et  demande  qu'il  |( 
puisse  se  défendre  par  écrit  et  devant  l( 
témoins;  le  légat  y  consent  encore 

Luther  passe  la  nuit  en  travail  et  com 
pose  une  thèse,  où  il  pose  en  princip 
que  l'autorité  du  pape  n'est  d'aucun 
poids  en  matière  de  foi,  et  qu'un  simple 
laïque,  en  matière  de  dogme,  est  supé- 
rieur au  pape,  s'il  s'appuie  sur  l'autorité 
de  V Ecriture  et  de  la  raison.  On  voit  que 
c'était  purement  et  simplement  cette 
méthode  aristotélicienne  qu'il  couvrait 
de  ses-  sarcasmes  et  de  sa  réprobation. 
Au  reste,  cette  défense  n'était  qu'un  jeu, 
étant  décidé  à  ne  rien  rétracter  devant 
le  légat  ;  et  en  même  temps  il  formule 
un  appel  au  pape,  qu'il  prie  le  légat  de 
présenter,  mais  qu'il  fait  afficher  par- 
tout. Puis  aidé  de  ses  amis,  il  sortit  fur- 
tivement de  la  ville. 

Le  pape  répondit  à  son  appel  par  un 
bref  du  28  novembre,  où  il  condamnait 
Luther  et  sa  doctrine;  mais  celui-ci,  dès 
le  31  octobre,  avait  formulé  un  appel 
au  futur  concile,  de  telle  manière  qu'il 
n'y  avait  plus  moyen  de  s'entendre  avec 
lui. 


il 
u 

>e 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER, 


137 


n\r.  XII  et  X1H.  —  Lo  peuple  allemand.  Millilz.  | 
1818-1319. 

Mais  quelle  part  prenait  à  ces  débats 
e  bon  peuple  allemand?  A  celte  époque 
a  partie  active  de  la  nation  était  l'esclave 
|les  docteurs,  des  universités,  surtout 
|le  la  presse,  qui  naissait  à  peine,  et 
■Stait  entrée  presque  entière  dans  le  parti 
[le  Lutber.  Livres  ,  journaux  ,  gravures, 
baricatures,  tout  lui  était  bon,  tout  le 
favorisait  ;  tout  ce  qui  était  bien  lui  était 
ittribué;  lui  seul  avait  science,  autorité; 
l'idée  de  l'Eglise  chrétienne,  de  révéla- 
tion, de  tradition  était  perdue;  c'était 
ane  fascination  inconcevable.  Nous  avons 
\m  cela  en  France  au  règne  de  la  philo- 
sophie voltairienne. 

C'est  alors  que  Luther  publie  son  ap- 
pel au  futur  concile >  dans  lequel  il  in- 
sulte le  pape,  auquel  il  écrivait  en  môme 
temps  une  lettre  servile.  a  Ah!  très  saint 
!«  Père ,  lui  disait-il ,  devant  Dieu  et  la 

<  création ,  j'affirme  que  je  n'ai  jamais 

<  eu  la  pensée  d'affaiblir  ou  d'ébranler 

<  l'autorité  du  Saint-Siège.  Je  confesse 
t  que  la  puissance  de  l'Eglise  romaine 

<  est  au-dessus  de  tout;  ni  au  ciel,  ni 
a  sur  la  terre,  Jésus  excepté,  il  n'est 
«  rien  au-dessus  d'elle.  Que  votre  sain- 
«  teté  n'ajoute  aucune  foi  à  ceux  qui 
«  parlent  autrement  de  Luther  (1).  s 

Léon  X,  rempli  de  condescendance, 
envoie  en  Allemagne  un  nouveau  négo- 
ciateur, chargé  spécialement  de  faire 
entendre  raison  à  Luther.  C'était  Miltitz, 
homme  faible  et  plein  de  présomption, 
qui  crut  tout  finir  par  de  petits  moyens. 
A  peine  arrivé ,  il  demande  une  entrevue 
à  Luther.  Elle  eut  lieu  à  table  à  Alten- 
burg.  On  parla  beaucoup  ;  on  but  de 
même;  et  comme  le  négociateur  avait 
grande  envie  d'en  finir,  il  se  contenta  de 
vagues  promesses,  de  subterfuges;  on 
s'embrassa,  et  on  déclara  que  tout  était 
fini. 

Or  voici  lespromessesque  Luther  avait 
faites,  et  combien  elles  étaient  sincères. 

«  A  peine  les  conférences  étaient  elles 
terminées ,  que  Luther  écrivit  à  rélec- 
teur Frédéric  : 

t  Mon  cher  et  honoré  seigneur,  j'ai  vu 
«  Charles  de  Miltitz ,  et  voici  ce  dont 

<  nous  sommes  convenus  :  1°  Que  je  cea- 

(l)^Letlre  du  3  mars  loi9. 


«  serai  de  prêcher  et  vivrai  en  repos, 
«  pourvu,  bien  entendu,  que  mes  ad- 
«  versaires  en  fassent  autant;  2°  que  j'é- 
«  crirai  à  sa  sainteté  que  je  n'ai  jamais 
«  cessé  d'être  un  enfant  docile,  et  que  je 
«  suis  attristé  que  mes  dernières  prédi- 

<  cations  aient  pu  soulever  tant  d'injustes 
«  préventions  et  de  haines  contre  l'Eglise 
«  de  Rome  ;  3°  que  j'inviterai  le  peuple 

<  à  persévérer  dans  son  obéissance  au 
i  Saint-Siège,  et  à  interpréter  mes  œu- 
î  vres,  non  comme  hostiles,  mais  comme 
«  pleines  de  respect  pour  l'Eglise  de 
n  Rome  ;  4°  que  je  prendrai  pour  juge  de 
«  ma  foi  et  de  mes  écrits  le  docte  arche- 
«  vêque  de  Salzburg.  Que  si  votre  sei- 
«  gneurie  trouve  que  cela  ne  suffit  pas, 
a  je  suis  tout  prêt,  pour  l'amour  de 
«  Notre- Seigneur,  à  faire  ce  qu'il  vous 
«  plaira  (1). 

«Miltitz  n'eût  pas  dicté  une  autre  lettre 
à  Luther.  Comment  n'eût-il  pas  été 
joyeux?  Pouvait-il  supposer  qu'il  était  la 
dupe  du  moine;  que  la  robe  de  bure  ca- 
chait sous  ses  plis  plus  de  finesse ,  d'as- 
tuces et  de  roueries  qu'il  n'en  pouvait 
entrer  sous  la  soutane  rouge  d'un  cardi- 
nal ;  que  l'hôte  d'une  cour  où  les  lèvres 
ne  disaient  pas  toujours  ce  que  pensait 
le  cœur,  était  joué  par  un  petit  frère  al- 
lemand? Et  Léon  X,  comme  il  dut  être 
trompé  par  cette  phraséologie  cares- 
sante ,  obséquieuse,  qui  baise  la  terre  et 
rampe  en  serpent  ;  par  ces  flots  d'encens 
qui  s'exhalent  de  chaque  période  ;  par 
ce  parfum  de  louanges  qui  semble  si 
pur;  par  ces  hyperboles  latines,  qui, 
pour  être  reproduites  dans  leur  candeur 
native,  défieraient  la  langue  la  plus  ri- 
che en  images  !  Qu'on  s'y  prenne  comme 

(1)  La  conduite  de  Miltitz  envers  Luther  a  été  sé- 
vèrement blâmée.  Maimbouig  l'accuse  «  d'avoir  loué 
Luther  bassement ,  de  l'avoir  flatté  d'une  manière 
lout-ù-fail  indigne  de  son  caractère  et  de  sa  qualité. 
Il  poussa  môme  la  chose  si  loin,  que,  pour  le  satis- 
faire ,  il  lui  sacrifia  le  dominicain  Tezel ,  auquel  il 
dit  des  choses  si  fâcheuses  et  fit  de  si  sanglaDs  ou- 
trages, en  lui  reprochant  les  abus  et  les  troubles 
dont  il  était  la  cause,  que  le  pauvre  homme  en  mou- 
rut de  chagrin  et  de  dépit,  ce  qui  lit  même  pitié  à 
Luther.  ))  Maimbourg  ,  Histoire  du  Luthéranisme  , 
liv.  I ,  p.  29,  ini°.  —  Pallavicini  n'est  guère  plus 
favorable  à  Miltitz.  «  H  si  auvili  a  parlargli  cou  ter- 
mini  di  umiliazione  e  di  timoré,  et  si  contentô  di 
ricivere  anchè  in  iscritto  risposte  ignominiose  al 
sommo  poatifice.  »  Pallavi.  liv,  \,  chap.  XIII,  n°  S. 


138 


HISTOIRE  DE  LA  VIE,  DES  ÉCRITS 


on  voudra,  jamais  en  français  on  ne  tra- 
duira ces  diminutifs  si  habilement  étu- 
diés ,  et  qui  semblent  tomber  de  la  plume 
tout  naturellement  :  Fex  hominum ,  pul- 
vis  terrée  ,  patentas  Christi  vicarias  au- 
res.  Luther  n'est  pas  même  un  agneau, 
mais  une  pauvre  petite  brebis  ,  ovicula  ; 
il  ne  crie  pas,  il  bêle.  Le  voilà  tel  qu'il 
se  montre  à  l'envoyé  du  pape  ,  comme  il 
veut  qu'on  le  juge  à  la  cour  de  l'électeur 
de  Saxe,  son  protecteur.  C'est  Luther  se 
posant  en  public,  devant  ses  juges,  en 
face  de  l'Allemagne. 

«  Mais  attendez ,  le  rôle  change  ;  il  va  se 
dépouiller  de  la  toison  de  brebis  pour 
revêtir  la  peau  de  couleuvre;  et  au  lieu 
de  bêlemens  plaintifs,  il  va  reprendre 
cette  voix  de  tonnerre  que  nous  lui  con- 
naissons. Le  voici  en  tête  à  tête  avec  ses 
amis  d'enfance,  Spalatin,  Egranus,  Stau- 
pitz,  sans  témoins,  sans  mystère.  Voyons  : 
voulez-vous  savoir  ce  qu'est  ce  Miltitz, 
cet  honestus  hic  vir  de  la  lettre  à  Léon  X, 
du  3  mars?  «  C'est  un  trompeur,  un 
«  menteur,  qui  l'a  quitté  lui  donnant  un 
«  baiser,  baiser  de  Judas,  et  en  versant 
«  des  larmes  de  crocodile  qu'il  avait  l'air 
«  de  ne  pas  comprendre  (1)  ;  avec  qui  il  a 

<  fait  bonne  chère ,  vraiment ,  et  dont  il  a 
«  feint  de  ne  comprendre  ni  la  ruse ,  ni 
c  les  italianités  (20  février)  ;  qui  venait 
€  armé  de  soixante-dix  brefs  apostoli- 
«  ques  pour  le  prendre  et  le  conduire 

<  captif  dans  son  homicide  Jérusalem  , 
«  dans  sa  Babylone  pourprée  ;  comme  on 
«  le  lui  a  dit  à  la  cour  du  prince  (2).  » 
Voulez-vous  connaître  ce  qu'il  pense  de 
la  cour  de  Léon  X?  <  Ah!  que  je  vou- 

<  drais  qu'on  répandît  ce  dialogue  de  Ju- 
«  les  et  de  Pierre ,  où  nous  sont  révélées 
«  les  abominations  déjà  cour  de  Rome; 
«  révélées,  non  pas,  car  où  ne  sont-elles 
<i  pas  connues?  et  que  ces  cardinaux  ro- 
«  mains  vissent  leur  tyrannie  et  leur  im- 
«  piété  traduites  à  tous  les  regards  (3)  !  > 
Sur  la  proposition  de  Miltitz  il  a  con- 
senti à  choisir  pour  juge  de  sa  doctrine 

(1)  Mutavit  violentiam  in  benevolenliam  fallacis- 
simè  simulatam...  Sic  amico  discessimus  etiam 
cum  osculo  (Judae  scilicet) ,  nam  et  inter  exhortan- 
dum  lacryraabatur.  Ego  rursùs  dissimulabain  has 
crocodili  lacryraas  à  me  inleiligi.  2  feb.  1319,  Syl- 
■yio  EgraDo. 

(2)  20  feb.  Staupitio. 

(5)  Ibid.  Christophoro  Scheurt, 


un  évêque;  tournez  quelques  feuillets  de 
sa  correspondance,  et  vous  verrez  quel 
cas  il  fait  de  l'épiscopat:  «  Us  m'appel- 
«  lent  superbe  et  audacieux,  ces  évê- 
i  ques  ;  je  ne  dis  pas  non  !  mais  que  sont- 
c  ils  ces  hommes-là  pour  savoir  ce  qu'est 
«  Dieu,  et  ce  que  nous  sommes  (1)?  »  Il 
s'est  prosterné  jusqu'à  terre  en  confes- 
fessant  qu'il  n'est  sous  le  ciel  aucun 
pouvoir  au-dessus  du  pouvoir  des  clefs; 
il  a  conjuré  avec  humilité  Léon  X,  de 
ne  point  ajouter  foi  aux  calomnies  de 
ses  ennemis,  qui  le  peignent  comme 
voulant  toucher  à  l'autorité  pontificale. 
Attendez  quelques  heures  seulement, 
donnez-lui  le  temps  de  clore  sa  lettre  au 
pape  et  de  la  remettre  à  Miltitz  :  à  peine 
a-t-elle  eu  le  temps  de  sécher.  En  voici 
une  autre  qu'il  écrit  à  Spalatin ,  son  ami 
de  cœur  :  t  Faut-il  que  je  vous  le  dise  à 
t  l'oreille,  en  vérité,  je  ne  sais  si  le  pape 
«  est  l'Antéchrist  lui-même  ou  son  apô- 
«  tre,  tant  le  Christ,  c'est-à-dire,  la  vé- 
t  rite  ,  est  corrompu  et  crucifié  dans  ses 
«  décrets.  Je  suis  déchiré  en  voyant  I 
«  qu'on  se  joue  ainsi  du  peuple  du  i 
«  Christ  (2).  s 

Voilà  Luther,  tel  qu'il  est,  orgueil- 
leux, faux,  emporté;  ajoutons  encore 
un  trait  qui  commence  à  percer,  c'est>j 
qu'il  est  inspiré  de  Dieu  3  c'est  Dieu  qui  j 
le  ravit  et  le  pousse  :  rapit  et  pellit.  Nous 
voilà  loin  de  l'Église  et  du  pape.  C'est  un 
Dieu  nouveau:  c'est  le  Christ.  Comment 
les  protestans  ont-ils  le  front  de  repro- 
cher aux  scholastiques,  leur  soumission 
à  Aristote ,  et  aux  catholiques ,  leur  sou- 
mission à  l'Eglise,  eux  qui  ont  cru  à  la 
mission  divine  de  Luther? 

Vers  ce  temps  l'électeur  de  Saxe,  Fré- 
déric, piqué  de  ce  que  Rome  avait  refusé 
un  bénéfice  à  un  de  ses  bâtards,  prit 
Luther  sous  sa  protection  particulière, 
sans  pour  cela  être  convaincu  de  ses 
principes.  Celui-ci,  qui  voulait  faire  du 
bruit,  réclamait  à  grands  cris  une  dis- 
cussion publique  ,  une  dispute.  Les  doc- 
teurs catholiques  et  l'autorité  ecclésias- 
tique la  lui  accordèrent. 

(1)  12  feb.  Georg.  Spalatino. 

(2)  In  aurem  tibi  loquor,  nescio  an  Papa  sit  Anti- 
chrislus  ipse  vel  apostolus  ejus  :  adeô  miser  cor- 
ruiapitur  et  crucifigitur  Christus  (id  est  veritas)  ab 
eo  in  decretis.  Discrucior,  luiruin  in  modum,  sic 
illudi  populum  Christi.  15  mart.  J1519.  Spalatino. 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 
Cuap.  XIV.  —  Dispute  de  Leipzig.  1519. 


130 


La  dispute  fut  soutenue  par  Karl- 
sladt;  Luther  ne  s'y  présenta  que  comme 
son  aide.  L'adversaire  catholique  était 
Eck,  un  des  théologiens  les  plus  distin- 
gués. Le  principal  sujet  de  la  dispute  fut 
la  primauté  du  pape;  Luther  soutint 
qu'elle  était  de  droit  humain  ,  et  non  de 
droit  divin...  Ainsi  l'Eglise  était  remise 
au  jugement  de  deux  hommes.  Il  faut 
lire  cette  discussion  dans  M.  Audin  ,  qui 
fait  revivre  la  plupart  de  ces  person- 
nages. Mais,  comme  on  le  pense  hien, 
elle  ne  produisit  rien. 

Cuap.  XV.  —  Progrès  de  l'idée  luthérienne. 
1520. 

Cependant  l'Allemagne  commençait  à 
être  profondément  agitée  de  toutes  ces 
disputes;  elles  prenaient  donc  un  carac- 
tère grave  sous  le  rapport  politique. 
Charles  Y  ,  qui  venait  d'être  élu  empe- 
reur ,  ne  pouvait  souffrir  long-temps  cet 
élément  de  rébellion.  Luther  le  sentait 
bien;  aussi  lui  écrivit-il  une  lettre,  c  où 
i  il  témoigne  de  son  désir  ardent  de  res- 
t  ter  caché  dans  son  tout  petit  coin  de 
«  terre;  où  il  demande  grâce,  lui  pauvre 
i  petit  être,  à  ses  ennemis;  où  il  offre 
i  son  silence  comme  gage  de  ses  bonnes 
«  volontés  pour  la  paix  de  l'Eglise  (1).  ï 
Toute  l'Allemagne  lut  cette  lettre;  Mil- 
titz  y  vit  une  profession  de  foi ,  et  crut 
encore  que  toute  dispute  allait  cesser. 
Mais  Luther  avait  d'autres  vues.  Pen- 
dant qu'il  faisait  ces  promessesde  conci- 
liation, il  écrivait  son  traité  De  statu  Ec- 
clesiœ  emendando ,  où  il  disait  de  Rome  : 
«  C'est  un  ramassis  de  fous,  de  niais, 
t  d'imbécilles,  d'ignares,  de  bûches  ,  de 


<  il  bannissait  les  sciences  comme  inu- 
tiles et  damnables,  la  philosophie 
«  comme  diabolique  et  les  écoles  comme 

<  nuisibles  (1).  >  C'est  donc  une  chose  in- 
concevable que  le  progrès  de  la  doctrine 
de  Luther,  ou  plutôt  on  ne  le  conçoit  que 
trop.  11  y  eut  trois  causes  qui  le  déter- 
minèrent ;  Erasme  indique  l'une  : 

«  La  réforme  fait  des  progrès ,  qui  s'en 

<  étonnerait?  le  peuple  aime  à  prêter 
t  l'oreille  à  des  prédicateurs  qui  lui  en- 
i  seignent  que  la  contrition  n'est  pas  né- 
i  cessaire ,  et  que  la  satisfaction  est 
«  chose  vaine.  » 

Calcalgninus  a  trouvé  l'autre:  «  Soyez 
t  tranquille,  vous  crie  Luther,  le  sang 
«  du  Christ  et  la  foi  en  sa  parole  suffi- 

<  sent  pour  obtenir  le  salut  éternel  : 
«  ainsi ,  que  les  hommes  se  livrent  a  leurs 
«  penchans,  voici  le  ciel  qui  s'ouvre,  si 
i  la  foi  au  sang  de  Jésus  n'a  point  aban- 
«  donné  le  pécheur.  » 

Mélanchthon  signale  la  troisième: 
«  On  ne  s'est  attaché  à  Luther  que  parce 

<  qu'il  nous  a  délivrés  des  évêques;  on 
t  ne  l'aime  que  parce  qu'il  nous  a  arra- 
«  chés  à  leur  juridiction.  » 

Coap.  XVI.  —  Lettre  de  Luther  à  Léon  X. 
1520. 

Nous  avons  vu  que  Luther  avait  pro- 
mis à  Miltilz  de  soumettre  ses  doctrines 
aux  universités  et  d'écrire  au  pape  pour 
lui  prouver  sa  soumission.  Il  viola  sa 
promesse  quant  aux  universités,  mais  il 
tint  parole  quant  au  pape.  Voici  sa  lettre: 

i  Au  milieu  des  monstres  de  ce  siècle, 
avec  qui  je  suis  en  guerre  depuis  trois 
ans,  ma  pensée  et  mon  souvenir  se  lèvent 
vers  vous,  très  saint  Père Je  le  pro- 
teste, et  ma  mémoire  est  fidèle  ,  jamais 


cilles,  d'ignares,  de  bûches  ,  de     icsie ,  ci  m*  «.*.«««~  ~»*  — ~~  ,  j 

d'enfers,  de  diables;  produi-  I  je  n'ai  parlé  de  vous  qu'avec  honneur  et 


«  bornes, 

«  sons  au  grand  jour  les  mystères  de 
«  l'Antéchrist.  »  Et  ce  n'est  pas  seule- 
ment sur  Rome  que  tombait  sa  bile  , 
c'est  sur  tout  l'enseignement ,  sur  toute 
lumière  intellectuelle,  parce  qu'il  s'a- 
percevait déjà  que  çà  et  là  il  avait  des 
contradicteurs.  On  a  voulu  soutenir  que 
Luther  avait  donné  une  impulsion  nou- 
velle aux  études,  et  cependant  il  est 
constant  <  qu'en  prêchant  son  Evangile  , 


respect...  S'il  en  était  autrement,  je  se- 
rais tout  prêt  à  me  rétracter.  Ne  vous 
appelai-je  pas  le  Daniel  dans  la  four- 
naise? N'est-ce  pas  moi  qui  défendis  vo- 
tre innocence  contre  un  homme  tel  que 
Sylvestre  Pi  ierias,  qui  osaitlasouiller  ?.. 
«  Vous  ne  sauriez  le  nier,  mon  cher 
Léon  ,  ce  Siège  où  vous  êtes  assis  (la  cour 
de  Rome)  surpasse  en  corruption  et  Ba- 
bylone  et   Sodome  ;  c'est  contre   cette 


(I)  Lettre  du  15  janvier  1520. 


(l)  Erasme ,  Lettre  59r,  liv.  xxxi. 


140 


HISTOIRE  DE  LA  VIE,  DES  ÉCRITS 


Rome  impie  queje  me  suis  révolté  ;  je  me 
suis    soulevé   d'indignation    en  voyant 
qu'onse  jouait  si  indignement  sous  votre 
nom  du  peuple  de  Jésus-Christ;  c'estcon- 
tre  cette  Rome  que  je  combats,  queje  com- 
battrai jusqu'à  ce  qu'un  souffle  de  foi  vive 
encore  en  moi.  Non  pas  que  je  croie,  ce 
qui  est  impossible,  que  mes  efforts  pré- 
vaudront contre  cette  Babylone  désor- 
donnée ;  mais ,  chargé  de  veiller  sur  le 
sort  de  mes  frères,  je  voudrais  qu'ils  ne 
fussent  pas  la  proie  de  toutes  les  pestes 
romaines.  Rome  est  une  sentine  de  cor- 
ruption et  d'iniquités.   Car  il  est  plus 
clair  que  la   lumière   que  l'Eglise    ro- 
maine, de  toutes  lesÉglises  la  plus  chaste 
autrefois,  est  devenue  une  caverne  fé- 
tide de  voleurs ,  un  lupanar  de  débau- 
che .  le  trône  du  péché  ,  de  la  mort  et  de 
l'enfer,  et  que  sa  malice  ne  pourrait  pas 
monter  plus  haut,  quand  l'Antéchrist  y 
régnerait  en  personne. 

«  Vous ,  Léon ,  vous  voilà  comme  un 
agneau  au  milieu  des  loups ,  comme  Da- 
niel au  milieu  des  lions,  comme  Ezé- 
chiel  parmi  les  scorpions.  A  tous  ces 
monstres  ,  qu'allez-vous  opposer?  Trois 
ou  quatre  cardinaux ,  hommes  de  foi  et 
de  science:  qu'est-ce  que  cela  au  milieu 
de  ce  peuple  de  mécréans?  Vous  mour- 
rez de  leur  venin ,  avant  même  d'avoir 
songé  au  remède....  Les  jours  de  la  cour 
de  Rome  ont  été  comptés ,  la  colère  de 
Dieu  a  soufflé  sur  elle.  Elle  hait  les  sages 
conseils;  elle  craint  la  réforme;  elle  ne 
veut  pas  qu'on  mette  un  frein  à  sa  fureur 
d'impiété.  On  dira  d'elle  ce  qu'on  a  dit 
de  sa  mère  :  Nous  avons  prévenu  Baby- 
lone ;  elle  ne  peut  être  guérie  ;  laissons- 
la.  C'était  à  vos  cardinaux  à  remédier  à 
tant  de  maux;  mais  la  podagre  rit  de  la 
main  du  médecin ,  le  char  n'écoute  plus 

les  rênes 

«  Plein  d'amour  pour  votre  personne, 
j'ai  souvent  gémi  de  vous  voir  élevé  sur 
le  trône  pontifical ,  dans  un  siècle  comme 
le  nôtre  :  vous  méritiez  de  naitre  à  une 
autre  époque.  Le  siège  de  Rome  n'est  pas 
digne  de  vous;  il  devrait  être  occupé  par 
Satan,  qui,  en  vérité,  règne  beaucoup 

plus  que  vous  dans  cette  Babylone 

N'est-il  pas  vrai  que  sous  ce  vaste  ciel  il 
n'y  a  rien  de  plus  corrompu,  de  plus 
inique,  de  plus  pestilentiel ,  que  Rome  ? 
Vraiment ,  Rome  surpasse  en  impiété  le 


Turc  lui-même;  elle,  autrefois  la  porte 
du  ciel,  est  aujourd'hui  la  gueule  de 
l'enfer  ,  que  la  colère  de  Dieu  empêche 
de  fermer  ;  à  peine  s'il  nous  est  permis  de 
sauver  quelque  âme  du  gouffre  infer- 
nal (1).  i 

A  la  suite  de  cette  insolente  lettre,  où 
Luther  se  pose  l'égal  du  chef  de  l'Église 
chrétienne,  il  ajoute  un  don  encore  plus 
insolent.  «  Moi,  pauvre  moine  ,  dit-il ,  je 
«  n'ai  rien  de  mieux  à  vous  offrir;  vous 
j  n'avez  besoin  d'autre  don  que  d'un  don 
«  tout  spirituel.  »  Le  don,  c'est  le  livre 
de  la  Liberté  chrétienne,  où  il  établit  «  non 
<l  seulement  la  justification  sans  les  œu- 
<  vres,  mais  l'impossibilité  de  la  foi  avec 
i  les  œuvres,  qu'il  regarde  comme  autant 
«  de  péchés;  la  sujétion  entière  de  la 
«  créature  au  démon ,  même  dans  les  ceu- 
«  vres  les  plus  pures,  car,  dit-il,  tout  ce 
i  qui  est  en  nous  est  coulpe,  péché,  damna- 
«  tion ,  et  l'homme  ne  peut  faire  le  bien.  » 

Chap.  XVII.  —  Les  deux  bulles.  1720. 

C'était  assez  de  longanimité;  Léon  X 
ne  pouvait  plus  long-temps  rester  sourd 
aux  pleurs  de  l'Eglise  catholique  ;  il  fal- 
lait qu'il  parlât,  sous  peine  de  voir  les 
esprits  errera  l'aventure ,  en  cherchant  la 
lumière  que  le  Christ  leur  avait  promise. 

Le  père  des  fidèles  éleva  donc  sa  voix 
solennelle,  cette  voix  qui  remplace  celle 
du  Christ,  celle  que  tous  les  fidèles  écou- 
tent. Nous  allons  donc  l'écouter,  et  nous 
allons  voir  si  elles  sont  justes  toutes  ces 
déclamations  contre  l'enseignement  de 
l'Eglise,  contre  l'envahissement  des  doc- 
trines aristotéliciennes  et  scholastiques, 
qui  avaient ,  disaient  Luther  et  sej  adhé- 
rens,  étouffé  les  vraies  doctrines  de 
l'Eglise.  Nous  allons  publier  le  préam- 
bule de  la  bulle  de  Léon  X,  que  M.  Audin 
ne  fait  que  paraphraser  et  qu'il  ne  loue 
que  sous  le  rapport  littéraire.  Nous,  nous 
l'offrons  comme  un  monument  de  la 
doctrine  de  l'Eglise,  une  preuve  que  son 
véritable  enseignement  ne  périt  jamais. 
Les  protestans  ont  abandonné  toutes  les 
détestables  raisons  sur  lesquelles  Luther 
a  établi  ses  doctrines;  ils  rougissent  de 
ses  emportemens  et  de  ses  injures.  Nous, 
nous  répétons  avec  assurance  les  paroles 
mêmes  du  chef  de  notre  Eglise;  aujour- 

(1)  T.  I,  p.  273. 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


141 


d'iiui,  comme  alors,  nous  n'avons  pas  un 
,  autre  langage  à  tenir  à  tous  les  fauteurs 
de  l'hérésie,  à  tous  les  inventeurs  de  doc- 
trines humaines.  Nous  leur  rappelons, 
comme  va  le  faire  Léon  X,  que  notre 
croyance  n'est  pas  assise  sur  les  disputes 
ou  les  raisons  humaines;  notre  croyance, 
toute  révélée,  se  prouve  par  la  tradi- 
tion; nous  citons  l'auteur  et  les  témoins 
de  notre  foi  -,  c'est  là  notre  méthode. 

Bulle  de  condamnation  contre  Luther. 

i  Levez-vous,  Seigneur,  et  jugez  votre 
c  cause;  souvenez-vous  des  insultes  qui 
«  vou*s  sont  adressées,  de  ces  insultes 
«  que  les  insensés  profèrent  contre  vous 

<  tous  les  jours.  Inclinez  votre  oreille 
i  vers  nos  prières;  car  de  tous  côtés  ap- 

<  paraissent  les  renards,   cherchant    à 

<  détruire  cette  vigne  dont  vous  avez 

<  foulé  seul  le  pressoir,  et  dont,  sur  le 
«  point  de  monter   vers  le  Père,  vous 

<  avez  confié  le  soin,  le  régime,  l'admi- 
i  nistration  à  Pierre ,  comme  chef ,  et  à 
t  votre  Vicaire  et  à  ses  successeurs. 
«  Voilà  que  le  sanglier,  sorti  de  la  forêt, 
«  s'efforce  de  la  détruire,  et  qu'une  bête 

<  féroce  monstrueuse  en  souille  les  pâ- 
«  turages. 

«  Levez-vous,  Pierre,  et  en  vertu  du 
«  soin  paternel  qui ,  comme  nous  venons 
i  de  le  dire ,  vous  fut  divinement  confié , 

<  prenez  en  main  la  cause  de  la  sainte 
i  Eglise  romaine,  mère  de  toutes  les 
«  Eglises  et  maîtresse  de  la  foi,  que  vous 

<  avez ,  par  ordre  de  Dieu ,  consacrée 

<  par  votre  sang;  contre  laquelle,  ainsi 
«  que  vous  avez  daigné  nous  en  avertir, 
€  s'élèvent  les  maîtres  de  mensonge,  in- 

<  troduisant  des  sectes  de  perdition  et 
i  s'altirant  à  eux-mêmes  une  ruine  pro- 

<  chaine;  sectaires  dont  la  langue  est  un 
c  feu,  un  mal  inquiet,  pleine  d'un  poi- 
i  son  mortel  ;  gens  portant  en  eux  un 
«  zèle  amer  et  les   disputes  dans  leur 

<  cœur,  se  glorifiant  et  mentant  contre 
«  la  vérité. 

«  Levez-vous,  vous  aussi,  nous  vous  en 

<  prions,  ô  Paul,  qui  avez  illuminé  et 
t  illustré  cette  même  Eglise  par  votre 

<  doctrine  et  par  le  martyre  ;  car  voilà 
«  que  se  montre  un  nouveau  Porphyre, 
«  lequel,  comme  l'ancien  mordait  injus- 

<  tement  les  saints  apôtres ,  ainsi  lui  ne 


«  rougit  pas  de  mordre,  de  déchirer  les 
«  saints    pontifes,    nos    prédécesseurs, 

<  contre  votre  précepte,  non  point  en 
t  les  avertissant ,  mais' en  les  rudoyant, 

<  et,  lorsqu'il  se  défie  de  sa  cause,  en  les 

<  couvrant  d'injures,  imitant  en  cela  les 
«  hérétiques,  dont  le  dernier  argument, 
c  quand  ils  s'aperçoivent  que  leurs  cau- 
c  ses  vont  être  condamnées,  est,  comme 

<  dit  Jérôme,  de  faire  couler  de  leur 
«  langue  le  virus  du  serpent ,  et  quand  ils 
«  se  voient  vaincus,  d'avoir  recours  aux 
t  injures;  car,  quoique  vous  ayez  dit 
«  qu'il  faut  qu'il  y  ait  des  hérésies  pour 

<  l'épreuve  des  fidèles,  cependant  ii  est 
«  nécessaire  de  les  étouffer  à  leur  nais- 
i  sance,  avec  votre  intercession  et  votre 
«  secours,  pour  qu'elles  ne  prennent  pas 
i  d'accroissement  ;  de  même  qu'il  ne 
«  faut  pas  que  les  animaux  malfaisans 
«  prennent  de  la  force  en  grandissant. 

<  Qu'elle  se  lève  enfin  toute  l'Eglise 
«  des  Saints  et  le  reste  de  l'Eglise  uni- 
«  verselle,  dont  quelques  individus, 
c  méprisant  l'interprétation  véritable 
c  qu'elle  donne  aux  Ecritures  ,  individus 
«  dont  le  père  du  mensonge  a  aveuglé 
«  l'esprit,  et  qui,  selon  la  vieille  cou- 

<  tume  des  hérétiques,   sages  en  eux- 

<  mêmes,  interprètent  ces  Ecritures  au- 
«  trement  que  l'Esprit  le  veut,  mais 
«  seulement  d'après  leur  propre  sens, 
i  selon  leur  ambition  ou  les  flatteries  des 
«  peuples,  et,  comme  le  dit  l'apôtre,  bien 
i  plus,  les  détournent  de  leur  sens  et  les 
a  adultèrent.  De  telle  manière,  comme 
i  le  dit  Jérôme,  que  déjà  ce  n'est  plus 
c  l'Evangile  du  CHRIST,  mais  de 
«  l'homme,  et,   ce  qui  est  plus  déplo- 

<  rable,   du  diable. 

c  Qu'elle  se  lève  donc  cette  sainte 
«  Eglise  de  Dieu,  et  qu'avec  nos  bienheu- 
«  reux  apôtres  elle  intercède  auprès  du 
«  DIEU  tout-puissant,  afin  qu'ayant  fait 
«  disparaître  toutes  les  erreurs  du  milieu 
i  de  ses  brebis,  et  ayant  éloigné  toutes 
i  les  hérésies  loin  des  pays  habités  par 

<  les  fidèles,  il  daigne  conserver  la  paix 
«  et  l'unité  de  sa  sainte  Eglise  (l).  > 

(1)  Bulle  Exsurge  Domine,  dans  le  Bull.  Mag., 
t.  I ,  p.  610  ,  édit.  de  Luxembourg.  —  Elle  fut  ful- 
minée le  18  juin  (17  avant  les  calendes  de  juillet). 
La  bulle  d'excommunication  qui  suit  est  du  5  jan- 
vier 1521  (5'  avant  les  nones). 


142 


HISTOIRE  DE  LA  ^IE  DE  LUTHER. 


Le  pontife  déplore  ensuite  de  voir  ap- 
paraître des  erreurs  déjà  condamnées, 
rappelle  l'ancienne  pureté  de  foi  de 
l'Allemagne,  puis  condamne  41  propo- 
sitions (1),  où  l'on  remarque,  parmi  les 
innombrables  non-sens  abandonnés  au- 
jourd'hui, celui-ci,  la  34e  proposition  : 
Se  défendre  contre  les  Turcs,,  c'est  com- 
battre contre  Dieu,  qui  par  eux  visite  nos 
iniquités.  Le. pontife  défend  ensuite  de 
lire  ou  de  conserver  les  ouvrages  de  Lu- 
ther; et  quant  à  sa  personne,  on  lit  ces 
paternelles  paroles  : 

*  Quant  à  ce  qui  touche  Martin  lui- 
«  même,  grand  Dieu!  qu'avons-nous  né- 
f  gligé?  que  n'avons-nous  pas  fait?  quelle 
<  remontrance  de  charité  paternelle 
«  avons-nous  omise  pour  le  retirer  de  ses 
t  erreurs?  Après  l'avoir  cité  devant 
e  nous,  voulant  procéder  envers  lui  avec 
«  plus  de  douceur,  nous  l'avons  invité  et 
«  l'avons  exhorté,  tant  dans  diverses  con- 
t  férences  qu'il  a  eues  avec  notre  légat 
«  que  par  les  lettres  que  nous  lui  avons 
«  adressées,  de  se  désister  de  ses  erreurs; 
«  ou,  lui  offrant  un  sauf-conduit  et  de 
t  l'argent  pour  son  voyage,  de  venir, 
«  sans  peur  ni  crainte,  comme  il  con- 
«  vient  à  la  charité  parfaite,  afin  qu'à 
«  l'exemple  de  notre  Sauveur  et  de  l'a- 
«  pôtre  Paul,  il  s'expliquât,  non  en  ca- 
t  chette,  mais  ouvertement  et  en  face, 
c  Plût  à  Dieu  qu'il  eût  suivi  ce  conseil; 
c  car,  à  coup  sûr,  nous  en  avons  la  con- 
«  fiance,  il  serait  rentré  dans  son  cœur 
c  et  eût  reconnu  ses  erreurs.  Dans  cette 
«  Cour  Romaine,  que  si  amèrement  il 
t  censure  en  lui  attribuant  plus  de  vices 
«  qu'il  ne  convient,  d'après  les  vaines 
«  rumeurs  d'esprits  malveillans,  il  n'au- 
«  rait  point  trouvé  tant  d'erreurs,  et 
c  nous  lui  aurions  fait  voir,  clair  comme 
«  le  jour,  que  les  saints  pontifes  romains 
c  nos  prédécesseurs,  qu'il  déchire  par 
«  ses  injures  et  sans  modestie,  n'ont  ja- 
«  mais  erré  dans  ces  canons  et  ces  consti- 
«  tutions  qu'il  s'efforce  de  mordre;  car, 
«  comme  dit  le  prophète,  il  ne  manque 
«  ni  médecine  ni  médecin  dans  Ga- 
i  laad  (2),  etc.,  etc.  » 

Nous  venons  d'entendre  les  paroles  du 
pontife,  du  chef  des  chrétiens;  écoutons 

(i)  M.  Audin  dit  40;  c'est  une  erreur. 
(2)  Même  bulle ,  p.  612. 


maintenant  la  réponse  du  chef  de  la  ré- 
forme ,  et  qu'on  nous  dise  qui  est  ici  le 
représentant  du  Christ. 

«  Qui  a  écrit  cette  bulle,  je  le  tiens 
i  pour  l'Antéchrist.  Je  la  maudis  comme 
«  une  insulte  et  un  blasphème  contre  le 
«  Christ  Fils  de  Dieu  :  Amen.  Je  recon- 
«  nais,  je  proclame  en  mon  âme  et  con- 
«  science  comme  vérités  les  articles  qui 
«  y  sont  condamnés;  je  voue  tout  chré- 
«  tien  qui  la  recevrait,  cette  bulle  in- 
«  fâme,  aux  tortures  de  l'enfer:  je  le 
«  tiens  pour  un  païen^  pour  l'Antéchrist 
«  en  personne.  Amen.  Voilà  comme  je 
t  me  rétracte,  moi,  Bulle,  fille  de  la 
i  bulie  de  savon.  Mais,  dis-moi  donc, 
i  ignorantissime  Antéchrist ,  tu  es  donc 
«  bien  bête  pour  croire  que  l'humanité 
t  va  se  laisser  effrayer!  S'il  suffisait  pour 
«  condamner  de  dire  :  Ceci  me  déplaît; 
«  non,  je  ne  veux  pas;  —  mais  il  n'y  a 
t  pas  de  mulet,  d'âne,  de  taupe,  de 
«  souche  qui  ne  pût  faire  le  métier  de 
«  condamnant.  Quoi!  ton  front  de  putain 
t  n'a  pas  rougi  d'oser  ainsi ,  avec  des  pa- 
ît rôles  de  fumée,  se  prendre  aux  foudres 

<  de  la  parole  divine  (1)! 

«  On  dit  quelquefois  que  l'âne  ne 
«  chante  mal  que  parce  qu'il  entonne 
f  trop  haut  :  cette  bulle  eût  bien  mieux 
«  chanté  si  d'abord  elle  n'eût  posé  sa 
«  bouche  de  blasphème  sur  le  ciel....  Ah! 
«  bullistes,  vous  ne  tremblez  pas  que  la 
«  pierre  et  le  bois  ne  suent  du  sang  à 
«  l'ouïe  des  blasphèmes  que  vous  vomis- 
t  sez  !  Où  êtes-vous  donc,  empereurs? 
«  Où  êtes-vous,  rois  et  princes  de  la 
«  terre?  Vous  avez  donné  à  Jésus  votre 

<  nom  dans  le  baptême,  et  vous  souffrez 
<r  cette  voix  tartaréenne  de  l'Antéchrist. 
i  Où  êtes-vous,  docteurs?  où  êtes-vous  , 
«  évêques?  Vous  tous  qui  prêchez  le 
«  Christianisme,  garderez-vous  le  silence 
i  devant  un  tel  prodige  d'impiété?  Mal- 
«  heureuse  Eglise!  devenue  le  jouet  et  la 

<  proie  de  Satan!  Misérables  qui  vivez 
«  dans  ce  siècle!  Voici ,  voici  venir  l'ire 

(1)  Quis  morio  ,  quis  asinus,  quae  (alpa  ,  quis  sti- 
pes  non  queat  damnare  ?  Non  pudescit  irons  lua 
meretrica  ut  sic  in  publico  ecclesiastico  audeas  ina- 
nibus ,  inerinibusque  verbis ,  verborum  tuorum 
fui:iis  conlradicere  cœleslium  verborum  fulminibus? 
—  Advenus  execrabikm  Anlkhri&ti  bullam.  Opéra 
Lutheri,  p. 89,  t.  II. 


ÉTUDES  SUR  L'HISTOIRE  UNIVERSELLE. 


143 


i  de  Dieu  sur  tout  ce  qui  a  nom  pa- 
i  pisle  (I)!  Léon  X,  et  vous,  nos  sei- 
i  gneurs  les  cardinaux  romains,  écou- 
i  tez  :  Je  vous  le  dis  à  la  face,  si  c'est 
«  vous  qui  avez  enfanté  celte  bulle,  si 
i  vous  l'avouez  comme  votre  œuvre, 
«  j'use,  moi,  de  la  puissance  que  Dieu 
i  m'a  faite  dans  le  baptême  en  m'insli- 
«  tuant  son  iils  et  son  héritier.  Appuyé 
«  sur  ce  roc,  qui  ne  craint  ni  les  portes 
i  de  l'enfer,  ni  le  ciel,  ni  la  terre,  je 
c  vous  le  répète  :  revenez  à  Dieu ,  renon- 
«  cez  à  vos-sataniques  blasphèmes  contre 

(1)  Opéra  Lutheri,  t.  II ,  p.  91. 


i  Jésus-Christ ,  et  tout  de  suite  ;  sachez- 
«  le  bien  ,  le  Christ  vit  et  règne  encore  ; 

<  voici  venir  le  Seigneur  qui,  d'un  souffle 
«  de  sa  bouche,  dissipera  cet  homme 
«  d'iniquité,   ce  lils  de  perdition.  Si  le 

<  pape  a  écrit  cette  bulle,  je  le  proclame 
t  l'Antéchrist  qui  est  venu  pour  boule- 
i  verser  le  monde  (1).  » 

Nous  laissons  nos  lecteurs  sous  l'im- 
pression de  ces  deux  voix.  Dans  un  pro- 
chain article,  nous  reprendrons,  à  la 
suite  de  M.  Audin  ,  le  cours  de  l'histoire 
de  Luther.  A.  B. 

(1)  T.  I,  p.  233. 


ÉTUDES  SUR  L'HSTOIRE  UNIVERSELLE , 

EXPLIQUANT  L'ORIGINE  ET  LA  NATURE  DU  POUVOIR;  PAR  J.-B.  DE  SAINT-VICTOR. 

DÉDIÉ  A  MONSEIGNEUR  LE  DUC  DE  BORDEAUX  (1). 


On  a  quelquefois  reproché  de  faire 
l'histoire  des  rois  et  non  celle  des  peu- 
ples. Je  ne  sais  jusqu'à  quel  point  ce  re- 
proche est  fondé.  Après  tout,  plus  la 
souveraineté,  pivot  de  l'ordre  social,  se 
trouve  concentrée  dans  une  seule  main, 
plus  elle  doit  prendre  de  place  dans  les 
annales  de  la  nation  qu'elle  dirigea.  Faire 
l'histoire  d'un  roi ,  c'est  dire  quels  furent 
ses  rapports  de  gouvernement  avec  ses 
ministres  et  ses  sujets ,  et  on  ne  peut  pas 
plus  l'isoler  des  destinées  du  peuple  qu'il 
fut  appelé  à  gouverner,  qu'on  ne  peut, 
en  psychologie,  séparer  l'âme  humaine 
du  corps  qu'elle  régit,  l'intelligence  des 
organes  qui  la  servent. 

Au  surplus,  on  comprend  pourquoi 
une  certaine  école  politique  et  philoso- 
phique cherche  à  amoindrir  le  rôle  de  la 
royauté  dans  l'histoire.  Décidée,  en  dé- 
pit de  l'autorité  des  traditions,  à  démo- 
lir la  société  pour  la  reconstruire  par  en 
bas,  à  faire  émaner  le  pouvoir,  non  plus 
de  la  monarchie  de  la  famille,  c'est-à- 
dire  de  la  paternité  patriarcale,  mais  de 

(1)  Six  volumes  in-O11,  caractères  neufs,  papier 
superfin  satiné;  prix  : .;  fr.  30  cbaquo  volume. 


l'élection  descendue  aux  derniers  rangs 
du  peuple,  cette  école  rejette  un  prin- 
cipe intimement  uni  aux  idées  de  pre- 
scription, d'hérédité,  de  stabilité.  Elle 
demande  que  le  pouvoir,  sans  cesse  re- 
nouvelable ,  soit  aussi  mobile  que  les 
passions  humaines  et  que  les  caprices  de 
la  popularité.  Elle  veut  placer  la  société 
dans  une  tempête  continuelle,  et,  au 
contraire,  nous  autres  disciples  des  Goer- 
res,  des  Schleigel ,  des  Bonald  ,  de  Haller, 
nous  voulons  la  mettre  dans  un  port  in- 
accessible aux  orages. 

M.  de  Saint -Victor  appartient  à  cette 
dernière  école;  il  tente  de  continuer 
l'œuvre  de  ces  grands  philosophes  en 
restaurant  Vhistoire  comme  ils  ont  res- 
tauré la  métaphysique  et  la  politique.  Il 
a  vu  que,  dans  nos  âges  de  révolution ,  le 
pouvoir  avait  été  vivement  attaqué,  pres- 
que nié,  et  il  a  tenté  de  lui  donner  une 
réhabilitation  solennelle  en  montrant 
quelle  était  sa  nature  et  son  origine. 

«  Ou  il  n'y  a  point  de  vérités  sociales, 
«  dit  M.  de  Saint- Victor  en  commençant 
i  son  ouvrage,  et  la  société  humaine, 
«  tant  politique  que  religieuse ,  n'est 
«  qu'un  perpétuel  mensonge,  ou  ces  vé- 


144 


ÉTUDES  SUR  L'HISTOIRE  UNIVERSELLE. 


«  rilés  émanent  d'une  vérité  première, 
€  source  de  tout  ce  qui  est  vrai  dans 
«  l'ordre  intellectuel.  » 

L'auteur  s'appuie  en  commençant  sur 
la  Genèse  comme  sur  le  monument  his-' 
torique  de  la  plus  grande  valeur  qui 
puisse  exister.  Il  y  trouve  la  révélation 
des  institutions  fondamentales  du  genre 
humain  ,  lesquelles  sont:  <  1°  la  société 3 
«  dont  Dieu  même  est  l'auteur ,  et  dans 
«  laquelle  il  règle  le  pouvoir  et  l'obéis- 
«  sance  ;  2°  la  loi,  dont  il  est  la  source,  et 

<  dont  l'accomplissement,  comme  obli- 
«  gation  morale  ,  est  abandonnée  au  libre 
«  arbitre  de  l'homme,  au  moment  même 
«  qu'il  vient  d'être  créé  ;  3°  le  libre  arbi* 
i  ire  ,  vicié  par  sa  chute  et  dont  le  vice , 
«  se  communiquant  naturellement  à  sa 
«  race ,  n'a  cessé  et  ne  cessera  d'entraî- 
«  ner  cette  race  malheureuse  vers  la  ré- 
c  volte  dont  son  tentateur  ,  devenu  son 
«  maître  ,  est  le  père  ;  4°  la  Providence , 
«  dont  la  vertu  divine  et  libératrice  gou- 
«  verne  les enfans d'Adam,  lesdirige,  tend 

<  sans  cesse  à  les  ramener  vers  la  vérité, 
t  source  de  leur  liberté  et  de  leur  bon- 
«  heur  perdus,  parce  que  la  sentence 
t  prononcée  contre  eux  n'a  pas  été  irré- 
«  vocable.  » 

Voilà  bien ,  en  effet ,  les  bases  de  l'his- 
toire du  genre  humain.  Ces  considéra- 
tions ne  sont  pas  nouvelles  ;  elles  n'ont 
pas  le  triste  mérite  du  paradoxe.  Mais 
elles  sont  plus  satisfaisantes  ;  elles  don- 
nent une  solution  plus  complète  des  mys- 
tères de  notre  destinée  ,  que  les  explica- 
tions de  notre  philosophie  moderne,  qui 
nie  le  péché  originel ,  et  pose  la  loi  du 
progrès  comme  une  loi  absolue  et  inva- 
riable de  l'humanité.  Sans  l'hypothèse  de 
l'action  de  deux  puissances  contraires 
dans  le  monde,  comment  rendre  compte 
des  combats  intérieurs  de  l'homme  pris 
individuellement ,  et  des  oscillations  de 
civilisation  et  de  barbarie  qui  compo- 
sent les  annales  des  peuples  privés  de  la 
lumière  du  Christianisme? 

M.  de  Saint-Victor  retrouve  les  traces 
d'une  société  civile  avant  le  déluge.  Il 
montre  la  famille  humaine  se  divisant 
en  deux  grandes  branches,  celle  des  bons 
et  celle  des  médians  ;  puis  les  enfans  de 
Dieu  ou  descendans  de  Seth  se  laissant 
séduire  par  la  beauté  des  tilles  des  enfans 


des  hommes  (1)  ;  la  corruption  souillant 
alors  toute  la  terre  ,  et  la  sentence  pro- 
noncée par  le  souverain  législateur  con- 
tre la  race  coupable. 

Quand  une  nouvelle  ère  commence, 
Dieu  ne  promulgue  pas  une  seconde  fois 
les  lois  qu'il  avait  imposées  à  l'ère  pré- 
cédente :  il  se  contente  de  rappeler  celle 
de  ces  lois  qui  avait  été  révélée  la  pre- 
mière. «  Quiconque  versera  le  sang  hu- 
«  main,  dit  le  Seigneur,  son  sang  aussi 
«  sera  versé,  parce  que  l'homme  est  fait 
«  à  l'image  de  Dieu  (2).  i  Ainsi  c'est  pour 
défendre  la  vie  humaine,  que  ne  respec- 
taient plus  les  haines  et  les  vengeances, 
que  Dieu  même  institue  la  peine  de 
mort. 

M.  de  Saint- Victor  insiste  beaucoup 
sur  l'histoire  d'Abraham  et  de  ses  fils, 
pour  faire  bien  connaître  quelle  était 
l'étendue  du  pouvoir  paternel.  Le  père 
de  famille  a  la  direction  du  culte  (3)  ;  il 
a  la  justice  suprême.  «  Quant  au  larcin 
«  dont  tu  m'accuses,  dit  Jacob  à  Laban, 
<  que  celui  entre  les  mains  de  qui  on 
t  trouvera  tes  idoles  soit  mis  à  mort  en 
«  présence  de  nos  frères  (4).  ï  II  décide 
seul  des  alliances,  de  la  paix  et  de  la 
guerre  ;  la  privation  de  sa  bénédiction 
est  presque  redoutée  par  ses  enfans 
comme  sa  malédiction  elle-même  (5);  ex 
patribusfamilias  paulaùm  factos  reges, 
dit  Platon. 

La  mission  de  Moïse  est  ensuite  expli- 
quée avec  détail. 

Puis  les  trois  périodes  du  pouvoir  chez 
les  Hébreux  sont  racontées  avec  soin: 
d'abord  la  période  des  Juges,  inspirés  par 
Dieu  même  ;  celle  des  Rois,  dont  la  puis- 
sance, quand  ils  ne  se  jettent  pas  dans 
l'idolâtrie,  est  limitée  par  celle  du  grand- 
prêtre  et  des  prêtres  du  temple;  et  enfin 
celle  du  gouvernement  des  Machabées, 
qui  réunissent  à  l'autorité  sacerdotale 
l'autorité  militaire  et  civile. 

(1)  Ce  passage  de  la  Bible  a  été  détourné  de  son 
véritable  sens  par  les  poètes  ,  qui  ont  supposé  que 
des  anges  avaient  aimé  de  simples  mortelles,  et 
qu'ils  avaient  quitté  le  ciel  pour  satisfaire  leurs 
passions. 

(2)  Genèse,  ix  ,  G. 
(5)  Idem  ,  xxxv,  4. 
(4)  Idem ,  xxxi ,  52. 

(..)  Voir  la  désolation  d'Esaii  quand  Isaac  bénit 
Jacob ,  Genèse  ,  xxvn  ,  38 ,  39. 


ÉTUDES  SUR  L'HTSTOTRE  UNIVERSELLE. 


145 


Dans  la  deuxième  période,  colin  de  la 
monarchie  pure,  se  révèle  l'observation 
de  la  succession  masculine  appliquée  à 
la  royauté ,  et  transportée  de  la  société 
domestique  à  la  société  politique.  «  Cela 
c  môme  a  été  peu  de  chose  pour  vous  , 
c  Seigneur  Dieu  ,  dit  le  roi-prophète,  de 

<  m'élever  à  la  royauté  (1)  :  votre  parole 
t  a  encore  assuré  l'établissement  de  ma 

<  famille  dans  les  siècles  à  venir,  et  c'est 
i  la  loi  d'Adam.  >  C'est-à-dire  que  le  fils 
succède  naturellement  au  père. 

Dans  la  troisième  période,  M.  de  Saint- 
"Victor,  en  avouant  que  le  peuple  con- 
courut à  élever  les  Machabées  sur  le 
trône,  soutient  que,  dans  des  circon- 
stances tout  exceptionnelles ,  comme 
quand  il  s'agissait  de  ressaisir  sa  natio- 
nalité et  son  culte ,  la  participation  spon- 
tanée et  soudaine  de  l'élément  populaire 
à  la  formation  du  pouvoir  était  légitime, 
pourvu  qu'on  ne  la  considérât  pas  comme 
un  principe,  mais  comme  accident,  œu- 
vre de  la  nécessité.  Il  avoue,  du  reste, 
que,  chez  quelques  nations  de  l'Orient, 
les  chefs  de  famille  ou  princes  des  pi- 
res (2),  présidés  par  le  premier  d'entre 
eux,  exerçaient  une  autorité  absolue  ;  et 
c'est  ainsi ,  suivant  lui ,  qu'il  faut  enten- 
dre le  passage  de  la  Bible ,  où  il  est  dit 
qu'Abraham  demanda  le  droit  de  sépul- 
cre à  l'assemblée  des  enfans  de  Heth. 

Ici  nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de 
trouver  un  peu  d'esprit  de  système;  l'au- 
teur ne  peut  nier  que  ,  comme  le  dit 
Aristote,  Y  aristocratie,  ou,  si  l'on  veut, 
le  pouvoir  exercé  par  les  principaux  pè- 
res de  famille  ,  n'ait  été  ,  avec  la  monar- 
chie, l'une  des  formes  primitives  des 
gouvernemens  des  peuples.  Les  récits 
d'Homère  sont  ici  d'accord  avec  ceux  de 
nos  livres  sacrés.  Alcinoùs  ,  roi  des  Phéa- 
ciens,  consulte  les  princes  de  son  île, 
comme  Hémor  ,  roi  des  Sichimites ,  as- 
semble son  peuple  pour  lui  proposer  de 
souscrire  aux  conditions  d'alliance  que 
les  enfans  de  Jacob  veulent  lui  imposer 
après  le  viol  de  Dina. 

D'ailleurs,  qu'est-ce  à  dire  que  le  pou- 
voir exercé,  soit  par  un  roi ,  soit  par  les 
chefs  de  famille  réunis,  était  absolu?  IN'y 
a  t-il  pas  toujours  dans  un  Etat,  quel  qu'il 

(1)  il.  Keg.  vu.  19. 

(2)  T.  I ,  p.  226  ,  227  et  228. 


soit,  une  autorité  absolue?  En  cela,  les 
démocraties  ressemblent  aux  aristocra- 
ties et  aux  monarchies.  Que  la  loi  soit 
l'expression  de  la  volonté  d'un  seul , 
qu'elle  émane  de  quelques  uns,  ou  qu'elle 
soit  le  fruit  de  la  délibération  du  plus 
grand  nombre,  qu'importe?  il  y  a  tou- 
jours un  moment  où  elle  devient  loi ,  où 
la  souveraineté  lui  est  acquise,  et  où  elle 
rencontre  des  agens  chargés  d'assurer 
son  exécution  par  la  force.  De  même, 
supposez  dans  les  tribunaux  divers  de- 
grés de  juridiction  destinés  à  servir  de 
garantie  à  l'innocence  et  à  la  justice  ,  on 
linit  toujours  par  arriver  au  jugement  en 
dernier  ressort,  dont  l'autorité  est  con- 
sidérée comme  la  vérité  même.  Le  pou- 
voir peut  subir  discussion  avant  d'avoir 
le  droit  de  se  manifester:  mais  il  faut  en 
venir  tôt  ou  tard  au  moment  où  ce  droit 
doit  lui  être  dévolu  sans  contrôle  :  il 
faut  qu'il  soit  revêtu  dans  ses  actes  d'une 
infaillibilité  fictive ,  sans  laquelle  aucune 
société  n'est  possible. 

Cela  n'implique  pas  que  telle  forme 
de  gouvernement  ne  soit  préférable  A 
telle  autre  ;  cela  n'empêche  pas  de  sou- 
tenir que  la  loi  ,  quand  elle  n'est  pro- 
mulguée qu'après  des  discussions  publi- 
ques et  des  contradictions  prolongées, 
ne  peut  pas  être  entourée  d'autant  de 
vénération  et  de  prestige  que  lorsqu'elle 
n'a  été  précédée  que  d'une  délibération 
secrète,  et  qu'elle  se  produit  tout  d'une 
pièce  au  grand  jour  sous  la  sanction  uni- 
que du  roi .  comme  Minerve  sortait  tout 
armée  du  front  de  Jupiter.  Avec  des  for- 
mes démocratiques,  la  loi  est  souveraine, 
sans  doute;  mais  souvent  une  minorité 
considérable  ne  la  subit  que  par  force 
et  cherche  à  redevenir  majorité  pour  la 
renverser  à  son  tour.  Avec  les  formes 
monarchiques,  la  loi  est  reçue  en  quel- 
que sorte  comme  un  dogme  ;  elle  règne 
par  la  foi  chez  un  peuple  iidèle  encore 
plus  que  par  la  contrainte  ;  enfin,  elle  se 
revêt  de  tous  les  caractères  de  la  durée 
et  de  la  fixité. 

Que  l'on  ne  croie  pas  pour  cela  que 
nous  veuillons  transporter  dans  l'Occi- 
dent le  despotisme  asiatique.  Tant  que 
les  rois  reconnaîtront  dans  la  religion 
catholique,  ennemie  de  la  confusion  des 
deux  pouvoirs  ,  des  limites  à  leur  auto- 
rité, tant  que  la  chaire  chrétienne  aura 


146 


ÉTUDES  SUR  L'HrSTOIRE  UNIVERSELLE. 


des  Ambroise,  des  Bernard,  ou  des  Tho- 
mas de  Cantorbéry,  nous  ne  craindrons 
pas  de  voir  l'arbitraire  ou  l'injustice  pré- 
valoir sur  le  trône.  Mais,  pour  ne  pas 
parier  des  pays  où  régnent  des  sectes 
chrétiennes  séparées  de  Rome ,  et  où  le 
pouvoir  royal  est  quelquefois  tempéré 
autrement  que  par  le  pouvoir  religieux, 
transportons-nous  dans  l'Orient ,  et  ne 
contestons  pas  que  le  despotisme  uni , 
soit  à  l'idolâtrie  antique  ,  soit  à  l'isla- 
misme moderne,  a  été  et  est  encore  dans 
ces  beaux  climats  un  des  plus  tristes 
fléaux  de  l'humanité. 

Aussi  nous  ne  nous  associerons  pas  aux 
efforts  que  fait  M.  de  Saint- Victor  pour 
prouver,  contre  les  témoignages  de  l'his- 
toire, que  les  anciens  monarques  de  l'O- 
rient faisaient  le  bonheur  des  nations 
asservies  à  leur  sceptre.  Il  récuse  à  ce 
sujet  les  historiens  grecs  (1) ,  ou  du  moins 
il  suspecte  leur  véracité.  Mais  les  histo- 
riens hébreux  ne  s'accordent-ils  pas  avec 
les  grecs  sur  le  faste  et  la  cruauté  des 
rois  de  Perse  ou  d'Assyrie,  et  Senna- 
chérib  n'est-il  pas  peint  à  peu  près  sous 
les  mêmes  traits  que  Xercès?... 

Le  premier  volume  de  M.  de  Saint- 
Victor  se  termine  par  des  considérations 
intéressantes  sur  l'esclavage,  l'idolâtrie 
et  la  guerre.  La  guerre,  cette  loi  sociale 
si  grande  et  si  mystérieuse  ,  inspira  des 
pages  magnifiques  à  M.  de  Maistre.  M.  de 
Saint- Victor  l'envisage  sous  d'autres 
points  de  vue  qui  ont  bien  aussi  leur 
utilité  et  leur  grandeur. 

Cependant,  nous  n'hésitons  pas  à  dire 
que  le  deuxième  volume  de  cet  ouvrage 
nous  paraît  de  beaucoup  surpasser  le 
premier  en  intérêt. 

Il  contient  des  considérations  assez 
neuves  sur  l'histoire  des  Chinois,  des  In- 
dous  et  des  peuples  sectateurs  de  Boud- 
dha. 

Peut-être  que  ,  comme  dans  la  philoso- 
phie de  l'histoire  de  Schleigel ,  il  aurait 
mieux  valu  faire  précéder  l'histoire  des 
autres  peuples  de  l'Orient  par  celle  de 
ces  peuples,   qui   paraissent   avoir  des 

(1)  P.  281,  282  ,  1. 1.  Plus  loin ,  M.  de  Saint-Vic- 
tor prétend  que  les  abus  du  pouvoir  n'ont  été  qu'ac- 
cidentels dans  ces  monarchies,  et  qu'ils  ne  leur 
étaient  pas  inhérens.  «  Quels  rois,  a-t-on  dit;  mais 
aussi  quels  peuples  !  s'écrie-t-il,  » 

(2)  P.  245  et  244 ,  td. 


prétentions  fondées ,  quoique  exagérées 
par  leurs  traditions  indigènes ,  à  une 
haute  antiquité. 

L'analyse  des  institutions  sociales  et 
religieuses  de  la  Chine  est  faite  avec 
beaucoup  de  clarté,  mérite  qui  est  en- 
core fort  apprécié  en  France,  malgré  la 
vogue  que  la  métaphysique  allemande  y 
a  eue  pendant  quelque  temps.  M.  de 
Saint-Victor  s'appuie  surtout  sur  le  père 
de  Mailla,  dont  l'autorité  lui  paraît  pré- 
férable à  celle  des  orientalistes  parisiens. 
Cependant  il  profite  des  travaux  des  Kla- 
proth,  des  Rémusat ,  Paravey  et  autres 
savans  modernes.  Il  ne  néglige  pas  non 
plus  les  précieux  documens  recueillis 
dans  les  Annales  de  philosophie  chré- 
tienne _,  qu'il  cite  souvent  avec  éloge. 

Le  peuple  chinois  qui,  suivant  les  con- 
jectures de  quelques  savans  ,  aurait  dû 
son  origine  à  Noé  ou  à  un  de  ses  petits- 
fils,  a  pour  premier  culte  le  sacrifice 
sanglant  offert  au  Dieu  suprême  en  pleine 
campagne,  à  la  face  du  ciel  et  de  la 
terre.  Au  nombre  des  premières  et  des 
plus  saintes  lois ,  est  établie  celle  du  res- 
pect et  de  l'obéissance  des  enfans  pour 
les  auteurs  de  leurs  jours,  loi  qui ,  ayant 
été  violée  la  première  ,  avait  entraîné  la 
première  malédiction.  La  Chine  exagère 
en  quelque  sorte  cette  loi ,  afin  de  la 
rendre  inviolable  désormais. Quand,  après 
de  longues  années  d'anarchie,  une  sorte 
de  restauration  sociale  s'accomplit  en 
Chine  par  l'heureuse  influence  de  Confu- 
clus,  ou  Con-fou-tze,  ce  grand  philoso- 
phe, à  l'aide  des  traditions  antiques, 
s'attacha  surtout  à  reconstituer  la  fa- 
mille et  à  remettre  en  honneur  l'autorité 
paternelle.  Mais  autant  la  morale  de 
Confucius  était  pure  ,  autant  la  partie 
dogmatique  de  sa  religion  était  vague 
et  obscure.  Selon  lui ,  «  Dieu  est  l'être 
t  des  êtres ,   la  source  de  tout  ce  qui 

<  existe,  la  grande  âme  de  l'univers 

«  L'âme  humaine  et  ses  facultés  intellec- 

<  tuelles  sont  un  écoulement  de  la  grande 
i  âme  universelle.  La  mort  n'est  autre 
«  chose  que  la  séparation  des  deux  sub- 
t  stances  dont  se  compose  la  nature  de 
«  l'homme;  la  substance  matérielle  re- 
i  tombe  dans  la  masse  du  monde  physi- 
«  que  ;  la  substance  spirituelle  remonte 
«  et  va  se  perdre  dans  le  sein  du  Dieu 
«  dont  elle  est  émanée.  »  C'est  bien  là  le 


ÉTUDES  SUR  L'HISTOIRE  UNIVERSELLE. 


147 


panthéisme  tel  qu'on  vent  le  ressusciter 
de  nos  jours.  Confncius  ,  qui  avait  pour 
hut  de  s'appuyer  sur  les  traditions  anti- 
ques, les  avait  en  ce  point  mal  comprises 
ou  mal  interprétées. 

Et  ici  M.  de  Saint-Victor  fait  remar- 
quer que  les  disciples  de  Lao-Tseu  (1)  et 
les  prêtres  de  Fô  ou  Bouddha,  malgré  les 
superstitions  mêlées  à  leur  doctrine, 
firent  des  prosélytes  nombreux  en  Chine , 
parce  qu'ils  rendaient  à  l'homme  son  in 
dividualité,  que  la  doctrine  4e  Confucius 
leur  ravissait. 

Du  reste,  cette  doctrine  ,  dans  sa  par- 
tie politique  et  morale,  reçoit  de  l'au- 
teur de  justes  éloges.  «  Dieu  ,  dit  Confu- 
«  cius,  est  source  de  tout  pouvoir  et  en 
«  môme  temps  le  père  commun  des  hom- 
«  mes  :  chaque  père  dans  sa  famille,  les 
«  rois  dans  leur  empire,  sont  les  images 
i  et  les  représentans  de  Dieu,  l'œil  de  sa 
«  providence,  les  ministres  de  sa  justice 
«  et  de  sa  bonté,  les  interprètes  de  ses 
«  volontés,  le  canal  par  où  découlent, 
t  sur  les  familles  et  sur  les  peuples ,  les 
c  faveurs  du  ciel.  Résister  aux  volontés 
t  d'un  père,  lui  manquer  de  respect,  c'est 

<  résister  et  faire  outrage  à  Dieu  même, 
i  La  piété  filiale  est  la  loi  éternelle  du 
«  ciel,  la  justice  suprême  de  la  terre,  le 
«  préservatif  contre  les  vices  ,  la  racine 
i  de  toutes  les  vertus.  »  —  «  Que  l'empe- 
€  reur ,  dit-il  plus  loin ,  donne  donc 
€  l'exemple  du  respect  filial  ;  il  sera  imité 
«  par  les  grands  de  sa  cour;  les  manda- 
«  rins  se  régleront  sur  ceux-ci ,  le  peuple 

<  sur  les  mandarins.  » 

Pour  mettre  en  pratique  cette  théorie, 
l'empereur,  à  certains  jours  solennels,  se 
rend  en  grande  pompe  au  palais  de  sa 
mère,  qui  le  reçoit  assise  sur  son  trône; 
et  là,  en  présence  de  toute  sa  cour ,  il  se 
prosterne  jusqu'à  neuf  fois  devant  elle. 
Puis,  il  se  relève,  et  tous  ses  sujets  se 
prosternent  devant  lui  comme  devant  le 
père  commun  de  la  grande  famille  de 
l'empire.  C'est  à  lui  qu'il  appartient ,  en 
sa  qualité  de  grand-prêtre  parexcellence, 
d'offrir  des  sacrifices  publics  au  Ciel  (au 
Tien)  pour  la  nation  chinoise.  Chaque 
père  est  ensuite  le  sacrificateur  parlicu- 

(i)  On  appelle  aussi  les  disciples  de  Lao-Tseu, 
prêtres  de  l'ao-sse ,  c'est-à-dire  Docteurs  de  la  rai- 
ton. 


lier  de  sa  famille,  et  exerce  les  fonctions 
sacerdotales  au  sein  du  foyer  domesti- 
que ,  et  seul  intermédiaire  entre  Dieu  et 
ses  enfans;  il  est  revêtu  à  leur  égard 
d'une  autorité  sans  contrôle  et  sans  li- 
mites. 

Cet  état  de  choses,  qui  a  ses  périls, 
puisqu'il  peut  y  avoir  des  pères  impies, 
corrompus  et  vicieux,  et  qu'il  n'y  a  pas 
d'exception,  même  dans  ce  cas,  à  l'obéis- 
sance complète  des  enfans,  a  reçu  pour- 
tant d'un  des  anciens  coryphées  de  l'é- 
cole saint-simonienne  ,  un  tribut  d'hom- 
mages et  d'admiration.    Il    parait   que 
M.  Michel  Chevalier,  après  avoir  attaqué 
la  puissance  paternelle  et  l'ancienne  con- 
stitution  de   la   famille,   a   tout-à-coup 
passé  du  dénigrement  à  une  sorte  d'ado- 
ration pour  ces  liens  conservateurs  des 
sociétés.  C'est  que  l'école  de  Saint-Simon, 
tout  en  essayant  vainement  de  propager 
beaucoup  d'erreurs  ,  a  réhabilité  quel- 
ques vérités.  Elle  a  su  rendre  aux  prin- 
cipes du  pouvoir  et  de  la  hiérarchie  une 
popularité  qu'une  passion  ,  sans  frein  de 
liberté  et  d'égalité,  leur  avait  enlevés  de- 
puis long-temps.  Aussi  ceux  des  disciples 
de  cette  école  qui  ont  renoncé  à  refaire 
la  société  à  priori ,  ont  fini,  après  s'être 
imbus  de  doctrines  absolument  contrai- 
res aux  idées  révolutionnaires  et  anarchi- 
ques,  par  se  rattacher,  faute  de  mieux, 
aux  pouvoirs  existans  dans  l'ordre  do- 
mestique et  dans  l'ordre  civil.  De  là  cette 
admiration   peut-être  exagérée   de   l'é- 
conomiste   que   nous    venons  de  nom- 
mer pour  les  institutions  despotiques  de 
la  Chine. 

On  s'étonne  pourtant  que  l'un  des 
adeptes  de  cette  école,  qui  s'intitulait 
par  excellence  l'école  du  progrès,  en 
vienne  à  prendre  pour  son  type  idéal,  en 
quelque  sorte,  l'empire,  dont  l'immobi- 
lité va  jusqu'à  l'inertie,  et  qui,  à  force 
d'être  stationnaire  ,  commence  presque 
à  être  rétrograde.  Une  récente  épreuve 
vient  de  montrer  combien,  même  sous  le 
rapport  matériel ,  il  était  en  arrière  de 
la  civilisation  de  l'Occident. 

En  partant  du  point  de  vue  de  M.  de 
Saint- Victor,  o:i  comprendrait  mieux 
une  sorte  de  prédilection  pour  le  céleste 
empire  du  Milieu,  où,  comme  il  le  dit, 
le  caractère  divinement  paternel  du  pou- 
voir monarchique  semble  conservé  pro- 


148 


ÉTUDES  SUR  L'HISTOIRE  UNIVERSELLE. 


videntiellement.  Il  en  tire  la  consé- 
quence que  toutes  les  monarchies  pri- 
mitives de  l'Orient  ont  dû  être  «  une 
«  imitation  ,  un  renouvellement  des  mo- 
«  narchies  anté-diluviennes,  telles  qu'el- 
«  les  ont  dû  être  constituées  dans  la  race 
c  de  Seth ,  avant  son  mélange  avec  la 
c  race  caïnite.  » 

Puis  il  montre  que  l'absolutisme  con- 
sacré en  Chine,  comme  tout  absolutisme, 
qui  suivant  lui  est  dans  l'essence  d'un 
pouvoir  véritable ,  offre  le  phénomène 
d'un  prince  dont  la  volonté  ne  rencontre 
aucun  obstacle,  mais  à  la  conditon d'ob- 
server la  grande  loi  patriarcale,  loi  dont 
toutes  les  parties  de  l'Etat  sont  comme 
imprégnées.  «  Pressé  de  toutes  parts,  dit 
«  M.  de  Saint-Victor,  par  ce  culte  qu'une 
<  nation  entière  rend  à  la  paternité,  s'il 
«  cessait  d'être  père ,  il  cesserait  bientôt 
«  d'être  roi.  >  Et  au  fait,  quelle  n'a  pas 
été  la  puissance  morale  des  traditions 
fondamentales  de  la  Chine  ,  puisque  des 
conquérans  tartares  ont  été  obligés  de 
s'y  rallier  pour  asseoir  et  perpétuer 
leurs  dynasties! 

Dans  l'incroyable  longévité  temporelle 
que  Dieu  a  départie  à  l'empire  chinois, 
M.  de  Saint-Victor  voit  une  récompense 
accordée  à  l'observance  du  grand  pré- 
cepte du  Décalogue  :  t  Tes  père  et  mère 
honoreras  ,  afin  que  tu  vives  longue- 
ment. >  Et  cependant,  après  avoir  rendu 
hommage  à  l'organisation  extérieure  de 
cette  société ,  où  la  loi  du  pouvoir  pa- 
ternel est  tendue  ,  suivant  nous,  jusqu'à 
une  sorte  de  raideur  tyrannique,  il  est 
obligé  d'avouer  que  les  Chinois  ont  tous 
les  vices  d'un  peuple  corrompu,  l'é- 
goïsme,  la  bassesse,  l'hypocrisie  et  la 
cupidité  la  plus  sordide  (1).  Ces  vices  ne 
seraient-ils  pas  précisément  le  résultat 
d'une  servitude  politique  et  domestique 
à  laquelle  rien  ne  fait  contrepoids? 

Dans  les  chapitres  suivans,  M.  de  Saint- 
Victor  jette  une  grande  clarté  sur  l'état 
social  et  religieux  des  Indiens. 

Il  ne  pense  pas  que  l'Inde  doive  rien  à 
l'Egypte  en  fait  de  traditions  ou  de  culte 
religieux.  Le  panthéisme,  le  dualisme  lui 
paraissent  des  erreurs  nécessaires  dès 
qu'on  s'écarte  de  la  grande  création  bi- 
blique :  <  In  principio  Deus  creavit  cœ- 

(1)  P.  75,  t.  IL 


lum  et  terrain,  »  II  semble  également  qu'il] 
est  dans  la  nature  des  choses  que  toute 
caste  sacerdotale  qui  se  réserve  le  privi- 
lège des  lumières ,  et  qui  ne  s'appuie  pas 
sur  la  religion  véritable,  doit  finir  par  se 
créer  une  doctrine  secrète  ,  toute  diffé- 
rente des  dogmes  enseignés  au  vulgaire. 

Or,  dans  leurs  rêveries  rationalistes  ou 
mystiques ,  les  Brahmes  paraissent  avoir 
épuisé  les  combinaisons  du  panthéisme. 
C'est  d'abord  le  panthéisme  matérialiste 
qui  substitua  à  la  création  par  la  volonté 
de  Dieu  le  système  des  transformations 
indéfiniment  successives  sous  l'influence 
de  la  force  secrète  de  la  nature.  C'est 
ensuite  le  panthéisme  spiritualiste  qui 
présente  le  monde  matériel  comme  une 
pure  illusion ,  et  qui  prétend  que  les  in 
telligences  qui  composent  le  monde  im 
matériel  sont  des  émanations  séparées  ac- 
cidentellement du  grand  Tout,  et  tendant 
sans  cesse  à  s'y  réunir.  Mais  toute  cette 
théologie  métaphysique  n'est  pas  à  la 
portée  du  vulgaire  :  de  plus,  elle  est  toute 
spéciale  ;  car  elle  rejette  les  récompenses 
ou  les  châtimens  individuels  pour  les 
bons  et  les  méchans  après  cette  vie.  Il 
fallait  donc  qu'ils  enseignassent  au  peu- 
ple une  autre  doctrine  que  celle  qu'ils 
croyaient  être  la  vérité. 

Aussi  les  Brahmes ,  après  avoir  en- 
seigné, dans  leurs  poèmes  sacrés,  la  gé- 
nération hiérarchique  des  bons  et  des 
mauvais  esprits  ,  établirent  avec  non 
moins  de  soin  la  génération  hiérarchique 
des  hommes  ,  où  ils  se  donnèrent  le  pre- 
mier rang.  «  Dans  la  première  création 
t  par  Brahma,  disent-ils,  les  Brahmanas 
«  ou  fils  de  ce  dieu  dont  sont  issus  tous 
«  les  Brahmes ,  sortirent  de  sa  tête  : 
«  Kchastrya,  d'où  descendent  les  Indous 
«  de  la  seconde  classe  (les  guerriers  et 
t  races  royales),  de  ses  épaules;  Vescals 
«  (père  des  commerçans  et  des  agricul- 
«  teurs),  de  sa  cuisse  ou  de  son  ventre; 
c  Sudra,  et  avec  lui  la  quatrième  et  der- 
t  nière  caste  ,  de  son  pied,  etc.  » 

Cette  fable,  hardiment  inventée,  don- 
nait une  origine  mystérieuse  et  divine 
à  une  hiérarchie  sociale  déjà  fondée  par 
la  politique.  Elle  ne  fut  pas  reçue  sans 
protestation  et  sans  combat.  Deux  sectes 
s'élevèrent,  lesDjaïnas  et  les  Bouddhis- 
tes, qui,  sans  prétendre  rejeter  la  hié- 
rarchie et  les  formes  établies  dans  la  so- 


ÉTUDES  SUR  L'HISTOIRE  UNIVERSELLE. 


149 


ciétë  de  l'Inde,  contestèrent  aux  Brah- 
mes  leur  descendance  céleste  et  le 
privilège  qu'ils  s'attribuaient  d'avoir  des 
communications  avec  la  divinité.  Les 
Djaïnas  avaient  la  prétention  de  rétablir 
la  religion  primitive,  où  se  mêlaient 
quelques  idées  de  métempsycose,  telles 
que  Pythagore  les  avait  enseignées  dans 
l'Occident. 

Les  Brahines ,  loin  de  nier  la  transmi- 
gration des  âmes,  s'emparèrent  de  ces 
vieilles  fables  de  l'Orient ,  et  de  ce  dogme 
hiérarchique  des  castes,  de  celui  de  la 
métempsycose,  du  panthéisme  et  des  dé- 
bris de  la  vraie  tradition,  ils  formèrent 
une  combinaison,  profondément  conçue, 
surlaquelleM.de  Saint-Victor  répand  un 
jour  tout  nouveau. 

La  métempsycose,  telle  qu'elle  était 
parvenue  jadis  aux  peuples  occidentaux, 
et  telle  qu'elle  fut  primitivement  ensei- 
gnée en  Orient,  n'admettait  que  des 
transmigrations  purement  humaines  (1). 
Même  chez  les  Egyptiens ,  la  croyance 
aux  transmigrations  de  l'âme  humaine 
dans  des  corps  d'animaux  n'était  pas  au 
nombre  des  doctrines  absolues  et  fonda- 
mentales de  leur  système  religieux  ;  car 
la  chair  des  animaux  n'était  pas  interdite 
à  ces  peuples.  Il  était  réservé  aux  Brah- 
mes  indiens  d'élever  ce  système  à  la  plus 
haute  puissance ,  de  lui  donner  une 
extension  illimitée,  de  manière  que  tout 
ce  qui  est  dans  la  nature  eût  part  néces- 
Jsairement  à  cette  expiation  universelle  : 
ainsi  ce  devint  un  dogme  essentiel  et  fon- 
damental, que  tous  les  animaux  de  la 
création,  même  les  reptiles  et  les  insectes 
les  plus  vils  ,  étaient  tour  à  tour  animés 
par  des  âmes  humaines. 

Dès  lors,  sans  proscrire  le  panthéisme 
ou  l'absorption  future  de  nos  âmes  dans 
l'âme  universelle,  les  Brahmes  purent 
admettre  pour  le  vulgaire  des  transmi- 
grations d'une  durée  tellement  indéfinie 
qu'elles  devenaient  presque  un  équiva- 
lent de  V individualité ,  et  qu'elles  pou- 
vaient s'allier  avec  l'existence  des  peines 
et  des  récompenses  de  l'autre  vie.    De 


(1)  Pythagore  ,  cependant,  ne  semble  pas  borner 
le  cercle  des  transmigrations  à  celles  qui  s'opèrent 
d'homme  à  homme;  et  Plutarque  parle  de  transmi- 
grations d'urnes  humaines  dans  des  corps  d'animaux, 
dans  son  Traité  des  Délais  de  la  justice  divine. 
TOME  XII.   —  N«  68.  1841. 


plus  la  caste  des  Sudra  et  les  derniers  de 
cette  caste,  les  Parias,  n'étaient  pas  ré- 
duits au  désespoir;  ils  n'étaient  qu'acci- 
dentellement soumis  à  la  misère  et  à  l'ab- 
jection. Des  dieux  subalternes  eux-mê- 
mes auraient  été  temporairement  placés 
plus  bas  encore  dans  l'échelle  des  êtres, 
puisqu'ils  auraient  habité  sur  la  terre  des 
corps  d'animaux  avant  de  remonter  dans 
les  espaces  intermédiaires  entre  la  terre 
et  le  ciel.  Les  derniers  des  Indiens  pou- 
vaient donc  espérer,  par  les  transmi- 
grations en  sens  inverse,  de  remonter 
jusqu'au  rang  des  Brahines. 

Enfin  les  inventeurs  de  ce  système  pu- 
rent encore,  entre  les  dernières  transmi- 
grations et  l'anéantissement  fatal  dans 
le  grand  Tout,  placer  un  enfer  pour  les 
médians  et  un  élysée  pour  les  bons,  en 
donnant  aux  supplices  qu'on  y  endurait, 
ou  aux  délices  dont  on  y  était  enivré, 
une  durée  immense ,  pourvu  qu'elle  ne 
fût  pas  éternelle;  et  c'est  ainsi  que  par 
d'artificieuses  combinaisons,  la  doctrine 
vulgaire  ou  csotêrique  se  trouva  jusqu'à 
un  certain  point  conciliée  avec  la  doc- 
trine vulgaire  ou  exotérique ,  phénomène 
singulier  et  nouveau  dans  l'histoire  des 
faussesreligions. 

Or,  ce  qui  a  conservé  le  pouvoir  dans 
l'Inde,  au  milieu  des  révolutions  san- 
glantes auxquelles  il  a  été  en  proie,  ce 
qui  a  assuré  le  règne  des  conquérans  et 
des  despotes  qui  ont  asservi  ce  malheu- 
reux pays  ,  c'est  que  tous  ont  respecté  la 
suprématie  religieuse  et  civile  des  Brah- 
mes, qui,  en  retour,  ont  sanctifié  toutes 
les  oppressions. 

Si  quelque  tyran  avait  voulu  porter  at- 
teinte au  régime  des  castes  et  des  tribus, 
les  Brahmes  l'auraient  abandonné,  et 
il  se  serait  vu  dans  l'alternative  d'une 
abdication,  ou  d'une  extermination  gé- 
nérale des  Hindous ,  soumis  à  sa  domina- 
tion. 

L'attachement  extraordinaire  de  ces 
peuples  aux  lois,  usages  ou  privilèges  des 
tribus,  tient  à  leur  foi  religieuse  autant 
qu'à  leurs  traditions.  Chez  eux,  la  plus 
grande  des  peines  est  l'exclusion  de  la 
tribu:  car  ce  n'est  que  par  la  tribu,  a 
quelque  caste  qu'elle  appartienne,  que 
l'individu  trouve  sa  place  dans  la  société. 
Politiquement,  il  n'y  a  d'autre  unité  que 
la  tribu;  ainsi,  quiconque  cesse  d'ap- 

10 


150 


ÉTUDES  SUR  L'HISTOIRE  UNIVERSELLE. 


parlenir  à  une  tribu  quelconque,  se 
trouve  dans  la  situation  de  ces  proscrits 
que  l'antiquité  déclarait  privés  de  Veau 
et  dit  feu. 

Ce  qui  manque  de  force  et  de  consis- 
tance au  pouvoir  politique  proprement 
dit  pour  maintenir  Tordre  public  est 
donc  suppléé  par  l'immense  autorité  que 
ï_e  chef  de  tribu  doit  à  la  religion  et  à  des 
coutumes  immémoriales.  C'est  dans  ces 
agrégations  d'hommes  que  sont  disper- 
sés et  isolément  maintenus  les  principes 
conservateurs  de  la  société  humaine.  Si 
donc  le  régime  des  castes  et  les  dogmes 
sur  lesquels  ce  régime  est  fondé,  venaient 
à  périr  dans  l'Inde,  sans  être  rempla- 
cespar  le  christianisme,  les  fermensd'une 
effrayante  anarchie  s'y  développeraient 
sans  résistance,  une  complète  dissolu- 
tion sociale  s'y  opérerait  rapidement ,  et 
ce  qui  resterait  d'hommes  dans  cette 
partie  du  monde  retomberait  dans  l'état 
sauvage. 

L'Inde  vit  donc  par  le  principe  théo- 
cratique  et  patriarcal  comme  la  Chine 
par  la  loi  de  la  paternité. 

Tel  est  le  système  que  développe  M.  de 
Saint-Victor  avec  une  abondance  de  rai- 
sonnemens  et  une  suite  de  déduciions 
logiques  auxquelles  nous  ne  croyons  pas 
qu'il  y  ait  rien  à  opposer. 

Il  termine  ces  considérations  de  l'or- 
dre le  plus  élevé  en  montrant  que,  par- 
tout où  il  y  a  eu  des  castes  sacerdotales 
héréditaires,  en  Egypte,  en  Perse  et  en 
Chaidée  comme  dans  les  Indes,  la  civili- 
sation a  été  maintenue,  mais  arrêtée.  Il 
en  a  été  de  même  en  Chine  où  le  père 
a  une  espèce  de  sacerdoce  héréditaire 
dans  !e  sein  de  sa  famille,  et  l'empereur 
au  sein  de  l'État  comme  père  de  ses  su- 
jets depuis  que  la  loi  cérémonielle  a  été 
remise  en  vigueur  par  Confucius.  Il  en 
a  été  tout  autrement  dans  l'Occident  où 
il  y  a  eu  des  prêtres,  mais  non  des  castes 
sacerdotales. 

«  Plus  tard,  dit  M.  de  Saint-Victor, 
«  la  Providence  sut  mettre  à  profit  cette 
t  espèce  de  fièvre  intellectuelle  dont 
i  étaient  possédés  les  peuples  occiden- 
a  taux,  et  qui  grossissait  sans  cesse  le 
t  torrent  de  corruptions  sociales  où  ils 
«  allaient  être  submergés.  Sa  lumière  se 
«  leva  au  milieu  deux,  lorsque  les  temps 
«  qui  avaient  été  marqués  furent  arri- 


«vés,  non  pour  les  arrêter  dans  leur 
«  marche,  mais  pour  leur  montrer  la 
«  route  dans  laquelle  ils  devaient  mar- 
«  cher  et  dont  le  terme  est  caché  au  sein 
i  de  V infini,  a 

Le  troisième  et  dernier  chapitre  de  ce 
tome  second  est  consacré  aux  peuples 
sectateurs  de  Bouddha  et  à  l'examen  de 
cette  singulière  religion. 

La  religion  brahminique  était  et  est 
encore  nationale  et  exclusive.  Elle  place 
au  sommet  de  la  société  indoue  une  race 
de  dieux  indigènes ,  interprètes  sacrés 
des  traditions  divines,  traditions  néces- 
sairement inconnues  dans  les  lieux  où 
ces  dieux  n'ont  pas  pénétré.  Les  secta- 
teurs de  cette  religion  n'admettent  donc 
pas  qu'il  puisse  y  avoir  de  salut  pour  les 
créatures  humaines  au-delà  des  rivières 
saintes .  et  le  moindre  paria ,  au  point  de 
vue  de  la  foi,  se  regarde  encore  comme 
un  privilégié  en  comparaison  d'un  Euro- 
péen ou  même  d'un  Asiatique  du  Nord. 

Le  prosélytisme  au  dehors  de  l'Inde 
était  donc  impossible  à  la  religion  brah- 
minique. 

Or,  mille  ans  environ  avant  Jésus- 
Christ,  un  homme  profondément  hypo- 
crite, ou  bien  poussé  par  les  illumina- 
tions d'un  ardent  spiritualisme,  prêche 
une  doctrine  nouvelle  qui  consiste  à  re- 
jeter les  Védas  et  à  nier  que  la  première, 
des  castes  soit  composée  d'incarnations 
divines.  Cet  homme  nommé  ChaLia- 
Mouni  s'attribue  à  lui-même,  sous  le  nom 
Fo  ou  de  Bouddha  {intelligence  infinie), 
la  divinité  qu'il  refusait  à  ses  rivaux  : 
mais  en  même  temps,  quoique  issu  lui- 
même  de  race  brahminique,  il  établit  en 
principe  que  ses  successeurs  ,  qui  se- 
raient dieux  comme  lui,  pourraient  sor- 
tir indifféremment  des  diverses  classes 
de  la  société.  Cela  rendait  aux  dernières 
castes  de  la  société  la  dignité  humaine 
que  les  dogmes  brahminiques  leur 
avaient  en  quelque  sorte  ravie. 

Bouddha  ou  Fo,  la  neuvième  incarna- 
tion de  Vischnou  ,  après  s'être  manifesté 
dans  Chakia,  voulut  ensuite  se  perpé- 
tuer au  milieu  d'eux  par  des  incarnations 
non  interrompues.  Un  fragment  d'ency- 
clopédie japonaise,  découvert  et  tra- 
duit par  M.  Abel  Rémusat,  et  qui  avait 
été  inconnu  à  Schlegel  quand  il  com- 
posa sa  Philosophie  de  l'histoire  ,  donne 


: 


ÉTUDES  SWR  L'HISTOIRE  LNIVERSELLE. 


VA 


une  nomenclature  de  trenle-trois  pa- 
triarches, ou  incarnations  de  Bouddha. 
[Ainsi  est  expliquée  la  succession  des 
transmigrations  humaines  de  ce  dieu 
jusqu'en  l'année  713  de  Jésus-Christ.  A 
cette  époque,  le  parti  brahminique, 
.après  des  luttes  longues  et  sanglantes, 
chassa  de  l'Indoustan  le  dieu  Bouddha 
[qui  se  réfugia  en  Chine,  où  sa  religion 
favait  été  reçue  depuis  plusieurs  siècles. 
[Depuis  cette  époque  ,  on  perd  le  fil  de  la 
succession  régulière  des  transmigrations 
de  Bouddha:  mais  elle  ne  continue  pas 
moins  au  milieu  d'une  suite  dynastique 
ie  pontifes  de  cette  religion,  que  l'on 
petrouve  comme  conseillers  spirituels  ,  à 
la  cour  de  tous  les  princes  adorateurs 
lu  dieu  Fô ,  non  seulement  en  Chine , 
mais  à  Siam ,  au  Tonkin ,  au  Japon ,  dans 
!a  ïartarie,  etc.  Mais  ces  pontifes  n'é- 
Itaient  que  des  dieux  subalternes,  tous 
[subordonnés  au  premier  des  Bouddha. 
lOù  était  donc  alors  ce  grand  patriarche? 
On  croit  que  la  puissance  relative  des 
(souverains  auprès  desquels  étaient  ces 
pontifes  servait  à  mesurer  leur  rang  et 
à  régler  leur  hiérarchie;  et  que  le  con- 
seiller du  plus  grand  de  ces  souverains 
tait  considéré  comme  le  chef  suprême 
des  Bouddhas,  ou  dieux  incarnés. 
Cela  semble  confirmé  par  la  suite  de 
istoire  de  cette  religion.  Quand  le  cé- 
lèbre Gengis-Kan,  et  ses  fils  ou  petits- 
fils  dans  les  douzième  et  treizième  siècles, 
étendirent  leurs  armes  de  Java  à  l'E- 
gypte, du  Japon  à  la  Silésie,  le  Boud- 
dha de  ce  roi  des  rois  reçut  les  plus 
grands  honneurs;  on  lui  assigna  même 
des  domaines  dans  le  Thibet  où  il  était 
né;  il  prit  successivement  les  noms  de 
Lama  et  de  Grand-Lama  ,  et  depuis  ce 
temps,  et  peut-être  antérieurement ,  les 
Bouddhistes  empruntèrent  quelques  for- 
mes extérieures  à  la  religion  catholique 
pour  leur  culte  populaire.  Quant  à  leur 
doctrine,  tout  en  gardant  pour  eux  les 
dogmes  d'un  panthéisme  contemplaïif 
et  spiritualiste  dont  les  subtilités  et  les 
rêveries  sont  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  in- 
saisissable et  de  plus  extravagant,  les 
disciples  de  Bouddha  dégagèrent  de  ces 
ténèbres  dans  leur  religion  exotérique 
et  communiquée  au  peuple,  les  dogmes 
de  l'immortalité  de  l'âme  ,  de  la  justice 
de  Dieu ,  des  peines  et  des  récompenses 


d'une  autre  vie.  Us  fuient  beaucoup  plus 
nets  et  plus  explicites  que  les  Brahmes 
dans  l'enseignement  de  ces  dogmes  émi- 
nemment sociaux.  Us  en  bannirent  com- 
plètement le  panthéisme  ,  même  comme 
dernier  terme  des  transmigrations  et 
des  épreuves  de  la  vie  à  venir.  Le  culte 
qui  avait  commencé  dans  l'Inde,  qui 
avait  fleuri  à  Ceylan  et  dans  le  royaume 
de  Siam ,  ne  tarda  pas  à  faire  invasion 
d'un  côté  dans  la  Haute-Asie,  de  l'autre 
jusqu'au  Japon.  Peut-être  fut-il  favorisé 
dans  ses  conquêtes  spirituelles  par  les 
vieilles  traditions  de  l'Orient,  qui  n'a- 
vaient pas  cessé,  depuis  Noé,  d'annoncer 
la  venue  d'un  rédempteur.  Plus  de  cinq 
cents  ans  avant  Jésus-Christ,  Confucius 
avait  dit  «  que  le  Saint  apparaîtrait  dans 
«  l'Occident,  »  et  les  livressacrés  des  Chi- 
nois avaient  même  marqué  l'époque  de 
son  apparition  (1).  Rien  ne  prouve  mieux 
à  quel  point  cette  prophétie  s'était  em- 
parée des  esprits  en  Chine  que  le  voyage 
ordonné  par  l'empereur  Ming-ti,  vers 
l'époque  désignée,  pour  aller  de  ce  côté 
à  la  recherche  du  saint  homme  et  en 
rapporter  la  religion  dans  ses  Etats.  Par 
suite  de  ce  voyage,  le  bouddhisme  fut 
introduit  en  Chine,  l'an  65  de  l'ère  chré- 
tienne; il  y  devint  la  croyance  presque 
universelle  ,  et  fut  admis  jusque  près  du 
trône,  quoiqu'on  continuât  de  le  re- 
pousser comme  religion  de  l'Etat. 

Le  bouddhisme  s'est  étendu  des  sour- 
ces de  l'Indus  à  l'océan  Pacifique,  son 
influence  s'est  fait  sentir  jusque  dans  la 
Sibérie  méridionale.  Il  est  arrivé  par  la 
Corée  au  Japon,  où  le  daïri  lui-même, 
tout  en  conservant  son  caractère  divin, 
se  lit  adorateur  du  dieu  Fô,  de   telle 


(l)  Voir  la  traduction  du  Tchoung-Young  par 
Abel  Rémusat ,  notes,  p.  143.  Le  même  savant  cite 
un  passage,  de  l'auteur  chinois  de  la  glose  sur  ce 
même  ouvrage  (ibid.,  p.  188 ,  139),  dans  lequel  le 
saint  homme  annoncé  est  appelé  l'homme  des  cent 
générations.  Puis  remarquant  qu'un  chi  est  l'epace 
de  trente  ans,  que  par  conséquent  cent  chi  forment 
trois  mille  ans,  «  il  serait  bien  extraordinaire  ,  ajou- 
te-t-il ,  qu'à  l'époque  où  il  vivait,  Confucius  eût  dit 
que  le  saint  homme  était  attendu  depuis  trois  mille 
ans!  »  Extraordinaire  sans  doute  pour  un  savant; 
pour  un  chrétien,  c'est  autre  chose.  [Note  de  M.  de 
Saint-Victor,  t.  II,  p.  101.)  Tous  les  textes  suni  don- 
nés plus  au  long  dans  les  Annales  de  Philosophlie 
chrétienne,  t.  xix  ,  p.  53. 


152 


ÉTUDES  SUR  L'HISTOIRE  UNIVERSELLE. 


sorte  qu'il  détrôna  dans  celte  île  im- 
mense, dès  le  sixième  siècle  de  notre 
ère ,  Sinto  et  le  culte  des  Chamis. 

M.  de  Saint-Victor  cherche  à  expliquer 
la  vitalité  et  l'extinction  de  cette  idolâ- 
trie asiatique.  11  l'attribue  à  la  sympa- 
thie qu'a  dû  rencontrer  dans  ces  antiques 
populations  de  l'Orient  la  croyance  des 
dieux  incarnés,  si  bien  d'accord  avec 
les  traditions  et  lesprophéties  primitives, 
à  l'alliance  des  monarchies  avec  les  Roud- 
dha  ou  pontifes  de  ce  culte,  et  à  l'appui 
mutuel  qu'ils  se  sont  prêté  pour  asservir 
les  peuples.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que  cette  espèce  de  contrefaçon  de  la 
vérité ,  cette  imitation  de  nos  dogmes  et 
même  de  quelques  unes  des  formes  de 
notre  culte ,  sont  un  singulier  hommage 
que  le  père  du  mensonge  a  été  forcé , 
pour  étendre  sa  puissance,  de  rendre  au 
vrai  Dieu.  «  Le  faux  rédempteur,  dit  à  ce 
c  sujet  M.  de  Saint-Victor,  prouve  le  vé- 
«ritable;  l'homme  qui  s'est  fait  Dieu, 
i  prouve  le  Dieu  qui  s'est  fait  homme,  et 
«  pour  avoir  imité  l'œuvre  divine  jusqu'à 
€  ce  degré  exécrable  de  ressemblance , 
.  <  l'enfer  nous  épouvante  ici  plus  que 
«  dans  aucune  autre  de  ses  conceptions  : 
«  car  nous  y  découvrons  que ,  de  même 
«  que  le  Ciel,  et  pour  mieux  soutenir  ses 

<  luttes  contre  lui,  il  a  son  Emmanuel 
«  et  sa  catholicité.  j> 

Puis  cherchant  à  entrevoir  le  mystère 
des  desseins  de  Dieu  sur  ces  populations 
innombrables,  il  cite  ces  paroles  del'^- 
pocalypse  :  i  Le  sixième  ange  répandit  la 
«  coupe  sur  le  grand  fleuve  de  l'Euphrate, 
«  et  son  eau  fut  tarie  pour  ouvrir  le 
€  chemin  aux  rois  qui  devaient  venir  de 

<  l'Orient.  » 

Acesappréhensions  mystiques  d'un  com- 
mentateur non  inspiré  des  livres  saints  , 
j'aurai  plusieurs  objections  à  opposer. 

D'après  les  récits  des  missionnaires, 
malgré  la  haine  furieuse  que  leur  por- 
tent les  bonzes  ou  prêtres  de  Fô  ,  les 
bouddhistes  sont  plus  faciles  à  convertir 
que  les  sectateurs  de  Brahma  ou  que  les 
panthéistes  rationalistes  de  l'école  de 
Confucius.  Le  bouddhisme,  précisément 
à  cause  de  ses  ressemblances  avec  notre 
religion,  serait  comme  un  pont  jeté  pour 
ramener  jusqu'à  elle  des  populations  as- 

(l)  Apocal.  xvi. 


.'( 


servies  à  un  joug  encore  plus  difficile  à 
briser. 

Il  paraît  impossible  que  quelque  nou- 
veau Gengis-Kan  puisse  sérieusement 
menacer  l'Europe  ,  quand  même  il  vo- 
mirait sur  elle  des  millions  de  bouddhis- 
tes ou  de  païens.  La  civilisation  des 
peuples  de  l'Asie  est  dans  un  état  sta- 
tionnaire  qui  les  a  empêchés  et  les  em- 
pêchera toujours  de  profiter  des  perfec- 
tionnemens  formidables  que  nous  avons 
introduits  dans  l'art  de  la  guerre. 

Le  danger  ne  serait  donc  pas  là  ,  à 
moins  que  quelque  grand  empereur  du 
nord  de  l'Europe  ne  conquît  l'Asie,  et 
que  s'appuyant  à  la  fois  sur  les  innom- 
brables phalanges  de  ce  vaste  continent, 
en  même  temps  que  sur  les  lumières  et  la 
tactique  importées  du  monde  occidental,  i 
il  ne  marchât  ensuite  sur  le  centre  même  |  lis 
de  la  catholicité,  pour  y  établir  sa  domi- 
nation temporelle  et  spirituelle.  C'est 
alors,  pour  me  servir  des  expressions  de 
M.  de  Saint-Victor,  «  qu'on  verrait,  atti- 
c  rées  vers  les  contrées  où  s'est  levée  et 
«  d'où  se  répand  la  céleste  lumière,  ces 
«  multitudes  accourir  et  se  mêler  aux 
«  luttes  effroyables  qui  doivent  être  la 
«  dernière  épreuve  de  la  société  des  en- 
i  fans  de  Dieu.  » 

Dans  l'appendice  qui  termine  le  secon 
volume,  M.  de  Saint-Victor  fait  un  rés 
mé  succinct  et  substantiel  des  phases  pa 
lesquelles  passe  la  société  humaine. 

D'abord  c'est  le  gouvernement  de  la 
famille  par  le  père,  puis  de  la  tribu  par*; 
son  chef;  ensuite  le  patriarche  s'entoure  | 
des  pères  de  familles  aînées  pour  gou- 
verner la  tribu  qui  commence  à  devenir 
presque  une  nation.  Plus  tard,  la  théo- 
cratie, ou  la  monarchie  pure,  achève 
l'éducation  sociale  des  peuples.  Ces  lois 
historiques  que  l'auteur  a  tirées  des  an 
nales  de  l'Orient,  il  en  trouve  la  vérifi 
cation  et  la  contre-épreuve  dans  les  ré 
cits  des  voyageurs  qui  ont  visité  PAmé 
rique  et  POcéanie.  On  a  reconnu  que 
plusieurs  des  peuplades  de  ces  nouveaux 
mondes  étaient  reiombées  ou  s'étaient 
arrêtées  aux  divers  degrés  de  l'échelle  de 
la  civilisation.  Nulle  part  la  république 
ne  s'y  produit,  à  moins  que  l'on  ne  donne 
ce  nom  à  l'oligarchie  des  pères  de  fa- 
milles présidée  par  l'un  d'entre  eux,  ce 
qui  a  été  indiqué  comme  la  troisième 


ETUDES  SUR  LÏUSTOIHE   UNIVERSELLE. 


153 


■ériode  des  formes  gouvernementales. 
,1.  de  Saint-Victor  ne  veut  pas  non  plus 
|[ue  l'on  confonde  cette  oligarchie  avec 
a  monarchie,  dont  l'essence,  suivant 
ni,  est  l'unité,  l'hérédité  et  l'absolu- 
jisme.  Cependant  il  reconnaît  que  le 
pouvoir  monarchique  doit  être  limité, 
iinon  par  des  lois  humaines  ,  au  moins 
;>ar  des  lois  religieuses.  En  effet,  en 
3hine,  où  les  traditions  divines  n'ont 
|)as  eu  de  dépositaires  consacrés  ou 
l'ordre  sacerdotal ,  l'anarchie  a  rae- 
lacé  la  société  d'une  dissolution  totale, 
juand  ces  traditions  se  sont  altérées 
)u  effacées,  et  il  a  fallu  revenir  à  l'au- 
.orité  du  père,  sacrificateur  et  roi  dans 
;a  famille,  pour  rétablir  l'ordre  public. 
Là,  la  monarchie  n'aurait  donc  pas  suffi 
i  maintenir  et  à  faire  progresser  la  civi- 
isation. 

De  l'état  sauvage  où  sont  certaines 
peuplades  de  la  Polynésie,  et  dont  elles 
ae  peuvent  pas  sortir  par  elles-mêmes  , 
M.  de  Saint-Victor  conclut  que  cet  état 
n'a  jamais  été  ,  comme  l'ont  prétendu 
Vico  et  son  école,  l'enfance  naturelle 
de  toute  société.  Là-dessus  il  faut  s'en- 
tendre. Une  société  peut  se  dégrader  et 
tomber  dans  la  barbarie;  alors  elle  se 
trouvera  sans  doute  au-dessous  du  point 
de  départ  de  toute  civilisation.  Mais 
quand  cette  nation,  à  l'aide  de  quelques 
▼érités  sociales,  que  d'autres  nations  voi- 
sines lui  transmettent ,  recommence  pé- 
niblement son  travail  de  progrès ,  en 
passant  par  les  diverses  phases  gouver- 
nementales, elle  se  trouve  à  beaucoup 
d'égard  dans  la  môme  situation  que  la 
tribu  d'Abraham,  que  l'oligarchie  des 
enfans  de  Seth,  ou  que  la  monarchie  pa- 
triarcale de  Melchisédech.  Alors  elle  est 
régie  par  les  mêmes  lois  que  les  premiè- 
res agrégations  d'hommes  en  Orient , 
et  c'est  en  ce  sens  que  certains  disciples 
de  Vico,  d'ailleurs  fort  religieux  comme 
le  chef  de  leur  école  ,  ont  pu  admettre 
t  une  sorte  d'assimilation  entre  l'état  de 
barbarie  et  l'état  d'enfance  des  sociétés. 
Quant  à  cette  vérité  sur  laquelle  M.  de 
Saint-Victor  insiste  si  fort,  à  savoir  que 
la  démocratie  pure,  ou  le  gouvernement 
populaire,  ne  se  manifeste  pas  dans  l'his- 
toire aux  premières  époques  du  monde, 
je  ne  sache  pas  qu'elle  ait  été  sérieuse- 
ment contestée.  La  souveraineté  du  peu- 


ple, ou  la  majorité  numérique,  est  le  fruit 
d'une  combinaison  fausse  sans  doute  , 
mais  savante  et  réfléchie.  Elle  ne  peut 
donc  être  adoptée  qu'aux  temps  d'une 
civilisation  déjà  ancienne.  Mais  qu'im- 
porte aux  métaphysiciens  de  l'école  ré- 
publicaine? La  nouveauté  même  de  cette 
forme  de  gouvernement  leur  offrirait  un 
argument  de  plus.  Ce  serait  le  dernier 
terme  du  progrès,  le  point  culminant  de 
la  civilisation  sociale. 

D'ailleurs,  c'est  à  priori,  ou  par  des 
faits  contemporains  qu'ils  prétendent  dé- 
montrer l'excellence  des  théories  du  ré- 
publicanisme. Il  faut  donc  les  combattre 
par  des  raisonnemens  ou  par  de  récentes 
expériences,  et  ne  pas  appeler  en  témoi- 
gnage contre  eux  l'histoire  des  premiers 
âges  du  monde  :  car  ils  n'accepteront  pas 
le  combat  sur  un  pareil  terrain. 

Au  résumé,  l'ouvrage  de  M.  de  Saint- 
Victor,  écrit  sans  prétention,  mais  avec 
clarté  et  pureté  ,  mériterait  d'avoir  une 
place  distinguée  dans  les  hautes  études 
de  la  jeunesse.  On  n'y  remarquera  pas 
de  paradoxe  quant  au  fond  ,  ni  d'excen- 
tricité quant  à  la  forme.  Il  y  règne  un 
esprit  de  foi ,  un  amour  de  la  vérité  qui 
anime  toutes  les  pages.  La  science  mo- 
derne y  est  exploitée  avec  fruit  et  discer- 
nement pour  ce  qui  regarde  les  origines 
des  Indous  et  des  Chinois,  leur  religion 
et  leur  philosophie.  Il  y  a  là  un  supplé- 
ment nécessaire  au  Discours  sur  l'histoire 
universelle  du  grand  Bossuet. 

Je  voudrais  voir  surtout  des  ouvrages 
d'une  doctrine  aussi  saine  et  aussi  élevée 
devenir  la  base  d'un  enseignement  spé- 
cial dans  les  séminaires.  Les  jeunes  lé- 
vites qui  sortent  des  écoles  ecclésias- 
tiques pour  entrer  dans  le  sanctuaire, 
sont  ordinairement  d'une  déplorable 
ignorance  en  histoire  profane  et  en 
géographie  transcendante.  Or,  en  fait 
d'histoire,  aucune  étude  n'aurait  pour 
eux  plus  d'utilité  et  d'intérêt  que  celle 
des  diverses  religions  du  monde.  Com- 
parant ces  produits  insensés  de  l'esprit 
humain  ou  de  l'inspiration  satanique 
aux  révélations  de  la  divinité,  ils  appren- 
draient de  plus  en  plus  à  vénérer  et  à 
chérir  le  christianisme.  Ils  auraient  d'ail- 
leurs des  armes  pour  répondre  aux  ob- 
jections que  l'incrédulité  du  dix-neu- 
vième siècle  tire  de  parallèles  établis  sur 


154 


VIE  DE  M.  OLIER. 


des  erreurs  ou  des  infidélités  historiques. 
C'est  en  se  mettant  à  la  tête  des  lu- 
mières de  son  temps  que  le  clergé  sut 
asseoir  sa  supériorité  sur  la  société  du 
moyen  âge.  C'est  en  se  replaçant  à  la 
tête  de  nos  lumières  et  de  notre  érudi- 
tion modernes  que  le  clergé  remontera 
à  ce  même  rang  qu'il  ne  devrait  jamais 
quitter.  Du  reste,  plusieurs  de  nos  prê- 
tres catholiques  de  toutes  les  nations 
comprennent  et  suivent  cette  voie  diffi- 
cile, mais  glorieuse,  qui  leur  est  tracée. 


Les  conférences  de  Monseigneur  Wise- 
mann,  par  exemple,  sont  tout-à-fait  au 
niveau  des  progrès  récens  de  la  science; 
il  ne  reste  plus  au  sacerdoce  chrétien 
qu'à  s'aider  des  travaux  et  des  décou- 
vertes de  quelques  laïques,  tels  que  les 
Bonald,  les  De  Maistre,  les  Gœrres,  les 
Schleigel,  les  Cauchy,  etc.  Et  maintenant 
ajoutons  à  ces  noms  illustres  celui  de 
M.  de  Saint-Victor. 

....  YS. 


VIE  DE  M.  OLIER, 

FONDATEUR  DU  SÉMINAIRE  DE  SAINT-SULPICE ,  ACCOMPAGNÉE  DE  NOTICES  SUR 
UN  GRAND  NOMBRE  DE  PERSONNAGES  CONTEMPORAINS  (1). 


Voici  un  livre  à  la  manière  allemande  : 
à  propos  d'un  seul  homme,  il  parle  de 
tout  le  siècle  où  il  a  vécu.  Ce  n'est  pas 
que  je  veuille  lui  en  faire  un  reproche; 
car  toutes  ces  digressions  sont  curieuses, 
et  cette  manière  était  peut-être  néces- 
saire en  ce  sujet.  En  effet,  M.  Olier  était 
d'une  grande  famille  ;  il  se  trouvait  par  là 
même  engagé  dans  de  grandes  relations, 
et  par  conséquent  dans  de  grands  événe- 
mens;  or,  peu  de  siècles  furent  plus  ac- 
tifs et  plus  féconds  en  événemens  que  le 
dix-septième  siècle  :  c'était  le  siècle  des 
grands  saints  et  des  grands  établissemens 
religieux  de  France;  c'était  leur  dernier 
siècle  peut-être;  c'était,  avec  celui  de 
saint  Louis  et  de  François  1er,  un  de  ces 
siècles  qui  font  époque  dans  l'histoire, 
qui  déterminent  le  caractère,  qui  arrê- 
tent les  idées  d'une  nation. 

Le  dix-septième  siècle  a  surtout  une 
ressemblance  particulière  avec  celui  de 
la  reine  Blanche  et  de  saint  Louis.  Dans 
ce  dernier,  c'était  le  cardinal  Romain  qui 
d'abord  avait  la  confiance  et  influençait 
les  conseils  de  la  régente;  dans  le  pre- 
mier, c'était  Mazarin,  étranger  et  Italien 
aussi,  comme  le  conseiller  de  la  reine 
Blanche.  La  seule  différence  en  ce  point, 
c'est  que  la  reine  Blanche  était  d'une 

(1)  Taris,  chez  l'oussielgue-Rusaud ,  libraire, 
rue  Hautefeuille ,  9. 


bien  autre  taille ,  d'une  bien  autre  portée 
qu'Anne  d'Autriche;  mais,  du  reste,  les 
événemens  et  l'esprit  du  temps  furent 
presque  les  mêmes.  Sous  la  reine 
Blanche,  tout  le  haut  baronnage  se  sou 
leva  contre  sa  régence  ;  sous  Anne  d'Au- 
triche, ce  haut  baronnage,  renversé 
dans  son  sang  par  Louis  XI  et  Richelieu , 
n'existait  plus,  et  la  province  fut  tran- 
quille; mais  les  grands  seigneurs  le  rej 
présentaient  à  Paris  :  ils  avaient,  depuis 
François  I,r  surtout,  quitté  leurs  manoirs 
délabrés  pour  la  cour  devenue  brillante  ; 
et  la  Fronde  éclata.  Au  milieu  de  cette 
guerre  civile,  comme  au  milieu  de  toutes 
celles  qui  n'anéantissent  pas  une  nation, 
mille  idées,  mille  passions,  mille  er- 
reurs ardentes  et  hostiles  bouillon- 
naient, se  heurtaient,  se  rapprochaient, 
se  repoussaient,  et  finissaient  quelque- 
fois par  s'épuiser  ou  s'allier  au  profit  de 
la  paix  et  des  lumières  publiques. 

C'est  ce  qui  arriva  de  la  Fronde,  et  le 
grand  siècle  de  Louis  XIV  sortit  de  ses 
émeutes,  comme  celui  de  saint  Louis  des 
révoltes  des  barons,  comme  celui  de  Na- 
poléon des  grands  événemens  de  la  Répu- 
blique. Il  semble  qu'aux  grandes  époques 
il  faille  pour  préludes  de  grandes  cata- 
strophes, de  grands  tremblemens  de 
terre;  les  époques  ordinaires,  les  épo- 
ques parasites  vivent  aux  dépens  des 
autres ,  et  sont  froides  et  triviales. 


VIE  DE  M.  OLIER. 


155 


Telle  ne  fut  pas  celle  de  M.  Olier  :  elle 
avait  quelque  chose  de  volcanique, 
comme  toutes  celles  qui  sont  en  travail 
et  qui  doivent  enfanter  de  grandes  cho- 
ses. M.  Olier  lui-même  était  d'une  tête 
très  ardente  et  d'un  caractère  très  impé- 
tueux; ce  fut  heureux  que  tout  cela  se 
portât  au  bien  ,  et  que  son  humeur  belli- 
queuse et  conquérante  prit  pour  objet  la 
guerre  contre  le  mal  et  les  conquêtes 
pour  Jésus-Christ. 

Autour  de  M.  Olier  vivait  une  constel- 
lation de  grands  hommes  et  de  saints  qui 
ont  laissé  des  établissemens,  et  un  nom 
glorieux  dans  l'Eglise  et  dans  l'histoire. 
Au  premier  rang  apparaît  le  grand  saint 
moderne,  le  héros  de  la  charité   chré- 
tienne, qui  même  en  nos  jours  fait  en- 
core croire  à  la  divinité  de  la  religion 
par  les  services  immenses  qu'elle  rend 
aux  hommes  dans  les  institutions  qu'il  a 
fondées  :  je  veux  parler  de  saint  Vincent 
de  Paul ,  dont  M.  Olier  fut  le  disciple.  Ce 
sont  ensuite  saint  François  de  Sales,  le 
père  deCondren,  Meyster,  du  Perrier,  de 
Foix,    Amelotte,   Tarrisse,  Picoté,    de 
Poussé,  Bataille,  de  Bassancourt,  Bour- 
doise,  René  de  Barrême,  le  frère  Claude 
Le  Glay.  le  père  Véron ,  le  père  Bernard, 
Keriolet,  Clément,  Beaumais,    le  père 
Yvan,  Languet  de  Gergy,  de  Renty,  Le 
Vachet ,  Thomassin ,  de  Sève ,  Jean  de  La 
.Croix.  Tous  ces  hommes  étaient  des  per- 
sonnages d'une  éminente  piété,  des  mo- 
dèles de  conduite  et  de  bonnes  œuvres; 
c'étaient  les  héros  du  catholicisme,  éle- 
vés en  face  du  protestantisme,  qui  était 
alors  dans  sa  vigueur,  et  d'où  il  sortit 
une  secte  mixte  que  l'en  appela  politique, 
et  dont  les  partisans  étaient ,  dit-on ,  des 
athées. 

On  ne  saurait  croire  le  nombre  d'a- 
thées qui  pullulaient  alors  dans  Paris,  et 
surtout  dans  le  faubourg  Saint-Germain, 
dont  on  voit  par  là  que,  quelque  mal 
que  l'on  puisse  dire  de  nos  temps,  les 
anciens  ne  valaient  pas  mieux.  Il  n'est 
pas  aujourd'hui  une  maison  dans  Paris 
où  il  y  ait  douze  athées,  et  ils  allaient 
parfois  jusqu'à  ce  nombre  sous  Louis  Xll, 
selon  le  père  Mersenné. 

Il  fallait  un  contre-poison  à  cette 
plaie,  et  on  le  trouvait  dans  le  zèle  des 
saints  hommes  que  nous  venons  de  nom- 
mer et  des   saintes  femmes    que    nous 


allons  citer  maintenant,  à  savoir,  la 
mère  Agnès  de  Langeac,  Jeanne  de 
Chantai,  Marie  Rousseau,  Marie  de  Va- 
lence, la  mère  de  Bressant,  la  sœur 
Bouffard,  la  sœur  de  Vauhlray,  Fran- 
çoise Fouquet.  madame  de  Villeneuve, 
mademoiselle  Beltier,  Marie  de  Portes, 
la  maréchale  de  Rantzau,  madame  Tron- 
son,  mademoiselle  Lechassier,  madame 
de  Saugeon,  la  mère  Eugénie  de  Fon- 
taine, etc. 

Tous  ces  saints  personnages,  autant 
hommes  que  femmes,  ne  nous  sont  pas 
sans  doute  très  connus  ;  mais  ils  le  seront 
si  l'on  se  donne  la  peine  de  lire  cette 
nouvelle  vie  de  M.  Olier.  En  effet,  on  y 
trouvera  une  biographie  et  des  détails 
très  curieux  sur  chacun  d'eux;  de  sorte 
que  la  vie  de  M.  Olier,  grâce  aux  notes 
nombreuses  qui  accompagnent  chaque 
chapitre,  et  qui  en  font  deux  énormes 
volumes,  est  pour  ainsi  dire  un  tableau, 
sinon  du  mouvement,  du  moins  du  per- 
sonnel religieux  et  surtout  du  clergé  du 
dix-septième  siècle. 

On  voit  donc  jusqu'à  quel  point  ce 
livre  est  consciencieux  et  intéressant;  en 
le  lisant ,  on  s'instruit  en  toutes  choses. 
1 1  est  fait  avec  amour  ;  on  y  reconnaît  un 
iils  qui,  avec  la  très  blâmable  modestie 
de  l'anonyme,  vient  rendre  hommage 
à  un  père;  c'est  un  sulpicien,  en  un 
mot,  qui  entoure  de  tous  ses  titres  de 
gloire  M.  Olier,  fondateur  du  séminaire 
de  Saint-Sulpice,  de  sa  célèbre  et  savante 
société ,  et  par  cette  société  des  premiers 
séminaires  de  France. 

Cependant  le  théologien  ne  se  fait  pas 
trop  sentir  dans  ce  livre;  c'est  plutôt 
l'historien  anecdotique.  Il  ne  se  permet 
pas  de  grandes  vues   ni  des  considéra- 
tions philosophiques  sur  l'état  et  le  mou- 
vement religieux  du  siècle  dont  il  parle  ; 
mais  tout  ce  qu'il  trouve  de  faits  et  d'a- 
necdotes, il  les  amasse  avec  soin,  avec 
trop  de  soin  peut-être.  Mais  ce  ne  sera 
pas  nous  qui  l'en   blâmerons:  nous  ai- 
mons les  choses  copieuses  et  les  livres 
nourris.  Celui-ci  nous  a  plu.  On  y  trouve 
de  tout  :  biographies,   missions,  pèleri- 
nages, voyages,  sans  même  excepter  ce 
bon  vieux  jardinier  de  Saint-Sulpice  qui, 
ayant  eu  vent  d'une  discussion   de  ces 
messieurs  sur  la  mise   à  mort  du  vieil 
Iwmrne ,  crut  que  c'était  à  lui  qu'on  en 


156 


VIE  DE  M.  OLIER. 


avait,  et  vint,  eomme  il  le  devait  dans 
l'intérêt  de  sa  conservation,  en  deman- 
der raison  à  M.  Oiier  et  solliciter  in- 
stamment son  congé,  afin  de  pouvoir 
fuir  avec  sa  fidèle  moitié  vers  un  lieu  où 
les  vieux  hommes  et  les  vieilles  femmes 
pourraient  vivre  à  l'abri  des  arrêts  de 
MM.  les  casuites. 

Le  style  de  cet  ouvrage  est  bon  et 
simple  ;  il  est  clair,  il  est  sain ,  il  est  pur. 
Du  reste,  il  ne  se  fait  pas  plus  remarquer 
par  ses  qualités  que  blâmer  par  ses  vices  : 
c'est  un  style  sage,  de  bonne  conduite, 
qui  ne  pèche  ni  ne  brille  d'une  manière 
remarquable;  c'est  un  style  ecclésias- 
tique. 

Wons  avons  dit  que  par  lui-même  l'au- 
teur n'aborde  pas  les  hautes  questions; 
mais,  érudit  autant  qu'on  peut  le  dési- 
rer, mais  ayant  étudié  à  fond  son  sujet, 
et  nous  ayant  donné  sur  ce  qui  le  con- 
cerne plusieurs  choses  inédites  et  tou- 
jours puisées  aux  bonnes  sources,  il  ad- 
met parfois  dans  son  récit  de  ces  hautes 
vues  qu'il  ne  se  fût  point  permises  à  lui- 
même.  C'est  ainsi  qu'au  début  il  nous 
donne  un  tableau  général  et  synoptique 
de  l'Eglise  de  France,  d'après  ce  même 
M.  Olier  dont  il  va  écrire  la  vie.  Nous 
donnerons  ici  quelque  chose  de  ce  ta- 
bleau historique  et  philosophique,  qui 
nous  paraît  fidèie  autant  que  curieux,  et 
qui  ne  nous  montrera  pas  M.  Olier  sous 
son  moins  beau  côté:  «L'Église,  nous 
dit-il,  figurée  par  la  lune  dans  les  Ecri- 
tures, a,  comme  cet  astre,  ses  accroisse- 
mens,  ses  temps  de  perfection  et  son  dé- 
clin, par  rapport  aux  mœurs  des  particu- 
liers. Aux  deux  premiers  siècles,  qui 
furent  proprement  le  temps  de  sa  nais- 
sance et  de  son  croissant,  elle  ne  parais- 
sait presque  pas;  elle  était  dans  l'obscu- 
rité, cachée  dans  les  cavernes,  n'étant 
rendue  visible  que  par  le  sang  de  ses 
martyrs.  Elle  demeura  ensevelie  de  la 
sorte  l'espace  de  deux  siècles ,  accom- 
plissant alors  la  prophétie  du  Fils  de 
Dieu ,  qui  avait  dit  d'elle ,  aussi  bien  que 
de  lui-même  et  de  tous  ses  membres  :  Si 
le  grain  de  froment  ne  tombe  en  terre  et 
ne  meurt,  il  demeurera  seul.  C'était  la 
saison  où  le  grain  se  pourrissait  pour 
germer  et  paraître  ensuite.  L'Eglise  était 
ce  beau  grain  de  froment  qui,  après 
avoir  été  enseveli,  devait  se  multiplier 


par  tout  le  monde,  s'élever  de  ses  propres 
ruines,  et  se  dilater  par  une  sorte  de  ré- 
surrection dans  toutes  les  parties  de  l'u- 
nivers. 

«  Après  deux  siècles  de  persécutions 
effroyables,  elle  fut  tirée  de  dessous  le 
boisseau  pour  être  mise  sur  le  chande- 
lier :  sa  lumière  commença  à  luire  en 
Occident,  dans  la  puissance  ecclésias- 
tique et  séculière,  en  la  personne  de 
saint  Silvestre  et  de  Constantin ,  et  ce  fut 
alors  comme  son  premier  éclat.  Mais 
bientôt  ce  croissant  parvint  à  sa  perfec- 
tion et  à  sa  pleine  lumière;  car  en  ce 
temps,  outre  les  conciles  de  Nicée  et 
autres,  parurent  ces  grands  flambeaux  de 
l'Eglise  :  parmi  les  Grecs,  saint  Athanase, 
saint  Antoine,  saint  Basile,  saint  Gré- 
goire de  Nazianze,  saint  Grégoire  de 
Nysse,  saint  Epiphane;  et  parmi  les  La- 
tins, saint  Ambroise,  saint  Hilaire,  saint 
Martin,  qui,  docteur  en  sa  manière, 
éclaira  sans  paroles  et  sans  écrits  toute  la 
chrétienté  par  l'éclat  de  ses  vertus  ;  enfin 
dans  ce  temps  vivaient  aussi  le  grand 
saint  Augustin  et  saint  Jérôme ,  qui  ache- 
vèrent de  mettre  dans  sa  pleine  lumière 
l'Eglise,  alors  éclairée  de  tous  ces  flam- 
beaux, et  des  autres  qui  brillèrent  au 
quatrième  et  au  cinquième  siècle. 

«  Celte  ferveur  dura  jusqu'au  sixième  ; 
après  quoi  l'on  vit  déchoir  les  choses  et 
la  piété  s'affaiblir.  Pour  la  réveiller,!1 
Dieu  suscita  saint  Grégoire  le  Grand, 
comme  aussi  saint  Benoît,  ce  saint  pa- 
triarche qui  renouvela  la  ferveur  de 
l'Eglise,  et  remplit,  l'espace  de  5  à  400 
ans,  par  ses  enfans,  les  chaires  des  doc- 
teurs, et  les  sièges  des  évêques  et  des 
pasteurs  de  l'Eglise.  Après  le  dixième 
siècle,  la  piété  se  ralentissait  Loujours 
davantage  :  saint  Bruno  et  saint  Bernard 
furent  suscités  de  Dieu  pour  la  renouve- 
ler; puis,  un  siècle  après,  saint  Domi- 
nique, saint  François  d'Assise  ;  plus  tard, 
saint  François  de  Paule;  et  ensuite  la 
ferveur  s'affaiblit  et  les  mœurs  déclinè- 
rent de  plus  en  plus  jusqu'au  seizième 
siècle. 

«  Ce  fut  un  des  temps  les  plus  déplo- 
rables pour  l'Eglise  ;  car,  à  cette  époque 
surtout,  on  vit  les  hérésies  se  former  et 
envelopper  des  nations  entières;  grand 
nombre  de  religieux ,  déréglés  dans  leurs 
mœurs ,  tomber  dans  l'apostasie ,  des  prê- 


VIE  DE  M.  OLÎER. 


157 


très  et  des  prélats,  ignorans  et  vicieux, 
couvrir  l'Eglise  d'opprobres  et  de  scan- 
dales; et,  pour  tout  dire  en  un  mot,  ces 
nations  infortunées,  livrées  à  tant  dedé- 
réglemens,  semblaient  n'offrir  plus  que 
l'image  du  chaos  du  monde  en  sa  pre- 
mière confusion.  Alors  Dieu  assemble, 
par  son  amour  et  sa  miséricorde,  sur  les 
hommes  un  célèbre  concile  qui  décide  de 
la  foi ,  donne  des  règles  aux  monastères 
et  prescrit  des  lois  pour  la  réforme  du 
clergé ,  et  afin  que  cela  s'accomplisse ,  la 
divine  Sagesse  suscite  presque  en  même 
temps  de  saints  personnages  qui  rallu- 
ment la  foi  parmi  les  peuples,  renouvel- 
lent la  ferveur  dans  l'état  religieux,  et 
réveillent  la  piété  parmi  les  pasteurs  et 
les  prêtres.  En  ce  temps  parut  la  Com- 
pagnie de  Jésus  en  Italie;  elle  avait  com- 
mencé dans  l'Espagne  en  saint  Ignace, 
son  fondateur;  elle  s'était  formée  dans 
la  France  en  l'Université  de  Paris,  et  ce 
fut  à  Rome ,  selon  la  promesse  qui  lui  en 
avait  été  faite,  qu'elle  donna  les  pre- 
miers éclats  de  sa  ferveur,  de  sa  péni- 
tence, et  de  sa  capacité  pour  prêcher  la 
doctrine  chrétienne  à  tous  les  peuples  et 
pour  détruire  les  hérésies,  ce  qui  est 
l'objet  spécial  de  sa  mission.  Alors  aussi, 
pour  rallumer  le  feu  de  la  religion,  s'é- 
lève dans  l'Espagne  comme  une  sorte  de 
prodige:  sainte  Thérèse,  qui, 'servant  de 
fondatrice  et  de  mère  aux  religieux, 
aussi  bien  qu'aux  religieuses,  fait  naître 
dans  tous  les  ordres  une  sainte  émulation 
de  ferveur.  Enfin  ,  presque  dans  le  même 
temps  où  parurent  saint  Ignace  et  sainte 
Thérèse  s'élève,  pour  la  réforme  du 
clergé,  saint  Charles,  la  merveille  des 
évêques  :  aussi  la  vertu  divine  qui  éclate 
dans  ce  saint  pontife  est  en  quelque  sorte 
bornée  et  appliquée  au  clergé,  comme  à 
la  première  et  à  la  principale  partie  de 
l'Eglise,  par  laquelle  Dieu  veut  dans  ce 
siècle  commencer  la  réformation  :  Tem- 
pus  est  ut  judicium  (et  pietets)  incipiat  a 
domo  Dei. 

«  En  effet,  comme  le  mal  était  descendu 
des  pasteurs  et  des  prêtres  dans  les  rangs 
inférieurs  de  la  société ,  c'était  par  eux 
aussi  que  le  remède  devait  venir,  la  vie 
ne  pouvant  couler  du  chef  aux  extrémités 
des  membres  qu'en  vivifiant  d'abord  les 
organes  principaux,  pour  être  ensuite 
portée  par  eux  dans  tout  le  reste  du 


corps.  Mais  il  y  avait  peu  d'espérance  de 
régénérer  des  prêtres  qui ,  entrés  pour  la 
plupart  sans  préparation  dans  les  saints 
ordres  et  dans  les  charges  ecclésiasti- 
ques, avaient  contracté  de  longues  habi- 
tudes d'une  vie  tonte  séculière,  souvent 
même  déréglée  et  scandaleuse.  Aussi  les 
Pères  de  Trente  reconnurent-ils  que, 
pour  guérir  les  maux  du  clergé ,  il  fallait 
les  retrancher  dans  leur  source,  c'est-à- 
dire  former  une  nouvelle  génération  de 
ministres  des  autels  ,  et  pour  cela  ouvrir 
à  la  jeunesse,  non  plus  seulement  des 
académies  savantes  (on  n'en  manquait 
pas  alors),  mais  des  séminaires  où,  à 
l'abri  des  séductions  du  monde  et  des 
passions,  cet  âge  fragile  s'établît  et  s'af- 
fermît dans  les  principes  de  la  vie  chré- 
tienne et  sacerdotale,  se  pliât  aux  habi- 
tudes de  la  sainte  discipline,  et  se  formât 
de  longue  main  à  l'administration  des 
sacremens,  à  l'art  de  catéchiser  les  en- 
fans  et  les  hommes  simples,  au  chant  et 
aux  cérémonies  de  l'Eglise  ;  en  un  mot , 
à  tout  le  détail  des  fonctions  ecclésiasti- 
ques, afin  que,  par  le;;  pieux  et  fervens 
prêtres  qui  sortiraient  de  ces  nouveaux 
cénacles,  on  vît  refleurir  partout  les 
mœurs  chrétiennes  et  la  religion.  Saint 
Charles  Borromée  ,  en  exécution  de  ce 
décret,  ouvre  des  séminaires  dans  son 
diocèse  de  Milan;  il  donne  comme  la 
première  forme  à  ces  saintes  communau- 
tés, et  l'Eglise  gallicane,  cette  illustre 
portion  de  la  grande  société  chrétienne 
qui  semble  participer  à  la  fermeté  de  la 
chaire  apostolique  parce  qu'elle  s'y  est 
tenue  constamment  unie,  s'empresse 
aussi  d'adopter  cette  salutaire  institu- 
tion. Divers  conciles  provinciaux  et  une 
célèbre  assemblée  du  clergé,  qui  peut 
passer  pour  un  concile  national,  pren- 
nent des  mesures  pour  la  fondation  des 
séminaires,  et  en  dressent  comme  de 
concert  les  réglemens. 

«  Qu'elle  est  belle  à  cette  heureuse 
époque  l'Eglise  gallicane!  qu'elle  se 
montre  forte  et  puissante  contre  le  dérè- 
glement des  mœurs  et  l'hérésie,  fruits  de 
l'ignorance  des  siècles  passés!  Au  souffle 
de  l'esprit  régénérateur,  le  zèle  évangé- 
lique  se  rallume  de  toutes  parts,  et  de 
nouveaux  apôtres  se  répandent  çà  et  là 
pour  annoncer,  comme  au  commence- 
ment ,  la  doctrine  du  salut  dans  nos  pro- 


158 


VIE  DE  M.  OLIER. 


vinces.  Au  premier  rang  paraît  saint 
Vincent  de  Paul,  cet  homme  en  qui  la 
prudence  de  la  foi  égala  une  charité  qui 
fait  encore  l'étonnement  du  monde,  se 
dévoue,  lui  et  les  siens,  à  la  sanctifica- 
tion des  peuples  de  la  campagne.  «Ce 
grand  personnage,  dit  M.  Olier,  a  prêché 
jusqu'à  maintenant  partout  la  pénitence, 
par  lui  ou  par  ses  disciples;  il  est  élevé 
au  plus  haut  point  de  l'estime,  et  a  ac- 
quis un  honneur  et  une  célébrité  qui 
pourront  passer  pour  incroyables;  et, 
certes,  il  les  mérite  bien.» 

t  Suscité  pour  donner  cet  ébranlement 
général,  saint  Vincent  de  Paul  commu- 
nique le  feu  dont  il  brûle  à  une  multi- 
tude de  pieux  ecclésiastiques  dont  il  fait 
autant  d'imitateurs  de  ses  travaux,  car 
sans  parler  ici  des  Régis ,  des  le  Noblets , 
des  Maunoir,  un  grand  nombre  d'autres 
forment  de  ferventes  associations  de  mis- 
sionnaires ,  qui ,  semblables  à  des  camps 
volans,  se  transportent  partout  où  les 
appellent  les  besoins  des  peuples.  Le  père 
Eudes,  dans  la  Normandie  et  la  Breta- 
gne; Roussier,  dans  l'Auvergne  et  le  Fo- 
retz;  d'Authier  de  Sisgau,  dans  le  Dau- 
phiné.  »  Le  Quieu  ,  dans  le  Comtat ,  la 
Provence,  le  Bas-Languedoc  ;  Crestey, 
dans  la  Normandie;  Cretenet,  dans  la 
Bresse,  le  Lyonnais  et  les  provinces  voi- 
sines; René,  l'Évêque,  à  Nantes;  Bertet  à 
Avignon:  plus  tard,  Grignon  deMontfort, 
dans  le  Poitou.  Et  pendant  que  ceux-ci 
évangélisent  les  pauvres  et  ramènent 
dans  le  bercail  tant  de  brebis  égarées,  un 
grand  nombre  d'autres  travaillent  avec 
dès  soins  infatigables  à  la  sanctification  de 
l'enfance  et  de  la  jeunesse;  les  jésuites, 
les  doctrinaires  ,  les  oratoriens  ;  dans  la 
suite,  les  frères  des  écoles  chréliennes; 
et  pour  les  filles ,  la  Visitation ,  les  Ursu- 
lines,  les  filles  de  Notre-Dame  de  Bor- 
deaux ,  de  la  Congrégation  de  Notre- 
Dame  en  Lorraine;  celles  de  la  Croix, 
de  la  Charité,  de  Sainte-Geneviève;  les 
sœurs  de  Saint- Joseph,  celles  de  Nanci, 
d'Arras,  de  Saint-Maur,  et  beaucoup 
d'autres  moins  connues. 

L'état  religieux  se  relève  en  môme 
temps  de  ses  ruines.  En  ce  siècle ,  on  voit 
paraître  comme  de  concert ,  les  réformes 
de  Saint- Vanne,  de  Saint-Maur,  de 
Sainte-Geneviève  ,  de  Chancellade,  de  la 
Trappe,  de  Septfonds,  d'Orval,  de  Gram- 


mont;  et  pour  les  femmes,  les  réformes 
du  Carmel,  du  Calvaire,  des  Bernar- 
dines, du  Val-de-Grâce ,  du  père  Fou- 
rier  et  autres ,  ainsi  que  diverses  con- 
grégations nouvelles,  qui  se  formant 
comme  à  l'envi ,  édifient  le  monde  et  par 
la  ferveur  qui  accompagne  les  institu- 
tions naissantes,  et  par  la  pieuse  émula- 
tion de  vertu  qu'elles  excitent  dans  les 
anciennes.  Enfin,  de  toutes  parts  s'élè- 
vent mille  œuvres  diverses  pour  le  sou- 
lagement corporel  et  spirituel  des  pau- 
vres et  des  malades,  pour  la  sanctifica- 
tion des  ouvriers ,  pour  la  conversion 
des  hérétiques.  On  voit  s'ouvrir  des  mai- 
sons de  repentir  et  de  retraite,  des  asiles 
pour  l'enfance  abandonnée,  des  hos- 
pices pour  l'infirmité  et  la  vieillesse. 
Toutes  les  misères  ,  en  un  mot ,  trouvent 
leur  soulagement,  et  toutes  les  œuvres 
recommandées  par  l'Evangile  ont  dans 
tous  les  rangs  de  la  société  leurs  hé-  ! 
ros  et  leurs  apôtres,  » 

Aussi  après  plus  de  seize  siècles,  ajoute 
l'historien  de  M.  Olier ,    l'Eglise   galli-    ! 
cane  paraît  encore  aussi  illustre  et  aussi    ; 
féconde  en  saints  de  tous  les  ordres  et  de    i 
tous  les  rangs  qu'elle  l'avait  été  dans  son 
premier  âge  ;  mais  cet  élan  universel  se    ! 
serait  bientôt  ralenti  et  aurait  été  pres- 
que  sans  résultat,  s'il  n'avait  eu  pour    ' 
principe  la  sanctification  du  clergé  es- ,  I 
sentiellement     chargé    d'entretenir    la  H 
communication  de  la  vie  dans  tout  le 
corps  de  l'Eglise.  Pour  ce  dessein,  Dieu 
fait  naître  dans  le  corps  du  clergé  même 
diverses   sociétés  de  prêtres  destinés  à 
travailler  par  les  séminaires  à  la  forma- 
tion et  à  la  sanctification  de  l'ordre  sa- 
cerdotal :  la  congrégation  de  l'Oratoire 
et  celles  qui  en  sortirent,  ou  du  moins 
dont  les  fondateurs  furent  disciples  des 
premiers  pères  de  l'Oratoire,  savoir:  la 
congrégation   de    la   Mission,   celle  du 
P.  Eudes,  la  société  de  Saint-ISicolas-du- 
Cliardonnet ,  celle  de  Saint-Sulpice,  la 
seule  qui  doit  nous  occuper  ici  et  à  la- 
quelle M.  Olier  donna  naissance. 

Dès  que  ce  digne  ouvrier  de  la  vigne 
du  Seigneur  connut  les  desseins  de  la 
Providence  sur  lui,  on  le  vit  s'employer 
avec  un  zèle  infatigable  à  établir  partout 
des  séminaires,  n'épargnant  pour  les 
multiplier  ni  travaux  personnels,  ni  dé- 
penses de  ses  propres  biens,  ni  sacrifices 


des  meilleurs  sujets  de  sa  compagnie, 
travaillant  sans  cesse,  lui  et  les  siens,  à 
former  Jésus  Christ  dans  les  Ames  des 
jeunes  clercs,  à  les  enfanter  à  la  vie  sa- 
cerdotale, et  à  relever,  soutenir  ou  per- 
fectionner les  prêtres  dans  les  voies  de  la 
sainteté,  où  l'éminente  dignité  de  leur 
caractère  les  oblige  démarcher  constam- 
ment. 

A  peine  a-t-il  institué  son  premier  sé- 
minaire, qu'on  y  voit  arriver  de  tous  les 
points  du  royaume  de  nombreux  disci- 
ples pour  se  former  sous  sa  conduite  aux 
fonctions  et  aux  vertus  de  leur  saint  état 
ou  pour  participer  à  son  esprit  de  zèle 
envers  les  jeunes  clercs  en  devenant  ses 
imitateurs  dans  les  provinces.  Grand 
nombre  de  prélats  désirent  comme  à 
l'envi  des  sujets  formés  de  sa  main,  pour 
commencer  leurs  séminaires;  et  enfin  ju- 
geant de  l'œuvre  par  les  fruits  de  béné- 
diction qu'elle  produit  de  toutes  parts  ; 
une  assemblée  générale  du  clergé  loue 
hautement  les  desseins  de  M.  Olier,  ap- 
plaudit à  son  zèle  et  lui  donne  la  plus 
authentique  et  la  plus  honorable  appro- 
bation. 

Aussi  une  multitude  d'écrivains  de 
tous  les  ordres  et  de  toutes  les  sociétés, 
ont-ils  célébré  unanimement  ses  vertus 
et  ses  travaux;  bénédictins,  chanoines 
réguliers,  dominicains,  franciscains, 
minimes,  jésuites,  prêtres  de  l'Oratoire, 
de  la  Mission  et  autres  l'appelèrent  à 
l'envi  l'ornement  du  clergé,  un  homme 
au-dessus  de  tout  éloge  par  son  zèle 
pour  le  rétablissement  de  la  discipline. 

Ainsi  donc  le  rétablissement  de  la  dis- 
cipline ecclésiastique  par  l'établissement 
des  séminaires  en  France,  tel  fut,  après 
ses  missions,  le  grand  œuvre  de  M.  Olier. 
Dans  le  cours  de  ses  missions,  il  avait 
sans  doute  reconnu  ce  qui  manquait 
aux  prêtres  ;  c'est  pourquoi  il  voulut  les 
réformer,  en  fondant  pour  eux  des  sémi- 
naires où  ils  apprissent  les  véritables 
traditions  et  se  formassent  au  véritable 
esprit  de  l'Eglise.  Il  est  aussi  étonnant 
que  fâcheux  que  cette  institution  ait  été 
fondée  si  tard  dans  l'Eglise  de  France; 
on  y  est  tellement  accoutumé  mainte- 
nant qu'on  la  croit  nécessaire,  et  que 
l'on  ne  s'imagine  pas  que  l'on  ait  jamais 
pu  s'en  passer. 

L'établissement   des    séminaires    fut 


VIE  DE  M.  OLIER.  1&9 

donc  l'œuvre  principale  de  M.  Olier. 
Comme  ce  sujet  est  important  pour  YU- 
niversité  catholique,  nous  y  reviendrons 
dans  un  nouvel  article. 

En  attendant,  nous  ferons  voir  que 
M.  Olier  était  réellement  né  et  avait  une 
vocation  toute  particulière  pour  l'amé- 
lioration et  la  sanctification  de  l'état 
ecclésiastique,  tant  était  grande  l'idée 
qu'il  s'était  faite  du  prêtre  dès  son  bas 
âge.  «  Je  pense  ,  nous  dit-il,  que  les  pre- 
miers desseins  de  la  bonté  de  Dieu  ont 
toujours  été  de  me  faire  vivre  en  son 
Eglise  en  qualité  de  prêtre,  vu  que,  dès 
l'âge  de  sept  ans,  j'avais  une  telle  idée 
de  la  sainteté  des  prêtres,  que,  dans 
mon  pauvre  esprit  d'enfant,  les  voyant 
à  l'autel,  je  les  croyais  ne  pouvoir  plus 
vivre  que  de  la  vie  de  Dieu,  et  qu'ils 
étaient  si  appliqués  et  si  consommés  en 
lui  que  je  m'étonnais  de  les  voir  cracher. 
Je  souffrais  une  grande  peine  de  les  voir 
tourner  la  tête,  croyant  qu'ils  eussent 
tout-à-fait  perdu  l'usage  de  la  vie,  et 
qu'ils  n'en  avaient  que  pour  Dieu  et 
pour  le  divin  sacrifice ,  comme  les  saints 
du  ciel ,  qui  sont  entièrement  séparés  de 
tout  ce  monde  et  morts  aux  choses  d'ici- 
bas.  Enfin  je  les  croyais  tout  autres  et 
tout  changés  depuis  qu'ils  étaient  revê- 
tus de  leurs  habits  sacerdotaux  (1).  » 

A  ce  respect  religieux  pour  le  prêtre, 
M.  Olier  joignait  la  plus  tendre  dévotion 
pour  Marie.  «  Je  remarquerai ,  nous  dit- 
il,  une  chose  qui  paraît  ridicule,  ou  au 
moins  très  enfantine;  mais  pourtant  j'ai 
toujours  été  obligé  de  la  continuer  :  c'est 
que  je  n'ai  jamais  osé  me  servir  d'aucun 
nouveau  vêtement ,  comme  d'habits,  de 
chapeaux  et  du  reste  ,  sans  en  consacrer 
à.  Marie  le  premier  usage ,  en  m'en  al- 
lant me  présenter  à  elle  en  son  église  de 
Notre-Dame  avec  mes  nouveaux  habits  , 
la  priant  de  ne  pas  souffrir  que,  pendant 
qu'ils  seraient  à  mon  usage,  j'eusse  le 
malheur  d'offenser  jamais  son  Fils.  Il 
m'est  parfois  arrivé  de  croire  que  celle 
pratique  était  une  faiblesse  et  une  niai- 
serie,  comme  aussi  une  sujétion  trop 
grande,  voyant  que  pas  un  de  ceux  que 
je  connaissais  n'en  usait ,  et  que  j'étais 
le  seul.  Mais  dès  que  je  manquais  à  ce 
devoir,  j'en  étais  aussitôt  repris;  car  le 


(1)  Vie  de  M,  Olier y  part,  I ,  tiv.  III ,  p.  6. 


160 


VIE  DE  M.  OLIER. 


jour  même ,  ou  le  lendemain ,  ou  fort 
peu  de  temps  après,  mes  hardes  se  per- 
daient, ou  se  déchiraient,  ou  bien  se 
brûlaient  (1).  > 

Cependant  M.  Olier  eut  une  jeunesse 
comme  les  autres  :  il  était  d'un  naturel 
trop  ardent  pour  ne  pas  l'avoir.  Avec 
moins  d'ardeur  et  plus  de  calme,  il  eût 
évité  bien  des  contrariétés  dans  sa  vie  ; 
mais  il  eût  eu  aussi  moins  d'élan  pour 
le   bien,   pour  les    nobles    entreprises. 
Ainsi  tout  se  compense  ici-bas,  et  il  ne 
faut  pas  s'étonner  trop  que  chacun  ait 
les  défauts  de   ses  qualités.   Fait   abbé 
commendataire  à  dix-huit  ans,  en  vertu 
des  privilèges  dont  jouissaient  alors  dans 
l'Eglise  aussi  bien   que  dans   le   inonde 
tous  ceux  qui  étaient  d'une  grande  nais- 
sance ,  M.  Olier,  à  l'exemple  de  ses  con- 
frères, ne  tint  pas  absolument  à  mettre 
sa  conduite   en  harmonie   avec   sa   di- 
gnité.   Il   en  percevait   les  émolumens 
pour  s'amuser  comme  les  autres  et  pour 
faire  figure  dans  le  monde  et  même  ail- 
leurs. Un  jour  que  M.  Olier  revenait  de 
la  foire  Saint-Germain  avec  six  autres 
abbés  fort  joyeux,   une  marchande  de 
vin  ,  plus  sage  qu'eux,  et  qui  devint  en 
quelque   sorte    la   directrice    des    plus 
saints  et  des    plus  grands  personnages 
de  l'époque  par  sa  sagesse  et  par  l'in- 
fluence de  sa  vertu,  la  célèbre  et  pieuse 
Marie  Rousseau,  voyant  nos  sept  abbés 
en  goguette,  leur  dit  :    <  Hélas!    Mes- 
sieurs, que  vous  me  donnez  de  peine!  Il 
y  a  long-temps  que  je  prie  pour  votre 
conversion.    J'espère   qu'un    jour   Dieu 
m'exaucera.  » 

Marie  Rousseau  avait  raison;  et  c'est 
une  chose  remarquable,  dit  M.  Olier, 
comme  tous  ces  jeunes  messieurs,  qui 
étaient  considérables  dans  le  monde  ,  ont 
depuis  tout  quitté  pour  suivre  Jésus- 
Christ  et  faire  enfin  profession  de  ses 
maximes. 

M.  Olier  fit  le  voyage  de  Rome  pour 
s'amuser  et  s'instruire  ;  mais  ,  pour  toute 
science  et  pour  tout  plaisir,  ce  fut  la 
grâce  qu'il  y  trouva.  Frappé  et  illuminé 
comme  Saul  ù  son  pèlerinage  à  Notre- 
Dame  de  Lorette  ,  il  s'en  revint  converti 
et  se  livra  à  l'instruction  des  pauvres. 
«  Les  grands,  disait-il ,  ne  manquent  pas 

(l)  Vie  de  M.  Olier,  p.  7. 


d'instruction;  il  y  a  assez  de  personnes 
qui  s'offrent  pour  les  instruire  ;  et  les 
pauvres,  pour  l'ordinaire  mieux  dispo- 
sés ,  on  les  néglige,  on  les  abandonne , 
parce  que  auprès  d'eux  la  vanité  ne 
trouve  rien  pour  se  nourrir.  » 

Nous  avons  vu  ,  en  parlant  du  pèleri- 
nage de  Sainte-Anne,  que  le  célèbre  ké- 
riolet  converti  pensait  et  parlait  sur  ce 
sujet  absolument  comme  M.  Olier,  dont 
il  était  contemporain.  Telle  était  aussi 
la  pensée  de  S.  Vincent  de  Paul.  Ainsi 
tous  les  grands  cœurs  et  les  bons  esprits 
s'accordent  sur  ce  point. 

Bientôt  M.  Olier  devint  prêtre;  et,  dans 
son  ordination,  nous  retrouvons  encore 
quelque  chose  de  mondain.  Cependant 
son  historien  assure  que  ce  fut  par  un 
profond  sentiment  de  religion  que  M. 
Olier  désira  célébrer  sa  première  messe 
avec  l'ornement  le  plus  riche  et  le  plus 
précieux  qu'il  pourrait  se  procurer. 
Dans  ce  dessein  ,  il  avait  chargé  un  ou- 
vrier étranger  fort  habile  dans  son  art, 
et  qui  se  trouvait  alors  à  Paris,  de  lui 
broder  une  chasuble.  Elle  coûta  plus  de 
douze  cents  écus,  et  répondit  à  l'attente 
de  M.  Olier.  On  rapporte  en  effet  qu'il 
n'y  avait  ni  à  Paris  ,  ni  à  la  cour,  d'orne- 
ment blanc  comparable  à  celui-là  pour 
la  beauté  et  la  finesse  du  travail  ;  et  ce 
qui  peut  donner  une  juste  idée  de  sa  ri- 
chesse ,  c'est  que  Louis  XIV,  en  ayant 
entendu  parler,  désira  qu'elle  servît  en 
1679  à  la  cérémonie  du  mariage  de  la 
reine  d'Espagne,  Marie -Louise,  avec 
Charles  II,  et,  dans  ce  dessein,  il  la  fit 
transporter  à  Fontainebleau.  Mais  cette 
chasuble  était  si  ouvragée  qu'elle  ne  put 
être  prête  à  temps ,  et  que  M.  Olier  ne 
put  la  mettre  qu'à  sa  seconde  messe. 

Après  sa  conversion ,  M.  Olier  s'était 
mis  à  instruire  les  pauvres  et  les  petits 
enfans  dans  les  rues,  et  même  à  les  ap- 
peler à  lui  jusqu'à  en  remplir  sa  maison. 
Ce  genre  d'instruire  les  pauvres  était 
alors  un  spectacle  nouveau  dans  Paris, 
et  ce  fut  par  là  que  M.  Olier  préluda  aux 
missions  qu'il  donna  plus  tard  dans  les 
provinces. 

Comme  il  arrive  aux  personnes  sensi- 
bles et  religieuses,  M.  Olier  s'exaltait 
en  parlant,  c  La  parole  de  Dieu  ,  qui  me 
semblait  sortir  de  mon  cœur,  nous  dit-il 
lui-même,  touchait  sensiblement  tout  le 


BULLETINS  RTP.LTOGRAPHFQUES. 


161 


monde,  el  moi-même  j'en  étais  tout  em- 
baumé :  c'est  une  eau  précieuse  qui  dis- 
tille par  ce  vase  de  terre  ,  ce  canal  de 
plomb.  Je  me  souviens  que  je  parlai  du 
Saint-Esprit ,  et  je  trouve  une  suavité 
tout  extraordinaire  à  le  faire  connaître 
aux  âmes.  J'apprends  toujours  en  exhor- 
tant  quelque  chose  de  nouveau,  comme 
il  m'arriva  ce  jour-là.  Aujourd'hui  en- 
core, parlant  à  nos  messieurs  du  sujet 
de  la  Transfiguration,  je  sentais  comme 
un  principe  de  force  et  de  lumière  qui 
m'élevait  au-dessus  de  moi-même,  pour 
dire  ce  que  je  n'avais  nullement  prémé- 
dité. Je  suis  toujours  plus  ému  et  plus 
recueilli  après  la  parole  qu'auparavant.» 
C'est  là  une  preuve  d'une  belle  organi- 
sation et  d'un  incontestable  talent. 

M.  Ulier  ayant  reconnu  par  lui-même 
les  énormes  abus  résultant  des  gros  bé- 
néfices donnés  à  une  jeunesse  sans  expé- 
rience ,  sans  lumière,  sans  tenue  et  quel- 
quefois sans  mœurs ,  prêchait  contre  eux 
jusque  dans  la  chaire  chrétienne.  Il  in- 
sista particulièrement  sur  ce  point  dans 
un  de  ses  sermons  auquel  s'était  rendue 
une  grande  dame  de  ses  parentes,  pour 
lui  recommander  sesenfans,  afin  de  les 
pousser  aux  dignités  de  l'Eglise. 

Ainsi  que  nous  le  verrons  dans  un  se- 
cond article ,  le  faubourg  Saint-Germain 
était  le  plus  débauché  de  Paris,  et  par 
conséquent  la  paroisse  de  Sainl-Sulpiee 


la  plus  mauvaise.  Quand  M.  Olier  en  eut 
la  cure,  prolestans,  calvinistes,  athées, 
libertins,  mécréans  de  tout  genre,  s'y 
retiraient  et  vivaient  librement.  Cepen- 
dant les  catholiques  composaient  la  ma- 
jeure partie  de  la  paroisse  ;  mais  ces  ca- 
tholiques eux-mêmes  étaient  aveuglés 
par  bien  des  erreurs  j  ils  étaient  surtout 
livrés  à  la  magie  et  au  sortilège:  on  en 
vendait  même  des  livres  à  la  porte  de 
l'église.  Ces  livres ,  joints  à  ceux  que  ré- 
pandaient dans  le  public  les  mécréans 
et  hérétiques  dont  nous  avons  parlé  ci- 
dessus,  menaçaient  de  corrompre  tout- 
a-fait  les  bonnes  doctrines.  M.  Olier 
voulut  opposer  l'antidote  au  poison  ; 
pour  dissiper  les  fausses  lueurs  par  des 
lumières  plus  pures,  il  eut  aussi  recours 
aux  livres,  mais  aux  bons  livres,  et  éta- 
blit une  librairie  catholique  aux  portes 
de  cette  même  église  de  Saint-Sulpice , 
où  l'on  vendait  auparavant  des  livres 
hérétiques ,  des  livres  de  magie  et  de 
sorcellerie. 

Voilà  un  faible  aperçu  ;de  ce  que  M. 
Olier  fit  pour  sa  paroisse;  nous  verrons 
le  reste  plus  tard;  nous  verrons  que  le 
bien  est  difficile  à  faire,  et  qu'il  a  fallu 
bien  des  soins  pour  amener  les  choses 
dans  l'état  décent  et  convenable  où  on 
les  voit  aujourd'hui. 

Daniélo. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES, 


DICTIONNAIRE  D'ÉRUDITION  H1STORICO  -  EC- 
CLÉSIASTIQUE ,  depuis  S.  Pierre  jusqu'à  nos 
jours,  par  Gaétan  Moroni  ,  de  Rome  ,  premier 
Adjudant  de  la  chambre  de  S.  S.  Grégoire  XVI. 
Venise  1840  et  suiv.  fort  belle  édition  in-8°,  à 
deux  colonnes.  L'ouvrage  entier  formera  30  vo- 
lumes d'au  moins  520  pages  chacun,  dont  o  ont 
déjà  paru.  Prix  d'un  volume:  -i  l'r.  40.  On  sous- 
crit à  Paris ,  chez  Ad.  Leclére  et  au  bureau  de  ce 
journal.  La  liste  des  souscripteurs  sera  publiée 
eu  tète  de  l'ouvrage  ,  qui  est  en  italien. 

%■  L'histoire  ecclésiastique ,  sur  laquelle  des  faits  de 


la  plus  haute  gravité  et  des  monumens  précieux 
de  l'antiquité  la  plus  reculée,  ont  appelé  de  tout 
temps  une  attention  sérieuse ,  et  exercé  journelle- 
ment la  plume  des  plus  grands  lalens ,  réclamait  de- 
puis long-temps  un  ouvrage  qui,  la  resserrant  dans 
un  seul  cadre,  l'offrît  sous  le  point  de  vue  de  ses 
rapports  les  plus  directs  avec  l'Église  romaine,  et 
fit  embrasser  d'un  coup  d'oeil  l'influence  salutaire 
que  le  Saint-Siège  a  dû  nécessairement  exercer  de- 
puis 18  siècles  sur  le  bonheur  et  la  civilisation  de 
tous  les  peuples ,  influence  constatée  par  les  proles- 
tans mêmes,  tels  que  Hurler ,  Yoigt ,  etc. 
Cette  lacune ,  qui  a  frappé  un  grand  nombre  de 


162 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


savans,  vient  d'être  remplie  avec  succès  par  l'il- 
lustre auteur  du  Dictionnaire  que  nous  annonçons, 
M.  le  chevalier  G.  Moroni ,  membre  de  plusieurs 
Académies  célèbres  et  sociétés  savantes.  Nous  qui 
avons  en  quelque  sorte  continuellement  assisté  ,  au 
palais  Pontifical  ,  pendant  au  moins  huit  ans,  à  l'é- 
laboration de  cette  grande  et  utile  production, 
nous  n'avons  cessé  d'admirer  l'infatigable  applica- 
tion de  M.  le  chev.  Moroni  qui  a  réuni  et  classé  avec 
une  intelligence  et  une  patience  au-dessus  de  tout 
éloge,  les  immenses  matériaux  qu'il  a  su  mettre  en 
œuvre  avec  un  rare  talent  et  une  grande  rectitude  de 
jugement. 

Par  le  poste  élevé  qu'il  occupe  à  la  cour  de  Rome, 
le  docte  auteur  était  seul  en  état  d'exécuter  un 
pareil  travail.  Journellement  en  rapport  avec  ces 
colosses  de  savans  de  la  capitale  du  inonde  chré- 
tien ,  dont  chacun  est  profondément  versé  dans  une 
spécialité  particulière,  ayant  à  sa  disposition  les 
pièces  et  documens  d'archives  ordinairement  inac- 
cessibles ,  à  portée  de  se  procurer  les  renseignemens 
les  plus  exacts  sur  les  faits  et  les  hommes,  M.  le 
chev.  Moroni,  comme  une  abeille  intelligente,  a  su 
retirer  de  ces  diverses  circonstances  tout  ce  qui 
pouvait  rendre  parfait  son  ouvrage  ,  qui ,  par  son 
étendue  ,  rappelle  les  grands  labeurs  des  cénobites 
de  la  savante  congrégation  de  Saint-Maur. 

Ce  n'est  donc  pas  ici  une  de  ces  compilations  d'ar- 
ticles pris  à  toutes  mains,  viles  spéculations  mer- 
cantiles, dont  certains  libraires  inondent  le  public 
sans  utilité  pour  la  science.  Le  dictionnaire  de 
M.  Moroni ,  fruit  de  son  goût  pour  l'étude  et  le  tra- 
vail, composé  avec  discernement  et  une  scrupu- 
leuse imparliali'é,  dont  la  diction  pure,  claire, 
est  adaptée  à  la  matière,  offre  un  nombre  considé- 
rable d'articles  entièrement  neufs  ,  des  faits  peu  con- 
nus ou  qui  n'ont  jamais  été  publiés,  et  tient  le 
lecteur  au  courant  des  faits  modernes  jusqu'aux 
plus  récens  qu'il  est  le  premier  à  porter  à  notre  con- 
naissance. Quant  aux  articles  existant  déjà  dans 
d'autres  recueils,  ils  ont  été  pour  la  majeure  partie 
refondus  ou  au  moins  retouchés  pour  les  harmoni- 
ser avec  l'état  actuel  des  notions  historiques  et  des 
autresscienc.es.  L'illustre  auteur  y  rectifie  aussi  ces 
fausses  assertions  qui  dénaturent  l'histoire,  et  qu'il 
faut  attribuer  tantôt  à  l'inadvertance  des  écrivains  , 
tantôt  à  la  malice  des  ennemis  de  notre  sainte 
religion,  tantôt  à  un  défaut  de  critique.  Les  judi- 
cieuses observations  de  l'auteur  ne  servent  pas  peu 
à  remettre  les  choses  dans  leur  vrai  jour;  et  ce  qui 
est  encore  précieux  pour  ceux  qui  fout  des  re- 
cherches ,  on  trouvera  dans  chaque  article  l'indica- 
tion exacte  des  principaux  livres,  jusqu'aux  plus 
modernes  ,  qui  traitent  du  même  sujet. 

Nous  ne  craignons  pas  d'affirmer  que  M.  le  chev. 
Moroni ,  par  son  ouvrage  si  utile  ,  a  bien  mérité  de 
la  sainte  Église  ,  notre  Mère  ,  et  de  la  république  des 
lettres  en  général.  Son  dictionnaire,  qui  figurera, 
à  n'en  pas  douter  ,  dans  la  bibliothèque  de  tous  les 
savans ,  surtout  des  ecclésiastiques ,  sera  lu  avec 
intérêt  même  par  les  personnes  du  monde.  Il  trou- 
vera surtout  un  accueil  favorable  dans  notre  France 


catholique ,  si  sincèrement  attachée  à  la  chaire  de 
S.  Pierre  et  à  la  personne  sacrée  du  grand  Pape, 
l'immortel  GRÉGOIRE  XVI. 

DRACH, 

Docteur  en  philosophie  et  és-letlres, 

Bibliothécaire    de    la    Propagande, 

Chev.  de  plusieurs  Ordres,  membre 

de  la  société  Asiatique  de  Paris,  etc. 


ANNALI  DELLE  SCIENZE  RELIGIOSE  ,  compilati 
dall'  abb.  \\i.  de  Luca.  A  Rome,  chez  Gaetano 
Cavalletti ,  in  via  délie  convertile  al  Corso,  n°  20, 
et  au  bureau  de  l' Université  Catholique. 

N°  5o.  Mai  et  Juin  1840. 

I.  Recherches  de  Gab.  Rosetli  sur  l'esprit  anti- 
papal  qui  a  produit  la  Réforme,  et  sur  la  secrète 
influence  qu'il  a  exercée  sur  la  littérature  de  l'Eu- 
rope et  particulièrement  de  l'Italie  ,  comme  cela  ré- 
sulte de  l'examen  des  ouvrages  de  plusieurs  de  ses 
auteurs  classiques,  et  principalement  de  Dante,  de 
Pétrarque  et  de  Boc^ace  (5e  et  dernier  art.).  Réfu- 
tation de  cet  ouvrage  par  G.  B.  H. 

II.  Sur  la  Société  Catholique  de  Nancy,  pour  l'al- 
liance de  la  foi  et  des  lumières,  sur  ses  réglemens 
et  son  discours  d'ouverture,  par  Louis  Bonelli. 

III.  Abrégé  de  la  doctrine  orthodoxe  sur  la  ques- 
tion du  mariage  des  clercs  majeurs,  par  E.  M. 

IV.  Sur  l'ouvrage  de  M.  Ozanam,  intitulé  :  Dante 
et  la  philosophie  catholique  au  15e  siècle  ,  par  J.  B. 

Appendice.  Allocution  de  S.  S.  Grégoire  XVI,  sur 
la  propagation  de  la  foi.  —  Décret  de  la  Congréga- 
tion de  l'Index.  —  Notices  scientifiques  et  biblio-  I 
graphiques. 

N»  51.  Juillet  et  Août. 

I.  Sur  l'ouvrage  du  docteur  Hock,  intitulé  :  Ger- 
bert  ou  le  pape  Silveslre  II ,  traduit  de  l'anglais, 
avec  appendice,  par  M.  l'abbé  de  Luca.   * 

II.  Jugement  de  l'épiscopat  de  Grenade  sur  la 
prétention  de  vouloir  abolir  le  célibat  ecclésiastique, 
par  E.  M. 

III.  De  l'esprit  religieux  du  Dante  d'après  ses 
ouvrages  ,  par  l'abbé  F.  Zinelli.    - 

IV.  Les  pontifes  romains  furent  les  premiers  à 
concevoir  et  à  mettre  en  pratique  les  projets  d'a- 
mélioration des  prisons;  ce  qui  est  le  principal  élé- 
ment du  catholicisme,  par  Mgr.  C.  L.  Morichini. 

Appendice.  Notices  scientifiques  et  bibliographi- 
ques. 

N°  52.  Septembre  et  Octobre. 

I.  La  Philanthropie  de  la  foi ,  ou  la  Vie  de  l'Église 
à  Vérone  dans  les  derniers  temps;  par  D.  Schlor. 
Par  G.  M. 

IL  Témoignages  en  faveur  de  la  religion,  extraits 
des  ouvrages  de  Boccace  ;  par  Zinelli. 

III.  C'est  une  proposition  impie  et  inepte  que  de 
soutenir  que  ia  religion  catholique  avilit  l'esprit 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


iiili 


humain  et  rend  les  hommes  inutiles  à  la  société 
(1"  arl.);  par  L.  Marcbe|,ti. 

IV.  Défense  de  différons  ailes  de  la  vie  de  Boni- 
face  VIII ,  par  Mgr  N.  Wiseman  (inséré  dans  le  der- 
nier numéro  de  V Université). 

Appendice.  Décret  de  la  Congrégation  du  Saint- 
Office  sur  le  magnétisme  animal.  —  Notices  scien- 
tifiques et  bibliographiques. 

N°  53.  Novembre  et  Décembre. 

I.  Sur  le  divorce  dans  la  synagogue,  de  II.  Dracli, 
par  le  P.  U. 

II.  C'est  une  proposition  impie  et  inepte  que  de 
soutenir  que  la  religion  catholique  avilit  l'esprit 
humain  ,  et  rend  les  hommes  inutiles  à  la  société 
(deuxième  et  dernier  article)  ;  par  L.  Marchelti. 

III.  Les  progrès  de  la  critique,  en  renversant  les 
espérances  mal  fondées  des  novateurs  ,  fournissent 
de  nouveaux  et  précieux  documens  pour  éclaircir 
l'histoire  des  pontifes  romains  ;  par  l'abbé  D.  S.  Ma- 
rie Graziozi. 

IV.  Analyse  et  réllexions  sur  l'histoire  du  pape 
lnnocentJH  de  Hurter,  par  le  R.  P.  Gi.  Perrone  de 
la  Compagnie  de  Jésus. 

V.  Réponse  à  un  article  du  journal  de  Turin,  sur 
les  institutions  logico-métaphysiques  de  L.  Bonelli; 
par  L.  Galassi. 

Appendice.  Notices  scientifiques  et  bibliographi- 
ques. —  Nécrologie  de  L.  Bonelli,  de  l'abbé  Boze, 
de  Mgr.  Taberd,  du  P.  Klée. 


—  On  vient  de  mettre  en  vente,  à  Rome,  chez 
Bourlié,  imprimeur  de  la  Propagande,  le  tome  2e  du 
BULLAIRE  DE  LA  CONGRÉGATION  DE  LA  PRO- 

AGANDE.  Cette  collection  contiendra,  comme  son 
ilre  l'annonce,    toutes  les  bulles,  constitutions, 

refs,  etc.,  émanés  du  Saint-Siège  pour  conserver 
le  dépôt  de  la  foi,  spécialement  dans  les  pays  infi- 
dèles. Ce  Bullaire  fut  imprimé  pour  la  première  fois 
en  1743  en  un  seul  volume.  Outre  qu'il  était  devenu 
fort  rare,  il  ne  contenait  aucune  bulle  postérieure  à 
1713.  Ainsi  on  n'y  trouvait  point  les  bulles  et  brefs 
publiés  dans  l'espace  de  cent  vingt-cinq  ans.  Dans  la 
deuxième  édition  ,  non  seulement  on  y  a  reproduit 
fidèlement  l'ancien  Bullaire  en  un  seul  volume,  mais 
on  y  a  fait  toutes  les  additions  convenables,  et  on  a 
continué  l'ouvrage  sur  le  même  plan.  Le  premier 
volume  va  jusqu'en  1713,  le  deuxième  jusqu'en  17-ïO; 
les  autres,  qui  suivront,  iront  jusqu'à  nos  jours. 
A  la  fin  ,  on  trouve  des  tables. 


L'HISTOIRE  ET  TABLEAU  DE  L'UNIVERS  ,  \  vol. 
in-8",  de  plus  de  300  pages.  Se  vend  chez  Gaume, 
rue  du  Pot-de-Fer,  S.  Prix.  :  20  fr. 

Nos  lecteurs  savent  déjà  que  M.  Daniélo  est  un 
des  laborieux  écrivains  de  la  cause  que  nous  défen- 
dons. Peut-être  cependant  ses  ouvrages  ne  sont-ils 
pas  assez  connus.  Nous  avons  parlé  de  ses  Mœurs 
chrétiennes  au  moyen  <lge ,  mais  nous  n'avons  rien 


dit  encore  de  son  Histoire  et  Tableau  de  l'ï'nivert, 
dont  les  premiers  volumes  parurent  il  y  a  quelques 
années  ,  et  qui  vient  d'être  terminé.  Ainsi  M.  Da- 
niélo a  parcouru  le  plus  vaste  cercle  de  recherches 
qu'ail  encore  embrassé  un  ouvrage.  M.  Daniélo  a 
demandé  à  tous  les  livres  de  religion,  d'histoire  et 
de  philosophie  des  peuples  de  l'antiquité,  de  l'Orient 
et  de  l'Occident,  ce  que  sur  cette  terre  on  avait 
pensé  jusqu'ici  de  l'origine  des  choses  et  de  Dieu, 
du  Créateur  et  de  la  création,  et  tous  lui  ont  ré- 
pondu par  celte  élévation  de  pensée  et  cet  éclat  de 
langage  qui  caractérisent  les  nations,  les  idées  et 
les  livres  des  primitives  et  des  grandes  époques  du 
monde.  Par  là ,  M.  Daniélo  a  trouvé  le  moyen  de 
reproduire  tout  ce  qu'ici-bas  l'on  a  écrit  et  pensé  de 
plus  haut. 

Ce  livre  manquait  aux  hautes  lettres,  aux  pen- 
seurs et  aux  poètes.  En  effet,  après  nous  avoir  re- 
produit tout  ce  que  les  plus  hauts  esprits  de  la  phi- 
losophie et  de  la  théologie  antiques  ont  dit  du  Créa- 
teur et  de  son  œuvre ,  il  rapporte  tout  ce  que  lea 
poêles  ont  chanté  de  plus  beau  sur  le  même  sujet. 
Ainsi  tous  les  nobles  goûts  de  l'esprit  seront  satis- 
faits dans  ce  livre;  la  science  la  plus  belle  vous  y 
instruit  en  même  temps  que  la  poésie  la  plus  écla- 
tante vous  y  charme.  Et  quelle  poésie  que  la  poésie 
orientale,  quand  elle  aborde  des  sujets  tels  que 
l'origine  et  la  création  des  choses. 

Hâtons-nous  d'ajouter  que  presque  tout  le  troi- 
sième volume  de  V Histoire  et  tableau  de  VVnivers, 
où  M.  Daniélo  nous  expose  les  idées,  la  religion 
et  la  littérature  indiennes,  est  entièrement  neuf, 
inédit  et  inconnu  du  public.  Quant  au  quatrième 
et  dernier  volume  ,  qui  traite  particulièrement  des 
idées ,  du  culte  et  de  la  littérature  de  la  Chine ,  de 
la  Perse  et  de  la  Chaldée  ,  s'il  est  moins  neuf  pour 
le  fond,  il  ne  l'est  pas  pour  la  manière  dont  l'auteur 
nous  y  présente  les  choses,  et  par  les  conséquences 
qu'il  en  tire.  C'est  ainsi  que,  contrairement  à  ce 
que  débitent  quelques  Allemands  sur  l'isolement 
absolu  où  a  toujours  vécu  la  Chine,  et  sur  l'absence 
tolale  d'influence  qu'elle  a  eu  sur  le  reste  du  monde, 
M.  Daniélo  nous  fait  voir  qu'elle  a  non  seulement 
influé  sur  les  Tartares,  leurs  idées  et  leurs  institu- 
tions, mais  même  par  les  Tartares  sur  la  plupart 
des  autres  peuples  de  l'Europe  qu'ils  ont  souvent 
combattus,  et  qu'ils  ont  soumis  quelquefois.  M.  Da- 
niélo nous  donne  des  exemples  aussi  frappans 
qu'inconnus  de  cette  influence. 

Après  avoir  ainsi  fouillé  l'origine  de  la  pensée  et 
des  choses  d'ici-bas ,  après  avoir  consulté  l'Orient 
sur  tout  ce  qui  s'est  dit  de  grand  sur  la  terre,  M.  Da- 
niélo redescend  un  peu  dans  les  âges  ,  et  après  s'ê- 
tre occupé  de  l'Orient  poétique  ,  philosophique  et 
religieux,  il  s'occupe  de  l'Orient  historique  et  de 
nos  relations  avec  lui.  Ceci  formera  un  ouvrage,  et 
même  deux  ouvrages,  à  part,  cardans  l'un  M.  Da- 
niélo examine  le  rôle  politique  et  commercial  que 
la  France  a  joué  en  Orient ,  de  l'influence  glorieuse 
qu'elle  y  a  eu  comme  puissance;  et  dans  l'autre,  la 
protection  que  par  celle  même  influence  elle  a  tou- 
jours accordée  aux  chrétiens  de  rOrienU  Nous  don- 


164 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


nerons  des  extraits  tic  ces  nouveaux  ouvrages  de 
notre  collaborateur,  dont  la  composition  est  déjà 
très  avancée. 


CHRESTOMATHIA  RABBINICA  ET  CHALDA1CA, 

auctore  Joanne  Tueodoro  Beelen. 

La  littérature  orientale  reprend  de  nos  jours  une 
importance  à  laquelle  le  clergé  français  ne  paraît  pas 
faire  assez  d'attention.  Les  attaques  contre  la  foi 
catholique,  ne  sont  pas  toujours  les  mêmes.  Les  plai- 
santeries irréligieuses,  les  sarcasmes  de  Voltaire 
passent  de  mode  ;  l'incrédulité  change  de  nom  ,  de 
costume  et  d'allure.  Sous  le  manteau  de  philosophie 
orientale  ,  d'exégèse  biblique  ,  le  rationalisme  pro- 
testant, métamorphose  germanique  de  l'incrédulité 
française,  cherche  à  transformer  l'ensemble  divin 
de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testament  en  un  ramas- 
sis incohérent  d'opinions  et  de  productions  humaines 
pareil  aux  Yédas  des  Hindous  ,  ou  même  à  l'Alcoran 
de  Mahomet.  C'est  à  qui  des  philologues  de  l'Alle- 
magne prolestante  se  montrera  le  plus  hardi  et  le 
plus  téméraire  en  ce  genre.  L'épiscopat  belge  a  vu 
le  péril,  et  a  pourvu  au  remède.  Dans  son  Univer- 
sité vraiment  catholique  de  Louvain,  il  a  établi  un 
Cours  de  langues  orientales  ,  et  ce  Cours  n'y  est  pas 
un  vain  nom.  L'ouvrage  que  nous  annonçons  en  est 
une  preuve. 

Après  avoir  familiarisé  ses  élèves  avec  l'antique 
hébreu  de  la  Bible,  le  professeur  Beelen  les  initie 
graduellement  à  l'hébreu  moderne  des  rabbins  et  du 
Talmud.  Un  livre  élémentaire  manquait  à  cet  égard  : 
M.  lo  professeur  le  fait  sous  le  nom  de  Chresloma- 
thie  rabbinique  et  chaldaïque.  Cette  Chrestomathie 
est  en  trois  parties  et  trois  volumes  :  le  premier  vo- 
lume comprendra  les  extraits  choisis  de  différens 
auteurs  rabbiniques  ou  chaldaïques;  le  second  con- 
tiendra des  notes  philologiques  sur  ces  extraits;  le 
troisième  comprendra  un  glossaire  ou  vocabulaire 
rabbinique,  avec  un  lexique  des  abréviations  usi- 
tées chez  les  Hébreux.  La  première  partie  des  deux 
premiers  volumes  a  paru.  Les  extraits  qui  compo- 
sent la  première  partie  du  premier  volume  sont  ran- 
gés en, dix  catégories  :  1°  réponses  sages  ou  spiri- 
tuelles; 2°  sentences  et  proverbes;  5°  fables  et 
paraboles;  4°  épîtres  familières;  5°  choix  d'histo- 
riens; 6°  grammairiens  et  lexicographes;  7°  inter- 
prètes de  l'Ecriture-Sainte;  8°  philosophes  et  théo- 
logiens; 9°  extraits  du  Talmud;  10°  poètes.  La 
première  partie  du  second  volume  qui  a  paru, 
renferme  des  notes  grammaticales  ,  historiques  et 
théologiques  sur  les  diverses  pièces  de  la  première 
partie  du  volume  premier. 

Entre  les  bons  mots,  voici  le  premier  qu'on  y  lit  : 
Un  jeune  homme  ,  après  avoir  perdu  et  son  argent 
et  ses  habits  en  jouant  aux  dés ,  pleurait  assis  sur  le 
seuil  d'une  porte.  Un  de  ses  amis  lui  demanda  : 
Qu'as-tu  donc  pour  pleurer  ainsi?  Il  répondit  :  Je 
n'ai  rien.  Mais,  reprit  l'autre,  si  tu  n'as  rien,  pour- 


quoi pleures-tu?  Je  pleure,  dit  le  jeune  homme, 
précisément  parce  que  je  n'ai  rien. 

Parmi  les  interprètes  de  l'Ecriture-Sainte,  un  ex- 
trait bien  remarquable  est  le  passage  du  rabbin  Jal- 
kutSimhoni,  sur  le  chapitre  lx  d'Isaïe ,  montrant 
que  le  Messie  ,  fils  de  David ,  sera  un  homme ,  non 
pas  de  gloire  ,  mais  de  douleurs. 

«  Satan  dit  un  jour  au  Dieu-Saint  :  Seigneur  du 
monde!  cette  splendeur  qui  est  sous  le  trône  de 
votre  gloire,  à  qui  est-elle  ?  Le  Dieu-Saint  répondit: 
Elle  est  à  celui  qui  te  fera  retourner  en  arrière  et 
te  couvrira  de  confusion.  Seigneur  du  monde!  re- 
prit Satan  ,  montrez-le-moi.  Dieu  dit  :  Viens  ,  et  lu 
le  verras.  Aussitôt  qu'il  l'eût  aperçu ,  Satan  fut  saisi 
de  frayeur,  se  prosterna  le  visage  contre  terre ,  et 
dit  :  Celui-ci  est  vraiment  le  Messie  qui  me  précipi- 
tera un  jour  dans  la  Géhenne,  moi  et  toutes  les  na- 
tions idolâtres! 

«  Alors  le  Dieu-Saint  commençant  à  traiter  avec  le 
Messie  ,  lui  dit:  Les  iniquités  de  ceux  que  tu  auras 
pris  sous  ta  protection  te  courberont  sous  un  joug  de 
fer,  te  rendront  semblable  à  une  génisse  dont  les 
yeux  sont  obscurcis  ,  et  te  suffoqueront  sous  la  pe- 
santeur de  ce  joug.  Oui,  à  cause  de  leurs  iniquités, 
ta  langue  s'attachera  à  ton  palais.  Y  consens-tu?  Le 
Messie  répondit  au  Dieu-Saint  :  Seigneur  de  l'uni- 
vers, peut-être  cette  affliction  durera-t-elle  bien  des 
années?  Le  Dieu-Saint  lui  répondit  :  Par  ta  vie,  et 
par  la  vie  de  ta  tête  ,  je  t'ai  fixé  ce  temps  à  une  se- 
maine; mais  si  ton  âme  y  répugne,  je  les  rejette 
dés  maintenant  (ceux  que  tu  aurais  sauvés).  Maître 
de  l'univers,  répondit  le  Messie  ,  je  m'y  soumets  de 
grand  cœur  et  avec  joie ,  mais  à  condition  que  per- 
sonne ne  périra  dans  Israël  ;  que  non  seulement 
les  vivans  seront  sauvés  dans  mes  jours,  mais  en- 
core ceux  qui  sont  ensevelis  dans  la  poussière;  non 
seulement  ceux  qui  mourront  de  mon  temps,  mais 
encore  ceux  qui  sont  morts  depuis  le  premier 
homme;  non  seulement  ceux-là,  mais  encore  les 
avortons  ;  à  cette  condition,  j'y  consens,  et  je  prends 
tout  sur  moi. 

«  Nos  docteurs  ont  dit  :  Dans  cette  semaine,  où 
viendra  le  Fils  de  David,  on  apportera  des  poutres 
de  fer,  on  les  mettra  sur  le  cou  du  Messie ,  et  on 
l'écrasera  de  leur  poids.  Lui,  cependant,  poussera 
de  grands  cris  et  pleurera;  et  sa  voix  ira  jusqu'au 
ciel.  Il  dira  à  Dieu  :  Seigneur  de  l'univers!  jusqu'à 
quand  ma  force  ,  mon  esprit ,  mon  âme  et  les  mem- 
bres de  mon  corps  pourront-ils  supporter  tout  cela  ? 
Ne  suis-je  pas  de  chair  et  de  sang  ?  —  C'est  à  cause 
de  cette  heure  ,  où  doit  souffrir  le  Messie ,  que  Da- 
vid pleurait  et  disait  :  Ma  force  s'est  desséchée 
comme  un  morceau  de  vase  d'argile.  » 

On  voit  par  ces  extraits  combien  la  Chrestoma- 
thie rabbinique ,  dont  l'exécution  fait  honneur  aux 
presses  de  M.  Vanlinlhout,  doit  intéresser  générale- 
ment tous  les  littérateurs,  mais  particulièrement 
ceux  qui  se  livrent  à  une  étude  approfondie  de  l'E- 
criture-Sainte et  de  la  théologie.  R. 


—rTJQQQC— i 


L'UNIVERSITE 

CATHOLIQUE. 


§><Xmt$  &M\bk$> 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE. 


RÉPONSE  AU  FEUILLETON  DE  LA  QUOTIDIENNE  DU  8  JUILLET  DERNIER. 


De  toutes  les  formes  sous  lesquelles  se 
produit  l'anarchie  dans  ce  siècle  anar- 
chique  par  excellence ,  la  plus  folle,  sans 
contredit,  est  celle  qu'on  remarque  dans 
la  presse.  Là  le  juge  est  admis  à  rendre  sa 
sentence    souveraine,   sans   être  obligé 
d'instruire  j  la   cause  qu'il   évoque  à  sa 
barre;  pourvu   qu'il   croie  à  sa   propre 
compétence,  elle  est  admise  par  la  por- 
tion   du  public  dont  il  a   entrepris  la 
fourniture  intellectuelle.  Dès  lors  rien 
ne  l'empêche  de  pérorer  ab  hoc  et  ab  hâc 
sur  les  matières   qui   lui   sont    le   plus 
étrangères.   Le  tumulte  et  la  confusion 
sont  tels  dans  ce  singulier  pays  qu'il  n'est 
pas  toujours    facile   d'y    distinguer   ses 
amis  de  ses  ennemis,  et  qu'il  arrive  par- 
fois à  l'homme  de  conviction,  combattant 
loyalement  pour  la  défense  d'un  prin- 
cipe, d'y  recevoir  les  horions  de  ceux 
qui  font  profession  de  suivre  le   même 
drapeau  que   lui.  On  peut  juger  de  ce 
tohu  bohu  par  l'attaque  virulente  dont  la 
Croisade  du  dix-neuvième  siècle  a  été 
l'objet  de  la  part  de  la  Quotidienne  dans 
son  feuilleton  du  8  juillet  dernier.  Que 
cette  lourde  férule  nous  eût  été  infligée 
par  les  organes  du  matérialisme  politi- 
que, nous  n'en  eussions  éprouvé  ni  sur- 
prise ni  chagrin  ;  mais  devions-nous  nous 
tous  xn.  —  h"  69.  1841, 


attendre  à  voir  une  feuille  religieuse 
nous  relancer  avec  colère  pour  avoir 
manqué  de  respect  à  l'école  philosophi- 
que du  dix-huitième  siècle,  dans  les  per- 
sonnes de  Montesquieu  et  J.-J.  Rousseau, 
et  à  l'économie  politique,  dans  celles 
d'Adam  Smith  et  J.-B.  Say?  Sa  critique 
est  empreinte,  en  effet,  d'une  acrimonie 
qu'on  n'a  lieu  d'attendre  que  de  l'esprit 
de  parti  ou  de  l'amour-propre  blessé. 

En  pareille  occurrence,  l'homme  mal 
compris  devrait  dédaigner  d'entamer  une 
oiseuse  polémique,  surtout  quand  l'ob- 
session d'une  grande  et  salutaire  vérité 
l'a  fait  écrivain,  de  même  que  l'indigna- 
tion lit  Juvénal  poète;  mais  nous  défen- 
dons ici  quelque  chose  de  bien  autrement 
important  qu'une  chétive  gloire  d'auteur, 
et  notre  silence,  en  paraissant  être  un 
acquiescement  au  jugement  erroné  que 
la  Quotidienne  a  rendu  contre  la  Croi- 
sade du  dix-neuvième  siècle,  porterait 
préjudice  à  des  intérêts  qui  nous  sont 
chers,  et  qui  pourtant  ne  sont  pas  nô- 
tres, nous  prions  notre  critique  de  le 
croire,  bien  qu'il  insinue  charitablement 
le  contraire.  Quant  à  nous  personnelle- 
ment, voici  le  chant  de  consolation  que 
Dieu  nous  a  envoyé  à  l'heure  de  la  tribu- 
lalion  : 

il 


166 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE, 


«  Les  hommes  de  vérité  sont-ils  pour 
«  autre  chose  ici-bas  que  pour  y  être  per- 
«pétuellement  en  sacrifice?  Ils  y  sont 
«toujours  dans  des  situations  fausses  qui 
«les  usent  et  les  minent  avant  le  temps. 

<  Immole-toi  sans  regret,  homme  de 
«vérité;  la  carrière  est  douce  à  celui  qui 
«a  seulement  commencé  d'y  poser  le 
«pied. 

«  Vérité  sainte,  celui  qui  t'aime  voit 
«dans  l'avenir  les  jouissances  que  tu  lui 
«prépares;  il  ne  voit  point  les  tribula- 
«tions  présentes  qui  l'assiègent  (I).  » 

C'est  ainsi  que,  dans  une  circonstance 
beaucoup  plus  grave ,  Laharpe ,  qui  avait 
déjà  reconnu  le  néant  des  doctrines  phi- 
losophiques qu'il  professait  naguère,  sen- 
tant enfin  son  cœur  disposé  à  revenir  à 
Dieu,  ouvrit  V Imitation  de  Jésus-Christ, 
et  tomba  sur  le  passage  suivant  :  «Me 
«voici,  mon  fils- je  viens  à  vous  parce 
«  que  vous  m'avez  invoqué.  »  On  sait  quel 
soulagement  son  âme  en  éprouva  aus- 
sitôt. 

Le  feuilletonniste  anonyme  auquel 
nous  avons  à  répondre  nous  a  reproché 
d'avoir  jeté  des  phrases  pêdantesques 
aux  hommes  les  plus  recommandables 
par  leur  savoir  et  leur  caractère.  Nous 
venons  tont-à-1'heure  de  nommer  ces 
hommes,  qui  appartiennent  tous,  de  près 
ou  de  loin,  à  l'école  philosophique  du 
siècle  dernier.  Nous  n'avons  point  eu  à 
nous  occuper  de  leur  caractère,  et  le  li- 
vrons intact  à  la  vénération  de  la  Quoti- 
dienne; nous  avons  simplement  usé  du 
droit,  qu'on  ne  saurait  nous  contester, 
de  critiquer  leurs  œuvres  du  point  de  vue 
catholique,  qui  est  le  nôtre;  et  quand 
bien  même  ces  faux  grands  hommes  re- 
cevraient encore,  à  l'heure  qu'il  est,  un 
reste  d'encens  de  quelques  esprits  sta- 
tionnâmes, ce  ne  serait  pas  une  raison 
pour  nous  de  respecter  leur  gloire,  mal 
acquise  à  certains  égards;  d'autant  moins 
que  la  génération  présente  en  a  déjà  fait 
bonne  justice  ,  ce  que  parait  ignorer  l'é- 
crivain de  la  Quotidienne,  qui  jure  en- 
core par  eux. 

Pour  ne  parler  ici  que  de  Montesquieu, 
celui  de  tous  dont  la  malveillance  à  l'é- 
gard des  institutions  catholiques  est  le 
inoins  généralement  remarquée,  voici  ce 

(i)  L'Homme  de  Désir. 


que  nous  en  avons  dit  incidemment,  à 
l'occasion  du  droit  de  l'esclavage  :  «  Que 
«  nous  importe  que  Montesquieu  débite 
«  de  pitoyables  bouffonneries  sur  cette 
«  grave  matière?  qu'importe  que  des 
«  hommes  superficiels  se  soient  laissé 
«  persuader  par  des    sophistes    que   la 

<  puissance  ecclésiastique  a  encouragé 
«  l'esclavage  comme  moyen  de  prosély- 
«  tisme  religieux,  du  moment  que  la 
«  force  des  intérêts  matériels  nous  fait 
«  assez  connaître  l'origine  de  celte  insti- 
«  tution  subversive?  » 

A  ce  mot  de  bouffonnerie  appliqué  à 
un  des  grands  hommes  de  la  secte  philo- 
sophique, notre  aristarque  se  couvre  la 
face  de  son  manteau,  en  s'écriant  avec 
une  vertueuse  indignation  :  «  L'on  n'at- 
«  tendra  pas  de  nous  la  réfutation  com- 
«  plète  de  ces  énormités.  i  II  est,  toute- 
fois, des  personnes  à  qui  cette  réticence 
semble  un  peu  gasconne,  et  qui  préfére- 
raient voir  venir  la  réfutation.  Au  sur- 
plus, pour  la  rendre  d'autant  plus  facile, 
nous  allons  exposer  ici  quelques  passages 
de  1' 'Esprit  des  Lois  qui  ont  motivé  l'ex- 
pression peu  respectueuse  dont  nous 
avons  pris  la  liberté  grande  de  nous  ser- 
vir à  l'égard  de  son  illustre  auteur. 

Autre  origine  du  droit  de  l'esclavage. 

«  J'aimerais  autant  dire  que  le  droit  de 
«  l'esclavage  vient  du  mépris  qu'une  na- 
«  tion  conçoit  pour  une  autre,  fondé  sur 
«  la  différence  des  coutumes. 

«  Lopez  de  Gama  dit  que  les  Espagnols 
a  trouvèrent  près  de  Sainte-Marthe  des 
«  paniers  où  les  habitans  avaient  déposé 
«  des  denrées  :  c'étaient  des  cancres,  des 

<  limaçons,  des  cigales,  des  sauterelles. 
«  Les  vainqueurs  en  firent  un  crime  aux 
«  vaincus.  L'auteur  ajoute  que  c'est  là- 
«  dessus  qu'on  fonda  le  droit  qui  rendait 
«  les  Américains  esclaves  des  Espagnols, 
«  outre  qu'ils  fumaient  du  tabac  et  ne  se 
«  faisaient  pas  la  barbe  à  l'espagnole.  » 

Or,  nous  le  demandons  à  tout  esprit 
impartial ,  peut-on  appeler  cela  une  ana- 
lyse sérieuse,  et  les  stupides  contes  qu'il 
aurait  plu  à  Lopez  de  Gama  d'écrire  mé- 
ritaient-ils l'honneur  que  leur  fait  un 
profond  légiste  en  les  donnant  au  monde 
savant  comme  l'origine  du  droit  de  l'es- 
clavage? n-y  a  pourtant  dans  l'étrange 


PAU  M.  LOUIS  ROUSSEAU. 


1G7 


oassage  que  nous  venons  de  citer  lout  un 
.•hapilre  de  ce  grandissime  ouvrage  qui 
devait  couler  trente  ans  d'élucubrations 
i  son  auteur!  Une  matière  grave  doit, 
selon  nous,  être  traitée  gravement,  sinon 
profondément.  C'est  pourquoi  nous 
ivons  peine  à  nous  croire  fort  coupable 
\iour  avoir  appliqué  à  ce  chapitre  le  mot 
H  bouffonnerie.  Peut-être  aurions-nous 
peux  fait  de  lui  substituer  celui  de 
fttmbade  déplacée. 

(  Cependant  tout  n'est  pas  dit  au  sujet 
jle  Montesquieu,  et  il  a  un  tort  plus  grave 
H  nos  yeux  que  celui  d'avoir  attribué  à 
in  grand  événement  une  origine  ridicule, 
•t  à  une  nation  intelligente  des  idées 
laugrenues  :  nous  avons  en  outre  à  re- 
bousser  ses  indécentes  sorties  contre  la 
naissance  ecclésiastique  qu'il  accuse  ca- 
omniensement  d'avoir  introduit  l'escla- 
j'age  en  Amérique,  en  vue  d'y  convertir 
dus  facilement  au  Christianisme  les  abo- 
rigènes de  cette  partie  du  monde ,  et  plus 
fard  les  nègres  importés  d'Afrique.  On  va 
!uger  par  le  chapitre  suivant  si  notre  re- 
>roche  est  fondé. 

Autre  origine  du  droit  de  resclavage. 

I«  J'aimerais  autant  dire  que  la  religion 
donne  à  ceux  qui  la  professent  le  droit 
t  de  réduire  en  servitude  ceux  qui  ne  !a 
r  professent  pas ,  pour  travailler  plus  ac- 
I  tivement  à  sa  propagation. 

t  Ce  fut  cette  idée  qui  encouragea  les 

destructeurs  de  l'Amérique  dans  leurs 

crimes;  c'est  sur  cette  idée  qu'ils  fon- 
,  dèrent  le  droit  de  rendre  tant  de  peu- 
I  pies  esclaves;    car  ces  brigands,  qui 

voulaient  absolument  être  brigands, 
I  étaient  très  dévots. 

<  Louis  XIII  se  lit  une  peine  extrême  de 
I  la  loi  qui  rendit  esclaves  les  nègres  de 
|  ses  colonies;  mais  quand  on  lui  eut 
\  bien  mis  dans  l'esprit  que  c'était  la 

voie  la  plus  sûre  pour  les  convertir,  il 

y  consentit,  t 

Si  ces  attaques,  dirigées  à  brùle-pour- 
)oint  contre  le  clergé  catholique,  ne 
ont  pas  d'indignes  mensonges,  voîlà  le 
Christianisme  qui,  après  être  parvenu 
)ar  ses  constans  efforts,  soit  à  abolir, 
■oit,  en  attendant  mieux,  à  modifier  pro- 
ondément  l'esclavage  dans  les  Etats 
l'Europe,  aurait  travaille]  à  l'implanter 


en  Amérique.  Les  hommes  que  la  soif  de 
l'or  poussait  en  armes  sur  ces  plages 
lointaines  n'auraient  jamais  imaginé 
d'eux-mêmes,  dans  leur  profonde  inno- 
cence, d'assujétir  les  vaincus  au  travail, 
si  les  ministres  de  la  religion  ne  leur 
avaient  enseigné  cet  excellent  moyen 
d'exploitation.  Dans  tous  les  cas,  la  me- 
sure en  question  n'aurait  pas  été  prise  si 
elle  n'eût  obtenu  l'approbation  du  clergé. 
Et  l'on  voudrait  qu'il  nous  fût  interdit 
de  poursuivre  d'un  blâme  énergique  les 
écrivains  qui  ont  ainsi  forfait  à  l'histoire  î 
Au  surplus,  ceux  qui  auraient  encore  le 
malheur  d'ajouter  foi  à  leurs  perfides 
imputations  feraient  sagement  de  lire 
l'excellent  ouvrage  que  M.  l'abbé  Thérou 
vient  de  publier  sous  le  titre  :  du  Chris- 
tianisme et  de  V Esclavage.  C'est  dans  ce 
livre ,  d'un  homme  de  cœur  et  de  science, 
que  l'on  trouvera  groupées,  avec  clarté 
et  en  beau  style,  les  preuves  irrécusables 
non  seulement  que  le  clergé  ne  s'est  pas 
montré  favorable,  soit  de  fait,  soit  d'in- 
tention, à  l'établissement  de  l'esclavage 
en  Amérique;  mais  qu'il  s'y  est  opposé 
par  tous  les  moyens  en  son  pouvoir.  Il 
est  vrai  que,  ne  pouvant  empêcher  cette 
mesure,  réputée  nécessaire  du  point  de 
vue  politique,  d'avoir  lieu,  il  en  a  pro- 
fité pour  appeler  l'esclave  à  la  foi  chré- 
tienne; mais,  en  agissant  ainsi,  il  tra- 
vaillait encore  à  sa  liberté ,  et  plus  effica- 
cement même  que  s'il  l'eût  poussé  à  la 
révolte.  Au  reste,  les  actes  de  violence 
auxquels  la  conquête  du  Nouveau-Monde 
a  donné  lieu  n'ont  rien  qui  doive  sur- 
prendre quiconque  a  lu  l'histoire  et  sait 
faire  la  part  des  circonstances;  bref,  l'on 
a  prodigué,  à  cette  occasion,  l'injure  au 
conquérant  bien  plus  en  haine  de  ses  in- 
stitutions religieuses  que  des  excès  pres- 
que inévitables  qui  se  rattachent  a  cet 
immense  événement.  Il  est  d'ailleurs  un 
fait  qui  n'est  ignoré  de  personne,  et  qui 
venge  suffisamment  le  caractère  espagnol 
et  les  institutions  catholiques  des  décla- 
mations dont  ils  ont  été  solidairement 
l'objet  :  c'est  que  ,  de  tous  les  peuples 
européens  qui  ont  fondé  des  établisse- 
meiis  en  Amérique,  celui  dont  les  colo- 
nies sont  remarquables  par  la  douceur 
des  maîtres  envers  leurs  esclaves,  c'est 
sans  contredit  l'espagnol. 
L'homme  qui  comprend  les  concessions 


168 

que  l'autorité  spirituelle  est  parfois  obli- 
gée de  faire  aux  exigences  de  la  puis- 
sance temporelle  n'accusera  pas  la  pre- 
mière de  faire  défaut  à  la  cause  des  op- 
primés parce  qu'il  la  verra  employer  le 
temps  à  son  œuvre  libératrice;  il  sait 
qu'il  entre  dans  les  vues  de  la  divine 
Providence  que  la  religion  dissolve  pro- 
gressivement les  institutions  subversives 
que  la  force  brutale  fonde  violemment. 
L'Eglise  sait  aussi  bien  que  J.-B.  Say  que 
les  sentimens  nobles  et  généreux  ne  pré- 
valent pas  contre  les  intérêts  matériels , 
si  ce  n'est  à  la  longue  et  au  moyen  des 
transactions  pacifiques  que  nous  avons 
décrites  dans  la  Croisade  du  dix-neu- 
vième siècle  ;  mais  ce  n'est  pas  une  raison 
pour  que  les  promoteurs  de  ces  mêmes 
intérêts  matériels  accusent  la  puissance 
spirituelle  des  torts  provenant  de  leur 
propre  fait.  Il  faut  bien  le  reconnaître, 
jamais,  même  aux  époques  de  la  plus 
grande  ferveur  religieuse,  la  société  n'a 
été  assez  chrétienne  pour  se  constituer 
chrétiennement  :  la  justice  et  la  charité 
décoraient  quelques  caractères  particu- 
liers et  étaient  la  principale  raison 
d'existence  des  divers  instituts  religieux; 
mais  elles  n'étaient  pas  le  but  essentiel 
de  l'ordre  social,  et  l'on  a  toujours  con- 
sidéré comme  étrangère  à  la  politique 
cette  maxime  de  l'Evangile  :  «  Cherchez 
c  premièrement  le  règne  de  Dieu  et  sa 
«  justice,  et  les  biens  de  ce  monde  vous 
t  seront  donnés  par  surcroît.  » 

Notre  faible  essai  n'a  été  écrit  qu'en 
vue  de  prouver  que  cette  sentence,  ab- 
straction faite  de  son  mérite  comme  pré- 
cepte religieux,  est  la  proposition  fon- 
damentale de  l'économie  sociale.  Il  y  a, 
nous  ne  l'ignorons  pas,  dans  une  pareille 
assertion  de  quoi  attirer  sur  son  auteur 
les  huées  de  ceux  qui  renferment  la 
science  dans  d'étroits  calculs  d'intérêt 
matériel.  Il  est.  temps  cependant  que  ces 
socialistes  myopes  rentrent  dans  leurs 
comptoirs ,  dont  ils  n'auraient  jamais  dû 
sortir,  et  laissent  le  spiritualisme  chré- 
tien faire  son  œuvre. 

S'il  est  vrai,  comme  la  Quotidienne 
nous  le  reproche,  que  nous  ayons  adressé 
en  termes  pédantesques  cette  vérité  aux 
économistes  de  l'école  d'Adam  Smith, 
elle  ne  nous  accusera  pas  du  moins  de 
pédantisme  ni  d'outre-cuidance,  comme 


COURS  D ÉCONOMIE  SOCIALE, 

elle  dit  encore,  dans  le  procédé  auquel 
nous  avons  recours  à  l'effet  de  produire 
notre  synthèse  sociale;  car,  loin  que 
nous  ayons  émis  la  prétention  d'apportei 
une  science  toute  faite,  la  Croisade  di, 
dix-neuvième  siècle,  ainsi  que  son  second 
titre  l'énonce  explicitement,  n'est  autre 
chose  qu'un  appel  à  la  piété  catholique 
à  l'effet  de  reconstituer  la  science  sociale 
sur  une  base  chrétienne.  Or.  veut-on  saj 
voir  à  qui  s'adresse  cet  appel  ?  C'est  ail 
prêtre  animé  d'un  saint  zèle,  à  la  femme 
aimante  et  pieuse,  au  jeune  homme  ca^ 
pable  de  dévouement,  au  riche  compa- 
tissant ,  au  savant  qui  s'appuie  sur  la  foi] 
à  l'artiste  qui  s'inspire  aux  sources  chréi 
tiennes,  au  prince  qui  comprend  sa  mis 
sion,  enfin  au  pauvre  lui-même,  dans  les 
prières  duquel  nous  plaçons  notre  meib 
leur  espoir.  Il  est  vrai  que  nous  n'avons 
pas  appelé  les  matérialistes  politiques  à 
cette  sainte  œuvre;  mais  c'est  parce 
qu'ils  n'ont  évidemment  rien  à  y  api 
porter. 

Nos  hérésies ,  pour  nous  servir  du  lan 
gage  de  la  Quotidienne ,  ne  se  bornenl 
pas  à  protester  contre  les  assertions  ca 
lomnieuses  de  Montesquieu  et  contre 
l'insuffisance  de  l'économie  politique: 
nous  nous  sommes  donné  un  tort  bieri 
autrement  grave  aux  yeux  de  cette  feuille 
catholique  :  c'est  d'avoir  attribué  a 
Christianisme  une  action  civilisatrice 
qu'il  n'a  pas,  ou  du  moins  dont  l'initia- 
tive ne  lui  appartient  pas.  En  effet ,  à  une 
époque  de  beaucoup  antérieure  à  l'avé 
nément  de  Jésus-Christ,  si  l'on  en  doit 
croire  notre  critique  ,  la  philosophie 
païenne  avait  déjà  condamné  l'esclavage, 
et  l'Evangile  n'a  fait  à  cet  égard  que  re 
produire  les  principes  de  Platon  et  des 
stoïciens.  Voici  les  preuves  que  la  Quoti- 
dienne en  donne ,  pour  l'édification  de 
ses  lecteurs  : 

«  Selon  l'habitude  des  organisateurs  du 
t  travail,  M.  Rousseau  déploie  une  grande 
«  érudition.  Il  examine  les  causes  et  les 
«  effets  de  l'esclavage  ancien  et  dit  enfin  : 
«  La  négative  du  droit  de  l'esclavage  date 
«  de  l'établissement  du  Christianisme,  i 
«  Si  l'auteur  avait  lu  attentivement  la 
e  Politique  d'Aristote,  il  y  aurait  trouvé 
c  la  phrase  que  voici  :  «  D'autres  au  con- 
i  traire  soutiennent  que  l'esclavage  est 
<  une  chose  contre  nature ,  et  ils  prou- 


PAR  M.  LOUIS  ROUSSEAU. 


169 


i  vent  qu'il  dérive  des  lois  et  des  coutu- 
li  mes,  et  non  de  la  nature.»  Dans  la 
i  phrase  suivante,  Aristote  combat  cette 
'•<  opinion,  mais  pour  cela  il  fallait 
i  qu'elle  existât.  » 

L'argument  est  sans  réplique;  mais  à 
quoi  se  réduit  cette  opinion  à  laquelle 
l'humanité  devra  désormais  transporter 
l'honneur  qu'elle  faisait  à  l'Evangile  de  le 
[regarder  comme  la  doctrine  libératrice 
par  excellence?  Aristote  voulait  que  l'es- 
clavage   résultât   nécessairement    de  la 
nature  inférieure  de  l'esclave,  ou  ce  qui 
revient  au  même ,  il  prétendait  que  la 
classe  dominatrice  était  douée  d'une  âme 
{supérieure  à  celle  de  la  classe  asservie, 
ce  qui  donnait  à  celle-là  le  droit  de  com- 
| mander  à  celle-ci;  tandis  qu'il  résulte- 
|rait  de  la   citation  qu'il  , a  existé    à   la 
même   époque    des    hommes    dont   les 
fnoms  ne  sont  pas  venus  jusqu'à  nous, 
|  lesquels  ont  osé  attribuer  aux  esclaves  la 
i  même  nature  qu'à  leurs  maîtres  ,  et  pen- 
Iser  que  l'esclavage  était  le  fait,  non  de  la 
nature,  mais  des  institutions  sociales.  Ce- 
I  pendant  ces  mêmes  hommes  s'élevaient- 
j  ils  contre  les  institutions  qui  sanction- 
naient l'esclavage?  Rien  ne  l'indique: 
de  sorte  que  la  discussion  dont  on  pré- 
tend tirer  un  argument  contre  l'initiative 
chrétienne,  ne  roulait  en  définitive  que 
sur  une  pure  abstraction  philosophique, 
concernant  l'origine  de  l'esclavage.  Kul, 
en  effet ,  dans  l'antiquité  païenne  ,  n'a 
avancé ,  ni  seulement  soupçonné  qu'une 
cité  pût  exister  sans  une  classe  asservie; 
les  philosophes  mêmes  qui  faisaient  de  la 
législation  en  forme  d'utopie,  Platon  en- 
tre autres,  n'ont  jamais  compté  que  sur 
des  bras  esclaves  pour  exécuter  les  tra- 
vaux réputés    serviles  ;    et    dans   notre 
France,  dont  le  travail  agricole  fait  au- 
jourd'hui la  richesse,  il  a   fallu,  à  une 
certaine  époque,  pour  le  réhabiliter  aux 
yeux  des  hommes  libres  qui  le  regardaient 
comme   indigne  d'eux,   que   des  héros 
chrétiens,  les  Bénédictins  et  les  Bernar- 
dins ,  s'y  dévouassent.  C'est  incontesta- 
blement à  l'Evangile  seul  et  à  son  action 
constante  sur  les  lois  et  les  mœurs  qu'il 
convient  de    rendre  grâces,  non  de  la 
disparition  soudaine,  mais  de  la  trans- 
formation progressive  de  l'esclavage,  et 
aucune  argumentation    ne   saurait  pré- 
valoir contre  ce  fait  irréfragable  :  l'escla- 


vage était  la  base  indispensable  de  la  so- 
ciété païenne;  il  est  destiné  à  disparaître 
tôt  ou  tard  de  la  société  chrétienne. 

Qui  se  douterait  jamais  de  toutes  les 
énormilés  dont  nous  nous  sommes  rendu 
coupable  aux  yeux  de   la  Quotidienne  ? 
Nous  avons,  dit-elle  .  <  cherché  à  dé/non- 
«  trer  que  le  monde  était  détestable,  que 
«  tout  y  était  mauvais, que  les  économistes 
a  n'avaient  dit  que  des  sottises,  et  que  le 
«  plus    grand  danger  consistait  à  les 
<  écouter  et  à  faire  ce  qu'ils  disaient.  »  La 
conséquence  à  tirer  de  cet  acte  d'accusa- 
tion est  que  la  société  telle  que  nous  la 
voyons  aujourd'hui   est   admirablement 
organisée,  que  tout  y  marche  comme  sur 
des  roulettes,  et  que  les  économistes  ont 
pourvu  à  tous  les  accidens  au  moyen  de 
leurs  théories.  En  effet,  la  libre  concur- 
rence commerciale  tant  préconisée  par 
eux  a  fait  disparaître  la  banqueroute  et 
fondé  les  garanties  sociales;  les  progrès 
de  l'industrie  ont  éteint  le  paupérisme; 
les  découvertes  de  Malthus  ont  résolu  le 
problème  de  l'équilibre  de  la  population 
avec  les  moyens  de  subsistance.  En  vérité, 
nous  avions  pensé  que  le  bagage  de  cette 
déplorable  école  était  allé  à  la  friperie; 
mais  la   Quotidienne  le   trouve   encore 
fort  présentable  à  ses  abonnés,  et  c'est 
sous  la  défroque  de  J.  B.  Say  qu'elle  ose 
appliquer  l'expression    dédaigneuse    de 
panacée  à  une  humble  tentative  d'asso- 
ciation chrétienne  !  Elle  a  bonne  grâce 
vraiment  !  Panacée  pour  panacée,  mieux 
vaut  encore  celle  dont  l'efficacité  peut  à 
la  rigueur    être   mise    en  doute  parce 
qu'elle  n'a  pas  reçu  la  sanction  de  l'expé- 
rience, que  celle  dont  les  propriétés  dé- 
létères sont  prouvées  par  les  maux  qu'elle 
a  causés  à  la  société. 

Mais  que  venons-nous  parler  ici  des 
maux  de  la  société?  L'économiste  de  la 
Quotidienne  a  beau  s'écarquiller  les  yeux, 
il  n'en  aperçoit  aucun  ,  et  il  faut  être 
doué  d'un  jugement  bien  faux,  pour 
croire  que  notre  organisation  industrielle 
laisse  quelque  chose  à  désirer,  c  Ceux-ci ,  » 
dit  le  critique,  en  parlant  de  nous  et  de 
tous  ceux  qui,  comme  nous,  ne  comp- 
tent pas  sur  le  susdit  bagage  de  l'école 
anglaise,  pour  résoudre  les  questions 
sociales,  «  plaignent  l'ouvrier  et  le  proie 
«  taire;  ils  le  représentent  comme  un  être 
<  dégradé  ,  voué  à  une  inévitable  misère 


170 

«  exploité  par  le  riche  et  condamné  dans 
«  le  cas  le  plus  favorable  ,  à  mener  une 
«  vie  constamment  menacée  par  la  faim 
«  et  les  plus  rudes  privations.  »  Vrai- 
ment oui,  messieurs  de  la  critique,  nous 
avons  osé,  en  d'autres  termes  peut  être, 
affirmer  l'équivalent  de  tout  cela,  et  nous 
vous  renvoyons  pour  les  preuves  aux 
saints  dont  vous  honorez  les  reliques, 
Adam  Smith,  J.-B.  Say  et  tous  les  écono- 
mistes passés,  présens  et  à  venir,  si  toute- 
fois cette  école  a  un  avenir.  »  Il  est  clair, 
t  ajoute  le  feuilletoniste,  qu'on  rend  tout 
«  cela  aussi  sombre  que  possible,  pour 
«  faire  accepter  la  panacée  et  la  nouvelle 
«  organisation  du  travail.  » 

Pour  vivre  heureux  ici-bas,  il  faut, 
dit-on ,  réunir  deux  conditions  :  un  bon 
estomac  et  un  mauvais  cœur.  Nous  ne 
nous  permettrons  pas  de  porter  un  juge- 
ment sur  le  cœur  de  l'écrivain  économi- 
co-politique de  la  Quotidienne,  et  pour 
nous  expliquer  les  opinions  qu'il  pro- 
fesse, nous  aimons  à  croire  que  ce  savant 
vit  dans  une  boîte  hermétiquement  fer- 
mée. Quant  à  son  estomac,  c'est  autre 
chose,  et  nous  ne  craignons  pas  d'affir- 
mer que  l'homme  à  qui  les  souffrances  de 
la  classe  pauvre  sont  si  légères  doit  né- 
cessairement jouir  d'un  organe  digestif 
des  mieux  constitués.  Heureuse  imagina- 
tion qui,  après  le  café,  sait  colorer  en 
rose  des  objets  qui  nous  apparaissent  à 
nous  sous  une  teinte  si  sombre!  Tou- 
chant optimisme  qui  ne  connaît  de  l'in- 
dustrie que  ses  produits  merveilleux,  et 
se  refuse  à  croire  à  la  lèpre  sociale  du 
paupérisme. 

Cependant  le  public  doit  être  curieux 
de  connaître  la  grande  raison  que  la 
Quotidienne  allègue,  pour  s'opposer  à  ce 
qu'on  cherche  dans  une  meilleure  orga- 
nisation de  l'industrie,  la  solution  des 
questions  sociales  qui   nous  pressent  de 

tontes  parts;  c'est  parce  que écoutez 

bien  :  <  Le  travail  s'organise,  mais  on  ne 
«  L'organise  pas  !  >  O  profondeur!  A  pré- 
sent, conçoive  qui  pourra  le  travail  s'or- 
ganisant  de  lui-même,  et  sans  que  la  vo- 
lonté ni  le  génie  de  l'homme  y  aient 
part  ;  quant  à  nous ,  notre  pénétration  ne 
va  pas  jusque-là.  Sans  contredit,  l'orga- 
nisateur du  travail ,  à  quelque  période  de 
l'état  social  que  ce  soit,  subit  l'empire 
des  circonstances  ;  mais  le  général  qui 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE, 

dispose  son  armée  pour  la  bataille  es 
également  obligé  de  prendre  en  considé 
ration  les  accidens  du  terrain  et  autre;  | 
données  matérielles  de  son  problème 
Cependant  on  n'a  jamais  entendu  dir.ejl 
c  Une  bataille  se  livre;  mais  on  ne  la  livre 
«  pas.  > 

La  première  organisation  du  travai 
eut  lieu,  quand  le  vainqueur  imagin; 
d'accorder  la  vie  au  vaincu  à  la  condi- 
tion de  le  servir,  d'être  son  esclave.  La 
circonstance  indispensable  à  ce  nouveau 
pacte  était  sans  contredit  la  victoire  3 
mais  celle-ci  fût  demeurée  stérile,  si  1< 
vainqueur  eût  continué  à  égorger  le 
vaincu,  comme  par  le  passé ,  et  n'eût  pas 
imaginé  ce  mode  violent  d'organisation 
du  travail.  Le  fait  et  la  pensée  sont  donc 
ici  également  nécessaires. 

A  une  période  plus  avancée  de  la  so- 
ciété, le  travail  reçut  une  organisation 
différente.  Actuellement  celui  qui  com- 
mande n'exerce  plus  une  violence  directe 
contre  celui  qui  obéit;  mais  le  premier! 
possédant  les  élémens  de  la  production 
dont  le  second  se  trouve  dépourvu,  la  né- 
cessité contraint  celui  ci  à  travailler  pour 
l'autre,  moyennant  salaire.  Cependant, 
pour  que  le  travail  puisse  s'organiser  de 
cette  manière,  une  double  circonstance 
est  encore  indispensable;  il  faut  qu'il  y 
ait  en  présence  l'un  de  l'autre  un  riche  et 
un  pauvre;  mais  cela  n'exclut  en  aucune 
façon  la  pensée  inventive  qui  préside  à 
leur  contrat.   Il  est  même  à  remarquer 
que  la  loi  du  salaire  qui  caractérise  la 
civilisation  moderne  revêt,   suivant  les 
temps  et  les  lieux,  des  formes  diverses 
qui  attestent  un  travail  intellectuel;  ainsi 
le  salaire  se  règle,  soit  en  raison  du  temps 
donné  par  l'ouvrier,  soit  en  raison  de  la 
quantité   d'ouvrage  exécuté  par  lui.  Ce 
sont  là  sans  contredit  deux  modes  d'or- 
ganisation essentiellement  différens  ;  en 
un  mot,  ce  sont  deux  inventions  succes- 
sives dont  la  dernière  est  en  progrès  sur 
la  première,  du  moins  du  point  de  vue 
mercantile.  Le  couvent  de   moines  tra- 
vailleurs, la  métairie  à  moitié  fruit,  la 
ferme,  le  domaine  congéabîe,  la  course 
maritime,  les  fruitières  du  Jura,  les  com- 
muns parsonniers  de  la  Nièvre,  etc. ,  sont 
autant  d'organisations  du  travail  qui  bien 
certainement  ne  se  sont  pas  produites 
sans  que  personne  se  soit  donné  la  peine 


l'Ail  M.  LOUIS  ROUSSEAU. 


171 


d'y  penser.  Conséquemment,  si  l'organi- 
sât ion  actuelle  est  jugée  défectueuse  et 
laTsse  des  besoins  sociaux  en  souffrance, 
fait  qui  n'est  nié  aujourd'hui  que  parla 
Quotidienne,  il  est  impossible  qu'on  pro- 
cède à  une  combinaison  meilleure,  sans 
faire  quelques  frais  d'invention,  d'expé- 
rimentation et  de  raisonnement.  Le  criti- 
que croit  sans  doute  avoir  flétri  notre 
tentative  d'association  chrétienne,  en  di- 
sant :  i  M.  Rousseau,  après  avoir  épuisé 
c  tous  les  lieux  communs  sur  la  misère 
t  des  travailleurs,  donne  son  remède.  Il 
«  crée  un  phalanstère  à  la  façon  de 
<  Fourier,  moins  la  promiscuité  des  fem- 
«  mes.  i  Demandez  donc  aux  phalansté- 
riens  si  ce  terme  négatif  ne  change  pas 
radicalement  les  conditions  du  pro- 
blème; toutefois  il  eût  fallu,  pour  être 
juste,  ajouter  :  «  Plus  une  soumission  en- 
«  tière  aux  décisions  de  l'Eglise,  plus  une 
«  ferme  conviction  que  les  saintes  Ecri- 
«  tures  renferment,  soit  explicitement, 
t  soit  implicitement,  la  solution  de  toutes 
«  les  questions  sociales,  et  que  c'est  là 
«  surtout  qu'il  faut  que  les  organisateurs 
«  du  travail  exercent  leur  intelligence  à 
«  les  chercher,  et  non  dans  le  Cours  com- 
«  plet  d'économie  politique,  par  J.-B. 
i  Say}  membre  de  la  plupart  des  sociétés 
t  savantes  de  l'Europe.  »  Ces  diverses 
additions  et  soustractions  étant  opé- 
rées, il  nous  restera  en  commun  avec  les 
phalanstériens  un  profond  mépris  pour 
la  suffisance  des  économistes  de  l'école 
d'Adam  Smith  et  une  confiance  entière 
dans  le  principe  de  l'association.  Si  c'est 
là  du  phalanstérisme  ,  il  faut  convenir 
que  le  sage  Saloaion  lui-même  était  pha- 
lanstérien  ;  car  il  a  écrit  en  faveur  de  ce 
même  principe  d'association  :  «  Fœ  soli! 
«  quia  cùm  cecideritj  non  habet~  suble- 
t  vantem  se  (1).  » 

Au  surplus,  il  est  très  vrai  que  nous 
sommes  d'accord  avec  les  disciples  de 
Fourier  sur  la  nécessité  d'organiser  le 
travail,  de  manière  à  ce  qu'il  soit  ausui 
attrayant  que  faire  se  peut;  ou  si  l'on  ne 
veut  pas  croire  à  la  possibilité  d'intro- 
duire l'attrait  dans  le  travail,  nous  de- 
mandons qu'on  s'attache  du  moins  à  en 
écarter  toutes  les  causes  qui  le  rendent 
pénible  et  rebutant.  Or  de  toutes  ces  cau- 

(i)  Eccléiiasle,  ch.  îv,  10. 


ses  lapins  intense  est,  sans  contredit , 
l'obligation  de  travailler  pour  le  profit 
d'autrui.  Néanmoins  nous  avons  dit  que 
l'attrait  n'excluait  pas  la  compression 
morale,  et  nous  nous  sommes  permis  d'a- 
jouter que  notre  faible  intelligence  était 
assez  compréhensive  pour  combiner  en- 
semble ces  deux  principes  que  Fourier  et 
Joseph  de  Maistre  ont  fait  valoir  à  l'exclu- 
sion l'un  de  l'antre.  C'est  à  cette  occa- 
sion que  notre  judicieux  critique,  avec 
une  bonne  foi  dont  nous  laissons  le  lec- 
teur juge  ,  nous  fait  dire  que  nous  som- 
mes la  moyenne  de  ces  deux  génies.  Un 
pareil  propos  ne  serait  guère  moins  ab- 
surde de  notre  part,  que  si  nous  le  repré- 
sentions lui-môme  comme  la  moyenne 
entre  l'esprit  de  Pascal  et  le  bon  goût  de 
Boileau. 

«  Les  idées  de  l'auteur,  >  c'est  encore  de 
nous  que  le  critique  parle ,  «  sont  des  plus 
«  singulières,  et  il  semble  tout-à-fait 
«  ignorer  les  effets  de  l'offre  et  de  la  de- 
t  mande  qui  ont  une  si  grande  influence 
«  sur  le  prix  des  objets.  M.  Louis  Rous- 
c  seau  et  bien  de  gens  en  France  s'éton- 
«  nent  que  nous  ayons  sept  millions 
«  d'hectares  de  terre  en  friche.  Cela  n'a 
i  pourtant  rien  d'étonnant,  pour  peu 
«  qu'on  ait  quelques  notions  d'économie 

«  politique Quand  les  frais  dés  mau- 

«  vaises  terres  dépassent  le  produit  qu'on 
«  en  retire,  on  laisse  ces  terres  en  friche; 
«  voilà  tout  le  secret.  « 

Merci  de  la  leçon!  elle  est  transcen- 
dante et  le  secret  n'était  pas  encore 
venu  jusqu'à  nous.  Sans  contredit,  dans 
une  société  dont  l'organisme  a  pour 
unique  moteur  l'intérêt  individuel ,  il 
est  tout  naturel  que,  lorsque  le  spécula- 
teur agricole  ne  trouve  plus  son  profit 
à  exploiter  certaines  terres,  il  les  laisse 
en  non-valeur.  Mais  la  question  ne  gît 
pas  là.  Qu'on  nous  dise  à  présent  si, 
lorsque  cette  circonstance  se  présente, 
il  n'existe  plus  dans  la  société  aucun  in- 
digent manquant  de  pain?  Pour  peu 
qu'on  ait  les  yeux  ouverts ,  l'on  nous  ré- 
pondra sans  doute  qu'il  en  existe  encore 
et  même  beaucoup.  Or,  voici  le  pro- 
blème tel  que  nous  l'avons  posé:  l'on 
trouve  dans  le  pays  (France,  Angleterre, 
ou  Belgique,  peu  importe)  des  terres 
improductives,  faute  de  bras  appliqués 
I  à  leur  culture  et  des  hommes  manquant 


172 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE. 


du   nécessaire,   faute  d'être    appelés  à 
un  travail  productif  quelconque.  Il  ne 
s'agit  pas  ici  de  savoir  si  l'entrepreneur 
d'industrie  réalisera  des   bénéfices,  ou 
éprouvera  des  pertes,  en  faisant  cultiver 
les  terres  en  question  ;  nous  faisions  sim- 
plement observer  que  le  travail  de  ces 
hommes  qui  manquent  de  pain  étant  ap- 
pliqué aux  terres  en  friche,  il  en  résul- 
tera au  moins  assez  de  produits  pour 
que  ces  indigens  soient  désormais  pour- 
vus du  nécessaire.  Le  raisonnement  est 
le   même  et  a   plus  de  justesse  encore 
aux  yeux  de  l'agronome,  quand,  au  lieu 
de  l'appliquer  au  défrichement  des  terres 
incultes,  on  l'applique  à  l'amélioration 
de  cellesdéjà  en  valeur.  Dans  l'un  comme 
dans  l'autre  cas  ,  notre  remarque  est  qu'il 
existe  dans  le  même  système  des  hommes 
souffrans  en  raison  de  l'insuffisance  de 
la  production  générale  et  des  élémens 
de  production  à  l'état. d'inertie,  faute 
d'être   sollicités   par  la   puissance   hu- 
maine. La  science  doit  posséder  virtuel- 
lement en  elle,  disons-nous,  les  moyens 
de  combiner  ces   deux  valeurs  sociales 
actuellement  négatives  et  les   transfor- 
mer en  valeurs  positives  ,  savoir  ,.  terres 
exploitées  et  hommes  pourvus  du  néces- 
saire. Çue  le  ressort  actuel,  au-delà  du- 
quel les  économistes  n'imaginent  plus 
rien ,  ne  remplisse  pas  le  but  de  l'éco- 
nomie sociale  ,  c'est  ce  que  nous  savions 
probablement  avant  qu'on  vînt  nous  le 
révéler  d'un  ton  si  doctoral  ;  mais  cela 
ne   prouve  nullement  qu'une    question 
qui  se  présente  avec  de  pareilles  données 
soit  insoluble;  il  faut  en  conclure  seule- 
ment que  le  ressort  mis  en  œuvre  dans 
l'organisation  actuelle  de  l'industrie  est 
impuissant  à  la  résoudre. 

Il  est  un  autre  problème  social  en  pré- 
sence duquel  la  science  des  économistes 
n'est  pas  moins  dépourvue  d'élémens 
de  solution;  nous  voulons  parler  de  l'é- 
quilibre de  la  population  avec  les 
moyens  de  subsistance.  A  en  croire  la 
Quotidienne,  cette  grave  question  serait 
résolue  par  la  contrainte  morale  re- 
commandée par  Malthus,  et  elle  nous 
tance  vertement  d'avoir  vu  quelque 
chose  d'immoral  dans  les  théories  de  cet 
écrivain.  Faut-il  le  dire?  c'est  que  nous 
jugeons  l'arbre  par  ses  fruits  et  n'avons 
pas  oublié  la  circulaire  que  certain  pré- 


fet imbu  des  principes  de  cette  école 
adressait  aux  maires  de  son  départe- 
ment :  «  Engagez,  leur  disait-il  ,  les  ou- 
t  vriers,  vos  administrés,  à  ne  pas  ren- 
i  dre  leurs  ménages  plus  féconds  que 
«  leur  industrie.  »  La  pudeur  nous  inter- 
dit tout  commentaire  sur  cette  étrange 
pièce  administrative  que  nous  n'avons 
pas  été  des  derniers  à  signaler  au  bon 
sens  de  la  nation ,  à  l'époque  où  elle  pa- 
rut. 

Cependant,  que  l'écrivain  de  la  Quo- 
tidienne veuille  bien   nous  dire  quelle 
phase  de  la  science  sociale  il  représente  ; 
car  si  c'est  celle  de  Montesquieu,  il  doit 
savoir  que  cet   écrivain   regardait  l'ac- 
croissement de  la  population  comme  le 
plus  grand  bien  qui  pût  arriver  à  un 
état,-  il   pensait  que  les  gouvernemens 
devaient  faire  tout  ce  qui  dépend  d'eux 
pour  l'encourager,  et  n'était  pas  même 
éloigné  de  leur  proposer  de  remettre  en 
vigueur   les  lois    romaines   qui    punis- 
saient le  célibat  comme  un  méfait  poli- 
tique. D'accord  en  cela  avec  les  philo- 
sophistes  de   son    temps,   Montesquieu 
stigmatisait  le  célibat  religieux,   toutes 
les  fois  qu'il  en  trouvait  l'occasion.  De- 
puis lors,  il  est  vrai,  le  vent  de  la  philo- 
sophie a  tourné  ,  et  Malthus  ayant  mon- 
tré la  question  sous  un  tout  autre  jour, 
voici  les  économistes  ,  les  mêmes  peut- 
être   qui  déblatéraient   naguère  contre 
les  vœux  de  chasteté,  qui  s'en  viennent 
à   cette    heure   reprocher    aux    prêtres 
d'encourager  les  mariages  en  vue  de  rem- 
plir leurs  mosquées  (expression  figurée 
de.J.  B.  Say).  Décidément  que  la  Quoti- 
dienne nous  dise  laquelle  de  ces  deux 
différentes  opinions  de  ses  amis  elle  pré- 
tend défendre  contre  nous. 

Quant  à  nous,  nous  déclarons  franche- 
ment les  combattre  toutes  deux.  L'Eglise, 
immuable  dans  ses  principes,  a  sagement 
fait  de  ne  tenir  aucun  compte  des  re- 
présentations de  Montesquieu  ,  et  des 
philosophes  du  dix-huitième  siècle,  con- 
cernant le  tort  que  le  célibat  ecclésias- 
tique faisait  à  la  population  ;  personne 
de  tant  soit  peu  éclairé  n'en  doute  au- 
jourd'hui. Cependant  elle  veut  que  les 
époux  s'abandonnent  à  leur  amour  mu- 
tuel, sans  autre  contrainte  morale  que 
celle  que  leur  imposent  la  pudeur  et  la 
modération  indispensable  dans  les  jouis- 


PAR  M.  LOUIS  ROUSSEAU. 


173 


sances  mômes  les  plus  légitimes.  La  sa- 
gesse humaine  agit  bien  différemment; 
tantôt  elle  vomit  feu  et  flammes  contre 


sade  du  dix-neuvième  siècle  ont  dû  re- 
connaître que  cet  essai  avait,  à  défaut 
d'autre  mérite  ,  celui  d'être  empreint  du 


les  institutions  monastiques,    ignorant  |  sentiment   chrétien.  Aussi   n'auront-ils 


sans  doute  qu'elles  seront,  en  temps 
utile,  le  grand  rouage  modérateur  de 
la  population  ;  tantôt  elle  vient  polluer 
l'union  conjugale,  en  recommandant 
aux  époux  la  modération  au  nom  de 
l'arithmétique  politique.  Et  voilà  qu'on 
nous  ressasse  dans  la  Quotidienne  les 
radotages  dont  sir  Francis  d'Yvernais 
a  rempli  les  revues  ,  concernant  le  pru- 
dent calcul  des  habitans  de  la  Norman- 
die et  de  quelques  cantons  suisses  qui 
savent ,  nous  dit-on  sérieusement,  main- 
tenir la  population  stationnaire,  au 
moyen  de  la  contrainte  morale  prêchée 
par  Malthus.  Pitié  ! 

Dirons-nous  derechef  que  l'équilibre 
de  population  ne  peut  résulter  que  des 
institutions   que  le  Catholicisme  porte 
virtuellement  dans   son  sein ,    à  moins 
qu'on  ne  leur  préfère  le  moyen  opposé 
que  proposent  les  phalanstériens.  Il  faut 
en  effet  qu'on  opte  entre  la  chasteté  qui 
retrempe  la  nature  humaine  et  l'anoblit, 
et  la  promiscuité  qui  l'énervé  et  la  dé- 
grade.  Mais  pour  appliquer  le  premier 
et  le  seul   salutaire  de  ces  deux  prin- 
cipes, il  ne  suffit  pas  des  recommanda- 
tions d'un  économiste,  il   est  de  toute 
nécessité  qu'on   fonde   des   institutions 
fortes  ,  et  il  est  tellement  vrai  que  la  re- 
ligion en  produira  de  telles,  quand  le 
moment    opportun    sera  venu  de   leur 
donner  l'essor  ,  qu'il  ne  faut  rien  moins 
aujourd'hui  même  que  tous  les  efforts 
de  l'esprit  révolutionnaire  encore  domi- 
nant   en   Fiance,    pour    empêcher   les 
ordres  religieux  de  s'y  multiplier.   Le 
petit  nombre  de   couvens  de  trappistes 
actuellement  existans  défrichent  et  font 
fructifier  des  landes  que  la  spéculation 
industrielle  laisserait,  par  calcul  mer- 
cantile, en  non-valeur.  Ils  rendent  donc 
deux  services  à  la  société ,  en  ce  qu'ils 
augmentent  par  leur  travail  la  masse  des 
subsistances;  cependant,  vivant  dans  le 
célibat,  ils  ne  contribuent  pas  à  ce  mou- 
vement ascensionnel  de  la   population 
qui  alarme  si  fort  les  économistes  d'au- 
jourd'hui,  alarme  que  du  reste  le  socia- 
liste éclairé  ne  partage  pas. 
Ceux  qui  ont  lu  attentivement  la  Croi- 


ras manqué   d'apercevoir   la    légèreté , 
nous  avons  presque  dit  la  malveillance 
de  la  critique,    quand  elle   s'écrie,  en 
parlant  de  la  Tribu  chrétienne:  «  La  fa- 
«  mille  deviendra  là  ce  qu'elle  pourra , 
«  ou  ce  qu'elle  voudra.  »  On  ne  voit  pas 
du  tout  en  quoi  le  lien  de  famille  peut 
être  compromis,  parce  que  cent  ou  deux 
cents  familles  pieuses  s'associeront  dans 
des  vues  de  commun  intérêt,  de  charité 
universelle  et  de  mutuelle  édification, 
sous  une  règle  quasi-conventuelle.  La  fa- 
mille deviendra   là   ce  qu'elle  est  dans 
une  maison  de  commerce  composée  de 
plusieurs    associés    demeurant  porte   à 
porte  ,  en  supposant  encore  que  ceux-ci 
aient  assez  de  mœurs ,  pour  se  donner 
des  garanties  mutuelles  de  leur  respect 
du  lien  conjugal;  ou  mieux  encore  elle 
y  deviendra  ce  qu'elle  est  dans  la  société 
des  Herneuts  de  la  Moravie. 

Ce  qui  semble  surtout  blesser  l'écrivain 
chargé  de  faire  la  critique  de  notre  ou- 
vrage, c'est  ce  qu'il  appelle  notre  aplomb; 
il  est  très  vrai  en  effet  que  nous  nous 
sentons    malheureusement     d'aplomb  , 
c'est-à-dire  ,  que  nous  parlons  avec  assu- 
rance ,  quand  nous  décrivons  les  souf- 
frances du  pauvre  avec  lequel  nous  vi- 
vons dans  un  contact  journalier  ,  quand 
nous  affirmons  les  funestes  effets  de  l'in- 
cohérence de   l'industrie,  et   signalons 
l'absence  des  garanties  sociales.  Cette 
assurance  ne  nous  abandonne  pas,  quand 
nous  démontrons  la  jactance  et  la  nullité 
de  l'économie  politique,  non  sans  doute 
celle  des  Sismondi,  des  Mill,  des  Ville- 
neuve Bargemont ,  des  Charles  de  Coux  , 
mais  bien  celle  sans  cœur  qui  nie  que 
le]  principe     de     solidarité    chrétienne 
doive  régir  l'institution   sociale;  en  un 
mot,  la  science  des  Adam  Smith  ,  desRi- 
cardo ,  des  J  .-IL  Say.  Cependant  cette  as- 
surance, ou,  si  l'on  veut,  cet  aplomb  que 
nous  avons  dans  notre  œuvre  de  néga- 
tion, il  s'en  faut  que  nous  l'apportions 
dans  celle  de  réédification  de  la  science 
sociale;  notre  espérance  de  succès  est 
vive  assurément,  et  la  preuve  en  est  que  si 
notre  œuvre  d'application  ne  porte  aucun 
fruit,  notre  ruine  personnelle  en  sera  la 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DES  CROISADES, 


174 

conséquence  ;  mais  nous  ne  donnons  pas 
à  ceux  que  nous  appelons  à  se  joindre  à 
nous  nos  espérances  comme  une  cer- 
titude complète.  A  cet  égard  du  moins 
on  ne  nous  accusera  pas  d'agir  comme 
les  faiseurs  de  prospectus  industriels. 

A  quoi  bon  relever  les  gentillesses  que 
le  feuilletoniste  de  la  Quotidienne  met 
sur  notre  compte  ?  c'est  un  procédé 
connu  dès  long  temps  et  à  l'usage  de 
ceux  qui  sentent  le  besoin  de  faire  de  la 
critique  facile.  Toutefois  il  déclare 
qu'il  nous  pardonnerait  nos  erreurs,  si 
nous  avions  su  les  revêtir  d'un  beau  lan- 
gage ;  dans  ce  cas  la  Croisade  du  dix- 
neuvième  siècle  eût  pu  rester  un  monu- 


ment littéraire.  Eh  !  bon  Dieu ,  nous 
avons  assez  de  ces  monumens  littéraires 
consistant  en  phrases  bien  redondantes 
qui  ne  contiennent  pas  plus  d'idées 
justes  que  nous  n'en  trouvons  dans  le 
feuilleton  auquel  nous  répondons.  En  ré- 
sumé, un  article  aussi  vide  de  saine 
doctrine  et  écrit  dans  un  esprit  évidem- 
demment  hostile  à  la  cause  catholique  ne 
devait  pas  trouver  place  dans  une  feuille 
telle  que  la  Quotidienne,  et  nous  de- 
vons croire  qu'il  n'a  obtenu  les  hon- 
neurs de  l'insertion  que  par  une  sur- 
prise faite  à  la  confiance  de  ses  hono- 
rables directeurs. 

Louis  Rousseau. 


M>timt$  ^x$t0fx^u$. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DES  CROISADES. 


PREMIERE    LEÇON. 


INTRODUCTION. 


La  civilisation  antique,  battue  depuis 
deux  siècles  par  le  déluge  des  invasions 
barbares  ,  flottait  incertaine  entre  Rome, 
Alexandrie  et  Constantinople  ,  nobles  et 
grandes  métropoles  également  fières  de 
leur  passé  et  ambitieuses  de  leur  avenir. 
Constantinople  ,  la  dernière  venue  et 
la  plus  puissante  des  trois,  avait  servi 
de  lien  géographique  aux  deux  pre- 
mières. Elle  avait  uni  l'Europe  et  l'Asie, 
l'Orient  et  l'Occident;  et  c'est  en  faisant 
allusion  à  sa  position  unique,  incompa- 
rable,  entre  deux  mers  et  deux  conti- 
nens  ,  que  le  fondateur  de  la  race 
ottomane  l'avait  appelée  un  diamant 
enchâssé  entre  deux  émeraudes  et  deux 
saphirs.  Sous  un  autre  rapport,  cette  glo- 
rieuse cité  de  Constantin  avait  heureu- 
sement soutenu  la  vieille  société  dans  le 
passage  si  difficile  du  polythéisme  ro- 
main à  la  sainte  religion  du  Christ. 
Rome,  enchaînant  ses  destinées  à  l'autel 
de  la  Fortune  et  de  la  Victoire  qui  lui 
avaient  donné  l'empire  du  monde,  n'au- 
rait point  eu  toute  seule  la  force  de  re- 
noncer au  culte  de  ces  divinités.  11  fal- 


lait pourtant  au  nouveau  principe  social 
proclamé  par  l'Évangile  un  centre  d'ac- 
tion ,  une  capitale;  et  c'est  alors  que 
Bysance  sur  le  Bosphore  de  Thrace  sup- 
planta la  cité  de  Romulus.  Ce  n'était 
toutefois  qu'afin  de  donner  à  celle-ci  le 
moyen  de  mourir  comme  tête  politique 
de  la  vieille  société  ,  et  renaître  un  jour 
comme  tête  religieuse  du  monde  nou- 
veau. Merveilleuse  et  providentielle 
transformation  à  laquelle  les  empereurs 
bysantins  auraient  du  librement  concou- 
rir, mais  qui  ne  s'opéra  qu'à  leur  insu 
et  malgré  eux  ;  dont  ils  auraient  dû 
reconnaître  l'autorité  au  moins  pendant 
les  croisades  pour  en  obtenir  les  se- 
cours dont  ils  avaient  besoin  ,  mais 
qu'ils  dédaignèrent  jusqu'au  dernier  mo- 
ment pour  mieux  se  livrer  aux  querelles 
sur  la  lumière  créée  ou  incréée  du  mont 
Thabor;  jusqu'à  ce  qu'enfin,  au  milieu 
de  ces  puériles  disputes  ,  sonna  pour  eux 
l'heure  terrible  de  mourir. 

Comment  Constantinople,  fille  aînée  du 
Christianisme  victorieux ,  manqua-t-elle 
ainsi  à  sa  mission?  Entre  plusieurscauses 
qui  la  lirent  faillir,  la  principale,  selon 
nous ,   fut  d'avoir    ramené   la  société 


PAR  M.  R.  THOMASSY. 


17; 


moderne  aux  anciens  principes  du  poly- 
théisme, c'est-à-dire,  à  l'union  intime 
de  tous  les  pouvoirs  politiques  et  reli- 
gieux dans  la  personne  de  ses  empereurs. 
En  effet,  cette  union  était  ce  qu'il  y 
avait  de  plus  incompatible  avec  les  dé- 
veloppemens  du  Christianisme,  et  c'est 
aussi  ce  qu'il  avait  proscrit  le  plus  for- 
mellement en  distinguant  le  représen- 
tant de  Dieu  du  représentant  de  César  ; 
et  en  proclamant  pour  la  première  fois 
dans  le  monde  la  séparation  du  tem- 
porel et  du  spirituel.  C'est  ce  principe 
que  les  chrétiens  de  la  primitive  Eglise 
avaient  invoqué  contre  leurs  persécu- 
teurs ;  mais  ceux-ci  ne  comprirent  point 
qu'on  pût  séparer  l'état  de  la  religion  et 
rester  fidèles  au  premier,  tout  en  se 
montrant  rebelle  à  la  seconde  ;  et  de  là 
tant  d'efforts  acharnés  pour  étouffer  la 
sociéié  chrétienne  à  sa  naissance. 

Mais  lorsque  celle-ci  eut  triomphé  de 
ses  bourreaux ,  ce  principe,  sans  lequel 
elle  n'aurait  pu  se  produire  au  jour  et 
encore  moins  agir  sur  le  monde,  ne  re- 
çut qu'une  application  passagère  sous 
Constantin ,  et ,  après  lui ,  il  fut  presque 
toujours  méconnu  par  les  successeurs  de 
ce  prince.  Ceux-ci,  en  effet,  qu'ils  fussent 
catholiques  ou  ariens,  s'armèrent  égale- 
ment contre  leurs  ennemis  du  glaive  de 
la  religion  et  de  celui  de  la  politique  ;  et 
c'est  ainsi  qu'ils  faillirent  aux  premiers 
devoirs  de  la  société  nouvelle  fondée 
par  le  Christ.  Mais  ,  par  un  détour  caché 
de  la  Providence,  ce  fut  précisément  la 
manie  des  empereurs  bysantins  d'agir 
plus  ou  moins  comme  grands  pontifes, 
ce  fut  leur  intervention  intolérante  en 
matière  de  culte  et  de  croyance ,  qui 
opéra  la  distinction  de  deux  ordres  de 
faits  et  d'idées  qu'ils  tendaient  sans  cesse 
à  confondre. 

Déjà  l'Italie  avait  vu  le  grand  Théodo- 
ric  forcer  ces  mêmes  empereurs  à  res- 
pecter la  liberté  de  conscience,  et  le 
pape  aller  lui-môme  la  réclamer  au  nom 
du  roi  wisigolh.  Home  enfin,  si  long- 
temps vassale  de  Constantinople  ,  pro- 
clama 'son  indépendance  temporelle  en 
reconnaissant  dans  ses  pontifes  les  dé- 
fenseurs de  la  république  romaine,  et 
bientôt  après,  renouvelant  l'empire 
d'Occident  dans  la  personne  de  Charle- 
mague,  elle  fonda   la   distinction    des 


deux  pouvoirs  temporel  et  spirituel,  et 
constitua  la  société  moderne  selon  les 
vrais  principes  de  la  civilisation  chré- 
tienne. 

Alors  il  y  eut  en  Occident  un  pape  et 
un  empereur ,  deux  représentans  réels 
de  Dieu  sur  la  terre  ,  l'un  fort  de  sa  pa- 
role et  de  sa  persuasion  ,  l'autre  armé 
du  glaive  de  la  force  qu'il  devait  tenir 
toujours  prêt  à  la  défense  du  droit. 

Dans  l'empire  d'Orient,  au  contraire, 
un  simple  patriarche,  servile  adulateur 
du  pouvoir  politique  ,  livrait  au  maître 
de  Bysance  la  conscience  de  ses  sujets, 
en  même  |temps  que  celui-ci  avait  tous 
les  moyens  de  les  opprimer  dans  leur 
personne   et   dans  leurs  biens  ;   despo- 
tisme révoltant  qui  saisissant  l'âme  et  le 
corps,  aurait  pu  en  tirer  des  résultats 
prodigieux  ,  s'il  eût  été  lui-même  intel- 
ligent et  s'il  eût  agi  sur  une  organisation 
jeune,   simple   et   robuste,   mais  qui, 
privé  de  toutes  ces  conditions  de  force 
et  de  vie,  n'avait  à  espérer  d'une  société 
voluptueuse  et  décrépite,  que  des  pré- 
tentions insensées  avec  des  moyens  aussi 
impuissans   que    tyranniques   pour    les 
faire  prévaloir.  Telles  étaient  les  deux 
moitiés  du  monde  romain  converti  au 
Christianisme.  L'une,  dirigée  par  Cons- 
tantinopie  ,  pour  avoir  continué  trop  di- 
rectement le  passé ,  se  trouvait  asservie 
à  ses  habitudes  et  ne  pouvait  le  rajeu- 
nir ;  l'autre  ,  après  avoir  rompu  avec  lui 
à  la  faveur  des  invasions  barbares,  qui 
l'avaient   en    quelque    sorte   décapitée 
par  la  prise  et  reprise  de  Rome,  ne  gar- 
dait de  son  vieil  héritage  de  gloire  que 
ce  dont  elle  avait  besoin  pour  conserver 
le  fil  des  traditions,  et  ce  qu'elle  jugeait 
utile   pour   marcher  à   la   conquête  de 
l'avenir. 

C'est  dans  ces  circonstances  que  Ma- 
homet se  leva  dans  l'Arabie  ,  armé,  lui 
aussi,  du  double  glaive  de  la  persuasion 
et  de  la  force,  mais  commandant  à  des 
races  neuves  et  enthousiastes  en  face 
des  générations  asservies  et  tracassées 
par  le  despotisme  théologique,  fiscal  et 
administratif  de  Constantinople.  Le  ré- 
sultat delà  lutte  n'était  pas  douteux; 
mais  pour  en  comprendre  la  prompte 
péripétie,  il  faut  se  représenter  l'état 
politique  et  religieux  de  l'empire  d'O- 
rient. 


176 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DES  CROISADES, 


Sous  le  premier  rapport,  le  despo- 
tisme centralisateur  des  empereurs  by- 
santins,  neutralisé  tour  à  tour  par  les 
intrigues  du  palais  et  par  les  factions  du 
cirque,  n'avait  abouti  qu'à  laisser  régner 
l'anarchie  dans  la  capitale,  tout  en  s'ef- 
forçant  de  retenir  l'empire  lui-même 
dans  la  servitude.  En  618,  Héraclius  , 
fatigué  des  troubles  de  Constantinople, 
eut  pourtant  un  moment  de  généreuse 
colère;  il  s'embarqua  avec  toutes  ses 
ressources  pour  aller  fonder  à  Carthage 
le  siège  d'un  empire  nouveau ,  mais  une 
tempête  fit  avorter  ce  dessein  en  disper- 
sant la  flotte  de  ce  prince  en  face  même 
de  l'ancienne  rivale  de  Rome.  C'est 
alors  que  les  nombreuses  défaites  du  de- 
hors vinrent  porter  à  son  comble  la 
désorganisation  intérieure ,  et  ôter  à  la 
majesté  impériale  tout  son  prestige. 
Dès  lors  plus  d'unité  ,  dernière  force 
réelle  de  l'empire. 

Forcés  par  la  nécessité ,  ou  sollicités 
par  leur  propre  ambition  autant  que  par 
le  désir  des  populations  impatientes  de 
se  suffire  à  elles-mêmes,  les  gouver- 
neurs des  provinces  éloignées  rentrèrent 
enfin  dans  leur  indépendance  et  firent 
acte  de  souveraineté  locale.  Quant  aux 
décurions,  ils  en  avaient  toujours  agi  de 
même  dans  le  ressort  des  cités  qu'ils  ad- 
ministraient. De  sorte  que  dans  le  dis- 
crédit où  étaient  tombés  les  agens  de 
l'autorité  centrale ,  chacun  était  prêt  à 
recevoir  n'importe  quel  maître  nouveau 
qui  respecterait  le  droit  des  municipali- 
tés et  les  usurpations  des  gouverneurs. 
En  religion,  le  despotisme  qui  sem- 
blait devoir  fonder  l'unité  religieuse,  n'a- 
vait pas  produit  des  résultats  moins 
anarchiques.  Le  Christianisme  de  l'O- 
rient était  alors  divisé  en  mille  sectes 
qui  se  déchiraient  sans  pitié  et  se  pro- 
scrivaient tour  à  tour.  On  eût  dit 
qu'entre  elles  tout  souvenir  était  perdu 
de  la  charité  prescrite  par  le  divin  au- 
teur de  l'Evangile,  et  que  la  parole  de 
Dieu  n'était  plus  à  répandre  parmi  les 
tribus  idolâtres,  derniers,  mais  innom- 
brables débris  de  la  vieille  société 
païenne.  Ainsi,  plus  d'intelligence  sym- 
pathique pour  la  vérité  chrétienne;  plus 
de  prosélytisme  pour  la  répandre  ,  rien 
qu'une  orgueilleuse  et  sèche  application 


Yoilà  où  en  était  réduite  la  société 
chrétienne  d'Orient  :  privée  de  véritables 
apôtres ,  aussi  bien  que  d'hommes  d'état  ; 
assemblage  vraiment  monstrueux  de  re- 
ligion et  de  politique,  où  la  servilité 
des  courtisans  devait  arborer  le  drapeau 
de  la  foi  officielle  ,  où  les  traditions  in- 
fâmes des  sérails  asiatiques  venaient  se 
mêler  à  la  mysticité  des  théologiens  et 
des  casuistes,  et  où  la  ruse,  la  violence, 
la  corruption  se  disputant  tour  à  tour 
le  pouvoir,  après  avoir  fait  la  honte  de 
l'empire  bysantin,  en  devaient  nécessai- 
rement rendre  la  ruine  inévitable. 

C'est  en  présence  d'une  société  ainsi 
dégradée  par  le  vieux  levain  des  passions 
hérésiarques,  d'où  devait  plus  tard  sor- 
tir le  schisme  de  l'Eglise  grecque,  que 
Mahomet  s'arrogea  le  plus  grand  rôle 
qu'il  put  être  donné  à  l'homme  de  rem- 
plir chez  des  peuples  barbares,  lorsqu'il 
ne  s'y  fait  point  l'envoyé  du  Christia- 
nisme. Ce  guerrier  législateur,  fondant 
en.  effet  l'unité  nationale  et  religieuse 
de  l'Arabie ,  parvint  à  établir  la  concorde 
sur  cette  vieille  terre  des  patriarches  et 
des  prophètes  déchirée  jusqu'à  lui  par 
les  haines  de  famille  et  l'insatiable 
cupidité  de  cent  tribus  errantes  et  di- 
verses d'origines  comme  de  religions. 
C'est  ainsi  qu'il  réunit  les  chrétiens  ,  les 
juifs,  les  idolâtres,  tous  avides  d'aven- 
tures, jaloux  les  uns  des  autres  par  fa- 
natisme et  par  intérêt  et  dont  la  société, 
mobile  comme  leur  tente,  était  organisée 
en  républiques  aristocratiques  insatia- 
bles de  vengeance  et  de  butin.  Ces  tribus 
formaient  autant  de  communautés  com- 
merçantes et  guerrières,  où  chacun  était 
jugé  par  ses  pairs,  où  tous  étaient  adminis- 
trés ,  commandés  par  des  chefs  tantôt 
héréditaires,  tantôt  élus  pour  leur  bra- 
voure, à  peu  près  comme  dans  les  bandes 
germaines  dont  parle  Tacite.  Assez  ho- 
mogènes au  point  de  vue  social,  leurs 
diversités  ou  leurs  antipathies  reli- 
gieuses servaient  de  drapeau  de  rallie- 
ment à  leurs  intérêts  contraires  et  entre- 
tenaient parmi  elles  une  éternelle  anar- 
chie. 

Mais  le  jour  où  les  365  idoles  tombè- 
rent de  la  Caaba  renversées  par  Maho- 
met et  firent  place  au  culte  d'un  Dieu 
unique y  clément  et  miséricordieux;  ce 


de  la  lettre  dans  une  loi  toute  d'amour.  I  jour-là  ouvrit  une  ère  nouvelle  à  tous  les 


PAR  M.  R.  THOMASSY. 

lîls  errans  du  disert  qui  par  des  généa- 
logies traditionnelles  aimaient  tous  à 
remonter  jusqu'à  Abraham  ,  leur  père 
commun  ,  et  le  bien-airaé  d'Allah. 

Dès  lors  l'analogie  de  mœurs  et  d'orga- 
nisation sociale  qui  rapprochaient  les  di- 
verses branches  d'un  même  race,  réunit 
en  une  seule  famille  religieuse  la  plu- 
part de  leurs  membres  ;  elle  fit  un  seul 
tronc  de  leurs  mille  rameaux  et  le  pacte 
d'union  fut  garanti  par  le  Coran  dont 
les  pages  sont  empruntées  tour  à  tour  à 
l'Ancien  et  au  Nouveau  Testament. 

C'est  en  ce  sens  que  le  mahomélisme 
doit  être  considéré  comme  une  secte 
chrétienne  ;  ce  qui  est  incontestable  ,  dit 
M.  de  Maistre,  et  n'est  pas  assez  con- 
nu (1).  Aussi  Mahomet ,  le  plus  grand  de 
tous  les  hérésiarques,  exeroa-t-il  chez 
des  populations  barbares  et  sur  les  tri- 
bus païennes  l'immense  influence  que 
lui  donnait  sur  elles  la  portion  du 
Christianisme  qu'il  s'était  appropriée.  Il 
leur  fit  observer  les  lois  d'abstinence  si 
nécessaires  à  la  santé  et  à  la  moralité  de 
l'homme  dans  les  climats  chauds  ,  et  en 
même  temps  il  ouvrit  leur  cœur  à  des 
espérances  de  bonheur  infini.  Il  abolit 
les  sacrifices  d'enfans  et  améliora  le  sort 
des  ifemmes,  non  en  maintenant  la  po- 
lygamie, mais  en  la  restreignant ,  en  as- 
surant une  dot  à  la  femme  en  cas  de  ré- 
pudiation, et  en  appelant  les  sœurs  à 
hériter  conjointement  avec  les  frères  ; 
enfin  ,  il  abolit  l'esclavage  entre  Musul- 
mans et  l'adoucit  pour  les  infidèles  , 
propageant  tous  ses  principes  par  la 
guerre  exactement  comme  Charlemagne 
propagea  le  pur  christianisme  parmi  les 
Saxons. 

A  la  mort  de  Mahomet  (632) ,  dix  ans 
après  l'Hégire  ou  sa  fuite  de  la  Mecque  , 
les  fondemens  de  son  œuvre  étaient  po- 
sés; l'Arabie  conquise  et  réunie  en  un 
seul  corps  de  nation  avait  des  limites 
trop  étroites  pour  des  guerriers  jeunes, 
alertes,  enthousiastes  ,  accoutumés  aux 
coups  de  main ,  rapides  et  furtifs  et  dont 
tous  les  coursiers  comme  celui  de  Job 
trépignaient    d'impatience   depuis  qu'il 


177 


(l)  M.  de  Maistre  ajoute  :  La  mOme  idée  avait  été 
saisie  par  Léibnitz,  et  avant  ce  dernier,  par  le  mi- 
nistre Juricu.  On  peut  ajouter  le  témoignage  de  Ni- 
cole à  ceux  déjà  cités.  Soirées  de  Sainl-I'éler$bourg, 
xi<  entretien  ,  p.  32G. 


n'y  avait  plus  de  caravanes  a  piller.  Ils 
s'élancèrent  donc,  et  ce  fut  pour  voler  à 
la  conquête  du  monde;  le  trône  de  Perse 
avec  le  dernier  des  vingt-cinq  Sassanides 
est  emporté  par  le  torrent  qui  grandit  et 
monte  jusqu'à  Caboul  (664);  la  Syrie, 
l'Egypte,  le  nord  de  l'Afrique  jusqu'aux 
îles  Fortunées  sont  inondés  avec  une  aus- 
si effrayante  rapidité  (679.)  La  mer  elle- 
même  devient  la  proie  des  envahisseurs 
et  leurs  vaisseaux  y  naviguent  avec  la 
même  habileté  que  leur  cavalerie  ma- 
nœuvrait naguère  à  travers  les  flots  de 
sable.  Les  voilà  donc  maîtres  des  cèdres 
du  Liban  et  des  matelots  de  la  Syrie.  Les 
îles  de  Chypre ,  de  Crète  et  de  Rhodes 
ravagées  ou  soumises  et  Constantinople 
assiégée  deux  fois  par  les  flottes  des  ca- 
lifes de  Damas  ,  sont  témoins  d'une  révo- 
lution maritime  et  commerciale.  L'Occi- 
dent est  séparé  de  l'Orient  et  la  pri- 
vation du  seul  Papyrus  qui  avait  permis 
jusqu'alors  de  renouveler  à  peu  de  frais 
les  manuscrits,  et  qu'Alexandrie  expé- 
diait par  cargaisons  aux  provinces  de 
l'Europe,  plonge  les  monarchies  occi- 
dentales dans  l'ignorance,  et  fait  du 
VIIe  siècle  de  notre  ère  un  siècle  de  té- 
nèbres et  de  barbarie  :  contre-coup  fu- 
neste pour  les  arts  et  les  sciences  et 
trop  inaperçu  ! 

Et  toutefois  les  victoires  de  l'Islamisme 
n'étaient  encore  remportées  que  sur 
l'empire  grec.  Mais  aussi  quelles  furent 
les  causes  de  leur  rapidité?  et  par  quel 
événement ,  à  quelle  occasion  se  firent- 
elles  connaître?  En  638,  la  16e  année  de 
l'Hégire,  Jérusalem,  la  ville  sainte  des 
Chrétiens,  et  que  lSs  révélations  de  Moïse 
et  celles  de  Jésus-Christ  également  ac- 
ceptées par  Mahomet ,  avaient  rendue  sa- 
crée pour  les  Arabes,  Jérusalem  fut  som- 
mée d'embrasser  l'Islamisme  ou  de  se 
reconnaître  sujette  en  payant  tribut.  Le 
kalife  Omar  vint  lui-même  traiter  avec  le 
patriarche,  et  lui  accorda  ainsi  qu'aux 
habitans  la  liberté  de  leur  religion  et  la 
conservation  de  leurs  lois ,  de  leurs  biens 
et  de  leur  temple.  Le  vainqueur  était  ar- 
rivé ,  monté  sur  un  chameau  avec  un  sac 
de  dattes  pour  toute  nourriture  et  dans 
la  simplicité  de  l'homme  du  désert.  Les 
conditions  qu'il  imposa  furent  simples 
comme  sa  conduite:  il  s'agissait  de  payer 
le  tribut  de  la  capilation ,  et  voilà  tout. 


178  COURS  SUR  L'HISTOIRE  DES  CROISADES, 


Rien  de  plus  ne  fut  changé  dans  la  ville 
vaincue,  dont  les  habitans  conservèrent 
leur  administration  municipale  et  conti- 
nuèrent à  suivre  les  lois  romaines.  Tel 
fut  l'acte  de  capitulation  qui  depuis  lors 
a  généralement  servi  de  modèle  aux 
transactions  semblables,  par  lesquelles 
les  chefs  musulmans  accordaient  tolé- 
rance religieuse  et  libertés  municipales 
aux  peuples  qui  les  voulaient  conserver 
en  les  rachetant  par  un  tribut.  Or  nous 
trouvons  ici  le  secret  des  rapides  conquê- 
tes de  l'Islamisme.  Elles  renversaient  les 
pouvoirs  politiques,  mais  respectaient 
les  mœurs  et  les  usages  des  vaincus;  elles 
couraient  rapidement  à  la  surface,  mais 
ne  bouleversaient  pas  le  fond  de  la  so- 
ciété ,  ne  touchaient  point  aux  intérêts 
vivans  et  réels.  Aussi  les  vaincus  res- 
taient-ils paisibles,  s'estimant  même  heu- 
reux de  conserver  la  libre  administration 
de  leurs  affaires,  grâce  aux  dominateurs 
nouveaux  qui  semblaient  avoir  pris  la  de- 
vise des  anciens  Romains:  Parcere  sub- 
jectis  et  debellare  superbos.  Enfin  les 
peuples  chrétiens  devenus  sujets  (raïas) 
trouvaient  une  garantie  de  plus  pour 
leurs  libertés  dans  l'indifférence  superbe 
des  vainqueurs,  trop  fiers  de  leur  supé- 
riorité pour  se  mêler  des  affaires  des 
vaincus.  Ceux-ci,  conservant  donc  l'a- 
vantage d'administrer  eux-mêmes  leurs 
intérêts,  se  dédommageaient  par  un  pro- 
fit réel  de  la  perte  de  l'indépendance 
politique  et  de  l'honneur  national  dans 
lequel  on  les  avait  accoutumés,  depuis 
long-temps,  a  ne  plus  reconnaître  la  ma- 
jesté du  peuple  romain.  Quant  aux  races 
primitives  que  la  civilisation  occidentale 
n'avait  pu  entièrement  transformer  ,  la 
conquête  n'était  pour  elles  qu'une  nou- 
velle couche  sociale  superposée  sur  une 
plus  ancienne.  L'Asie,  l'Afrique,  l'Orient 
tout  entier  n'en  connurent  jamais  d'au- 
tres ;  et  c'est  ce  qui  nous  explique  pour- 
quoi les  peuples  de  ces  vieux  continens 
se  sont  accoutumés  à  passer  indifférem- 
ment sous  tant  de  dominations  diver- 
ses! Le  mouvement  religieux  et  guer- 
rier du  VliL  siècle,  en  les  rappelant  à 
leur  indépendance  indigène  ,  leur  rendit 
une  bonne  part  des  mœurs  primitives. 
Le  costume  de  la  civilisation  grecque  et 
romaine  disparut  et  fit  place  à  une  phy- 
sionomie tout  orientale. 


Onreconnaîtencorela  politique  propre 
à  l'Orient  dans  celle  des  envahisseurs  ara- 
bes, si  heureux  à  fonder  de  rapides  et  loin- 
taines dominations.  Respecter  les  mœurs 
des  vaincus,  séparer  leur  cause  de  celle 
de  leurs  maîtres  et  renverser  ces  derniers 
comme  les  oppresseurs  de  leurs  sujets  : 
telle  fut  la  conduite  des  premiers  kaîifes, 
et  plus  tard,  à  leur  exemple,  celle  des 
chefs  vraiment  religieux  de  l'Islamisme. 
La  conduite  simple  et  loyale  dont  Omar 
donna  l'exemple  à  ses  successeurs,  en 
traitant  avec  le  patriarche  et  les  habitans 
de  Jérusalem  ,  éloigne  des  populations, 
opprimées  du  Ras-Empire  la  pensée  de 
faire  cause  commune  avec  le  pouvoir 
corrupteur  et  tracassier  de  Constantino- 
ple.  Aussi  la  plupart  des  sectes  chrétien- 
nes, comme  firent  les  coptes  de  l'Egypte, 
impatientes  du  joug  du  clergé  grec  et 
peu  touchées  de  la  majesté  impériale,  ne 
craignirent  elles  pas  d'appeler  des  enne- 
mis qui  leur  promettaient,  moyennant 
le  tribut  des  raïas,  tolérance  dans  leur 
culte  en  même  temps  que  liberté  pour 
leurs  droits  municipaux.  C'est  ainsi  que 
les  Arabes  se  firent  bien  venir  dans  leurs 
nouvelles  possessions,  où  ils  se  conten- 
taient d'une  simple  suzeraineté  politique 
à  la  place  de  la  souveraineté  directe  que 
les  empereurs  bysantins  avaient  toujours 
essayé  d'introduire  par  des  mesures  vexa- 
toires  dans  l'administration  des  provin- 
ces et  dans  celle  des  localités.  Mais  après 
s'être  fait  accueillir  de  la  sorte  par  les 
vaincus,  il  fallait  se  maintenir  au  milieu 
d'eux;  et  c'est  en  quoi  les  nouveaux  con- 
quérans  n'excellèrent  pas  moins.  Par 
l'établissement  de  colonies  militaires  sur 
les  terres  envahies,  ils  se  créèrent  des 
centres  permanens  d'influence  qui  assu- 
raient l'avenir  de  leur  domination,  en 
même  temps  qu'ils  le  consolidaient  par 
des  alliances  de  familles.  C'est  ainsi  que 
vers  645,  le  général  d'Osman,  troisième 
kalife  de  l'Islamisme  ,  Oqba-ben-Ouwa- 
fiiir,  après  être  parti  de  la  Mecque  à  la 
tête  de  80,000  guerriers  ,  pénétra  dans 
l'Afrique  septentrionale  à  travers  les  dé- 
serts de  Barqua,  triompha  du  patrice 
Grégoire  dans  la  province  de  Carthage, 
et  en  l'honneur  de  cette  victoire  y  fonda 
Kairwan,  la  ville  sainte  et  la  première 
colonie  des  Arabes  dans  le  Magreb.  C'est 
alors  que  les  Grecs  abandonnant  Tinté- 


PAU  M.  Tl.  TIÏOMASSY 


179 


rieur  des  terres  africaines,  se  bornèrent  a 
l'occupation  restreinte  du  littoral .  avant- 
coureur  de  leur  prochaine  expulsion. 
Quant  à  Oqba,  il  cimenta  sa  nouvelle  al- 
liance avec  les  indigènes  par  le  mariage 
de  ses  lieutenans  et  de  ses  principaux  offi- 
ciers avec  les  filles  des  chefs  dont  il  avait 
soumis  les  contrées;  et  c'est  par  cette 
nouvelle  politique,  complément  de  celle 
dont  Omar  avait  donné  l'exemple  à  l'é- 
gard de  Jérusalem,  que  les  propagateurs 
lie  l'Islamisme  réalisèrent  immédiate- 
ment le  rapprochement  pacifique  des 
vainqueurs  et  des  vaincus,  et  bientôt 
après  la  fusion  progressive  de  leurs  races 
et  de  leurs  institutions. 

Cependant  Mahomet  avait  prescrit  de 
propager  l'Islamisme  par  l'épée,  et  le 
Coran  le  proclame  sans  cesse.  Mais  les 
Arabes  seuls,  comme  premiers  élus  d'Al- 
lah, devaient  embrasser  la  religion  nou- 
velle ou  perdre  la  vie;  car  les  descen- 
dans  d'Ismaël,  fils  aînés  de  l'Islamisme, 
avaient  à  remplir  des  devoirs  plus  rigou- 
reux que  ceux  des  autres  hommes.  Aucun 
d'eux,  sous  peine  de  mort,  ne  pouvait 
donc  hésiter  en  présence  d'une  croyance 
nationale  qui  remontait  par  une  chaîne 
de  prophètes  jusqu'à  Adam,  créé  par 
Dieu,  premier  pontife  de  la  véritable  foi 
(Iman),  et  chargé  par  lui  du  sceau  de  la 
prophétie. 

C'est  ainsi  que  Mahomet  s'annonçant 
comme  venant  réaliser  l'Islamisme  primi- 
tif, donnait  à  son  apostolat  la  sanction 
de  l'antiquité  et  la  consécration  du  temps, 
adoptait  toutes  les  traditions  mosaïques 
et  chrétiennes,  et  se  déclarait  le  Para- 
clet^), le  troisième  révélateur,  envoyé 

(I)  Au  sujet  du  Paraclet ,  voyez  la  Relation  de 
Samson,  missionnaire  apostolique  en  Perse,  en 
1C93,  et  envoyé  par  Louis  XIV,  qui  l'avait  chargé 
de  lui  remettre  à  son  retour  une  relation  de  soc 
voyage.  ......  Les  premiers  Mahomctans  héréti- 
ques,  juifs  et  chrétiens,  comptent,  dit-il,  entre 
leurs  livres  sacrés  le  Pentateuque,  c'est-à-dire  les 
cinq  livres  de  Moïse,  les  Psaumes,  tous  les  écrits  des 
Prophètes  ,  et  les  quatre  Evangiles.  Mais  ces  livres 
divins  ont  été  corrompus  par  Mahomet.  Ils  objectent 
aux  missionnaires,  qui  emploient  contre  eux  l'auto- 
rité des  divines  Ecritures  ,  que  ce  sont  les  chrétiens 
qui  les  ont  falsifiées ,  et  ils  ne  font  guère  d'autres 
réponses  que  celle-là  aux  argumens  qu'on  en  tire 
pour  prouver  la  fausseté  de  leur  religion.  Ils  di- 
sent par  exemple  ,  que  dans  le  XIVe  chapitre  de 
saint  Jean,  où  Jésus-Christ  dit  à  sos  apûtros,  le  P«- 


non  pour  détruire  la  foi  de  Jésus-Christ, 
mais  pour  l'accomplir  comme  Jésus- 
Christ  avait  accompli  la  loi  de  Moïse.  La 
race  arabe  avait  accepté  le  Coran  comme 
la  dernière  et  suprême  révélation,  com- 
plément des  deux  premières  ,  et  retrem- 
pée, reconstituée  de  la  sorte  dans  une 
nouvelle  unité  religieuse,  elle  trouvait 
dans  sa  foi  prolondément  unitaire,  un 
inconcevable  ressort  de  prosélytisme.  Se 
croyant  seule  héritière  légitime  de  tout 
le  passé,  elle  avait  l'ardenie  conviction 
qu'elle  était  appelée  à  dominer  tout  l'a- 
venir; et  tandis  que  l'habile  politique 
des  kalifes,  à  l'égard  des  vaincus,  apla- 
nissait les  obstacles  matériels  de  leurs 

raclet ,  c'est-à-dire  ,  le  Consolateur  que  mon  Père 
vous  envoyera  en  mon  nom,  vous  enseignera  toutes 
choses.  Les  chrétiens  ont  effacé  le  nom  de  Mahomet 
qu'ils  prétendent  estre  le  Paraclet  promis  par  Jésus- 
Christ.  »  (Relation  de  Vêtat  présent  du  royaume  de 
Perse ,  publiée  en  169o ,  p.  203.) 

Le  même  missionnaire  nous  a  donné  de  précieu- 
ses lumières  sur  la  manière  dont  les  Musulmans  rai- 
sonnent en  religion.  C'est  une  preuve  de  plus  à  ajou- 
ter à  mille  autres  que  le  prosélytisme  par  la  discus- 
sion sera  toujours  infructueux  avec  eux ,  et  que 
nous  ne  pouvons  préparer  leur  conversion,  et  tôt 
ou  tard  la  rendre  inévitable,  que  par  l'influence 
lente  mais  irrésistible  de  la  charité,  et  par  les  bien- 
faits de  la  civilisation  chrétienne. 

«  Le  simple  peuple ,  dit  le  missionnaire  Samson  , 
suit  PAlcoran  à  la  lettre,  et  prétend  que  les  mystères 
qu'il  renferme  sont  trop  au-dessus  de  l'homme  pour 
entreprendre  de  les  pénétrer.  Cette  prévention  est 
un  obstacle  à  leur  conversion  presque  insurmonta- 
ble. Quand  les  missionnaires  leur  ont  montré  l'ab- 
surdité de  quelque  point  de  leur  croyance,  ils  répon- 
dent que  ce  sont  des  mystères  qu'ils  ne  sauraient 
entendre;  que  Dieu  s'en  est  réservé  la  connaissance 
à  lui  et  à  son  prophète. 

«  Les  gens  de  lettres  expliquent  l'Alcoran,  ils  en 
étudient  l'interprétation,  et  ils  aiment  à  disputer  sur 
leur  religion;  quand  un  missionnaire  les  a  convain- 
cus, d'ordinaire  tout  le  fruit  de  sa  victoire  se  réduit 
à  quelques  éloges  et  quelques  marques  d'estime  qu'il 
reçoit  d'eux.  Tu  as  beaucoup  d\sprit,  lui  disent-ils, 
je  voudrais  que  tu  fusses  de  ma  religion,  elle  aurait 
en  toy  un  habile  défenseur.  »  (Idem,  p.  213.)  Et  plus 
bas  :  «  H  est  vrai,  reprit  un  noble  Musulman  qui 
discutait  avec  le  missionnaire,  nous  reconnaissons 
la  divinité  des  Ecritures ,  mais  non  pas  des  Ecritu- 
res telles  que  vous  les  avez  entre  les  mains,  que 
yous  avez  falsifiées  en  mille  endroits  pour  en  tirer 
des  argumens  en  faveur  de  la  divinité  de  Jésus- 
Christ.  »  «  Je  sçais  bien  ,  seigneur,  que  c'est  là  ce 
que  vous  nous  opposez  dans  toutes  les  conférence» 
que  nous  avons  avec  vous.  »  {idem ,  p.  22<j.) 


180 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DES  CROISADES, 


conquêtes,  les  missionnaires  armés  de  t  taient  montrés  jaloux  de  la  conserver  et 


l'Islamisme  lui  faisaient  d'innombrables 
prosélytes  par  l'empressement  qu'ils  té- 
moignaient aux  nouveaux  venus,  ne  dis- 
cutant jamais  sur  le  plus  ou  moins  de 
convictions,  les  achetant  même  souvent 
par  l'attrait  des  honneurs  et  des  récom- 
penses, et  se  contentant  d'abord  d'une 
simple  parole,  d'une  profession  exté- 
rieure de  foi,  après  laquelle,  il  est  vrai, 
ils  se  montraient  toujours  sans  pitié  pour 
les  apostats,  qu'ils  condamnaient  dans 
l'autre  vie  aux  supplices  du  septième  en- 
fer. Rendant  ainsi  la  fuite  de  leur  reli- 
gion aussi  périlleuse  que  son  entrée  avait 
été  facile  et  séduisante,  ils  retenaient 
tous  les  adeptes  incertains  et  chancelans 
par  le  double  motif  de  la  crainte  et  de 
l'ambition.  Telles  furent  les  principales 
causes  des  succès  de  l'Islamisme,  parmi 
lesquelles  il  ne  faut  point  oublier  la 
bonne  foi  des  premiers  kalifes  et  la  fidé- 
lité de  leurs  engagemens  en  face  de  la 
politique  astucieuse  et  perfide  des  empe- 
reurs de  Bysance,  trop  souvent  les  indi- 
gnes représentans  du  Christianisme. 
Dieu  permit  alors  que  la  cause  la  plus 
juste  et  la  plus  sincère  triomphât;  et  la 
plus  grande  part  de  justice,  comme  les 
convictions  les  plus  profondes,  était  à 
cette  époque  chez  les  Musulmans  ,  dont 
les  croyances,  comme  nous  l'avons  dit, 
étaient  tout  empreintes  des  vérités  chré- 
tiennes qu'elles  prétendaient,  non  rem- 
placer, mais  seulement  compléter.  Si 
donc  en  dehors  de  ces  règles  de  conduite 
qui  honorèrent  la  plupart  des  chefs  ara- 
bes, on  voit  les  premiers  Musulmans  de- 
venir quelquefois  cruels  dans  leur  prosé- 
lytisme, il  n'en  faut  guère  accuser  que 
la  barbarie  des  tribus  africaines  qui  sui- 
vaient aussi  leurs  drapeaux',  ou  bien  des 
causes  accidentelles  de  violence  et  d'exas- 
pération, généralement  étrangères  à  leurs 
principes  religieux.  Distinguons  bien  ici 
toutefois  la  propagation  de  l'Islamisme 
par  les  Arabes,  de  celle  qui  eut  lieu  plus 
tard  par  les  Turcomans  et  les  Osmanlis; 
car  ces  derniers ,  barbares  oppresseurs 
venus  des  déserts  de  la  Scythie,  ne  con- 
nurent que  le  prosélytisme  du  cimeterre, 
et  se  montrèrent  aussi  destructeurs  de 
toute  civilisation,  que  les  premiers,  ac- 
coutumés au  contact  des  Grecs  et  des 
Romains  convertis  au  Christianisme,  s'é- 


même  de  la  restaurer.  C'est  ainsi  que 
sous  le  kalife  Omar  ils  rendirent  à  l'E- 
gypte les  merveilleux  avantages  de  sa  po- 
sition en  rétablissant  le  canal  de  l'isthme 
de  Suez,  ensablé  depuis  plusieurs  siècles 
par  l'incurie  des  empereurs  de  Rome  et 
de  Bysance  ,  et  renouèrent  par  ce  canal 
toutes  les  relatious  commerciales  del 
l'Europe  avec  l'Inde. 

Cette  supériorité  réelle  sur  la  société! 
du  Bas-Empire  ,  et  d'un  autre  côté,  tous! 
les  élémens  de  victoire  et  de  conquête} 
réunis  dans  la  main  des  vicaires  de  Ma- 
homet portèrent  l'Islamisme,  en  moins 
d'un  siècle,  depuis  l'Inde  jusqu'aux  colon- 
nes d'Hercule.  Le  siècle  suivant  s'ouvre 
par  la  conquête  également  rapide  de 
1'  spagne  ,  et  quoiqu'elle  ne  fût  jamais| 
entièrement  consommée,  les  Arabes  en 
font  un  nouveau  théâtre  de  prosélytisme. 
Tandisque  les  tribus  barbares  de  l'Afrique 
s'y  font  souvent  remarquer  par  leur  bar- 
barie ,  eux  se  distinguent,  dans  la  Pénin- 
sule comme  partout  ailleurs,  par  leur 
mode  d'envahissement  et  de  gouverne- 
ment par  suzeraineté,  laissant  aux  vain- 
cus leurs  libertés  municipales  et  se  con 
tentant  de  leur  faire  payer  le  tribut  des 
raïas.  Reconnus  aussitôt  de  toutes  les 
contrées  ainsi  soumises,  ils  volent  à  de 
nouvelles  conquêtes,  passent  les  Pyré- 
nées, s'emparent  de  la  Septimanie  comme 
d'une  dépendance  du  royaume  des  Visi 
goths ,  et  ils  couraient  déjà  à  travers  la 
Gaule,  lorsque  Charles-Martel  vint  les 
arrêter  dans  les  plaines  de  Poitiers. 

Refoulés  vers  les  Pyrénées,  ils  restent 
alors  maîtres  de  la  Septimanie  et  de  JNar- 
bonne,  et  c'est  ici  qu'il  faut  de  nouveau 
apprécier  l'esprit  de  l'Islamisme. 

Les  Yisigoths  les  tolèrent  près  d'un 
demi-siècle  sans  rien  faire  pour  les  chas- 
ser, sans  appeler  même  le  seul  libérateur 
•qui  s'offrît  à  eux,  le  glorieux  chef  des 
Francs ,  qui  venait  de  sauver  la  chré 
tienté.  Ils  résistent  également  à  son  lils 
Pépin,  réduit  à  assiéger  vainement  du- 
rant huit  années  Karbonne  leur  métro- 
pole. Enfin  les  Yisigoths  expulsent  les 
Sarrazins,  mais  ne  se  soumettent  au  fils 
de  Charles-Martel  qu'à  la  condition  de 
respecter  leurs  franchises  et  leurs  lois 
nationales  •  précaution  au  reste  toujours 
prise  au  moyen  âge  pour  se  garantir  des 


PAR  M.  R.  TTIOMASSY. 


181 


interventions  arbitraires  ,  soit  d'un  pou- 
voir nouveau,  soit  d'un  ancien  pouvoir 
centralisé ,  et  que  les  conquérans  habiles 
s'empressaient  eux-mêmes  d'accorder, 
comme  nous  l'avons  vu  dans  la  soumis- 
sion de  Jérusalem  au  kalife  Omar. 

Ainsi  les  Francs  carlovingiens  et  les 
Arabes  de  Mahomet ,  les  barbares  du 
Psord  et  les  barbares  du  Midi  s'étaient 
rencontrés  sous  les  murs  de  Narbonne, 
avec  la  môme  intelligence  de  la  société 
contemporaine  et  avec  le  même  empres- 
sement de  satisfaire  à  ses  sympathies  de 
race,  à  ses  intérêts  de  localité ,  les  uns  et 
les  autres  se  trouvant  ainsi  au  même  ni- 
veau de  civilisation  au  point  de  vue  moral 
et  politique.  C'est  ce  qui  nous  expliquera 
plus  tard  comment,  bien  que  devenus 
chrétiens  et  musulmans  ,  ils  se  compre- 
naient si  bien  à  cette  époque,  malgré  leur 
opposition  sous  le  rapport  religieux,  et 
pourquoi,  tandis  que  les  Francs  de  la  Ger- 
manie ,  après  la  conquête  de  l'empire 
d'Occident ,  avaient  produit  par  leur  mé- 
lange avecla  société  romaine  lesfiefset  les 
communes  du  moyen  âge ,  les  Arabes  et 
après  eux  les  Turcs  originaires  de  la  Scy- 
thie,  enfin  tous  les  envahisseurs  des  pro- 
vinces de  l'Orient  y  ont  respecté  de  leur 
côté  ou  fait  naître  des  institutions  par- 
faitement analogues.  La  similitude  de  ces 
résultats  politiques  est  si  évidente  dans 
les  deux  sociétés  et  sous  tant  de  rapports, 
qu'il  est  impossible  de  comprendre  l'une 
si  on  ne  la  rapproche  de  l'autre.  C'est 
faute  de  rapprochemens,  fauie  de  com- 
paraison pour  montrer  ses  points  de  con- 
tact et  de  différence  avec  l'Europe  du 
moyen  âge  qu'on  est.  parvenu  à  nous  ren 
dre  inintelligible  l'histoire  de  l'Orient.  De 
là  tant  de  ridicules  récits  qu'on  a  débités 
à  notre  crédulité  sur  une  société  devenue 
presque  monstrueuse  faute  de  pouvoir 
lui  trouver  des  analogues.  Mais  le  mo- 
ment est  venu  pour  nous  de  comprendre 
l'Orient,  venu  surtout  de  refaire  de  fond 
en  comble  L'histoire  de  ses  anciens  rap- 
ports avec  l'Europe  qui  a  besoin  de  s'en 
faire  une  juste  idée,  pour  appliquer  les 
leçons  de  l'expérience  ù  ses  nouvelles 
relations  avec  les  races  musulmanes. 

Contentons-nous  de  signaler  pour  le 
moment  un  autre  point  de  vue  non 
moins  essentiel  et  également  nouveau  : 
C'est   qu'à  partir  de   la   rencontre  des 

TOMK  XII.  —  N°  01).    LD41. 


Francs  et  des  Arabes,  se  disputant  le 
monde  pour  en  assurer  la  conquête  à 
leur  religion,  datent  vraiment  les  pre- 
mières croisades.  Et  comme  Charle- 
magne  est  venu  résumer  et  personnifier 
en  cette  occasion  les  races  héroïques  et 
barbares  du  Word  dans  leurs  luttes  contre 
les  barbares  du  Midi,  c'est  à  Charlemagne 
que  nous  ferons  commencer  les  vérita- 
bles guerres  saintes  de  notre  civilisation  : 
c'est  à  ce  grand  monarque,  fondateur  de 
l'indépendance  du  Saint-Siège  et  restau- 
rateur de  l'empire  d'Occident,  que  nous 
demanderons  les  caractères  régénéra- 
teurs de  la  société  chrétienne,  sortant  de 
ses  ruines  par  l'alliance  des  Francs  avec 
la  Papauté,  en  face  de  la  société  musul- 
mane déjà  couronnée  par  deux  siècles  de 
victoires  et  de  succès,  mais  destinée  à 
déchoir  à  son  tour  devant  sa  rivale. 

En  effet,  par  l'indépendance  de  l'Eglise 
romaine  et  de  ses  pontifes,  Charlemagne 
réalisa  enfin  dans  la  politique  générale 
de  la  chrétienté  la  distinction  du  pouvoir 
spirituel  et  du  pouvoir  temporel,  restée 
à  peu  près  jusqu'alors  à  l'état  de  pure 
théorie  ou  d'application  locale.  Il  y  eut 
ainsi  dans  la  société  universelle  deux  ju- 
ridictions, l'une  ecclésiastique,  l'autre 
séculière,  opposant,  au  nom  du  droit 
chrétien,  une  barrière  infranchissable  au 
retour  de  l'ancien  système  impérial  et  à 
la  souveraineté  absolue  des  Césars,  qui 
faisait  alors  la  honte  et  la  décrépitude 
des  empereurs  bysantins.  Ce  principe 
distinctif  de  la  civilisation  chrétienne 
grandit  bientôt  et  se  développa  à  l'ombre 
du  nouvel  empire  d'Occident.  D'un  autre 
côté,  cet  empire,  rajeuni  par  la  race 
toute  neuve  des  Francs,  qui  était  venue 
greffer  sur  son  tronc  le  robuste  sauva- 
geon du  Nord,  étendit  ses  rameaux  sur 
tout  ce  que  ies  Musulmans  appelaient 
alors  la  grande  terre,  c'est-à-dire  sur  le 
territoire  des  peuples  chrétiens  de 
l'Eglise  latine,  qu'ils  distinguaient  des 
chrétiens  de  l'Eglise  grecque,  nommés 
par  eux  Roumi  ou  Romains  comme  héri- 
tiers de  l'ancien  empire  de  Rome,  trans- 
porté à  Const.antinople.  Or,  c'est  en  op- 
position au  nom  de  ces  derniers  qu'à  la 
restauration  de  l'empire  d'Occident  par 
Charlemagne  tous  les  chrétiens  du  rit 
latin  furent  appelés  Francs  par  les  écri- 
vains de  l'islamisme ,  et  c'est  ainsi  que  le 

18 


182 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DES  CROISADES, 


nom  de  Francs  ;  comme  signe  appellatif 
des  Latins,  s'est  perpétué  en  Orient, 
non,  comme  on  l'a  cru,  à  la  suite  des 
croisades  du  XIe  siècle ,  mais  à  par- 
tir de  l'époque  de  Charlemagne.  C'est  ce 
prince  qui,  par  ses  guerres  religieuses 
autant  que  politiques,  le  rendit  à  jamais 
célèbre  et  en  fit  pour  les  Musulmans  un 
synonyme  du  nom  chrétien.  Attaqués 
partout  comme  ennemis  du  Christ  au 
nom  du  Franc  Charlemagne ,  ceux-ci  ne 
virent  plus  que  des  Francs  dans  les  divers 
peuples  de  l'Europe,  qui  devait  recevoir 
elle-même  un  jour  le  surnom  de  Fran- 
kistan. 

Du  reste  ,  les  guerres  civilisatrices  de 
Charlemagne  montraient  alors  leur  ca- 
ractère religieux  au  nord  comme  au 
midi.  On  connaît  la  conversion  des 
Saxons  au  Christianisme,  après  trente- 
trois  ans  de  lutte  acharnée.  Favorisée  par 
l'état  social  de  ces  peuplades  germaines, 
la  civilisation  chrétienne  se  propagea  ra- 
pidement dans  les  contrées  septentrio- 
nales ,  d'abord  par  les  armes ,  ensuite  par 
les  missionnaires  francs;  le  Danemarck 
et  la  péninsule  Scandinave  reçurent 
l'Evangile,  et  avec  lui  la  semence  des 
croisés,  que  nous  verrons  plus  tard  se 
lever,  aux  souvenirs  de  Charlemagne, 
dans  la  grande  commotion  du  XIe 
siècle. 

Les  chevaliers  Teutoniques  furent  une 
autre  réminiscence  des  croisades  carlo- 
vingiennes  contre  les  païens  du  Nord; 
tandis  que  les  chevaliers  de  Saint-Jac- 
ques de  Compostelle,  d'Alcantara  et  de 
Calatrava  combatlaient,  sous   la   même 
inspiration,  pour  l'affranchissement  de 
l'Espagne.    Ces   croisades  continentales 
qui  firent  monter  les  princes  de  la  dy- 
nastie française  sur  tous  les  trônes  de 
l'Europe,  depuis  ceux  de  Hongrie  et  de 
Pologne  jusqu'à  ceux  du  Portugal ,  méri- 
tent d'occuper  une  place  à  côté  des  croi- 
sades d'outre-mer  ;  nous  nous  en  occupe- 
rons donc  comme  de  ces  dernières  où  le 
nom  des  Francs  brilla  d'un  éclat  sans  pa- 
reil aux  yeux  des  Musulmans,  et  éclip- 
sant de  nouveau  tous  les  autres  noms  de 
peuples,  devint   synonyme  d'Européen 
par  la  gloire  des  armes,  comme  il  l'était 
déjà  devenu,  sous  Charlemagne,  par  la 
fondation  de  l'empire  d'Occident. 
C«tte  fondation  du  saint  empire  ro- 


main ,  basée  sur  l'indépendance  du  Saint- 
Siège,  donna  à  la  société  chrétienne 
toutes  ses  garanties  de  supériorité  sur  la 
société  musulmane.  Forte  des  principes 
qui  la  dirigeaient,  la  première  put  donc 
engager  la  lutte  contre  la  seconde;  tan- 
dis que  la  politique  dégénérée  de  By- 
sance,  séparée  du  centre  de  l'unité  chré- 
tienne, dont  elle  niait  le  principe  en 
confondant  les  pouvoirs  temporel  et  spi- 
rituel, et  subordonnant  ce  dernier  au 
despotisme  fiscal  et  administratif  le  plus 
odieux,  réunissait  tous  les  inconvéniens 
d'un  califat  de  fait,  sans  avoir  un  seul 
des  avantages  du  califat  rationnel  et  légal 
des  Musulmans.  Le  Christianisme  bysan- 
tin  donnait  donc  trop  beau  jeu  à  l'isla- 
misme pour  qu'on  puisse  apprécier  dans 
ses  luttes  trop  inégales  contre  ce  dernier 
le  rôle  des  deux  religions. 

Aussi  Jaisserons-nous  en  dehors  de 
notre  sujet  les  premiers  rapports  des  Mu- 
sulmans avec  les  Grecs  du  Bas-Empire, 
indignes  représentans  de  la  civilisation 
romaine  convertie  au  Christianisme; 
nous  ne  reconnaîtrons  des  guerres  vrai- 
ment chrétiennes  que  chez  les  peuples 
d'Occident;  car  là  seulement  elles  étaient 
destinées  à  triompher  de  l'islamisme. 

C'est  pourquoi  toute  histoire  des  croi- 
sades doit  commencer  à  Charlemagne  et 
aux  grands  pontifes  qui  lui  confièrent  les 
grands  intérêts  de  la  civilisation  chré- 
tienne ;  c'est  là  que  nous  devons  chercher 
à  comprendre  les  premiers  secrets  de  cet 
admirable  Gesta  Dei  per  Francos  qui  a 
jeté  tant  de  gloire  sur  nos  annales,  et 
dont  le  souvenir  pourrait  encore  enfan- 
ter des  prodiges.  C'est  dire  aussi  que 
nous  n'imiterons  pas  les  érudits  de  se- 
conde main,  qui  s'obstinent  à  faire  seu- 
lement commencer  nos  guerres  saintes 
au  concile  de  Clermont,  en  1095,  et 
au  cri  Dieu  le  veut!  qui  remua  toute 
l'Europe  du  XIe  siècle.  Comment  ne 
voient  ils  pas  que  ce  mouvement  instinc- 
tif, irréfléchi,  sublime,  universel,  avait 
sa  racine  dans  une  profonde  conception 
endormie  dans  le  passé ,  et  se  réveillant 
alors  en  sursaut  à  la  voix  du  souverain 
pontife?  IVétudier  les  croisades  qu'à 
partir  de  1095,  c'est  se  borner  bien  gra- 
tuitement à  voir  des  effets  indépendam- 
ment de  leur  cause,  c'est  prendre  l'effet 
pour  point  de  départ,  sans  ne  tenir  aucun 


PAR  M.  R.  TIIOMASSY. 


ih:{ 


compte  des  origines  qui  nous  en  expli- 
quent tous  les  développemens.  JNous  re- 
monterons donc,  pour  notre  part,  jus- 
qu'à Charlemagne,  afin  de  montrer  la 
source  où,  par  une  sorte  de  conauit  sou- 
terrain, à  travers  deux  siècles  de  déca- 
dence, la  sublime  ignorance  du  XIe 
siècle  alla  puiser  directement  ses  in- 
stincts aventureux  et  ses  pieuses  inspira- 
tions. La  révolution  merveilleuse  de  cô 

1  siècle  s'opéra  ,  en  effet .  au  souvenir  con- 
fus des  temps  carlovingiens,  dont  les 
légendes  sacerdotales  et  les  chants  popu- 
laires et   féodaux   avaient    perpétué  et 

j  idéalisé  les  traditions;  et  c'est  ainsi  que 
le  sublime  cri   Dieu  le   veut.'    ne   fut, 

j  comme  du  reste  toutes  les  grandes  in- 

I  spirations,    qu'une    réminiscence    con- 

|  fuse  de  glorieux  souvenirs  condensés 
par  le  temps,  transformés  par  la  poésie, 

:  et  faisant  explosion  par  un  élan  du 
cœur. 

Et  n'est-ce  pas  ainsi  que  la  question 
d'Orient  devrait  aujourd'hui  se  présenter 
à  nous,  si  le  cœur  ne  nous  faisait  pas  dé- 
faut dans  ce  siècle  encore  si  plongé  dans 
l'égoïsme  politique  et  l'indifférence  reli- 
gieuse ? 

L'émancipation  des  races  chrétiennes 
dans  l'empire  ottoman,  la  part  d'in- 
fluence que  Va  France  doit  y  conquérir  à 
mesure  que  \e  croissant  décline  par  la 
double  ambition  de  la  Russie  et  de  l'An- 
gleterre; enfin,  l'établissement  d'un  Etat 
chrétien  à  Jérusalem,  en  réveillant  tous 
les  souvenirs  religieux  qui  rattachent  la 
chrétienté  à  la  ville  sainte  ,  réveilleraient 
aussi  tous  les  souvenirs  de  notre  gloire, 
et  nous  donneraient  à  la  fois  dans  le  passé 
et  le  présent  le  lien  des  principaux  rap- 
ports de  l'Europe  avec  l'Orient.  C'est 
ainsi  que  nous  devrions  nous  rappeler  les 
croisades  de  la  Palestine  ,  d'Egypte  ou  de 
Tunis,  comme  les  croisés  de  saint  Louis 

I  se  rappelaient  Charlemagne  et  ses  rela- 
tions avec  les  Maures  d'Espagne ,  ou  avec 
Haroun-al-Pieschid.  Du  moins  devrions- 
nous  nous  souvenir  de  l'admirable  poli- 
tique de  Louis  XIV  et  de  Richelieu  à  l'é- 
gard de  l'Afrique  et  de  l'Orient,  car  c'est 
le  jalon  le  plus  rapproché  de  nous,  et 
pourtant  le  moins  observé  sur  la  grande 
route  des  croisades  :  c'est  le  dernier  an- 
neau de  la  chaîne  historique  qui  relie 
toutes  les  gloires  du  royaume  très  chré- 


tien   depuis   Charlemagne    jusqu'à    nos 
jours. 

Les  croisades,  ainsi  considérées  dans 
un  sens  beaucoup  plus  général  que  celui 
qu'elles  ont  reçu  de  la  routine,  seront 
donc  pour  nous  toutes  les  luttes  du  Chris- 
tianisme et  de  l'Islamisme;  et  comme  la 
paix  ou  la  trêve  vient  toujours  après  la 
guerre,  elles  embrasseront  en  général 
tous  les  rapports  que  ces  deux  religions 
ont  établis  entre  les  races  diverses  de 
leurs  sectateurs.  A  ce  point  de  vue ,  l'his- 
toire des  croisades  embrasse  géographi- 
quement  la  moitié  de  l'ancien  monde  et 
se  prolonge  historiquement  à  travers 
douze  siècles  jusqu'à  nous.  Enfin,  nous 
aussi  nous  faisons  des  croisades  ;  car  nos 
guerres  en  Algérie,  nos  affaires  avec 
l'Orient  ne  sont  que  les  dernières  phases 
du  plus  grand  et  du  plus  brillant  épisode 
de  la  civilisation  chrétienne. 

L'histoire  de   nos   anciennes  guerres 
contre   les  barbares  de  l'Afrique  et  d 
l'Orient  doit  donc  emprunter  nécessai 
rement  et  de  nouvelles   lumières  et  un 
nouvel  intérêt  aux  relations  tour  à  tour 
pacifiques  et  guerrières  que  nous  avons 
avec  leurs  descendans.   Ce  que  nous  ap- 
prenons maintenant  de  leur  manière  de 
gouverner   ou   de    combattre     nous    in- 
struira également  et  de  leur  ancien  gou- 
vernement et  de  leur  ancienne  stratégie  ; 
le  présent  nous  explique  le  passé,  comme 
le  passé  à  son  tour  achèvera  de  nous  faire 
comprendre  le  présent. 

Ainsi  la  question  d'Alger  et  celle 
d'Orient  ne  peuvent  se  détacher  de  leurs 
anlécédens  historiques;  car  la  manière 
dont  elles  sont  aujourd'hui  posées  ne 
date  pas  d'hier  ni  de  quarante  ans  :  elles 
remontent,  par  un  enchaînement  défaits 
et  de  révolutions,  à  treize  siècles  de  date, 
et  l'expédition  française  en  Egypte,  qui 
devait  les  renouveler,  a  bien  pu  ébranler 
les  élémens  de  leur  solution ,  mais  ne  les 
a  point  déplacés.  11  faut  donc  remonter 
dans  le  passé  de  l'islamisme  pour  voir 
haut  et  loin  dans  l'avenir  des  plus  impor- 
tantes questions  que  nous  avons  à  ré- 
soudre avec  lui.  D'un  autre  côté,  ce  ne 
sera  pas  tout  de  suivre  les  croisades  de- 
puis Charlemagne  jusqu'à  nos  jours;  il 
faut  encore  voir  dès  à  présent  quel  doit 
être  le  côté  pratique  de  cette  histoire 
pour  les  développemens  ultérieurs  de  la 


181 


COURS  SUR  L'HTSTOIRE  DES  CROISADES , 


civilisation  chrétienne  en  Orient,  car 
c'est  par  l'application  de  l'histoire  que  le 
passé  se  lie  à  l'avenir.  Et  ici  se  présente  à 
nous  l'immense  question  du  rapproche- 
ment et  de  la  fusion  à  établir  entre  les 
races  si  diverses  de  l'Orient  et  de  l'Occi- 
dent. 

En  effet,  l'œuvre  à  la  fois  la  plus  diffi- 
cile et  la  plus  honorable  pour  la  civilisa- 
tion moderne  et  pour  l'Europe ,  qui  est  le 
foyer  de  ses  lumières  et  de  ses  bienfaits, 
consistera  bientôt  dans  le  rapprochement 
et  la  fusion  des  races  chrétiennes  et  mu- 
sulmanes sur  le  théâtre  si  long-temps 
disputé  de  l'Afrique  et  de  l'Orient.  Après 
les  croisades,  luttes  acharnées  et  sans 
résultat  définitif,  vient  aujourd'hui  le 
tour  de  la  conciliation  :  c'est  l'avènement 
des  transactions  pacifiques,  où  il  s'agit 
encore  pour  nous  de  la  conquête  de  l'is- 
lamisme et  de  ses  sectateurs,  c'est-à-dire 
de  l'acquisition  d'un  tiers  de  l'ancien 
monde. 

Comment  préparer  pour  l'avenir  la  so- 
lution d'un  problème  aussi  complexe  que 
l'histoire  nous  a  montré  insoluble  jus- 
qu'à présent,  et  dont  la  géographie  nous 
fait  sentir  chaque  jour  les  difficultés 
presque  insurmontables,  ou  du  moins 
sans  cesse  renaissantes?  Quel  sera ,  d'un 
autre  côté,  le  rôle  de  la  France  dans 
cette  œuvre  de  civilisation?  et  sous  ce 
rapport  particulier,  comment  résoudre 
la  question  de  Constantinople ,  de  l'E- 
gypte et  de  l'Algérie?  comment  en 
étendre  et  en  généraliser  l'application 
en  Orient  et  sur  le  continent  africain? 
Tel  sera  aussi  l'objet  de  nos  recherches, 
où  nous  tâcherons  de  mettre,  à  démêler 
et  à  étudier  les  difficultés  inséparables 
du  problème,  le  premier  soin  que  d'au- 
tres ont  pu  apporter  à  nous  en  étaler  les 
conditions  favorables. 

Et  d'abord,  rappelons  à  cet  égard  les 
aits  qui  assurent  à  la  France  le  droit  d'i- 
nitiative et  de  priorité  pour  opérer  le 
rapprochement  et  la  fusion  des  races  si 
diverses  que  Ta  conquête  d'Alger  a  com- 
mencé à  remettre  en  présence.  Les  luttes 
guerrières  et  religieuses  du  moyen  âge  , 
provoquées  par  le  fanatisme  musulman, 
avaient  tranché  la  question  par  l'épée  et 
rendu  pour  les  combattans  toute  récon- 
ciliation à  jamais  impossible.  C'est  alors 
que  la  France  entreprit  un  rôle  que  le 


succès  et  un  avenir  providentiel  pou- 
vaient seuls  justifier.  Au  grand  scandale 
de  la  chrétienté,  elle  passa  dans  le  camp 
ennemi  :  François  Ier  s'allia  avec  Soli- 
man contre  Charles-Quint,  et  au  système 
d'hostilité  permanente  qui  n'admettait 
que  des  trêves,  jamais  de  paix  entre 
chrétiens  et  musulmans ,  il  fit  succéder 
le  système  d'alliances  défensives  et  of- 
fensives même  contre  des  coreligion- 
naires. C'était  ia  violation  flagrante  de 
toutes  les  lois  de  la  chevalerie;  mais  de 
ce  mal  Dieu  sut  faire  sortir  un  bien  :  par 
l'introduction  dans  le  monde  diploma- 
tique d'un  principe  essentiel  pour  notre 
société  moderne,  et  la  séparation  entre 
les  faits  politiques  et  les  faits  religieux. 
Dès  lors,  par  la  politique  de  François  Ier, 
la  route  fut  ouverte  à  toutes  les  alliances 
politiques,  à  toutes  les  transactions  com- 
merciales entre  les  deux  races  ennemies, 
et  par  le  commerce  et  la  politique  à  tous 
les  moyens  de  rapprochement  et  de  fu- 
sion, au  moins  quant  à  leurs  intérêts  ma- 
tériels. C'était  donc  le  germe  d'un  im- 
mense progrès ,  et  le  Christianisme  qui 
l'a  semé  par  la  France,  par  elle  encore 
doit  en  recueillir  les  fruits. 

Telles  sont  les  destinées  nouvelles  de 
la  patrie.  Au  nom  du  système  transitoire 
dont  elle  a  été  l'auteur,  elle  n'a  qu'à  user 
de  ses  droits  et  à  prendre  la  première 
comme  la  meilleure  part  des  croisades 
pacifiques  des  temps  modernes;  croi- 
sades plus  lentes,  mais  aussi  plus  sûres, 
moins  bruyantes,  mais  non  moins  glo- 
rieuses que  celles  de  nos  temps  che- 
valeresques et  de  notre  héroïsme  reli- 
gieux. 

N'est-ce  pas,  en  effet,  la  France  qui, 
de  nos  jours  encore,  a  eu  l'initiative  de 
toutes  les  réformes  opérées  au  sein  des 
sociétés  musulmanes ,  en  Egypte ,  à  Con- 
stantinople ,  et  même  dans  le  Maroc  ?  On 
a  surtout  trop  oublié  l'histoire  de  nos 
relations  avec  ce  dernier  empire.  Tandis 
qu'un  enchaînement  de  conditions  humi- 
liantes était  imposé  aux  autrespuissances 
de  l'Europe ,  la  France  y  a  presque  tou- 
jours conservé  le  rang  dû  au  royaume 
très  chrétien,  et  représentant  née  de  la 
civilisation,  elle  n'y  a  jamais  accepté,  si 
ce  n'est  sous  le  régent  et  Louis  XV, 
l'ignominie  commune  que  les  autres  gou- 
vernemens  rivayx   y  ont  constamment 


PAU  M.  a.  THOMASSY. 


185 


proférée  à  la  domination  commerciale  et  ! 
exclusive  d'un  seul  d'entre  eux. 

Sans  qu'il  soit  besoin  de  rappeler  les 
relations  de  Henri  III  avec  le  Maroc  (1), 
ni  le  prix  qu'y  attachèrent  les  ligueurs  de 
Marseille  et  le  parlement  de  Provence,  et 
après  eux  Henri  IV;  sans  même  parler 
de  Richelieu ,  ni  de  ses  projets  d'établis- 
sement à  l'île  de  Mogador.  ou  de  ses  ex- 
péditions contre  Salé  et  Saffi,  couronnées 
d'un  plein  et  glorieux  succès,  comment 
a-t-on  pu  oublier  le  rôle  si  beau  à  cer- 
tains égards,  et  sous  tous  les  rapports  si 
utile  et  si  instructif,  que  la  France  joua 
sous  Louis  XIV  dans  ses  relations  avec 
les  chefs  de  cet  empire?  Sous  Louis  XV 
même,  lorsque  M.  de  Choiseul  arrêta 
d'une  main  vigoureuse  et  inattendue  la 
décadence  complète  de  la  monarchie, 
nous  commençâmes  à  reprendre  une 
partie  de  notre  ancienne  suprématie 
dans  cette  partie  de  l'Afrique  après  le 
traité  de  1767.  Enfin ,  sous  Louis  XVI ,  et 
particulièrement  après  la  guerre  de  l'in- 
dépendance américaine,  notre  prépon- 
dérance du  XVIIe  siècle  nous  fut  pres- 
que en  entier  rendue  dans  le  Maroc. 
La  France  y  introduisit  certains  germes 
de  civilisation  européenne  ,  et  d'accord 
avec  Sidi-Mohammed,  y  abolit  pendant 
les  dernières  années  de  ce  prince  toute 
espèce  d'esclavage  pour  les  chrétiens. 
Sans  doute  ces  germes  isolés  n'avaient 
pas  une  grande  importance  en  eux-mê- 
mes; mais  ils  en  acquéraient  une  plus 
grande  par  leurs  rapports  avec  les  faits 
analogues  qui  se  manifestaient  alors  à 
Constantinople. 

C'était,  en  effet,  le  moment  où  cette 
réforme  ottomane,  que  nous  avons  vu 
consommée  de  nos  jours  par  le  sultan 
Mamouth,  se  préparait  dans  les  esprits 
par  l'influence  amie  de  la  France;  l'é- 
poque mémorable  et  toute  nouvelle  pour 

(1)  Le  10  juin  1377,  création  du  consulat  de  Ma- 
roc et  de  Fez  en  faveur  de  Guillaume  Bérard  ,  Mar- 
seillais. En  lo79  (9  juillet),  Henri  III  déclare,  au 
sujet  des  droits  de  ce  consul,  qu'ils  lu  sont  accordés 
<c  en  même  forme  et  manière  qu'aux  consuls  esta- 
blis  par  nous  ez  parties  d'Alexandrie  et  Tripoli  de 
Syrie,  Tripoli  de  Barbarie,  Gelby,  Tbunis,  Bonne 
et  Argier,  et  cela,  ajoute-t-il,  à  cause  des  grands 
services  rendus  à  notre  commerce  et  à  l'affranchis- 
sement des  Français  esclaves  chez  les  Maures.  » 
(Manuscrits  des  Affaires  étrangères.) 


l'Orient  où  notre  ambassadeur,  M.  de 
Choiseul-Gouffier,  communiquait  à  la 
Porte  et  à  ses  ministres  le  noble  désir  de 
participer  à  la  civilisation  de  l'Europe. 
Par  les  conseils  de  cet  envoyé,  desoffi- 
ciers  et  des  ingénieurs  de  notre  armée  et 
de  notre  marine,  dont  plusieurs  avaient 
déjà  concouru  au  triomphe  de  l'indépen- 
dance américaine,  furent  appelés  à  Con- 
stantinople pour  essayer  d'y  ranimer  une 
société  mourante,  et  y  enseigner  la  théo- 
rie et  la  pratique  des  armes  spéciales  et 
des  plus  itnportans  services  publics.  Le 
vieux  système  maritime  et  militaire  de 
notre  alliée  commença  aussitôt  à  se  ra- 
jeunir, et  si  le  fanatisme  des  janissaires 
n'avait  mis  obstacle  à  cette  régénération, 
l'empire  ottoman  aurait  pu  compter  de 
nouveau  parmi  les  grandes  puissances  en 
se  faisant  initier  aux  privilèges  de  leur 
civilisation.  C'est  dans  ces  circonstances 
que  le  calife  de  Maroc,  cet  émule  con- 
stant du  sultan  de  Constantinople,  essaya 
de  rivaliser  avec  celui-ci  pour  s'appro- 
prier aussi  les  avantages  de  notre  état 
social  et  participer  au  même  degré  aux 
bienfaits  de  nos  relations.  Mais  celles-ci 
furent  bien  loin  d'exercer  la  même  in- 
fluence sur  le  plus  barbare  des  Etats  mu- 
sulmans. Toutefois,  il  ne  fut  pas  moins 
curieux  de  voir  notre  influence  égale- 
ment accueillie  par  le  Maroc  et  par  la 
Turquie  ,  et  sollicitée  tour  à  tour  par  les 
diverses  sectes  de  l'islamisme. 

Ainsi  au  moyen  âge  par  la  guerre , 
et  depuis  François  Ier  jusqu'à  nos  jours 
par  la  diplomatie  et  la  transaction,  la 
France  s'est  trouvée  historiquement  pla- 
cée au  centre  même  des  relations  avec 
les  races  musulmanes.  Et  maintenant 
l'Algérie  nous  piace  encore  géographi- 
quement  dans  cette  même  position  in- 
termédiaire entre  Abd-el-Kader ,  d'un 
côté  avec  les  fanatiques  sectaires  du  ka~ 
lifat  marocain,  et  de  l'autre,  les  popu- 
lations de  Tunis  ,  vassales  religieuses  du 
kalifat  ottoman.  Tout  se  lie  donc  dans 
le  poste  et  dans  le  rôle  que  la  Providence 
nous  a  faits;  et  les  antécédens  histo- 
riques nous  assurent  les  chances  de  l'a- 
venir. Mais  jusqu'ici  cette  garantie  de 
l'histoire,  cette  voix  du  passé  prophéti- 
que, si  puissante  sur  les  événemens.  fu- 
turs, a  été  ce  dont  nous  avons  tenu  le 
moindre  compte.  Au  silence  obstiné  que 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DES  CROISADES. 


nous  lui  gardons  ,  ou  dirait  vraiment 
que  nous  faisons  fi  de  tout  ce  qui  peut 
nous  donner  la  confiance  au  cœur  ;  et 
que  nous  tirons  vanité  de  supprimer  dans 
nos  annales  l'un  de  nos  plus  beaux  rôles 
de  la  France  moderne.  Rôle  magnifique 
où  elle  s'est  montrée  médiatricedesdeux 
religions  qui  se  sont  disputé  le  plus 
long-temps  l'empire  du  monde  et  se  par- 
tagent encore  les  bords  de  la  Méditerra- 
née; rôle  conciliateur  et  à  ce  titre  émi- 
nemment cbrétien ,  qui  nous  donne 
maintenant  droit  de  priorité  dans  toutes 
les  entreprises  de  civilisation  sur  les 
races  musulmanes,  et  nous  assure  en 
particulier  le  privilège  d'humaniser  l'A- 
frique ,  en  apprenant  aux  populations 
qui  menacent  de  la  rendre  à  jamais  im- 
productive, les  secrets  nouveaux  d'où 
renaîtra  son  ancienne  prospérité. 

Pour  compléter  l'aperçu  pratique  que 
nous  venons  d'exposer  sur  l'histoire  des 
croisades,  il  nous  reste  à  aborder  le  pro- 
blème qui  le  résume  et  surtout  à  bien 
poser  la  question,  ce  qui  sera  la  résoudre 
à  demi.  Mais  pour  atteindre  ce  but,  mar- 
quons d'abord  la  distance  qui  nous  eu 
sépare. 

Les  progrès  merveilleux  de  la  civilisa- 
tion chrétienne  ont  laissé  bien  loin  der- 
rière elle  la  civilisation  musulmane  ;  et 
il  en  est  résulté  une  difficulté  de  plus 
pour  leur  conciliation.  Ainsi ,  tandis 
qu'au  moyen  âge  chrétiens  et  Musulmans 
s'entendaient  immédiatement  entre  eux 
et  en  quelque  sorte  à  demi-mot,  soit 
dans  les  choses  de  la  guerre,  soit  dans 
ce^es  de  la  diplomatie,  nous  sentons  au 
contraire  dans  l'un  et  l'autre  cas  le  be- 
soin d'une  étude  spéciale  et  toute  diffé- 
rente de  nos  habitudes  pour  bien  com- 
prendre la  société  musulmane  qui,  de 
son  côté  ,  ne  nous  comprend  aucune- 
ment. Il  y  a  donc  entre  elle  et  nous 
comme  un  abîme  de  séparation  à  fran- 
chir: obstacle  nouveau  qui  n'existait  pas 
au  moyen  âge.  A  cette  époque,  en  effet, 
chrétiens  et  Musulmans,  bien  qu'en  hos- 
tilité permanente  au  point  de  vue  reli- 
gieux ,  étaient  au  même  niveau  d'état  po- 
litique et  social  ;  sur  ce  terrain  tout  était 
facile  au  rapprochement  des  races  qui 
ne  trouvaient  d'obstacle  insurmontable 
à  leur  fusion  que  dans  leurs  croyances 
réciproquement  exclusives.  Or  le  niveau 


qui  tenait  en  équilibre  les  idées  et  les 
ressources  des  deux  parties  et  facilitait 
toutes  leurs  transactions  publiques  ou 
privées,  diplomatiques  ou  commerciales, 
n'existe  pluspour  nous;  car  nous  sommes 
montés  au  sommet  de  la  civilisation, 
tandis  que  les  Musulmans  retombant  au 
pied  de  l'échelle  ont  cessé  en  quelque 
sorte  d'être  à  notre  portée. 

Les  données  du  problème ,  telles  qu'el- 
les existaient  au  moyen  âge,  sont  donc 
complètement  changées;  et  la  question 
est  de  savoir  maintenant  si  les  difficultés 
qui    naissent    de   la   distance   où    nous 
sommes  de  nos  ennemis,  sont  ou  ne  sont 
pas  compensées,  pour  atteindre  à  la  ré- 
conciliation, par  la  supériorité  et  l'as- 
cendant que  nos  progrès  nous  permet- 
tront d'exercer  sur   eux.  En  attendant 
une  solution,  on  peut  dire  encore  que, 
si  au  moyen  âge  le  rapprochement  était 
facile  et  naturel  pour  tous  au  point  de 
vue  politique  et  social ,  il  est  mainte- 
nant devenu  périlleux  et  délicat  sur  ce 
double  rapport ,   car   il  est  également 
contraire  à  nos  opinions  et  à  nos  habi- 
tudes; tandis  qu'alors  étant  absolument 
impossible  par  les  croyances  à  cause  de 
l'état  exclusif  où  celles-ci  se  trouvaient 
maintenues  par  la  lutte  de  tous  leurs  in- 
térêts temporels,  le  temps  l'a  peut-être 
rendu  à  cet  égard  susceptible  d'une  solu- 
tion inespérée.  De  sorte  que  le  Christia- 
nisme ,  qui  ne  s'agrandit  plus  que  par  la 
persuasion,   mais  qui  dispose  pour  ce 
but  d'irrésistibles   moyens  d'influence, 
sûr  désormais  de  la  victoire  matérielle  , 
viendra  coopérer  aussi  à  la  fusion  que  ses 
formes  repoussaient  au  moyen  âge  ,  et 
cimentera  l'alliance  des  deux  races  en 
comblant  par  sa  charité  inépuisable  et 
toute-puissante  un  abîme  qui,  sans  elle  , 
resterait  infranchissable.  Tel  est  le  nou- 
veau rôle  qui  l'attend. 

La  solution  générale  ainsi  entrevue 
dans  un  avenir  dont  il  est  impossible  de 
fixer  le  terme,  et  sous  le  rapport  reli- 
gieux le  seul  capable  de  la  rendre  com- 
plète et  irrévocable ,  le  seul  par  consé- 
quent qui  dès  le  point  de  départ  nous 
signale  le  but  définitif  du  problème  que 
nous  avons  posé ,  commençons  mainte- 
nant notre  essai  sur  l'histoire  des  croi- 
sades. Nous  avons  marqué  le  terme  futur 
et  providentiel  de  ces  guerres  saintes , 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT,  PAR  M.  ERNEST  DE  MOY 

rajeunies  et  transformées  de  nos  jours 
pour  la  plus  grande  gloire  du  Christia- 
nisme et  de  la  paix  qu'il  est  venu  appor- 
ter au  monde.  C'est  un  premier  moyen 
pour  ne  nous  point  égarer  sur  la  roule 
que  nous  avons  à  suivre.  Mais  il  en  est  un 
autre  qu'il  n'importe  pas  moins  de  rap- 


187 

peler  ;  c'est  d'éclairer  constamment  l'é- 
lude trop  souvent  fautive  et  incomplète 
du  passé  par  le  sentiment  des  réalités 
présentes.  Ce  n'est  que  de  la  comparai- 
son constante  de  ce  qui  a  été  a^ecce  qui 
est  qu'on  peut  inférer  ce  qui  sera. 

Raymond  Thomassy. 


&<ïmcc$  ê>oci<xti$. 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT. 


DOUIIÈME  ET   DERNIÈRE   LEÇON  (1). 

Des  différentes  formes  de  gouvernemens.  —  Des 
fonctions  du  pouvoir  politique.  —  Des  relations 
entre  les  Etats,  et  des  bases  du  droit  interna- 
tional 

La  société  politique,  ainsi  que  nous  l'a- 
vons définie  dans  notre  avant-dernière 
leçon  (2),  est  une  réunion  d'hommes  qui 
a  pour  objet  l'existence  parmi  eux  d'une 
volonté  efficace  pour  le  maintien  de  la 
justice  et  pour  le  développement  le  plus 
sûr  et  le  plus  facile  possible  des  facultés 
propres  à  avancer  l'œuvre  du  salut.  On  a 
beaucoup  disputé  dans  le  monde  savant 
sur  le  but  de  l'État  ou  de  la  société  poli- 
tique, que  les  uns  crurent  devoir  restrein- 
dre au  maintien  pur  et  simple  du  droit , 
tandis  que  les  autres  n'hésitèrent  pas  de 
lui  arroger  même  le  soin  de  l'éducation 
morale  des  peuples  et  leur  direction  dans 
les  voies  du  salut.  Cette  dernière  opinion, 
qui  nous  conduirait  droit  au  despotisme 
le  plus  insupportable  qu'il  soit  possible 
d'imaginer,  a  sa  source  dans  une  igno- 
rance profonde  sur  la  nature  des  rela- 
tions de  l'homme  avec  Dieu,  sur  l'idée  et 
lesconditionsdu  salut,  tandisque l'autre, 
entièrement  irréligieuse  ,  ne  considère 
que  l'homme  isolément,  sans  autre  but 
ni  destination  que  de  se  maintenir,  tou- 
jours égal  à  lui-même,  dans  les  condi- 
tionsvoulues  par  l'idée  mômede  son  être. 

(i)  Voir  la  xic  leçon  au  q>  Ci) ,  t.  XI,  p.  340. 
(8)  T.  IX,  p.  271,  col.  2. 


Nous  ne  répéterons  pas  ici  ce  que  nous 
avons  développé  plus  haut  sur  l'attitude 
qu'il  convient  au  pouvoir  politique  de 
prendre  en  matière  de  religion  (1)  et  de 
morale.  I\ous  nous  bornerons  à  observer, 
que  le  pouvoir  politique,  organe  et  re- 
présentant de  la  volonté  dans  l'homme 
social,  ne  peut  pas  plus  abdiquer  les  fonc- 
tions qui  incombent  à  la  volonté  humaine 
pour  l'accomplissement  de  l'œuvre  de 
cette  vie, que  dépasser  les  bornes  qui  nous 
sont  tracées  par  l'impuissance  même  de 
notre  volonté  dans  les  choses  spirituelles, 
et  par  le  besoin  que  nous  avons  d'être 
sollicités  et  dirigés  par  la  grâce. 

Tandis  donc  que  d'une  part  le  pouvoir 
ne  peut  jamais  refuser  son  action  ou  son 
appui  aux  institutions  destinées  au  dé- 
veloppement moral  et  religieux  des  peu- 
ples ,  d'un  autre  côté  il  doit  abandonner 
la  détermination,  le  but  et  la  direction  de 
ces  institutions  aux  organes  particuliers 
de  l'Esprit  divin  et  à  la  voix  de  laconscien- 
ce.  Mais  servir,  servir  de  toutes  ses  for- 
ces à  l'avancement  de  ce  que  réclame  la 
conscience,  telle  est  sans  doute  sa  voca- 
tion; car  l'homme  se  doit  tout  entier  à 
l'œuvre  que  Dieu  lui  impose.  Cette  œu- 
vre est  la  même  partout  et  toujours  : 
c'est  de  glorifier  Dieu  en  cultivant  et  dé- 
veloppant en  nous  les  idées  divines  du 
vrai ,  du  beau  et  du  juste  ;  mais  l'exécu- 
tion varie  à  l'infini,  selon  les  dons  et  les, 
talens  divers  départis  à  la  créature.  Aussi 

(1)  T.  IX,  p.  280,  col.  2  geq. 


188 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT, 


y  a-t-il  en  général  deux  manières  diffé- 
rentes d'envisager  la  tâche  que  nous 
avons  à  remplir  :  l'une  qui  part  de  l'u- 
nité de  l'œuvre  et  qui  tend  à  concentrer 
et  uniformiser,  en  les  ramenant  tous  à 
cette  unité,  les  différons  rapports  de 
la  vie  sociale  ;  l'autre  qui  part  de  la  di- 
versité des  dons  et  des  qualités,  et  qui , 
en  s'attachant  à  la  multiplicité  des  be- 
soins et  des  penchans  qui  en  résultent , 
cherche  son  triomphe  dans  la  variété  et 
la  richesse  des  développemens. 

Il  est  évident  que  la  première  manière 
devoir  et  d'agir  est  celle  de  l'homme  dans 
lequel  prédomine  la  réflexion  ■  tandis  que 
l'autre  est  plus  propre  au  sexe  et  à  l'âge, 
portés  d'eux-mêmes  à  s'abandonner  da- 
vantage aux  impressions  du  moment  et  à 
suivre  les  instincts  de  la  nature.  Parmi 
les  peuples,  il  semblerait  que  les  races 
les  plus  mâles  devraient  naturellement, 
aux  époques  de  leur  plus  haute  maturité, 
suivre  la  première  de  ces  deux  manières 
et  se  trouver  conduites  par  elle  au  gou- 
vernement monarchique;  tandis  que  la 
seconde  serait  plus  naturelle  aux  races 
faibles  et  aux  époques  d'enfance  des  peu- 
ples, chez  lesquelles  elle  engendrerait, 
comme  par  nécessité,  le  gouvernement 
républicain.  Cependant  l'histoire  nous 
montre  souvent  la  monarchie  précisé- 
ment à  l'origine  des  Etats  dans  la  jeunesse 
des  peuples  et  chez  les  races  les  plus  fai- 
bles, et  nous  présente,  au  contraire,  les 
formes  républicaines  chez  les  peuples  les 
plus  vigoureux,  et  aux  époques  du  plus 
haut  développement  de  leur  énergie  na- 
tionale. Cela  ne  met-il  pas  nos  principes 
d'analogie  et  notre  méthode  en  défaut? 
Nous  ne  le  croyons  pas.  Il  s'agit  seule- 
ment d'approfondir  un  peu  les  procédés 
de  la  pensée  et  de  la  volonté  humaine 
qui  se  reproduisent  en  grand  dans  la  vie 
sociale. 

La  conscience  intime  de  l'homme  est 
le  résultat  de  l'union  opérée  par  l'acti- 
vité et  l'énergie  de  la  volonté,  entre  l'é- 
lément intellectuel  et  l'élément  naturel 
de  son  être ,  entre  son  esprit  et  son 
corps  (1).  L'initiative  dans  ce  mouvement 

(l)  On  a  trop  peu  fait  attention  en  philosophie  au 
rôle  que  joue  la  volonté  dans  notre  conscience  in- 
time. C'est  elle  qui  dirigeant  nos  mouvemens  cor- 
porels selon  les  prescriptions  de  notre  esprit,  et 


de  la  vie  qui  se  résume  dans  l'acte  de  la 
volonté,  peut  partir  tantôt  du  coté  du 
corps,  tantôt  du  côté  de  l'esprit,  et  elle 
partira  régulièrement  de  l'un  ou  de  l'au- 
tre, selon  que  ce  sera  l'esprit  ou  la  na- 
ture qui,  par  sa  prépondérance,  aura  dé- 
terminé le  caractère  individuel  d'un  être. 
Or  celui  de  ces  deux  principes  à  qui  il 
appartient  de  donner  l'impulsion  ,  tend 
nécessairement  à  se  saisir  le  plus  intime- 
ment  possible  du   principe   opposé,  et 
à  lui  donner,    par   l'essor   qu'il  lui  im- 
prime,  le  plus  de  développement  qu'il 
peut.  De   là  vient  que  dans  l'homme  , 
l'organe  et  le  représentant  de  la  vie  in- 
tellectuelle, les  forces  corporelles,  les 
besoins  du  corps  et  le  besoin  d'une  ac- 
tion extérieure    sont  portés   à  un  bien 
plus  haut   degré  d'énergie  que  dans  la 
femme  qui  représentant  de  son  côté  la 
vie  naturelle  ,  se  sent  plus  portée  à  dé- 
velopper en  elle  les  sentimens  par  les- 
quels la  nature  participe  à  la  vie  de  l'es- 
prit et  à  se  concentrer  en  elle-même  pour 
se  rendre  dépositaire  de  ce  principe  d'u- 
nité qui  doit  faire  le  complément  de  son 
existence.  JNe  serait-il  pas  permis  de  con- 
clure que  par  une  raison  analogue,  les 
peuples  faibles  ou  absorbés  encore  dans 
les  besoins  de  la  vie  physique,  éprouvent 
un  besoin  plus  pressant  que  d'autres  de  se 
confier  au  pouvoir  et  à  la  conduite  d'un 
seul  homme  ou  d'une  famille  à  laquelle 
les  rattachent  des  sentimens  de  piété  et 
de  dévouement  ;  que  les  peuples  au  con- 
traire, fortement  constitués,  qui  possè- 
dent, par  leur  nature  ou  par  leur  déve- 
loppement historique,  une  puissance  de 
concentration  très  active  el  très  énergi- 
que dans  leur  vie  intellectuelle  et  mo- 
rale,  se  sentent  plus  portés  à  se  livrer 
aux  entreprises  variées  auxquelles  les  in- 
vitent les  circonstances  extérieures ,  et 
à  développer,  avec  un  abandon  pour  ainsi 
dire  sans  réserve,  dans  leur  sein,  le  prin- 
cipe de  libre  association  qui  conduit  aux 
formes  républicaines?  JNous  le  croyons 
assurément ,  et  d'autant  plus  que  beau- 
coup d'autres  observations  viennent  à 

les  pensées  de  celui-ci  selon  les  désirs  et  les  besoins 
de  notre  corps ,  opère  l'union  intime  de  l'un  avec 
l'autre  ,  et  nous  procure  ce  sentiment  du  moi  qui 
fait  que  nous  nous  connaissons  comme  personne  vi- 
vante. 


PAR  M.  ERNEST  DE  MOY. 


l'appui,  qui  nous  confirment  dans  cette 
manière  de  voir. 

Cependant  nous  n'irons  pas  tirer  de  là 
des  conséquences  rigoureuses,pour  juger 
de  la  forme  de  gouvernement  qui  doit 
convenir  absolument  à  tel  ou  tel  peuple, 
à  telle  ou  telle  époque,  ni  faire  de  ce 
principe   des   applications   précipitées, 
comme  par  exemple  de  dire  ,  en  contra- 
diction directe  avec  la  supposition  expo- 
sée plus  haut,  que  c'est  aux  peuples  fai- 
bles et  aux  époques  d'enfance  qu'appar- 
tient de  préférence  la  forme  monarchi- 
que :  ce   serait   une  autre    erreur   très 
grave,   et  que  l'histoire  également  dé- 
mentirait a  chaque  page.  Trop  de  causes 
différentes  influent  à  cet  égard  sur  la  for- 
mation des  Etats  ,  pour  qu'il  soit  permis 
d'établir  de  pareils  raisonnemens.   Les 
circonstances,  par  exemple,  peuvent  exi- 
ger d'un  peuple  jusqu'alors  livré  à  l'a- 
griculture   ou    au  commerce ,    à   l'abri 
d'institutions  républicaines,  un  dévelop- 
pement extraordinaire  d'énergie  et  d'ac- 
tivité militaire,  et  il  passera,  par  le  besoin 
irrécusable  de  concentrer  son  action,  au 
gouvernement  monarchique.  Sans  cause 
violente,  rien   que  par  les  chances  du 
commerce  qui  ruinent ,  au  profit  d'une 
seule,  plusieurs  maisons  de  commerce 
long-temps  rivales,  une  république  com- 
merçante peut  passer  à  l'état  monarchi- 
que. Un  Etat  patriarcal  peut  de  môme, 
par  le  morcellement  des  terres  qu'amè- 
nent l'industrie  et  l'influence  des  riches- 
ses en  numéraire,  se  transformer  en  répu- 
blique; et  cette  même  influence  qui  finit 
toujours  par  concentrer  les  fortunes  en 
peu  de  mains  ou  enfin  en  une  seule,  peut 
le  ramener  à  la  monarchie.    Le  même 
gouvernement  monarchique  ne  signale- 
ra- t-il  pas  alors  dans  le  premier  de  ces 
états,  une  époque  d'énergie  très  grande  , 
tandis  que  dans  le  second  il  marquera 
une  époque  de  décadence  et  d'affaisse- 
ment, et  que,  dans  le  troisième,  il  ne 
sera  qu'un  retour  à  l'état  primitif,  avec 
les  richesses  et  le  développement  intel- 
lectuel et  moral  qui  s'en  suit  de  plus? 
Comment  doncétablirquelquechose  d'ab- 
solu sur  les  formes  du  gouvernement? 

H  y  a  une  autre  cause  déterminante 
de  nos  rapports  sociaux  sur  laquelle 
on  a  fait  à  cet  égard  bien  des  raisonne- 
mens faux  :  c'est  la  religion. 


189 

Au  premier  abord  sans  doute,  rien  ne 
nous  semble  plus  naturel  que  l'homme 
se  modèle  en  tout  sur  la  Divinité  qu'il 
implore  ,  et  qu'il  fasse  valoir  au  de- 
hors et  dans  ses  rapports  sociaux  les 
mêmes  principes  dont  la  religion  lui 
recommande  la  pratique  dans  sa  vie  in- 
térieure. On  s'est  donc  cru  souvent  auto- 
risé à  faire  la  remarque  que  le  mono- 
théisme favorisait  davantage  la  monar- 
chie ,  le  polythéisme,  au  contraire,  la 
république,  et  que ,  parmi  Ses  confessions 
chrétiennes,  le  Catholicisme,  par  son 
principe  d'unité  et  de  subordination, 
était  plus  favorable  h  la  première,  le  pro- 
testantisme, par  son  principe  d'insubor- 
dination, à  la  seconde  de  ces  formes  de 
gouvernement.  Cependant,  nous  voyons 
les  empereurs  de  Rome  païenne  et  ceux 
de  la  Chine  défendre  avec  acharnement, 
contre  les  envahissemens  du  Christia- 
nisme, leur  autorité  absolue  ,  identique, 
selon  eux,  avec  celle  de  leurs  innombra- 
bles divinités  ;  et  dans  le  nord  de  l'Alle- 
magne, en  Suède  et  en  Danemarck,  c'est 
de  la  réforme  précisément  que  nous 
voyons  sortir  l'absolutisme  monarchique 
le  plus  complet.  Des  observations  de  ce 
genre,  quelque  justes  qu'elles  puissent 
être  à  certains  égards,  ne  supportent 
donc  jamais  une  application  rigoureuse 
et  générale.  On  pourrait ,  avec  au  moins 
autant  de  fondement ,  établir  la  propo- 
sition contraire  :  savoir,  que  le  Catholi- 
cisme, par  exemple,  est  plus  favorable  à 
la  république  et  le  protestantisme  à  la 
monarchie,  par  la  raison  bien  simple  que 
les  contrastes  se  cherchent  et  se  provo- 
quent réciproquement.  De  sorte  que  là 
où  il  y  a  unité  et  subordination  spiri- 
tuelle, il  peut  y  avoir  d'autant  plus  de 
liberté  et  d'égalité  politique;  tandis  que 
l'anarchie,  dans  la  vie  spirituelle  et  mo- 
rale, amène  nécessairement  les  esprits 
à  chercher  un  principe  d'unité  d'autant 
plus  fort  et  plus  absolu  dans  l'ordre  tem- 
porel. 

De  tout  cela  ,  nous  croyons  devoir  con- 
clure que  la  monarchie  et  la  république 
sont  deux  formes  de  gouvernement  éga- 
lement naturelles  et  légitimes ,  égale- 
ment fondées  dans  les  lois  les  plus  inti- 
mesdel'espritel  delà  volonté  de  l'homme; 
que  leur  établissement  et  leur  maintien 
n'est  rien  moins  qu'arbitraire  ;  qu'il  d<- 


190 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT, 


pend  autant  de  l'état  des  esprits  que  de 
celui  des  forces  matérielles  disposées 
dans  la  société  selon  des  proportions  dif- 
férentes ,  et  que  les  préjugés  religieux 
que  l'on  a ,  de  nos  jours  ,  évoqués  en  fa- 
veur de  l'une  ou  de  l'autre,  reposent, 
pour  le  moins,  sur  des  malentendus. 
S'il  y  a  une  observation  à  faire  à  l'égard 
des  formes  du  gouvernement ,  sous  le 
point  de  vue  religieux  ,  c'est  peut-être 
celle-ci  :  La  république  ne  peut  se  passer 
d'un  principe  d'unité  politique ,  et  la 
monarchie ,  de  son  côté,  ne  peut  rempla- 
cer par  l'énergie  de  son  principe  d'auto- 
rité l'action  libre  et  spontanée  des  diffé- 
rens  membres  de  l'Etat  qui  est  propre  à 
la  république.  Aucune  de  ces  deux  for- 
mes de  gouvernement ,  prise  exclusive- 
ment ,  ne  paraît  donc  être  entièrement 
dans  le  vrai;  chacune  d'elles  semble  ne 
pouvoir  exister  sans  l'autre,  et  leur  heu- 
reuse union  ,  que  rêvaient  déjà  Aristote 
et  Cicéron  ,  formera  à  tout  jamais  l'objet 
des  vœux  les  plus  sincères  de  tout  homme 
sage  en  politique. 

Or,  cette  union,  il  nous  paraît  que  la 
charité  chrétienne  seule  en  a  le  secret. 
C'est  cette  charité  dont  l'absence  est 
cause  que  les  Grecs  et  les  Romains  ne 
purent  supporter  sans  ombrage  le  gou- 
vernement d'un  seul ,  et  que  les  Orien- 
taux ,  de  leur  côté  ,  ne  peuvent  souffrir 
la  liberté  qui  inspira  aux  peuples  chré- 
tiens cette  modération  d'eux-mêmes  par 
laquelle  seule  il  fut  possible  de  soutenir, 
pendant  quelque  temps  ,  cette  admirable 
constitution  du  saint  Empire ,  où  nous 
voyons  effectivement  réunis  les  avanta- 
ges de  la  monarchie  et  de  la  république , 
et  pour  laquelle  assurément  l'Eglise  n'eût 
pas  sontenu  de  si  rudes  combats  ,  si  elle 
n'y  eût  reconnu  le  véri'able  modèle  de 
la  société  chrétienne  d'ici-bas.  Ce  que 
l'on  appelle  aujourd'hui  la  monarchie 
constitutionnelle,  n'est  qu'une  triste  con- 
trefaçon où  l'esprit  du  siècle  s'efforce 
en  vain  de  réaliser  par  un  équilibre  arti- 
ficiel des  passions  ce  que  l'Eglise  avait 
entrepris  de  fonder  par  le  triomphe  de 
toutes  les  vertus  chrétiennes. 

Maintenant  que  nous  avons ,  autant 
que  possible,  fixé  notre  opinion  sur  les 
différentes  manières  dont  peut  être  con- 
stitué le  pouvoir  politique ,  passons  à 
l'exercice  de  ce  même  pouvoirpour  con- 


naître les  fonctions  et  les  devoirs  qui  lui 
sont  propres.  Il  a,  comme  nous  le  di- 
sions plus  haut,  une  double  tâche  à  rem- 
plir: celle  de  maintenir  la  justice,  et  de 
pourvoir  au  développement  le  plus  sûr 
et  le  plus  facile  possible  des  facultés  hu- 
maines propres  à  avancer  l'œuvre  du  sa- 
lut. Cette  double  tâche  résulte  naturelle- 
ment du  double  aspect  sous  lequel  se 
présente,  comme  nous  l'avons  déjà  re- 
marqué, l'œuvre  de  la  vie.  Selon  son  but 
unique  d'abord  ,  qui  n'est  autre  que  îa 
justice,  et  ensuite  selon  les  moyens  di- 
vers départis  à  la  créature,  comme  au- 
tant d'instrumens  pour  servira  la  glori- 
fication du  Seigneur.  Le  double  dévelop- 
pement que  prend  le  pouvoir  politique, 
soit  qu'il  agisse  en  législation ,  soit  qu'il 
déploie  sa  puissance  pour  exécuter  ses 
volontés,  selon  les  deux  fins  auxquelles 
il  doit  tendre ,  correspond  à  ce  qui .  dans 
l'individu  ,  forme  ,  d'une  part ,  la  vie  de 
l'esprit  dont  l'objet  est  le  vrai,  de  l'au- 
tre ,  la  vie  matérielle  dont  l'objet  est  l'u- 
tile. Tous  Tes  pouvoirs  attribués  au  gou- 
vernement de  la  société  politique  se 
divisent  donc  nécessairement  en  deux 
classes  ,  et  se  résument  dans  les  deux 
pouvoirs  principaux,  que  l'on  a  coutume 
d'appeler  le  pouvoir  judiciaire  et  le  pou- 
voir administratif. 

L'œuvre  à  remplir  par  le  pouvoir  judi- 
ciaire est  triple  ;  savoir  :  1°  de  constater 
les  droits  de  chacun  qui  pourraient  de- 
venir incertains  et  douteux,  et  de  les 
mettre  en  sûreté  en  les  revêtant  du  sceau 
de  l'autorité  publique  ;  2°  de  fixer  les 
droits  sur  lesquels  des  doutes  se  sont  éle- 
vés ,  et  de  les  protéger  contre  la  résis- 
tance ou  les  empiétemens  de  l'erreur  et 
de  l'aveuglement  ;  3°  de  revendiquer  la 
justice  et  de  venger  la  loi  contre  la  ré- 
volte des  passions.  La  première  de  ces 
fonctions  forme  ce  que  nous  appelons  la 
juridiction  volontaire  et  le  notariat,  la 
seconde  constitue  la  juridiction  civile, 
et  la  troisième  la  juridiction  pénale.  Le 
pouvoir  judiciaire  veille  de  la  sorte  sur 
les  bases  mêmes  de  la  société,  et  il  est 
inutile  de  faire  observer  que  celte  der- 
nière n'a  de  sécurité  et  de  durée  qu'au- 
tant qu'une  volonté ,  en  même  temps  in- 
flexible et  incorruptible  ,  préside  à  l'ac- 
complissement des  fonctions  indiquées. 
Cette  volonté  est  donc  inséparable  de  la 


PAR  M.  ERNEST  DE  MOY. 


191 


puissance  souveraine  sur  laquelle  est  éta- (  établir  quelque  proposition  générale  et 


blie  la  société  politique,  et  il  est  absurde 
de  vouloir  enlever  des  mains  du  souve- 
rain le  pouvoir  judiciaire  pour  en  faire 
un  pouvoir  indépendant.  Il  n'y  a  que  la 
main  qui  manie  l'épée  qui  puisse  tenir  le 
sceptre  avec  fermeté.  Nous  n'entendons 
pas  pour  cela  attaquer  l'indépendance 
des  tribunaux  dans  la  spbère  qui  leur  est 
propre.  11  y  a  une  différence  très  grande 
entre  l'énergie  de  la  volonté  et  la  puis- 
sance nécessaire  pour  maintenir  le  droit 
et  réprimer  l'injustice .  et  entre  la  fa- 
culté intellectuelle  de  distinguer  le  juste 
d'avec  l'injuste  ,  et  de  définir  ce  qui  se 
doit,  en  toute  circonstance.  Si  des  orga- 
nes différens  sont  départis  à  chacune  de 
ces  fonctions  dans  l'homme  individuel, 
à  plus  forte  raison  auront-elles  chacune 
le  leur  dans  l'Etat.  Or,  quels  seront  les 
organes  propres  à  la  dernière  de  ces 
fonctions,  et  de  quelle  manière  devront- 
ils  être  constitués  ? 

Nous  pensons  que ,  dans  une  société 
complètement  développée ,  ils  seront  né- 
cessairement de   deux   espèces  ;  car   la 
question  de  justice  peut  être  envisagée 
sous  un  double  aspect  :  1°  sous  le  point 
de  vue  de  son  principe  universel,  d'où 
se  déduit  la  règle  générale  à  suivre  dans 
une  certaine  catégorie  de  rapports  so- 
ciaux ;  2°  sous  le  point  de  vue  particu- 
lier, des  circonstances  données  ,  qui  dé- 
termine les  conditions  de  l'application 
de  la  règle  et  produit  la  décision  dans 
l'espèce.  Nul  doute  qu'il  faille  ,  pour  ré- 
soudre la  question  du  droit  complète- 
ment ,  le  saisir  sous  ces  deux  aspects  ;  et 
de  même  que  l'homme  individuel .  dans 
les  conditions  ordinaires  de  la  vie,  ne 
forme  pas  une  résolution  sans  consulter 
d'une  part  sa    raison  et  de   l'autre  les 
besoins  de  sa  nature;  de  même  le  pou- 
voir souverain,  qui  est  la  volonté  sociale, 
ne  doit  il  pas  rendre  de  sentence  sans  le 
concours  simultané  des  organes  de  la  loi 
et  des  représentais  naturels  de  la  vie 
matérielle  du  peuple  auquel  la  loi  s'ap- 
plique. Nous  devrons  donc,  pour  l'admi- 
nistration de  la  justice,  reconnaître,  à 
ce  qu'il  semble,  au  .jury,  un  rôle  indis- 
pensable, en  concurrence  avec  les  juges 
versés  dans  la  connaissance  des  lois.  Ce- 
pendant, nous  sommes  loin  de  vouloir 


absolue  à  cet  égard. 

^'oublions  pas  que  le  jury  est  ici  l'or- 
gane de  la  vie  naturelle  ,  et  qu'il  s'agit 
avant  tout  de  prêter  main-forte  au  droit. 
De  même  qu'un  homme  ne  doit  pas  écou- 
ter sa  nature  lorsqu'elle  s'oppose  à  son 
devoir,  et  qu'il  doit  imposer  silence  à 
ses  sens  lorsqu'ils  se  révoltent  contre  la 
raison;  de  même  aussi,  dans  la  société, 
peut-il  arriver  des  époques  où  l'institu- 
tion du  jury  doit  être  snpprimée,  parce 
que  ,  s'éloignant  de  l'esprit  de  son  éta- 
blissement ,  elle  ne  forme  plus  qu'un  ob- 
stacle à  l'exécution  des  lois ,  et  se  montre 
un  instrument  d'iniquité. 

Il  n'est  donné  qu'à  la  société  chré- 
tienne de  se  procurer  des  garanties  dura- 
bles d'une  administration  judiciaire  vrai- 
ment éclairée  et  impartiale.  Partout  ail- 
leurs le  même  conflit  entre  la  chair  et 
l'esprit,  qui  se  reproduit  dans  tous  les 
rapports  de  l'homme  déchu,  aura  pour 
conséquence  inévitable  que  la  justice 
sera  ou  livrée  à  l'influence  irrégulière 
des  sentimens  populaires,  ou  à  la  merci 
d'un  pouvoir  despotique  qui  en  fera  un 
instrument  de  terreur  ;  ou  bien  que  , 
d'une  part,  les  misérables  arguties  de  la 
chicane  remplaceront  la  recherche  con- 
sciencieuse de  la  règle  de  justice,  et  que, 
de  l'autre,  les  égards  dus  aux  circon- 
stances de  la  vie  serviront  de  prétexte 
au  caprice,  à  la  faiblesse  ou  à  la  corrup- 
tion. 

Si  nous  n'avions  égard  qu'au  dévelop- 
pement de  civilisation  et  au  point  de 
maturité  où  sont  arrivés  les  peuples  de 
l'Europe,  nous  réclamerions  sans  doute 
le  jury  pour  eux;  car,  là  où  ils  sont, 
l'esprit  de  justice  devrait  les  avoir  péné- 
trés et  éclairés  de  telle  sorte  que  l'on  pût 
dire  d'eux  qu'ils  ne  sont  plus  sous  la 
loi,  parce  qu'ils  ont  en  eux  l'esprit  de  la 
loi.  Mais  malheureusement  dans  les  dif- 
férentes époques  de  développement  que 
nous  avons  parcourues  ,  les  momens  les 
plus  précieux  ont  été  perdus  ou  mis  à 
profil  uniquement  pour  le  mal  ,  de  sorte 
que  nous  n'avons  que  trop  lieu  de  crain- 
dre que  quelque  incapables  que  soient  au- 
jourd'hui les  nationscivilisées  de  se  lais- 
ser conduire  d'autorité,  comme  aux  jours 
de  leur  jeunesse,  elles  ne  sachent  pour- 
tant pas  porter  la  liberté ,  el  ne  soient 


192 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT, 


par  conséquent  vouées  à  une  ruine  pres- 
que inévitable. 

Sans  nous  arrêter  sur  l'organisation  du 
pouvoir  judiciaire  et  les  lois  de  son  ac- 
tion à  des  questions  de  détail  pour  les- 
quelles nous  n'avons  plus  ni  le  temps ,  ni 
l'espace  nécessaires,  nous  ne  dirons  qu'un 
mot  sur  l'administration  de  la  justice  pé- 
nale. Le  principe  d'après  lequel  elle  agit, 
n'est  autre  que  celui  de  la  jusîice  en  gé- 
néral :  c'est  d'attribuer  à  chacun  ce  qui 
lui  appartient:  Suum  calque  tribuere.  La 
justice  civile  ,  en  laissant  à  chacun  la  fa- 
culté de  prendre  lui-même  sa  position 
dans  la  société,  de  faire  valoir  ses  qua- 
lités et  d'acquérir  autant  de  bien  et  d'in- 
fluence qu'il  peut ,  se  borne  à  le  recon- 
naître pour  ce  qu'il  est  et  à  le  maintenir 
dans  la  situation  où  il  se  trouve  placé 
par  l'effet  de  la  Providence  et  de  sa  pro- 
pre liberté.  Eh  bien  !  la  justice  pénale 
en  fait  autant.  Elle  ,  aussi ,  se  borne  à 
prendre  l'homme  tel  qu'il  s'est  fait  lui- 
même,  et  à  lui  assigner  sa  position  selon 
la  loi  qu'il  a  choisie  ,  dont  il  s'est  rendu 
l'organe  et  dont  il  a  réclamé,  pour  ainsi 
dire ,  les  bénéfices  :  la  loi  de  haine ,  de 
violence  et  de  mépris  de  la  paix  et  de  la 
liberté  d'autrui.  Elle  lui  applique  ,  cette 
loi ,  dans  la  mesure  où  il  l'a  fait  valoir 
lui-même  ,  selon  ses  mérites;  et  si  elle  ne 
réussit  pas  toujours  à  rendre  à  l'infrac- 
teur  de  l'ordre  social  exactement  la  pa- 
reille, du  moins  doit-elle  tendre  à  une 
compensation  équitable,  qui  maintienne 
la  vie  sociale  dans  une  sorte  d'équilibre 
entre  la  perturbation  qu'elle  a  éprouvée 
et  la  répression  qui  part  de  son  sein 
contre  la  puissance  d'une  volonté  per- 
verse qu'elle  recèle  dans  ses  membres. 
Tout  ce  qui  va  au  delà  n'est  qu'excès  ou 
folie.  Il  n'y  a  que  l'Eglise  qui  puisse 
prendre  sur  elle  la  iâche  d'une  véritable 
réhabilitation  de  l'ordre  ,  considéré  dans 
le  sens  absolu  par  l'application  du  sys- 
tème pénitentiaire;  car,  pour  faire  péni- 
tence ,  il  faut  une  grâce  spéciale  dont 
elle  seule  est  l'administrateur  régulier. 
L'homme,  par  les  seules  forces  de  sa  na- 
ture ,  ne  peut  tout  au  plus  que  se  main- 
tenir dans  l'état  où  il  était,  lorsque  Dieu 
le  saisit  et  l'arrêta  ,  pour  ainsi  dire,  au 
bord  de  l'abîme  du  mal;  et  le  pouvoir 
politique,  qui  n'est  que  l'organe  de  la 
volonté  humaine  et  ne  dispose  que  des 


forces  naturelles,  n'en  peut  pas  davan- 
tage pour  le  bien  de  la  société.  Il  n'a 
point  de  puissance  véritablement  purifi- 
catrice. 

Cependant,  cette  loi  de  compensation, 
dont  l'application  appartient  au  pouvoir 
politique ,  et  qui  n'est  que  la  loi  du  ta- 
lion, a  changé  de  nature  et  d'acception 
sous  l'empire  du  Christianisme.  La  loi 
chrétienne  ne  voit  de  mal  réel  que  dans 
la  volonté  perverse  de  l'homme,  et  ne 
regarde  au  dommage  matériel  ,  occa- 
sionné par  le  crime,  qu'autant  qu'il  peut 
servir  à  apprécier  l'intensité  de  la  mau- 
vaise volonté  de  son  auteur,  ou  donner 
la  mesure  de  son  indifférence  pour  le 
bien.  L'échelle  des  peines,  de  matérielle 
qu'elle  était  sous  la  loi  ancienne,  est 
donc  devenue  toute  morale  sous  l'empire 
du  Christianisme.  Parmi  les  peines  que 
le  pouvoir  politique  peut  infliger,  il  en 
est  une  qui,  de  nos  jours,  a  fait  naître 
une  foule  de  réclamations ,  c'est  la  peine 
de  mort.  Autant  la  justice  se  montrait 
prodigue  de  la  vie  humaine,  il  y  a  quel- 
ques dizaines  d'années,  autant  elle  se 
croit  obligée  de  l'épargner  aujourd'hui. 
Il  est  vrai  que ,  par  compensation ,  on  ne 
la  sacrifiait  pas  alors  si  légèrement  aux 
passions. 

Mais  tandis  qu'aujourd'hui  le  suicide, 
passé  pour  ainsi  dire  dans  nos  mœurs, 
est  considéré  généralement  comme  une 
action  au  moins  légitime ,  sinon  glo- 
rieuse, on  dispute  au  pouvoir  le  droit  de 
sacrifier  à  la  vindicte  des  lois  la  vie  d'un 
coupable,  celui-ci  eût-il  attaqué  mille 
fois  ,  et  de  la  manière  la  plus  atroce,  les 
bases  mêmes  de  la  société,  et  eût-il,  par 
le  fait,  renoncé  de  la  manière  la  plus 
péremptoire  à  la  vie ,  en  la  soumettant 
aux  chances  d'une  lutte  ouverte,  engagée 
par  lui  avec  l'ordre  social.  Cette  opiniâ- 
treté à  refuser  à  la  justice  sociale  ce  que 
l'on  ne  fait  nulle  difficulté  d'abandonner 
au  caprice  des  individus,  nous  semble 
un  triste  symptôme  de  l'exagération  de 
l'amour  de  soi-même  et  de  l'affaiblisse- 
ment de  l'amour  de  la  justice.  Nous  ne 
disconvenons  pas  que  la  peine  de  mort 
soit  un  remède  cruel  au  désordre  des  pas- 
sions et  même  un  mode  d'expiation  bien 
insuffisant  ;  mais  il  nous  semble  qu'il  en 
est  de  son  abolition  comme  de  l'aboli- 
tion de  la  propriété  particulière  et  de 


PAR  M.  EWSEST  DE  MOY. 


193 


l'introduction  de  la  communauté  dos 
biens.  Si  l'esprit  de  sacrifice  ,  l'amour  de 
Dieu,  l'exaltation  de  la  charité  chré- 
tienne parviennent  à  la  rendre  superflue, 
et  par  conséquent  condamnable,  en  y 
substituant  une  expiation  plus  parfaite , 
par  une  pénitence  réelle,  toutes  lésâmes 
chrétiennes,  assurément,  devront  saluer 
des  plus  vifs  transports  un  pareil  triom- 
phe; si,  au  contraire,  c'est  l'oubli  total, 
l'abnégation  même  de  la  fin  suprême  pour 
laquelle  l'homme  a  reçu  l'existence,  qui 
la  fait  rejeter,  alors  il  faudra  trembler  ; 
car  ce  sera  l'arrêt  de  sa  propre  mort,  de 
sa  dissolution  complète  ,  que  la  société 
aura  prononcé  (1). 

Nous  croyons  pouvoir  nous  borner  là 
dans  l'examen  des  attributions  du  pou- 
voir judiciaire.  Si  on  peut  diie  de  lui 
qu'il  est  la  volonté  sociale  guidée  par  la 
raison ,  on  doit  dire  du  pouyoir  adminis- 
tratif qu'il  est  la  volonté  sociale  guidée 
par  la  charité.  Oui,  la  charité,  voilà  le 
principe  suprême,  le  guide  le  plus  sûr 
de  toute  politique  éclairée  ,  de  toute  ad- 
ministration vraiment  bienfaisante.  Elle 
a  un  triple  but  :  1°  de  pourvoir  à  la  paix 
et  à  la  sûreté  de  tous  les  membres  de 
l'Etat  ;  2°  de  leur  procurer ,  sous  le  rap 


fleurir el  fructifier (i).  Aussi,  tandis  que 
le  pouvoir  judiciaire  garantit  aux  sujets 
leurs  droits  ,  le  pouvoir  administratif 
leur  prescrit  la  manière  d'en  faire  usage 
pour  le  plus  grand  bien  de  tous.  Ce  hic- 
être  universel  auquel  il  tend  ,  reposant 
sur  la  réciprocité  des  services  entre  la 
société  et  ses  membres ,  son  action  se  di- 
vise en  deux  fonctions  principales,  qui 
consistent  :  l'une ,  à  rendre  à  chacun  de 
la  part  de  la  société  tous  les  soins  que  sa 
position  comporte,  et  dont  le  pouvoir 
peut  disposer;  l'autre,  à  exiger  des  in- 
dividus, pour  le  bien  de  la  société,  tous 
les  services  dont  elle  a  besoin  ,  et  qu'ils 
sont  en  état  de  lui  rendre. 

Ces  services  étant  de  deux  espèces , 
parce  qu'ils  peuvent  être  rendus  de  la 
part  des  sujets,  ou  par  le  sacrifice  de 
leurs  personnes ,  ou  par  le  sacrifice  de 
leurs  biens  ,  il  résulte  de  cette  dernière 
fonction  deux  pouvoirs  essentiels:  le  pou- 
voir militaire,  par  lequel  le  souverain 
exige  les  services  personnels  des  sujets 
pour  la  défense  de  l'Etat ,  et  le  pouvoir 
financier,  en  vertu  duquel  il  exige  d'eux 
\  des  contributions  ou  des  impôts  pour 
couvrir  les  dépenses  publiques.  Cepen- 
dant ,  depuis  que  le  Christianisme  a  ré- 


port de  la  vie  matérielle  ,  le  plus  de  li-     tabti  l'homme  dans  toute  sa  dignité  pri- 


berté  et  d'aisance  possible;  3°  sous  le 
rapport  moral  et  intellectuel,  toutes  les 
lumières  dont  ils  sont  susceptibles.  La 
puissance  confiée  au  souverain  ne  doit 
pas  lui  servir  seulement  à  maintenir  la 
société  intacte  et  pure  de  toute  injustice, 
mais  aussi  à  la  faire  avancer  dans  les  voies 
de  la  perfection.  Les  biens  que  le  pouvoir 
judiciaire  est  appelé  à  conserver,  le  pou- 
voir administratif  est  chargé  de  les  faire 


(l)  La  fin  suprême  pour  laquelle  l'homme  a  reçu 
l'existence  n'est  autre  que  la  glorification  de  son 
Dieu ,  et  la  société  entière  n'existe  que  pour  celle 
fin.  Ou  la  société  n'a  aucun  droit  sur  ses  membres, 
ou  elle  est  responsable  des  insultes  continuelles  que 
fait  à  Dieu  dans  son  cœur  l'homme  pervers  qui  a 
rompu  avec  son  auteur  le  pacte  de  la  vie,  et  qu'elle 
souffre  au  milieu  d'elle.  L'Etat  qui  ,  en  tant  de  cir- 
constances diverses ,  pour  la  guerre  ,.  pour  le  ser- 
vice public  en  général ,  exige  de  ses  membres  le  sa- 
crifice de  leur  vie,  serait-il  privé  de  ce  droil  dans  le 
seul  cas  où  il  s'agit  d'une  expiation  à  faire  pour 
l'infraction  des  lois  fondamentales  sur  lesquelles 
repose  l'existence  de  la  société  entière  et  de  chacun 
de  ses  membres  ? 


mitive ,  et  fait  voir  dans  chaque  individu 
l'objet  des  soins  les  plus  tendres  de  la 
Divinité,  faite  homme  pour  chacun  de 
nous,  la  première  des  fonctions  indi- 
quées dont  ne  s'occupaient  presque  pas 
les  Etats  de  l'antiquité,  a  fini  par  domi- 
ner toutes  les  autres,  il  en  est  résulté  le 
développement  d'un  pouvoir  ou  d'une  at- 
tribution dont  les  anciens  connaissaient 
à  peine  les  premiers  rudimens,  du  pou- 
voir ou  du  droit  de  police,  et  tous  les 
autres  droits  de  l'administration  sont  ve- 
nus se  ranger,  pour  ainsi  dire,  sous  les 
ordres  de  ce  dernier.  Aussi  a-t-il  pris  un 
double  essor  en  se  divisant  en  haute  po- 
lice qui  veille  au  bien  et  à  la  sûreté  com- 
mune, et  donne  à  tous  les  pouvoirs  de 
l'Etat  leur  impulsion  vers  le  but  qu'elle 
envisage,  et  en  police  proprement  dite 
qui  s'occupe  des  intérêts  subordonnés  de 
la  vie  sociale  et  du  commerce  quotidien. 
Et,  ici,  elle  se  porte  d'abord  assistante 
du  pouvoir  judiciaire,  parce  que  le  pre- 

(I)  Adam  aussi  ne  fut  pas  chargé  seulement  de 
garder,  mais  aussi  de  cultiver  le  Paradis. 


194 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT, 


mier  des  intérêts  qu'elle  ait  à  soigner, 
est  celui  de  la  conservation  des  biens  ac- 
quis. Du  reste  ,  si  dans  l'administration 
de  la  justice  il  est  bon  ,  hormis  les  cas 
d'exception  que  nous  avons  indiqués , 
d'entendre  la  voix  du  peuple  et  de  con- 
sulter ses  besoins,  à  bien  plus  forte  rai- 
son faudra-t-il  que  le  pouvoir  adminis- 
tratif ait  recours  à  ce  moyen  ,  non  seu- 
lement pour  s'éclairer  ,  mais  aussi  pour 
s'assurer  du  concours  de  ses  subordon- 
nés. Car  les  bienfaits  ne  s'imposent  pas  : 
le  succès  ,  même  matériel ,  de  la  plupart 
des  mesures  du  gouvernement  dans  cette 
sphère  de  son  activité  dépend  de  l'assen- 
timent et  de  la  coopération  spontanée 
des  sujets  ;  et ,  ce  succès  matériel  fût-il 
même  assuré  sans  cela  ,  l'action  du  gou- 
vernement serait  dénaturée  ,  et  le  fruit 
le  plus  essentiel  en  serait  perdu  ,  si,  im- 
posés par  une  volonté  despotique,  ses 
services  et  ses  bienfaits  n'étaient  reçus 
qu'à  contre-cœur,  et  ne  faisaient  naître 
ces  sentimensde  reconnaissance,  de  con- 
fiance et  d'attachement ,  qui  sont  le  lien 
le  plus  précieux  des  Etats. 

Nous  ne  discuterons  pas  sur  la  manière 
dont  les  différens  membres  de  la  nation 
devront  être  représentés  vis-à-vis  des  or- 
ganes de  la  puissance  souveraine.  La 
forme  la  plus  propre,  selon  les  circon- 
stances, à  maintenir  ou  à  faire  naître 
entre  eux  ces  liens  de  confiance  et  d'u- 
nion que  nous  considérons  comme  la 
chose  essentielle  dans  les  institutions  de 
ce  genre,  sera  sans  doute  la  meilleure. 

Ko  us  n'entrerons  pas  non  plus,  à  l'é- 
gard des  règles  à  suivre  parles  différens 
organes  du  pouvoir  administratif,  dans 
des  détails  qui  nous  conduiraient  bien 
au-delà  des  bornes  de  cet  article.  Une 
théorie  nouvelle,  qui  paraît  avoir  trouvé 
quelque  retentissement  en  Belgique  , 
s'efforce  de  faire  considérer  les  tins  di- 
verses que  nous  sommes  habitués  à  attri- 
buer à  l'action  protectrice  et  encoura- 
geante du  gouvernement  comme  autant 
de  motifs  d'associations  particulières, 
qui,  à  l'instar  de  la  société  religieuse, 
seraient  placées,  comme  autant  de  pou- 
voirs indépendans,  à  côté  du  pouvoir 
politique,  borné  dorénavant  au  soin  de 
maintenir  le  droit  dans  la  société  (1). 

(I)  Voir  Ahrens,  Philosophie  du  Droit,  p.  351. 


Cette  théorie  nous  paraît  aussi  fausse  que 
dangereuse.  Il  faut  nécessairement  aux 
intérêts  divers  qui  partagent  la  société  et 
font  agir  ses  membres  dans  tous  les  sens 
un  point  de  ralliement,  un  centre  d'u- 
nion, lequel  ne  peut  être  qu'un  intérêt 
majeur  qui  domine  tous  les  autres.  Ce 
centre  d'union  pour  les  intérêts  intellec- 
tuels et  moraux,  c'est  l'Église,  comme 
organe  de  la  foi  ;  pour  les  intérêts  maté- 
riels, c'est  l'Etat,  ou  le  pouvoir  politi- 
que ,  comme  organe  de  la  justice  et  de  la 
volonté  nationale  dans  sa  plus  haute  et 
plus  noble  acception.  Nul  autre  intérêt 
ne  saurait  aller  de  pair  avec  celui  de  la 
religion  et  celui  du  développement  du 
caractère  national  dans  les  voies  de  la 
justice. 

Cette  position  dominante,  que  nous 
devons  revendiquer  au  pouvoir  politique, 
fait  de  lui  le  représentant  naturel  et  né- 
cessaire de  tous  les  intérêts  divers  placés 
sous  sa  protection  ,  et  c'est  en  cette  qua- 
lité qu'il  dirige  surtout  leur  action  au 
dehors  en  décidant  de  la  paix  et  de  la 
guerre,  des  relations  d'amitié^  de  secours, 
de  garantie  quelconque  avec  d'autres 
Etats.  On  appelle  cela  le  pouvoir  repré- 
sentatif du  souverain,  pouvoir  qui  em- 
brasse, relativement  aux  affaires  exté- 
rieures, les  pouvoirs  d'inspeciion  ou  de 
surveillance,  de  législation  et  d'exécu- 
tion, sans  autre  restriction  possible  que 
celle  qui  résulte  de  l'étendue  plus  ou 
moins  grande  du  concours  que  le  souve- 
rain peut  espérer  de  la  part  de  ses  sujets. 
Ici  il  est  impossible  de  tracer  des  limites 
certaines;  il  faut  convenir,  au  contraire, 
que  les  sujets  ne  peuvent  guère  refuser 
ce  concours  sans  compromettre  non  seu- 
lement leur  influence  et  leur  honneur  au 
dehors,  mais  même  leur  sûreté;  car,  du 
moment  où  les  divers  membres  d'un  Etat 
cessent  de  se  considérer  comme  s'ils  ne 
faisaient  qu'un  avec  le  pouvoir  à  leur 
tête ,  vis-à-vis  de  toute  personne  ou  puis- 
sance tierce,  du  moment  où  ils  agissent 
isolément  et  manifestent  des  volontés 
contraires  quant  au  dehors,  du  moment 
enfin  où  ^intérêt  de  leur  union  ne  do- 
mine plus  tous  les  autres,  au  moins  dans 
les  rapports  de  la  vie  matérielle ,  on  peut 
dire  que  l'Etat  se  meurt  et  que  l'heure  de 
sa  dissolution  approche.  Qu'est-ce  donc 
qui  fait  naître  et  vivre  les  Etals,  si  ce 


PAR  M.  ERNEST  DE  MOY. 


195 


n'est  cette  prédominance  d'un  intérêt 
commun  à  tous  les  habitans  d'un  pays 
qui  absorbe  tous  les  autres  intérêts,  et 
par  conséquent  entraîne  à  sa  suite  toutes 
les  forces  de  la  société  (1)? 

La  diversité  de  ces  intérêts  et  de  la 
manière  de  les  concevoir,  selon  la  diffé- 
rence des  caractères  nationaux,  est  la 
cause  qui  produit  et  qui  maintiendra 
toujours  au  sein  de  la  société  humaine  la 
pluralité  des  Etats  et  leur  indépendance 
réciproque.  Tous  les  rêves  de  monarchie 
universelle  échoueront  toujours  contre 
cette  force  d'individualisme  qui  fait  le 
fond  de  notre  nature,  et  qui  est  indis- 
pensable pour  le  développement  des 
idées  divines  déposées  dans  le  sein  de 
l'humanité  (2).  S'il  est  juste,  nécessaire 
même,  que  toute  la  puissance  de  nos 
forces  réunies,  que  notre  individualité 
tout  entière  soit  soumise  à  Dieu  et  su- 
bordonnée aux  conditions  de  l'œuvre 
qu'il  nous  impose,  de  sorte  que  l'unité 
de  l'Eglise  doit  planer  nécessairement 
au-dessus  de  toutes  les  différences  de  na- 
tionalité et  d'intérêt  politique  ,  il  n'est 
pas  moins  juste  et  nécessaire  que  cette 
même  individualité  se  fasse  valoir  dans 
toute  son  énergie  lorsqu'il  s'agit  de  do- 
miner la  nature  extérieure,  pour  la  faire 
servir  à  la  glorification  de  son  auteur,  et 
d'amener  au  sein  de  la  société  humaine 
le  développement  complet  de  toutes  les 
forces  qu'elle  recèle,  et  qui  ne  peuvent 
se  produire  que  parle  moyen  de  l'action 
et  de  la  réaction  la  plus  libre  et  la  plus 
multipliée.  Du  moment  où  un  intérêt 
purement  terrestre ,  une  puissance  pu- 
rement humaine  viendrait  à  dominer 
toutes  les  âmes  et  se  constituer  le  centre 
de  leur  action,  tout  serait  perdu  pour 
l'éternité,  et  l'heure  suprême  de  l'huma- 
nité serait  arrivée. 

Cependant  la  diversité,  la  multiplicité 
des  Etats  indépendans  ayant  des  rela- 
tions entre  eux,  ne  peut  exister  qu'à  la 
faveur  de  l'idée  d'une  unité  d'origine  et 
de  fin  qui  domine  toutes  leurs  différen- 
ces, et  cette  idée,  appliquée  aux  intérêts 
temporels  relativement  à  leur  subordina- 
tion à  l'œuvre  divine,  ne  peut  avoir  de 
l'effet  qu'autant  qu'elle  aura  un  repré- 

(t)  Voyez  notre  leçon  x,  t.  IX,  p.  27Ô. 
(*)  Voyez  ib.,  p.  ii74,  col.  Ve. 


sentant  dans  l'ordre  temporel.  11  faudra 
donc,  du  moment  où  toutes  les  puis- 
sauces  de  ce  inonde  se  considéreront, 
ainsi  qu'elles  le  devraient,  comme  appe- 
lées et  obligées  à  servir  l'œuvre  divine  de 
l'Eglise,  une  puissance  centrale  qui 
maintienne  parmi  elles,  en  cas  de  con- 
flit, cet  intérêt  suprême.  Telle  était  l'i- 
dée vraiment  grande  et  belle  du  saint 
Empire  Romain  au  moyen  âge.  Il  est  aisé 
de  voir  que  le  centre  d'unité  qu'elle  vou- 
lait établir  dans  l'ordre  temporel  ne 
pouvait  et  ne  devait  pas  appuyer  son  au- 
torité sur  une  prépondérance  purement 
matérielle,  qu'il  devait  par  conséquent 
être  électif,  et  qu'il  ne  pouvait  exercer 
son  action  que  du  vœu  et  avec  l'assenti- 
ment de  l'Eglise.  Cet  empire  a  péri  par 
l'effet  du  mouvement  centrifugal  qui  en- 
traîna de  plus  en  plus  les  peuples  en 
dehors  de  l'orbite  des  idées  chrétiennes; 
mais  l'Europe,  aujourd'hui  encore,  ne 
se  soutient  que  sur  les  bases  sur  les- 
quelles il  avait  été  élevé,  et  ne  vit  qu'à 
la  faveur  des  idées,  des  coutumes  et  des 
relations politiquesauxquelles  il  a  donné 
naissance.  C'est  en  vain  que  l'esprit  du 
monde  cherche  à  produire  dans  les  rela- 
tions extérieures ,  comme  dans  la  confor- 
mation intérieure  des  Etats,  une  contre- 
façon, s'il  est  permis  de  s'exprimer 
ainsi,  de  l'œuvre  entreprise  par  l'Eglise 
au  moyen  âge,  en  s'efforçant  de  pro- 
duire, par  les  liens  du  commerce  et  de 
l'intérêt  matériel ,  une  sorte  de  catholi- 
cité appuyée  sur  le  système  de  l'équilibre, 
tandis  que  le  système  catholique  était 
celui  de  la  confédération  de  toutes  les 
puissances  pour  le  triomphe  de  la  vérité 
avec  celle  d'entre  elles  que  l'Eglise  avait 
appelée  à  sa  défense;  il  échouera  à  l'œu- 
vre au  moment  même  où  il  pensera  en 
recueillir  les  fruits  ;  car  il  est  impossible 
que  les  barrières  élevées  entre  les  peuples 
par  la  cupidité  et  l'aveuglement  des  pas- 
sions dans  la  poursuite  des  intérêts  ma- 
tériels tombent  sans  faire  disparaître 
aussi  dans  leur  chute  ces  autres  barriè- 
res, bien  plus  funestes,  par  lesquelles 
l'orgueil  s'est  forcé  d'intercepter  la  vérité 
et  de  rompre  l'unité  morale  et  intellec- 
tuelle du  monde  catholique.  Les  peuples 
ne  sauraient  fraterniser  dans  un  sens, 
sans  fraterniser  aussi  dans  l'autre;  il  faut 
donc  qu'ils  reviennent  ensemble  à  la  vé- 


196 


HISTOIRE  DE  LA  SAINT  BARTHÉLÉMY 


rite,  ou  qu'ils  périssent  tous  comme  So-  !  Nous  ne  ferons  plus  qu'une  observation 


dôme  et  Gomorrhe. 

Nous  ne  poursuivrons  pas,  relative- 
ment au  développement,  historique  des 
institutions  du  droit  des  gens,  la  tâche 
que  déjà  nous  n'avons  fait  qu'effleurer 
dans  l'examen  du  droit  politique  inté- 
rieur; cela  nous  conduirait  trop  loin. 


en  terminant  ce  cours  ■■  c'est  que  l'Eglise, 
à  qui  le  glaive  est  interdit  et  qui  ne  peut 
rien  par  la  force  ,  n'a  rien  à  perdre  nulle 
part  aux  progrès  de  la  liberté,  tandis 
que  le  monde  périra  nécessairement  par 
eux ,  à  moins  qu'elle  ne  s'y  associe. 

E.  de  Moy. 


REVUE. 


HISTOIRE  DE  LA  SAINT-BARTHÉLEMY  ; 

PAR  M.    AUDIN   (i). 


«  L'histoire  de  tout  ce  fait  seroit 
«  longue  qui  la  voudroit  desduire 
«  par  le  menu.  J'en  ay  horreur,  et 
«  chacun  le  sçait.  Disputer  icy  si 
«  les  massacrez  avoyent  conjura  ou 
<c  non  ,  c'est  chose  superflu  :  toutes 
«  présomptions  sont  à  rencontre.  » 

(J.  de  Henri  III.) 

Il  est,  dans  la  vie  des  nations,  des 
époques  néfastes  dont  la  plume  se  refuse 
à  retracer  le  tableau  déplorable,  et  dont 
l'histoire  voudrait  à  jamais  écarter  le 
souvenir.  Quelque  habitués  que  nous 
soyons  au  mal  et  à  ses  terribles  consé- 
quences ,  il  se  montre  parfois  dans  une 
nudité  tellement  hideuse ,  que  nous  nous 
voilons  la  tête  de  terreur  et  de  dégoût; 
nous  ne  nous  sentons  plus  la  force  de 
traîner  cette  chaîne  qui  s'allonge  tou- 
jours (a  lengthening  chain) ,  comme  dit 
Pope.  Dans  ces  momens  d'angoisses, 
l'humanité ,  honteuse  d'elle-même ,  se 
prend  à  pleurer  sur  ses  excès;  elle 
tourne  vers  le  ciel  ses  yeux  humides,  in- 
voque le  Père  céleste,  et  le  Père  a  pitié 
de  sa  créature;  il  pardonne,  essuie  les 
larmes  brûlantes,  encourage;  et  l'hu- 
manité ranimée  se  remet  à  parcourir  sa 
route,  à  fuir  surtout  la  sombre  image  du 
passé. 

^i)  A  Paris,  chez  Maison,  quai  des  Augustins,  29. 


Je  ne  sais  si  aucune  partie  de  l'histoire 
de  France  justifie  mieux  ces  tristes  ré- 
flexions que  l'époque  de  la  Saint-Barthé- 
lémy ;  et  comme  si  ce  n'était  pas  assez 
d'un  pareil  attentat,  les  hommes  se  sont 
mis  à  se  passionner  pour  ou  contre  cet 
événement ,  à  le  défendre  même  ,  oui ,  à 
le  défendre!  Mais  bientôt  cette  tunique 
de  Nessus  venant  à  les  brûler,  ils  ont 
voulu  la  rejeter  à  leurs  ennemis  :  mal- 
heureusement ,  ils  arrachaient  des  lam- 
beaux de  leur  propre  chair,  et  ils  res- 
taient avec  des  blessures  de  plus  et  la 
pudeur  de  moins. 

Certes,  je  ne  viens  point  ici  réveiller 
des  passions  assoupies;  je  veux  seule- 
ment jeter  un  coup  d'oeil  impartial  sur 
une  question  si  long-temps  demeurée  en 
litige,  et  qui,  peut-être,  ne  sera  jamais 
complètement  résolue  ,  quant  à  ses  cau- 
ses. Malgré  l'impression  douloureuse 
que  l'on  éprouve  en  étudiant  de  pareils 
faits,  il  faut  savoir  la  surmonter;  car  ils 
portent  leur  instruction  avec  eux ,  et 
après  tout,  pour  connaître  les  maladies 
du  corps  humain ,  on  est  bien  contraint 
de  descendre  aux  dégoûtantes  opérations 
de  la  chirurgie  et  de  la  dissection. 

Il  y  a  déjà  quelques  années  que  M.  Au- 
din  a  publié  une  Histoire  de  la  Saint- 
Barthélemy,  et  c'est  en  la  lisant  que  j'ai 
conçu  l'idée  d'offrir  aux  lecteurs  de  ce 
recueil  le  résultat  de  mes  réflexions. 


IITST01HE  DE  LA  SAINT-BARTJIÉLEMY. 


1!)7 


Tout  le  monde  connaît  sa  belle  Vie  de  , 
Luther.,  si  brillante  de  style  et  d'une  si 
haute  impartialité  (1);  il  vient  même  d'a- 
jouter un  nouveau  litre  à  sa  réputation 
par  une  Biographie  de  Calvin.  L'opinion 
de  M.  Audin  est  donc  d'une  grande  im- 
portance dans  le  sujet  qui  va  nous  occu- 
per. Il  me  pardonnera  sans  doute  de  ne 
pas  me  trouver  toujours  d'accord  avec 
lui,  car  lui  et  moi  nous  voulons  une 
seule  chose,  la  vérité. 

Au  point  où  la  critique  historique  a 
placé  aujourd'hui  la  fatale  affaire  de  la 
Saint-Barthélémy,  on  peut,  ce  me  sem- 
ble, la  réduire  à  ces  quatre  questions 
principales: 

1°  La  Saint -Barthélémy  fut -elle  un 
complot  préparé  de  longue  main  par  Ca- 
therine de  Médicis? 

2°  Ou  bien  fut-elle  le  résultat  d'une 
résolution  soudaine,  l'inspiration  de  la 
terreur  qu'inspirait  le  parti  protestant 
après  la  blessure  de  l'amiral  de  Coligny? 

3°  Le  but  de  Catherine  et  de  son  fils 
était-il  de  prévenir  une  conjuration  tra- 
mée par  les  huguenots  eux-mêmes? 

4"  La  religion  catholique  eut-elle  au- 
cune part  dans  ce  massacre? 

Il  y  a  déjà  long-temps,  lorsque  j'entre- 
pris d'étudier  dans  ses  sources  l'histoire 
des  guerres  religieuses  en  France,  je  de- 
meurai singulièrement  frappé  de  ces  pa- 
roles de  Tavannes,  qui  peignent  tout  le 
règne  de  Charles  IX  : 

«  La  reyne  cognoist  comme  elle  pos- 
i  sède  son  fils,  ses  humeurs  et  gouver- 
«  neurs  ,  ne  se  donne  peyne  de  ses  opi- 
«  nions,  s'asseure  les  pouvoir  changer  en 
i  un  moment  (2).  » 

Et  en  vérité ,  oui ,  telle  fut  la  vie  de  ce 
prince  ;  il  passe  d'un  gouverneur  à  l'au- 
tre, d'un  espion  à  un  second,  à  un  troi- 
sième, au  premier  signe  de  la  Messaline 
qui  se  disait  sa  mère.  Quelquefois  le  mal- 
heureux semble  vouloir  secouer  ce  lourd 
fardeau  de  vice  qui  l'accable,  et  de  cor- 
ruption qui  bourdonne  autour  de  lui  • 
mais  la  chaîne  a  été  rivée  trop  tôt;  la 
molle  quoique  irascible  volonté  de  ce 
fantôme  couronné  ne  conçoit  qu'une 
seule  chose  avec  énergie,  n'exécute  que 
cette    seule   chose    avec    rapidité   :   le 


(1)  Voir  notre  article  au  n°  68  ci-dessus 

(2)  Mérn.  de  Tavannes. 

TOMB  xii,  —  «o  lil).  18-31. 


p.  128. 


Mais  aussi  quelle  femme  que  cette  Ca- 
therine, <  qui  n'a  qu'une  passion,  comme 
Agrippine,  celle  de  régner;  qui  lit,  ainsi 
qui'  Tibère,  sur  la  ligure  des  hommes  et 
jusque  dans  les  ténèbres  de  l'avenir  :  am- 
biguë dans  ses  paroles,  impénétrable  à 
l'oeil  et  à  la  pensée;  qui  regarde  comme 
des  inst rumens  de  pouvoir  le  fer  et  le 
poison  ;  à  qui  chaque  heure  du  jour  ap- 
porte de  nouvelles  sensations,  un  mode 
nouveau  d'existence,  pour  qui  agir,  c'est 
régner,  changer,  c'est  être;  à  qui  toute 
perpétuité  dans  le  bien  ou  dans  le  mal 
serait  funeste,  en  la  détachant  de  ces 
Ames  qui  vivent  de  l'ordre  ou  du  désor- 
dre de  la  monarchie ,  et  dont  elle  a  un 
égal  besoin  pour  soutenir  son  pouvoir 
monstrueux! 

«  Née  sous  le  ciel  d'Italie ,  elle  est , 
comme  ceux  qui  l'habitent,  voluptueuse 
et  cruelle,  superstitieuse  et  incrédule. 
Elle  aime  les  jouissances  qui  naissent  de 
l'intelligence ,  et  dédaigne  la  gloire  qu'el- 
les donnent.  Un  jour,  on  la  voit  entourée 
d'un  essaim  de  jeunes  beautés  dont  elle 
se  sert  pour  séduire  et  amollir  ceux  que 
n'ont  pu  vaincre  son  or  ou  ses  menaces  ; 
un  autre  jour,  d'un  peuple  de  statuaires 
qu'elle  interroge  familièrement,  aux 
yeux  desquels  elle  laissait  autrefois  tom- 
ber des  voiles  qui  cachaient  des  formes 
que  le  Primatice  peignit  avec  un  charme 
ravissant,  et  dont  les  jeunes  seigneurs 
de  la  cour  s'entretenaient  sans  mystère. 
Quelquefois  elle  appelle  des  parfumeurs, 
hommes  importans  sous  les  mauvais 
princes,  qu'elle  consulte  la  nuit ,  ou  des 
astrologues  avec  qui  elle  trace  des  cer- 
cles magiques.  Souvent  son  fils  la  sur- 
prend qui  suspend  dans  un  verre  une 
bague  attachée  à  un  cheveu,  et  dont  elle 
compte  les  balancemens  pour  savoir 
combien  de  jours  encore  sont  accordés 
à  celui  qui  la  tourmente  (I).  » 

Voilà  Catherine;  voici  la  cour:  t  C'é- 
taient des  fêtes  d'une  galanterie  passion- 
née, une  musique  molle  et  efféminée, 
des  festins  où  ce  peuple  de  cuisiniers, 
qu'elle  avait  amenés  avec  elle  de  Flo- 
rence, tourmente  son  génie  à  flatter  le 
palais  d'hommes  qui  souvent  manquè- 
rent de  pain.  C'étaient  des  danses,  où  de 
jeunes  Italiennes,  nées  sur  les  bords  de 


(1)  Audin,  p.  S-7. 


13 


îm 


HISTOIRE  DE  LA  SAINT-BARTHÉLEMY. 


ï'Arno  cl  élèves  de  Catherine,  s'exci- 
taient, par  tout  le  manège  de  la  coquet- 
terie la  plus  raffinée,  à  émouvoir  les  sens 
de  soldats  qui,  dans  leur  camp,  n'a.u- 
raient  osé  lever  les  yeux  sur  une  femme  ; 
des  chants  lascifs,  toutes  les  voluptés  de 
la  cour  la  plus  libertine  du  siècle.  Calhe- 
rine  avait  perverti  les  mœurs  de  la  na- 
tion. Elle  avait  mis  à  la  mode  l'astrolo- 
gie, les  incantations,  la  chiromancie,  la 
divination;  elle  avait  donné  le  goût  des 
vêtemens  transparens,  des  fleurs  artifi- 
cielles, des  parfums,  des  odeurs,  des 
cosmétiques  de  Florence ,  sa  vilie  natale  ; 
elle  avait  changé  cette  vie  nationale,  si 
vive,  si  turbulente,  en  une  sorte  de 
sommeil.  Les  jeunes  seigneurs,  les  fem- 
mes de  la  cour,  dorment  jusqu'au  milieu 
du  jour,  dorment  au  sortir  de  table,  dor- 
ment après  chaque  repas,  pour  plaire 
à  la  reine-mère.  Même ,  au  milieu  de  ses 
plus  grands  tourmens  de  corps  et  d'es- 
prit, Catherine  n'a  pu  renoncer  à  cette 
paresse  délicieuse  que  goûtent  si  bien  les 
Florentins  (1).  » 

L'Italienne  et  sa  cour  sont  devant 
nous  ;  les  personnages  sont  là  ;  voyons-les 
en  action  : 

«  A  dix  heures,  la  reine-mère  se  lève; 
elle  ouvre  alors  ses  appartemens  aux 
flots  de  ses  aspirans,  de  ses  délateurs,  de 
ses  anciens  amans,  des  magistrats,  des 
membres  du  clergé ,  des  officiers  de  sa 
garde,  qui  passent  devant  elle  le  front 
courbé  comme  des  esclaves.  Elle  leur 
adresse  quelques  mots,  les  salue,  leur 
sourit  et  les  congédie.  Puis  arrivent  ses 
maîlres-d'hôlel,  Florentins  pour  la  plu- 
part, qui  servent  le  dîner,  court  d'ordi- 
naire, car  l'heure  presse,  midi  vient  de 
sonner.  C'est  le  moment  où  sa  cohue  de 
devins,  en  robe  noire,  et  portant  des  li- 
vres latins  sous  le  bras,  demande  à  être 
introduite  :  on  n'a  garde  de  les  faire  at- 
tendre, car  on  a  peur  d'eux.  Ils  entrent 
et  s'emparent  de  l'appartement  comme 
d'un*  laboratoire  ,  et  ils  commencent  ce 
qu'ils  nomment  leur  travail.  Les  uns 
suspendent  une  bague  dans  un  verre  et 
en  comptent  les  battemeus  ;  d'autres  tra- 
cent sur  le  papier  des  caractères  magi- 
ques; d'autres  regardent  le  ciel  et  cher- 

(l)  Amlin ,  Histoire  de  {a  Saint-Barihêlemy  ,  pa- 
ges 14'1C. 


client  à  lire  dans  les  nuages  :  tous  expli- 
quent l'avenir  à  Catherine,  qui  les  écoute 
en  silence.  Puis  vient  le  tour  des  Italiens 
chargés  du  matériel  des  fêtes  ;  enfin ,  pa- 
raissent ses  filles  d'honneur  ,  qui  l'habil- 
lent, répandent  des  odeurs  sur  ses  che- 
veux, et  la  livrent  aux  yeux  du  peuple 
toute  parfumée  d'essences. 

«  Quant  à  Charles,  les  premiers  re- 
gards qu'il  rencontre  en  se  levant  sont 
ceux  d'une  famille  d'esclaves,  celle  de 
Gondi ,  de  ce  Retz ,  «  le  plus  grand  re- 
«  nieur  de  Dieu  qu'on  pût  voir,  dit  Bran- 
e  tome;  tellement  que  le  roi  tenait  de 
«  lui  que  jurer  et  blasphémer  était  une 
<r  sorte  de  parole  et  de  devis ,  plus  de 
«  braveté  et  de  gentillesse  que  de  péché.  » 
«  Il  trouvait  aussi  quelquefois  au  chevet 
de  son  lit  des  poètes,  autre  espèce  d'a- 
dulateurs ,  qui  lui  enseignent  un  langage 
mou  et  efféminé.  C'est  Dorât  qui  lui  ap- 
prend à  faire  des  anagrammes,  à  rimer 
en  échos,  à  composer  des  vers  qui  com- 
mencent par  la  même  lettre;  c'est  son 
vieux  maître  de  latin,  qui  joute  avec  son 
royal  élève,  et  discute  avec  lui  sur  les 
figures  de  rhétorique.  Charles  le  quitte 
bientôt  pour  prendre  ses  ébats  à  la  chasse 
avec  de  jeunes  seigneurs,  troupe  de  tur- 
bulens,  qui  souvent,  sur  leur  passage, 
brisent  la  haie  du  pauvre  ,  ou  boulever- 
sent le  champ  du  laboureur.  La  chasse 
finie  ,  Charles  fait  signe  à  quelques  uns 
de  ses  favoris  ;  ce  signe  est  entendu.  Le 
lendemain,  à  l'aube  de  jour,  ils  atten- 
dent qu'il  se  réveille  ;  le  prince  s'habille  ; 
on  part,  s  Le  roi,  jeune  et  folâtre,  va 
«  prendre  son  plaisir ,  ajoute  le  même 
t  historien  ,  à  fouetter  dans  leur  lit  les 
«  geniilshommes  et  les  damoiselles,  et  à 
«  autres  semblables  pas^e- temps  qu'il 
«  continua  jusqu'après  le  massacre.  » 
«  Lignerolles  est  son  habituel  compa- 
gnon de  débauche;  pour  lui,  il  n'eut  ja- 
mais rien  de  secret.  Lignerolles  a  su 
jusqu'au  projet  de  cette  citadelle  en  bois 
que  Birague  a  proposé  d'élever  en  face 
du  Préaux-Clercs  :  confidence  funeste! 
Un  jour,  Charles  reçut  une  députation 
de  réformés;  l'orateur,  Briquemant , 
parla  avec  une  hardiesse  à  laquelle  l'o- 
reille du  prince  n'était  point  accou- 
tumée; mais  il  sut  réprimer  sa  colère, 
qu'il  exhala,  quand  ils  furent  loin,  en 
d'horribles  juremens,  «  Sire,  ayçz  pa- 


1I1ST01KE  DE  LA  SAUNT-LARTHÉLEMY. 


!<)!) 


i  tience,  la  tour  vous  eu  délivrera  ,  »  dit 


pas  l'entendre;  et  à  quelques  jours  de  là, 
Lignerolles  tombe  assassiné  en  plein 
midi,  près  des  halles  de  liourgeuil.  II 
fallait  colorer  cet  assassinat.  Savez-vous 
la  cause  du  meurtre  de  Lignerolles?  se 
demandent  les  courtisans.  C'est  que  ce 
jeune  seigneur  a  eu  l'imprudence  de  ré- 
véler ses  galanteries  avec  la  reine-mère; 
et  ce  bruit  ne  trouve  presque  pas  d'in- 
crédules; Catherine  ne  songe  pas  même 
5  le  démentir.  L'assassin,  Georges  Ville- 
quier,  avait  eu  pour  complices  le  grand- 
prieur  de  France,  Henri  d'Angoulême, 
bâtard  de  Henri  II;  Charles  de  Mont- 
i'eid;  Saint-Jean  ,  frère  de  Montgommery, 
et  d'autres  dont  l'histoire  n'a  pas  con- 
servé les  noms.  Si  vous  ajoutez  quelques 
pratiques  superstitieuses,  des  prières 
dans  les  églises ,  où  le  prince  et  son  cor- 
tège entrent  quand  ils  en  trouvent  sur 
leur  passage,  prières  courtes  et  hâtives; 
de  mauvaises  farces  jouées  à  la  lumière; 
des  audiences  fréquentes,  des  promenades 
à  cheval  et  en  litière ,  vous  saurez  à  peu 
près  comme  le  temps  s'écoulait  à  la  cour 
de  Catherine ,  et  les  occupations  des  Va- 
lois sous  Charles  IX  (1).  » 

Ce  n'est  pas  sans  dessein,  lecteur,  que 
nous  avons  mis  tout  d'abord  sous  vos 
yeux  le  tableau  des  principaux  person- 
nages qui  figurèrent  dans  la  grande  tra- 
gédie qui  signala  la  fin  du  XVIe  siècle; 
car,  à  trois  cents  ans  de  distance,  la 
hideuse  dégradation  des  derniers  Valois 
a  déjà  besoin  d'être  retracée  avec  de  vives 
couleurs  pour  faire  mieux  comprendre 
les  événemens  dont  elle  fut  la  principale 
cause.  Au  fond  de  tout  pouvoir  quelcon- 
que régulièrement  constitué ,  on  ren- 
contre Dieu  pour  principe  constituant, 
comme  on  le  trouve  dans  tout  être  créé; 
mais  aussi,  dès  que  Dieu  n'est  plus  la 
pensée,  le  cerveau  de  celte  tête  sociale 
appelée  gouvernement,  celui-ci  languit 
et  tombe,  pareil  à  l'arbre  privé  de  la 
sève  nutritive.  Et  alors  passent,  soit  sur 
le  trône  ,  soit  sur  le  siège  consulaire,  des 
hommes  ou  faibles,  ou  médians,  ou  in- 
utiles, ou  nuisibles,  auxquels  rien  ne 
réussit,  quand  ils  ne  compromettent 
point  le  salut  public  par  leurs  vices  et 

(I)  Auain,p.  jlOO-lOî. 


leurs  crimes.  Puis,  en  ce  moment  su 


tout  bas  Lignerolles.   Le  roi  feint  de  ne  %  prême ,  la  société  en  travail  s'apprête  à 

enfanter  un  nouvel  ordre  de  choses;  elle 
éprouve  des  douleurs  proportionnées  à 
la  force  du  fruit  qu'elle  porte  dans  son 
sein;  mais  lorsqu'il  paraît  au  jour,  elle 
sourit,  au  milieu  de  ses  souffrances, 
comme  une  mère  à  la  vue  de  son  nou- 
veau-né. Voyez  tous  ces  Valois,  qui  se 
suivent  si  rapidement  sans  laisser  d'au- 
tre souvenir  que  celui  de  leurs  débau- 
ches ou  de  leurs  forfaits  :  Henri  II,  Fran- 
çois II  ,  Charles  IX  ,  Henri  III  ;  race 
abâtardie,  qui  s'épuise  à  produire  un 
homme  et  n'engendre  que  des  mignons. 
II  y  a  souvent  dans  nos  vieux  écrivains 
une  philosophie  bien  profonde  :  <  Les 
«  désordres  de  la  vie  courtisane  ,  dit  un 
«  auteur,  justifient  les  desseins  que  Dieu 
«  avait  de  consumer  les  restes  de  la 
«  maison  de  Valois  dans  les  guerres  ci- 
*  viies ,  et  de  purger  par  mesme  moyen , 

<  et  restablir  par  un  nouveau  règne 
«  l'Estat  de  ce  royaume,  malheureuse- 
c  ment  déchiré  par  l'ambition  des  chefs 
i  de  tous  les  partis,  défiguré  par  l'hypo- 
t  crisie  de  tous  les  grands ,  et  devenu  ri- 
«  dicule  et  insupportable,  tout  ensemble, 
c  par  l'autorité  toujours  exposée  en  proie 
<r  à  une  jeunesse  insolente  et  vicieuse, 
«  par  les  profusions,  par  les  débauches; 
«  il  faut  dire  encore,  puisque  cela  sert 
t  d'exemple ,  par  la  fureur  des  premières 

<  puissances  qui  rendait  les  assassinats 
j  fréquens,  et  les  personnes  des  trais- 
i  très  et  des  assassins  sacrées  (1).  d 

Mais  ici  commence  l'embarras  de  l'his- 
torien. Cette  pensée  de  sang  qui  germe 
dans  la  tête  de  Catherine,  peut-on  croire 
qu'elle  ait  crû  et  mûri  long-temps  avant 
de  porter  aux  yeux  de  tous  ses  fruits  de 
massacre  et  de  ruine?  Encore  une  fois, 
question  épineuse ,  difficile ,  et  peut-être, 
après  tout,  peu  importante  au  point  de 
vue  philosophique ,  mais  majeure  au 
point  de  vue  historique,  dont  le  but, 
avant  tout ,  est  la  vérité. 

Si  j'ouvre  tous  les  historiens  du  parti 
protestant,  leur  témoignage  est  uniforme  ; 
le  mariage  du  jeune  Henri  deBéarn  avec 
Marguerite  de  Valois;  le  projet  de  la 
guerre  de  Flandre ,  les  cajoleries  prodi- 
guées à  Coligny  par  Charles  IX,  tout  cela 


(i)  Le  Laboureur. 


200 


HISTOIRE  DE  LA  SAINT-BARTHÉLEMY. 


n'était  qu'un  leurre,  qu'une  amorce  pour 
attirer  les  protestans  à  Paris  et  les  égor- 
ger au  milieu  des  fêtes  nuptiales.  Dès  le 
voyage  de  Catherine  dans  le  midi  de  la 
France  ,  la    trame   avait    commencé    à 
s'ourdir  ;  une  tête  de  saumon  valait  mieux 
que  dix  mille  grenouilles ,  avait  dit  le 
féroce  duc  d'Albe ,  et  Catherine  avait 
profité  de  l'insinuation.  Les  Huguenots , 
couverts  de  leurs  casaques  blanches,  la 
figure  austère  et  méprisante,  se  dirigent 
cependant  vers  la    capitale,   et   sur  la 
route  les  avertissemens   ne   leur   man- 
quent pas.  <  C'est  un  Italien,  attaché  à 
l'ambassade  de  Venise,  qui  parie  sa  tête 
que  les  noces  ne  finiront  pas  sans  une 
grande   effusion   de   sang  ;   t    c'est   une 
femme  des  halles  qui  dit  à  haute  voix 
qu'on  y  répandra  plus  de  sang  que  de 
vin;  c'est  un  dizenier  qui  polit  ses  armes 
pour  faire  danser  les  Huguenots;  c'est  un 
fossoyeur  qui  rit  en  regardant  ses  mains, 
et  se  vante  de  les  fatiguer  bientôt  en 
creusant  la  terre  pour  enterrer  les  héré- 
tiques :  propos  populaires  auxquels  ne 
prennent  pas  garde  les  protestans.  A  ces 
avertissemens  s'en  mêlent  d'autres  plus 
effrayans,  mais  véritables  songes,  dont 
il  ne  reste  même  pas  l'image  après  le  ré- 
veil. Des  gentilshommes  de  la  reine  ont 
été  surpris  assurant  que  dans  deux  mois 
tous  les  huguenots  iraient  à  la  messe  de 
gré  ou  de  force.  —  «  Restez  enfermé,  écrit 
un  président  à  un  avocat  réformé,  ou 
vous  mourrez.  —  Qui  aime  le  péril,  y  pé- 
rira, ont  dit  des  voyageurs  à  des  femmes 
protestantes  qu'ils  ont  rencontrées  sur  la 
route  de  Paris.  —  «r  Que  la  fumée  de  la 
«  cour  ne  vous  enivre  point,  dit  Jean  de 
«  Montluc,  avant  de  partir  pour  son  am- 
«  bassade  de  Pologne,  à  Larochefoucault  • 
€  quelques  caresses  qu'on  vous  y  fasse, 
«  gardez-vous  de  vous  y  laisser  entraîner: 
t  les  gens  sages  et  prudens  doivent  être 
<  en  garde  contre  ses  appâts  :  trop  de 
«  confiance  vous  jetterait  dans  de  grands 
«  périls.  Le  plus  sûr  parti  pour  vous  et 
«  pour  tous  les  seigneurs  de  votre  reli- 
«  gion ,  c'est  de  vous  éloigner  autant  qu'il 
c  vous  sera  possible.  » 

Ainsi  parle  un  évêque,  habile  diplo- 
mate. Ce  n'est  pas  tout  :  «  Ayez  les  yeux 
levés  sur  Catherine,  recommandent  les 
religionnaires  de  Nîmes  à  leurs  frères; 
elle  médite  quelque  grand  crime;  elle 


veut  compter  au  nombre  de  ses  prospé- 
rités l'extinction  du  protestantisme.  » 

—  «  Ne  doutez  pas,  disent  les  réformés 
de  Lyon,  que  la  reine-mère,  qui  sait  se 
couvrir  de  la  peau  du  lion  ou  de  la  peau 
du  renard,  n'accomplisse  ce  qu'elle  a 
promis  au  duc  d'Albe  à  Bayonne.  t 

Et  ceux  d'Orléans  :  a  N'oubliez  pas 
que  depuis  douze  ans  Catherine  instruit 
Charles,  son  fils,  à  jurer,  à  blasphémer, 
à  fausser  sa  parole,  et  à  déguiser  sa 
pensée  comme  sa  figure.  » 

On  écrit  de  La  Rochelle  :  «  Qui  s'a- 
musa dans  son  enfance  à  répandre  le 
sang  des  animaux  ,  répandra  plus  tard 
le  sang  de  ses  sujets,  j 

Et  de  Meaux  et  de  Troyes  : 

«  Charles,  trompé  par  sa  mère,  voit  dans 
chaque  réformé  un  rebelle  ,  un  conspi- 
rateur, un  assassin  ;  il  n'a  de  repos  ni  le 
jour,  ni  la  nuit,  parce  que,  lorsqu'il  se 
couche  ou  qu'il  s'éveille,  sa  mère  lui 
fait  peur  des  protestans,  en  lui  répétant 
qu'ils  en  veulent  à  la  vie  et  à  la  cou- 
ronne du  prince;  qu'ils  pensent  à  ôter 
l'empire  aux  Valois,  pour  le  transférer  à 
l'un  des  chefs  de  la  réforme,  à  Coligny, 
comme  au  plus  digne  ;  ou  si  le  crime 
coûte  trop  à  consommer,  à  le  vendre  au 
premier  prince  étranger  qui  voudra  l'a- 
cheter (1).  »  Enfin,  c'est  Mergey,  cheva- 
valier  protestant,  qui  écrit  :  «  Mesme  cinq 
«  ou  six  jours  avant  ladite  exécution,  ma 
t  femme ,  qui  estoit  à  Verteil,  m'escrip- 
«  vit  par  une  lettre  en  chiffre  que  nul 
t  ne  pouvoit  cognoistre  qu'elle  et  moy , 

<  que  le  ministre  de  Verteil ,  nommé 
«  Textor,  lui  avoit  donné  charge  de 
«  m'advertir  pour  advertir  M.  le  comte 
«  que^  pour  le  certain,  il  se  brassoit  une 
t  entreprise  à  Paris  contré  ceux  de  la 
«  religion ,  et  qu'il  tenoit  cet  advertisse- 

<  ment  d'un  sien  frère,  médecin  de  M.  de 
«  Davoye,  qui  luy  avoit  mandé,  pour 
«  advertir  mondict  sieur  le  comte,  ce  que 
«  je  fis  incontinent  (2).  » 

M.  Audin  a  cru  devoir  suivre  ces  bruits 
populaires,  et  d'un  bout  à  l'autre  de  son 
ouvrage  il  conduit  le  lecteur  à  cette  con- 
séquence invincible  de  son  récit  :  Oui 
la  Saint-Barthélémy  fut  un  complot  sa- 
vamment combiné  et  tramé  d'avance. 

(i)  Audin. 

(2)  Mém.  de  Mergey. 


HISTOIIIE  DE  LA  SAINT-BARTHÉLEMY. 


201 


De  celte  conviction  profonde  chez  notre 
auteur,  et  par  conséquent  très  respec- 
!  table,  il  nait  une  narration  dramatique, 
des  pages  d'une  magnifique  poésie  qui 
rappellent  le  burin  de  Tacite.  Ce  modèle 
est  même  sans  cesse  devant  les  yeux  de 
l'écrivain,  et  quelquefois  il  lutte  avec 
bonheur.  Mais  enfin  ,  je  suis  fâché  de  le 
dire,  M.  Audin  se  voit  obligé  de  suivre 
constamment  les  mémoires  des  Hugue- 
nots et  ceux  qui  les  ont  copiés.  Quant  à 
moi,  je  l'avoue,  je  suis  resté  confondu 
d'étonnement  quand,  arrivé  à  la  fin  de 
cette  lamentable  histoire,  je  me  suis 
aperçu  que  les  nombreux  matériaux 
fournis  par  les  catholiques  avaient  été 
employés  seulement  pour  corroborer 
l'idée-mère ,  tandis  qu'en  général  ils  con- 
tredisent formellement  l'idée  d'une  lon- 
gue préméditation.  Quelquefois  on  croi- 
rait que  l'auteur  a  voulu,  avant  tout, 
faire  un  ouvrage  artistique  qui  eût  l'in- 
térêt d'un  roman  semblable  aux  fines  et 
poétiques  esquisses  de  M.  Mérimée.  Il 
faut  donc  véritablement  approfondir 
cette  question.  Pour  être  plus  fidèle  ,  j'ai 
devant  moi  le  témoignage  des  deux  par- 
tis en  regard  les  uns  des  autres  ;  et  il  m'a 
bien  fallu  le  faire,  car  M.  Audin  s'est 
abstenu  de  citer  ses  autorités ,  comme 
s'il  eût  craint  une  investigation  con- 
sciencieuse. 

Je  commence  par  déclarer  que  Cathe- 
rine était  capable  de  concevoir  et  même 
qu'elle  avait  conçu,  à  mon  avis,  le  pro- 
jet de  se  défaire  des  chefs  du  parti  pro- 
testant, comme  des  politiques,  comme 
de  tous  ceux  qui  offusquaient  son  auto- 
rité. D'un  autre  côté,  je  crois  égale- 
ment que  les  Huguenots  eux-mêmes 
n'auraient  reculé  devant  aucun  moyen 
pour  s'emparer  du  souverain  pouvoir  et 
du  mannequin  qui  occupait  le  trône. 
C'est  donc  une  lutte  à  mort  entre  deux 
partis,  lutte  de  ruse  et  de  violence  tout 
à  la  fois.  Il  y  a  de  part  et  d'autre  des  am- 
bitieux ,  des  libertins  ,  des  traîtres  et  des 
cruautés  atroces  (1).  Enfin  il  en  est,  mais 
en  petit  nombre,  que  le  pouvoir  tente- 
rait en  vain  de  gagner,  parce  qu'ils  rê- 
vent ce  que  le  pouvoir  n'accordera  ja- 
mois,  la  fraternité  des  sectes,  la  tolé- 
rance politique  et  religieuse,  la  tenue 

(1)  DeTliou,  l.  v. 


fréquente  des  États,  le  rappel  des  bannis, 
l'indépendance  descorps  parlementaires, 
la  réforme  ecclésiastique  ;  âmes  nobles 
qui  voudraient  voir  s'accomplir  les  mé- 
ditations des  Pllospital,  des  Montluc  et 
des  Paul  de  Foix. 

La  reine-mère ,  avons-nous  dit,  voulait 
surtout  abattre  les  chefs  protestans  ; 
mais  nous  ne  croyons  pas  qu'elle  voulût 
atteindre  son  but  par  la  Saint-Barthé- 
lémy. La  maladresse  de  Maurevel  la  dé- 
cida probablement  à  employer  ce  moyen 
extrême  :  le  massacre  couvrit  l'assassi- 
nat. Catherine  voyait  depuis  quelque 
temps  son  fils  lui  échapper;  Charles IX, 
dominé  par  le  noble  ascendant  de  Coli- 
gny,  entrait  peu  à  peu  dans  les  idées  de 
l'amiral ,  et  celui-ci  en  profitait  pour  lui 
ouvrir  les  yeux  sur  sa  propre  dégradation 
et  pour  servir  en  même  temps  ceux  de  la 
Réforme.  A  cet  égard,  les  témoignages 
sont  trop  positifs  pour  révoquer  en  doute 
la  vérité  de  cette  assertion  :  ici  pro- 
testans et  catholiques  sont  d'accord. 
Déjà  ,  l'année  précédente,  Charles  IX 
avait  eu  des  conférences  secrètes  avec 
Louis  de  Nassau,  La  Noue,  Genlis  et  ïé- 
ligny  sur  la  guerre  de  Flandre,  à  Lezigny 
en  Brie,  et  des  troupes  avaient  même 
marché  (1).  La  voix  de  Montmorency 
avait  appelé  Coligny  à  Paris,  et  alors  le 
vieux  guerrier  ne  rêva  plus  que  guerre 
contre  l'Espagnol.  Quoi  de  plus  naturel 
que  de  voir  le  jeune  Charles  IX  par- 
tager cet  élan,  et  par  conséquent  s'en- 
thousiasmer aussi  pour  celui  qui  lui 
développait  ses  projets?  Eh!  n'était-ce 
pas  là  précisément  le  caractère  de  Char- 
les IX?  Il  y  a  plus  :  que  sont  donc  ces 
conversations  secrètes  de  Coligny  avec 
le  monarque,  et  au  sortir  desquelles 
celui-ci  est  furieux  contre  ses  parens? 
Puis ,  lorsque  l'amiral  est  gisant  dans 
son  lit  de  douleur,  qu'est-ce  donc  que 
cette  confidence  mystérieuse  qu'il  veut 
faire  à  Charles?  De  Tavannes,  Corna- 
ton  ,  le  duc  d'Anjou ,  Marguerite  de  Va- 
lois, l'Estoile  se  rencontrent  sur  ce  ter- 
rain :  «  Le  roy  parlant  un  jour  à  l'admi- 
«  rai  de  la  conduite  de  l'entreprise  de 
c  Flandre,  et  sachant  bien  que  la  reyne- 
i  mère  luy  estoit  suspecte,  mon  père, 
i  lui  dit-il  en  ces  termes,  il  y  a  encore 

(1)  De  Tavannes  et  autres. 


202 


HISTOIRE  DE  LA  SAINT-BARTHÉLEMY. 


«  une  chose  en  cecy  à  qui  il  nous  faut  I  heureuse,  qui  se  vit  obligée  de  sacrifier 


«  bien  prendre  garde,  c'est  que  la  reyne, 
«  ma  mère,  qui  veut  mettre  le  nez  par- 
«  tout,  comme  vous  sçavez,  ne  sache 
«  rien  de  cette  entreprise,  au  moins  quant 
«  au  fond;  car  elle  nous  gâteroit  tout... 
«  —  Ce  qu'il  vous  plaira,  Sire,  répliqua 
«  l'admirai  ;  mais  je  la  tiens  pour  si 
«  bonne  mère  et  si  affectionnée  au  bien 

<  de  vostre  Estât,  que,  quand  elle  le 
«  sçanra,  elle  ne  gâtera  rien  :  au  con- 
«  traire,  elle  nous  y  pourra  beaucoup 
«  ayder,  ce  me  semble;  joint  qu'à  luy 
«  celer,  j'y  trouve  de  la  difficulté  et  de 
t  l'inconvénient...  —  Vous  vous  trom- 
«  pez,  mon  père  ,  luy  dit  le  roy;  laissez- 
«  moy  faire  seulement  :  je  vois  bien  que 

<  vous  ne  connoissez  pas  ma  mère  ;  c'est 
«  la  plus  grande  brouillonne  de  la 
«  terre...  Cependant  c'estoit  elle  qui 
€  faisoit  tout;  et  le  roy  ne  tournoit  pas 
c  un  œuf  qu'elle  n'en  fust  avertie  (I).  » 
«  Ilyavoit  long-temps,  ajoute  Le  La- 
«  boureùr,  que  la  reyne  et  son  fils,  le 
«  duc  d'Anjou ,  avoient  avec  la  maison 
«  deGuyse  conjuré  la  perte  de  l'amiral; 
i  toutefois  c'estoit  sans  avoir  convenu 
«  du  temps  et  de  l'occasion,  jusqu'à  ce 
«  qu'ils  se  défiassent  qu'il  n'eût  gagné 
t  l'esprit  du  roy,  qui  lui  donnoit  de  trop 
«  favorablesaudiences.iTelétait  l'achar- 
nement de  Coligny  à  vouloir  la  guerre 
de  Flandre  ,  si  l'on  peut  en  croire  de 
Tavannes,  que  celui-ci  se  voit  sur  le 
point  d'être  assassiné  par  l'amiral ,  parce 
qu'il  s'opposait  dans  le  conseil  à  cette 
entreprise. 

Si  le  fait  est  vrai,  on  ne  peut  que  gé- 
mir sur  une  époque  où  les  plus  hauts 
caractères  pliaient  sous  la  violence  ou 
la  corruption;  mais  il  ferait  comprendre 
et  l'influence  de  Châlillon  sur  le  roi  et 
les  terreurs  de  la  reine-mère.  «  Les  re- 
«  nards  avoient  sçeu  si  bien  feindre, 
«  qu'ils  avoient  gagné  le  cœur  de  ce  brave 
«  prince  (Charles) ,  pour  l'espérance  de 
<î  se  rendre  utiles  à  l'accroissement  de 
t  son  Estât,  et  en  luy  proposant  de  belles 
«  et  glorieuses  entreprises  en  Flandre; 
«  seul  attrait  en  cette  âme  grande  et 
«  royale,  i  Celle  qui  parle  ainsi  est  la 
sœur  de  Charles  IX,  c'est  Marguerite  de 
Valois,  celte  princesse  si  légère,  si  mal- 

(1)  Joum.  de  H.  111. 


son  amour  pour  un  Guise  à  l'ambition 
de  sa  mère  ;  Marguerite  ,  corrompue 
peut-être  ,  mais  bonne  ,  mais  spirituelle, 
et  dont  la  robe  nuptiale  vint  se  teindre 
du  sang  de  ses  serviteurs.  Que  son  témoi- 
gnage soit  simplement  une  répétition  de 
ce  qu'elle  a  entendu ,  c'est  possible  ;  mais 
voici  les  dépositions  de  deux  hommes 
qui  trempèrent  dans  toute  cette  horri- 
ble affaire,  et  qui  ne  s'en  justifient  même 
pas,  tellement  elle  leur  paraît  simple  et 
naturelle. 

Henri  d'Anjou  s'en  était  allé  en  Polo- 
gne mendier  un  trône,  et  peut-être  fuir 
de  sombres  images,  les  ombres  sanglan- 
tes de  ceux  qu'il  avait  fait  massacrer. 
On  a  beau  faire,  les  morts  reviennent 
parfois  :  le  remords  s'attache  aux  traces 
du  fugitif;  vainement  il  se  retourne  sur 
sa  couche  royale,  le  sommeil  le  fuit.  Il 
appelle  donc  son  médecin  ,  Miron  ,  qui 
l'avait  suivi,  et,  dans  cette  chambre  à 
peine  éclairée,  dans  le  silence  de  tout 
ce  qui  l'entoure  ,  Henri  commence  le 
récit  suivant  :. 

«  M je  vous  fais  venir  pour  vous 

<  faire  part  de  mes  inquiétudes  et  agita- 
«  tions  de  cette  nuit,  qui  ont  troublé 
t  mon  repos  en  repensant  à  l'exécution 
«  de  la  Saint-Barthélémy,  dont  possible 
«  vous  n'avez  jamais  seu  la  vérité  telle 
«  que  présentement  je  veux  vous  la  dire. 

«  La  reine,  ma  mère,  et  moy,  déjà 
«  par  trois  ou  quatre  fois,  nous  nous 
«  étions  apperçûs  que  quand  l'amiral  de 
i  Châtillon  avoit  entretenu  en  particu- 

<  lier  le  roy,  mon  frère,  ce  qui  avenoit 
«  fort  souvent  eux  deux  seuls,  en  de  lon- 
«  gués  conférences,  si  lors,  par  cas  for- 
(  tuit,  après  le  départ  de  l'amiral,  la 
t  reine  ou  moy  abordions  le  roy  pour 
«  lui  parler  de  quelques  affaires,  même 
«'de  celles  qui  ne  regardoient  que  son 
t  plaisir,  nous  le  trouvions  merveilleu- 
i  sèment  fougueux  et  refroigné,  avec  un 
•  visage  et  des  contenances  rudes.  Et 
«  encore  davantage  ses  réponses,  qui  n'é- 

<  toient  point  vrayment  celles  qu'il  avoit 
»  accoutumé  de  faire  à  la  reine,  ma 
«  mère  ,  précédemment  accompagnées 
«  d'honneur  et  de  respect  qu'il  luy  por- 
i  toit ,  et  à  moy  de  faveur  et  signe  de 
«  bienveillance. 

<  Cela  nous  étant  ainsi  arrivé  plusieurs 


HISTOIRE  DE  LA  SAINT-BARTHÉLÉMY. 


203 


«  fois,  et  encore  en  mon  particulier,  bien 
i  peu  de  temps  avant  la  Saint-Barthéle- 
t  niy,  partant  exprès  de  mou  logis  pour 
i  aller  voir  le  roy,  comme  je  fus  entré 
a  dans  son,  cabinet,  duquel  l'amiral  ve- 
«  noit  de  sortir,  qui  y  avoit  été  seul  fort 
i  long-temps  :  mais  sitôt  que  le  roy  mon 
i  frère  m'eut  apperçû ,  sans  me  rien 
i  dire,  il  commença  à  se  promener  fu- 
i  rieusement  et  à  grands  pas,  me  regar- 
i  dant  souvent  de  travers  et  d'un  mau- 
«  vais  œil  ;  mettant  parfois  la  main  sur 
«  sa  dague  avec  tant  d'émotion,  que  je 
«  n'attendois,  si  ce  n'est  qu'il  me  vint 
i  colleter  pour  me  poignarder;  et  ainsi 
i  je  demeurois  toujours  en  cervelle.  Et 
i  comme  il  continuoit  cette  façon  de 
t  marcher  et  ses  contenances  si  étranges, 
«  je  fus  fort  marry  d'être  entré,  pensant 
t  au  danger  où  j'étois,  mais  encore  plus 
i  osier.  Ce  que  je  lis  si  dextrement  qu'en 
i  se  promenant  ainsi,  et  me  tournant  le 
«  dos  ,  je  me  retiray  promptement  vers 
«  la  porte,  que  j'ouvry,  et  avec  une  ré- 
«  vérence  plus  courte  que  celle  de  l'en- 
«  trée,  je  fis  ma  sortie,  qui  ne  fut  quasi 
«  point  apperçûe  ,  que  je  ne  fus  dehors; 

<  tant  j'en  sceus  prendre  le  temps  à  pro- 
«  pos,  et  ne  la  pus  pourtant  faire  si  sou- 

<  daine,  qu'il  ne  me  jettât  encore  deux 
f  ou  trois  fâcheuses  œillades,  sans  me 
«  dire  ny  faire  autre  chose,  ny  moy  à 
«  luy,  que  tirer  doucement  !a  porte  après 
«  moy,  faisant  mon  comte,  comme  l'on 
i  dit,  de  l'avoir  échappe  belle. 

«  De  ce  pas  je  m'en  allay  trouver  la 
i  reine  ma  mère,  à  laquelle  faisant  tout 
«  ce  discours;  et  joignant  tous  les  rap- 
4  ports,  avis  et  suspicions,  le  temps  et 
t  toutes  les  circonstances  passées  avec 
i  cette  dernière  rencontre,  nous  demeu- 
«  rames  l'un  et  l'autre  aisément  persua- 
«  dés  et  comme  certains  que  l'amiral 
«  était  celuy  qui  avait  imprimé  au  roy 
4  quelque  mauvaise  et  sinistre  opinion 
t  de  nous  :  et  résolûmes  délors  de  nous 
t  en  défaire  et  d'en  cbercher  les  moyens 
«  avec  madame  de  Nemours,  à  qui  seule 

<  nous  estimâmes  qu'on  pouvoit  se  dé- 
€  couvrir,  pour  la  haine  mortelle  que 
i  nous  sçavions  qu'elle  luy  portoit  ;  et 

<  l'ayant  fait  appeler  et  conférer  avec 
4  elle  des  moyens  et  de  l'ordre  que  nous 

<  pourrions  tenir  pour  exécuter  ce  des- 
i  sein,  nous  envoyâmes  incontinent  que- 


4  rir  un  capitaine  gascon,  nommé 

«  auquel  je  dis:  La  reine  ma  mère 

«  et  moy  vous  avons  choisi  entre  tous 
«  nos  bons  serviteurs  pour  homme  de 
i  valeur  et  de  courage,  propre  à  con- 
4  duire  et  exécuter  une  entreprise  que 
«  nous  avons,  qui  ne  consiste  qu'à  faire 

<  un  beau  coup  de  vôtre  main  sur  quel- 
4  qu'un  que  nous  vous  nommerons  :  avi- 
«  sez  si  vous  avez  la  hardiesse  de  Pentre- 
c  prendre.  La  faveur  et  les  moyens  ne 
«  vous  manqueront  point;  et  outre  une 
«  récompense  digne  du  plus  signalé  ser- 
i  vice  que  nous  pourrions  espérer  de 
c  vous. 

«  Mais  après  nous  en  avoir  trop  brus- 
4  quement  assuré,  sans  réservation  d'au- 
«  cune  personne  ,  à  l'instant  même  nous 
«  vîmes  bien  qu'il  ne  falloit  pas  se  servir 
«  de  luy,  qui  fut  cause  que  par  manière 
f  de  divertissement  nous  luy  fismes 
c  montrer  les  moyens  qu'il  tiendroit 
«  pour  attaquer  celui  que  nous  dési- 
«  rions;  et  l'ayant  bien  considéré,  et 
«  tous  ses  mouvemens,  sa  parole  et  sa 

<  contenance,  qui  nous  avoient  fait  rire 
«  et  donné  du  passe-temps,  nous  le  ju- 
t  geâmes  trop  écerveié  et  trop  évanté 

<  (quoyqu'assez  courageux  et  hasardeux) 
t  pour    l'entreprendre,   mais   non    pas 

<  assez  sage  et  prudent  pour  l'exécuter. 
t  De  façon  que  l'ayant  remis  à  une  autre 
4  fois  pour  luy  dire  le  reste,  nous  le 
i  renvoyâmes.  Nous  avisâmes  aussitôt 
«  de  nous  servir  de  Montravel  comme  un 
t  instrument  plus  propre  et  déjà  expéri- 
4  mente  à  l'assassinat  que  peu  devant  il 
«  avait  commis  en  la  personne  de  feu 
4  Moiiy. 

«  Mais,  afin  de  ne  perdre  le  temps, 
«  l'ayant  incontinent  mandé  et  décou- 
4  vert  notre  entreprise,  pour  l'animer 
4  davantage,  nous  luy  dîmes  que,  pour 
4  son  salut  même,  il  ne  devoit  le  refuser, 
4  et  que  nous  sçavions  bien  que  s'il  tom- 
4  boit  entre  les  mains  de  l'amiral  il  luy 
t  feroit  mauvais  parti  pour  le  meurtre 
«  de  son  plus  favory  amy  Moiiy,  et  qu'il 
«  ne  pouvait  ignorer  qu'il  n'en  devoit 
<r  jamais  attendre  qu'un  mauvais  traite- 
4  ment.  Enfin ,  après  avoir  long-temps 
i  débattu  là -dessus,  et  qu'il  nous  eut 
4  promis  d'exécuter  l'entreprise,  et  que 
«  nous  eûmes  discouru  des  moyens  et  de 
4  la  facilité  d'y  parvenir,  nous  n'en  trou- 


204 


HISTOIRE  DE  LA  SAIJNT-BARTHÉLEMY. 


<  vaines  point  de  plus  favorable  que  ce- 
«  luy  de  madame  de  IVemours,  qui  avait 
«  Vilaine,  l'un  des  siens,  logé  bien  à 
«  propos  pour  cet  effet ,  donnant  ordre 

<  à  tout  ce  qui  luy  étoit  nécessaire,  et 
«  assuré  qu'il  fut  d'une  bonne  récom- 
«  pense  et  de  l'appuy  et  suppost  qu'il 
t  devoit  espérer  de  nous  ,  et  encore  con- 
c  forte  de  tout  ce  que  nous  pensions  ser- 
«  vir  à  l'encourager  et  fortifier  davantage 
«  à    l'entreprendre  ,    nous   le  laissâmes 

<  (comme  l'on  dit)  aller  sur  sa  foy  tirer 
«  le  coup  d'arquebuze  par  la  fenêtre,  où 
«  il  ne  se  montra  si  bon  ny  assuré  arque- 
i  buzier  que  nous  pensions,  ayant  seu- 
«  lement  blessé  l'amiral  aux  deux  bras. 

<  Ce  beau  coup  failly,  et  de  si  prés, 
«  nous  fit  bien  rêver  et  penser  à  nos  af- 
faires jusques  l'après-dînée,  que  mon 
c  frère  le  voulant  aller  voir  à  son  logis, 
«  la  reine  ma  mère  et  moy  délibérâmes 
j  d'être  delà  partie,  pour  l'accompagner 
«  et  voir  aussi  la  contenance  de  l'amiral  ; 
«  et  étant  là  arrivez  ,  nous  le  vîmes  dans 
«  son  lit  fort  blessé  ,  et  comme  le  roy  et 
i  nous  luy  eûmes  donné  bonne  espérance 
«  de  guérison  et  exhorté  de  prendre  bon 
«  courage  :  l'ayant  aussi  assuré  que  nous 
«  luy  ferions  faire  bonne  justice  deceluy 
«  ou  de  ceux  qui  l'avoient  ainsi  blessé , 
«  et  qu'il  nous  eut  répondu  peu  de  chose, 
a  il  demanda  à  parler  au  roy  en  secret  • 
«  ce  qu'il  lui  accorda  très  volontiers' 
«  faisant  signe  à  la  reine  et  à  moy  de 
«  nous  retirer  ;  ce  que  nous  fismes  incon- 
«  tinent  au  milieu  de  la  chambre  ,  où 
«  nous  demeurâmes  debout  pendant  ce 
«  colloque  privé,  qui  nous  donna  un 
€  grand  soupçon  ;  mais  encore  plus  lors- 
«  que,  sans  y  penser,  nous  nous  \îmes 
«  entourez  de  plus  de  deux  cents  gentils- 
«  hommes  et  capitaines  du  party  de  Pa- 

<  mirai,  qui  étoient  dans  la  chambre  et 
«  dans  une  autre  qui  étoit  auprès,  et 
«  dans  une  salle  basse,  lesquels  avec  des 
«  faces  tristes,  gestes  et  contenances  de 

<  gens  mal  contens ,  parlementoient  aux 
«  oreilles  les  uns  des  autres,  passant  et 
c  repassant  souvent  devant  et  derrière 
«  nous,  et  non  avec  tant  d'honneur  et  de 
c  respect  qu'ils  dévoient,  et  quasi  ils 
«  avoient  quelque  soupçon  que  nous 
c  avions  part  à  l'entreprise  de  la  bles- 

<  sure  de  l'amiral  :  quoy  que  c'en  fust , 

<  nous  le  jugeâmes  de  la  façon ,  considé- 


c  rant  possible  toutes  leurs  actions,  plus 
«  exactement  qu'il  n'étoit  besoin. 

«  Nous  fusmes  donc  surpris,  de  crainte 
«  de  nous  voir  là  enfermez ,  comme  de- 
f  puis  me  l'a  avoué  plusieurs  fois  la 
«  reine  ma  mère,  et  qu'elle  n'étoit  onques 
t  entrée  en  lieu  où  il  y  eût  plus  d'occa- 
c  sion  de  peur,  et  d'où  elle  fut  sortie  avec 
t  plus  de  plaisir.  Ce  doute  nous  fit  rom- 
i  pre  promptement  le  discours  que  Pa- 

<  mirai  faisoit  an  roy  sous  une  honnête 
«  couverture  que  la  reine  inventa,  la- 
c  quelle  s'approchant  du  roy,  luy  dit 
«  tout  haut  qu'il  n'y  avait  point  d'appa- 
«  rence  de  faire  ainsi  parler  monsieur 
c  l'amiral,  et  qu'elle  voyoit  bien  que  ses 

<  médecins  et  chirurgiens  le  trouvoient 
«  mauvais;  comme  véritablement  cela 
«  étoit  bien  dangereux  et  suffisant  de  luy 
«  donner  la  fièvre,  dont  et  sur  toutes 
<i  choses  il  falloit  bien  se  garder,  priant 
«  le  roy  de  remettre  leur  discours  à  une 

<  autre  fois ,  quand  monsieur  l'amiral  se 
«  trouveroit  mieux. 

c  Cela  fâcha  bien  le  roy,  qui  vouloit 
t  bien  ouïr  le  reste  de  ce  qu'avoit  à  luy 
«  dire  l'amiral.  Toutefois  ne  pouvant  ré- 

<  sister  à  une  raison  si  apparente  ,  nous 
«  le  tirâmes  hors  du  logis,  et  inconti- 
«  nent  la  reine  ma  mère,  qui  désiroit 
«  surtout  sçavoir  le  discours  secret  que 
«  Pamiral  luy  avoit  fait,  duquel  il  n'a- 

<  voit  voulu  que  nous  fussions  partici- 
t  pans,  pria  le  roy  de  nous  le  dire,-  ce 
«  qu'il  refusa  par  plusieurs  fois;  mais  se 
i  sentant  importuné  et  par  trop  pressé 
«  de  nous,  il  nous  dit  brusquement,  et 
«  avec  déplaisir,  jurant  par  la  mort!.... 
«  que  ce  que  luy  disoit  l'amiral  étoit  vrai, 
«  que  les  rois  ne  se  reconnaissent  en 
«  France  qu'autant  qu'ils  ont  de  puis- 
i  sance  de  bien  ou  de  mal  faire  à  leurs 
i  sujets  et  serviteurs,,  et  que  cette  puis- 
«  sance  et  maniement  d'affaires  de  tout 
«  l' Estât  s'étoit  finement  écoulé  entre  nos 
«  mains  ;  mais  que  cette  super  intendance 
«  et  autorité  me  pouvoit  être  un  jour 
<l  grandement  préjudiciable ,  et  à  tout 

i  mon  royaume;  et  que  je  devais  la  tenir 
i  pour  suspecte  et  y  prendre  garde ,  dont 
«  il  m' avoit  bien  voulu  avertir,  comme  un 
i  de  mes  meilleurs  et  plus  fidèles  sujets  et 
«  serviteurs _,   avant    mourir.  Eh  bien! 

«  mort puisque  vous  l'avez  voulu  sca- 

c  voir,  c'est  ce  que  me  disoit  l'amiral. 


i  Cela  ainsi  dit  de  passion  et  de  fureur, 

<  dont  le  discours  nous  toucha  grande- 
«  ment  au  cœur,  que  nous  dissimulâmes 
i  le  mieux  qu'il  fut  possible,  nous  exeu- 

<  saut  toutefois  et  l'un  et  l'autre;  ame- 
t  nant  beaucoup  de  justitications  à  ce 
«  propos ,  y  ajoutant  tout  ce  que  nous 
i  pouvions  de  nos  raisons  pour  le  dissua- 
c  der  de  cette  opinion,  continuant  tou- 
i  jours  ce  discours  depuis  le    logis   de 

<  l'amiral  jusqu'au  Louvre,  où  ayant 
«  laissé  le  roy  dans  la  chambre,  nous 
i  nous  retirâmes  en  celle  de  la  reine  ma 
i  mère,  piquée  et  offensée  au  possible 
f  de  ce  langage  de  l'amiral  au  roy ,  et 
«  encore  plus  de  la  croyance  qu'il  sem- 
t  bloit  en  avoir,  craignant  que  cela  ne 
i  causât   quelque   changement  et    alté- 

<  ration  en  nos  affaires  et  au  manie- 
«  ment  de  l'Estat;  et  pour  n'en  rien  dé- 
a  guiser,  nous  demeurâmes  si  dépourvus 
«  et  de  conseil  et  d'entendement,  que, 
«  ne  pouvant  rien  résoudre  à  propos 
«  pour  cette  heure-là,  nous  nous  retirâ- 

<  mes,  remettant  la  partie  au  lendemain, 
«  que  j'allay  trouver  la  reine ,  qui  étoit 

<  déjà  levée.  J'eus  bien  martel  en  tête, 
«  et  elle  aussi  de  son  côté  ,  et  ne  fut  pour 
«  lors  pris  autre  délibération  que  de 
c  faire  ,  par  quelque  moyen  que  ce  fût, 
«  dépêcher  l'amiral  ;  et  ne  pouvant  plus 
i  user  de  ruses  et  de  finesse,  il  falloit 
c  que  ce  fût  par  voye  découverte  :  mais 
«  il  falloit  amener  le  roy  à  cette  réso- 
«  lution,  et  pour  cet  effet  aller  trouver 
«  le  roy  après  dîner  dans  son  cabinet, 
i  où  nous  ferions  venir  le  sieur  de  Ne- 
«  vers,  les  maréchauts  de  Tavanes  et  de 
«  Rets ,  et  le  chancelier  de  Birague,  pour 
«  avoir  seulement  leur  avis  des  moyens 

<  que  nous  tiendrions  pour  l'exécution 

<  que  nous  avions  déjà  arrêtée. 

«  La  reine  ma  mère    et  moi,  sy-tost 
«  que  nous  fûmes  entrez  dans  le  cabinet 

<  où  le  roy  étoit,  elle  commença  à  luy 
t  remontrer  que  le  parti  des  Huguenots 
c  s'armoit  contre  luy  à  l'occasion  de  la 
«  blessure  de  l'Amiral ,  qui  avoit  fait  plu- 
«  sieurs  dépêches  en  Allemagne  pour 
t  faire  la  levée  de  dix  mil  reitres,  et  aux 
t  cantons  des  Suisses  une  autre  levée  de 
«  dix  mil  hommes  de  pied,  et  que  les 
«  capitaines  françois ,  partisans  des  Hu- 
i  guenots,  étaient  déjà  la  plupart  partis 

<  pour  faire  leurs  levées  dans  le  royaume, 


HISTOIRE  DE  LA  SAINT-BAKTHÉLEMY.  205 

et    le    rendez-vous    du   temps    et    du 
lieu    déjà    aussi    donnez    et    arrête/.; 


«  qu'une  si  puissante  armée  une  fois 
«  jointe  aux  forces  françaises,  chose  qui 
«  n'étoit  que  trop  facile,  ses  forces  n'é- 
«  toient  pas  bastantes  à  moitié  près  d'y 
i  pouvoir  résister ,  vu  les  pratiques  qu'ils 
i  avoient  dedans  et  dehors  le  royaume  , 
i  avec  beaucoup  de  villes,  de  eomniu- 
i  nautez  et  de  peuples,  dont  elle  avoit 
i  de  bons  et  certains  avis  qu'ils  dévoient 
«  faire  révolter  avec  eux,  sous  prétexte 
«  du  bien  public,  et  que  luy  étant  foible 
«  d'argent  et  d'hommes,  elle  ne  voyoit 
j  lieu  de  sûreté  pour  luy  en  France, 
c  A  quoy  elle  ajouta,  qu'il  y  avoit  une 
i  nouvelle  conséquence  dont  elle  le  vou- 
«  loit  avertir,  c'est  que  tous  les  catholi- 
«  ques  ennuyez  d'une  si  longue  guerre, 
«  et  vexez  de  tant  de  calamitez ,  étoient 
t  résolus  et  délibérez  d'y  mettre  une  fin  : 
«  et  où  il  ne  voudroit  user  de  leur  con- 
«  seil ,  il  étoit  aussi  arrêté  entre  eux  d'é- 
«  lire  un  capitaine-général  pour  prendre 
«  leur  protection,  et  faire  ligue  offensive 

<  et   deffensive  contre   les  Huguenots  , 

<  et  qu'ainsi  il  demeuroit  seul  envelopé 
i  en  grands  dangers  ,  sans  puissance  ny 
«  autorité;  qu'on  verroit  la  France  ar- 
t  mée  en  deux  grands  partis ,  sur  lesquels 
«  il  n'auroit  aucun  commandement,  et 
i  aussi  peu  d'obéissance  ;  mais  qu'un  si 
«  grand  danger  et  péril  éminent  de  luy 
i  et  de  tout  son  état ,  pouvoit  être  évité 
«  par  un  coup  d'épée,  et  détourner  tous 
c  ces  malheurs  ;  et  qu'il  faloit  seulement 
c  tuer  l'amiral,  chef  et  auteur  de  toutes 
c  les  guerres  civiles;  que  les  desseins  et 
i  entreprises  des  Huguenots  mourroient 
i  avec  luy,  et  les  catholiques  satisfaits  et 
i  contens  du  sacrifice  de  deux  ou  trois 
i  hommes,  demeureroient  toujours  en 
i  son  obéissance. 

<  Cela  ainsi  dit,  et  beaucoup  d'autres 
t  inconveniens  qui  luy  furent  represen- 
i  tez ,  lesquels  il  ne  pouvoit  éviter  s'il  ne 
«  suivoit  ce  conseil  ;  y  amenant  encore 
t  les  persuasions  plus  à  propos  ,  d'autres 
t  raisons  que  la  reine  ma  mère  y 
t  ajouta,  et  moy  aussi,  et  les  autres 
i  n'oubliant  rien  qui  y  pût  servir  ;  telle- 
c  ment  que  le  roy  entra  en  extrême 
«  colère,  et  comme  en  fureur;  mais  ne 
«  voulant  au  commencement  aucune- 
i  ment  consentir  qu'on  touchât  à  l'ami- 


206 


HISTOIRE  DE  LA  SAINT-BARTHÉLEMY. 


«  rai;  étant  enfin  ainsi  piqué  et  gran- 
«  dément  touché  de  la  crainte  du  danger 
«  que  nous  luy  avions  si  bien  peint  et 
«  figuré;  ému  aussi  de  la  considération 
«  de  tant  de  pratiques  et  menées  dressez 
«  contre  lui  et  son  État ,  comme  il  crut 
«  par  l'impression  que  nous  luy  en 
«  avions  donnée  et  voulant  bien  néan- 

<  moins,  sur  une  affaire  de  telle  impor- 
«  tance,  savoir  si  par  un  autre  moyen  on 
«  y  pourroit  remédier ,  et  en  avoir  sur 
f  ce  nôtre  conseil  l'avis,  et  que  chacun 
«  en  dit  présentement  son  opinion. 

«  Or  ceux  qui  opinèrent  les  premiers, 
«  furent  tous  d'avis  qu'il  en  faioit  user 
«  ainsi  que  nous  l'avions  proposé, 
«  pour  le  plus  expédient;  mais  quand  ce 
«  fut  au  rang  du  maréchal  de  Rets  à 
«  parler  ,  il  trompa  bien  nôtre  espé- 
«  rance  ,  et  n'attendions  de  luy  une  opi- 
«  nion  toute  contraire  à  la  nôtre:  com- 
«  mençant  ainsi ,  que  s'il  y  avoit  homme 
«  qui  deût  haïr  l'amiral  et  son  party 
«  c'étoit  luy,  qui  avoit  diffamé  toute  sa 
€  race  par  salles  impressions  qui  avoient 
«  couru  par  toute  la  France  ,  et  aux 
«  nations  voisines,  mais  qu'il  ne  vouloit 
«  pas  aux  dépens  de  son  roy,  et  de  son 

<  maître,  se  venger  de  ses  ennemis  par- 
«  ticuliers,  par  un  conseil  à  lui  si  dom- 
«  mageable  ,  et  à  tout  son  royaume  ; 
«  voire  qui  regardoit  la  postérité  au 
i  grand  deshonneur  d'un  roy,  et  de  la 
«  nation  françoise,  qui  étoit  déchue  de 
«  son  ancienne  splendeur  et  réputation  ; 
«  que  nous  serions  à  bon  droit  taxez 
«  de  perfidie  et  desloyauté,  et  par  ce 
t  seul  acte  nous  perdrions  toute  l'es- 
«  pérance  qu'on  doit  avoir  en  la  foy 
«publique,  et  à  celle  de  son  roy, 
«  et  par  conséquent  le  moyen  de  trai- 
«  ter  cy-après  de  la  pacification  de  ce 
i  royaume  ,  advenant   qu'il  tombât  en- 

<  core  aux  guerres  civiles,  comme  in- 
«  failliblement  il  y  seroit  bientôt;  et  que 
«  si  par  une  sinistre  action  nous  le  pen- 
«  sions  libérer  des  armes  étrangères, 
«  nous  nous  trompions  bien  fort,  qu'il 
t  n'y  en  eut  jamais  tant ,  n'y  tant  de  cala- 
or  mitez  et  de  ruines,  desquelles  nous, 
«  n'y  peut-être  nos  enfans,  ne  verrions 
«  jamais  la  fin.  Et  pour  vous  le  faire  plus 
«  court,  il  nous  paya  de  tant  d'autres  et 

<  si  apparantes  raisons,  qu'il  nous  par- 
«  tit  à  tous  la  cervelle,  nous  ôta  les  pa- 


«  rôles  et  répliques  dé  la  bouche ,  voire 
«  la  volonté  de  l'exécution,  tant  il  nous 
«  scût  bien  persuader. 

«  Mais  n'étant  secondé  d'aucun ,  et 
t  après  avoir  repris  nos  esprits ,  revenant 
«  à  nous-mêmes,  reprenant  tous  la  pa- 
t  rôle ,  en  combattant  tous  fort  et  ferme 
«  son  opinion,  nous  l'emportâmes,  et 
«  reconnûmes  à  l'instant  une  soudaine 
«  mutation  ,  et  une  merveilleuse  et 
«  étrange  métamorphose  au  roy,  qui  se 
«  rangea  de  nôtre  côté ,  et  embrassa  nôtre 
«  opinion  ,  passant  bien  même  au  delà  ; 
«  car  s'il  avoit  été  auparavant  difficile  à 
«  persuader  ,  ce  fut  lors  à  nous  à  le  re- 
i  tenir  ;  car  en  se  levant ,  et  prenant 

<  la  parole,  nous  imposant  silence,  nous 
«  dit  de  fureur  et  de  colère  en  jurant 

<  par  la  mort...  Puisque  nous  trouvions 
«  bon  qu'on  tuât  l'amiral ,  qu'il  le  vou- 
«  loit;  mais  aussi  tous  les  Huguenots  de 
t  France  ,  afin  qu'il  n'en  demeurât  pas 
«  un  qui  le  luy  pût  reprocher  après ,  et 
t  que  no  xi  y  donnassions  ordre  promp- 
«  tetnent;  et  sortant  tout  furieux,  nous 
«  laissa  dans  son  cabinet,  où  nous  avi- 
«  sâmes  le  reste  du  jour,  le  soir  et  une 
s  bonne  partie  de  la  nuit ,  ce  qui  sembla 
«  à  propos  pour  l'exécution  d'une  telle 
«  entreprise. 

<  INous  nous  assurâmes  du  prévôt  des 
«  marchands,  des  capitaines  des  quar- 
«  Jiers,  et  autres  personnes  que  nous 
«  pensions  les  plus  factieux  ;  faisant  un 
«  département  des  quartiers  de  la  ville  t 
t  destinans  les  uns  pour  exécuter  parti- 
j  culièrement  sur  aucuns  ;  comme  fut 
«  Monsieur  de  Guise  pour  tuer  l'amiral  ; 
«  et  après  avoir  reposé  seulement  deux 
«  heures  de  la  nuit ,  ainsi  que  le  jour 
«  commençoit  à  poindre  ,  le  roy ,  la  reine 
«  ma  mère  et  moy  ,  allâmes  au  portail 
«  du  Louvre,  joignant  le  jeu  de  paume, 
i  en  une  chambre  qui  regarde  sur  la 
«  place  de  la  basse-court,  pour  voir  le 
t  commencement  de  l'exécution,  où 
i  nous  ne  fumes  pas  long-temps;  ainsi 
«  que  nous  considérions  les  événemens 
«  et  la  conséquence  d'une  aussi  grande 
«  entreprise  ,  à  laquelle,  pour  dire  vray, 
«  nous  n'avions  jusqu'alors  encore  bien 
«  pensé;  nous  entendîmes  à  l'instant 
t  tirer  un  coup  de  pistolet,  et  ne  sçau- 
«  rions  dire  en  quel  endroit,  ny  s'il  of- 
«  fensa  quelqu'un ,  bien  sçais-je  que  le 


HISTOIRE  DE  LA  SAINT-BARTHÉLEMY. 


207 


son  seulement  nous  blessa  tous  trois 
si  avant  dans  l'esprit,  qu'il  offensa  nos 
sens   et  nôtre  jugement ,  et  saisis  de 
terreur  et  d'appréhension  des  grands 
désordres    qui     s'alloient    lors    com- 
mettre ;  et  pour  y  obvier,  envoyâmes 
soudainement  en  toute   diligence   un 
gentilhomme  vers  Monsieur  de  Guise 
[i  pour  lny  dire  et   expressément  com- 
:  mander  de  nôtre  part ,  qu'il  se  retirât 
i  en  son  logis,  et  qu'il  se  gardât  bien  de 
i  rien  entreprendre  sur  l'amiral  :  ce  seul 
i  commandement  faisant  cesser  tout  le 
i  reste ,    parce    qu'il    avoit    été    arrêté 
«  qu'en  aucun  lieu  de  la  ville  il  ne  s'en- 
i  treprendroit  rien  qu'au  préalable  l'a- 
«  mirai  n'eût  été  tué.  3Iais  tôt  après  le 

<  gentilhomme  retournant,  nous  dit  que 
i  Monsieur  de  Guise  lui  avoit  répondu  , 
«  que  le  commandement  étoit  venu  trop 

<  tard,  et  que  l'amiral  étoit  mort,  et 
«  qu'on  commençoit  à  exécuter  par  tout 
a  le  reste  de  la  ville:  ainsi  nous  retour- 
«  nâmes  à  nôtre  première  délibération, 
«  et  peu  à  peu  nous  laissâmes  suivre 
«  le  cours  et  le  fil  de  l'entreprise,  et 
«  de   l'exécution.   Voilà  M la  vraye 

<  histoire  de  la  Saint-Barthélémy  ,  qui 

<  m'a  troublé  cette  nuit  l'entendement.  » 
Je  n'ai  pu  résister  au  désir  de  citer  ce 

document  en  entier,  parce  qu'il  man- 
querait son  effet  si  on  le  coupait;  il  y 
règne  d'un  bout  à  l'autre  un  tel  cachet  de 
vérité,  c'est-à-dire,  d'une  si  froide  barba- 
rie, d'une  perversité  si  profonde,  que  cet 
homme  trouve  uniquement  cette  expres- 
sion pour  stigmatiser  la  tentative  de 
Maurevel:  Ce  beau  coup  failly  !  Mais 
encore  une  fois  ici  rien  de  préparé  ,  si  ce 
n'est  le  meurtre  de  l'amiral  môme;  ce 
beau  coup  failly ,...  ne  pouvant  plus 
user  de  ruses  et  de  finesses,  il  faloit  que 
ce  fust  par  voye  découverte  ,  et  alors 
seulement  l'infâme  Catherine  obsède 
le  faible  Charles  pour  lui  arracher  le 
massacre  de  ses  sujets.  Voilà  ce  que 
nous  dit  le  second  fils  de  la  Florentine, 
le  confident  de  ses  secrètes  pensées , 
son  bras  droit  pour  le  crime!  Et  il  le  ra- 
conte à  trois  cents  lieues  de  France, 
deux  jours  après  son  arrivée  parmi 
ses  sujets!  Savait-il  donc  alors  qu'un 
autre  homme  ,  autre  instrument  de 
la  tyrannie,  singulier  mélange  de  quel- 
que bien  et  de  beaucoup  de  mal ,  le 


maréchal  de  Tavannes  racontait  les  faits 
de  la  même  manière?  «  Le  conseil  du  roy 
«  rassemblé,  dit-il,  le  péril  présent,  la 
«  reyne  en  diverses  craintes  ,  la  véri- 
«  fication  du  coup,  que  l'ondoutoit  s'é- 
«  claircir,  la  guerre  ou  l'exécution  pré- 
«  sente  pour  l'empescher,  luy  tournent 
«  la  teste.  Si  elle  se  fust  peu  parer  de  la 
«  source  de  l'arquebusade,  malaisément 
«  eust-elle  achevé  ce  a  quoy  l'événement 
«  la  contrainct  ;  l'accident  de  la  blessure 
«  au  lieu  de  mort,  les  menaces,  forcent 
«  le  conseil  à  la  résolution  de  tuer  tous 
t  les  chefs.  Ce  qui  est  proposé  au  roy 
«  l'esmeut  et  le  colère  contre  les  Hugue- 
s  nots  ;  ils  lui  remonstrent  le  danger 
«  commun,  les  moyens  de  l'éviter,  se 
t  destrapant  de  ses  compagnons  et  mais- 
«  très  (1).  »  Mais,  chose  singulière,  voici 
encore  Marguerite  de  Valois,  elle  sus- 
pecte aux  Huguenots ,  parce  qu'elle 
était  catholique,  aux  catholiques,  parce 
qu'elle  avait  épousé  le  roi  de  Navarre  , 
elle  nous  présente  un  tableau  du  même 
genre.  «  Quand  Coligni  eut  été.  blessé , 
«  comme  Pardouillan  découvrist  par  ses 
«  menaces  au  soupper  de  la  reyne  ma 
«  mère  ,  la  mauvaise  intention  des  Hu- 
«  guenots  et  que  la  reyne  vist  que  cet  ac- 
«  cident  avoit  mis  les  affaires  en  tels 
«  termes ,  que  si  l'on  ne  prevenoit  leur 
«  dessein  ,  la  nuit   mesme   ils    attente- 

<  roient  contre  le  roy  et  elle  ;  elle  prist 
«  résolution  de  faire  entendre  audit  roy 
«  Charles  la  vérité  de  tout ,  et  le  danger 
«  où  il  estoit  (2).  ...  Le  roy  Charles  qui 
c  estoit  très  prudent,  et  qui  avoit  esté 
«  toujours  très  obéissant  à  la  Reyne  ma 
i  mère  ;  ce  prince  très  catholique  voyant 

<  aussi  de  quoy  il  y  alloit,  prist  soudain 

<  la  résolution  de  se  joindre  à  la  reyne  sa 

<  mère ,  et  se  conformer  à  sa  volonté ,  et 
c  garantir  sa  personne  des  Huguenots 
«  par  les  catholiques  (3).  » 

Je  m'abuse  de  la  façon  la  plus  étrange , 
ou  il  me  semble  que  le  concours  de  trois 
témoignages  aussi  imposans  et  dont  les 
auteurs  n'ont  pu  guère  se  concerter ,  il 
me  semble,  dis-je,  que  ce  concours  est 

(1)  Mém.  de  Gasp.  de  Tavannes,  collect.  v.  xxvn, 
p.  267. 

(2)  Un  auteur  protestant  de  cette  époque  parle 
aussi  des  menaces  de  ses  coreligionnaires. 

(5)  Collection ,  t.  lu. 


208 


HISTOIRE  DE  LA  SAINT-BARTHÉLEMY. 


fait  pour  porter  avec  soi  la  conviction 
que  la  Saint-Barthélémy  fut  un  complot 
du  moment ,  par  lequel  Catherine  voulut 
cacher  celui  qu'elle  avait  ourdi  pour  faire 
périr  l'amiral  de  Coligny. 

Que  si  je  porte  mes  regards  sur  les 
mémoires  des  protei.tans  ,  je  vois  que 
tous  ont  été  rédigés  après  coup;  que 
l'hypothèse  d'une  trame  préparée  de 
longue  main  repose  tout  entière  sur 
ces  bruits  dont  j'ai  donné  l'exemple  le 
plus  frappant  en  citant  de  Mergey.  Or 
avant  tout  ii  faut  se  rappeler  le  caractère 
de  ce  temps.  La  haine,  la  vengeance 
régnaient  en  maîtresses.  Chaque  jour 
voyait  éclore  de  nouveaux  forfaits.  Pères, 
frères,  amis,  tout  rapport  social  se 
trouve  interrompu  ,  anéanti.  Quelque- 
fois on  s'écrie  de  part  et  d'autre  :  Paix  ! 
paix!  mais  il  n'y  a  d'autre  trêve  que 
celle  de  l'épuisement  ;  bientôt  on  recom- 
mence avec  un  nouvel  acharnement. 
Aussi,  dit  avec  raison  un  vieil  auteur, 
«  on  doutera  un  jour  si  les  acteurs 
«  ont  été  hommes  ou  brutes ,  François 
«  ou  cannibales,  chrétiens  ou  infidèles, 
c  tant  il  y  eut  de  fureur,  de  cruauté  et 
c  d'impiété  (1).  »  Dans  un  pareil  état  de 
choses,  la  nuit  n'a  point  de  ténèbres 
pour  l'assassin  qui  poursuit  sa  victime, 
et  les  bruits  les  plus  étranges,  les  plus 
menaçans  se  croisent  et  se  heurtent  dans 
tous  les  sens.  La  faveur  royale  était  suf- 
fisante pour  inspirer  des  terreurs  aux 
Huguenots . 

Il  y  a  d'ailleurs  une  objection  impor- 
tante à  faire  :  si  la  Saint-Barthélémy  était 
préparée  de  longue  main,  à  quoi  servait 
la  tentative  de  Maurevel?  Y  eut-il  jamais 
folie  pareille  à  celle  qui  voulant  un  mas- 
sacre général  commencerait  par  donner 
l'éveil?  Cette  faute  est-elle  dans  le  ca- 
ractère de  Catherine  ?  Quand  ses  vic- 
times sont  là,  que  son  grand  adversaire 
est  là  se  berçant  de  rêves  de  gloire , 
s'endormant  du  son  de  la  flatterie,  s'eni- 
vrant  d'encens,  c'est  alors  qu'on  le  tire 
brusquement  du  songe  doré  !  Les  mille 
grenouilles  ,  comme  l'unique  saumon  , 
sont  réunis  dans  le  même  filet  et  l'on 
frapperait  seulement  le  dernier  au  risque 
d'épouvanter  les  grenouilles  et  de  les 
faire  échapper  !  Quant  à  moi,  je  n'attri- 

(l)  Tavannes. 


buerai  jamais  à  l'astucieuse  Médicis  une 
pareille  ineptie! 

Et  maintenant  la  religion  a-t-elle  joué 
un  rôle  dans  cette  horrible  boucherie? 
Ecoutez  :  «  On  a  trop  long-temps  accusé 
«  la  religion  de  cette  horrible  journée  ; 
«  il  faut  que  le  sang  retombe  sur  qui  l'a 
i  répandu;  la  religion  n'en  versa  pas 
«  une  goutte.  Si  le  signal  du  meurtre  fut 
i  donné  par  la  cloche  qui  avait  coutume 
«  d'appeler  les  catholiques  à  la  prière  ; 
«  si  les  assassins  parèrent  leurs  vête- 
«  mens  d'une  croix  ;  si  presque  tous 
«  invoquèrent  le  nom  de  Dieu  avant  et 
«  après  le  crime ,  c'est  que  Catherine  fut 
«  bien  aise  de  couvrir  de  voiles  sacrés 
«  cet  attentat  politique,  s  Tel  est  le  lan- 
gage de  M.  Audin  à  la  page  3  de  son  his- 
toire. Mais  voici  ce  que  je  trouve  à  la 
page  105  : 

i  Salviati  (nonce  du  pape)  venait  de- 
mander au  nom  du  souverain  pontife, 
que  Charles  retirât  une  parole  donnée 
trop  précipitamment  peut-être  à  Jeanne 
d'Albret;  qu'il  unît  Marguerite  au  roi  de 
Portugal,  enfant  soumis  de  l'Eglise, 
monarque  dont  la  puissance  était  aussi 
grande  que  la  foi;  qu'il  persévérât  dans 
son  attachement  au  Saint-Siège;  qu'il 
écoutât  les  craintes  et  les  prières  du 
père  commun  des  fidèles.  Ici  Charles 
interrompt  le  légat  en  lui  prenant  la 
main  qu'il  serre  comme  il  a  pressé  celle 
de  l'amiral.  «  Au  nom  de  Dieu  !  mon- 
<  sieur  le  cardinal ,  dit-il ,  je  sais  ce  que 
«  je  fais ,  et  ma  mère  aussi  ;  ma  foi 
«  est  engagée;  je  ne  puis  la  retirer; 
«  attendez,  et  le  pape  et  vous,  vous 
«  louerez  ma  piété  et  mon  zèle.  »  Sal- 
viati qui  feint  de  ne  pas  comprendre, 
ou  ne  comprend  peut-être  pas  ces  pa- 
roles énigmatiques ,  presse  le  monarque , 
et  Charles  reprend  :  «  Au  nom  de  Dieu  ! 
«  monsieur  le  cardinal,  je  sais  ce  que  je 
«  fais,  et  ma  mère  aussi,  dans  peu  vous 
«  en  verrez  de  belles.  »  Le  rusé  Italien, 
qui  commence  à  deviner  les  mots  mys- 
térieux que  Charles  jette  avec  une  sorte 
de  pudeur  et  de  crainte,  devient  plus 
pressant ,  et  Charles  impatient  inter- 
rompt de  nouveau  le  nonce,  mais  avec 
colère  :  «  Au  nom  de  Dieu  !  monsieur  le 
i  cardinal,  je  sais  ce  que  je  fais,  et  ma 
«  mère  aussi  :  par  la  mordieu  !  dans  peu 
«  j'en  aurai  raison,  t   Le  cardinal  a  lu 


HISTOIRE  DE  LA  SATNT-BARTTTÉLEMY. 


209 


lans  Pâme  de  Charles;  il  sait  tout  ce  qui 
loit  arriver;  mais  il  cache  sa  joie  et 
Change  de  conversation.  11  partit  le  len- 
lemain  après  avoir  eu  un  entretien  avec 
a  reine  mère,  le  duc  d'Anjou  et  Gon- 

ly  (i).  > 

Certes,  qui  ne  croirait  à  la  vérité  de 
fîette  histoire  ?  Et  comment  soutenir  que 
[Home  n'eût  point  trempé  dans  la  Sainl- 
Barthélemy,  lorsqu'on  voit  son  légat 
'salviati  remplir  un  rôle  aussi  lâche  et 
mssi  vil  ?  Néanmoins  il  faut  bien  que 
je  le  dise  à  M.  Audin  :  Salviati  était  mort 
depuis  deux  ans ,  lorsqu'on  entama  les 
légociations  concernant  l'union  projetée 
entre  Marguerite  de  Valois  et  le  jeune 
orince  de  Béarn  !  Ces  négociations  eu- 
rent lieu  bien  après  la  paix  de  Saint-Ger- 
main, en  1570,  selon  les  uns,  en  1571, 
selon  les  autres,  et  Salviati  mourut, 
je  le  répète,  en  1568(2).  L'anachronisme, 
comme  on  le  voit,  est  fort,  et  de  plus, 
comme  à  l'ordinaire,  l'auteur  ne  cite 
point  ses  autorités.  Ce  fut  le  cardinal 
Alexandrin,  neveu  du  dernier  pape,  qui 
vint  en  France,  et  d'après  les  témoi- 
gnages favorables  aux  protestans  eux- 
mêmes,  on  l'y  reçut  froidement .  on  le 
paya  de  raisons  générales,  de  promesses 
vagues,  on  se  fit  même  un  mérite  de 
cette  froideur  auprès    de   l'amiral   (3). 

(1)  Histoire  de  la  Saint-Barihélemy. 

(2)  Salviati  (Bernard),  cardinal,  d'une  des  plus 
illustres  familles  de  Florence,  où  il  naquit  vers  la 
fin  du  quinzième  siècle ,  fut  chevalier  de  Malte ,  et 
devint  prieur  de  Capoue,  puis  grand  prieur  de  Rome 
et  amiral  de  son  ordre.  Il  signala  son  courage,  et 
rendit  son  nom  redoutable  à  l'Empire  ottoman.  Il 
ruina  le  port  de  Tripoli ,  entra  dans  le  canal  de  Fa- 
giera  ,  et  réduisit  en  poudre  tous  les  forts  qui  s'op- 
posèrent à  son  passage  et  à  ses  armes.  Devenu  gé- 
néral de  l'armée  de  la  Religion ,  il  prit  l'île  et  la 
ville  de  Coron ,  courut  jusqu'au  détroit  de  Gallipoli, 
et  brûla  l'île  de  Scio.  Salviati  embrassa  l'état  ecclé- 
siastique ,  et  obtint  l'évêclié  de  Sainl-Papoul  en 
France  ,  et  celui  de  Clermont  en  1561.  Catherine 
de  Médicis,  sa  parente  ,  le  choisit  pour  son  grand- 
aumônier,  et  lui  procura  le  chapeau  de  cardinal, 
dont  le  pape  Pie  IV  l'honora  en  1S61.  Cet  illustre 
prélat  mourut  à  Rome  en  1568. 

(3)  Tavannes ,  L'Estoile  ,  Varillas,  etc.  —  Dans 
un  ouvrage  qui  est  destiné  à  faire  l'apologie  de  la 
Saiot-Barthélemy,  on  trouve  le  passage  suivant  sur 
l'entrevue  du  roi  et  du  cardinal  :  «  M.  le  Cardinal , 
«  plût  à  Dieu  que  je  pusse  tout  vous  dire  !  Vous 
«  connaîtriez  bientôt ,  ainsi  que  le  souverain  pon- 
«  tife ,  que  rien  n'est  plus  propre  (ses  liaisons  avec 


El  voilà  comme  le  rusé  cardinal  devina 
les  projets  du  roi  français!  Je  m'abstiens 
de  toute  réflexion;  mes  paroles  devien- 
draient peut-être  amères  ,  et  l'hisloire 
doit  de  trop  belles  pages  à  M.  Audin 
pour  se  montrer  rigoureux;  mais  elle 
doit,  être  impartiale  et  vraie  ,  ou  elle 
cesse  d'exister. 

Nous  n'avons  pas  fini  pourtant.  C'est 
un  rude  fardeau  à  porter  qu'un  mas- 
sacre. Quand  l'œuvre  fatale  est  accom- 
plie, sur  qui  la  rejeter?  sur  les  Guises? 
soit:  mais  alors  l'étranger  dira:  Les 
Guises  sont  donc  rois  de  France/  D'ail- 
leurs ils  sont  puissans  et  peuvent  facile- 
ment tout  dévoiler.  Il  faut  donc  accepter 
hardiment  la  responsabilité  du  fait;  une 
conspiration  existait,  le  gouvernement 
l'a  déjouée;  voilà  tout.  Et  alors  les  flots 
de  courtisans  baisent  avec  attendrisse- 
ment la  main  du  monarque,  les  églises 
s'ouvrent,  des  actions  de  grâces  sont 
rendues  au  ciel,  et  enfin  le  parlement  est 
assemblé  pour  rendre  des  arrêts  sur  les 
morts!  Charles  arrive  au  palais  pour  y  te- 
nir son  lit  de  justice.  «  L'amiral,  dit-il, 
«  était  un  conspirateur  qui  avait  voulu  se 
«  défaire  du  monarque,  delà  reine-mère , 
«  de  ses  frères,  du  roi  de  Navarre 
«  même.  Pour  parer  un  coup  si  affreux , 
t  il  avait  été  obligé  d'en  venir  à  de 
t  cruelles    extrémités  ,     indispensables 

<  dans  de  semblables  conjonctures.  Il 
t  voulait  que  le  monde  sût  que  tout  ce 
j  qui  s'était  passé  le  jour  de  la  Saint- 
«  Barthélemi,  n'avait  été  exécuté  qu'en 
«  conséquence  de  ses  ordres,  et  il  enjoi- 

<  gnait  à  la  cour  de  faire  faire  des  infor- 
t  mations  et  de  punir  les  coupables.  » 
Après  ce  discours,  il  fallut  répondre; 
l'on  vit  alors  le  célèbre  de  Thou  souiller 
sa  robe  de  président,  on  le  vit  rendre  au 
roi  des  actions  de  grâces;  Qui  ne  sait 
dissimuler ,  dit-il ,  ne  sait  point  régner. 
Et  pourtant  la  plume  de  ce  même 
homme  a  écrit  les  fameux  vers  qui  stig- 
matisent à  jamais  le  jour  néfaste  par  ex- 
cellence : 

Excidal  illas  dies,  etc. 

«  les  Huguenots)  pourassurer  la  religion  en  France 
u  et  exterminer  ses  ennemis.  )>  (Capi  Lupi,  le  Stra- 
tagème,  ou  la  ruse  de  Charles  IX  contre  les  Hugue- 
nots rebelles  à  Dieu.  C'est  probablement  de  cet  écrit 
que  M.  Audin  a  tiré  cette  anecdote,  mais  chacun 
sait  qu'il  n'a  point  de  valeur  historique. 


210 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


Peut-être  après  tout  faut-il  se  ranger 
de  l'avis  de  M.  Villemain  qui  attribue  la 
coupable  faiblesse  du  président  à  l'hor- 
reur des  temps ,  où  même  de  semblables 
caractères  ne  pouvaient  rester  purs,  t 
Une  fois  cette  marche  adoptée,  elle  se 
poursuit  jusqu'au  bout-  la  cour  annonce 
aux  provinces  comme  aux  souverains 
étrangers  qu'elle  a  vaincu  une  terrible 
conspiration  des  Huguenots  contre  la 
vie  et  le  trône  du  monarque.  Telie  fut  la 
nouvelle  annoncée  au  pape  Grégoire 
XIII ,  et  l'on  conçoit  dès  lors  les  réjouis- 
sances de  Rome.  .Néanmoins  un  écrivain 
du  temps  assure  que  ce  pontife  versa 
des  larmes  en  apprenant  les  détails  de 
cette  affreuse  boucherie.  Mais  alors  con- 
çoit-on cette  phrase  de  M.  Michelet: 
«  Une  chose  aussi  horrible  que  la  Saint- 
<  Barthélémy,  c'est  la  joie  qu'elle  ex- 
«  cita.  On  en  frappa  des  médailles  à 
«  Rome,  etc.  (1).  i 
Pour  résumer  tout  ce  que  je  viens  de 

(1)  Précis  d'histoire  moderne. 


dire  sur  ce  tragique  événement  et  sn 
son  histoire  par  M.  Audin ,  il  me  sembl* 
que  celui-ci  a  sacrifié  trop  souvent  h 
vérité  au  désir  de  rendre  son  écrit  dra 
matique,  et  il  faut  avouer  qu'il  a  parfai 
ment  réussi.  Je  connais  peu  d'ouvrage 
où   l'on   demeure    si    long-temps    sou: 
l'impression  d'un  intérêt  toujours  crois 
sant.  Je  l'ai  dit  au  début;  il  y  a  là  de: 
pages  de  Tacite.  Mais  on  a  trop  sacrifh 
à  ce  but,   et  c'est  ce  qui   m'a  engage 
à  rétablir  les  faits  dans  leur  simple  vérité!» 
J'ai  à  peu  près   tout  lu  sur  cette  tristél 
époque ,  mais  pourtant   M.   Audin   mel 
permettra,  j'espère,   de    lui  demander 
comme  un  élève  à  un  maître  d'indiquei 
toujours  ces  sources:  notre  siècle  un  peii' 
soupçonneux  de  sa  nature  aime  à  étrtw 
muni  des  pièces  à  l'appui  d'un  procès^ 
Enfin  à  force  de  vouloir  être  impartial  c 
l'égard   du    protestantisme,    ne    faut-i 
pas  craindre  de  tomber  dans  l'excès  con-j 
traire  ? 

C.  F.  Audley. 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME  DU  DIX-HUITIÈME  SIÈCLE. 


SIXIÈME   ARTICLE   (1). 


H 


Système  de  VEsprit  des  Lois.  —  Les  trois  principes 
de  gouvernement.  —  Discours  de  Robespierre. 
—  Théorie  des  climats  et  conséquences  que  Fau- 
teur en  tire. 

Nous  avons  à  la  fin  du  précédent  ar- 
ticle montré  à  l'aide  de  la  critique  de 
Dupin  le  peu  de  solidité  de  l'érudition 
de  Montesquieu,  chose  reconnue  au  reste 
par  ses  admirateurs  mêmes.  Nous  pas- 
sons aux  principes. 

Le  livre  préliminaire  de  VEsprit  des 
Lois  est  plein  de  ténèbres.  «  Quelle  mé- 
tapbysique,  s'écrie  Helvétius!  Gardons- 
nous  d'entrer  dans  ce  labyrinthe  ,  dit 
Voltaire,  t  Nous  avions  cru  néanmoins 
devoir  chercher  le  sens  de  ces  trois  pre- 
miers chapitres  et  en  essayer  la  réfuta- 
tion à  cause  de  l'importance  des  matiè- 

\t)  Voir  le  \e  article  au  loroc  X>  pt  570» 


res.  L'auteur  y  traite  en  effet  de  la  puis- 
sance de  Dieu,  de  la  création,  de  la  na- 
ture de  l'homme  ,  de  l'origine  de  la 
société  et  du  fondement  des  lois.  Mais 
c'était  trop  s'étendre  sur  des  obscurités , 
heureux  épouvantail  en  tête  de  l'ou- 
vrage. Notons  seulement  que  dans  le  pre- 
mier chapitre  qui  est  intitulé  :  Des  Lois 
dans  le  rapport,  qu'elles  ont  avec  les  di- 
vers êtres  ,  l'auteur  semble  borner  la 
puissance  du  créateur,  et  comme  Mon- 
taigne, dans  la  comparaison  qu'il  fait 
de  notre  sort  avec  celui  des  bêtes,  toute 
balance  faite,  nous  mettre  presque  à 
leur  niveau.  Enfin  ,  il  sépare  tout-à-fait 
la  morale  de  la  religion.  L'homme,  dit- 
il,  «  être  borné,  sujet  a  l'ignorance  et  à 
i  l'erreur,...  comme  créature  sensible 
c  sujet  à  mille  passions ,  l'homme  pou- 
<  vait  à  tous  les  instans  oublier  son  créa- 
«  teur  ;  Dieu  l'a  rappelé  à  lui  par  les  lois 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


i  de  la  religion  ;  un  tel  être  pouvait  it 
i  tous  les  instans  s'oublier  lui-même:  les 
|l  philosophes  l'ont  averti  par  les  lois  de 
«  la  morale  ;  fait  pour  vivre  dans  la  so- 
,i  ciété,  il  y  pouvait  oublier  les  autres: 
.i  les  législateurs  l'ont  rendu  à  ses  devoirs 
.<  par  les  lois  politiques  et  civiles.  » 

Ainsi  les  enseignemens  de  Dieu  peu- 
vent être  très  bons  pour  l'autre  vie; 
mais  ceux  des  philosophes  et  des  législa- 
teurs doivent  seuls  guider  l'homme  dans 
,sa  conduite  privée,  dans  ses  rapports 
•  avec  ses  semblables,  dans  le  gouverne- 
jment  des  peuples. 

Ces  philosophes ,  suivant  l'auteur , 
hommes  éclairés,  rappelleront  le  vul- 
.  gaire  aux  devoirs  de  l'homme  envers  lui- 
imême.  Mais  ces  philosophes  sont  des 
(hommes  aussi ,  «  bornés  et  sujets  à  l'er- 
ireur;  t  s'ils  s'écartent  des  mêmes  de- 
jvoirs,  qui  les  leur  rappellera?  Eux-mê- 
(mes  s'avertiront  qu'ils  s'oubliaient  eux- 
mêmes  (1). 

Laissant  toujours  de  côté  le  Christia- 
nisme ,  il  suppose  dans  le  second  chapi- 
tre, pour  connaître  les  Lois  de  la  nature^ 
«  un  homme  comme  tombé  des  nues , 
c  laissé  à  lui-même  et  sans  éducation 
«  avant  l'établissement  des  sociétés  (2).  i 
Supposition  chimérique  dont  il  ne  peut 
sortir  rien  de  sensé.  A  quoi  songerait  cet 
homme?  Suivant  l'auteur,  ce  ne  serait 
qu'après  avoir  satisfait  aux  appétits  cor- 
porels qu'il  commencerait  à  se  deman- 
der: Qui  suis-je?  et  que  dois-je  à  mon 
créateur  ? 

La  paix  serait  une  loi  de  l'état  de  na- 
ture ou  d'isolement  par  la  crainte  que 
les  hommes  auraient  les  uns  des  autres. 
Aussi  ne  fait-il  pas  durer  long-temps 
cet  état  de  nature;  des  marques  d'une 
crainte  réciproque  et  le  penchant  d'un 
sexe  pour  l'autre  engageraient  bientôt 
les  hommes  à  s'approcher.  Mais  à  peine 
en  société,  chacun  sent  sa  force,  et 
f  l'état  de  guerre  commence.  »  De  là  il 
tire  la  nécessité  des  lois,  et  qu'est-ce  que 
les  lois?  «  Les  lois,  dit-il ,  dans  la  signi- 
«  fication  la  plus  étendue,  sont  les  rap- 
i  ports  nécessaires    qui   dérivent  de  la 

(1)  Critique  de  Dupin. 

(2)  Déf,  de  VEs)>.  des  Lois.  Renouvelé  de  Puffen- 
dorl',  dont  le  chapitre  sur  VEtat  de  Mature  est  plein 
de  contusion  et  d'erreurs. 


211 

«  nature  des  choses,  et  dans  ce  sens  tous 

<  lesêtresont  leurs  lois:  la  divinité  a  ses 

<  lois  ,  le  monde  matériel  a  ses  lois,  les 
«  intelligences  supérieures  à  l'homme 
i  ont  leurs  lois,  les  bêtes  ont  leurs  lois, 
«  l'homme  a  ses  lois.  »  Et  sur  ces  mots  : 
La  Divinité  a  ses  lois  ;  il  cite  en  note 
Plutarque  qui  dit  que  :  «  La  loi  est  la 
reine  de  tous  mortels  et  immortels;  » 
puis  il  ajoute  une  seconde  définition  : 
«  Il  y  a,  dit-il,  une  raison  primitive,  et 
s  les  lois  sont  les  rapports  qui  se  trouvent 
i  entre  elle  et  les  différens  êtres  ,  et  les 

<  rapports  de  ces  divers  êtres  entre  eux.  » 
Autant  qu'on  puisse  comprendre  ce  lan- 
gage plus  obscur  que  la  chose  à  définir  , 
la  raison  primitive,  c'est  Dieu,  et  les 
lois  sont  les  relations  de  l'homme  et  des 
animaux  avec  Dieu,  des  hommes  avec 
leurs  semblables  et  avec  les  animaux  et 
des  animaux  entre  eux.  Comment  com- 
prendre que  les  lois  soient  des  rap- 
ports (1)?  Les  rapports  des  êtres  sont  la 
cause  des  lois,  mais  ne  sont  pas  les  lois. 
Enfin ,  une  troisième  définition  montre 
un  peu  mieux  la  pensée  de  l'auteur.  «  La 
«  loi  en  général  est  la  raison  humaine  en 
c  tant  qu'elle  gouverne  tous  les  peuples 
«  de  la  terre  ;  et  les  lois  politiques  et  ci- 
c  viles  de  chaque  nation  ne  doivent  être 
«  que  les  cas  particuliers  où  s'applique 
t  cette  raison  humaine.  »  Voyons  donc 
ce  système  de  législation  fondé  sur  la 
raison ,  autant  du  moins  qu'on  peut  le 
saisir  parmi  la  confusion  et  les  obscurités 
d'un  auteur  qui  ne  veut  se  laisser  inter- 
préter ni  selon  la  lettre  ni  selon  l'es- 
prit (2). 

Montesquieu  nous  avertit  que  dans 
YEsprit  des  Lois  «  bien  des  vérités  ne 
i  se  feront  sentir  qu'après  qu'on  aura  vu 
i  la  chaîne  qui  les  lie  à  d'autres.  Dans 
i  les  livres  de  raisonnement,  ajoute-t-il , 

<  on  ne  tient  rien  si  on  ne  tient  toute  la 

<  chaîne  (3).  s  Chaîne  merveilleuse ,  a- 
t-on  dit ,  qui  unit  toutes  les  sciences  à  la 

(1)  Helvétius,  note  sur  le  ch.  i. —  Toullier,  Droit 
Civil  français,  titre  prélim.,  n°  5.  —  Remarques 
a"1  un  anonyme  sur  l'Esprit  des  Lois  (édition  i  vol. 
in-!2  ,  17GÎ,  Amsterdam  et  Leipsick) ,  note  pre- 
mière sur  le  chapitre  premier. 

(2)  Défense  de  VEspril  des  Lois,  Voyez  notre 
4e  article. 

(r.)  Préface  de  l'Esprit  des  Lois;  Défense,  troi- 
sième partie. 


212 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


science  des  mœurs  (1)  !  Mais  cette  chaîne 
est  cachée  (2) ,  et  le  vulgaire  dut  se  con- 
tenter d'un  e  abrégé  dont  Montesquieu 
avait  approuvé  l'idée,  anneaux  d'or  dé- 
tachés de  la  longue  chaîne  (3).  »  Car  , 
selon  d'AIembert,  il  n'appartient  qu'au 
génie  des  hommes  qui  pensent  de  rappro- 
cher ces  anneaux  épars.  «  L'ordre  mer- 
veilleux de  l'Esprit  des  lois  parait  dans 
tout  son  jour  aux  esprits  attentifs ,  ca- 
pables de  suppléer  les  idées  intermé- 
diaires ou  volontairement  omises ,  de  ti- 
rer les  conséquences  des  principes  et  de 
percer  le  voile  transparent  qui  le  cou- 
vre (4).  »  Toutefois  nous  ne  pensons  pas 
que  d'AIembert  et  Rertolini  aient  rien 
éclairci  à  cette  théorie  par  leurs  analyses 
où  ils  suivent  l'auteur  pas  à  pas,  non 
plus  que  d'autres  en  renversant  l'ordre 
de  l'ouvrage  (5),  ou  dont  les  jugemens 
suivent  les  fluctuations  de  l'auteur 
même  (6) ,  ou  dont  les  commentaires  re- 
font l'ouvrage  à  leurs  idées  sous  prétexte 
de  l'expliquer  (7).  Aussi  un  écrivain  mo- 
derne, qui  d'abord  i  avait  cru  voir  dans 
a  l'Esprit  des  Lois  une  composition  sa- 
<  vante,  complète  dans  toutes  ses  par- 
«  ties,  a  cessé  en  l'étudiant  davantage  de 
«  trouver  tout  méthodique  et  lumi- 
«  neux:  »  ce  qui  ne  l'empêche  pas  d'ad- 
mirer encore  plus  fort  (8).  Un  autre  écri- 
vain, admirateur  aussi  du  génie  de 
Montesquieu, avoue  que  «  la  conception 

(1)  Eloge  de  Monlesq.,  prononcé  à  l'Académie  de 
Bordeaux  le  25  août  1765.  (Merc,  juillet  1765.) 

(2)  La  Beaumelle. 

(S)  Génie  de  Montesq.,  par  Deleyre,  Amsterdam, 
1758, 1  vol.  in-12,  réimprimé  en  1762.  11  rassemble 
comme  un  code  d'oracles  les  divers  passages  épars 
dans  les  ouvrages  de  l'auteur,  sur  la  religion ,  le 
commerce,  le  climat,  les  grands  hommes,  etc. 

(4)  D'AIembert ,  Eloge  de  Montesquieu ,  Analyse 
de  l'Esprit  des  Lois.  —  La  Harpe,  Cours  de  Litt., 
art.  Montesq.  —  Bertolini,  Analyse  raisonnée  de 
l'Esprit  des  Lois.  —  Garât,  Merc.  de  France,  6 
mars  1784. 

(5)  Analyse  raisonnée  de  VEsprit  des  Lois ,  par 
M.  Pecquet ,  Paris,  1758.  —  Essai  ou  Observations 
sur  Montesquieu  par  M.  Lenglel,  Lille,  1787. 

(6)  Politique  de  Montesquieu,  par  M.  Alex.  Tis- 
sot,  un  vol.  in-8°,  1820.  Voyez  aussi  Grouvelle. 

(7)  Comment,  sur  l'Esprit  des  Lois  ,  par  M.  Des- 
tutt  de  Tracy ,  réimprimé  à  la  suite  des  OEuvres 
complètes  de  Montesquieu. 

(8)  M.  Villemain,  Cours  de  Littérature  française, 
publication  de  1338,  IV  leçon,  n°  2, 


«  du  livre  est  si  confuse  qu'on  n'y  voit 
<  guère  qu'une  apparence  de  plan  (1)  ;  > 
nulle  continuité,  nulle  liaison,  dit  un 
autre;  c'était  chez  lui  «  impuissance  de 
l'esprit ,  »  non  moins  que  vivacité  de  ca- 
ractère (2).  Tel  était  ,  comme  on  l'a  vu,| 
le  jugement  de  Voltaire,  et  Grimm, 
quoiqu'il  vante  beaucoup  Montesquieu, 
ne  regardait  après  tout  l'Esprit  des 
Lois  que  comme  «  l'ouvrage  d'un  génie 
*  brillant  et  plein  de  fougue,  dont  le  tissu 
«  n'est  souvent  lié  que  par  des  fils  imper- 
«  ceptibles  (3).  »  Il  peut  sembler  «  diffi- 
cile (4)  t  en  effet  de  découvrir  un  sys- 
tème dans  un  ouvrage  où  l'on  trouve 
réunis  au  livre  xvm  sous  ce  titre:  Des 
Lois  dans  le  rapport  qu'elles  ont  avec  la 
nature  du  terrain ,  et  les  observations  de 
l'auteur  sur  ce  rapport  et  la  loi  salique, 
la  chevelure  royale,  les  mariages  des! 
rois  francs,  leur  majorité,  leur  esprit' 
sanguinaire  et  l'autorité  du  clergé  dans 
la  première  race:  sans  parler  des  livres 
xxvii  et  xxvm  sur  les  successions  chez 
les  Romains  et  sur  les  lois  civiles  en 
France  qui  sont  des  traités  tout-à-fait  à 
part.  Vient  ensuite  le  livre  xxix  :  De  la 
Manière  de  composer  les  Lois  ;  puis  l'his- 
toire des  fiefs,  c  jetée,  dit  M.  Villemain, 
on  ne  sait  pourquoi  à  la  fin  de  l'ouvrage, 
dont  elle  n'est  ni  la  conclusion  ni  le  ré- 
sumé (5).  t  Au  dire  de  Montesquieu,  il 
fallait  ces  deux  livres  a  pour  que  son  ou- 
vrage fût  complet  (6)  ;  »  il  écrivait  néan- 
moins :  «  Si  je  puis  être  en  repos  à  ma 
«  campagne  pendant  trois  mois,  je 
c  compte  que  je  donnerai  la  dernière 
«  main  à  ces  deux  livres  ,  sinon  mon  ou- 
i  vrage  s'en  passera  (7).  »  Si  on  en  juge 
par  leur  force,  on  peut  croire  qu'il  les 
imprima  sans  y  avoir  mis  la  dernière 
main.  Il  ne  voulait  rien  perdre  ,  dit  Hel- 
vétius  ,  de  tout  ce  qu'il  avait  pensé,  écrit 
ou  imaginé  depuis  sa  jeunesse  (8).  Cette 

(1)  Grouvelle. 

(2)  Article  de  P.-F.  Tissot,  sur  Montesquieu,  dans 
les  Ephémérides  universelles ,  t.  II. 

(5)  Lettres  du  15  février  1755  et  du  1er  décembre 
1765. 

(4)  Garnier,  de  V Éducation  civile. 

(5)  Leçon  l\',  n°  1er. 

(6)  Lettre  51,  à  Mgr  Cerati ,  18  mars  1748,  et 
Esp.  des  Lois ,  liv.  XXX  ,  ch.  i. 

(7)  Même  lettre  51. 

(8)  Lettre  à  Saurin, 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


213 


confusion  cache  le  système ,  niais  un 
système  dont  l'incohérence  ,  connu»' 
dans  tous  les  ouvrages  où  il  rCy  a  point 
d'ordre,  ne  laisserait  à  l'esprit  qu'ina- 
nité (1),  s'il  n'était  pour  couvrir  le  but 
de  l'auteur.  Et  ce  but ,  d'Alembert  l'avait 
bien  aperçu,  quoiqu'il  s'efforçât  de  le 
dissimuler.  Voilà  le  véritable  voile  qu'on 
peut  percer  avec  un  peu  d'attention. 

Quant  au  système,  pour  en  découvrir 
dans  Y  Esprit  des  Lois  un  réel ,  dont  l'or- 
dre fût  logique  et  les  parties  concor- 
dantes, il  faudrait,  nous  l'avouons,  un 
rare  génie:  car  tout  serait  à  créer  pour 
une  pareille  découverte.  Mais  il  ne  s'a- 
git pas  d'inventer;  nous  voulons  faire 
connaître  l'auteur.  Il  semble  donc  ,  mal- 
gré la  défense  expresse  de  La  Harpe , 
que,  sans  prétendre  au  génie,  il  soit  per- 
mis de  rechercher  encore  après  d'Alem- 
bert l'ensemble  de  ce  fameux  système. 
Si  c'est  une  témérité  ,  qu'on  la  pardonne 
pour  l'importance  de  la  chose.  Ne  serait-il 
pas  heureux  qu'on  sûtenfin  à  quoi  s'en  te- 
nir sur  cet  enchaînement  admirable  que 
jusqu'ici  personne  n'a  fait  paraître? 

I.  Montesquieu  dit  dans  sa  préface  : 
i  Quand  j'ai  été  rappelé  à  l'antiquité, 
«  j'ai  cherché  à  en  prendre  l'esprit .  pour 
«  ne  pas  regarder  comme  semblables  des 
i  cas  réellement  différens  et  ne  pas  man- 
€  querles  différences  de  ceux  qui  parais- 
c  sent  semblables.  > 

La  lecture  de  Tlutarque,  traduit  par 
Amyot,  de  Montaigne,  de  Rollin  (2),  l'a- 
vait pénétré  de  cette  idée  que  les  répu- 
bliques anciennes  avaient  enfanté  des 
miracles  de  vertu.  On  avait  commencé 
en  effet  par  admirer  les  ouvrages  litté- 
raires de  l'antiquité  ,  et  non  sans  raison  • 
mais  l'enthousiasme  ne  connaissant  point 
de  bornes,  c'était  une  chose  convenue 
de  vanter  dans  les  païens  un  désintéres- 
sement, une  grandeur  ,  un  dévouement 
parfait  inconnus  aux  peuples  modernes. 
Nos  poètes  tragiques  et  nos  collèges 
avaient  rendu  cette  erreur  presque  gé- 
nérale. Très  peu  de  gens  voyaient  que  ce 
patriotisme  ,  cet  amour  de  la  gloire  dont 
on  a  fait  tant  de  bruit  n'étaient  que  le 
prétexte  dont  les  païens  cachaient  l'am- 
bition _,  la  haine  ,  la  débauche  ,  la  cupi- 

(1)  Montesq.,  Essai  sur  le  Goût. 
(^2)  Montesq.,  Variétés. 

TOMIi  xu.  —  n°  GO.  1841, 


dite  (1).  Rome  et  Sparte  passaient  pour 
le  type  ,  l'idéal  de  la  vertu  comme  de  la 
liberté.   11   est  vrai  qu'il  y  eut  quelque 
vertu  à  Rome  dans  les  premiers  siècles, 
mais  bientôt  suivie  d'une  effroyable  cor- 
ruption  qui   amena   le    terrible  despo- 
tisme delà  démocratie  personnifiée  dans 
un  chef  unique  (2).  Quant  aux  Grecs  ,  ils 
avaient  «  pour  inspirer  la  vertu  des  ins- 
titutions  singulières,   dit  VEsprit   des 
Lois  (3) ,  et   leurs    législateurs  avaient 
montré  «  à  l'univers  leur  sagesse  en  con- 
fondant toutes  les  vertus.  »  Quelle  éten- 
due de  génie  ne  leur  fallut-il  pas  pour 
cela  !  i  Lycurgue,  mêlant  le  larcin  avec 
«  l'esprit  de  justice,   le  plus  dur  escla- 
«  vage  avec  l'extrême  liberté,  les  senti- 
«  mens  les    plus  atroces   avec   la    plus 
«  grande  modération  ,  donna  de  la  stabi- 

<  lité  à  sa  ville.  Il  sembla  lui  ôter  toutes 
«  les  ressources  ,  les  arts ,  le  commerce  , 
«  l'argent ,  les  murailles  :  on  y  a  de 
«  l'ambition  sans  espérance  d'être  mieux; 
i  on  y  a  les  sentimens  naturels,  et  on 
«  n'y  est  ni  enfant,  ni  mari ,  ni  père  ;  la 
«  pudeur  même  est  ôtée  à  la  chasteté. 

<  C'est  par  ces  chemins  que  Sparte  est 
«  menée  à  la  grandeur  et  à  la  gloire  (4).  » 
L'auteur  dit  ailleurs  «  qu'on  trouve  dans 

<  les  histoires  les  hommes  peints  en  beau 
«  et  non  tels  qu'on  les  voit  (5).  »  Ici  du 
moins  la  peinture  n'était  pas  faite  pour 
enthousiasmer,  «  à  moins,  suivant  la 
remarque  d'Helvétius,  qu'on  n'appelle 
bonnes  mœurs  l'extinction  de  tous  les 
sentimens  naturels.  » 

t  Ces  sortes  d'institutions,  continue 
t  Montesquieu,  peuvent  convenir  dans 
«  Ips  républiques,  parce  que  la  vertu  po- 
«  litiqueexx  est  le  principe  (6).  »  Admira- 
ble vertu  qui  comporte  de  pareilles  insti- 
tutions !  On  voit  la  tournure  accoutumée 
de  l'auteur:  bien  loin  que  ce  soient  les 
faits  qui  viennent  s'accommoder  à  ses 
principes,  il  fait  sortir  des  institutions 
dont  il  vient  de  parler  cette  proposition  : 

(1)  Lettre  de  mademoiselle  Dupré  au  comte  de 
Bussy,  Paris,  1"  février  1692.  —  Voyez  aussi  un 
curieux  article  relatif  à  VEsprit  des  Lois ,  dans  le 
Journal  de  l'Empire  ,  du  5  nov.  1808. 

(2)  M.  Ed.  Dumont,  Hist.  Romaine. 

(3)  Liv.  IV,  c.  vi. 

(4)  Ibid. 

(5)  Variétés. 

(G)  Liv.  IV,  cli.  VU. 

14 


214 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


Le  gouvernement    républicain    a   pour 
principe  la  vertu  (1). 

Jusqu'à  Montesquieu  on  n'avait  pas 
imaginé  que  la  vertu  ne  fût  nécessaire 
que  dans  une  république  ;  les  publicisles 
avaient  distingué  trois  formes  principa- 
les de  gouvernement,  dont  toutes  les 
autres  ne  sont  qu'un  mélange  ou  une  mo- 
dification ,  la  monarchie  ou  gouverne- 
ment d'un  seul ,  la  république  où  le  peu- 
ple en  corps  fait  les  lois  et  choisit  les 
magistrats  chargés  de  les  faire  exécuter, 
et  enfin  l'aristocratie  ou  gouvernement 
de  plusieurs.  Il  n'était  venu  dans  l'esprit 
de  personne  de  considérer  ie  despotisme 
comme  une  forme  de  gouvernement  ré- 
gulière et  durable  ;  on  le  regardait,  avec 
raison ,  comme  un  abus  du  pouvoir,  une 
lyrannique  domination ,  qui  pouvait  ré- 
sulter des  passions  humaines,  non  moins 
dans  le  gouvernement  républicain  et  dans 
l'aristocratie  que  dans  la  monarchie.  Il 
y  aurait  trop  à  citer  depuis  Hérodote  , 
Piaton,  Polybe,  Cicéron,  jusqu'aux  mo- 
dernes de  toutes  les  opinions,  unanimes 
en  ce  point  (2).  D'ailleurs,  suivant,  l'au- 
teur des  Considérations  sur  les  Romains, 
le  despotisme  est  a  tout  gouvernement 
«  qui  n'est  pas  modéré  (3)  >  ;  et ,  comme 
le  dit  l'auteur  de  V Esprit  des  Lois  ,  «  la 
«  démocratie  et  l'aristocratie  ne  sont 
«  point  des  Etats  libres  par  leur  nature  (4). 
«  Quand  les  familles  régnantes  dans  l'a- 
«  ristocratie  n'observent  pas  les  lois,  c'est 
«  un  Etat  despotique  qui  a  plusieurs  des' 
«  potes  (5)  ;  quand  dans  la  république  le 
«  même  corps  de  magistrature  a  la  puis- 
i  sance  exécutrice  avec  la  puissance  lé- 

<  gislative,  on  peut  craindre  également 
«  un  affreux  despotisme  (G).  »  Il  ajoute 
que  dans  les  gouvernemens  monarchique 
et  despotique,  <  quoique  la  manière  d'o- 
«  béir  soit  différente,  le  pouvoir  est  pour- 

<  tant  le  même  »  ;  seulement  <  dans  la 
«  monarchie  le  prince  a  des  lumières», 

(1)  Liv.  lit ,  chap.  m. 

(2)  Bodin ,  Grolius,  Domat,  Puffendorf,  Féne- 
lon  ,  de  Real,  Voltaire,  de  Vattel ,  Hume,  Black- 
slone  ,  Filangieri ,  M.  Alexis  de  Tocqueville.  (De  la 
Démocratie  en  Amérique ,  t.  I ,  ch.  v),  etc.,  etc. 

(ô)  Chap.  ix. 
(4)  Liv.  XI ,  ch.  iv. 

(s)  Liv.  VIII ,  ch.  v.  Voyez  aussi  liv.  V,  ch.  vin, 
7e  alinéa. 

(0.)  Liv.  XI ,  ch.  vi. 


tandis  que  le  despote  abuse  du  pouvoir 
en  barbare.  «  Les  mœurs  du  prince  con- 
«  tribuent  autant  à  la  liberté  que  les  lois: 

<  il  peut,  comme  elles,  faire  des  hommes 
«  des  bêtes  et  des  bêtes  faire  des  hommes, 
i  S'il  aime  les  âmes  libres,  il  aura  des 

<  sujets  ;  s'il  aime  les  âmes  basses ,  il  aura 
«  des  esclaves (1).  »  Qu'est-ce  donc  que  la 
monarchie  ?  c'est  le  gouvernement  mo- 
déré d'un  seul,  répond  à  plusieurs  re- 
prises V Esprit  des  Lois  ;  et  qu'est-ce  que 
le  despotisme?  tout  gouvernement  mo- 
déré ,  soit  monarchie  ,  soit  république  , 
soit  aristocratie,  dégénéré  en  tyrannie  (2). 
Voilà  comme  l'auteur  parle  toutes  les 
fois  qu'il  perd  de  vue  son  système.  Puis 
donc  qu'il  voulait,  d'après  Bossuet,  ne 
faire  de  la  république  et  de  l'aristocratie 
que  deux  espèces  d'un  même  gouverne- 
ment, aux  deux  gouvernemens  de  la  ré- 
publique el  de  la  monarchie  il  ne  devait 
pas  en  ajouter  un  troisième  ,  le  despo- 
tisme d'un  seul.  Autant  valait  mettre  les 
voleurs  de  grands  chemins  au  rang  des 
corps  de  l'Etat  (3);  mais  l'esprit  de  sys- 
tème et  de  nouveauté  dédaignait  le  bon 
sens  vulgaire.  Il  ne  voyait  en  faisant  cette 
division  que  les  républiques  anciennes  , 
la  France  et  l'Empire  turc  (4).  Tel  est  le 
privilège  du  génie  d'être  seul  capable  de 
connaître  le  vrai  d'un  grand  tout ,  lors 
même  que  ce  tout  lui  est  inconnu  ou  qu'il 
n'en  considère  qu'une  partie  (5). 

Quel  est,  d'après  lui,  le  principe  de 
chacun  de  ces  gouvernemens? 

Le  principe  de  la  république  est  la 
vertu,  de  la  monarchie  l'honneur,  de 
l'Etat  despotique  la  crainte. 

Le  principe  de  la  république  est  la 
vertu  ;  mais  ce  n'est  point  une  vertu  mo- 
rale ni  une  vertu  chrétienne ,  suivant  les 
propres  termes  de  l'auteur,  c'est  la  vertu 

(1)  Liv.  III    ch.  x  ;  liv.  XII ,  ch.  xxvn. 

(2)  Liv.  III,  chap.  ix,  alin.  5;  ch.  x,  avant-der- 
nier alin.;  liv.  V,  ch.  xv,  alin.  5;  ch.  xvi ,  alin.  6; 
liv.  VI,  en.  i,  alinéa  7;  ch.  n  ;  ch.  ix;  ch.  xix  ; 
liv.  VIII,  ch.  vi ,  1er  alinéa;  ch.  vm  ,  l*r  alinéa; 
ch.  xvii,  dernier  alin.;  liv.  XI,  ch.  vu,  dern.  alin.; 
liv.  XIII ,  ch.  xi  v;  liv.  XIX,  ch.  xvm,  dern.  alin. 

(ô)  Voltaire  ,  Dial.  26  ,  1er  entretien.  —  Helvé- 
tius,  de  V Homme,  sect.  IX,  ch.  ix.  —  Linguet. 

(4)  Liv.  IV,  ch.  iv,  1er  alin.,  etc.,  etc. 

(o)  Encyclopédie,  art.  Economie  politique ,  éloge 
de  l'Esprit  des  Lois,  à  la  fin  de  l'article,  (.  XI, 
p.Siiô ,  in-folio. 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


politique  (I).  Il  semble  pourtant  d'abord 
prendre  le  mot  vertu  dans  le  sens  habi- 
tuel, lorsqu'il  met  la  vertu  en  opposition 
avec  le  manque  de  probité,  t  11  ne  faut 
4  pas  beaucoup  de  probité,  dit-il,  pour 
i  qu'un  gouvernement  monarchique  ou 
«  un  gouvernement  despotique  se  main- 
«  tiennent  ou  se  soutiennent...  Mais  dans 
«  un  Etat  populaire,  il  faut  un  ressort  de 
<  plus  qui  est  la  vertu  (2).  s  Plus  loin  , 
voyant  sans  doute  que  la  probité  est  une 
chose  assez  nécessaire  pour  la  stabilité 
de  tout  gouvernement,  il  dit  que  la  vertu 
politique  est  un  renoncement  à  soi-même, 
l'amour  des  lois  et  de  la  patrie  (3) ,  ou, 
comme  il  s'exprime  encore  ,  «  l'amour 
«  de  l'égalité  qui  borne  l'ambition  au  seul 
i  désir,  au  seul  bonheur  de  rendre  à  sa 
«  patrie  de  plus  grands  services  que  les 
t  autres  citoyens  (4).  »  Mais  l'amour  de  la 
patrie  ,  l'auteur  le  dit  lui-même  (5) ,  n'est 
point  particulier  aux  démocraties.  Ainsi , 
«  le  principe  de  la  monarchie  se  cor- 
t  rompt,  lorsque  des  âmes  singulièrement 

<  lâches  tirent  vanité  de  la  grandeur  que 
€  pourraitavoirleurservitude.  etqu'elles 
«  croient  que  ce  qui  fait  que  l'on  doit 

<  tout  au  prince,  fait  que  l'on  ne  doit 
i  rien  à  sa  patrie  (6).  >  L'amour  de  la  pa- 
trie est  un  sentiment  naturel  à  l'homme 
et  assurément  nécessaire  au  maintien  de 
l'Etat,  quelle  que  soit  la  forme  politique. 

Enfin  il  ajoute  :  <  L'amour  de  la  démo- 
«  cratie,qui  est  l'amour  de  l'égalité,  est 
«  encore  l'amour  de  la  frugalité.  Chacun 
«  devant  y  avoir  le  même~bo!!heur  et  les 
«  mêmes  avantages  ,  y  doit  goûter  les 
«  mêmes  plaisirs  et  former  les  mêmes  es- 
«  pérances,  chose  qu'on  ne  peut  attendre 
«  que  de  la  frugalité  générale.  »  Et  pour 
qu'il  y  ait  une  frugalité  générale,  il  faut 
que  les  fortunes  soient  égales  et  petites. 
Et  comment  arriver  à  cette  simplicité  de 
mœurs?  par  l'amour  de  la  patrie.  «  L'a- 
i  mour  de  la  patrie  conduit  à  la  bonté  des 
i  mœurs,  et  la  bonté  des  mœurs  mène  à 

<  l'amour  de  la  patrie.  »  Et  comment  les 

(1)  Avertissement  explicatif  ajouté  en  lète  de  fÊi- 
prit  des  Lois. 

(2)  Liv.  III,  ch.  m. 

(5)  Liv.  IV,  ch.  v. 
(4)  Liv.  Y,  ch.  m. 

(i>)  Avertissement  explicatif. 

(6)  Esprit  des  Lois ,  liy.  VIII ,  cil.  vu,  alin.  4. 


215 

fortunes  se  maintiendront-elles  égalas  et 
petites?  par  la  frugalité.  Et  comment  la 
frugalité  se  maintiendra-t-elle  ?  par  l'é- 
galité des  fortunes.  Je  délie  qu'on  fasse 
ressortir  autre  chose  des  chapitres  ni,  vi 
et  n  du  livre  V.  Ainsi,  la  vertu  dans  la 
démocratie  est  l'amour  des  lois  et  de  la 
patrie;  l'amour  des  lois  et  de  la  patrie, 
c'est  l'amour  de  l'égalité  et  de  la  fruga- 
lité ;  la  frugalité  naît  de  l'amour  de  l'éga- 
lité, et  se  maintient  par  l'égalité  des 
fortunes,-  mais  l'égalité  des  fortunes  se 
maintient  par  la  frugalité;  la  frugalité 
se  maintient  donc  par  la  frugalité.  Tel 
est  le  résumé  exact  de  cette  théorie  ;  telle 
est  la  lumière  portée  par  Montesquieu 
dans  la  profondeur  (1).  Qui  penserait 
qu'un  pareil  galimatias  eût  jamais  pu 
avoir  une  application,  si  l'on  ne  con- 
naissait les  efforts  des  hommes  de  la  Ter- 
reur pour  établir  en  France  le  système 
de  la  vertu  républicaine  (2j  ?  Le  5  fé- 
vrier 94,  Robespierre,  rapporteur  h  la 
Convention,  disait  :  «  Le  principe  du  gou- 
i  vernement  démocratique  c'est  la  vertu, 

<  et  son  moyen,  pendant  qu'il  s'établit, 
«  c'est  la  terreur.  Nous  voulons  substi- 
c  tuer  dans  notre  pays  la  morale  à  l'é- 

<  goïsme,  la  probité  à  l'honneur, un 

«  peuple  magnanime,  puissant,  heureux, 

<  à  un  peuple  aimable  ,  frivole  et  misé- 
«  rable  ;  c'est-à-dire  toutes  les  vertus  et 
«  tous  les  miracles  de  la  république  à 
«  tous  les  vices  et  à  tous  les  ridicules  de 
c  la  monarchie.  »  Bien  que  le  nom  de 
Montesquieu  ne  fût  pas  prononcé ,  de 
telles  maximes  n'en  étaient  pas  moins 
comme  le  corollaire  de  sa  doctrine. 

Passons  à  l'aristocratie.  Dans  ce  gou- 
vernement, la  vertu  n'est  pas  si  absolu- 
ment requise.  Le  peuple  est  contenu  par 
les  lois  des  nobles  qui  le  gouvernent;  Un 
donc  moins  besoin  de  vertu.  Mais  pour 
que  les  nobles  gouvernans  soient  conte- 
nus, il  leur  faut  de  la  vertu.  Cette  vertu 
peut  être  une  grande  vertu  ou  une  vertu 
moindre:  la  grande  vertu  fait  que  les  no- 
bles se  trouvent  en  quelque  façon  égaux 
a  leur  peuple,  ce  qui  peut  former  une 
grande  république  ;  la  vertu  moindre  est 
une  certaine  modération  qui  rend  les  no- 

(l)  Formule  d'admiration  de  madame  de  Slael  en 
parlant  do  Monlesquiuu  (Allemagne*,  11'  part.,  ch   i), 
('2)  Expression  habiiuelle  de  Saint  Just. 


216 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


blés  au  moins  égaux  à  eux-mêmes  :  ce 
qui  fait  leur  conservation.  Cette  modéra- 
tion ou  vertu  moindre  est  donc  l'âme  du 
gouvernementaristocratique.  «  J'entends, 
i  dit  l'auteur,  celle  qui  est  fondée  sur  la 
«  vertu ,  non  pas  ceïle  qui  vient  d'une  lâ- 
4  cheté  ou  d'une  paresse  de  l'âme  (1).  » 
Le  principe  du  gouvernement  aristocra- 
tique est  donc  une  demi-vertu  fondée  sur 
la  vertu. 

Quant  à  la  monarchie ,  la  vertu  n'en  est 
point  le  ressort.   «  L'Etat  subsiste  indé- 

<  pendamment  de  l'amour  de  la  patrie , 
«  du  désir  de  la  vraie  gloire,  du  renon- 
4  cernent  à  soi-même  .  du  sacrifice  de  ses 
4  plus  chers  intérêts  et  de  toutes  ces  ver- 
«  tus  héroïques  que  nous  trouvons  dans 
4  les  anciens  et  dont  nous  avons  seule- 

<  ment  entendu  parler.  — Les  lois  y  tien- 
«  nent  la  place  de  toutes  ces  vertus  dont 
4  on  n'a  aucun  besoin  ;  l'Etat  vous  en 
4  dispense ,  etc.  »  Et  il  prétend  que  le 
cardinal  de  Richelieu,  dans  son  Testa- 
ment politique ,  4  insinue  que  ,  si  dans  le 
4  peuple  il  se  trouve  quelque  malheu- 
«  reux  honnête  homme ,  un  monarque 
4  doit  se  garder  de  s'en  servir  (2).  »  Le 
Testament  politique  dit  seulement  qu'à 
mérite  égal  il  vaut  mieux  se  servir  du  ri- 
che que  du  pauvre ,  parce  que  le  riche 
est  moins  corruptible. 

L'auteur,  en  parlant  de  monarchie,  a 
toujours  en  vue  la  France  (3).  Il  est  té- 
moin des  vices  et  des  abus;  cela  est  clair, 
la  vertu  n'est  pas  le  principe  de  la  mo- 
narchie; on  n'en  a  aucun  besoin;  il  voit 
en  France  la  force  du  point  d'honneur: 
sans  aucun  doute,  l'honneur  est  le  prin- 
cipe de  ce  gouvernement.  «  Une  fois  pour 
4  toutes,  dit  Helvétius,  quand  Montes- 
«  quieu  définit,  il  dit  l'impression  qu'il 
«  reçoit  en  entendant  un  mot ,  et  il  croit 
«  faire  une  définition  (4).  > 

Il  dit  que  «  dans  les  monarchies  bien 
4  réglées  ,  tout  le  monde  sera  à  peu  près 
«  bon  citoyen,  et  on  trouvera  rarement 
4  quelqu'un  qui  soit  homme  de  bien:  car, 
4  pour  être  homme  de  bien  ,  il  faut  avoir 
4  intention  de  l'être,  et  aimer  l'Etat  moins 
«  pour  soi  que  pour  lui-même,  t  Ainsi, 

(1)  Liv.  III,  ch.  iv. 

(2)  Esprit  des  Lois ,  liv.  III ,  ch.  V. 

(3)  Grouvelle. 

(-4)  Sur  le  liv-  III,  ch,  vi. 


le  citoyen  républicain  sera  véritablement    | 
homme  de  bien ,  parce  qu'il  aura  inten- 
tion de  l'être,  et  celui  de  la  monarchie 
ne  le  sera  pas,  parce  que  la  forme  du    , 
gouvernement  ne  lui  permet  pas  d'avoïç 
cette  intention.  Comment  donc  l'auteur    I 
peut-iljuger  de  l'intention  (1)  ?  Comment 
croit-il  pouvoir  tout  dire  ,  une  fois  la  re- 
ligion mise  à  l'écart ,  et  répondre  à  tout    I 
par  cette  note  :  4  Le  mot  homme  de  bien    : 
4  ne  s'entend  ici  que  dans  un  sens  poli- 
«  tique? > 

Le  principe  de  la  monarchie  est  l'hon- 
neur. Mais  qu'est-ce  que  cet  honneur? 
4  La  nature  de  l'honneur ,  dit  Montes- 
4  quieu ,  est  de  demander  des  préférences 
4  et  des  distinctions.  »  Mais  le  désir  des 
préférences  et  des  distinctions  est  dans 
l'homme  sous  tous  les  gouvernemens  ;  ce 
n'est  pas  seulement  dans  la  monarchie 
qu'on  peut  en  acquérir.  L'auteur  oublie 
V Histoire  romaine ,  dit  Voltaire:  <  L'hon- 
4  neur  est  le  désir  d'être  honoré  :  avoir 
4  de  l'honneur,  c'est  ne  rien  faire  qui 
«  soit  indigne  des  honneurs.  Dès  qu'il  n'y 
«  eut  plus  de  république  à  Rome  ,  il  n'y 
4  eut  plus  de  celte  espèce  d'honneur  (2).  > 
L'auteur,  lui-même,  à  une  époque  où  il 
n'avait  pas  encore  découvert  ses  princi- 
pes ,  disait  :  4  Le  sanctuaire  de  l'honneur, 
<l  de  la  réputation  et  de  la  vertu,  semble 
«  être  établi  dans  les  républiques  et  dans 
4  les  pays  où  l'on  peut  prononcer  le  mot 
«  de  patrie.  A  Rome  ,  à  Athènes ,  à  Lacé- 
4  démone,  Yhonneur  payait  seul  les  ser- 
«  vices  les  plus  signalés.  Une  couronne 
4  de  chêne  ou  de  laurier,  une  statue,  un 
4  éloge,  était  une  récompense  immense 
«  pour  une  bataille  gagnée  ou  une  ville 
«  prise,  etc.  (3).  »  Ici,  c'est  des  monar- 
chies seulement  que  Yhonneur  est  le  prin- 
cipe ,  bien  qu'il  existe  aussi  dans  la  répu- 
blique (4).  Mais,  attendez:  cet  honneur 
dont  il  fait  le  ressort  de  la  monarchie, 
n'est,  dans  le  langage  énigmatique  de  V Es- 
prit des  Lois ,  que  le  préjugé  de  chaque 
personne  et  de  chaque  condition  (5) ,  ou , 
plus  clairement  dans  le  chapitre  suivant, 
c'est  4  philosophiquement  parlant  un  faux 

(1)  Critique  de  Dupin. 

(2)  Pensées  sur  ï Administration  publique ,  M. 

(3)  Lettres  Persanes ,  89. 

(4)  Avertissement  explicatif. 

(5)  Liv.  III ,  ch.  VI. 


ÉTUDE  SUR  UN  0RA1NI)  HOMME. 


217 


i  honneur,  la  vanité  et  l'intérêt  particu- 
i  lier  (1) ,  qui  conduisent  toutes  les  par- 
t  tiesde  l'Etat.  — L'ambition,  pernicieuse 
i  dans  une  république,  a  de  bons  effets 

<  dd ns  une  monarchie;  elle  donne  la  vie 
t  à  ce  gouvernement.  »  Et  pourquoi  n'y 
est-elle  <  pas  dangereuse?  parce  qu'elle 
i  peut  y  être  sans  cesse  réprimée,  t  Sin- 
gulier principe  de  vie ,  qui  détruirait  le 
gouvernement  s'il  n'était  réprimé  sans 
cesse.  L'honneur  principe  de  vie  pour 
les  vertus  même  (2)!  Il  est  vrai  que  «  cet 
a.  honneur  bizarre  (  ce  sont  les  expressions 
«  de  l'auteur  )  fait  que  les  vertus  ne  sont 
i  que  ce  qu'il  veut  et  comme  il  les  veut; 

<  il  étend  ou  il  borne  nos  devoirs  à  sa 
«  fantaisie  (3).  »  Enfin,  «  cet  honneur  faux 
«  est  aussi  utile  au  public  que  le  vrai  le 
t  serait  aux  particuliers  qui  pourraient 
«  l'avoir  (4).»  Et  cependant  on  lit  au  li- 
vre VIII  :  «  Le  principe  de  la  monarchie 
c  se  corrompt ,  lorsque  l'honneur  a  été 
«  mis  en  contradiction  avec  les  honneurs, 

<  et  que  l'on  peut  être  a  la  fois  couvert 
«  d'infamie  et  de  dignités  (5).  »  Et  au  li- 
vre XII  :  «  Le  prince  veut-il  savoir  le  grand 
«  art  de  régner?  Qu'il  approche  de  lui 

<  l'honneur  et  la  vertu  ;  qu'il  appelle  le 
«  mérite  personnel  (6).  i  Le  bon  sens  qui 
se  trouve  quelquefois  parmi  les  nouveau- 
lés  philosophiques  de  V Esprit  des  Lois , 
épargne  la  peine  d'une  réfutation. 

Pour  les  Etats  despotiques,  «  l'honneur 
«  n'en  est  point  le  principe  :  les  hommes 
i  y  étant  tous  égaux,  on  n'y  peut  s'y  pré- 
«  férer  aux  autres;  les  hommes  y  étant 
«  tous  esclaves,  on  n'y  peut  se  préférer 
i  à  rien  (7).  »  En  supposant  que  sous  le 
despotisme  les  hommes  soient  tous  égaux 
en  esclavage,  sont-ils  donc  tous  égaux  en 
probité,  en  expérience,  en  esprit? 

On  n'y  peut  se  préférer  à  rien.  Des 
hommes  n'auraient  pas  le  droit  de  se 
préférer  aux  créatures  dépourvues  de 
raison  et  de  sentiment  (8)! 

Dans    un   gouvernement  despotique , 


(1)  Comparez  les  alinéas  3  et  S. 

(2)  Liv.  III ,  c.  vin. 

(3;  Liv.  IV,  ch.  ii  ;  liv.  III ,  ch.  x  ,  av.-dern.  al. 

(4)  Liv.  III,  ch.  vu. 

(5)  Liv.  VIII,  ch.  vu. 

(6)  Liv.  XII ,  ch.  xxvii. 

(7)  Liv.  III  ,  ch.  vm. 

(8)  Crit.  de  nupin. 


continue  l'auteur,  «  il  faut  de  la  crainte  : 

<  pour  la  vertu  elle  n'y  est  point  néces- 
i  saire,  et  l'honneur  y  serait  dangereux. 

<  Il  faut  que  la  crainte  y  abatte  tous  les 
«  courages  et  y  éteigne  jusqu'au  moin- 
«  dre  sentiment  d'ambition  (1).  >  Dans 
ces  Etats  point  de  tribunaux  et  rarement 
des  lois  civiles.  Le  despotisme  se  suffit  à 
lui-même,  tout  est  vide  autour  de  lui  (2). 

Il  a  en  vue  les  Etats  d'Orient .  et  il  allè- 
gue plusieurs  faits.  Sans  rechercher  si  ces 
faits  sont  aussi  erronés  que  plusieurs  cri- 
tique l'ont  soutenu  (3),  ni  aller  follement 
avec  Linguet  citer  les  gouvernemens 
d'Orient  comme  des  modèles  (4),  ni  même 
contester  la  réalité  de  l'effroyable  tableau 
dont  Montesquieu  a  emprunté  quelques 
traits  à  Fénelon ,  on  ne  peut  croire  du 
moins,  comme  l'observe  Voltaire  (5).  que 
chez  les  peuples  des  gouvernemens  despo- 
tiques il  n'y  ait  qu'un  homme  exorbi- 
tamment  favorisé  de  la  fortune,  tandis 
que  tout  le  reste  en  est  outragé  (6)  ;  on  ne 
peut  croire  à  la  durée  d'un  gouvernement 
où  le  souverain  voluptueux  et  cruel , 
maître  des  biens  et  de  la  vie  de  ses  sujets, 
sans  autre  loi  que  sa  volonté,  prenant  et 
ruinant  tout,  les  campagnes  seraient  en 
friche,  les  villes  diminueraient  chaque 
jour,  le  commerce  tarirait,  l'Etat  s'épui- 
serait d'argent  et  d'hommes.  <  Cette  puis- 

<  sance  monstrueuse,  poussée  jusqu'à  un 
«  excès  trop  violent,  ne  saurait  durer, 
«  dit  Fénelon  (7).  »  Aussi  Montesquieu  a 
beau  rechercher  les  moyens  de  la  main- 

(1)  Liv.  III,  ch.  ix. 

(2)  Liv.  VI ,  ch.  i,  l"  et  avant-dernier  alinéa,  et 
cb.  m,  2e  alinéa. 

(3)  Voyez  ta  Crit.  de  Dupin,  et  Voltaire. 
(i)   Théories  des  Lois  civiles. 

(5)  Dial.  26 ,  1«  entretien. 

(6)  Esprit  des  Lois,  liv.  VI,  ch.  IX. 

(7)  Voyez  le  beau  morceau  qui  termine  le  liv.  XII 
de  Télémaque.  Fénelon,  en  politique,  était  bien 
supérieur  à  Bossuet ,  dont  le  chapitre  sur  le  despo- 
tisme, un  peu  ambigu,  laisserait  sa  pensée  obscure 
sans  l'éclaircissement  que  lui  donnent  la  fin  même  de 
ce  chapitre,  les  deux  suivans  {Politique,  liv.  VIII, 
art.  2  ,  2e  et  3e  proposit.;  liv.  II ,  art.  2  ,  propos.  6), 
et  l'ensemble  de  sa  politique.  S'il  paraît  un  moment 
parler  de  la  puissance  arbitraire,  comme  d'une  sorte 
de  gouvernement  qui  puisse  se  maintenir  aux  qua- 
tre horribles  conditions  qu'il  signale  ,  bientôt  il  la 
flétrit  comme  harbare ,  odieuse  et  illégitime.  Mais 
le  passage  de  Fénelon  est  beaucoup  plus  net  et  plus 
vigoureux. 


218 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


tenir  ;  il  a  beau  déclarer,  par  exemple, 
que  tout  ce  qui  pourrait  donner  quel- 
que «  action  à  l'esprit  doit  être  évité  dans 

<  un  gouvernement  où  il  ne  faut  avoir 
«  d'aulre  sentiment  que  la  crainte,  > 
une  autre  raison  est  que  «  tout  y  mène 
t  tout  à  coup  et  sans  qu'on  le  puisse  pré- 
«  voir,  à  des  révolutions  (1).  »  Il  l'avoue 
donc  lui-même  au  livre  VIII  Comme  <  le 

<  principe  du  gouvernement  despotique 
i  se  corrompt  sans  cesse  parce  qu'il  est 
«  corrompu  par  sa  nature,  ce  gouverne- 
«  ment  ne  se  maintient  que  quand  des 
«  circonstances  tirées  du  climat,  de  la 
«  religion,  de  la  situation  ou  du  génie 
«  du  peuple,  le  forcent  à  suivre  quelque 
«  ordre  et  à  souffrir  quelque  règle.  Ainsi 

<  dans  les  pays  où  le  despotisme  est  na- 
«  turalisé,  »  il  faut  nécessairement  que  sa 
férocité  s'apprivoise;  «  il  faut ,  suivant 
«  les  termes  de  l'auteur,  que  le  peuple 

<  soit  jugé  par  les  lois,  et  que  la  tête  du 
«  dernier  sujet  soit  en  sûreté  (2).  »  Chose 
heureuse  assurément,  car  3Iontesquieu  , 
qui  ailleurs  <  ne  peut  comprendre  com- 
«  ment  les  peuples  sont  si  prêts  à  croire 
c  qu'ils  ne  sont  rien  (3),  »  trouve  ici  très 
aisé  à  comprendre  que  <  malgré  l'amour 
i  des  hommes  pour  la  liberté,  malgré 
«  leur  haine  contre  la  violence,  la  plu- 
«  part  des  peuples  soient  soumis  au  gou- 

<  vernement  despotique  (4).  » 

Les  plus  grands  partisans  de  l'auteur 
n'ont  pas  soutenu  les  principes  qu'il 
assigne  aux  gouvernemens ,  tels  qu'ils  ré- 
sultent de  YEspvit  des  Lois.  Vainement 
ils  ont  cherché  des  explications.  Ces 
principes  ont  été  plusieurs  .fois  réfutés, 
même  par  des  philosophes.  «  Malheureu- 
«  sèment ,  dit  Voltaire  ,  le  système  de 
«  Y  Esprit  des  Lois  a  pour  fondement  une 

<  antithèse  qui  se  trouve  fausse.  —  La 
«  vertu  est  de  tous  les  gouvernemens  et 

<  de  toutes  les  conditions  (5).  »    On  peut 

(1)  Liv.  VI,  cli.  2. 

(2)  Liv.  VIII  ,  ch.  s;  liv.  III ,  ch.  ix  ;  liv.  XII, 
cli.  xxix  ;  liv.  XXVI,  ch.  ti;  liv.  XXI,  ch.  m. 

(.")   Variétés. 

(4)  Liv.  V,  ch.  xiv. 

(5)  Lettre  à  M.  Linguet,  1S  mars  17(57;  lettre  à 
M.  Roques  ,  relative  au  Siècle  de  Louis  XIV,  troi- 
sième partie.  Voyez  aussi  Helvétius,  de  l'Homme, 
sect.  IV,  ch.  xi,  et  la  réfutation  des  principes  de 
Montesquieu  par  le  comte  Gorani ,  libéral  italien , 
Recherches  sur  la  Science  du  Gouvernement ,  tra- 


ajonter  qu'assurément  l'Etat  où  il  en  fau- 
draitle  plusseraitle républicain,  puisque 
c'est  celui  où  les  passions  de  l'homme  sont 
dans  une  plus  grande  liberté  ;  mais,  sans 
doute  pour  cette  même  raison,  c'estordi- 
nairement  celui  où  il  y  a  lemoinsdevertu. 
«  Il  y  en  a  toujours  plus,  dit  encore  Vol- 

<  taire,  sous  une  administration  paisible, 
f  quelle  qu'elle  soit ,  que  dansun  gouver- 
«  nement  orageux, où  l'esprit  de  parti  ins- 
i  pire  et  justifie  tous  les  crimes,  etc.  (1).» 
Aussi  rarement  la  république ,  dans  la 
vérité  du  mot,  a-t-elle  pu  se  conserver 
long-temps  même  chez  une  petite  nation. 
On  peut  voir  par  le  ch.  Il  du  liv.  VIII  de 
V Esprit  des  Lois,  où  l'auteur  est  dans  le 
vrai,  parce  que  là  il  entend  bien  la  vertu , 
comment  ce  gouvernement  est  détruit 
par  ceux  auxquels  le  peuple  se  confie, 
qui,  «voulant  cacher  leur  propre  corrup- 
t  tion .  cherchent  à  le  corrompre.  Pour 
t  qu'il  ne  voiepas  leur  ambition,  ils  ne  lui 
«  parlent  que  de  sa  grandeur;  pour  qu'il 
i  n'aperçoive  pas  leur  avarice,  ils  flattent 
«  sans  cesse  la  sienne,  etc.  Chacun  veut 
«  être  égal  à  ceux  qu'il  choisit  pour  lui 
«  commander;  on  ne  respecte  plus  les 
i  magistrats,  on  ne  respecte  plus  les  pè- 
«  res  ;  les  maris  ne  méritent  pas  plus  de 
j  déférence,  ni  les  maîtres  plus  de  sou- 

<  mission....  Les  femmes,  les  enfans,  les 
«  esclaves  n'auront  de  soumission  pour 
t  personne.  Il  n'y  aura  plus  de  mœurs, 
«  plus  d'amour  de  l'ordre,  enfin  plus  de 
«  vertu  ;  t  et  cette  anarchie  de  «  l'égalité 
«  extrême  conduit  au  despotisme  d'un 
«  seul,  comme  le  despotisme  d'un  seul 
«  finit  par  la  conquête.  »  Tel  a  été  en  dé- 
finitif le  sort  de  presque  toutes  les  répu- 
bliques :  mais  c'est  celui  de  toute  société , 
où  les  mœurs  se  sont  perdues.  Pourquoi 
restreindre  à  l'Etat  républicain  la  néces- 
sité de  la  vertu  ?  Chaque  gouvernement , 
sans  doute  ,  a  sa  nature  particulière ,  et 
il  y  a  certaines  formes  réglées  par  les  lois 
qui  doivent  nécessairement  varier  sui- 
vant cette  nature  (2);  mais  le  principe  du 
gouvernement,  comment  ne  serait-il  pas 

«luction  française,  Paris,  1792,  t.  I,  ch.  i.  —  Sur 
P Honneur  dans  les  Monarchies,  Journ.  de  l'Empire, 
5  novembre  1008. 

(1)  Volt.,  même  lettre  à  M.  Roques. 

(2)  Liv.  II  de  VEsprit  des  Lois.  Notons  seulement 
qu'il  y  a  dans  ce  livre  un  assez  grand  nombre  d'er- 
reurs de  fait  plusieurs  fois  relevées. 


ÉTUDE  SUR  UIN  GRAND  HOMME. 


21!) 


la  vertu  sous  toutes  les  formes,  soit  mo- 
narchique, soit  républicaine,  soit  aristo- 
cratique? !  e  gouvernement  ne  résulte-t-il 
pas  de  la  société?  Le  but  de  la  société 
n'est-il  pas  le  bonheur  de  ses  membres? 
Le  bonheur  de  la  société  ne  résulte-t-il 
pas  de  la  liberté,  et  la  liberté  de  l'ordre, 
et  l'ordre  des  lois,  et  la  bonté  des  lois 
de  la  pureté  de  la  morale,  et  l'exécution 
des  lois  de  la  vertu?  La  vertu,  sous  le 
rapport  politique  ,  est  dans  les  gouver- 
nans  l'intégrité,  la  modération  ,  la  jus- 
tice, la  fermeté,  la  clémence,  et  dans  les 
gouvernés  le  sentiment  et  l'amour  du 
bien  général ,  d'où  naît  l'obéissance  à 
l'autorité  et  aux  lois,  sans  laquelle, 
comme  le  répète  l'auteur,  après  tant  d'au- 
tres, car  c'est  une  vieille  maxime  de  bon 
sens,  il  n'est  point  d'ordre  ni  de  liberté 
possibles. 

Au  reste  ,  Montesquieu  sentait  appa- 
remment que  la  vertu  républicaine  n'é- 
tant point  du  tout  cette  vertu  qui  a  du 
^apport  aux  vérités  révélées  (1),  il  était 
difficile  qu'elle  servît  à  inspirer  et  main- 
tenir la  morale,  et  comme  dit  son  Aver- 
tissement explicatif,  «  dans  tous  les  pays 
du  monde  on  veut  de  la  morale.  »  Aussi 
il  avoue  que  <  les  principes  du  Chris- 
«  tianisme  bien  gravés  dans  le  cœur  se- 
c  raient  infiniment  plus  forts  que  ce  faux 
i  honneur  des  monarchies,  ces  vertus  hu- 
«  maines  des  républiques  et  cette  crainte 
t  servile  des  Etats  despotiques  (2).  t  C'é- 
tait en  vérité  bien  la  peine  de  se  consu- 
mer en  efforts  d'imagination  pour  rem- 
placer par  de  nouveaux  principes  d'au- 
tres maximes  infiniment  plus  efficaces  ! 
Mais  ce  n'était  là  qu'une  précaution  ou 
un  aveu  d'un  moment  ;  tout  devait  se 
plier,  même  le  Christianisme,  à  ces  prin- 
cipes, lumière  nouvelle  pour  tous  les 
peuples  du  monde.  Il  met  donc  le  Chris- 
tianisme hors  de  la  politique  ,  le  consi- 
dérant comme  une  chose  bonne  il  est 
vrai,  mais  à  laquelle  on  supplée  par  des 
lois,  et  dont  par  conséquent  un  Etat  peut 
fort  bien  se  passer.  Il  sépare  la  vertu 
politique  de  la  vertu  morale  (séparation 
fort  commode  pour  les  preneurs  de  li- 
berté une  fois  au  pouvoir)  :  a  Tous  les  vices 
e  politiques,  dit-il,  ne  sont  pas  des  vices 

(1)  Liv.  V,cli.  m  ,  note  1. 
(B)  l.iv.  XXIV,  cb.  vi. 


«  moraux  (1).  i  En  conséquence,  il  s'in- 
quiète  peu  de  la  bonté  absolue  île-;  lois 
fondées  sur  la  vertu  morale;  les  bonnes 
lois,  selon  lui,  sont  celles  qui  dans  cha- 
que gouvernement  se  rapportent  bien  à 
son  principe,  à  sa  nature.  C'est  qu'il  ne 
tirait  pas  ses  principes  de  ses  préjugés  , 
mais  de  la  nature  des  choses  (2).  Ce  ne 
sont  plus  en  effet  seulement  les  faits  de 
l'histoire,  c'est  la  nature  entière  qu'on  va 
voir  se  plier  au  système  de  l'auteur.  Elle 
le  conlirmera  comme  l'a  confirmé  l'his- 
toire. 

II.  Montesquieu  qui  se  présente  lui- 
même  (3)  et  qu'on  a  peint  comme  le  type 
de  la  froide  sagesse  pesant  toutes  choses 
à  leur  valeur  juste,  le  sage  Montesquieu 
était  dominé  par  des  enthousiasmes  de 
plus  d'un  genre.  Il  avait,  comme  on  sait, 
étudié  dans  sa  jeunesse  les  sciences  na- 
turelles, et,  dans  le  môme  temps  qu'il 
trouvait  tant  de  charme  à  la  lecture  des 
écrivains  de  l'antiquité,  et  qu'il  s'écriait 
a^ec  Pline  :  «  C'est  à  Athènes  que  vous 
i  allez  ;  respectez  les  Dieux  (4)  !  d  il  faisait 
une  curieuse  expérience  grandement  con- 
firmative  de  ses  principes  ,  et  dont  il  fit 
sortir  les  mœurs,  les  religions,  la  nature 
des  gouvernemens,  les  vertus  et  les  vices 
de  tous  les  humains  relativement  au  pays 
qu'ils  habitent.  «  Il  observait  le  tissu  ex- 
«  térieur  d'une  langue  de  mouton  dans 
«  l'endroit  où  elle  parait  à  la  simple  vue 
«  couverte  de  mamelons;  il  voyait  avec  un 
<t  microscope  ,  sur  ces  mamelons ,  de  pe- 
«  tits  poils  ou  une  espèce  de  duvet ,  et 
«  entre  les  mamelons  des  pyramides  for- 
c  mant  par  le  bout  comme  de  petits  pin- 
«  ceaux.  H  fit  geler  la  moitié  de  cette 
c  langue  et  il  trouva  à  la  simple  vue  les 
«  mamelons  considérablement  diminués  ; 
t  quelques  rangs  même  de  mamelons 
«  s'étaient  enfoncés  dans  leur  gaine,  et 
«  en  examinant  avec  le  microscope  il  ne 
«  vit  plus  de  pyramides.  A  mesure  que  la 
t  langue  se  dégela  ,  les  mamelons  à  U 
i  simple  vue  parurent  se  relever,  et  au 

(1)  Esprit  des  Lois,  liv.  XIX,  ch.  xi.  Voyez 
dans  le  Journal  de  Trévoux,  de  juin  1737,  un  ex- 
trait des  Lettres  critiques  de  l'abbé  Gauchat ,  Paris, 
1736  et  années  suiv.,  lettres  41-47,  sur  VEsprit  des 

Lois. 

(2)  Préface  de  VEiprit  dqs  Lois. 
(5)  Portrait. 

(4)  Variélé»  ,  des  Anciens. 


220 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


c  microscope  les  petites  huppes   com- 

<  mencèrent  à  reparaître.  » 

Ainsi ,  ajoute-t-il ,  «  l'air  froid  ,  en 
«  resserrant  les  extrémités  des  fibres  ex- 
«  térieures  de  notre   corps  ,   augmente 

<  leur  ressort  et  favorise  le  retour  du 
«  sang  des  extrémités  vers  le  cœur.  Il  di- 
i  minue  la  longueur  de  ces  mêmes  fibres  ; 
«  il  augmente  donc  par  là  leur  force; 
i  l'air  chaud  au  contraire  relâche  les  ex- 
«  trémités  des  fibres  et  les  allonge  ;  il  di- 
«  minue  donc  leur  force  et  leur  res- 
«  sort,  i 

Sur  ces  prémisses  du  système  il  est  d'a- 
bord essentiel  d'observer  qu'il  y  a  diffé- 
rentes sortes  de  froid  que  l'auteur  n'a 
point  distinguées;  autant  le  froid  mo- 
déré sec,  surtout  chez  l'homme  jeune 
et  robuste,  est  favorable  aux  facultés 
intellectuelles  et  physiques  ,  autant  le 
froid  excessif  ou  même  le  froid  des 
régions  basses  et  humides  en  arrêtent 
le  développement.  La  chaleur  est  le 
principe  de  la  vie.  «  Trop  forte  ,  il 
est  très  vrai  qu'elle  frappe  de  débilité 
toutes  les  fonctions  ,  tandis  que  le 
froid ,  mais  le  froid  modéré ,  généra- 
lement, leur  donne  une  activité  plus 
grande  par  la  réaction  vitale;  »  et  la  rai- 
son de  ces  différens  résultats  est  bien  soit 
le  relâchement  soit  le  resserrement  des 
tissus  (1)  ;  mais  ce  dont  Montesquieu  ne 
tient  pas  compte ,  et  ce  que  constatent 
les  physiologues,  c'est  <  l'action  des- 
tructive d'un  froid  glacial  »  comme  frap- 
pant de  léthargie  et  d'une  sorte  de  dé- 
gradation à  la  fois  intellectuelle  et 
physique  les  Lapons,  les  Ostiaques  ,  les 
Samoièdes,  les  Groeulandais  (2).  La  cri- 
tique était  en  droit  d'opposer  à  Montes- 
quieu tous  ces  peuples  comme  a  fait  Vol- 
taire (3).  Mais  exceptons  le  froid  des 
régions  hyperboréennes,  et  voyons  les 
conséquences  que  tire  l'auteur  de  ses 
observations  physiques  par  rapport  à  la 
force  et  au  courage,  à  l'intelligence,  à 
la  vertu  et  aux  gouvernemens. 

(1)  M.  Adelon,  Physiologie ,  5e  part.,  sect.  2. 

Traité  du  Froid,  par  La  Corbière,  in-8°    1859 

S  11-77  et  suiv.,  et  105. 

(2)  Richerand  ,  Physiologie,  ch.  xn ,  w  154. 

M.  Adelon  ,  3e  part.,  eh.  iv.  —  M.  Foissac,  de  P In- 
fluence du  Climat  sur  l'homme  ,  part.  111 ,  ch.  vin. 
r-  La  Corbière,  §  80-87. 

(3)  Dict.  Philos.,  art.  Esprit  des  Lois. 


1°  Dans  les  pays  du  Nord,  dit-il,  il  y 

a  plus  de  vigueur  ,  plus  de  courage. 
Quant  aux  pays  chauds,  d'abord  il  sem- 
ble en  distinguer  deux  classes  :  1°  Ceux 
où  «  les  bouts  des  nerfs  par  leur  épa- 
«  nouissement  et  par  le  relâchement  du 
«  tissu  de  la  peau  étant  exposés  à  la  plus 
«  petite  action  des  objets  les  plus  fai- 
«  blés,  de  ce  nombre  infini  de  petites 

<  sensations  résultent  l'imagination  ,  le 
«  goût,  la  sensibilité.,  la  vivacité  (1).  i  2°  A 
la  fin  du  chapitre  l'auteur  parle  de  con- 
trées où  «  la  chaleur  excessive  rend  le 
«  corps  absolument  sans  force.  Pour  lors 
«  l'abattement  passera  à  l'esprit  même  : 
c  aucune  curiosité,  aucune  noble  entre- 
«  prise,  aucun  sentiment  généreux.  Les 
«  inclinations  y  seront  toutes  passives  ; 
€  la  paresse  y  fera  le  bonheur;  la  plupart 
«  des  châtimens   y  seront   moins  diffi- 

<  ciles  à  soutenir  que  l'action  de  l'âme, 

<  et  la  servitude  moins  insupportable 
«  que  la  force  d'esprit  qui  est  nécessaire 
i  pour  se  conduire  soi-même  (2).  »  Mais 
bientôt  V abattement,  la  vivacité ,  tout  est 
confondu  ;  peu  importent  l'imagination, 
le  goût ,  la  sensibilité,  fruit  de  la  cha- 
leur ;  à  cette  faiblesse  d'organes  qui  fait 
recevoir  aux  peuples  d'Orient  les  im- 
pressions du  monde  les  plus  fortes  se  , 
joint  sans  difficulté  une  certaine  paresse 
dans  l'esprit  naturellement  liée  avec 
celle  du  corps  qui  fait  que  cet  esprit  n'est 
capable  d'aucune  action,  d'aucun  ef- 
fort,  d'aucune  contention;  le  climat 
condamne  sans  pitié  au  despotisme  les 
pays  chauds  sans  distinction,  l'Asie, 
l'Afrique  et  l'Amérique  ;  c'est-à-dire  , 
comme  dit  l'auteur,  la  plupart  des  peu- 
ples du  monde  ;  et  partout  dans  tes 
Etats  despotiques  le  partage  des  hommes 
comme  celui  des  bétes  est  l'instinct,  l'o- 
béissance, le  châtiment  (3). 

La  théorie  de  Montesquieu  quant  à  la 

(1)  Liv.  XIV,  ch.  ii. 

(2)  Ibid. 

(S)  Liv.  XIV,  ch.  iv ;  liv.  XVII,  ch.  n  et  vu  ; 
liv.  V,  ch.  xiv  ;  liv.  III ,  ch.  x.  —  Malgré  ces  ex- 
pressions, ordinairement ,  presque  tous,  en  quelque 
façon,  jetées  çà  et  là,  en  théorie  la  règle  de  son 
système  n'en  est  pas  moins  absolue  ;  les  faits  d'ail- 
leurs, il  les  élude  ou  les  plie  à  ses  principes.  Il  ne 
songe  pas  même  à  excepter,  comme  il  avait  fait 
dans  les  Lelt.  Persanes  (lelt.  151) ,  «  quelques  villes 
de  l'Asie-Mineure  et  la  république  de  Carlhage.  » 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


221 


force  et  au  courage  a  été  vingt  fois  réfu- 
tée, inême  par  ses  admirateurs.  Sans  la 
combattre  en  détail  ,  ni  citer  tous  les 
exemples  qu'on  pourrait  opposer,  la  mi- 
sère, la  cupidité  n'explique-t-elle  donc 
pas  mieux  que  le  climat  les  invasions 
des  peuples  du  Nord  dans  le  Midi,  aux- 
quelles d'ailleurs  on  peut  opposer  celles 
du  Midi  chez  les  peuples  du  Nord  , 
celles  des  armées  romaines  victorieuses 
des  Bretons,  de  Tamerlan  parti  des  ex- 
trémités de  l'Inde,  qui  porta  ses  con- 
quêtes jusqu'en  Sibérie?  Les  Arabes, 
sous  un  soleil  ardent  braves  et  agiles  , 
n'ont-ils  pas  fait  d'immenses  et  difficiles 
conquêtes  et  long-temps  menacé  toute 
la  chrétienté?  Et  l'auteur  oublie  donc 
les  Romains,  ses  chers  Romains,  partis 
des  rives  du  Tibre  à  la  conquête  du 
monde;  ensuite  si  énervés  sous  le  même 
climat,  mais  dont  pourtant  les  peuples 
«  du  Nord  ,  suivant  la  remarque  de  VEs- 
i  prit  des  Lois ,  eurent  tant  de  peine  à 
a  renverser  l'empire  (1)?  » 

(1)  Liv.  XVII,  ch.  iv.  —  Voir  la  critique  de  Du- 
pin  ,  '&  édit.,  ch .  xx ,  xxi ,  xxn  ,  xxiv  ;  l'e  édition, 
ch.  iv,  t.  II-,  p.  156.  —  Crevier,  $2.  —  Observa- 
tions de  l'abbé  de  La  Porte.  —  M.  Foissac  ,  de  l'In- 
fluence du  Climat  sur  l'Homme,  part.  III,  ch.  vin. 
—  La  Corbière  ,  du  Froid  ,  et  les  auteurs  qu'il  cite  , 
§  100,  p.  140,  141.  — Quant  à  la  force,  celle  des 
portefaix  de  Constantinople ,  des  coureurs  d'Ispa- 
han ,  des  nègres,  des  Hottentots,  des  sauvages  du 
Brésil  est  connue  (Buffon  ,  de  l'Homme  ,  $  de  l'Age 
viril  et  §  Variétés  de  l'espèce  humaine.  —  La  Cor- 
bière ,  du  Froid  ,  §  79).  La  force  résulte  des  habi- 
tudes et  de  l'exercice  non  moins  que  du  climat  (Ri- 
cherand  ,  Physiologie  ,  ch.  xn  ,  n°  133.  —  Adelon  , 
Physiol.,  Ve  part.,  ch.  iv),  et  le  courage  n'est  pas 
toujours  en  raison  de  la  force  physique.  (Critique 
de  Dupin.)  Nous  pourrions  citer  encore  Hume ,  Vol- 
taire, Helvétius,  si  l'erreur  et  le  mauvais  esprit  ne 
se  mêlaient  aux  bonnes  choses  que  contiennent 
leurs  réfutations.  Au  reste ,  la  théorie  des  climats  , 
que  Montesquieu  a  donnée  pour  nouvelle ,  obser- 
vent Dupin,  Voltaire  et  Filangieri,  n'est  que  l'al- 
tération des  principes  d'Hippocrate  et  le  développe- 
ment d'un  passage  isolé  de  Platon  ,  de  deux  chapi- 
tres de  Bodin  et  de  Charron,  des  réflexions  du  voya- 
geur Chardin,  qui  se  contredit.  (Volt.,  Dict.  Phil., 
art.  CiimaU  —  Filangieri,  Scienza  délia  legisla- 
zione  ,  lib.  I ,  cap.  xiv.  —  Hippocrate,  de  l'Air,  des 
Eaux  el  des  Lieux.  —  Platon  ,  Ilépubl.,  liv.  IV.  — 
Bodin,  Melhodus  ad  facilem  historiarum  cognitio- 
nem,  cap.  v.  — Charron,  de  la  Sagesse,  liv.  I, 
ch.  xxxvni.  —  Crit.  de  Dupin ,  2°  édit.,  ch.  xx.) 
Celle  fameuse  théorie ,  défendue  1res  faiblement  par 


Mais  voici  une  autre  objection ,  el  c'est 
l'auteur  lui-même  qui  se  la  fait. 

«  Les  Indiens  sont  naturellement  sans 
a  courage  ;  comment  accorder  cela  avec 
«  leurs  actions  atroces,  leurs  coutumes, 
«  leurs  pénitences  barbares?  Les  hoin- 
«  mes  s'y  soumettent  à  des  maux  in- 
i  croyables:  les  femmes  s'y  brûlent  elles- 
«  mêmes;  voilà  bien  de  la  force  pour 
«  tant  de  faiblesse.  » 

Voici  l'explication  : 

«i  La  nature  qui  a  donné  à  ces  peuples 
«  une  faiblesse  qui  les  rend  timides  ,  leur 

<  a  donné  aussi  une  imagination  si  vive 
«  que  tout  les  frappe  à  l'excès.  G«ttc 
«  même  délicatesse  d'organes  qui  leur 
«  fait  craindre  la  mort  sert  aussi  à  leur 
«  faire  redouter  mille  choses  plus  que  la 
«  mort.  C'est  la  même  sensibilité  qui 
«  leur  fait  fuir  tous  les  périls  et  les  leur 
s  fait  tous  braver  (1).  > 

N'avons-nous  pas  lieu  d'être  satisfaits  , 
et  ces  coutumes  barbares ,  V inconcevable 
corruption  des  mœurs  chez  ces  mêmes 
Indiens,  de  laquelle  l'auteur  parle  au 
livre  xvi,  ne  doivent-elles  pas  nous  faire 
dire  avec  lui  :  «  Le  peuple  des  Indes  est 

<  doux ,  tendre,  compatissant,  etc.; 
t  heureux  climat  qui  fait  naître  la  can- 
«  deur  des  mœurs  et  produit  la  douceur 
t  des  lois  (2)  /  » 

Voltaire  trouvait  que  le  grave  prési- 
dent parfois  faisait  un  peu  le  gogue- 
nard (3).  Il  serait  singulier  que  dans  un 
siècle  qui  se  pique  avec  raison  de  pro- 
grès clans  les  sciences  positives  on  révé- 
rât encore  de  pareilles  moqueries. 

2°  «  Dans  les  pays  du  Nord,  ditMontes- 
«  quieu ,  on  a  des  sensations  moins  vives  ; 

<  peu  de  sensibilité  pour  les  plaisirs 
«  comme  pour  la  douleur.  Il  faut  écor- 
t  cher  un  Moscovite  pour  lui  donner  du 
t  sentiment.  »  La  Moscovie  est  au  55e  de- 
gré de  latitude,  dit  la  Critique  de  Du- 

M.  Villemain,  qui  s'est  appuyé,  bien  à  tort,  du  pas- 
sage d'Hippocrate  (publicat.  de  1838,  14e  leçon), 
paraît  généralement  abandonnée.  Aux  personnes 
qui  y  tiendraient  encore ,  malgré  la  Critique  de  Du- 
pin ,  nous  recommandons  le  chap.  xiv  du  I"  livre 
de  Filangieri  (Science  de  la  Législation),  où  l'in- 
fluence du  climat  sur  le  physique  et  le  moral  est 
réduite  à  ses  justes  bornes. 

(1)  Liv.  XIV,  ch.  m. 

(2)  Liv.  XIV,  ch.  xv. 

(5)  Lettre  à.  Saurin ,  28  dcc.  1768. 


222 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


pin;  au  65e,  on  pourra  donc  couper  les 
Lapons  et  les  Sibériens  par  morceaux 
sans  qu'ils  s'en  doutent. 

«  Dans  les  pays  tempérés  ,  continue 
«  Montesquieu,  la  sensibilité  est  plus 
-t  grande;  dans  les  pays  chauds  elle  est 
<  extrême  ;  l'amour  est  la  cause  unique 
«  du  bonheur,  il  est  la  vie. 

«  Dans  les  pays  du  Nord  règne  la 
«  vertu:  la  pratique  en  est  facile.  Dans 
«  les  pays  tempérés  inconstance  :  le  cli- 
«  mat  y  est  inconstant.  Approchez  des 
«  pays  du  Midi,  vous  croirez  vous  éloi- 
«  gner  de  la  morale  même.  Des  passions 
«plus  vives  multiplieront  les  crimes; 
«  chacun  cherchera  à  prendre  sur  les  au- 
«  très  tous  les  avantages  qui  peuvent  fa- 
«  voriser  ces  mêmes  passions  (1).  i  N'est- 
ce  pas  dire  que  ce  sont  le  froid  et  le 
chaud  qui  font  la  vertu  et  le  vice? 

A  cette  théorie  des  mœurs  exagérée  et 
trop  absolue,  chrétiens  ou  philosophes 
ont  encore  répondu  ;  mais  non  assuré- 
ment si  bien  que  l'auteur.  Plus  tard,  au 
livre  xix  :  «  Plusieurs  lois  ,  dit-il ,  gouver- 
«  nent  les  hommes;  le  climat,  la  reli- 
«  gion  ,  les  lois ,  les  maximes  du  gouver- 
i  nement  ,  les  exemples  des  choses 
«  passées,  les  mœurs  ,  les  manières  ;  d'où 
«  il  se  forme  un  esprit  général  qui  en  ré- 
«  suite.  A  mesure  que  dans  chaque  na- 
«  tion  une  de  ces  causes  agit  avec  plus 
«  de  force,  les  autres  lui  cèdent  d'au- 
«  tant.  La  nature  et  le  climat  dominent 
«presque  seuls  les  sauvages;  les  ma- 
«  nières  gouvernent  les  Chinois;  les  lois 
«  tyrannisent  le  Japon  ,  etc.  (2).  >  Ainsi  , 
par  moment  l'auteur  semble  ne  pas  don- 
ner au  climat  une  force  telle  qu'on  ne  la 
puisse,  vaincre  par  l'éducation  et  les 
lois  (3)  ;  mais  par  rapport  aux  gouverne- 
mens  et  à  leurs  trois  principes ,  il  en  fait 
une  force  nécessaire  ,  de  sorte  qu'en  réa- 
lité, on  peut  dire  avec  deux  admira- 
teurs que  «  Montesquieu  fait  partout  do- 
miner l'influence  du  climat  sur  les  lois 
mêmes  (4).  »  Pourquoi  donc  tout  rappor- 
ter au  climat,  et  en  faire  une  cause  pré- 

(1)  Esprit  des  Lois,  !iv.  XIV,  ch.  n, 

(2)  Liv.  XIX,  ch.  iv. 

(3)  Liv.  XIV,  ch.  m  ;  liv.  XIX,  et  surtout  livre 
XVI. 

(4)  Filangieri ,  lib.  I ,  cap.  xiv.  —  M.  Villemain, 
publicat.  de  1858,  leçon  14e,  n°  2. 


dominante,  sur  la  religion,  les  lois,  l'édu- 
cation, les  habitudes;  en  un  mot.  sur 
toutes  les  causes  énumérées  par  l'au- 
teur? Il  est  au  moins  surprenant  qu'il 
n'ait  point  donné  la  préférence  aux  pays 
tempérés,  comme  l'ont  fait  plusieurs 
écrivains  (1)  :  car,  voulant  avant  tout 
présenter  l'Angleterre  comme  le  type  de 
la  liberté  et  de  la  «  vertu  politique  ,  »  il 
aurait  dû  se  souvenir  que  la  région  de 
Londres  est  une  région  tempérée,  la- 
quelle, d'après  son  système,  usurperait 
ainsi  à  tort  le  premier  rang  sur  les  Rus- 
ses et  les  Suédois.  Aussi  quand  on  le  voit 
restreindre  la  vertu  aux  pays  du  Nord  , 
la  chaîne  semble  tellement  rompue  que 
le  rapport  des  parties  soit  impossible. 
L'auteur  est  parti  de  ce  point  de  vue: 
dans  la  république  romaine  et  dans  les 
républiques  grecques,  admirables  vertu 
et  liberté.  Et  il  en  a  conclu  que  le  prin- 
cipe de  la  république,  c'est  la  vertu.  Puis 
il  présente  à  la  France  le  gouvernement 
de  l'Angleterre,  république  cachée  sous 
la  forme  d'une  monarchie  (2)  ,  comme  la 
perfection  de  la  liberté  (3).  Une  malheu- 
reuse languede  mouton  lui  fait  perdre  de 
vue  tout  cela  ,  et  voici  que  les  climats 
froids  peuvent  seuls  produire  la  vertu 
et  la  liberté  par  le  resserrement  des  fi- 
bres !  Le  gouvernement  républicain  au- 
quel il  a  donné  pour  principe  la  vertu  , 
devrait  donc  être  le  gouvernement  des 
pays  du  Nord.  D'un  autre  côté,  l'évi- 
dence des  faits  ne  lui  permettait  pas 
de  formuler  nettement  cette  consé- 
quence; à  peine  il  ose  l'insinuer  dans 
une  lettre  persane  et  dans  un  chapitre  de 
Y  Esprit  des  Lois  (4).  En  effet,  toutes  les 
républiques  dont  il  parle,  Athènes, 
Carthage  ,  Rome  ,  Tyr ,  Marseille  ,  la  Hol- 
lande, Venise  (5),  étaient  sous  un  cli- 
mat méridional  ou  tempéré.  Mais  alors 
quelle  contradiction  dans  les  deux  parties 
du  système  ! 

(1)  Voyez  Bodin  ,  Methodus  ad  facilem  historia- 
rum  cognitionem,  cap.  v. —  Charron,  de  la  Sagesse, 
liv.  I,  ch.  xxx vm.  —  Filangieri,  lib.  I,  cap.  xiv. 

—  Hume,  Essais  moraux  et  politiques  ,  20e  essai. 

—  Elc. 

(2)  Esprit  des  Lois  ,  liv.  V,  ch.  xix. 
(5)  Liv.  XI. 

(4)  Lettres  Persanes ,  131;  Esprit  des  Lois  ,  livre 
XXIV,  ch.  v,  combiné  avec  le  chap.  n  du  liv.  XIV. 

(3)  Voyez  surtout  le  liv.  VIII. 


ÉTUDE  SUR  UN  HOMME  OllAIND. 


223 


.Sous  les  climatschauds.  Qftfe physique 
il  une  telle  force  que  la  monde  n'y  peut 
presque  rien  (1),  le  gouvernement  est  un 
affreux  despotisme,  f.c  bâton  et  les  longs 
fouets,  voilà  le  partage  nécessaire  de 
ces  peuples  malheureux  (2). 

Reste  pour  les  pays  tempérés  la  mo- 
narchie qu'il  vante  ou  déprécie  tour  à 
tour.  Si,  malgré  nos  efforts,  il  nous  a 
été  impossible  de  découvrir  une  liaison 
satisfaisante  de  la  physique  de  la  langue 
de  mouton  avec  les  trois  principes,  au 
moins  peut-on  déjà  entrevoir  le  but  de 
ce  système  incohérent.  L'article  suivant 
essayera  de  montrer  ce  but  dans  tout  son 
jour. 

Continuons  l'explosé  du  système. 

Indépendamment  de  la  lâcheté  des 
peuples  des  pays  chauds,  résultat  du  cli- 
mat ,  il  y  a  une  autre  cause  physique  qui 
fait  chez  eux  le  gouvernement  despoti- 
que ,  c'est  la  disposition  du  sol.  L'auteur 
dit  que  «  Un  grand  empire  suppose  une 
«  autorité  despotique  dans  celui  qui  gou- 
i  verne.  Il  faut  que  la  promptitude  des 
«  résolutions  supplée  à  la  distance  des 
t  lieux  où  elles  sont  envoyées,  etc.  (3).  » 
Mais  on  en  a  une  meilleure  raison  lors- 
qu'on a  lu  le  petit  chap.  13  du  livre  v,  qui 
pourtant  n'a  que  quatre  lignes:  «  Quand 
»  les  sauvages  de  la  Louisiane  veulent 
t  avoir  du  fruit ,  ils  coupent  l'arbre  au 

<  pied  et  cueillent  le  fruit:  voilà  le  gou- 
i  vernement  despotique,  i  Pour  abattre 
comme  cela,  il  est  indispensable  de  se 
munir  d'une  grande  étendue  de  ter- 
rain (4). 

Or ,  dit  YEsprit  des  Lois ,  «  l'Asie 
«  a  de  plus  grandes  plaines  que  l'Eu- 
i  rope;   et    comme   elle    est    plus    au 

<  midi,  les  sources  y  sont  plus  aisément 
i  taries,  les  montagnes  sont  moins  cou- 
i  vertes  de  neiges,  et  les  fleuves  moins 
i  grossis  y  forment  de  moindres  barriè- 
i  res.  La  puissance  doit  donc  être  tou- 
«  jours  despotique  en  Asie:  car,  si  la 
«  servitude  n'y  était  pas  extrême,  il  se 
t  ferait  d'abord  un  partage  que  la  nature 

<  du  terrain  ne  peut  pas  souffrir.  >  D'où 
vient  la  liberté  de  l'Europe?  «  Du  par- 


(1)  Liv.  XVI,  cb.  vin. 

(2)  Liv.  XVII;  liv.  VIII,  ch.  xxi;  liv.  V,  cb.  xv. 

(3)  Liv.  VIII ,  ch.  xix  et  xx. 

(4)  Critique  do  Dupin. 


«  tage  naturel  qui  forme  plusieurs  Etats 

<  d'une  étendue  médiocre,  dans  lesquels 
«  le  gouvernement  des  lois  n'est  jias  in- 

<  compatible  avec  le  maintien  de  II'- 
i  tat  (1).  » 

L'auteur  qui  voit  si  bien  dans  \m  autre 
chapitre  que  c'est  au  Christianisme  que 
l'Europe  a  dû  la  douceur  de  gouverne- 
ment (2),  et  non  aux  Alpes,  au  Rhin  et 
au  Danube,  est  aveuglé  ici  par  l'enlrai- 
nement  de  son  système  ;  «  l'Asie,  dit-il  , 
«  est  coupée  en  de  plus  grands  morceaux 
«  par  les  montagnes  et  par  les  mers.  » 
Il  est  plaisant  de  croire  que  les  révolu- 
tions, les  conquêtes  aient  constamment 
respecté  celte  prétendue  division  perma- 
nente. Ces  morceaux  en  effet  sont  tout 
entrecoupés  de  montagnes  et  de  rivières; 
la  Chine  est  pleine  de  lacs  et  de  canaux, 
et  ses  deux  grands  fleuves  Kiang  et 
Hoang-ho  ou  fleuve  Jaune,  ainsi  nommé 
des  terres  qu'entraîne  son  cours  ra- 
pide (3)  ;  le  Tigre ,  l'Euphrate ,  le  Gange  , 
l'Indus ,  les  fleuves  de  la  presquîle  orien- 
tale de  l'Inde  valent  bien  assurément  les 
barrières  du  Rhin ,  du  Danube  et  du  Bo- 
rysthène.  En  outre ,  il  est  curieux  de  voir 
comme  il  se  tortille  pour  expliquer  par 
le  brusque  passage  des  pays  très  chauds 
aux  pays  très  froids .  comment ,  sans  que 
son  système  en  souffre  ,  le  despotisme 
domine  l'Asie  tout  entière,  voire  même  la 
Sibérie  dont  le  climat  est  si  froid  «  qu'à  la 
réserve  de  quelques  endroits  elle  ne  peut 
être  cultivée,  »  et  la  Tartarie  «  qui  est 
aussi  très  froide  ;  >  comment  la  Tartarie 
chinoise,  i  aussi  froide  que  l'Islande,  » 
est  gouvernée  par  l'empereurde  laChine 
1  presque  aussi  despotiquement  que  la 
Chine  même  (4).  »  On  voit  l'auteur  lui- 
même  démentir  ce  voisinage  immédiat 
des  peuples  qui  vivent  sous  un  climat 
froid  et  que  le  système  fait  en  consé- 
quence «  braves,  actifs,  conquérans ,  » 
avec  les  peuples  de  la  Turquie,  de  la 
Perse ,  du  Mogol ,  de  la  Chine  ,  de  la  Co- 
rée et  du  Japon  qui,  énervés  de  chaleur, 
seraient  facilement  subjugués.  Il  est  dit 
en  effet  au  chapitre  précédent  que  la 


(i)  Liv.  XVII,  ch.  vi. 

(2)  Liv.  XXIV,  ch.  m. 

(5)  Voyez  le  P.  du  Halde ,  de  la  Chine,  in-fol., 
173!i,  t.  II  ,  p.  137,  139. 
(■î)  Esprit  des  Lois,  liv.  XVII ,  ch.  in  et  v. 


224  ÉTUDE  SUR  UN  GKAND  HOMME, 

différence  de  bravoure  résultant  du  cli- 


mat  «    se  remarque  non  seulement  de 
«  nation  à  nation,  mais  encore  dans  le 
i  même  pays  d'une  partie  à  une  autre. 
«  Les  peuples  du  nord  de  la  Chine  sont 
«  pius  courageux  que  ceux  du  midi  ;  les 
«  peuples  delà  CorCe  ne  le  sont  pas  tant 
«  que  ceux  du  nord  (1).  »  Et  voici  en  dé- 
finitive où   aboutit  son  expédient  phy- 
sique:   <    Les   peuples  du  Word,  dit-il, 
«  n'ont  fait  la   conquête  du   Midi    que 
«  pour  un  maître  qui,  despotique  dans  le 
«  Midi  sur  les  sujets  conquis,  veut  encore 
«  l'être  dans  le  Word  etsur  les  sujets  con- 
«  quérans.  Souvent  une  partie  de  la  na- 
«  tion  tartare  est  chassée  de  la  Chine,  et 
«  elle  rapporte  dans  ses  déserts  un  es- 
«  prit  de  servitude  qu'elle  a  acquis  dans 
<  le  climat  de  l'esclavage.  »   Et  les  colo- 
nies chinoises,  envoyées  en  ïartarie,  y 
ont    «   porté   l'esprit  du  gouvernement 
«  chinois  .  »  Après  cela  on  peut  se  fier  au 
climat  (2)  !  Voilà  le  gouvernement  des- 
potique  non  seulement   dans   le  Midi , 
mais  encore,  en  dépit  des  glaces,  dans 
le  Nord,  dans  l'Asie  entière,  comme  en 
Afrique  et  en  Amérique  (3).  Et  l'on  sait 
quelle  chose  affreuse  c'est  que  le  gouver- 
nement despotique  de  Y  Esprit  des  Lois. 
On  ne  peut  parler  sans  frémir  3  dit  l'au- 
teur, de  ces  gouvernemens  monstrueux  y 
qui  causent  à  la  nature  des  maux  effroya- 

(1)  Esprit  des  Lois,  liv.  XVII ,  ch.  u.  —  Quand 
l'Asie  n'aurait  pas  de  zone  tempérée  ,  ce  que  ni 
Montesquieu  ni  Malte-Brun  n'établissent  pas  très 
bien,  puisque  dans  les  provinces  septentrionales  de 
laCbine,  dans  le  nord  de  l'Empire  Birman,  et 
presque  toute  la  Turquie  d'Asie,  le  climat  est  tem- 
péré [Géogr.  de  Malle-Brun,  édition  de  M.  Huot , 
liv.  CILI ,  CLI,  CXXIU ,  etc.;  le  P.  du  Halde ,  t.  I, 
p.  115,  112,  193,  207)  ,  la  fausseté  du  système  de 
l'Esprit  des  Lois  n'en  serait  pus  moins  évidente  par 
l'intrépidité  des  Arabes,  qui  ont  deux  fois  conquis 
l'Asie,  et  par  le  courage  des  Druzes,  des  Malais,  des 
M;  iirattes  (Malte-Brun  ,  liv.  CXXI) ,  et  même  des 
Hindous,  qui  ont  repoussé  Alexandre.  On  no  croira 
pas  ,  dit  Malte-Brun,  que  Tyr  et  Jérusalem  n'aient 
résisté  que  par  l'héroïsme  de  la  servitude.  (Voyez 
Esprit  des  Lois,  liv.  XVII,  ch.  vi.) 

(2)  Esprit  des  Lois,  liv.  XVII,  ch.  m. 

(5)  Liv.  XVII,  ch.  vu.  «  L'Amérique,  dit  ce 
i  chapitre  ,  détruite  et  nouvellement  repeuplée  par 
«  les  nations  de  l'Europe  et  de  l'Afrique,  ne  peut 
«  guère  aujourd'hui  montrer  son  propre  génie  (le 
«  génie  du  climat) ,  etc.  u  Ainsi  l'auteur  tourne 
toutes  les  difficultés. 


blés  (1).  Triste  remède  pour  prévenir  la 
dissolution  de  l'Etat  trop  agrandi ,  épou- 
vantable malheur  (2)!  en  vérité,  surtout 
quand  on  songe  à  la  facilité  d'établir  et 
de  conduire  ces  immenses  empires:  Tout 
le  monde  est  bon  pour  cela  (3).  Savez- 
vous  bien  ,  monsieur  Guillaume  ,  dit  Pa- 
telin ,  que  vous  auriez  gouverné  un  Etat. 
—  Comme  un  autre,  répond  M.  Guil- 
laume. C'est  sans  doute  d'un  Etat  despo- 
tique que  l'avocat  Patelin  entendait  par- 
ler (4). 

Le  terrain  comme  la  température  , 
tout  vient  se  plier  au  système  physico-po- 
litique de  Y  Esprit  des  Lois.  Ce  système 
a  des  ramifications  à  l'infini.  Tâchons  de 
rapprocher  les  anneaux  de  la  chaîne. 

Suivant  Montesquieu:  «  Il  y  a  dans 
«  l'Europe  une  espèce  de  balancement 
c  entre  les  nations  du  Midi  et  celles  du 

<  Nord  :  les  premières  ont  toutes  sortes 
«  de  commodités  pour  la  vie  et  peu  de 

<  besoins;  les  secondes  ont  beaucoup  de 
«  besoins  et  peu  de  commodités  pour  la 

<  vie  (5).  »  La  Critique  de  Dupin  fait  re- 
marquer que  le  Nord  fournit  d'abondan- 
tes productions  :  la  Livonie  par  exemple 
est  inépuisable  en  grains  (6).  Mais  pour- 
suivons :  <  Aux  nations  du  Midi  la  nature 

<  a  donné  beaucoup  et  elles  ne  lui  de- 
«  mandent  que  peu  ;  aux  autres  la  nature 
«  donne  peu  et  elles  lui  demandent  beau- 
«  coup.  L'équilibre  se  maintient  par 
«  l'industrie  et  l'activité  des  peuples  du 
«  Nord  et  par  la  paresse  de  ceux  du  Mid 

«  c'est  ce  qui  a  naturalisé  la  servitude 
«  chez  ces  derniers.  Comme  ils  peuvent 

<  aisément  se  passer  de  richesses,  ils 
«  peuvent  encore  mieux  se  passer  de 
«  liberté.  »  Quant  aux  nations  septen 
trionales  chez  lesquelles  il  semblerait 
qu'avec  la  vertu  et  la  république  devrait 
régner  la  frugalité,  elles  ne  peuvent  pas 
se  passer  de  richesses.  Et  où  vont-elles 
chercher  des  richesses  ?  Dans  ces  «  mal- 
«  heureux  pays  du  Midi  »  où  «  la  pau- 
vreté et  l'incertitude  des  fortunes  natu 
raliscnt  l'usure  ,  et  ainsi  la  misère,  »  où 

(1)  Liv.  III,  ch.  ix;  liv.  IV,  ch.  h. 

(2)  Liv.  VIII,  ch.  xvii. 
(.">)  Liv.  V,  ch.  xiv. 
(4)  Critique  de  Dupin.—  L'Avocat  Patelin,  act.  I. 

se.  v. 

(3)  Liv.  XXI ,  ch.  m. 
(0)  T.  III,  p.   131. 


souvent   «  on  no  répare,  on  n'améliore 

<  rien  ,  on  ne  bâtit  les  maisons-  que 
c  pour  la  vie,  on  ne  fait  point  de  fossés, 
«  on  ne  plante  point  d'arbres  ;  on  tire 

<  tout  de  la  terre,  on  ne  lui  rend  rien; 
[  t  tout  est  en  friche,  tout  est  désert  (1).  » 
:  Voilà    comment     parlait    l'auteur     au 

commencement  de  son  ouvrage.  Evidem- 
i  ment  il  n'existe  aucune  corrélation  en- 
tre la  théorie  des  trois  principes  el  celle 
de  l'influence  des  climats  sur  les  gou- 
vernemens.  Voilà  cette  chaîne  merveil- 
leuse. Comment  y  rattacher  le  livre  du 
commerce?  Les  républiques  feront  «  le 
«  commerce  d'économie  ,  dit  Montes- 
«  quieu,  comme  l'ont  faitTyr,  Carthage, 
«Marseille,  Florence,  Venise,  la   TIol- 

<  lande,    i>   c'esl-à-dire.   un    commerce 
fondé  sur  les  besoins  réels ,  ou  ,  comme  il 
est  dit  encore ,  sur  la  pratique  de  gagner 
peu   et  même   de  gagner   moins  qu'au- 
cune autre  nation ,  et  de  ne  se  dédom- 
mager qu'en  gagnant  continuellement  ; 
commerce  qui  ne  peut  donc  guère  être  fait 
par  un  peuple  chez  qui  le  luxe  est  établi  , 
qui  dépense  beaucoup  et  qui  ne  voit  que 
de  grands  objets.  Sans  que  l'auteur  l'a- 
joutât, vous  imagineriez  facilement  que 
«  un  commerce  mène  à  l'autre,  le  petit 
i  au   médiocre,  le  médiocre  au  grand, 
«  et  celui  qui  a  eu  tant  d'envie  de  gagner 
«  peu  se  met  dans  une  situation  où  il 
»  n'en  a  pas  moins  de  gagner  beaucoup.  > 
C'est  assez  naturel  et  il  résulte  de  cela  , 
comme  aussi  de  ce  que  «  dans  les  monar- 
<  chiesles  affaires  publiques  sont  la  plu- 
i  part    du   temps    aussi    suspectes   aux 
«  marchands  qu'elles  leur  paraissent  sû- 
«  res  dans  les  Elats  républicains,  i  il  ré- 
sulte que  c'est  «  dans  les  Etats  qui  subsis- 
i  tent  par  le  commerce  d' économie  qu'il 

.  c  se  fait  les  plus  grandes  entreprises.  > 
Alors  adieu  la  frugalité  et  la  république, 
je  pense.  Et  si  la  sûreté  est  si  grande,  quel 
danger  pour  ces  Etats  !  Ne  savons-nous 
pas  que  <  comme  une  certaine  confiance 

<  fait  la  gloire  et  la  sûreté  d'une  monar- 
«  chie...  Chose  singulière!  (ce  sont  les 
i  termes  de  l'auteur),  plus  les  républi- 
«  ques  ont  de  sûreté,  plus,  comme  des 

<  eaux  trop  tranquilles ,  elles  sont  su- 
«  jettes  à  se  corrompre  (2)  ?  t>  Aussi  «  ne 
i  veut-il  pas   dire  que    les  républiques 

(1)  Liv.  V,  ch.  xv  et  xiv, 

(2)  Liv.  VIII ,  ch.  v. 


ÉTUDE  SUR  UN  (illANl)  HOMME.  225 

i  soient  entièrement  privées  du  commerce 
i  du  lu. ii- ,  ni  les  monarchies  totalement 
i  exclues  du  commerce  d'économie  (1).  i 
Le  pauvre  abbé  de  La  Porte  se  perd  lil 
dans  cette  subtile  conception  qui  a  pour- 
tant trouvé  pour  défenseur  u\\  négociant 
directeur  de  la  Compagnie  des  Indes  et 
membre  de  la  Société  royale  de  Lon- 
dres (2).  L'éditeur  de  la  réimpression  de 
cette  apologie  en  a,  dit-il,  «  retranché 


les  injures  qui  ne  sont  pas  des  raisons,  s 
Les  injures  étaient  assurément  déplacées 
plus   que  jamais  contre  un    adversaire 
aussi  poli  que  l'abbé  de  La  Porte,  dont  la 
faiblesse,  jointe  au  suffrage  de  Montes- 
quieu en  faveur  de  M.  Risteau,  a  pu  seule 
donner  quelque   succès   à  des   explica- 
tions qui  en  réalité  n'expliquent  rien  (3). 
Reprenons:  «Pour  satisfaire  tous  les 
«besoins  que  la  nature  leur  a  donnés, 
<  les  peuples  du  Nord  ont  besoin  de  liber- 
î  té;  ils  sont  donc  dans  unétatforcé, s'ils 
«  ne  sont  libres   ou   barbares;   presque 
i  tous  les  peuples  du  Midi  sont  dans  un 
t  état  violent ,  s'ils  ne  sont  esclaves  (4). 
«  La  bonté  des  terres  d'un  pays,  conti- 
«  nue  Montesquieu,  y  établit  naturel  le- 
«  ment  la  dépendance;  ainsi,  le  gouver- 
«  nement  d'un  seul  se  trouve  ordinaire- 
«  ment  dans  les  pays  fertiles,  et  le  gouver- 
«  nement  de  plusieurs  dans  les  pays  qui 
«  ne  le  sont  pas.  Les  insulaires  sont  or- 
<i  dinairement   plus  portés   à  la  liberté 
i  que  les  peuples  des  continens,  et  les 
«  montagnards  plus  que  les  habitans  des 
«  plaines (5).  t 

Sauf  l'influence  réelle  des  pays  de  mon- 
tagnes, l'histoire  et  notamment  l'his- 
toire la  plus  récente  ne  dément  pas  moins 
que  la  géographie  cette  classification  des 
gouvernemens  suivant  la  température 
et  le  terrain.  Les  différences  actuelles 
de  gouvernement  se  règlent-elles  donc 
sur  les  climats?  La  liberté  n'est  pas  en 
Russie;  la  démocratie  est  partout  en 
Amérique  (6).  La  monarchie  absolue  n'a- 

(1)  Esprit  des  Lois,  liv.  XX,  ch.  iv. 

(2)  M.  Risteau  ,  Réponse  d  l'abbé  de  La  Porte, 
1751. 

(5)  Voyez  la  Critique  de  Dupin. 

(4)  Liv.  XXI,  ch.  m. 

(5)  Liv.  XVIII,  ch.ietn. 

•  (6)  Voyez  la  réfutation  de  celte  partie  du  système 
de  Y  Esprit  des  Lois,  par  M.  Foissac  ,  Influence  des 
Climats ,  part.  III,  ch.  x;  et  Filangieri,  lih,  lt 
cap.  xiv, 


226 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


t-elle  pas  gouverné  la  Suède  infertile? 
Sans  être  bien  fort  historien ,  qui  ne  sait 
que  dans  le  même  pays  se  sont  succédé 
des  gouvernemens  toutopposés?L'auteur 
nous  dit  «  qu'un  Etat  monarchique  doit 
«  être  d'une  grandeur  médiocre.  S'il  était 
«petit,    il    se    formerait    en    républi- 
«  que  (1).  »  Et  encore  :   c  L'inconvénient 
«  n'est  pas  lorsque  l'Etat  passe  d'un  gou- 
«  vernement  modéré,  comme  de  la  répu- 
t  blique  à  la  monarchie  ou  de  la  monar- 
i  chie   à  la  république  ;  mais  quand  il 
«  tombe  et    se     précipite    du    gouver- 
«  nement  modéré  au  despotisme  (2).  s 
En  établissant  ses  principes  ,   il   paraît 
avoir    été    fort    préoccupé    des     révo- 
lutions que  la  corruption  romaine  oc- 
casionna   dans    le     gouvernement.     Si 
c'est  la  corruption,  ce  n'est  pas  le  cli- 
mat, et  on  ne  voit  pas  surtout,  bien  qu'il 
ait  plu   à    Rousseau   de  le   prétendre , 
que  «  les  exceptions  confirment  la  règle 
«  en  ce  qu'elles  produisent  tôt  ou  tard 
i  des  révolutions  qui  ramènent  les  cho- 
«  ses   dans  l'ordre  de  ta  nature   (3).    i 
Pour  l'influence  des  îles  sur  la  liberté, 
elle  est   également  démentie  par  l'his- 
toire. «Les  insulaires,  dit  Montesquieu, 
«  ne  sont  pas   enveloppés  dans  la  con- 
«  quête  (4).  >   L'Angleterre    a   été   enve- 
loppée dans  la   conquête  des  Romains, 
des  Saxons  et  des  Normands;    les   îles 
de    la   Méditerranée  dans   la    conquête 
des    Carthaginois,    des    Romains,    des 
Barbares  du  IMord  ,  des  Sarrasins  et  des 
Turcs. 

L'auteur  au  livre  xv  définit  l'esclavage 
civi!  «  un  droit  qui  rend  un  homme  telle- 
«  ment  propre  à  un  autre  homme  qu'il 
«  est  le  maître  absolu  de  sa  vie  et  de  ses 
<  biens.  »  On  se  rend  aisément  aux  rai- 
sons qu'il  donne  peur  montrer  qu'un  si 
affreux  esclavage  «  n'est  pas  bon  par  sa 
nature  ;  »  mais,  suivant  l'auteur,  cet  es- 
clavage funeste  dans  les  monarchies  et 
les  républiques,  est  plus  lolérable  dans 
les  pays  despotiques.  «  Chacun  y  doit 
«  être  assez  content  d'y  avoir  sa  subsis- 
«  tance  et  la  vie.  Ainsi  la  condition  de 
«  l'esclave  n'y  est  guères  plus  à  charge 

(1)  Liv.  VIII,  ch.  xvii. 

(2)  Liv.  VIII,  ch.  via. 

(5)  Contrat  Social,  liv.  III,  ch,  vin. 
^5}  Liv,  XYIHjCh.  y. 


«  que  la  condition  du  sujet  (1).  »  L'huma- 
nité le  porte  cependant  à  vouloir  bien 
adoucir  le  sort  de  ces  <  malheureux  t 
habitans  des  pays  chauds  si  fort  sacrifiés 
dans  son  livre;  et  il  propose  un  projet 
de  règlement  «  entre  le  maître  et  les  es- 
claves (2).  »  Il  n'en  demeure  pas  moins 
que,  quoique  l'esclavage  soit  contre  la 
nature,  il  est  fondé  dans  cespays  sur  une 
raison  naturelle;,  la  chaleur  du  climat. 

Ce  n'est  pas  tout.  Il  est  nécessaire  que 
les  femmes  soient  esclaves  dans  les  pays 
chauds  ,  même  dans  ceux  où  la  religion 
nepermet  qiï une  femme,  par  exemple,  à 
Goa  et  dans  les  établissemens  des  Portu- 
gais dans  les  Indes.  Le  maintien  de  la 
morale  l'exige,  et  ce  n'est  pas  seulement 
le  climat  qui  rend  nécessaire  la  clôture, 
il  y  en  a  deux  autres  causes,  la  polyga- 
mie et  le  gouvernement  despotique  ; 
au  reste,  deux  résultats  du  climat  de  ces 
contrées  (3).  Ainsi,  voilà  les  pays  chauds 
bien  enveloppas  dans  un  vaste  réseau 
d'esclavage  politique,  civil  et  domesti- 
que (4).  Et  ce  n'est  pas  au  moins  un  état 
passager:  car  le  contraire,  l'auteur  nous 
l'a  dit,  serait  un  état  violent  qui  ne  pour- 
rait pas  durer.  Dans  ces  pays,  au  lieu! 

DE  PRÉCEPTES,  IL  FAUT  DES  VERROUX  (5). 

Ainsi  parle  cet  ami  de  V  univers  ,  Vil- 
lustre,  V immortel  bienfaiteur  des  hommes, 
ce  cœur  si  plein  d'une  bienveillance  gé- 
nérale pour  leurs  maux  ;  voilà  le  code 
des  nations  ;  ce  livre  de  la  plus  sublime 
morale  ; 

Le  gage  précieux  du  bonheur  de  ta  lerre  (6). 

Voilà  le  patriotisme  universel  de  l'au- 

(1)  Liv.  XV,  ch.   i. 

(2)  Liv.  XV,  ch.  xvn. 

(3)  Liv.  X VI ,  ch .  vm  ,  ix ,  x  ,  xi . 

(4)  Liv.  XV,  XVI,  XVII. 
(3)  Liv.  XVI ,  ch.  vin. 
(6)  Maupertuis;  d'Alembert;  Voltaire;  Grimni, 

lettre  du  15  fév.  17SS.  —  Helvétius,    de  l'Esprit. 

—  Le  Febvre  de  Beauvrai,  Eloge  en  vers.  —  Ode 
sur  la  Mort  de  Montesq.  (Merc,  avril  1735).  — 
L'abbé  Guasco  ,  avis  en  lête  des  Lettres  familières. 

—  Eloge  de  Montesquieu,,  prononcé  à  l'Académie 
de  Bordeaux  ,  2o  août  1703  (Merc,  juillet  17G3). 
Blackstone,  Comment .,  liv.  I ,  ch.  i.  —  Encyclop. 
mélhndiq.,  art.  Montesquieu.  —  Filangieri ,  Scienza 
délia  Legislasione,  inlrod.  —  Eloge  du  duc  de  Ni- 
vernais, par  François  de  Neuchâteau.  —  M .  Walke- 
naer,  Vie  de  Montesquieu.  — Journal  des  Débals, 
14,  18  et  20  septembre  1841.  Etc. 


ÉTUDE  SUK  UN  GRAND  HOMME. 


227 


leur  de  V Esprit  des  Luis  ,  et  son  respect 
pour  les  droits  de  L'humanité,  vis-à-vis  de 
'ous  les  peuples  du  monde  (1)! 

Nations  étrangères  (et  vous  surtout, 
peuples  de  l'Asie),  venez  honore/'  tes  uni- 
fies de  Montesquieu  ;  répandez  des  fleurs 
iur  son  tombeau;  arrosez-le  de  vos  lar- 
mes (2). 

Un  malencontreux  et  tout  récent  ad- 
tnirateur  du  grand  homme  ,  qui  recon- 
[iait  «  la  faiblesse  de  V Esprit  des  Lois , 
30ur  la  partie  philosophique  ,  pour  la 
législation,  et  encore  davantage  pour  la 
politique,  »  c'est-à-dire  en  tous  points, 
rante  Montesquieu  comme  l'écrivain  de 
l'humanité  contre  le  système  de  Hobbes. 
:  Montesquieu,  sous  toutes  les  formes 
:  sociales,  chercha  et  découvrit  l'huma- 
|  nité.  i  C'est  là  son  titre  de  gloire  (3). 
ttuvre  auréole  ! 

Comment  donc  Montesquieu  ,  qui  pas- 
ait pour  humain,  comme  dit  Voltaire,  a- 
k-il  pu  établir  de  semblables  théories  (4)? 
Oh!  c'est  qu'il  avait  fait  une  grande  dé- 
couverte, à  savoir  qu'il  n'y  a  point  de 
nullité  positive.  «  Comme  Aristole  ,  dit- 
il,  s'est  trompé  avec  son  sec  ,  son  hu- 
mide ,  son  chaud,  son  froid  ,-Platon  et 
tiocrate  se  sont  trompés  avec  leur  beau, 
leur  bon ,  leur  sage.  Les  termes  de 
beau,  de  noble,  de  grand,   de  parfait, 
sont  des  attributs  des  objets,  lesquels 
sont  relatifs  aux  êtres  qui  les  considè- 
rent. Ce  principe  est  l'éponge  de  pres- 
que tous  les  préjugés  (5).  >. 
Aussi ,  quand  notre  auteur  «  allait  dans 
un  pays ,  il  n'examinait  pas  s'il  y  avait 
de  bonnes  lois,   mais  si  en  exécutait 
celles  qui  y  étaient;  car  il  y  adebonnes 
lois   partout   (G).   Ce   qui   est  mauvais 
dans  une  monarchie   ou  une  républi- 
•  que ,  ainsi ,  par  exemple ,  que  la  profes- 
sion des  traitans  soit  une  profession 
honorée ,  peut  être  bon  dans  les  Etats 
:  despotiques ,  où  souvent  leur  emploi 
:  est  une  partie  des  fonctions  des  gou- 

(1)  Encyclopédie ,  art.  Patriotisme,  par  le  che- 
valier de  Jaucourt,  t.  XII ,  p.  18i,  col.  2  ,  in-fot. 

(2)  Eloge  prononcé  à  l'Académie  de  Bordeaux  . 
(ô)  Histoire  des  Doctrines  morales  et  politiques 

Us  trois  derniers  siècles ,  1836-57,  Ve  pér.,  en .  îv. 

(4)  Dictionn.  Philos.,  art.  Guerre. 

(5)  Variétés,  des  Anciens. 

(6)  Soles  sur  l'Angleterre. 


«  verneurs  eux-mêmes (1).  >  Ainsi  encore, 
«  an  Etat  despotique  sera  dans  l<i  meil- 

i  l< nie  situation  ,  lorsqu'il  pourra  se  re- 
i  garder  comme  seul  dans  le  monde  ; 
i  qu'il  sera  environné  de  déserts  et  sé- 
«  paré  de  peuples  qu'il  appellera  barba- 
it res.  Ne  pouvant  compter  sur  la  milice, 
«  il  sera  bon  qu'il  détruise  une  partie 
«  de  lui-même  (2).  >  On  verrait  par  là, 
quand  l'auteur  ne  le  dirait  pas,  qu'il  faut 
qu'une  loi  soit  bien  mauvaise  pour  être 
mauvaise  dans  le  despotisme  même  (3). 
Telles  étaient  les  nouvelles  raisons  don- 
nées par  Montesquieu,  pour  faire  aimer 
à  tout  le  monde  son  prince,  sa  patrie  ses 
lois,  et  pour  qu'on  put  mieux  sentir  sou 
bonheur  dans  chaque  pays ,  dans  chaque 
gouvernement ,  et  même  dans  le  gouver- 
nement despotique  (4). 

Réciproquement,  ce  qui  ne  vaudrait 
rien  dans  les  Etats  despotiques  peut  con- 
venir aux  monarchies.  <  Les  charges  ne 
«  doivent  pas  être  vénales  dans  les  Etats 
i  despotiques,  où  il  faut  que  les  sujets 
<  soient  placés  ou  déplacés  dans  un  ins- 
«  tant  par  le  prince  ;  dans  les  républiques 
«  non  plus  :  elies  sont  fondées  sur  la 
«  vertu.  Cette  vénalité  est  bonne  dans  les 
a  Etats  monarchiques,  parce  qu'elle  fait 
«  faire  comme  un  métier  de  famille  ce 
i  qu'on  ne  voudrait  pas  entreprendre 
«  pour  la  vertu  (5).  > 

c  La  fonction  divine  de  rendre  justice  , 
s'écrie  Voltaire,  un  métier  de  famille! 
Est-ce  Montesquieu  qui  a  écrit  ces  lignes 
honteuses?  Quoi!  parce  que  les  folies  de 
François  Ier  avaient  dérangé  ses  finances 
il  fallait  qu'il  vendit  à  de  jeunes  ignorans 
le  droit  de  décider  de  la  fortune,  de  l'hon- 
neur et  de  la  vie  des  hommes!  etc.  Mais 
que  voulez-vous?  ajoute  le  malin  roi  des 
philosophes,  Montesquieu  était  président 
à  mortier  en  province.  Il  est  bien  diffi- 
cile à  l'esprit  le  plus  philosophique  de  ne 
pas  payer  son  tribut  à  l'amour-propre. 
Si  un  épicier  parlait  de  législation,  il 
voudrait  que  tout  le  monde  achetât  de  la 
canelle  et  de  la  muscade  (C).  s 

fl)  Liv.  XIII,  ch.  xx. 
(2)  Liv.  V,  ch.  xiv. 
(5)  Liv.  XII ,  ch.  xxx. 

(4)  Préface. 

(5)  Liv.  V,  ch.  six. 

(6)  Commentaire.  —  Die'..  Philos. ,  art.  Esprit, 


228 


ÉTUDE  SUR  UN  GP.AND  HOMME. 


j  Les  principes  du    bien  ,  au  jugement 
de  plusieurs  admirateurs,  sont  toujours 
et  partout  les  mêmes,  ainsi  que  les  prin- 
cipes du  vrai  (t).   »  Quelques  réglemens 
doivent  variersHon  les  climats,  plusieurs 
lois  même  selon  les  gouvernemens,  les 
peuples  et  les  circonstances,  mais  non 
assurément  la  morale  et  la  justice,  vérita- 
bles et  universels  principes  des  lois  (2). 
Il  y  a  ,  à   la  vérité,   dans   l'ouvrage  ,  un 
livre  consacré  à  quelques  lieux  communs 
sur  la  manière  de  composer  les  lois,  sur 
la   nécessité   qu'elles  soient  modérées, 
claires,  simples,  qu'elles  s'accordent  en- 
tre elles,  etc.  (3).  Mais  c'est  un  hors  d'oeu- 
vre par  rapport   au  système  général  de 
l'auteur.  Après  les  doctrines  de  ce  sys- 
tème, que  servent  les  plus   imposantes 
affirmations?  •  Je  le  dis ,  et  il  me  semble 
«  que  je  n'ai  fait  cet  ouvrage  que  pour  le 
«   prouver  ,  l'esprit  de  modération  doit 
«  être  celui  du  législateur  (4).  »  En  réa- 
lité, selon  lui,  la  bonté  des  lois  est  rela- 
tive non  à  leur  qualité  intrinsèque,  mais 
au  gouvernement  et  au  climat;  de  même 
que  le  gouvernement  le  plus  conforme  à 
la  nature  est  celui  qui  se  rapporte  mieux 
au  climat  (5).  A  cette  modération  dont 
l'auteur  fait  tant  de  bruit ,  les  Etats  des- 
potiques  n'ont  aucune  part;   elle  n'est 
que  pour  les  Etats  modérés ,  la  monar- 
chie et  la  république,  où,  suivant  lui, 
«  l'amour  de   la  patrie ,  la  honte  et  la 
t  crainte  du  blâme  sont  des  motifs  ré- 
«  primans  qui  peuvent  arrêter  bien  des 
«  crimes  ,    où     la    plus    grande  \peine 
«  d'iuie.mauvaise  action  sera  d'en  être 
«  convaincu,  i  Cet  homme  si  dur  pour  la 
plupart  des  peuples,  le  voilà  qu'il  réserve 
sa  modération  et  sa  tolérance   pour  les 
coupables  «  qui  sont  les  fléaux  de  l'hu- 

dês  Lois.  —  Dialog.  26,  1"  entretien.  —De  Mais- 
tre  s'est  prononcé  pour  la  vénalité.  {Essai  sur  le 
Principe  générateur  des  Constitutions  politiques, 
n°  •53).  Malgré  noire  respect  pour  le  grand  écrivaiu, 
nous  ne  saurions  partager  son  avis  ,  ni  surtout  les 
deux  motifs  qu'il  en  donne. 

(1)  La  Harpe ,  Cours  de  Littérature ,  5e  partie , 
liv.  IV,  ch.  ni,  §7. —  Clément,  Lettres  à  Voltaire, 
La  Haye  ,  1775,  passim. 

(2)  Crit.  de  Dupin,  2e  édit.,  ch.  xx.  —L'abbé 
Gauchat,  Lettres  critiques.  —Etc.,  etc. 

(5)  Liv.  XXIX. 

(4)  Liv.  XXIX,  ch.  i, 

(5)  Liv.I,  ch.  m. 


manité  et  qui  la  déshonorent,  pour  le  sa- 
crilège, le  mépris  des  bonnes  mœurs,  et 
même  pour  le  crime  contre  nature  (1)!  » 
Voilà  comment  «  lorsque  l'Etat  n'a  point 
«  perdu  ses  principes,  les  mauvaises  lois 
«  ont  l'effet  des  bonnes  ;  la  force  du  prin- 
«  cipe  entraîne  tout  ;  et  par  la  corrup- 
«  tion  des  principes,  ajoute  l'auteur,  les 
«  meilleures  lois  deviennent  mauvaises 
«  et  se  tournent  contre  l'Etat  (2).  »  Ainsi, 
il  ne  faut  pas  comparer  a  la  morale  des 
«  Chinois  avec  celle  de  l'Europe.  C'est  la 
«  nécessité,  dit-il, et  peut-être  la  nature 
«  du  climat  qui  ont  donné  à  tous  les  Chi- 
<l  nois  une  avidité  inconcevable  pour  le 
t  gain  ;  et  les  lois  n'ont  pas  songé  à  l'ar- 

<  rêter.  Tout  a  été  défendu  quand  il  a 
«  été  question  d'acquérir  par  violence, 
<r  tout  a  été  permis  quand  il  s'est  agi 

<  d'obtenir  par  artifice  ou  par  industrie. 
«  Chacun  à  la  Chine  a  dû  être  attentif  à 
c  ce  qui  lui  était  utile  ;  si  le  fripon  a 
«  veillé  à  ses  intérêts  ,  celui  qui  est  dupe 
t  devait  penser  aux  siens.  A  Lacédé- 
«  mone ,  il  était  permis  de  voler  ;  à 
«  la  Chine,  il  est  permis  de  tromper  (5).  » 

D'après  cette  doctrine  qui  devait  être, 
peu  d'années  après,  effrontément  déve- 
loppée par  Helvétius  et  par  Diderot  (4), 


(1)  Liv.  VI,  ch.  ix;  liv.  XII,  ch.  iv  et  vi.  Voyez 
Lettre  sur  le  système  de  l'auteur  de  V Esprit  des  Lois, 
touchant  la  modération  des  peines,  par  M.  Muyart 
de  Youglans,  conseiller  au  grand-conseil,  Bruxelles,! 
178S,  broch.  in-12,  avec  cette  épigraphe  :  Qui  ma- 
lts pareil  bonis nocet.  Sauf  quelques  endroits,  cette 
vigoureuse  réfutation  a  d'autant  plus  d'intérêt,  que 
Ton  commence  à  reconnaître  les  funestes  effets  de 
l'adoption  des  idées  exagérées  du  dix-huitième  siè- 
cle en  fait  de  tolérance  pénale. 

(2)  Liv.  VIII,  ch.  xi. 

(3)  Liv.  XIX,  ch.  xx. 

(4)  Helvétius,  de  l'Esprit,  1758,  discours  III, 
ch.  xxn ;  dise.  II,  ch.xm,  xiv  et  xv.  Voici  no- 
tamment le  passage  sur  les  Chinois.  Chez  ce  peuplé 
policé,  pour  éviter  la  disette  et  «  des  guerres  fu- 
nestes à  leur  Empire,  et  peut-être  même  à  l'univers, 
les  pères  tuent  leurs  enfans.  La  nation  chinoise, 
humaine  dans  ses  intentions ,  a  pu  regarder  ces 
cruautés  comme  nécessaires  au  repos  du,  monde.  » 
—  «  Le  vol  était ,  avec  raison  ,  permis  à  Sparte  ,  et 
devait  y  être  honore  comme  très  utile,  eu  égard  à  ta 
constitution  du  pays.  )>  Aussi,  en  aucun  endroit  de 
son  livre ,  Helvétius  ne  donne-t-il  plus  d'éloges  à 
Montesquieu.  — Pur  la  monstrueuse  indécence  de 
la  forme,  Diderot  (Dialogue  entre  A  et  B,  etc.) 
a  trouvé  moyen  de  pousser  plus  loin  encore  cette 
admirable  théorie  de  la  morale ,  science  vaine  jus- 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


«  il  faut y  dans  les  Etats  despotiques, 
i  que  l'éducation  travaille  à  abaisser  le 
c  cœur  et  à  y  mettre  la  crainte.  Ce  sera 
«  un  bien,,  même  dans  le  commande- 
i  ment,  de  l'avoir  eue  telle,  personne 
«  n'y  étant  tyran  sans  être  en  même 
c  temps  esclave.  r>  —  <l  Jl  faut  commen- 
i  cer  par  faire  un  mauvais  sujet  pour 
c  faire  un  bon  esclave  (1).  ><  Quelle  ehose 
ridicule,  comme  l'a  écrit  Helvétius  sur 
les  marges  de  son  exemplaire,  de  faire 
un  ouvrage  pour  enseigner  ce  qu'il  faut 
qu'on  fasse  pour  maintenir  ce  qui  est 
mal  (2)  !  » 

Dans  les  monarchies,  continue  le  sys- 
tème ,  l'éducation  est  obligée  de  se  con- 
former aux  lois  de  cet  honneur  qui  est 
favorise  par  les  passions  et  les  favorise  à 
son  tour 3  qui,  selon  Montesquieu,  fait 
«  qu'on  ne  juge  pas  les  actions  comme 
|€  bonnes,  mais  comme  belles;  comme 
i  justes  ,  mais  comme  grandes,-  comme 
«  raisonnables,  mais  comme  extraordi- 
«  naires,  etc.  »  Aussi  en  France,  suivant 
lui,  la  véritable  éducation  ne  commence- 
t-elle  qu'au  sortir  des  maisons  publiques 
où  l'on  instruisait  l'enfance,  à  l'entrée 
dans  le  monde.  «  Là,  dit-il,  est  l'école 
c  de  ce  que  l'on  appelle   l'honneur  ,   ce 

<  maître  universel  qui  doit  partout  nous 
«  conduire  (3).  »  Il  voulait  décrier  l'édu- 
cation chrétienne  donnée  à  la  jeunesse 
par  les  jésuites,  et  plusieurs  ordres  reli- 
gieux où  la  science  et  la  vertu  étaient 
réunies,  et,  par  le  fait,  on  ne  saurait  en 
faire  mieux  l'éloge. 

Les  Anciens,  ajoute-t-il ,  ne  connais- 
saient pas  ce  <  contraste  qu'il  y  a  parmi 
f  nous  entre  les  engagemens  de  la  reli- 

<  gion  et  ceux  du  monde,  et  ils  faisaient 
t  des  choses  que  nous  ne  voyons  plus 

que-là,  et  qui  devenait  ainsi,  grâce  à  ces  Messieurs, 
une  science  utile  à  l'univers.  (Helvétius,  dise.  H, 
ch.  xni  et  xiv.) 

Filangieri,  qui  est  «  né  de  Montesquieu,  »  comme 
on  Ta  remarqué ,  décide  aussi  que  «  Sparte  ne  pou- 
vait avoir  d'autres  lois  que  celles  de  Lycurgue  pour 
son  bonheur  et  pour  sa  gloire.  (Scienza  délia  Legis- 
lazione,  lib.  I,  cap.  îv  et  v.)  Les  philosophes  ne 
s'entendent  pas  toujours  ;  mais  il  est  de  ces  vieilles 
sottises  de  convention  qu'ils  répètent  à  l'envi. 

(i)  Liv.  IV,  ch.  m. 

(2)  Notes  sur  les  huit  premiers  livres  de  V Esprit 
des  Lois ,  imprimées  pour  la  première  fois  en  1795. 
Note  sur  le  livre  IV,  ch.  i. 

(3)  Liv.  IV,  ch.  ii  et  v. 

TOMB  XII.  —  NO  Cî>.  lttll. 


229 

«  aujourd'hui  et  qui  étonnent  nos  petites 

<  Ames  (1).  »  Aussi  est-ce  «  dans  le gou- 
«  nement  républicain  que  l'on  a  besoin 

<  de  toute  la  puissance  de  l'éducation,  » 
pour  inspirer  aux  enfans  l'amour  de  la 
patrie,  cette  vertu  politique  par  laquelle, 
au  livre  des  Principes,  l'auteur  entendait 
la  vertu  publique,  la  vertu  morale  dans 
le  sens  qu'elle  se  dirige  au  bien  général, 
et  fort  peu  les  vertus  morales  particuliè- 
res (2),  et  qui  cependant  ici  donne  toutes 
les  vertus  particulières  (3). 

Ainsi  la  bonté  de  l'éducation,  comme 
la  bonté  des  lois ,  est ,  suivant  le  système, 
relative  au  principe  du  gouvernement. 
Il  semblerait  pourtant  qvéune  bonne  édu- 
cation, un  bon  gouvernement  ne  sont 
pas  moins  nécessaires  sous  un  climat 
que  sous    un  autre.    Ecoutez   l'auteur  : 

<  Comme  une  bonne  éducation  est  plus 
t  nécessaire  aux  enfans  qu'à  ceux  dont 
«  l'esprit  est  dans  sa  maturité;  de  même 
i  les  peuples  des  climats  chauds  ont  plus 
c  besoin  d'un  législateur  sage ,  que  les 
i  peuples  du  nôtre.  Plus  on  est  aisément 
t  et  fortement  frappé,  plus  il  importe 
«  de  l'être  d'une  manière  convenable , 
i  de  ne  recevoir  pas  des  préjugés,  et 
e  d'être  conduit  par  la  raison  (4).  >  Sans 
doute,  par  la  raison,  mais  non  par  la 
raison  abandonnée  à  elle  seule;  les  peu- 
ples seront  bien  conduits  par  la  raison 
que  dirige  la  vraie  foi.  C'est  ce  qu'aurait 
pu  dire  à  Montesquieu  quelqu'un  de  ces 
bons  paysans  «  pas  assez  savans ,  comme 
c  il  dit ,  pour  raisonner  de  travers  (5) ,  » 
et  assez  éclairés  cependant  pour  appren- 
dre à  leurs  enfans  à  aimer  Dieu  et  les  en- 
voyer au  catéchisme. 

Ainsi  donc  ,  l'auteur  nous  avait  promis 
un  système  général  de  politique  et  de 
législation  fondé  sur  la  raison.  Il  pro- 
clame que  la  raison  doit  présider  au  gou- 
vernement de  tous  les  peuples,  et  il  sou- 
met tous  ceux  des  climats  chauds  au  plus 
barbare  despotisme.  Voilà  ce  que  fait 
gagner  à  l'humanité  la  raison  philoso- 
phie :  voilà  comment  Montesquieu  orna 
la  philosophie  des  grâces  de  l'imagination, 

(1)  Liv.  IV,  ch.  iv. 

(2)  Liv.  III,  ch.  v. 

(5)  Liv.  IV,  ch.  v.  j 

(4)  Liv.  XIV,  ch.  m.  a 

(5)  Variétés. 

18 


THÉORIE  RAISONNÉE  DU  CODE  CIVIL. 


230 

et  du  charme  de  la  poésie;  il  ramena  le 
chœur  des  Muses  dans  le  sanctuaire  de  la 
politique  ,  et  il  s'assit  parmi  elles  à  côté 
du  divin  Platon.  C'est  là  l'éloge  qui,  en 
1763,  prononcé  à  l'académie  de  Bor- 
deaux par  un  conseiller  au  parlement , 
valut  un  buste  de  marbre  à  ce  fameux 
philosophe  (l). 

Tant  d'absurdités  ,   qui    se   réfutent 

(1)  Mercure  de  France,  juillet  1765. 


elles-mêmes,  n'eussent  sans  doute  été 
regardées  que  comme  un  égarement  de 
l'imagination,  sans  le  double  but  qu'elles 
couvraient  d'un  voile  :  l'attaque  de  la 
religion  catholique  et  du  gouvernement 
français,  attaque  d'une  influence  d'autant 
plus  pénétrante  qu'elle  était  moins  di- 
recte et  moins  à  découvert. 

C'est  ce  double  but  de  V Esprit  des  Lois 
qui  fera  l'objet  des  deux  derniers  articles. 
Algar  Griveau. 


THÉORIE  RAISONNÉE  DU  CODE  CIVIL  ; 

PAR  M.   .1.   FRÉDÉRIC   TAULIER, 

Professeur  à  la   Faculté  de  Droit   de  Grenoble.  —  Tomes   1   et  2. 


Le  droit  civil,  qui  semble  n'intéresser 
que  le  jurisconsulte,  appartient  à  l'his- 
toire, à  la  politique,  à  la  philosophie; 
car  il  est  en  môme  temps  la  révélation  du 
passé  ,  la  garantie  du  présent ,  le  plus  sûr 
témoin  des  mœurs  et  des  idées  d'un  peu- 
ple: il  fait  aussi  partie  de  la  science  re- 
ligieuse, car  après  la  loi  révélée,  il  est 
l'unique  sanction  de  la  morale,  le  seul 
organe  des  vérités  essentielles  à  la  con- 
servation et  à  l'harmonie  des  sociétés. 

Ce  n'est  pas  une  œuvre  purement  hu- 
maine ,  car  elle  doit  contenir  une  grande 
partie  des  élémens  divins  qui  entrent 
dans  la  composition  de  l'édifice  social  ; 
l'homme  construit,  mais  sur  les  assises 
posées  par  Dieu  même.  L'État,  la  pro- 
priété, la  famille,  les  droits,  les  obliga- 
tions, les  contrats ,  etc. ,  tout  cela  se  dé- 
finit et  se  règle,  mais  ne  s'invente  pas. 

Ce  n'est  pas  non  plus  une  œuvre  qui 
s'improvise;  elle  se  forme  lentement,  à 
petit  bruit,  à  l'aide  de  la  logique  et  du 
temps:  espèce  de  terrain  d'alluvion  qui 
s'augmente  de  tous  les  grains  de  sable  que 
le  fleuve  des  générations  dépose  en  pas- 
sant sur  ses  rives ,  et  qui  devient  enfin  un 
sol  fertile,  couvert  de  riches  et  abondan- 
tes moissons.  Le  droit  romain,  qui  est 
encore  aujourd'hui  la  raison  civile  de 
l'Europe  ,  est  un  monument  qui  a  duré 
plus  de  huit  siècles  à  élever;  notre  légis- 
lation, qui  semble  une  fille  sans  mère, 
prolcm  sine  maire  crcatam,  une  Minerve 


sortie  un  jour  subitement  du  cerveau  de 
Jupiter,  a  des  aïeux  plus  nombreux  et 
plus  anciens  que  le  vieux  droit  romain , 
ce  père  commun  de  toutes  les  législation  s 
modernes. 

De  nos  jours,  les  historiens  ontcompris 
le  parti  qu'ils  pouvaient  tirer  de  l'étude 
du  droit;  ils  y  ont  cherché  l'empreinte 
des  idées  ,  des  mœurs,  des  institutions  de 
nos  pères,  et  jusqu'à  la  trace  des  faits  et 
des  événemens  ensevelis  dans  l'oubli  ;  et 
cette  empreinte  était  si  profonde ,  et  cette 
trace  était  encore  si  vive  ,  qu'en  les  sui- 
vant de  près  et  avec  attention,  ils  sont 
parvenus  à  recomposer  la  grande  figure 
du  moyen  âge,  à  donner  un  corps  à  ce 
fantôme  qui  fuyait  sans  pouvoir  être  saisi 
ni  mesuré,  dansla  nuitprofonde  dupasse. 
Les  débris  des  lois  lombardes  ,  franques 
et  visigothes  ont  fait  comprendre  les 
Barbares  ,  ces  étranges  missionnaires  de 
la  Providence  ;  la  féodalité  est  sortie 
toute  vivante  du  tombeau,  avec  les  assises 
de  Jérusalem  et  les  établissemens  de 
saint  Louis;  un  seul  titre  des  coutumes, 
la  communauté  conjugale ,  a  expliqué 
mieux  que  les  plus  savans  commentaires 
l'influence  du  Christianisme  et  de  la  che-  ! 
valerie  sur  la  destinée  des  femmes  et  sur 
la  constitution  delafamillejuncoup  d'œili 
jeté  au  droit  canonique  a  révélé  les  cau- 
ses de  cette  puissance  sacerdotale  tant 
calomniée;  l'apparition  des  ordonnances  \ 
au  XIVe  siècle  a  signalé  le  triomphe  de 


THÉORIE  RAISONNÉE  DU  CODE  CIVIL. 


la  royauté  et  le  commencement  de  cette 
centralisation  qui  devait  un  jour  tout 
absorber. 

La  politique,  cette  reine  de  notre  temps 
si  lière  et  si  dédaigneuse ,  n'a  pu  cepen- 
dant dédaigner  le  droit  civil,  humble 
vassal  qui  semblait  ramper  à  ses  pieds. 
En  face  d'un  despote,  Portalis  a  dit:  <  Si 
f  les  lois  civiles  ne  fondent  pas  le  gou- 
«  vernement ,  elles  le  maintiennent  ;  elles 
t  sont  souvent  l'unique  morale  du  peuple 
i  et  toujours  une  forte  partie  de  sa  li- 
«  berté.  »  Combien  cette  pensée  profonde 
est  vraie  encore  sous  le  régime  constitu- 
tionnel, qui  promet  la  liberté  et  ne  donne 
trop  souvent  que  l'anarchie?  Quel  serait 
le  sort  d'une  nation,  pauvre  victime 
écartelée  par  les  forces  contraires  qui 
prétendent  la  diriger,  si  une  bonne  légis- 
lation civile  ne  ralliait  ses  membres  ti- 
raillés en  tous  sens?  Que  deviendrait  la 
stabilitéde  la  société,  au  milieu  du  conflit 
des  opinions,  du  flux  et  reflux  perpétuel 
des  révolutions,  si  elle  ne  trouvait  une 
ancre  solide  dans  une  forte  constitution 
de  la  famille  et  de  la  propriété  ?  On  sait 
jusqu'où  va  l'aberration  politique,  le 
désir  effréné  de  mouvement  et  de  l'inno- 
vation. On  s'attaque  d'abord  à  des  formes 
changeantes  et  progressives  ,  au  système 
administratif,  aux  lois  qui  règlent  l'é- 
tendue et  les  rapports  des  diverses  bran- 
ches du  pouvoir,  puis  au  pouvoir  lui- 
même,  et  descendant  plus  avant  dans  les 
profondeurs  sociales,  on  remet  tout  en 
question  :  le  droit  de  l'homme  à  posséder 
ce  qu'il  a  reçu  de  ses  pères  ou  un  gain  par 
son  travail,  la  loi  providentielle  qui  ré- 
partit inégalement  les  biens  et  les  talens, 
le  lien  conjugal  et  jusqu'à  la  sainteté  du 
foyer  domestique.  Qui  arrêtera  le  char 
ainsi  précipité  sur  la  pente  des  abîmes? 
Une  législation  bien  faite  ,  fondée  sur  les 
éternels  principes  de  la  justice  et  de  la 
raison,  appropriée  en  même  temps  aux 
besoins  et  au  degré  de  civilisation  du  peu- 
ple, qui  protège  tous  les  intérêts  légiti- 
mes de  manière  à  leur  enlever  jusqu'au 
désir  du  changement ,  et  maintienne  ainsi 
le  calme  au  fond  de  cette  mer  humaine 
dont  la  surface  est  sans  cesse  agitée  par 
le  vent  des  passions. 

Le  droit  civil  peut  encore  davantage  : 
il  peut  aider  à  résoudre  ces  terribles  pro- 
blèmes qui,  long-temps  dédaignés,  in- 


231 

compris,  ajournés,  reviennent  fou  jouis 
plus  impérieux,  se  dressent  ainsi  que  de 
lugubres  et  sinistres  fantômes  devant  les 
gouvernemens  auxquels  ils  barrent  le 
chemin  et  demandent  une  prompte  et 
complète  satisfaction.  L'organisation  du 
travail ,  la  fusion  des  classes  riches  et  des 
classes  pauvres  ,  l'accord  de  l'agriculture 
et  de  l'industrie,  l'association,  la  con- 
currence, le  monopole,  la  division  sans 
cesse  croissante  de  la  propriété  territo 
riale,  et  d'un  autre  côté  la  tendance  des 
capitaux  à  se  concentrer  dans  les  mêmes 
mains;  toutes  ces  questions,  qui  font  le 
désespoir  de  nos  publicistes  modernes, 
appartiennent  autantà  la  sciencedu  droit 
qu'à  cette  science  nouvelle  appelée  d'un 
nom  assez  obscur  et  assez  mal  défini  : 
l'économie  politique.  Un  seul  article 
ajouté  ou  retranché  dans  le  Code  civil, 
pourrait  avoir  plus  d'influence  sur  l'a- 
venir et  la  prospérité  du  pays,  que  le 
plus  savant  mécanisme  inventé  par  le  gé- 
nie administratif.  Bacon  a  dit  :  Le  droit 
privé  vit  sous  la  tutelle  du  droit  public  : 
Jusprivatum  sub  tuteld  juris  publiai  la- 
tet.  Aujourd'hui  on  pourrait  retourner 
l'axiome,  et  dire  que  c'est  le  droit  pu- 
blic qui  vit  sous  la  tutelle  du  droit  privé. 

Nous  avions  besoin  de  ces  réflexions 
préliminaires  pour  justifier  auprès  de 
nos  lecteurs  l'examen  d'un  traite  de  droit 
civil  dans  un  recueil  jusqu'ici  étranger 
à  ces  matières.  Mais  l'ouvrage  de  M.  Tau- 
lier est  si  clairet  si  précis,  il  est  empreint 
d'une  si  haute  moralité  et  semé  de  si 
sages  réflexions,  que  nous  n'avons  pas 
craint  de  le  proposer  comme  un  sujet 
d'étude.  C'est  d'ailleurs  une  théorie,  c'est- 
à-dire  une  explication  synthétique  des 
principes  du  droit  civil,  et  non  un  de 
ces  commentaires  hérissas  de  citations, 
de  subtilités  et  de  formules  fatigantes 
pour  qui  n'est  pas  jurisconsulte. 

«  Je  veux,  dit  M.  Taulier,  restituera 
i  la  science  du  droit  civil  le  caractère  de 
«pureté  qui  la  rend  belle;  je  veux  la 
«  montrer  dans  ce  qu'elle  a  de  primitif, 
«  d'intime  et  de  fécond,  en  rendre  l'étude 
%  plus  attrayante  et  plus  facile  aux  esprits 
i  novices,  et  ramener  les  esprits  exercés 
t  à  ces  élémens  dont  la  netteté  fait  la 
«  puissance,  dont  la  simplicité  fait  la 
<  profondeur.  > 

L'auteur   pose  ensuite  tout    d'abord 


232 


THÉORIE  RAISONNES  DU  CODE  CIYTL. 


dans  son  introduction  la  distinction  en- 
tre l'école  spiritualiste  qui  dit  avec  Por- 
tais: Le  droit  est  la  raison  universelle, 
la  suprême  raison;  et  l'école  expérimen- 
tale qui  dit  avec  Beniham  :  (  Le  droit .  a 
«proprement   parler.  n*est  que  la  ma- 

<  tière  de  la  loi  ;  i  et  il  se  range  sans  hési- 
ter du  côté  du  spiritualisme  qu'il  définit 
ainsi  : 

i  Le  spiritualisme  partant  sans  cesse 
de   Dieu  pour   remonter  sans  cesse  à 
«  Dieu  .  admet  des  limites  du  juste  et  de 
i  l'injuste   invariablement  fixées  :    pour 
(  lui,  le  droit  est  un  principe  supérieur 
à  l'homme,  condition  de  son  être  in- 
dividuel et  de  sa  nature  sociale:  pour 
i  lui  la  raison  ne  se  borne  pas  à  organi- 

<  ser  les  instincts,  elle  les  exclut,  ou  du 

<  moins  elle  les  précède  et  les  domine  : 

<  pour  lui  enfin  .  le  droit  dans  son  es- 
«  sence.  loin  d'être  une  élaboration  hu- 

<  maine.  est  l'œuvre  directe  de  Dieu: 
i  c'est  la  lumière  des  individus .  c'est  la 

<  vaste  intelligence  des  peuples,  c'est  la 

<  religion  morale  de  l'univers,  i 

Le  droit  considéré  de  ce  point  de  vue 
sublime  est  une  véritable  théologie ,  puis- 
qu'il parle  aux  hommes  le  langage  de 
Dieu.  Sans  doute  il  ne  peut  demeurer  sur 
ces  hauteurs,  il  faut  qu'il  descende  dans 
les  terrestres  vallées  .  qu'il  se  mêle  aux 
plus  minces  et  aux  plus  vulgaires  inté- 
rêts, qu'il  obéisse  aux  plus  capricieux 
instincts  de  l'homme  et  qu'il  suive  le  pro- 
grès social  dans  ses  mille  sinuosités  et 
ses  perpétuelles  variations;  il  faut,  en 
un  mot.  que  le  droit  naturel,  le  droit 
divin  se  transforme  en  droit  positif , 
mais  il  se  mêle  sans  se  confondre,  il 
obéit  sans  s'avilir,  il  se  transforme  sans 
changer  de  nature.  C'est  la  source  lim- 
pide qui  conserve  sa  transparence  et  sa 
pureté  à  travers  les  eaux  bourbeuses  du 
fleuve  qu'elle  alimente,  ou  plutôt,  c'est 
la  flamme  qui  purifie  l'atmosphère  où 
elle  brille  et  dont  le  foyer  apparaît  tou- 
jours distinct  et  resplendissant  au  milieu 
des  vapeurs  grossières  qui  l'environnent 


On  a  répété  souvent  sans  beaucoup  de 
réflexion  :  La  loi  en  France  est  athée. 
C'est  là  un  mot  bien  triste  et  qui  man- 
que heureusement  de  vérité.  Sans  doute. 
le  nom  de  Dieu  est  absent  de  nos  codes, 
une  ligne  de  démarcation  profonde 
existe  entre  la  législation  et  la  religion 
proprement  dite,  et  à  voir  ces  textes  si 
laconiques  et  si  froids  qui  s'adressent  à 
l'intérêt,  à  la  crainte,  jamais  à  la  con- 
science, que  n'accompagnent  aucun  mo- 
tif, aucune  considération  morale,  on 
aurait  peine  à  croire  qu'ils  sont  destinés 
à  régir  un  peuple  chrétien.  Toutefois,  si 
c'est  un  vice  d'avoir  ainsi  écarté  du  texte 
de  la  loi  tout  ce  qui  n'était  pas  préci- 
sément défense  ou  prescription,  ce  n'est 
guère  là.  il  faut  le  reconnaître,  qu'un 
vice  de  forme  dont  il  faut  accuser  l'affai- 
blissement général  des  croyances,  un 
reste  de  respect  pour  une  philosophie 
dont  on  commençait  à  reconnaître  les 
écarts,  la  nécessité  de  concilier  à  l'œu- 
vre nouvelle  les  esprits  les  plus  rebelles 
et  les  plus  divers .  et  un  peu  aussi .  la  pu- 
sillanimité du  législateur. 

Mais  examinons  de  plus  près  ce  corps 
de  droit  qui  semble  en  quelque  sorte 
manquer  d'âme.  Où  la  plupart  de  ses  dis- 
positions ont-elles  été  puisées?  Dans  le 
droit  romain  préparé  par  le  rigide  et 
austère  stoïcisme,  soumis  pendant  plu- 
sieurs siècles  à  l'action  régénératrice  du 
Christianisme  naissant,  accueilli  plus 
tard  par  l'Eglise  comme  un  allié  et 
comme  son  ami,  et  dont  le  pape  Jean  YIII 
disait  qu'il  avait  été  promulgué  par  l'es- 
prit de  Dieu  :  Romance  leges  divinités 
per  ora  principuni  promulgatce ;  dans 
nos  vieilles  coutumes  .  traditions  naïves 
d'un  âge  de  foi.  dans  les  écrits  des  juris- 
consultes les  plus  religieux,  Domat,  Po- 
thier.  d'Aguesseau  :  enfin, dans  ces  prin- 
cipes d'égalité .  de  fraternité  civiles  pro- 
clamées à  la  face  du  monde,  et  au  bruit 
de  la  chute  d'un  trône,  principes  qui, 
bien  compris  et  dégagés  des  extrava- 
gances révolutionnaires,  ne  sont  qu'une 


Pour  parler  sans  figure  .  le  droit  primor-  j  application  en  quelque  sorte  matérielle 
dial  et  divin  est  le  guide  et  le  régulateur 
du  droit  civil  ;  il  pose  les  principes  im- 
muables dont  le  législateur  et  le  juris- 
consulte n'ont  plus  qu'à  tirer  des  consé- 
quences pour  les  cas  particuliers  et 
transitoires  qui  se  présentent. 


des  préceptes  évangéliques.  Le  législa- 
teur de  1804  voulant  retremper  la  société 
aux  sources  pures,  a  répudié  les  théo- 
ries enthousiastes  et  un  peu  aventureuses 
de  l'Assemblée  constituante  et  le  maté- 
rialisme grossier  de  la  Convention,  Voilà 


THÉORIE  RAISONNÉE  DU  CODE  CIVIL. 


233 


pourquoi  notre  Code  civil,  œuvre  de  sa- 
gesse et  de  raison,  est  encore  aujour- 
d'hui  un  modèle  de  législation  et  le  mo- 
nument le  plus  impérissable  de  la  gloire 
impériale. 

Le  titre  I<^  qui  traite  de  l'étal  des  per- 
sonne?, et  où  les  bases  de  la  famille  sont 
posées  d'une  main  ferme  et  sûre,  suffirait 
pour  justifier  nos  éloges.  La  puissance 
paternelle  et  l'autorité  maritale  consti- 
tuées aussi  solidement  que  nos  mœurs  le 
permettaient,  une  sollicitude  pleine  de 
prévoyance  pour  la  faiblesse  du  sexe,  de 
l'âge  ou  de  l'esprit,  les  principaux  actes 
de  la  vie  civile  entourés  des  formes  les 
plus  protectrices,  voilà  ce  qui  témoigne 
de  la  sagesse  du  législateur.  Le  divorce 
contrariait  seul  cet  ensemble  harmo- 
nieux où  il  avait  été  imprudemment  in- 
troduit; accueilli  comme  le  remède  ex- 
trême des  passions  et  de  l'inconstance, 
il  produisait  lui-même  le  mal  qu'il  était 
destiné  à  guérir;  c'était  un  dissolvant 
mêlé  au  ciment  de  l'édifice  .  et  qui  en  au- 
rait compromis  la  solidité,  s'il  n'en  eût 
été  extirpé  par  une  main  vigoureuse,  ai- 
dée de  toutes  les  forces  de  la  raison  ,  de 
la  morale  et  de  la  religion.  C'est  le  plus 
beau  trophée  que  la  France  reconnais- 
sante puisse  déposer  sur  la  tombe  à  peine 
fermée  de  l'illustre  auteur  de  la  Législa- 
tion primitive. 

31.  Frédéric  Taulier  s'est  plu  à  consta- 
ter et  à  développer  dans  sa  Théorie  cet 
esprit  de  sagesse  et  de  moralité  qui  se 
cache  dans  nos  Codes, sous  l'aridité  de  la 
forme,  mais  qui  éclate  davantage  dans 
les  rapports  et  dans  les  discussions  qui 
en  ont  préparé  la  rédaction.  Si  deux 
opinions  également  spécieuses  se  présen- 
tent, on  est  sûr  qu'il  penchera  de  préfé- 
rence vers  celle  qui  satisfait  le  mieux  la 
conscience  :  ou  si  le  texte  de  la  loi  com- 
mande, tout  en  respectant  le  texte,  il 
protestera  en  faveur  de  la  morale.  C'est 
ainsi  que ,  forcé  d'admettre  la  dissolu- 
tion du  mariage  par  la  mort  civile,  il 
s'étonnera  que  la  loi  du  8  mai  1816  n'ait 
pas  fait  disparaître  cette  cause  de  disso- 
lution avec  le  divorce  dont  elle  a  toute 
la  laideur  et  tous  les  inconvéniens.  On  ne 
peut  s'empêcher  en  effet  de  déplorer .  en 
parcourant  le  titre  de  la  mort  civile . 
cet  enivrement  de  logique  qui,  après 
avoir  établi    une   fiction,    en    tire    les 


conséquences  les  plus  extrêmes,  comme 
s  il  s'agissait  d'une  vérité  ,  assimile  un  vi- 
vant à  un  mort  au  risque  de  blesser  les 
premières  lois  de  la  nature  et  du  bon 
sens  et  laisse  l'existence  à  un  condamné, 
en  lui  enlevant  tout  ce  qui  en  fait  un 
homme ,  le  droit  de  cité  et  le  droit  de  fa- 
mille. 

Le  titre  du  Mariage  surtout  fournit  à 
l'auteur  l'occasion  de  manifester  la  pu- 
reté de  ses  doctrines  et  l'élévation  de  ses 
idées.  Et  ici  on  peut  remarquer  en  géné- 
ral l'influence  que  le  caractère  d'un  ju- 
risconsulte exerce  sur  ses  ouvrages.  S'il 
est  imbu  de  préjugés  vulgaires  ou  disci- 
ple d'une  fausse  philosophie;  s'il  s'est 
laissé  séduire  par  une  morale  relâchée  ; 
si,  en  politique,  il  est  entraîné  sur  la 
pente  de  ces  abîmes  qui  conduisent  à  la 
désorganisation  sociale,  il  trouvera  tou- 
jours danslélasticité  du  texte  les  moyens 
de  lui  donner  l'empreinte  de  ses  opi- 
nions et  de  ses  sentimens.  Alors  la  loi 
complice  de  ses  erreurs  reviendra  au 
sanctuaire  de  la  justice  défigurée,  tra- 
vestie sous  des  vêtemens  indignes  d'elle. 
Si,  au  contraire,  son  interprète  est  doué 
d'un  esprit  droit  et  fortifié  par  de  sévères 
études,  si  la  sensibilité  de  sa  conscience 
s'est  encore  aiguisée  au  contact  des  idées 
religieuses,  il  ne  profitera  de  l'insuffi- 
sance ou  de  l'obscurité  du  texte  que  pour 
les  maintenir  avec  fermeté,  et  au  besoin 
pour  les  ramener  à  l'aide  d'une  habile 
interprétation  dans  les  voies  de  la  rai- 
son .  de  la  justice  et  de  la  vérité.  Cher- 
chons-en quelques  exemples  dans  la 
théorie. 

L'indissolubilité  du  mariage  est  aujour- 
d'hui un  principe  de  notre  législation  ; 
mais  que  de  difficultés  quelquefois  dans 
l'application!....  J'ai  été  trompé  non  sur 
la  personne,  mais  sur  les  qualités  physi- 
ques ou  morales  de  mon  conjoint:  femme, 
j'ai  cru  épouser  un  homme  sain  de  corps 
et  d'esprit,  et  j'ai  épousé  un  valétudi- 
naire ,  un  insensé;  homme  ,  j'ai  recher- 
ché dans  une  compagne  l'innocence  et  la 
pudeur,  et  c'est  à  une  courtisane  que  j'ai 
uni  ma  destinée;  mon  mariage  n'est-il  pas 
nul?  Oui,  si  on  ne  s'attache  qu'au  but  ma- 
tériel ou  aux  convenances  individuelles 
et  frivoles  du  mariage  ;  mais  si  on  enyi- 
sage  le  bien  en  lui-même ,  la  foi  jurée , 
la  nécessité  de  protéger  la  plus  noble  des 


234 


THÉORIE  RAISONNÉE  DU  CODE  CIVIL. 


institutions  contre  les  abus  de  l'arbitraire, 
on  reconnaîtra  avec  M.  Taulier  que  l'er- 
reur n'est  une  cause  de  nullité  que  lors- 
qu'elle porte  sur  la  personne  elle-même. 
La  publicité  est  une  des  conditions  lé- 
gales du  mariage.  Quelques  jurisconsul- 
tes en  ont  conclu  qu'il  était  radicalement 
nul  ,  lorsqu'il  avait  été  célébré  hors  du 
domicile  et  de  la  commune  des  contrac- 
tans.  M.  Taulier  laisse  avec  raison  aux 
juges  l'appréciation  des  circonstances  qui 
peuvent  entraîner  la  nullité.  Quand  on 
songe  combien  la  morale  publique  souf- 
fre de  la  brusque  rupture  d'un  lien  qui 
semblait  formé  pour  la  vie,  et  qui  n'était 
peut-être  lui-même  que  le  premier  an- 
neau d'une  chaîne  qui  devait  unir  entre 
elles  plusieurs  familles  ,  on  ne  saurait  se 
montrer  trop  sévère  pour  l'admission  de 
ces  nullités  qui  ne  tiennent  pas  à  l'es- 
sence même  du  contrat;  et  lorsque  la 
séparation  de  corps  vient,  dans  des  cas 
graves,  relâcher  ce  lien  sacré,  tous  les 
efforts  du  législateur  et  du  jurisconsulte 
doivent  tendre  à  le  resserrer  de  nouveau, 
en  ménageant  aux  époux  des  moyens  de 
rapprochement. 

M.  Taulier  n'a-t-il  pas  un  peu  méconnu 
ce  principe ,  en  se  prononçant  pour  la  ré- 
vocation de  plein  droit  des  donations 
que  l'un  des  époux  a  faites  par  contrat 
de  mariage  à  l'époux  contre  qui  la  sépa- 
ration est  obtenue?  Il   s'appuie  sur  ce 
que  la  séparation  n'est  pas  un  diminutif 
de  divorce  ,  une  institution  secondaire, 
une  réparation  provoquée  par  des  torts 
moins  graves  et  de  nature  dès  lors  à  en- 
traîner des  effets  moins  sérieux,  mais 
bien  une  institution  parallèle  au  divorce, 
fondée  absolument  sur  les  mêmes  causes 
et  subsidiairement  offerte  aux  conscien- 
ces scrupuleuses.  Moi,  je  pense  au  con- 
traire que  la  loi  en  admettant ,  après  la 
séparation  de  corps,  la  possibilité  d'une 
réconciliation,  en  conçoit  par  cela  même 
l'espérance,  en  forme  le  vœu  ;  et  c'est  se 
montrer  fidèle  aux  principes  de  haute 
moralité  et  d'intérêt  social  qui  ont  fait 
abolir  ie  divorce  ,  que  de  favoriser  l'ac- 
complissement de  ce  vœu,  partagé  par 
tous  les  cœurs  honnêtes. 

La  révocation  des  donations  peut  être 
considérée,  il  est  vrai,  comme  une  juste 
punition  de  l'époux  coupable;  mais  elle 
serait  aussi  le  plus  souvent  l'abandon  de 


la  seule  chance  de  réunion ,  la  rupture 
du  dernier  lit  par  lequel  l'intérêt  ou  lare- 
connaissance  rattachent  encore  un  époux 
à  l'autre  ;  et,  d'ailleurs,  dans  une  sépa- 
ration de  corps ,  motivée  sur  ce  que  la 
vie  commune  est  devenue  insupportable , 
où  est  l'innocent?  où  est  le  coupable? 
Dans  la  plupart  des  cas  et  malgré  les  ap- 
parences contraires,  les  torts  sont  réci- 
proques. Alors ,  la  révocation  de  la  do- 
nation qui  ne  frapperait  qu'un  des  cou- 
pables, tandis  qu'elle  profiterait  à  l'autre, 
serait  une  véritable  injustice.  J'ajouterai 
qu'un  contrat  de  mariage  n'est  pas  seu- 
lement un  lien  entre  deux  personnes  ; 
c'est  un  lien  entre  deux  familles  ,  entre 
plusieurs  générations  ,  et  qui  embrasse 
dans  sa  prévoyance  l'avenir  le  plus  éloi- 
gné :  il  doit  donc  être ,  autant  que  possi- 
ble ,  à  l'abri  des  vicissitudes  de  l'union 
conjugale.  —  Telles  sont  les  considéra- 
tions qui  me  déterminent  dans  le  silence 
de  la  loi  à  adopter  une  opinion  contraire 
à  celle  de  M.  Taulier. 

Je  retrouve  toute  la  sévérité  de  ses  prin- 
cipes au  chapitre  des  Enfans  naturels. 
S'il  entre  dans  les  intentions  bienveillan- 
tes de  la  loi  à  l'égard  des  enfans  qui  sont 
le  fruit  d'une  simple  faiblesse ,  il  repousse 
avec  énergie  du  foyer  et  du  seuil  domes- 
tiques ceux  que  l'inceste  ou  l'adultère  a 
marqués  d'une  tache  indélébile. 

Plusieurs  jurisconsultes  avaient  pensé 
que  les  enfans  nés  de  personnes  qui,  à  rai- 
son de  leur  degré  de  parenté,  avaient  be- 
soin de  dispensespour  s'unir,  pouvaient 
recevoir  par  ce  mariage  subséquent  de 
leurs  père  et  mère,  le  bienfait  de  la  légiti- 
mation. M.  Taulier  leur  enlève  jusqu'à 
cette  espérance,  en  se  fondant  sur  le  texte 
rigoureux  de  la  loi  et  surtout  sur  son  es- 
prit. «IN'est-il  pas  évident,  dit-il,  que  la 
«  loi  ne  pouvait  assimiler  les  fruits  de 
«  l'inceste,  même  réparable,  aux  fruits 
«  d'une  simple  faiblesse?  JN'est-ce  pas  à 
•  cause  de  la  possibilité  même  de  la  ré- 
c  paration  qu'il  fallait  se  montrer  inexo- 
i  rable  pour  le  temps  qui  la  précède,  à 
i  moins  de  faire  du  remède  un  encoura- 
«  gement  au  mal?  Ne  sent-on  pas  qu'avec 
«  la  perspective  d'un  avenir  qui  ne  lais- 
«  sera  subsister  aucune  trace  du  passé, 
«  des  parens  craindront  moins  d'abuser 
«  des  relations  que  la  parenté  on  l'al- 
t  liance  rend  plus  faciles,  que  les  affec- 


THÉORIE  RAÏSONINE1S  DU  CODE  CIVIL. 


235 


<  lions  saintes  de  la  famille  se  change- 
j  ront  plus  rapidement  en  amours  crimi- 
i  nelles,  et  que  de  précieuses  garanties 
i  seront  enlevées  à  la  vie  domestique? 
c  Au  reste,  des  liens  légitimes  peuvent 
«  un  jour  succéder  à  des  relations  adul- 
i  tères  ;  cependant  ils  ne  produiront  pas 

<  la  légitimation  des  enfans.  Qu'importe 
i  en  effet  à  la  loi  cette  liberté  que  l'ave - 
«  nir  réserve  aux  coupables?  Un  crime 
«  présent  s'efface-t-il  devant  une  inno- 
«  cence  future  ?  » 

Enfin,  les  enfans  adultérins  ne  pour- 
ront invoquer  une  reconnaissance  volon- 
taire et  faite  contre  les  prescriptions  de 
la  loi  pour  obtenir  des  alimens.  La  juris- 
prudence ,  par  une  pitié  mal  entendue 
peut-être ,  leur  en  a  souvent  accordé. 
M.  Taulier  les  leur  refuse  parce  que ,  sui- 
vant les  nobles  paroles  du  tribun  Duvey- 
rier,  la  manifestation  d'un  désordre  ca- 
ebé  n'est  jamais  pour  l'intérêt  social 
compensé  par  la  réparation  d'un  dom- 
mage individuel. 

INousachèveronsde  caractériser  l'esprit 
qui  a  guidé  l'auteur  dans  ce  commentaire 
du  premier  livre  du  Code  civil  en  faisant 
connaître  ses  idées  sur  la  puissance  pa- 
ternelle. Envisagée  du  point  de  vue  de 
l'antiquitéou  de  la  féodalité,  la  puissance 
paternelle  est  un  despotisme  absolu,  une 
sorte  de  supplément  du  pouvoir  public 
qui  prend  sa  source  moinsdansla  nature 
que  dans  les  convenances  sociales  et  qui 
remplace  trop  souvent  les  affections  do- 
mestiques par  une  série  de  droits  exor- 
bitans  et  de  devoirs  pénibles. 

«  Le  Christianisme,  dit  M.  Taulier,  qui 
«  enseigne  aux  hommes  l'égalité  en  leur 
«  montrant  sans  cesse  une  origine  et  une 
c  foi  communes,  et  qui  leur  dit  sous 
«  toutes  les  formes  :  Aimez-vous  les  uns 

<  les  autres,  ne  saurait  tolérer  même 
«  dans  la  famille ,  des  suprématies  et  des 
i  dépendances  fondées  sur  des  bases  ou- 
«  trageantes  pour  l'humanité.  Amitié  , 
t  conseil ,    protection    de    la    part    des 

<  pères,  honneur  et  respect  de  la  part 
«  des  enfans,  sanction  sage  et  modérée 
«  de  cette  théorie  de  droits  et  de  devoirs  ; 
t  voilà  la  vraie  loi,  la  loi  de  Dieu.  » 

Le  commentaire  sur  le  livre  II  du  Code 
civil  qui  traite  des  biens  et  des  diffé- 
rentes modifications  de  la  propriété  com- 
prend une  foule  de  questions  pratiques 


dont  le  détail  serait  peu  intéressant  pour 
nos  lecteurs.  Il  en  est  une  cependant 
qui  s'agite  depuis  le  commencement  du 
monde  et  qui ,  pour  certains  esprits  re- 
belles à  la  tradition  et  à  l'expérience, 
n'est  pas  encore  aujourd'hui  résolue, 
c'est  la  question  de  la  propriété  elle- 
même.  Tout  récemment  encore  ,  il  s'est 
rencontré  un  homme  qui  s'est  demandé  : 
Qu'est-ce  que  la  propriété?  et  qui  a  ré- 
pondu sans  hésiter:  c'est  le  vol.  Et  son 
livre  n'est  pas  une  brochure  sans  consé- 
quence ,  un  pamphlet  séditieux  ;  c'est  un 
livre  grave,  sérieux  ,  écrit  en  apparence 
ave  une  inflexible  logique  et  une  bonne 
foi  effrayante. 

Rousseau  avait  dit:  «  Le  premier  qui 
<  ayant  enclos  un  terrain ,  s'avisa  de 
i  dire:  Ceci  est  à  moi;  et  trouva  des 
c  gens  assez  simples  pour  le  croire,  fut 
i  le  vrai  fondateur  rie  la  société  civile,  i 
Les  doctrines  de  Babeuf  et  des  commu- 
nistes ne  sont  que  les  conséquences  de 
cette  sanglante  ironie  du  philosophe  de 
Genève  contre  la  société.  Pour  eux,  il 
n'y  a  point  de  propriétaires,  et  le  genre 
humain  n'est  qu'un  grand  usufruitier  qui 
doit  partager  entre  tous  les  membres  de 
la  communauté,  sans  distinction  d'apti- 
tude et  de  travail ,  les  fruits  d'un  fonds 
à  jamais  indivisible  et  inaliénable.  Mais 
qui  sera  l'administrateur  de  cette  im- 
mense ferme  et  l'impartial  distributeur 
de  ses  produits  ?  C'est  ce  dont  ne  parais- 
sent pas  s'occuper  les  communistes. 

Les  saint-simoniens,  plus  raisonnables 
et  plus  justes  en  apparence,  avaient  pris 
pour  devise  :  «  A  chacun  selon  sa  capa- 
»  cité,  à  chaque  capacité  selon  ses  œu- 
t  vres.  »  Mais  qui  devait  et  connaître  la 
capacité  et  juger  les  œuvres  ?  Celui  qu'ils 
avaient  nommé  par  excellence  le  Père, 
espèce  de  grand  Lama  plus  ridicule  et 
plus  impuissant  que  celui  de  l'Inde. 

Enfin  les  fouriéristes  ont  fait  encore 
un  pas  de  plus  dans  la  voie  de  la  justice 
et  de  la  raison,  et  ont  proclamé  cet  axio- 
me qui  semble  tout  comprendre  :  «A  cha- 
«  cun  selon  son  capital,  son  travail  et 
«  son  talent,  s  Oui,  mais  dans  ce  système 
l'homme  n'a  qu'un  seul  droit ,  c'est  3e 
droit  au  travail  ,  et  il  n'a  qu'un  seul 
moyen  de  l'exercer,  l'association.  Piien 
ne  lui  appartient  et  il  ne  s'appartient  pas 
lui-même.  Serf  non  plus  du  lief,  mais  du 


236 


THEORIE  RAISONNÉE  DU  CODE  CIVIL. 


phalanstère,  il  est  engrené  comme  la  roue 
d'une  machine  dans  un  millier  de  grou- 
pes et  de  phalanges  qui ,  s'attirant  et  se 
repoussant,  se  mêlant  et  se  combinant  à 
l'infini,  composent  par  leur  opposition 
même  l'harmonie  universelle. 

Le  défaut  capital  de  tous  ces  systèmes, 
c'est  de  méconnaître  complètement  la 
nature  de  l'homme  et  sa  véritable  desti- 
née; c'est  d'anéantir  cette  personnalité 
qui  le  porte  à  s'assimiler  les  objets  sur 
lesquels  il  a  mis  l'empreinte  de  son  in- 
telligence; c'est  enfin  de  détruire  l'émula- 
tion, cette  force  intime  de  l'âme  qui  en- 
tretient pour  les  hommes  l'activité  et  la 
vie,  et  qui  ne  peut  exister  dans  une  as- 
sociation où  tout  est  confondu,  travail, 
honneur  et  profit. 

Voilà  où  sont  arrivés  tous  ces  théori- 
ciens qui  ont  considéré  la  propriété 
comme  une  institution  purement  hu- 
maine qui  pouvait  être  créée,  modifiée, 
changée ,  avilie  au  gré  du  législateur. 
M.  Taulier,  à  la  vue  des  funestes  consé- 
quences d'une  semblable  erreur,  s'écrie 
avec  une  sorte  d'inspiration  religieuse  : 
«  Dieu  me  garde  de  penser  et  d'écrire 
«  que  la  propriété  soit  une  institution  pu- 
«  rement  arbitraire!  Je  n'hésite  pas  à  pro- 
«  clamer  que  sa  source  est  divine  et  son 
t  origine  éternelle.  »  Il  la  fait  dériver  de 
l'exercice  même  de  la  liberté  de  l'homme, 
manifestée  au  dehors  par  ^occupation  et 
le  travail ,  et  de  ce  sentiment  du  droit 
inhérent  au  cœur  de  l'homme,  aussi  cher, 
aussi  indestructible,  aussi  universel  que 
sa  conscience  elle-même,  et  qui  lui  fait 
dire  sans  hésitation  comme  sans  remords, 
en  montrant  les  fruits  de  son  labeur  : 
Ceci  est  à  moi. 

Mais  la  propriété  relève  encore  de  plus 
haut;  elle  remonte  jusqu'à  Dieu  qui  en  a 
fait  un  des  élémens  nécessaires  du  plan 
général  de  l'univers.  C'est  donc  un  fait 
providentiel,  comme  la  société  et  la  fa- 
mille ;  on  peut  dire  même  qu'elle  est  la 
base  de  ces  deux  colonnes  du  genre  hu- 
main :  car  sans  la  propriété  héréditaire- 
ment transmissible  les  liens  sociaux  et  do- 
mestiques se  rompent  à  chaque  généra- 
tion, semblables  au  voile  de  Pénélope,  tou- 
jours recommencé,  jamais  achevé.  Aussi, 
chose  remarquable,  l'on  ne  peut  attaquer 
la  propriété  sans  ébranler  en  même  temps 
la  société  et  la  famille.  Les  disciples  de 


Babœuf ,  de  Saint-Simon  et  de  Fourier 
n'en  sont -ils  pas  une  preuve  vivante? 
Pour  eux  qu'est-ce  que  la  société?  une 
arène  de  bêtes  féroces,  ou  une  ruche 
d'abeilles  industrieuses?  Qu'est-ce  que 
la  famille  ?  un  rapprochement  fortuit  et 
passager  entre  deux  êtres  indépendans 
l'un  de  l'autre,  en  perpétuel  divorce. 
Ecoutons  à  ce  sujet  l'éloquente  réfutation 
de  l'auteur  de  la  Théorie  du  Code  Civil. 
«  Qu'y  a-t-il  de  noble  et  d'élevé  dans  un 
c  rapprochement  dont  la  durée  est  sans 
<l  garantie,  que  le  caprice  fait  naître,  et 

<  qu'à  chaque  instant  le   caprice  peut 

<  rompre?  Il  faut  encore  à  deux  existen- 
i  ces  liées  l'une  à  l'autre  un  sanctuaire, 
«  un  asile  inviolable  où  l'intimité  s'ac- 
i  complisse  par  la  joie  comme  par  la 
«  douleur.  Il  faut  aux  enfans  l'amour 
i  d'un  père  et  d'une  mère,  cet  amour 
«  qui  veille  et  qui  prie,  qui  console  et  qui 
«  dirige.  Il  faut  aux  parens  l'affection, 
c  le  dévouement,  la  reconnaissance  des 
c  enfans.  Il  faut  à  tous,  un  perpétuel 
i  échange  de  tendresse,  une  noble  am- 
c  bition,  l'orgueil  du  succès,  et  cette 
«  responsabilité  solidaire  qui  porte  à  la 
«  vertu.  La  famille, c'est  le  plus  impérieux 
«  besoin  de  tout  être  intelligent  ;  c'est  le 
«  type  primitif  de  toute  société,  la  source 
«  de  tout  bien,  l'école  de  la  vie  ,  la  plus 
t  sûre ,  la  plus  douce  et  la  plus  vraie.  » 

Ces  graves  et  vives  paroles  nous  ont 
involontairement  rappelé  une  voix  chère 
à  notre  jeunesse  et  qui  est  restée  dans 
notre  oreille  et  dans  notre  âme  comme 
un  écho  de  la  vertu  animée  par  l'élo- 
quence, la  voix  de  M.  Hennequin.  Son 
Traité  de  législation  et  de  jurisprudence  ^ 
où  il  n'a  malheureusement  pu  mettre 
qu'une  partie  de  lui-même,  a  fourni  quel- 
ques beaux  développemensà  M.  Taulier, 
qui  ne  pouvait  mieux  choisir.  Tous  deux 
sont  en  effet  de  la  même  école  spiritua- 
liste  et  religieuse  qui  se  rattache  à  Domat 
par  l'élévation  du  sentiment  et  de  la  pen- 
sée, à  Pothier  par  la  justesse  et  la  netteté 
des  idées;  école  qui  est  destinée  à  perpé- 
tuer parmi  nous  les  grandes  traditions  des 
vieux  jurisconsultes.  Dans  l'ouvrage  de 
M.  Taulier,  comme  dans  celui  de  M.  Hen- 
nequin, on  regrette  quelquefois,  il  est 
vrai,  l'absence  de  l'histoire  introduite  ré- 
cemment dans  le  droit  avec  une  sorte  de 
triomphante  autorité.  L'étudedudroitro- 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL  DES  SCIENCES  PHYSIOLOGIQUES. 


main  et  de  l'ancien  droit  français  qui  sont, 
si  je  puis  m'exprimer  ainsi,  comme  les  ri- 
ches engrais  d'un  terrain  trop  neuf  en- 
core, pourrait  occuper  plus  de  place.  Mais 
je  comprends  que  dans  un  traité  destiné  à 
l'enseignement  de  la  jeunesse,  il  faille  se 
hâter,  pour  ne  pas  lui  faire  paraître  le 
chemin  trop  long.  M.  Taulier  possède  au 
reste  toutes  les  qualités  du  jurisconsulte  : 
clarté  dans  l'exposition  des  principes,  ri- 
gueur de  déduction  dans  l'examen  des 
conséquences,  heureuse  hahileté  à  conci- 
lier le  texte  avec  l'esprit  de  la  loi ,  enfin 
style  pur  et  correct  qui ,  comme  on  a 
pu  le  voir,  sait  s'élever  au  besoin.  Deux 
volumes,  seulement,  de  sa  Théorie  ont 


2l\l 

paru,  mais  déjà  le  talent  de  l'auteur  s'est 
assez  manifesté  pour  que  nous  puissions 
dès  à  présent  recommander  son  ouvrage 
à  nos  lecteurs  qui  voudraient,  sans  fati- 
gue, s'initier  à  la  science  de  notre  droit 
civil.  Lorsque  l'ouvrage  sera  terminé, 
nous  l'examinerons  dans  son  ensemble, 
pour  en  signaler  les  parties  les  plus  re- 
marquables ;  heureux  de  solliciter  des 
encouragemens  et  des  suffrages  pour  le 
jeune  professeur  qui  se  montre  fidèle  aux 
traditions  du  savant  parlement  de  Greno- 
ble, encore  toutes  vives  sous  ses  yeux,  et 
qui,  dès  le  début  de  sa  carrière,  nous  pro- 
met un  bon  jurisconsulte  de  plus. 

Ludovic  Guyot. 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL  DES  SCIENCES  PHYSIOLOGIQUES. 


DEUXIÈME   ARTICLE   (1). 


Avant  d'aborder  le  sujet  spécial  de  nos 
recherches ,  nous  avons  dû  établir  les 
principes  qui  nous  serviront  en  quelque 
sorte  de  mesure  pour  apprécier  l'état 
actuel  des  sciences  physiologiques.  Ces 
principes  sont  de  deux  ordres  :  les  uns 
concernent  l'influence  scientifique  des 
institutions  politiques  du  moment,  les 
autres  l'influence  scientifique  des  idées 
religieuses  ou  philosophiques.  Le  pre- 
mier article  a  eu  pour  objet  la  détermi- 
nation de  l'influence  des  institutions 
politiques.  Partout  et  dans  tous  les  temps, 
la  science,  avons-nous  dit,  avance  ou 
rétrograde,  suivant  que  les  lois  existantes 
ou  les  gouvernemens  gênent  ou  favori- 
sent sa  progression.  En  preuve'de  ce  fait, 
nous  avons  signalé  d'une  part  l'illus- 
tration du  XVIIe  siècle  chez  tous  les 
peuples  de  l'Occident,  où  les  lois  et  les 
gouvernans  ont  encouragé  les  efforts  du 
génie,  et  la  dégradation  correspondante 
des  peuples  contemporains  que  des  lois 
oppressives  ou  des  préoccupations  acci- 
dentelles détournaient  à  dessein  ou  par 
événement  de  la  culture  des  sciences. 

C'est  peu  que  les  gouvernemens  hâtent 
ou  retardent  le  mouvement  intellectuel, 

(!)  Voir  le  i«  art.  au  n»  65,  t.  XI,  p.  234. 


ils  gravent  encore  sur  le  génie  et  ses  pro- 
ductions l'esprit  des  lois  et  des  institu- 
tions. INous  avons  prouvé  cet  autre  fait, 
en  montrantquela  condition  de  la  science 
parmi  nous,  pendant  la  révolution  de 
1793,  témoigne  à  la  fois  et  du  boulever- 
j  sèment  de  l'ordre  social  par  la  ruine  de 
|  toute  science,  et  de  l'élan  belliqueux  do- 
minant par  la  fortune  exclusive  des  ap- 
plications scientifiques  consacrées  à  la 
guerre.  L'empire  de  la  politique  solide- 
ment fondé,  grâce  à  des  exemples  si 
frappans  ,  il  s'agit  de  montrer  par  des 
preuves  non  moins  palpables  l'influence 
bien  plus  puissante  du  pouvoir  moral 
de  la  société,  c'est-à-dire  des  doctrines  re- 
ligieuses ou  philosophiques. 

Entendons-nous  d'abord  sur  la  distinc- 
tion si  mal  comprise  entre  la  religion  et 
la  philosophie.  La  philosophie  et  la  reli- 
gion s'emparent  avec  la  même  force , 
sinon  avec  le  même  droit ,  de  l'ensemble 
des  facultés  de  l'homme  :  elles  façonnent 
son  cœur,  elles  dirigent  son  esprit,  elles 
président  à  tous  ses  actes.  C'est  par  là 
qu'elles  donnent  à  la  science  ses  axiomes, 
à  l'art  ses  inspirations,  à  la  morale  ses 
maximes.  En  un  mot  elles  forment,  s'il 
est  permis  de  parler  ainsi,  l'homme  et 
la  société  à  leur  image ,  de  telle  sorte 


238 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL  DES  SCIENCES  PHYSIOLOGIQUES. 


que,  dans  les  époques  religieuses,  tout 
remonte  à  Dieu  et  tout  descend  de  Dieu, 
et  que  dans  les  époques  philosophiques, 
la  raison  humaine,  d'où  l'on  fait  sortir 
la  philosophie,  est  le  principe  et  la  fin 
de  tout. 

Mais  quand  nous  séparons,  comme  on 
le  voit  ici ,  en  deux  camps  rivaux  et  pres- 
que ennemis,  la  religion  et  la  philoso- 
phie, il  ne  faut  pas  comprendre  qu'il 
existe  entre  ces  deux  pouvoirs  une  oppo- 
sition réelle.  La  religion,  en  effet,  est  le 
fondement  de  la  philosophie,  ou  plutôt 
hors  de  la  religion,  il  ne  saurait  exister 
de  véritable  philosophie.  Nous  n'avons 
d'autre  but  en  distinguant  ainsi  la  reli- 
gion de  la  philosophie,  que  de  prendre 
acte  de  ce  fait,  à  savoir,  que  lorsque 
l'homme  ou  la  société  abandonnent  les 
traces  de  la  religion,  ils  se  créent,  en 
guise  de  flambeau,  pour  se  frayer  une 
route  dans  la  carrière  de  l'observation  , 
un  faisceau  de  principes  ou  de  lois  qu'ils 
décorent  du  titre  de  philosophie  ,  parce 
qu'ils  en  font  hommage  à  la  sagesse  hu- 
maine, quoiqu'il  ne  se  compose,  à  le  bien 
prendre,  que  des  débris  de  ces  antiques 
vérités  proposées  par  la  religion  et  ac- 
ceptées par  la  foi  religieuse. 

Voulez-vous  des  preuves  de  l'exactitude 
de  notre  assertion  ?  Interrogez  les  temps 
anciens  avant  de  descendre  jusqu'à  nous, 
et  vous  verrez  que  tant  que  les  peuples 
sont  restés  fidèles  à  leur  religion ,  il  n'y  a 
jamais  eu  lieu  chez  eux  à  diviser  en  deux 
portions,  l'une  pour  la  religion  et  l'autre 
pour  la  philosophie,  le  domaine  des  vé- 
rités essentielles.  Alors  la  philosophie  et 
la  religion  ne  font  qu'un  ,  de  même  que 
les  philosophes  et  les  prêtres  ,  de  même 
que  l'école  et  le  temple;  c'est-à-dire  que 
la  religion  fournit  à  la  fois  les  principes 
des  raisonnemens,  les  interprètes  de  la 
raison  et  jusqu'aux  théâtres  de  ses  exer- 
cices. Voyez  l'ancienne  Egypte,  voyez  la 
Grèce  dans  les  temps  appelés  héroïques 
ou  fabuleux  ;  voyez  Rome  sous  ses  rois 
et  pendant  la  république ,  avant  son  com- 
merce avec  la  Grèce  ;  partout,  nous  le 
répétons,  tant  que  les  croyances  reli- 
gieuses ont  été  vives,  la  religion  et  la 
philosophie  ont  fait  cause  commune  et 
se  sont  confondues.  Est-ce  à  dire  que  du- 
rant ces  périodes  il  n'y  a  pas  eu  de  phi- 
losophie?  Non   sans  doute.  Seulement 


alors ,  la  philosophie ,  au  lieu  de  marcher 
seule  à  la  lueur  vacillante  de  la  raison  de 
l'homme ,  s'appuie  de  toutes  parts  sur  le 
dogme  et  s'éclaire  au  foyer  de  toute  sa- 
gesse ou  à  la  raison  de  Dieu. 

Le  jour  où  les  sentimens  religieux  se 
glacent  dans  les  cœurs,  ce  jour-là  la  rai- 
son humaine  ou  le  moi  humain  usurpe 
l'autorité  de  la  loi  de  Dieu,  et  se  met  en 
révolte  plus  ou  moins  ouverte  avec  la 
puissance  religieuse;  c'est  alors  seule- 
ment que  la  religion  et  la  philosophie  se 
séparent ,  et  qu'apparaissent  pour  la  pre- 
mière fois  chez  les  divers  peuples  ,  les 
différences  entre  la  philosophie  et  la  re- 
ligion, entre  les  philosophes  et  les  prê- 
tres, entre  les  écoles  et  les  temples.  Un 
juste  discrédit  avait  déjà  frappé  la  reli- 
gion païenne  au  moment  où ,  tant  en 
Egypte  qu'en  Grèce  et  à  Rome,  on  vit 
s'ouvrir  les  écoles  philosophiques.  Voilà 
le  sens  qu'il  faut  donner  à  la  distinction 
établie  ici  entre  les  doctrines  philoso- 
phiques et  religieuses.  Reprenons  main- 
tenant la  série  de  nos  idées,  en  discutant 
l'influence  du  pouvoir  moral  de  la  société 
sur  les  caractères  de  la  science. 

La  religion,  ainsi  que  la  philosophie  , 
disposent  en  souveraines  de  toutes  les  fa- 
cultés de  l'intelligence.  Elles  planent  sur 
tofs  les  ordres  d'idées,  sur  tous  les  ou- 
vrages accomplis.  La  science  se  plie  à 
leurs  vicissitudes  comme  la  politique  , 
comme  l'industrie,  comme  les  beaux- 
arts.  Elle  les  réfléchit  dans  ses  principes, 
dans  ses  méthodes,  dans  son  objet;  tout 
enfin ,  jusqu'à  son  langage ,  se  pénètre  de 
son  esprit.  Cela  est  si  vrai,  que  le  ca- 
ractère religieux  ou  philosophique  d'un 
peuple  ou  d'une  époque,  une  fois  posé, 
on  en  déduit  avec  rigueur  toutes  les  cir- 
constances de  sa  vie  générale.  Essayons 
de  le  constater  pour  sa  vie  scientifique, 
en  mettant  en  regard  quelques  points 
culminans  de  l'histoire  des  religions  et 
les  phases  correspondantes  de  l'histoire 
des  sciences. 

Le  Christianisme,  héritier  direct  des 
antiques  traditions,  fort  des  promesses 
accomplies  successivement  par  les  lois 
de  Moïse  et  par  l'avènement  du  Messie, 
impose  au  monde  renouvelé  pour  ainsi 
dire  par  les  débordemens  des  barbares  , 
à  dessein  d'effacer  les  vestiges  de  ses  an- 
ciennes superstitions,  impose  au  monde, 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL  DES  SCIENCES  PHYSIOLOGIQUES. 


339 


disons-nous,  le  dogme  d'un  Dieu  pur  es- 
prit et  la  fraternité  de  tous  les  hommes. 
Le  Catholicisme,  à  son  tour,  reçoit  des 
mains  des  premiers  chrétiens,  sans  inter- 
médiaire ni  altération,  ces  principes  de 
régénération,  s'applique,  avec  le  concours 
des  hommes  les  plus  éminens  du  temps, 
à  organiser  le  nouvel  ordre  social,  et 
constitue  définitivement  l'Église  ou  la 
société  catholique.  Nous  n'avons  pas  à 
nous  occuper  ici  de  l'ensemble  de  cette 
admirable  organisation,  nous  ne  l'envi- 
sagerons que  par  un  seul  côté  ou  par  son 
aspect  scientifique. 

Un  premier  trait ,  c'est  la  fusion  com- 
plète de  la  science  et  des  savans  avec  la 
religion  et  les  prêtres.  Ce  fait  n'a  rien  de 
surprenant ,  si  l'on  prend  la  peine  de  ré- 
fléchir à  la  haute  portée  de  la  religion 
et  du  prêtre.  Dans  l'étymologie  du  mot, 
la  religion  est  un  immense  lien  des 
hommes  entre  eux  et  des  hommes  à 
Dieu.  Ce  lien,  s'il  est  formé  légitime- 
ment, enlace  et  comprend  toutes  les 
choses  humaines,  la  politique,  les  arts, 
l'industrie,  la  science;  ce  qui  se  conçoit 
très  bien  par  l'impossibilité  de  rien  ima- 
giner dont  l'idée  de  Dieu  ne  donne  la 
raison.  Le  fait  s'accorde  sur  tous  les 
points  avec  le  sens  du  mot.  Observez 
toutes  les  religions,  et  vous  verrez  que 
toutes  ont  eu  la  prétention  de  ne  rien 
laisser  en  dehors  de  leurs  dogmes.  Nous 
disons  qu'elles  ont  eu  cette  prétention, 
car  à  la  religion  catholique  devait  rester 
la  gloire  d'avoir  pu  réaliser  ce  que  les 
autres  avaient  tenté  inutilement.  Le  droit 
enfin  justifie  le  fait  dans  cette  occasion  , 
puisque  le  Catholicisme  ,  continuateur 
de  Moïse  et  du  Christ,  était  seul  en  pos- 
session des  titres  authentiques  pour  rat- 
tacher tous  les  phénomènes  à  une  vérita- 
ble unité. 

Le  Catholicisme  a  donné  en  effet  à  la 
science  du  moyen  âge  son  dogme  pour 
point  de  départ,  son  but  pour  fin  de  ses 
travaux ,  ses  ressources  et  ses  moyens 
pour  en  tirer  le  meilleur  parti.  Son 
dogme,  nous  l'avons  déjà  dit,  c'est  le 
Dieu  pur  esprit, et  parconséquentdansla 
science,  les  principes  spiritualistes  ;  son 
but,  un  ardent  désir  de  la  connaissance  de 
Dieu,  et  par  conséquent  dans  la  science 
le  goût  de  l'observation  des  phénomènes 
de  l'univers,  en  vue  de  saisir  leurs  rap- 


ports  et  d'adorer  de  plus  près  la  sagesse 
du  Créateur;  ses  ressources  et  ses  moyens, 
fournis  en  partie  par  le  temps,  ou  tirés 
de  son  propre  fond,  c'étaient  dune  part 
une  dialectique  subtile,  telle  qu'il  l'avait 
fallu  aux  premiers  pères  pour  débrouil- 
ler les  difficultés  captieuses  des  an- 
ciens schismatiques  ,  particulièrement 
des  Ariens  ,  et  de  l'autre  une  masse  tou- 
jours croissante  de  travaux  d'érudition, 
exécutés  en  grand  et  avec  une  ardeur  in- 
fatigable dans  les  couvens  et  les  cloîtres. 
La  langue  latine,  usitée  dans  la  métro- 
pole, était  la  seule  voie  de  communica- 
tion entre  les  peuples  catholiques;  ce 
fut  aussi  la  seule  langue  des  sciences , 
celle  qu'on  parlait  dans  toutes  les  écoles, 
et  à  laquelle  on  réduisit  la  plupart  des 
anciens  auteurs. 

Vainement  vous  chercheriez,  au  moins 
en  Occident,  du  VIIe  au  XIVe  siècle, 
des  principes  rationnels  en  dehors  du 
Christianisme,  et  des  philosophes  en 
dehors  des  prêtres.  Le  dogme ,  fécondé 
par  les  laborieuses  élucubrations  du 
clergé,  éclairait  simultanément  la  méta- 
physique ,  la  morale  et  la  physique. 
Est-ce  à  dire  qu'il  n'y  eut  point  de  philo- 
sophie dans  le  moyen  âge?  Loin  de  là. 
Seulement  alors  la  religion  et  la  philoso- 
phie ,  inséparables  en  principe,  se  don- 
naient mutuellement  la  main;  ou  pour 
mieux  dire,  la  philosophie,  sans  exis- 
tence indépendante,  n'était  que  ce  qu'elle 
doit  être,  une  large  application  de  la 
raison  de  Dieu  à  la  conduite  de  la  raison 
de  l'homme.  Qu'en  résultait-il?  En  résul- 
tait-il que  le  moyen  âge  a  exercé  une  in- 
fluence anti-scientifique  ,  que  les  savans 
et  la  science  n'ont  rencontré  de  sa  part 
qu'oppression  et  persécution?  Une  sem- 
blable conséquence  est  diamétralement 
contraire  au  témoignage  de  l'observation. 
La  science,  dans'son  acception  la  plus 
générale  ,  représente  la  coordination  des 
faits  sous  une  loi  première  qui  donne 
la  raison  de  leur  existence  et  la  connais- 
sance de  leur  destination.  Une  science 
est  parfaite  lorsqu'aucun  fait  ne  saurait 
échapper  à  cette  loi  première  ,  et  qu'on 
peut  passer  à  volonté  et  sans  violence  des 
faits  au  principe  et  du  principe  aux  faits. 
Eh  bien  !  la  science  catholique  seule  porte 
visiblement  ce  cachet.  Nous  ne  disons  pas 
qu'elle  a  atteint  dans  le  moyen  âge  les 


240 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL  DES  SCIENCES  PHYSIOLOGIQUES. 


bornes  de  la  perfection  désirable,  nous 
ne  disons  pas  non  plus  qu'elle  soit  encore 
très  près  de  ce  but  ;  nous  disons  simple- 
ment qu'elle  renfermait  dès  cette  épo- 
que, comme  à  présent,  tous  les  élémens 
de  la  perfectibilité.  D'abord  elle  offre  un 
principe  unique,  ensuite  ce  principe  est 
le  plus  compréhensif  possible,  puisqu'il 
implique  ou  peut  impliquer  tous  les  faits. 
Sans  doute  ce  principe  n'a  pas  toujours 
reçu  une  application  convenable;  sans 
doute,  faute  de  bien  entendre  ce  prin- 
cipe, on  a  prononcé  l'exclusion  ou  fait 
violence  à  certains  faits:  mais  ces  abus 
n'infirment  nullement  l'excellence  du 
principe  même;  ils  ne  déposent  que  des 
vices  de  l'instrument  logique  de  l'époque 
et  des  travers  de  l'esprit  humain  dans 
tous  les  temps. 

Une  autre  preuve  matérielle  ,  pour 
ainsi  dire,  de  la  supériorité  des  principes 
d'une  science ,  c'est  leur  facilité  à  se  prê- 
ter à  l'organisation  du  corps  scientifique 
et  l'harmonie  qu'ils  établissent  entre  les 
membres  de  ce  corps.  Sous  ce  rapport 
encore,  quelle  institution  plus  remarqua- 
ble que  les  universités  fondées  dans  le 
moyen  âge,  entièrement  composées  d'ec- 
clésiastiques ,  relevant  exclusivement  du 
Souverain-Pontife  ,  pour  attester  par  ces 
élémens  organiques,  comme  par  ce  pa- 
tronage ,  la  nature  de  leur  origine  ,  la 
pensée  de  leur  création,  leur  tendance 
et  leur  but?  Là,  point  d'opposition  sys- 
tématique entre  les  savans  qui  inventent 
ou  perfectionnent  et  les  savans  qui  popu- 
larisent les  acquisitions  nouvelles  par 
leurs  enseignemens  ou  par  leurs  écrits. 
Une  doctrine  toujours  la  même,  malgré 
la  diversité  des  matières,  rallie  toutes  les 
parties  du  grand  ensemble  scientifique, 
les  entretient  d'accord  avec  un  principe 
invariable,  et  les  fait  servir  par  leur  com- 
merce réciproque  à  s'éclairer  les  unes  les 
autres  dans  l'intérêt  de  chacune  et  pour 
le  perfectionnementde  toutes.  Aussi  nulle 
part,  dans  les  plus  beaux  jours  delà  Grèce 
ou  de  R.ome,  on  n'a  formé  un  édifice 
scientifique  plus  régulier  etplus  complet. 
Nous  montrerons  par  la  suite  à  quelles 
distances  nous  sommes  à  cet  égard,  quels 
que  soient  d'ailleurs  nos  avantages,  des 
siècles  de  Charlemagne  ,  de  saint  Louis 
et  de  Grégoire  VII. 
Les  résultats  répondent  dans  les  limi- 


tes des  possibilités  de  l'époque  à  la  pré- 
éminence de  ces  principes  et  de  ces 
institutions.  C'est  le  clergé  qui  a  conservé 
les  monuraens  des  sciences,  légués  par 
les  Grecs  et  les  Romains,  quand  les  bar- 
baresallaient  les  ensevelir  sous  les  ruines 
de  l'ancienne  civilisation;  le  clergé  seul 
s'est  livré  à  la  culture  des  sciences,  de- 
puis les  quatre  ou  cinq  premiers  siècles 
de  notre  ère  jusqu'à  Luther.  Le  désir 
d'aller  droit  au  fond  des  choses  a  écarté 
plusieurs  fois  les  esprits  de  cet  âge  du 
sentier  de  l'observation  pour  les  entraî- 
ner sur  les  traces  de  la  scolastique,  mé- 
thode rationnelle  vicieuse,  dans  des  dis- 
cussions métaphysiques  stériles;  cepen- 
dant il  n'y  a  eu  encore  que  le  clergé 
catholique  qui  ait  travaillé  avec  succès 
les  sciences  exactes ,  telles  que  la  physi- 
que  et  les  mathématiques,  puisque  le 
plus  grand  physicien  de  l'époque,  et 
nous  dirons  même  sans  hésiter,  l'un  des 
plus  grands  savans  de  l'histoire,  Roger- 
Bacon  ,  était  un  religieux  de  l'ordre  des 
Franciscains.  On  aurait  peine  à  croire,  si 
l'on  n'avait  pas  ses  écrits  pour  preuve  de 
son  génie,  combien  ce  moine  célèbre  a  fait 
faire  de  progrès  aux  connaissances  hu- 
maines dans  ce  siècle  où  l'on  ne  cesse  de 
dire,  sans  chercher  à  le  comprendre,  que 
tout  n'était  que  ténèbres  ou  erreurs.  Nous 
n'avons  pas  le  loisir  d'analyser  les  ou- 
vrages de  ce  savant  du  XIIIe  siècle;  qu'il 
nous  suffise  d'assurer  qu'il  a  fait  ou 
pressenti  toutes  les  grandes  découvertes 
des  siècles  les  plus  modernes. 

L'essor  que  le  moyen  âge  avait  im- 
primé à  la  science  a  franchi  le  XIVe 
siècle  et  s'est  propagé  jusqu'au  XVe. 
C'est  la  découverte  delà  boussole,  ce 
sont  les  progrès  de  l'art  de  naviguer  qui 
ont  dirigé  Colomb  vers  l'Amérique;  ce 
sont  les  observations  astronomiques ,  ras- 
sembléespendant  le  même  siècle,  qui  ont 
conduit  aussi  le  chanoine  Copernic  aux 
lois  du  système  planétaire  ;  ce  sont  enfin 
les  essais  de  la  gravure,  essais  tentés  au 
XIVe  siècle  pour  multiplier  les  copies 
d'écriture,  qui  ont  fait  arriver  à  la  dé- 
couverte de  l'imprimerie.  Terminons 
cette  esquisse  rapide  du  mouvement  des 
sciences  pendant  le  moyen  âge,  par  cette 
réflexion  de  Leibnitz  :  «  Que  quand  on  y  re- 
i  gardera  de  près,  on  trouvera  de  grandes 
<  richesses  dans  ce  prétendu  fumier.  » 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL  DES  SCIENCES  NÏYSIOLOGÏQUES. 


211 


Offrons  la  contre-épreuve  du  pouvoir 
intellectuel  des  idées  religieuses  dans  le 
tableau  du  génie  scientifique  d'un  peuple 
contemporain  de  l'ère  catholique ,  que 
le  droit  du  sabre  avait  établi  tout  près 
de  nous. 

Les  Arabes ,  vers  le  VIIT  siècle , 
avaient  fait  irruption  dans  l'Occident, 
dont  ils  avaient  pris  possession  au  nom 
de  leurs  kalifes  ,  sous  les  auspices  de  l'Is- 
lamisme. Le  Coran ,  amalgame  des  lois 
hébraïques  et  des  lois  chrétiennes,  sou- 
mettait, comme  le  principe  catholique, 
les  fidèles  musulmans  ,à  une  loi  unique 
et  à  un  seul  pouvoir;  mais  à  la  différence 
du  dogme  catholique,  loin  d'isoler  l'es- 
prit de  la  matière,  il  les  unissait  et  les 
confondait  intimement.  Bien  mieux, 
l'expression  matérielle  était ,  dans  le 
culte  et  dans  les  préceptes  de  l'Isla- 
misme ,  le  terme  de  toutes  les  prati- 
ques, l'objet  de  toutes  les  instructions. 
De  là  le  caractère  de  la  science  arabique, 
consacrée  aux  recherches  physiques  et 
aux  arts  industriels  ou  mécaniques,  plu- 
tôt qu'aux  discussions  métaphysiques  et 
aux  arts  intellectuels  ou  libéraux.  On  sait 
qu'en  fait  d'arts  de  ce  dernier  genre,  les 
Arabes  ne  cultivèrent  que  l'architecture, 
que  la  peinture  et  la  sculpture  étaient 
bannies  des  mosquées,  et  que  le  Coran 
défend  expressément  la  musique  ,  quoi- 
que les  fidèles  croyans  ne  lui  soient  pas 
restés  fidèles  sur  ce  point.  En  revanche, 
on  n'ignore  pas  avec  quel  succès  ils  ont 
poussé  l'agriculture  et  les  autres  scien- 
ces physiques,  telles  que  la  botanique  et 
la  chimie  ,  et  parmi  les  branches  de  la 
médecine,  la  pharmacie  et  la  chirurgie. 
Ils  ont  seindé  pareillement  les  autres  di- 
visions de  l'intelligence  humaine,  s'occu- 
cupant  exclusivement  de  leurs  parties 
concrètes  ou  matérielles,  et  négligeant 
celles  qui  relèvent  davantage  de  l'intelli- 
gence. C'est  ainsi  qu'ils  ont  poussé  très 
loin  les  mathématiques,  en  ce  qui  con- 
cerne le  calcul  numérique,  et  qu'on  a 
cru  long-temps  qu'on  leur  devait  l'arith- 
métique actuelle  avec  ses  signes  élémen- 
taires ,  et  l'algèbre,  dont  le  nom  seul 
atteste  l'origine.  Toutes  leurs  inventions 
portent  le  même  cachet.  De  ce  nombre, 
si  l'on  en  croit  quelques  chroniques,  se- 
raient le  papier,  la  boussole  et  même  la 
poudre  à  canon.  Leur  méthode  philoso- 


phique .  ou  leur  manière  de  raisonner  et 
de  conclure,  était  encore  la  suite  de  leur 
religion.  C'était  le  péripatétisme  ou  la 
méthode  d'Aristote,  qui  marche,  comme 
on  sait,  de  fait  en  fait,  à  l'aide  de  l'obsei- 
vation  et  de  l'induction.  Nous  ne  nous  ar- 
rêtons pas  à  faire  ressortir  les  contrastes 
de  la  science  des  Arabes  et  des  catholi- 
ques :  ils  sautent  assez  aux  yeux.  Ajou- 
tons un  dernier  trait  qui  achèvera  de 
lever  jusqu'au  moindre  doute  sur  la  dé- 
pendance de  la  science  ,  de  la  philoso- 
phie régnante  ,  ou  de  la  religion  qui  en 
tient  lieu. 

Nous  avons  établi  que  si  la  philosophie 
dispute  à  la  religion  le  droit,  de  gouver- 
ner la  pensée,  elle  ne  l'exerce  jamais 
avec  un  égal  avantage.  Démontrons  ce 
dernier  fait  en  opposant  à  l'influence 
scientifique  du  moyen  âge  l'influence 
scientifique  de  l'époque  qu'on  appelle  si 
faussement  l'ère  de  la  renaissance. 

Lorsque  Luther,  précédé  de  loin  par 
de  sourdes  rumeurs  de  rébellion,  se  fut 
déclaré  ouvertement  contre  l'Église  ca- 
tholique ,  il  fit  un  appel  à  la  raison,  et 
lui  conféra  de  son  autorité  privée  le  droit 
de  décider  en  dernier  ressort  fouies  les 
questions  de  l'ordre  moral  qui  étaient 
naguère  jugées  souverainement  par  la 
juridiction  ecclésiastique.  Cet  appel,  si 
favorable  au  goût  d'indépendance  de 
l'esprit  humain,  eut  un  triste  retentis- 
sement. C'est  en  vain  que  le  clergé  op- 
pose à  cette  dangereuse  innovation  ses 
titres  imprescriptibles  à  la  direction  de 
l'ordre  moral,  qu'il  prodigue  aux  nova- 
teurs, pour  les  ramener  à  d'autres  senti- 
mens,  les  exhortations  et  les  menaces; 
rien  n'arrête  le  torrent  insurrectionnel, 
et  le  Catholicisme  voit  consommer  avec 
douleur  le  dernier  schisme  dans  son 
sein.  Il  n'est  pas  de  notre  objet  d'instruire 
à  cette  occasion  le  procès  de  la  raison 
humaine.  Ce  procès  est  déjà  fait,  et  fait, 
à  notre  avis,  par  un  écrivain  de  notre 
temps,  sans  espoir  de  la  relever  jamais 
de  l'arrêt  qui  la  condamne.  Nous  ren- 
voyons au  premier  volume  de  YEssai 
sur  l' Indifférence  en  matière  de  religion 
ceux  de  nos  lecteurs  qui  croiraient  en- 
core avoir  de  bons  argumens  en  faveur 
du  protestantisme.  Pour  nous,  nous 
nous  bornons  à  prendre  la  Réforme 
comme  un  acte  accompli,  et  à  déduire 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL  DES  SCIENCES  PHYSIOLOGIQUES. 


242 

de  cet  acte  ses  conséquences  princi- 
pales sur  le  sort  de  la  science.  Au  sur- 
plus ,  comme  elles  sont  corrélatives  à  ses 
conséquences  sur  le  corps  entier  de  la 
société,  on  pourra  juger  de  l'ensemble 
de  ses  effets  par  son  influence  sur  l'état 
de  la  science. 

Lorsquela  Réforme  eut  donné  le  signal 
de  l'émancipation  religieuse,  le  goût  de 
l'innovation  et  des  recherches  passa  de 
la  théologie  dans  la  politique,  dans  les 
arts  et  dans  les  sciences.  Un  grand  nom- 
bre de  peuples  se  séparèrent  violemment 
de  l'unité  catholique  ;  tous,  à  l'aide  delà 
critique,  travaillèrent  à  user  le  joug  du 
dogme  de  l'Eglise  romaine.  Alors  aussi 
l'esprit  général  de  la  science ,  chez  les 
nations  de  l'Occîdent,  commença  à  se 
transformer.  On  cessa  de  croire  sur  pa- 
role Platon  ou  Aristote  ;  et  de  même 
qu'en  religion  on  en  appela  à  la  raison 
de  l'autorité  de  l'Eglise  ,  de  même  en  ma- 
tière de  science  on  en  appela  à  l'obser- 
vation privée  de  l'autorité  des  principes 
scientifiques.  Le  spiritualisme  ne  subju- 
gua plus  les  savansj  on  se  livra  avec  en- 
traînement à  l'étude  des  phénomènes  na- 
turels, et  on  arriva  à  substituer  un  ratio- 
nalisme plus  ou  moins  épuré  au  dogma- 
tisme religieux  du  moyen  âge.  Le  XVe 
siècle  est  la  date  précise  de  la  naissance 
d'une  nouvelle  philosophie  :  c'est  celle 
qui  a  la  prétention  de  ne  procéder  que 
par  induction  du  simple  au  composé, 
jusqu'à  la  rencontre  des  vérités  les  plus 
générales.  On  voit  qu'elle  est  opposée 
diamétralement  à  la  méthode  enseignée 
par  le  Catholicisme,  qui  marche  des 
principes  aux  faits,  au  lieu  de  remonter 
des  faits  aux  principes. 

Ainsi ,  le  même  coup  qui  brisa  entre 
les  mains  du  protestantisme  l'unité  reli- 
gieuse du  moyen  âge ,  rompit  pareille- 
ment la  chaîne  encyclopédique  des  con- 
naissances humaines  don  tic  Catholicisme 
formait  le  nœud. 

Ce  protestantisme  scientifique  se  ré- 
vèle par  des  traits  du  même  genre  que  le 
protestantisme  religieux.  Celui  -  ci  re- 
nonce à  obéir  à  l'autorité  de  l'Eglise  pour 
n'écouter  que  les  suggestions  de  la  raison 
individuelle  ;  celui-là  abjure  de  son  côté 
les  principes  déduits  du  Catholicisme,  et 
refuse  de  se  rendre  à  tout  autre  témoi- 


gnage qu'à  celui  des  sens  et  du  raisonne- 
ment. Toutefois,  afin  de  sanctionner 
leurs  prétentions  reformatrices,  pendant 
que  les  réformistes  religieux  justifient 
leurs  agressions  contre  la  suprématie  du 
Catholicisme  par  l'interprétation  des 
vœux  de  l'Eglise  primitive  ,  les  réformis- 
tes de  la  science  appellent  de  la  légiti- 
mité des  axiomes  catholiques  à  l'autorité 
d' Aristote  et  des  anciens.  Le  point  de 
départ  des  uns  et  des  autres  étant  sembla- 
ble, les  conséquences  ne  pouvaient  man- 
quer de  se  rencontrer.  Or,  voici  ce  qui 
est  arrivé  :  le  protestantisme  /en  lâchant 
la  hride  aux  interprétations  des  textes  de 
l'Ecriture,  s'est  vu  assiégé  par  une  mul- 
titude de  croyances  discordantes,  qui 
toutes  ont  fait  valoir  leurs  droits  ;  de 
même  les  savans  de  la  renaissance,  en  ne 
se  rendant  qu'à  l'observation  particulière 
et  au  simple  produit  de  l'induction  ra- 
tionnelle ,  se  sont  trouvés  en  présence 
d'une  multitude  de  systèmes  disparates 
qui  tous  ont  aspiré  à  servir  de  loi.  Si  l'on 
pouvait  douter  de  l'exactitude  de  ces 
conséquences,  qu'on  jette  les  yeux  sur 
l'état  de  la  science,  pendant  le  cours  des 
XVe  et  XVIe  siècles.  Que  trouve-t-on? 
D'abord  une  multitude  de  connaissances 
spéciales  s'arrogeant  toutes  le  titre  de 
science,  et  puis,  dans  ces  branches  par- 
ticulières, une  foule  de  suppositions  ou 
d'hypothèses,  en  nombre  égal  aux  indivi- 
dus qui  les  ont  cultivées. 

Mais  enfin  ,  au  milieu  de  la  masse  im- 
mense de  découvertes  que  tant  de  grands 
hommes  nous  ont  acquises,  n'y  a-t-il  pas 
un  seul  fait  assez  général  pour  réunir  en 
corps  de  doctrine  toutes  ces  sciences 
éparses?  Non,  pas  un  seul.  C'est-à-dire 
qu'au  sein  de  la  riche  collection  de  faits 
et  d'expériences  rassemblée  par  ces  siè- 
cles si  laborieux,  la  science  véritable, 
celle  qui  embrasse  et  coordonne  les  faits, 
est  frappée  de  stérilité. 

François  Bacon  et  Descartes  signalèrent 
cette  confusion  remarquable,  sans  aper- 
cevoir la  lumière  qui  pouvait  éclairer  ce 
chaos.  Ils  se  contentèrent  de  discipliner, 
pour  ainsi  dire,  le  désordre  en  rappelant 
à  une  formule  expresse  la  pente  générale 
des  esprits.  «  L'homme  ne  doit  croire  que 
les  choses  avouées  par  la  raison  et  confir- 
mées par  L'expérience ,  »  disait  Descartes, 
pendant  que  Bacon  rapportait  toutes  les 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL  DES  SCTENCKS  PHYSIOLOGIQUES. 


connaissances  à  l'homme  ,  en  les  parta- 
geant selon  les  trois  facultés  de  la  pensée, 
et  qu'il  en  appelait  aussi  à  l'observation 
et  à  l'expérience  seules  du  soin  de  con- 
struire l'édifice  scientifique  ou  de  classer 
les  laits.  Qui  ne  voit  par  le  simple  énoncé 
de  la  vue  essentielle  de  ces  deux  grands 
hommes,  qu'ils  continuaient  la  tâche  du 
protestantisme,  en  superposant  la  raison 
humaine  à  l'autorité  des  vérités  premiè- 
res ou  à  la  raison  de  Dieu  ? 

Nous  savons  bien  que  la  plupart  de 
ces  beaux  génies,  tels  que  Galilée  et  Des- 
cartes, ne  se  rendaient  pas  compte  de  la 
relation  certaine  de  leurs  idées  philoso- 
phiques avec  les  idées  réformistes ,  et 
qu'ils  poursuivaient  dans  la  science  la 
tendance  réformatrice  parallèle ,  tout  en 
restant  fidèles  aux  commandemens  de 
l'Eglise,  tout  en  pratiquant  avec  une  fer- 
veur aussi  franche  que  vive  la  religion 
catholique,  reconnaissant  l'infaillibilité 
du  pape  et  des  conciles,  et  la  suprématie 
du  pouvoir  spirituel.  Cette  contradic- 
tion, que  nous  retrouvons  encore  parmi 
beaucoup  de  penseurs  de  notre  époque  , 
malgré  que  la  logique  inflexible  des 
philosophes  du  XVIIIe  siècle  fasse  tou- 
cher au  doigt  ce  rapport,  cette  contra- 
diction, disons-nous,  ne  doit  pas  empê- 
cher de  voir  la  filiation  légitime  de  la 
philosophie  de  Bacon  et  de  Descartes 
avec  la  réforme  religieuse  des  siècles 
antérieurs.  Cela  est  tellement  vrai,  que 
l'aspect  de  la  science,  depuis  que  ces 
deux  hommes  ont  formulé  leurs  lois ,  res- 
semble exactement,  quant  au  fond,  si- 
non quant  à  la  forme,  à  ce  qu'il  était 
au  sortir  du  moyen  âge  jusqu'à  eux.  Nous 
ne  voulons  pas  dire  que  la  somme  de  nos 
connaissances  n'a  pas  augmenté,  nous 
ne  voulons  pas  dire  qu'elles  n'ont  pas  ga- 
gné des  perfectionnemens  dans  tous  les 
genres  ;  il  ne  s'agit  pas  ici  de  flétrir  ,  par 
une  appréciation  injuste,  la  gloire  des 
deux  siècles  derniers;  mais  nous  dirons 
sans  hésiter,  parce  que  les  faits  sont  là 
pour  le  prouver,  que  le  champ  de  nos 
connaissances  n'est  pas  moins  morcelé 
que  dans  les  XVe  et  XVIe  siècles;  qu'il 
n'offre  pas  moins  de  suppositions  gratui- 
tes pour  expliquer  les  faits,  et  qu'il  y  a 
depuis,  comme  pendant  ces  deux  siècles, 
dans  chaque  spécialité,  autant  de  doc- 
trines que  de  savans  particuliers  ;  en  un 


243 

mot ,  que  depuis  le  moyen  âge  la  science 
n'.i  pu  être  reconstituée. 

QiU  s'oppose  à  la  constitution  de  la 
science  ?  Ce  ne  sont  pas  les  faits  qui  nous 
manquent.  Si  nous  étalons  devant  nous 
les  trésors  de  l'expérience,  nous  trouvons 
que  lesfaitsencombrent  toutes  les  spécia- 
lités; qu'aujourd'hui  plus  que  jamais  on 
les  multiplie  à  pure  perte,  ou  sans  qu'on 
sache  en  tirer  parti.  L'induction  à  la- 
quelle on  s'était  fié  pour  les  utiliser  a  été 
appliquée  dans  tous  les  temps,  et  du 
moins  il  est  certain  que  les  savans  des 
siècles  derniers  ,  auprès  desquels  elle 
passait  pour  le  plus  puissant  levier  des 
progrès  de  nos  connaissances,  ne  se  sont 
pas  fait  faute  de  l'employer.  Si  l'observa- 
tion et  l'induction  conduisent  réellement 
à  une  systématisation  irréprochable  des 
faits,  comment  se  fait-il,  quand  ces  in- 
strumens  sont  les  mômes  pour  tous,  que 
non  seulement  on  n'ait  formé  nulle  part 
depuis  quatre  cents  ans,  une  doctrine 
scientifique  complète;  maisque  l'histoire 
de  la  science  ne  soit,  à  vrai  dire,  depuis 
cette  époque,  qu'une  succession  de  sys- 
tèmes contradictoires  ou  opposés?  Que 
manque-t-il  donc,  nous  le  demandons 
encore,  pour  reconstruire  la  science? 
Ce  qui  manque ,  c'est  une  doctrine  assez 
large  pour  comprendre  tous  les  faits, 
assez  fixe  pour  résister  aux  atteintes  des 
divers  systèmes  ,  et  en  môme  temps  assez 
flexible  pour  s'assimiler  tous  les  perfec- 
tionnemens que  le  développement  de 
l'intelligence  pourra  lui  apporter.  Une 
doctrine  douée  de  ces  qualités  ne  se  crée 
pas  de  toutes  pièces  :  elle  s'accepte 
comme  un  fait  et  se  présente  d'elle- 
même,  à  la  seule  condition  de  ne  pas  la 
repousser.  On  la  trouvera  tout  entière 
dans  ce  moyen  âge  tant  décrié  et  si  peu 
compris.  Ce  qu'elle  a  fait  alors  ,  malgré 
l'imperfection  des  observations  et  la 
grossièreté  des  procédés  logiques,  elle  le 
ferait  à  plus  forte  raison  aujourd'hui  que 
les  faits  sont  en  si  grand  nombre,  et 
l'art  de  les  employer  si  perfectionné. 
Arrêtons-nous  sur  celte  idée  ,  et  con- 
cluons de  l'ensemble  des  développemens 
réunis  dans  cet  article,  qu'il  y  a  bien 
évidemment  une  étroite  correspondance 
entre  le  caractère  des  sciences  et  les  ten- 
dances religieuses  ou  philosophiques. 

Nous  ajoutons,  en  terminant,  qu'auprès. 


244 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


de  ce  mobile  principal  l'influence  des  gou- 
vernemcns  ne  remplit  jamais  qu'un  rôle 
secondaire.  S'ils  ont  le  bon  esprit  de  se 
laisser  aller  au  courant  du  sentiment  re- 
ligieux, ils  le  soutiennent  et  lui  servent 
d'auxiliaires.  Mais  dans  le  cas  où  faute 
de  comprendre  leur  temps,  ou  par  des 
vues  d'opposition,  ils  se  jettent  à  la  tra- 
verse des  exigences  de  leur  siècle ,  vaine- 
ment ils  s'efforcent  de  contenir  le  pen- 


chant général ,  la  puissance  de  ce  senti- 
ment se  joue  de  leur  résistance ,  et  passe 
outre  à  l'accomplissement  de  sa  destina- 
tion. Voilà  le  double  levier  qui  pousse 
incessamment  au  progrès  de  l'intelli- 
gence. Nous  verrons  dans  un  prochain 
article  jusqu'à  quel  point  ces  forces 
concourent  aujourd'hui ,  et  quelle  direc- 
tion elles  impriment  à  la  science. 

Docteur  Fdster. 


L'AUTHENTICITÉ  DE  DANIEL  ET  L'INTÉGRITÉ 
DE  ZACHARIE,  démontrées  par  Ernest  Guil- 
laume Hengstenberg,  professeur  de  théologie 
à  Berlin  (en  allemand). 

L'Eglise  catholique,  société  toujours  vivante , 
nous  offre  ,  avec  le  texte  des  livres  sacrés  ,  le  sens 
de  ces  livres.  Après  quinze  siècles,  Luther  vint,  qui 
se  mit  à  la  place  de  l'Eglise.  Comme  TEpître  de 
saint  Jacques  parle  de  la  nécessité  des  bonnes  œu- 
vres, dont  Luther  ne  voulait  point,  il  raya  cette 
Epître  du  rang  des  livres  divinement  inspirés ,  et  la 
déclara  une  épîtresdc  paille.  Les  disciples  de  Lu- 
ther se  sont  naturellement  attribué  le  même  droit 
que  leur  maître.  Chacun  s'est  donc  mis  à  réformer, 
non  seulement  l'Eglise  ,  mais  encore  la  Bible. 
L'un  en  a  rayé  tel  livre  qui  lui  déplaisait;  un 
autr  • ,  tel  autre  ,  ou  du  moins  tel  passage.  Plu- 
sieurs ,  même ,  ont  ravalé  la  Bible  tout  entière  au 
rang  des  Métamorphoses  d'Ovide.  On  a  rejeté  le 
pape  et  l'Eglise  ,  pour  s'en  tenir  à  la  Bible  ,  disait  • 
on;  aujourd'hui,  l'on  rejette  la  Bible,  comme  l'E- 
glise et  le  pape ,  pour  s'en  tenir,  on  ne  dit  plus  à 
quoi.  Et  ce  ne  sont  pas  quelques  rares  incrédules 
qui  poussent  les  choses  à  cet  excès  dans  le  protes- 
tantisme, c'est  la  majorité  des  professeurs  et  des 
pasteurs  protestans  d'Allemagne.  Et  quels  motifs 
ont-ils  pour  en  agir  de  la  sorte?  Des  raisons  sou- 
vent imaginaires,  des  difficultés  apparentes  qu'on 
ne  s'est  pas  donné  la  peine  d'approfondir.  Cette 
fureur  impie  de  profaner,  de  vilipender,  de  fouler 
aux  pieds  les  Ecritures  divines,  consacrées  par  le 
respect  de  tous  les  siècles  chrétiens,  a  soulevé  quel- 
ques honnêtes  protestans.  Ces  rares  athlètes  em- 
ploient ,  avec  d'autant  plus  de  zèle  ,  toutes  les  res- 
sources de  la  science  moderne  ,  pour  venger  l'au- 
thenticité, l'intégrité,  la  sainteté  des  livres  les  plus 
exposés  aux  attaques  du  rationalisme.  Parmi  ces 
hommes  recommandables ,  un  des  premiers  est  le 
docteur  Hengstenberg  de  Berlin.  11  est  du  petit 
nombre  de  ces  savans  protestans  ,  à  qui  un  reste  de 
foi  et  de  piété  chrétienne  a  valu  le  nom  de  piétistes, 
ou  de  mystiques,  de  la  part  de  leurs  confrères  in- 
crédules. Dans  le  nombre  des  ouvrages  que  M.  Hengs- 
tenberg a  publiés  pour  la  défense  des  livres  saints, 
se  distingue  l'ouvrage  présent,  sur  V Authenticité 
de  Daniel  et  l'Intégrité  de  Zacharie.  L'authenticité 
de  Daniel  a  été  attaquée  par  plusieurs  docteurs  du 


protestantisme,  entre  autres  par  Gesenius  et  de 
Wette.  M.  Hengstenberg  en  établit  l'authenticité  de 
deux  manières  :  1°  en  réfutant  les  objections  contre; 
2°  en  la  démontrant  par  des  preuves  positives.  Il 
en  fait  de  même,  mais  en  peu  de  mots ,  pour  l'in- 
tégrité de  Zacharie.  Ce  travail  est  solide,  savant, 
clair  et  précis.  Il  mérite  d'être  encouragé  et  mis  à 
profit  par  les  catholiques  ,  comme  celui  de  l'anglais 
Bullus,  sur  la  Croyance  à  la  divinité  du  Christ  pen- 
dant les  trois  premiers  siècles,  le  fut  par  l'illustre 
Bossuet.  Toutefois  ,  le  meilleur  ouvrage  des  mieux 
intentionnés  d'entre  les  docteurs  protestans  ne  doit 
être  accueilli  que  sous  bénéfice  d'inventaire.  Comme 
ils  n'ont  pas  la  vérité  complète  ni  une  règle  sûre  ,  il 
leur  arrive  facilement  de  faire  à  leurs  adversaires 
des  concessions  dangereuses.  Nous  en  avons  re- 
marqué une  de  ce  genre  dans  le  travail ,  d'ailleurs 
si  recommandable,  du  docteur  Hengstenberg.    R. 


LA   CONNAISSANCE   DE   JÉSUS-CHRIST,    ou   le 

Dogme  de  l'Incarnation  envisagé  comme  la  raison 

suprême  de  tout  ce  qui  est;  par  M.  l'abbé  Com- 

balot,    vicaire-général   de    Rouen   et    d'Arras. 

Deuxième  édition,  revue  et  corrigée  par  l'auteur  ; 

i   vol.  in-8°  ;  à  Paris ,  chez  MM.  Gaume  frères. 

Prix  :  6  fr. 

L'auteur  de  cet  ouvrage  a  reçu  à  Rome  les  plus 
augustes  encouragemens ,  non  seulement  pour  ses 
travaux  évangéliques ,  mais  encore  pour  l'opportu- 
nité d'un  livre  qui  attaque  dans  leur  fondement  les 
erreurs  du  panthéisme,  du  rationalisme  et  du  natu- 
ralisme modernes  ,  dont  M.  de  La  Mennais  s'est  fait 
l'apôtre  depuis  son  apostasie.  Cette  seconde  édition, 
revue  et  corrigée  par  l'auteur,  suit  la  première  à 
six  mois  de  distance.  Nous  en  rendrons  compte  pro- 
chainement. 

Le  Prêtre  devant  le  Siècle,  la  Démonstration  Eu- 
charistique et  le  Tableau  de  la  France ,  par  M.  Ma- 
drolle,  qui  avaient  déjà  le  rare  honneur  d'être 
traduits  en  italien,  en  allemand  et  en  anglais,  vien- 
nent de  paraître  en  langue  espagnole,  sous  le  patro- 
nage du  célèbre  don  Eugenio  de  Ochoa,  de  Madrid. 

Le  même  auteur  vient  de  terminer,  sous  les  yeux 
de  l'auteur,  la  traduction  de  la  Législation  générale 
de  la  Providence  ,  dont  V Université  espère  pou- 
voir rendre  compte,  ainsi  que  du  Prêtre  devant  le 
Siècle. 


L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


g><\tw$  ftti\$timt$  H  $ tjU0$Qpt}\<\M$. 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES. 


DEUXIÈME   LEÇON    (1). 

Théologie  naturelle  des  Pères. 

1°  Etat  de  la  question.  —  2°  Systèmes  et  traditions 
cosmogoniques.  —  5°  Point  de  départ  des  vérités 
traditionnelles  en  Orient.  —  4°  Existence  d'une 
création.  —  5°  Motif  de  la  création.  —  6°  Mode 
de  la  création.  —  7°  Agent  de  la  création.  — 
8°  Archétypes.  —  9°  Matière  première.  —  10°  Le 
ciel. 

1°  —  Nous  avons  dit,  dans  notre  Intro- 
duction,  que  le  Catholicisme  étant  limité 
à  l'universalité  de  l'être,  ouà  la  notion  des 
ordres  de  foi  et  de  raison,  toute  pensée 
dans  l'homme,  tout  sentiment,  toute  ac- 
tion devaient  leur  tribut  à  l'Eglise  ,  pour 
en  faire  à  Dieu  un  hommage  méritant  et 
plus  digne.  L'Eglise,  dépositaire  de  la 
parole  révélée,  a  un  droit  spécial  à  l'en- 
tourer de  toutes  les  lumières  humaines  , 
ou,  pour  mieux  dire,  à  imprimera  ces 
lumières  faillibles  le  cachet  de  la  lumière 
infaillible  du  Verbe  ;  à  faire  servir  les 
déductions  doctrinales  aux  promulga- 
tions dogmatiques  et  à  fixer  celles-là  par 
l'autorité  de  celles-ci.  Le  domaine  de  ces 
dernières  est  si  étendu ,  la  foi  a  planté 


(1)  Voir  la  1"  leçon ,  n°  C7  ci-dessus  ,  p.  7. 
TOMK  *II.  —  N°  00.   IMl. 


ses  enseignes  sur  tant  de  bastions  de  la 
science ,  la  vérité  révélée  est  si  féconde  , 
et  si  vaste  son  dépôt  dans  les  livres  saints, 
qu'il  serait  peut-être  impossible  d'assi- 
gner par  avance  quelles  limites  contien- 
dront à  l'avenir  les  définitions  premières 
ou  secondaires  de  la  foi.  Que  de  questions, 
libres  autrefois,  sont  aujourd'hui  impo- 
sées à  la  croyance  du  catholique!  Com- 
bien de  simples  opinions  de  l'école,  hé- 
sitantes ou  obscures  dans  leurs  premiers 
énoncés,  se  sont  éclairées  avec  le  temps 
par  le  flambeau  de  la  tradition  mieux 
étudiée,  se  sont  fortifiées  de  l'attention 
générale,  puis  enfin  sont  passées,  par 
parenté,  dans  le  code  des  articles  de  foi 
théologique! 

Qu'on  ne  nous  accuse  pas  de  confondre 
la  philosophie  avec  la  théologie  :  l'esprit 
humain ,  à  raison  de  son  activité  et  même 
à  raison  de  son  ignorance  native,  aura 
toujours  une  large  carrière  d'exercice  ;  à 
mesure  qu'Usera  pressé  par  le  dogme,  il 
se  réfugiera  dans  de  nouvelles  concep- 
tions de  raison  pure  ,  courant  devant  la 
foi  comme  l'aurore  devant  le  soleil  ;  et  il 
y  aura  toujours  plus  d'opinions  libres  et 
innocentes  que  de  dogmes  formels  et  de 
vérités  certaines.  Mais  ce  que  nous  soute- 
nons ,  c'est  que  beaucoup  de  vérités  phi- 

16 


246 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES , 


Josophiques  peuvent  devenir  des  dogmes 
théologiques,  suivant  qu'elles  se  rappro- 
chent plus  ou  moins  des  notions  révé- 
lées pour  les  étendre  et  les  compléter. 
Plusieurs  même  appartiennent  égale- 
ment aux  deux  ordres  de  foi  et  de  raison, 
à  la  théologie  et  à  la  philosophie  :  ce  sont 
les  vérités  premières  sur  Dieu,  sur  la 
création  et  sur  l'homme.  Nous  extrairons 
plus  tard  beaucoup  de  ces  vérités  acqui- 
ses à  la  foi,  dans  l'histoire  et  dans  la 
géographie,  et  puis,  comme  corollaires 
de  doctrine,  dans  les  principales  bran- 
ches des  sciences  naturelles.  Toutes  les 
sciences,  en  effet,  sont  entées  sur  l'arbre 
de  la  foi  ;  toutes  se  rapprochent  plus 
ou  moins  du  tronc  pour  y  puiser  la  sève 
vivifiante.  Aussi,  pour  en  recueillir  les 
fruits,  est-il  nécessaire  de  procéder  syn- 
thétiquement  ;  c'est  à  nos  yeux  l'ordre  le 
plus  naturel ,  l'ordre  consacré  par  Dieu 
lui-même  dans  la  création.  Agir  autre- 
ment, c'est  ne  s'attacher  qu'aux  extrémi- 
tés des  branches. 

Voilà  pourquoi  nous  avons  donné  à  notre 
travail  présent  le  titre  de  Théologie  natu- 
relle des  Pères  :  nous  indiquons  par  là 
l'état  de  leur  science  et  de  leur  doctrine 
sur  la  portion  visible  de  la  création. 
(Nous  y  joindrons  leur  doctrine  ontolo- 
gique ,  à  propos  de  la  formation  de 
l'homme.)  Nous  l'appelons  théologique , 
non  pas  en  tant  que  dogme,  mais  entant 
qu'enseignement  conçu  au  point  de  vue 
divin. 

Cet  enseignement  est  adressé  par  les 
Pères,  soit  à  l'Eglise  universelle,  soit  à 
leurs  Eglises  particulières.  \1  Hexaémé- 
rou  (é£,  six,  r.p.£pov,  jour)  de  saint  Ba- 
sile est  un  cours  d'histoire  naturelle  pro- 
fessé en  chaire  évangélique:  il  nous  reste 
plus  de  20  sermons  de  saint  Jean  Chry- 

sostomesur  le  même  sujet, etc.  Il  est 

vraisemblable  queces  grands  docteurs  ne 
croyaient  pas  leur  science  sans  aucune 
valeur  doctrinale,  quand,  ayant  surtout, 
euxet  les  saints  docteurs  des  deux  Eglises, 
à  combattre  les  hérétiques  pré-adamites, 
anthropomorphites,  manichéens  et  gno- 
stiques  de  diverses  sectes,  ils  mettaient 
tant  de  soin  à  commenter  contre  eux  le 
texte  delà  Genèse,  qui  est  bien  là  aussi 
pour  quelque  chose.  Nous  avons  une 
trentaine  d'ouvrages  spéciaux  de  divers 
Pères  sur  la  création  du  monde,  et, 


parmi  les  autres ,  il  n'en  est  peut-être  pas 
un  qui  n'émette  ça  et  là ,  dans  ses  œuvres, 
sa  propre  compréhension  sur  ce  vaste 
thème  d'études.  Leurs  opinions  réunies 
ne  laissent  pas  d'offrir  une  autorité  assez 
respectable. 

Tous  ont  compris  que  tout  venant  de 
Dieu,  tout  doit  retourner  à  Dieu  ;  que 
l'homme  doit  à  Dieu  l'hommage  de  la 
nature  tout  entière  résumée  en  lui.  La 
création  est  un  immense  concert,  dont 
l'homme  se  fait  l'écho  intelligent  pour 
l'unir  dans  la  voix  purifiée  du  chrétien 
aux  éternelles  mélodies  du  ciel.  Les  mille 
bouches  de  l'orgue  les  redisent  aux  voû- 
tes de  l'Eglise  :  symbole  matériel  des  har- 
monies spirituelles  que  l'Eglise  vivante 
de  Jésus-Christ  concentre  en  elle-même, 
avant  de  les  lancer  épanouies  aux  voûtes 
de  l'éternité. 

L'Egiise  est  à  la  matière  ce  que  l'âme 
est  au  corps  de  l'homme.  A  elle  appar- 
tient l'emploi  et  la  direction  de  la  nature 
brute.  Aussi  l'Eglise,  non  moins  que 
l'âme,  fait-elle  concourir  à  la  satisfaction 
de  ses  besoins  toutes  les  productions  de 
la  terre,  l'homme  lui-même  avec  son 
travail.  C'est  alors,  comme  nous  le  di- 
sions, que  cette  offrande  devient  plus 
digne  du  Dieu  qui  la  reçoit  avec  celle  du 
sacrifice  eucharistique  ,  et  méritante 
pour  l'homme  et  pour  la  société,  qui  la 
présente  par  les  mains  de  l'Emmanuel. 

Les  Pères  de  l'Eglise  ont  donc  eu  un 
droit  positif,  non  seulement  humain  et 
individuel,  mais  ecclésiastique,  à  traiter 
ex  professo  les  objets  des  sciences  natu- 
relles qui  ont  un  rapport  immédiat  aux 
objets  des  sciences  théologiques  :  donc 
il  y  a  de  leur  part  compétence  doctrinale, 
supérieure  à  l'autorité  des  écrivains  ordi- 
naires traitant  les  mêmes  questions,  et 
à  plus  forte  raison,  des  questions  moins 
voisines  de  la  foi.  Car,  soit  dit  en  passant, 
nous  ne  connaissons  aucun  ordre  de  véri- 
rités  quelconques ,  qui  ne  se  rattache  par 
quelque  endroit  aux  sciences  théologi- 
ques. S'il  en  était  autrement,  il  faudrait 
dire  qu'il  y  a  dans  l'œuvre  de  Dieu  quel- 
que chose  qui  glisse  dans  la  main  de  l'E- 
glise lorsqu'elle  en  veut  faire  une  offrande 
au  Créateur.  Or  ceci  n'est  pas. 

C'est  ce  que  nous  avons  voulu  signifier 
par  le  titre  que  nous  avons  adopté.  D'ail- 
leurs ce  terme  n'est  pas  nouveau  ;  noua 


PAK  M.  L'ABBÉ  R 
avons  plusieurs  ouvrages  intitulas  Théo* 
hgie  de  l'eau  ,  Théologie  des  insectes.... 
C'est  tout  simplement  Dieu  considéré 
dans  son  œuvre;  Dieu  et  la  nature  ,  tels 
sont  les  deux  termes  de  cette  propor- 
tion. 

Pour  l'éducation  de  l'esprit  humain, 
l'étude  du  monde  visible  est  l'alpha- 
bet qui  doit  l'élever  par  degrés  à  la 
connaissance  des  choses  supérieures  et 
invisibles  (1).  Ainsi  l'ont  compris  les 
Pères  :  <  Aimez-vous  la  lyre  ,  dit  saint 
«Jean  Chrysostome,  voyez  comme  dans 
«la  création  chaque  son,  chaque  corde 
«produit  en  l'honneur  du  souverain  au- 
«teur  de  toutes  choses  un  concert  suave 
«et  harmonieux.  L'esprit,  comme  un  jeu 
«d'accords  composé  de  sons  divers,  glo- 
«rifie  et  célèbre  le  Créateur  :  les  cordes 
<  résonnent  séparément  et  à  l'unisson  (2).  » 
—Saint  Basile,  sur  ce  texte:  Omnia  opéra 
ejus  in  fide  (3)  :  «  Soit,  dit-il  ,  qu'élevant 
«vos  regards  vous  considériez  l'ordre  du 
«ciel,  cette  vue  vous  mène  à  la  foi ,  car 
«l'auteur  s'y  montre  dans  son  œuvre; 
«  soit  que  vous  contempliez  la  richesse  et 
«la  variété  des  ornemens  de  la  terre, 
«votre  foi  en  Dieu  s'y  accroît  encore.  Ce 
«n'est  pas  que  les  yeux  de  la  chair  nous 
«fassent  croire  en  Dieu  par  eux-mêmes; 
«mais  l'œil  de  l'esprit  se  sert  des  cho- 
«  ses  visibles  pour  contempler  l'invisi- 
«  ble  (4)  ;  —  afin  que ,  dit  saint  Isidore  de 


BOSSEY. 


247 


(1)  Invisibiliaenimipsius  (Dei)  à  creaturâ  mundi, 
per  ea  quae  facta  sunt  conspiciuntur.  (S.  Paul,  ad 
Rom.,  c.  i ,  v.  20.)  —  Cœli  enarrant  gloriam  Dei  , 
et  dpera  manuum  ejus  annuntiat  firraamenlum.  Dies 
diei  éructât  verbum,  et  nox  nocti  indicat  scienliam. 
{Ps.  xvin,  v.  1,  2.)  —  Voyez  encore  le  beau  psaume 
cm  ,  Benedic,  anima  mea ,  Domino. 

(2)  Si  lyram  cupis  audire...,  vide  ut  soni  diversi 
chordœque  distinct»  summo  opifici  Deo  unum  et 
suavissimum  undiquè  concentum  emittant.  Ceu 
enim  quidam  sonus,  spiritus  ex  differenlibu9  sonis 
conflatus  unum  babet  concentum,  glorificationem  , 
quâ  célébrai  Conditorem  :  et  sonant  quidem  separa- 
tim  ebordœ  singulœ ,  sonant  autem  et  inter  se  con- 
junctœ.  —  Traité  ,  Ego  Dominus  feci  lumen ,  t.  VI , 
p.  167,  édit.  des  frères  Gaume. 

(5)  Ps.  xxxii. 

(4)  Quoniam  sive  cœlum  suspicis  ipsiusque  con- 
sidéras ordinem ,  dux  tibi  est  ad  fidem ,  nam  per 
seipsum  arlifircin  ostendit.  Sive  ornalum  ac  disposi- 
(ioncm  terra;  variam  inspexeris,  rursùs  indè  tua 
prescit  in  Deum  fides.  Non  enim  carnis  oculis  Deum 
edoçli  in  ipsuiu  crcdiaiuâ  ;  sed  \i  mentis  per  ea  quœ 


«Séville,  l'homme  retourne  à  Dieu  par 
<la  même  voie  qu'il  s'en  est  détourné} 
«et  que,  comme  l'amour  de  la  beauté 
«créée  lui  a  fait  perdre  de  vue  la  beauté 
«du  Créateur,  la  beauté  de  la  créature  le 
«  ramène  à  la  beauté  du  Créateur  (1).  » 

Le  livre  de  l'univers  est  ouvert  aux 
yeux  de  tous  :  c'est  un  devoir  à  tous  d'y 
chercher  Dieu  pour  le  glorifier.  Dieu  a 
fait  l'homme  pour  soi-même,  mais  il  a 
fait  la  nature  pour  l'homme.  Pour  cha- 
que bienfait  Dieu  veut  un  hommage: 
or,  qui  le  lui  rendra ,  sinon  l'homme?  qui 
mieux  qu'un  enfant  de  l'Eglise  ? 

Saint  Paul  (2)  reproche  amèrement  aux 
philosophes  de  son  temps  de  n'avoir  pas 
su  lire  le  mot  de  Dieu  dans  le  grand  livre 
où  tout  le  retrace  à  l'œil  attentif.  L'homme 
même,  qui  en  est  la  plus  belle  page,  n'é- 
tait pas  mieux  connu  d'eux.  Presque  tous 
s'étaient  aheurtés  misérablement  aux  il- 
lusions de  l'orgueil  et  de  la  chair,  et  s'é- 
taient évanouis  dans  leurs  propres  pen- 
sées. Plusieurs  cependant,  sur  le  specta- 
cle des  misères  qui  dévorent  l'homme  et 
ravagent  son  domaine,  ontsoupçonné  une 
chute,  une  dégradation  originelle,  et  n'en 
maintenaient  pas  moins  ,  à  la  vue  du  beau 
côté  de  la  création,  la  foi  en  un  Dieu 
unique  ou  supérieur  et  en  sa  providence. 
Combien  sont  précieuses  ces  quelques 
semences  de  vérité  que  le  vent  si  souvent 
empesté  de  l'Orient  a  jetées  çà  et  là  à 
l'entour  des  riches  moissons  de  la  Terre- 
Promise!  La  Terre-Sainte,  en  effet,  a  été 
constamment  le  centre  unique  des  saines 
traditions.  Occupons-nous  un  instantd'en 
recueillir  les  rayons  épars  :  nous  suivrons 
mieux  ensuite  la  marche  du  soleil  de  jus- 
tice vers  l'Occident. 

2°—  Quatre  prineipesdominentlesphi- 
losophies  et  les  religions  de  l'antiquité 
sur  l'existence  du  monde  :  ce  sont  le  spi- 
ritualisme ,  le  matérialisme,  le  mani- 
chéisme ou  dualisme,  et  le  panthéisme  : 

Le  spiritualisme,  qui  reconnaît  un  Dieu 
simple,  parfait,  éternel  et  créateur; 

videnlur,  invisibilem  contuemur.  S.  Bas.,  in  Ps. 
xxxii.  , 

(i)  Ul  ipsis  vestigiis  revertatur  homo  ad  Deum 
quibus  aversus  est  :  ut,  quia  per  amorem  pulchri- 
tudinis  creaturas  à  Creatoris  forma  se  abstulit ,  rur- 
sùm  per  Creaturae  decorem  ad  creatoris  revertatur 
pulcbritudinem. 

(2)  Ad  Rom.,  C.  I. 


248 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES , 


Le  matérialisme ,  qui  ne  croit  qu'aux 
forces  aveugles  d'une  nature  éternelle 
d'exislence,  mais  variable  de  formes; 

Le  dualisme,  qui,  se  faisant  faussement 
spiritualiste,  établit  en  présence  deux 
esprits  incompatibles  ,  co  éternels  ,  et 
créateurs  l'un  du  bien,  l'autre  du  mal  ; 

Enfin  le  panthéisme ,  qui  a  la  préten- 
tion de  fondre  l'esprit  et  la  matière  dans 
une  unité  monstrueuse,  et  d'en  faire  une 
personne  identique  à  elle-même  au  mi- 
lieu du  conflit  de  toutes  ses  parties  et  de 
leurs  éternelles  transformations. 

Chacun  de  ces  systèmes  prend  la  cou- 
leur particulière  du  lieu  de  son  origine  , 
et  se  montre  rarement  pur.  Le  spiritua- 
lisme, par  la  force  même  de  sa  variété, 
s'infiltre  malgré  toutdans  les  conceptions 
humaines  les  plus  dévoyées;  c'est  une 
lumière  qui  ne  souffre  point  de  ténèbres 
parfaites,  un  air  qui,  bien  que  souvent 
vicié  et  altéré ,  n'en  est  pas  moins  le  seul 
principe  vital  pour  l'esprit  de  l'homme. 
Il  n'y  a  de  positif  dans  l'erreur  que  le 
fait  de  sa  négation  de  la  vérité;  elle  la 
présuppose  nécessairement.  —  Pour  l'O- 
rient, la  grande  idée  de  Vémanation  pré- 
side à  toute  l'harmonie  des  mythes  reli- 
gieux :  c'est  un  panthéisme  mitigé. 

En  Chine,  Lao-Tseu  place  au  sommet 
de  l'être  Tao  ,  l'esprit  éternel  et  absolu, 
l'Un  qui  produit  le  Deux  ,  Deux  produit 
Trois,  Trois  produit  toutes  choses.  De 
son  sein  jaillit  la  Parole  et  la  Lumière  , 
raison  primordiale,  archétype  du  monde, 
la  sagesse  créatrice.  Une  légende  chi- 
noise la  fait  parler  comme  la  Sagesse 
divine  dans  nos  livres  saints  :  «  J'ai  pris 
«  naissance  avant  qu'il  y  eût  des  formes; 
«  à  l'origine  de  la  matière,  je  me  tenais 
«  debout  sur  l'inondation,  je  nageais  au 
i  milieu  des  ténèbres.  > —  «  Le  Seigneur, 
«  dit  la  Sagesse,  m'a  possédée  au  commen- 
«  cernent  de  ses  voies,  avant  qu'il  fît  les 
«  choses  au  commencement...;  lorsqu'il 
«  tendait  les  cieux,  j'étais  là...;  lorsqu'il 
<  fermait  les  sources  de  l'abîme  (1).»  Lao- 
Tseu  fait  descendre  plusieurs  fois  cette 
Sagesse,  qui  est  toujours  un  prince,  un 

(l)  Dominas  possedit  me  in  initio  viarum  sua- 
rum,  anteqnam  quidquàm  faceret  à  principio... 
Quandô  prœparabat  cœlos,  aderam...,  quandô  li- 
brabat  fontes  aquarum.  Prov.,  c.  vin,  v.  22, 
27,  28. 


fondateur  des  sociétés,  un  sage  incarné* 
dans  une  vierge  (qui  le  porte  près  d'un 
siècle  !  la  raison  humaine  croyait  sauver 
par  là  l'honneur  de  ses  prétendues  lu- 
mières),  un  historien,  un  ministre  de 
l'empire,  Lao-Tseu  lui-même  (là  se  montre 
encorel'orgueil  philosophique). — Dans  le 
Thibet,  le  Dalaï-lama  est  l'incarnation 
permanente  du  Dieu  créateur.  — Confu- 
cius  admet  plus  clairement  encore  un 
Dieu-personnel,  une  volonté  intelligente 
et  sage  qui  tient  en  ses  mains  la  destinée 
de  l'homme  et  du  monde  ;  une  Providence 
qui  s'aide  de  nombreux  génies  pour  gou- 
verner les  élémens  et  maintenir  l'ordre 
contre  les  esprits  mauvais,  toujours  occu- 
pés à  détruire.  —  Il  paraît  prouvé  qu'au- 
jourd'hui l'athéisme  ou  culte  du  Tien, 
le  ciel  matérialisé,  se  partagent  avec  le 
bouddhisme  l'état  religieux  des  Chinois. 

Le  bouddhisme,  déjà  connu  au  temps 
de  Clément  d'Alexandrie  ,  qui  en  parle 
en  ces  termes  :  «  Parmi  les  Indiens,  il 
«  en  est  qui  suivent  les  préceptes  d'un 
«  certain  Boutta,  que  sa  grande  vertu  leur 
c  fait  honorer  comme  un  Dieu  (1)  ;  i  le 
Bouddhisme,  dis-je,  est  aujourd'hui  la 
religion  de  la  moitié  de  l'Orient.  Il  n'ad- 
met qu'un  dieu  supérieur,  le  Houm,  ou 
Jum  ,  ou  Oum  ,  être  triple  et  un  ,  pro- 
duisant par  émanation  les  bons  et  les 
mauvais  génies  :  ce  dieu  est  l'âme  de  l'u- 
nivers. 

Les  mauvais  génies  sortent  presque 
toujours  de  la  matière  première  :  c'est 
ainsi  que  les  peuples  s'expliquaient  le 
mal  physique.  Dieu  ,  selon  les  Orientaux, 
n'avait  pas  été  assez  puissant,  assez  parfait 
pour  créer  par  un  acte  libre  de  son  in- 
telligence un  monde  réellement  contin- 
gent. Dans  leur  idée ,  ce  monde  était  une 
sorte  d'extension  de  l'être  divin  ;  il  en 
était  l'écorce  brute,  imparfaite,  incom- 
plète ;  c'était  une  œuvre  manquée,  in- 
achevée de  la  part  du  Très-Haut  :  et 
comme  cette  œuvre  était  un  produit  de 
la  substance  spirituelle  de  Dieu ,  les 
émanations  de  cette  substance  avaient 
engendré  tout  ensemble  des  esprits  et  des 

(1)  Sunt  etiam  ex  Indis  qui  Butta  (Bourra)  parent 
prœceplis ,  quem  propter  insignem  virtutem  ut 
deum  honorarunt.  (Slromates,  liv.  I,  p.  539,  édit. 
de  Venise ,  1755.)  —  On  fait  encore  Bouddha ,  fils 
d'une  vierge.  Voyez  la  note  ibid. 


PAR  M.  L'ARBÉ  K.  BOSSEY. 


249 


corps,  suivant  que  ces  êtres  nouveaux 
s'éloignaient  plus  de  leur  centre,  de  Dieu, 
leur  source  originelle.  Leur  imperfec- 
tion, de  négative  devint  positive,  volon- 
taire, indomptée,  et  puis  ennemie  de 
Dieu  leur  père  ;  leur  révolte  donna  nais- 
sance au  mal  physique  et  moral.  Toute- 
fois ,  les  esprits  les  plus  près  de  Dieu  lui 
restèrent  fidèles;  ils  furent  comme  em- 
portés dans  son  orbite,  tels  que  les  sa- 
tellites des  grandes  planètes. 

Le  Brahmanisme  ,  dans  l'Inde,  a  pour 
cachet  particulier  la  doctrine  des  trans- 
migrations universelles;  la  métempsy- 
chose  n'en  est  qu'une  branche,  importée 
autrefois  en  Grèce  par  Pythagore,  qui 
correspondait  parla  au  besoin  d'immor- 
talité naturel  à  l'homme.  Cette  erreur 
est  un  véritable  panthéisme,  dans  l'Inde 
surtout,  où  elle  est  poussée  à  ses  consé- 
quences les  plus  extrêmes.  Brahmé , 
Dieu  éternel,  devient  Brahma,  créateur  ; 
Wichnou  est  sa  Parole ,  flottant  sur  les 
eaux  et  les  fécondant  par  sa  puissance; 
il  y  couve  l'œuf  de  la  création. 

Le  Manichéisme  ou  dualisme  a  pour 
point  de  départ,  en  Perse,  le  culte  de 
Mithra,  que  saint  Justin  dit  être  fondé  sur 
une  corruption  des  Écritures  (1).  Ce 
culte,  comme  tout  fétichisme,  est  déjà 
la  décrépitude  de  l'erreur;  le  symbole  a 
été  pris  pour  l'objet  signifié ,  comme 
dans  toute  l'idolâtrie.  Oromaze  est  le 
dieu  du  bien  ,  Ahrimane  le  dieu  du  mal  ; 
celui-ci  escalade  le  ciel  avec  les  devas, 
génies  malfaisans  comme  lui  ;  il  suc- 
combe pour  ne  plus  se  relever,  mais  il 
s'en  venge  sur  la  race  humaine. 

En  Egypte,  Typhon  est  en  lutte  per- 
pétuelle avec  Osiris. 

En  Grèce,  les  fils  du  vieux  Titan  en- 
tassent Pélion  sur  Ossa  pour  chasser  Ju- 
piter du  ciel. 

On  voit  que  tout  ce  dualisme  n'est  que 
l'interprétation  faussée  de  la  révolte  de 
Lucifer  ,  qui  veut  avec  ses  anges  pénétrer 
dans  le  ciel  supérieur,  séjour  de  Dieu  , 
et  sanctuaire  où  réside  présentement 
l'humanité  du  Christ:  «Je  monterai  dans 
«  le  ciel  ;  je  placerai  mon  trône  au-dessus 
«  des  astres  de  Dieu...,  et  je  serai  sembla- 
<  ble  au  Très-Haut  (2),  s'écriait  Satan  dans 
«  l'exaltation  de  son  orgueil.  » 

(1)  Dialogue  avec  le  juif  Tryphon,  n°  70. 

(2)  In  cœlum  conscendam,  super  astra  Dei  exal- 


Les  Scandinaves,  les  Germains,  les 
Gaulois,  offrent  dans  leurs  livres  sacrés 
ou  dans  leurs  habitudes  religieuses  les 
traces  des  mêmes  croyances  dualistes. 
Les  peuples  de  POcéanie  ,  plus  dégradés 
et  plus  asservis  par  l'esprit  du  mal , 
n'adorent  presque  plus  que  le  mauvais 
génie. 

L'athéisme  positif  n'a  jamais  été  une 
religion,  mais  le  matérialisme  en  est 
l'équivalent.  L'athéisme  n'a  montré  la 
tête  que  tard,  sur  le  soir  des  sociétés  en 
décadence.  Diagoras,  chez  les  Grecs,  en 
a  été  accusé  par  Cicéron  ;  car  on  ne  sau- 
rait tirer  de  preuve  certaine  de  l'exil 
auquel  les  Athéniens  condamnèrent  ce 
misérable.  Quant  à  Épicure  ,  il  est  plutôt 
naturaliste  qu'athée  ;  l'éternité  de  la  ma- 
tière était  alors  une  opinion  assez  com- 
mune. La  faute  d'Êpicure  est  d'avoir  cru 
qu'avec  des  atomes  on  pouvait  faire  un 
monde ,  et  que  ce  monde  pouvait  ensuite 
aller  tout  seul.  Lucrèce  seul ,  chez  les 
Latins,  n'a  point  craint  d'étaler  tout  le 
cynisme  de  son  impiété  ;  ce  qui  ne  l'em- 
pêchait pas  de  tomber  dans  des  supersti- 
tions puériles  sur  la  signification  des 
songes,  tant  une  foi  quelconque  est  né- 
cessaire à  l'homme! 

Des  erreurs  matérialistes  et  panthéisti- 
ques,  les  Pères  n'ont  combattu  direc- 
tement que  la  première  ,  parce  que  la 
seconde  ,  impossible  à  formuler  logique- 
ment et  incapable  de  soutenir  un  exa- 
men sérieux,  ne  se  présentait  à  eux, 
dans  le  mélange  de  tout ,  que  comme  une 
altération  des  vérités  primitivement  ré- 
vélées ;  ils  ne  la  combattaient  qu'avec  les 
armes  du  ridicule ,  et ,  en  vérité ,  en  fal- 
lait-il d'autres  ?  puis  ils  recueillaient 
soigneusement  l'or  enfoui  dans  le  fumier 
mythologique.  Nous  avons  d'eux,  sur 
cette  matière ,  un  certain  nombre  d'ou- 
vrages dont  nous  rendrons  compte  dans 
la  Polémique  des  Pères  contre  les  Gen- 
tils. La  même  question  se  trouve  égale- 
ment traitée  par  eux  contre  les  mani- 
chéens et  gnostiques  de  diverses  sectes  : 
ce  sera  de  même  l'objet  d'un  travail 
spécial. 

Spiritualisme.  Nous  sommes  heureux 
de  trouver  au  sein  de  la  Grèce  le  spiri- 
tualisme dépouillé  de  son  alliage  idolâ- 
tabo  solium  meum...,  similis  ero  Altissimo.  (Isaïe, 
ch.  xiv,  v.  13,  !•*•) 


250 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES , 


trique ,  auprès  des  deux  principales  éco- 
les de  philosophie.  La  première  est  l'é- 
cole de  Pythagore,  laquelle  nous  a  laissé 
le  nom  de  plus  de  quatre  cents  de  ses 
sectateurs,  chefs  d'écoles  eux-mêmes  pour 
la  plupart.  La  seconde  est  celle  de  Pla- 
ton. Après  avoir  régné  en  Grèce  et  en 
Sicile  durant  plusieurs  siècles,  elle  se 
retourna  vers  l'Orient  pour  l'instruire  à 
son  tour ,  et  parcourut  une  nouvelle 
phase  sous  le  nom  de  néo-platonisme. 
Elle  était  toute  puissante  à  Alexandrie 
dès  l'ère  chrétienne  ;  elle  jeta  dans  la 
société  une  foule  d'idées  saines,  recueil- 
lies par  elle  en  Orient,  et  telle  fut 
la  force  de  ses  doctrines  spiritualistes 
qu'elles  ont  toujours  conservé  une  place 
honorable  dans  la  philosophie  chré- 
tienne. 

Ces  deux  écoles  ont  enseigné  Dieu, 
l'âme,  la  création,  les  principaux  de- 
voirs moraux ,  à  la  moitié  du  monde  an- 
cien. Cicéron,  aussi  grand  philosophe 
que  grand  orateur,  intronisa  en  Ita- 
lie le  platonisme  ,  et  l'école  pythagori- 
cienne y  comptait ,  sous  Adrien ,  plus  de 
20,000  sectateurs.  Depuis  long-temps  elle 
y  avait  fait  apparition  dans  la  personne  de 
Numa.  Toutes  deux  contre-balançaient 
fortement  le  stoïcisme  anti-providentiel 
de  Zenon  ,  le  sensualisme  d'Épicure,  le 
scepticisme  d'Arcésilas  et  de  Carnéade, 
renouvelé  des  mensonges  de  Pyrrhon, 
le  cynisme  de  Diogène  ,  et  ne  purent 
même  l'étouffer  dans  l'abime  du  syncré- 
tisme éclectique  qu'imaginèrent  les  so- 
phistes vers  le  IIIe  siècle ,  pour  re- 
pousser en  masse  le  Catholicisme  vain- 
queur des  persécutions.  La  vérité  philo- 
sophique fut  alors  plus  forte  que  les 
mauvaises  passions  de  ses  dépositaires. 

Toutefois,  il  faut  convenir  que  l'épu- 
rement  du  monothéisme,  chez  les  Grecs, 
est  du  aux  doctrines  judaïques. 

3°  Les  voyages  d'Abraham  en  Chaldée, 
en  Chanaan,  puis  en  Egypte  ,  y  avaient 
laissé  de  précieuses  traditions  sur  Dieu 
et  sur  l'origine  des  choses.  Bérose,  prêtre 
babylonien,  cité  par  Josèphe  (1),  attri- 
bue au  père  des  croyans  de  très  grandes 
connaissances  astronomiques  qu'il  aurait 
communiquées  dans  ses  voyages.  Le  sé- 
jour des  fils  de  Jacob  en  Egypte  porta 

(l)  Annales  ,  liv.  I ,  ch.  VH. 


aussi  son  fruit.  Le  Pharaon  de  Joseph  ne 
parle  que  d'un  seul  Dieu. 

II  est  probable  que  les  Mages  persans 
institués  par  Zoroastre  ont  retenu  quel- 
que chose  des  traditions  chaldéennes  , 
et  les  ont  propagées  en  Orient.  Nous  ci- 
terons en  preuve  de  cette  double  asser- 
tion l'attente  d'un  rédempteur  formel- 
lement exprimée  par  Confucius ,  et  le 
voyage  des  trois  Mages  à  Bethléem.  Si 
l'attente  d'un  rédempteur  pouvait  tenir  j 
à  la  révélation  primitive  faite  à  Adam, 
et  transmise  à  sa  postérité  ,  certainement 
la  cause  du  voyage  des  Mages,  à  l'appa- 
rition de  l'étoile  ,  est  postérieure  à  Abra- 
ham ,  puisqu'elle  est  due  à  la  prophétie 
de  Balaam  dans  le  désert. 

Solon,  Thaïes  de  Milet ,  Pythagore  et 
PhérécydedeScyros,  son  disciple,  s'attri- 
buaient pour  maîtres  les  hiérophantes 
d'Egypte  et  de  Phénicie.  Pythagore  ap- 
prit le  symbolisme  de  l'archi-prophète 
phénicien  Sonchis.  On  sait  que  les  prê- 
tres de  Memphis  avaient  une  doctrine 
secrète  sur  le  monde,  et  qu'ils  ne  l'ex- 
primaient qu'à  l'aide  des  symboles  hié- 
roglyphiques :  c'est  par  eux  qu'elle  fut 
plus  tard  communiquée  aux  prêtres  ini- 
tiateurs d'Eleusis.  Pythagore  était  à  Ba- 
bylone  en  même  temps  qu'Ezéchiel  :  tout 
porte  à  croire  qu'il  puisa  beaucoup  de 
connaissances  auprès  des  docteurs  de  la 
captivité.  Platon ,  venu  plus  tard  ,  voya- 
gea en  Egypte  à  l'imitation  des  princi- 
paux philosophes  ses  devanciers.  Quel- 
ques Pères,  étonnés  de  ses  belles  doc- 
trines sur  Dieu,  le  Verbe,  le  beau  phy- 
sique et  moral ,  n'ont  pu  s'empêcher  de 
croire  que  Platon  avait  emprunté  ces 
hautes  vérités  aux  livres  des  Juifs.  «  Il  en- 
«  seigna ,  dit  saint  Augustin  (1) ,  un  seul 
<r  Dieu,   souverain  auteur  de  l'univers; 

«  il  fut  l'illustrateur  de  la  vérité »  Sa 

faute  est  d'avoir,  comme  son  maître  So- 
crate,  détenu  la  vérité  dans  l'injustice, 
en  s'agenouillant  par  faiblesse  aux  pieds 
de  l'idole  populaire  ,  et  d'avoir  commu- 
niqué le  nom  incommunicable  de  Dieu  à 
des  esprits  inférieurs,  auxquels  il  veut 
qu'on  offre  des  sacrifices.  Toutefois  , 
pour  être  juste,  ajoutons  que  Clément 
d'Alexandrie  (2)  interprète  le  langage  des 

(1)  Liv.  VIII ,  Cité  de  Dieu ,  ch.  v. 

(2)  Strtmates ,  &?.  IV,  l.  I ,  p.  642. 


l'AR  M.  L'ABBÉ  B.  BOSSEY. 


251 


poètes  et  des  philosophes  sur  la  pluralité 
des  dieu* ,  par  une  sorte  d'apothéose  , 
des  hommes  vertueux  ,  comme  si  les 
païens  eussent  lu  aussi  :  Ad  imaginem 
Dci  condidit  illos. 

Enfin  ,  le  fait  concluant  en  faveur  du 
droit  d'aînesse  des  traditions  judaïques 
répandues  dans  tout  l'Orient,  au  moins 
vers  le  milieu  du  IIIe  siècle  avant  Jé- 
sus-Christ, c'est  la  traduction  en  grec 
des  livres  de  la  Bihle  faite  à  Alexandrie 
par  ordre  de  Ptolémée  Philadelphe ,  pour 
enrichir  sa  bibliothèque  :  c'était  tout 
une  révélation.  La  langue  grecque  était 
alors  la  langue  vulgaire  dans  le  monde 
civilisé.  Dès  l'apparition  de  cette  Genèse 
surnaturelle  ,  tout  change  dans  la  philo- 
sophie. La  théogonie  d'Hésiode  n'est 
plus  qu'une  forme  poétique  ;  le  stoïcisme 
tourne  en  ridicule  les  dieux  d'Homère , 
et  l'on  voit  se  modifier  rapidement  tous 
les  systèmes  d'invention  humaine. 

Le  livre  de  V  Ecclésiastique  décrit  peu 
après  la  mort  de  Ptolémée  Philadelphe, 
complète    admirablement    le    récit   de 
Moïse  sur  la  naissance  du  monde.  Voyez 
les  chapitres  1, 17,  24,  39  et  43 ,  puis  dites- 
nous  si  la  création  ,  si  l'aspect  du  monde 
n'a  pas  un   sens  religieux  et  spirituel, 
s'il  ne  peut  devenir  le  sujet  d'une  doc- 
trine patristique.  Ce  livre  eut  une  telle 
influence  ,  qu'il  fut  comme  le  code  scien- 
tifique et  moral  du  néo-platonisme.  Dès 
lors  les  Juifs  eurent  une   école  à  eux 
dans  Alexandrie ,  et   ils  y  maintinrent 
avec  vigueur  l'autorité  des  enseignemens 
divins  contre  l'orgueil  rationnaliste  des 
Grecs.  Cette  lutte  qui  s'engagea  vers  le 
temps  d'Aristobule ,  fut  très  vive  et  se 
continua  près  d'un  siècle,  c'est-à-dire 
jusqu'à  notre  ère.  Philon,  né  Juif,  et 
devenu  philosophe  platonicien,  chercha 
à  concilier  les  esprits  ,  en  fondant  dans 
ses  ouvrages  les  faits  de  la  Bible  avec  les 
doctrines  de  Platon,  et  fit  dire  de  lui  ce 
mot  si  connu  :  Ou  Platon  philonisé ,  ou 
Philon  platonise.   Plus  philosophe  que 
juif,  Philon  emprunta  encore  à  l'école 
pythagoricienne  le  système  des  allégo- 
ries, et  eut  le  défaut  capital  de  symbo- 
liser toute  l'histoire  de  la    Bible,   sans 
cesser  néanmoins  de  la  considérer  com- 
me l'objet  d'une  révélation  divine  ;  seu- 
lement il  disposait  h  son  gré  de  l'inter- 
prétation. Cette  erreur  fut  celle  de  l'é- 


clectique  Ammonius  ,    d'Ôrigétie  ,    son 

disciple  ,  et  de  presque  toute  l'école 
chrétienne  d'Alexandrie,  laquelle,  sortie 
du  catéchuménat  fondé  par  saint  Marc  , 
remplaça  bientôt  l'école  juive.  Antioche 
résista  à  cette  dangereuse  tendance,  et 
l'exégèse    plus  littérale  de  ïhéodoret , 

évéque  de  Cyr,  de  saint  Basile a  fini 

par  triompher  dans  l'Occident ,  où  déjà 
Tertullien  avait  proclamé  ce  principe 
quelque  peu  exagéré  :  «  L'Ecriture  nie  ce 
i  qu'elle  n'exprime  pas  (1).  > 

Nous  allons  maintenant  exploiter  nos 
matériaux,  en  citant  ordinairement  en 
tête  de  la  partie  doctrinale  les  ouvrages 
de  Philon,  considéré  comme  le  dernier 
représentant  du  spiritualisme  juif  et 
platonicien,  c'est-à-dire,  de  ce  qu'il  y  a 
de.  plus  sain  dans  les  conceptions  de 
tout  l'Orient.  Il  nous  sera  comme  un 
pont  jeté  entre  l'ancien  monde  et  le 
monde  régénéré  par  Jésus-Christ ,  véri- 
table pierre  angulaire,  qui  de  deux  peu- 
ples n'en  a  fait  qu'un  (2). 

Sur  chaque  question  nous  déroulerons 
par  ordre  chronologique,  toutes  les  fois 
qu'il  ne  nuira  point  à  l'ordre  rationnel, 
tout  ce  que  les  sources  traditionnelles 
consultées  par  nous  ,  nous  ont  fourni 
pour  le  développement  de  notre  thèse. 

Bien  que  le  motif  en  Dieu  de  la  créa- 
tion ait.  précédé  l'existence  de  cette 
même  création,  nous  commencerons  ce- 
pendant par  établir  la  réalité  du  second 
point  :  sans  cela  le  premier  n'aurait  plus 
d'objet. 

SU. 

4°  Existence  d'une  création.  —  Phi- 
lon, dès  le  début  de  son  traité  De 
mundi  Opificio,  s'élève  avec  force  con- 
tre ceux  qui  supposent  le  monde  éter- 
nel ,  ou  qui  veulent  le  soustraire  au  gou- 
vernement de  la  Providence,  c  Quelques 

<  uns,  dit-il,  plus  occupés  d'admirer  le 

<  monde   que  le  Créateur  du  monde  , 
c  osent  avancer  que  le  monde  n'a  pas 

<  été  fait,  mais  qu'il  est  éternel  (3).  » 

Il  n'y  a  qu'obscurité  sur  ce  point  dans 

(1)  Negat  Scriptura  quod  non  notât. 

(2)  Quifecitutraque  unum.  (Ad  Ephes.tu,v.  14.) 

(3)  Quidam  mundum  magis  quàin  mundi  Creato- 
rem  admirantes,  illum  quidem  non  i'acluin,  et  ster- 
num asserunt. 


252 


COURS  D'ÉTUDES  SUR 


l'ancienne  philosophie  :  Aristote  en- 
seigne que  le  monde  est  éternel  (1),  non 
pas  peut-être  éternel  d'existence  propre, 
mais  plus  probablement  dans  son  prin- 
cipe concret,  la  substance  divine,  dont 
il  serait  sorti  par  émanation  éternelle. 
Car  l'axiome  qu'on  prête  à  Aristote,  Rien 
n'est  fait  de  rien  (2) ,  ne  se  trouve  pas 
dans  ses  ouvrages  ,  au  rapport  de  Sua- 
rès  (3).  D'ailleurs,  à  bien  le  prendre  ,  si 
le  rien  n'est  rien,  rien  n'en  sort;  s'il  est 
quelque  chose,  il  n'est  plus  le  rien: 
donc  cette  expression  ex  nihilo  ne  veut 
pas  dire  autre  chose  sinon  que  l'être 
contingent  a  reçu  de  Dieu  l'existence. 
Le  rien  n'est  point  une  matière  première, 
une  substance  parallèle  à  la  sienne  sur 
laquelle  il  ait  opéré.  Dieu  même  ne  sau- 
rait créer  le  rien  (4).  Aussi  saint  Augus- 
tin dit-il  que  Dieu  a  créé  la  matière 
primitive,  près  du  néant  (5).  Saint  Atha- 
nase  (6) ,  saint  Ambroise  (7) ,  saint  Ba- 
sile (8) ,  saint  Epiphane  (9) ,  attribuent  à 
Platon  l'hypothèse  d'une  matière  préexis- 
tante que  Dieu  aurait  simplement  revê- 
tue de  formes  visibles.  Il  est  plus  vrai- 
semblable que  Platon  ,  qui  parle  ailleurs 
d'un  Dieu  créateur  de  tout ,  a  laissé  ses 
expressions  flotter  dans  un  certain  va- 
gue, une  sorte  de  demi-jour  qui  voile  sa 
pensée  trop  vive  aux  regards  de  la  mul- 
titude. Plus  d'une  fois  on  le  prend  à 
se  contredire  sciemment  quand  son  ex- 
pression devient  trop  claire  :  il  avait  vu 

mourir  Socrate.  JNous  avons  vu  plus  haut 
1  e   témoignage    de    saint    Augustin    en 

aveur  de  Platon. 
L'existence  d'une  création  est  un  arti- 

(1)1.  Physic,  33. 

(2)  Ex  nihilo  nihil  fit. 

(3)  Aliqui  dicunt  retractasse  Aristotelem  prin- 
cipium  illud,  Ex  nihilo  nihil  fit ,  in  quodam  opus- 
cule de  Xenocrate ,  Zenone,  et  Gorgiâ.  Sed  inter 
opéra  Aristotelis,  quibus  utor,  illud  non  contine- 
tur,  nec  "vidère  illud  potui ,  exislimoque  Aristo- 
telis non  esse.  De  Universo,  Ht.  I,  c.  i,  n°  5,  t.  III, 
p.  1,2. 

^4)  Cùm  dicimus ,  ex  eo  quod  non  est ,  D?,um  fe- 
cisse  quae  sunt,  nequaquàm  id  quod  non  est  esse 
statnimus ,  sed  omninô  abolernus.  [Quœstiones  ad 
Grœcos,  p.  469,  à  la  fin  des  OEuvres  de  saint  Justin.) 

(5)  Propè  nihil.  Confess.,  liv.  XII ,  ch.  vu. 

(6)  De  Incarn. 

(7)  Hexaemeron,  1. 1,  c.  i. 

(8)  Hexaem.,  p.  8. 

(9)  H  ares.,  6. 


LES  SAINTS  PÈRES , 

cle  de  foi  pour  le  chrétien  et  pour  le 
juif.  Le  au  commencement  Dieu  créa, 
pour  celui-ci  ;  le  je  crois  en  Dieu...  créa- 
teur du  ciel  et  de  la  terre  ,  pour  celui  là , 
nous  dispensent  de  plus  amples  preuves. 

5°  Motif  de  la  création.  Les  chrétiens 
seuls  ont  cherché  un  motif  à  la  création  : 
seuls  aussi  ils  l'ont  admise  comme  un 
fait  contingent  et  libre  de  la  part  de 
l'Être  éternel  et  souverain.  Quel  motif 
avait  Dieu  de  communiquer  son  être  ab- 
solu à  ce  qui  n'était  pas?  un  seul ,  l'exu- 
bérante plénitude  de  son  amour:  in- 
finiment parfait  et  infiniment  heureux, 
et  se  suffisant  adéquatement  à  lui-même, 
il  veut  bien  se  multiplier,  pour  ainsi 
dire  ,  en  d'autres  êtres  nés  de  son  sein , 
participans  de  ses  divins  attributs,  et  ré- 
partis sur  tous  les  degrés  qui  séparent 
le  tout  du  rien,  l'être  infini  du  néant, 
éternellement  vide. 

Dieu  s'incline  en  soi-même  pour  se 
contempler ,  engendre  un  Fils ,  splendeur 
de  sa  substance  ;  et  de  la  mutuelle  con- 
templation du  Père  et  du  Fils  procède 
l'Esprit,  amour  substantiel  de  l'un  et  de 
l'autre.  Ainsi  Dieu  a  complété  son  être. 
Heureux  de  sa  fécondité,  il  veut  l'exercer 
au  dehors,  ad  extra ,  et  par  un  acte  de 
sa  volonté  toute-puissante,  il  produit  la 
matière  des  mondes.  Il  anime  quelques 
unes  de  ses  pensées,  il  les  personnifie, 
et  voilà  les  intelligences.  Il  organise  en- 
suite l'être  brut ,  et  l'univers  se  peuple 
d'innombrables  habitans. 

Ainsi  Dieu  crée  le  monde  pour  en 
faire  un  reflet  de  sa  gloire  :  or  cette 
gloire,  elle  a  pour  première  condition 
de  sa  fin  dans  l'objet  créé  qui  la  pro- 
cure une  certaine  ressemblance  avec 
l'auteur  de  ce  même  objet  ;  il  doit  par- 
ticiper à  quelques  unes  des  perfections 
divines  :  être  parfait ,  c'est  être  heu- 
reux. Mais  le  bonheur  de  la  créature  in- 
telligente est  le  moyen  qui  donne  à  Dieu 
sa  gloire  contingente:  donc  le  motif 
de  la  création  est  tout  à  la  fois  le  bon- 
heur de  l'homme  et  la  gloire  de  Dieu. 
Par  là  se  concilient  les  paroles  suivantes 
de  l'Ecriture:  «  Dieu  a  créé  toutes  choses 
«  pour  lui-même  (1)  » ,  avec  celles-ci  du 

(1)  Universa  propter  semetipsum  operatus  est 
Deus.  (Prov.,  xvi.)  Voir  Saint  Thomas,  Q.  lxv, 
art.  2,  in  Prima  ;  et  Saint  Bonaventure ,  t.   IV, 


PAR  M.  L'ARIW  R.  BOSSEY. 


253 


Symbole  :  t  Lequel  pour  nous  hommes 
«  et  pour  notre  salut  est  descendu  des 
«  cieux  ;  »  car  cette  seconde  création  est 
de  la  part  de  Dieu  un  bien  plus  grand 
bienfait  que  le  don  de  l'univers  fait 
au  premier  homme. 

Il  est  un  autre  motif  de  la  création 
emprunté  par  Origène  aux  platonistes  : 
mais  comme  ce  motif  regarde  plutôt  la 
création  de  l'homme  que  celle  du  ciel  et 
de  la  terre,  nous  nous  réservons  à  en 
parler  dans  la  leçon  sur  le  sixième 
jour. 

6°  Mode  de  la  création.  Presque  tou- 
tes les  religions  de  l'Orient  admettent  la 
création  par  mode  d'émanations  sub- 
stantielles de  l'être  de  Dieu,  portion 
réelle  de  sa  personne,  et  jaillissant  de 
son  sein,  comme  des  rayons  excentri- 
ques épanouis  et  prolongés  ad  extra. 
On  découvre  facilement  ici  le  germe  du 
panthéisme,  qui  n'est  qu'une  altération 
de  celte  belle  vérité  enseignée  par  saint 
Paul  :  «  C'est  en  lui  que  nous  vivons  , 
«  que  nous  nous  mouvons  et  que  nous 
«  sommes... ;  nous  sommes  de  sa  race(l).> 

Ainsi  ne  l'entendent  pas  les  pan- 
théistes anciens  et  modernes,  qui  s'atta- 
chent à  détruire  la  personnalité  divine  , 
et  à  noyer  l'individu  dans  une  unité 
monstrueuse  qui  ne  rend  possible  aucune 
distinction  de  bien  ni  de  mal,  de  vrai 
ni  de  faux,  tout  étant  Dieu  ou  la  forme 
de  Dieu.  Suivant  les  Orientaux ,  la  créa- 
tion est  le  résultat  d'une  illusion  dans 
le  sommeil ,  une  véritable  déperdition 
de  forces ,  une  altération  de  l'essence  di- 
vine. On  sent  ici  une  odeur  humaine 
dans  l'acte  créateur.  Ainsi  la  Grèce, 
après  avoir  imaginé  des  dieux,  enfans 
d'un  Dieu  suprême  par  voie  génératrice 
et  personnification  de  ses  attributs,  crut 
franchir  plus  facilement  l'abîme  du 
néant  à  l'être,  en  y  échelonnant  des 
dieux  de  fantaisie ,  qui  se  rapprochaient 

2e  part.,  p.  18,  in-fol.  —  Platon  lui-même  (in 
Timœo)  attribue  au  Créateur  l'intention  de  faire 
reluire  sa  bonté  dans  l'œuvre  de  ses  mains  ;  puis 
Dieu  se  réjouit  du  bien  qu'il  a  fait.  —  Philon 
(in  inilio ,  Opif.  mundi)  dit  également  que  la 
bonté  de  Dieu  a  été  le  principe  de  la  création , 
Dieu  ayant  voulu  communiquer  à  d'autres  êtres  une 
portion  de  son  immense  félicité. 

(I)  In  ipso  vivimus  ,  movemur  et  sumus. ..,  ip- 
sius  genus  sumus.  Actes  ,  xvn  ,  28. 


peu  à  peu  de  la  matière.  Mais  là  n'est 
point  la  vérité.  Le  système  des  émana- 
tions ne  peut  se  concilier  avec  la  notion 
de  la  simplicité  de  Dieu.  La  création  est 
un  acte  absolu  de  sa  volonté  éclairée 
par  sa  sagesse  infinie,  et  fécondée  par 
son  amour  tout-puissant. 

7"  Agent  créateur.  Nous  pénétrons 
plus  intimement  dans  le  mystère  qui  a 
donné  naissance  à  l'être. infini,  spirituel 
ou  sensible.  La  Divinité  s'épanche  hors 
d'elle-même,  elle  verse  à  flots  la  sura- 
bondance de  sa  plénitude  :  magnifique 
besoin  d'un  Dieu  qui  suffit  à  son  immen- 
sité, et  qui ,  sans  rien  perdre,  sans  rien 
gagner  intrinsèquement,  étale  le  luxe 
de  sa  fécondité  par  la  production  d'une 
infinité  d'êtres  intelligens  et  libres 
comme  il  l'avait  déjà  manifestée .  comme 
il  la  manifeste  éternellement  par  la  gé- 
nération de  son  Verbe.  Quand  il  agit  en 
soi,  Dieu  ne  fait  rien  que  de  parfait  et 
d'adéquat  à  son  essence  absolue  :  seule- 
ment quand  il  agit  hors  de  soi ,  comme 
il  est  incommunicable,  il  divise  sa  force 
productrice,  d'abord  en  une  multitude 
d'esprits  parlicipans  de  son  amour,  de 
son  intelligence,  de  sa  puissance,  les 
ang^s  ;  puis ,  en  une  autre  multitude 
d'êtres  intelligens  aussi  qu'il  associe  à 
l'être  matériel  ,  les  hommes;  il  anime 
ensuite  la  matière  dans  les  êtres  actifs, 
mais  irraisonnables ,  les  animaux  :  enfin, 
il  étend  autour  de  cette  triple  création  , 
la  nature  brute  ,  comme  un  voile  épais, 
qui  lui  cache  le  néant. 

Et  comme  Dieu  se  manifeste  à  lui- 
même  dans  son  Verbe,  c'est  par  son  Verbe 
aussi  qu'il  se  manifeste  dans  l'œuvre  de 
sa  toute-puissance.  Le  Verbe  est  Yagent 
créateur  de  Dieu  :  «  Les  cieux  ont  été 
t  créés  par  la  Parole  du  Seigneur  (1).p  Le 
Verbe  est  le  principe  en  qui  tout  a  été 
créé:  <r  C'est  par  lui  que  tout  a  été  créé 
«  dans  le  ciel  et  sur  la  terre,  les  choses 
i  visibles  comme  les  invisibles....;  tout  a 
i  été  créé  par  lui  et  pour  lui  ;  il  est  avant 
«tout,  et  toutes  choses  subsistent  par 
«  lui  (2).  »  Le  sentiment  universel  des 
Pères  est  pour  l'appropriation  au  Verbe 
de  l'acte  créateur  et  presque  tous  le  for- 

(1)  Verbo  Domini  cœli  firmati  sunt.  Ps.  xxx»  , 
V.  6. 

(2)  In  ipso  condita  sunt  univerga  in  «dis  et  in 


254 


COURS  D'ÉTUDES  SUR 


mulent  sur  ce  mot:  <  Au  commencement  T 
«  Dieu  créa  le  ciel  et  la  terre  (1)  t  ;  com- 
menté par  le  Verbe  lui-même:  Qui  es- 
tu?  disaient  les  Juifs;  Jésus  leur  dit: 
Je  suis  le  Principe  qui  vous  parle  (2)  ; 
lequel  est  le  principe,  dit  saint  Paul  ; 
par  qui  toutes  choses  ont  été  faites  , 
ajoute  le  symbole  de  Nicée. 

On  est  étonné  d'entendre  Philon  par- 
ler sur  cela  comme  un  Père  de  l'Eglise: 
du  reste,  saint  Jérôme  prétend  que  Phi- 
lon a  connu  les  apôtres;  d'autres  l'ont 
fait  essénien,  et  beaucoup  ont  reven- 
diqué les  esséniens  pour  chrétiens  en- 
fuis au  désert  à  cause  de  la  première 
persécution  des  Juifs,  laquelle  suivit  la 
mort  de  saint  Etienne.  Quoi  qu'il  en  soit, 
écoutons  Philon  comme  philosophe  : 
t  Or  le  monde  provenant  des  idées  n'a 
«  point  eu  d'autre  lieu,  que  le  Verbe 
<  divin  qui  a  coordonné  toutes  ces  cho- 
«  ses...;  que  si  quelqu'un  veut  se  servir 
«  de  paroles  plus  claires,  il  dira  que 
«  le  monde  intelligible  n'est  autre  chose 
t  que  le  Verbe  de  Dieu  créant  déjà  ce 
«  monde  (3).  t 

Tatien  s'exprime  ainsi  :  »  Dieu  était 
t  dans  le  principe  ;  or  nous  avons  appris 
c  que  ce  principe  est  la  puissance  du 
i  Verbe.  Car  le  Verbe  naît  de  la  volonté 
c  de  son  unité  ;  mais  le  Verbe  n'étant 
i  point  né  en  vain,  devient  l'ouvrage 
t  premier-né  du  Père  (4).  v 

Saint  Théophile  :   t  Dieu  se  servit  du 

terra  ,  visibilia  et  invisibilia. . .;  omnia  per  ipsum 
et  in  ipso  creata  sunt;  et  ipse  est  antè  omnes,  et 
omnia  in  ipso  constant.  Coloss.,  c.  i  ,  v.  17. 

(1)  In  principio  creavit  Deus  cœlum  et  terram. 
Gen . ,  i ,  1 . 

(2)  Dixit  eis  Jésus  :  Principium  qui  et  loquor 
vobis  (Jvann-,  c.  vin  ,  v.  28);  qui  est  principium 
(Coloss.,  i,  18). 

(5)  Neque  ille  ex  idseis  mundus  alium  babuit  lo- 
cum  ,  quàm  divinum  Vcrbum,  quod  adornavit  hœc 
omnia.. .  Quôd  si  cui  libeat  apertioribus  uti  voca- 
bulis,  nihil  aliud  esse  dixerit  mundum  intelligibi- 
lem  quàm  Verbum  Dei  mundum  jàm  condentis.  (De 
mundi  Opificio.) 

(4)  Deus  erat  in  Principio  :  principium  autem 
Verbi  potentiam  esse  accepimus. . .,  voluntate  au- 
tem simplicitalis  ejus  prosilit  Verbum  :  Verbum  au- 
tem non  in  vacuum  progressum,  lit  opus  primo- 
genitum  Patris.  —  Primogenilus  omnis  crealura;, 
inquit  Paulus  (Coloss.  i);  Hoc  scimus  esse  mundi 
principium.  (Adcersùs  Grœcos,  p.  S,  in-fol  ,  parmi 
les  OEuvrcs  de  saint  Justin.) 


LES  SAINTS  PÈRES , 

c  Verbe  pour  aide  dans  tous  ses  ouvra- 
it ges,  et  par  lui  il  créa  toutes  choses; 
«  il  est  appelé  principe,  parce  qu'il  pos- 
«  sède  la  principauté  et  la  domination 
«  sur  toutes  les  choses  qui  ont  été  créées 
«  par  lui  (1).  t 

Origène:  <  Dieu  fit  le  ciel  et  la  terre 
«  dans  le  Principe  ;  c'est-à-dire  ,  dans  le 
«  Verbe  (2).  i 

Saint  Justin  attribue  à  Orphée  les  pa- 
roles suivantes:  «  Je  te  conjure  par  la 
«  Voix  du  Père,  qu'il  a  prononcée  la  pre- 
«  mière  fois  ,  lorsqu'il  fonda  l'univers 
i  par  sa  sagesse  (3).  n 

Saint  Césaire,  frère  de  saint  Grégoire 
de  Nazianze,  explique  ainsi  les  paroles 
du  Psalmiste  que  nous  avons  citées  :  Par 
la  parole  du  Seigneur,  et  par  l'esprit 
de  son  visage,  etc..  David,  par  Seigneur, 
«  entend  le  Père,  par  Verbe  ,  le  Fils,  et 
i  enfin  par  Esprit,  le  Saint-Esprit  (4).  » 

Saint  Eucher  :  •  Dans  le  principe, 
i  c'est-à-dire,  dans  le  Fils;  parce  que 
«  c'est  par  le  Fils  que  Dieu  le  Père  a  fait 
«  le  ciel  et  la  terre  (5).  » 

Saint  Basile,  cité  par  le  père  Noël 
Alexandre,  dit  que  par  le  nom  de  Prin- 
cipe est  signifié  le  Verbe,  artisan  de 
tout  (6). 

Saint  Ambroise  :  <  Dans  ce  Principe  , 
«  c'est-à-dire,  dans  le  Christ,  Dieu  fit  le 
«  ciel  et  la  terre  ;  parce  que  toutes  cho- 
i  ses. ont  été  faites  par  lui,  et  que  sans 
«  lui  rien  n'a  été  fait  (7).  » 

Saint  Augustin.-  <  Dans  le  nom  de  Dieu, 

(1)  Deus  Verbo  usus  est  administro  opcrum  suo- 
rum,  et  per  illud  omnia  condidit.  Vocatur  princi- 
pium, eô  quôd  principatum  habeat  et  dominatum 
eorum  omnium  quae  per  ipsum  creata  sunt.  (Parmi 
les  OEutres  de  saint  Justin,  p.  588.) 

(2)  In  principio,  hoc  est  in  Verbo,  Den9  cœlum  et 
terram  fecit.  T.  IV,  p.  20. 

(5)  Adjuro  le  per  \ocem  Patris,  quam  primùm 
pronunliavit,  cùm  mundum  universum  suis  firma- 
vit  consiliis.  Cohortatio  ad  Grœcos,  p.  18,  édit.  de 
Paris ,  1742 ,  par  les  Bénéd. 

(4)  David  per  Dominum  Patrem  signifîcat,  per 
Verbum  Filium,  per  Spiritum  deniqué  sanctum  il- 
lum  Spiritum.  Pères  de  Lyon,  Dialogues,  t.  V, 
2e  partie  ,  p.  761. 

(5)  In  principio  :  in  Filio,  quia  per  Filium  fecit 
Deus  Pater  cœlum  et  terram. 

(6)  Verbum  artifex.  //ont.  i  in  Gen. 

(7)  In  hoc  principio,  id  est,  in  Christo,  fecit  Deus 
cœlum  et  terram  :  quia  per  ipsum  omnia  facta  sunt 
et  sine  ipso  tac  t  u  m  est  nihil.  H  ex  .,1.1,  c.  i  y. 


PAR  M.  L'ABBÉ  R.  BOSSEY. 


255 


«nous  entendons  le  Père,  et  dans  le 
<  nom  de  Principe,  nous  entendons  le 
«  Fils(l). 

Il  dit  ailleurs:  <  C'est  dans  ce  Prin- 
«  cipe ,  ô  Dieu  ,  que  vous  avez  fait  le  ciel 
«et  la  terre;  c'est-à-dire,  dans  votre 
«  Verbe  ,  votre  Fils,  votre  vertu  ,  votre 
«  sagesse  ,  votre  vérité  (2).  » 

.Saint  Jérôme  interprète  à  peu  près  de 
la  même  manière  ces  paroles  ,  in  prin- 
cipio ,  faisant  toutefois  observer  qu'elles 
doivent  s'entendre  du  Verbe  plus  quant 
au  sens  que  quant  à  la  lettre  (3). 

Nous  trouvons  la  même  doctrine  dans 
les  Pères  du  moyen  âge. 

Raban-Maur:  <  On  peut  aussi  com- 
«  prendre  que  Dieu  a  fait  le  ciel  et 
«  la  terre  dans  le  Principe,  c'est-à-dire, 
«  dans  son  Fils  unique,  lequel,  lorsque 
«  les  Juifs  lui  demandèrent  ce  qu'ils  de- 
«  vaientlecroire,  répondit  :1e  Principe..: 
«  parce  que  c'est  dans  lui.  comme  le  dit 
«  l'Apôtre,  que  toutes  choses  ont  été 
«  créées  dans  le  ciel  et  sur  la  terre  (4).  > 

Alcuin  dit  :  «  Dans  le  principe,  c'est- 
«  à-dire  dans  le  Fils  (5).  » 

Saint  Thomas  (6)  et  saint  Bonaven- 
ture  (7)  s'expriment  de  même. 

Tertullien  rejette  cette  interprétation 
avec  son  âpreté  ordinaire  (8). 

Parmi  les  autres  Pères,  les  uns  inter- 
prètent dans  le  principe  par  au  commen- 
cement; les  autres  donnent  indifférem- 
ment les  deux  sens  (9). 

(1)  Intelligimus  Palrem  in  Dei  nomme,  et  Filium 
in  principii  nomine.  In  Genesim  ad  litteram,  1.  I, 
c.  YI, 

(2)  In  hoc  principio  ,  Deus  ,  fecisti  cœlum  et  ter- 
rain ,  in  Verbo  tuo ,  in  Filio  too  ,  in  virtute  tuâ ,  in 
sapientiâ  tnà ,  in  verilate  tuâ.  Confess.,  lib.  XI, 
cap.  vin. 

(5)  Noël  Alex.,  p.  76,  t.  I.  Mélhodius  y  est  éga- 
lement cité  dans  ce  sens. 

(4)  Potest  non  improbabiliter  intelligi  in  princi- 
pio fecisse  Deum  cœlum  et  terram  in  unigenito  Filio 
suo,  qui  interrogantibus  se  judaeis  quid  eum  credere 
deberent ,  respondit  :  Principium ...  :  quia  in  ipso , 
ut  ait  Apostolus ,  condita  sunt  omnia  in  cœlis  et  in 
terra.  T.  II ,  in  Genesim ,  c.  i,  p.  4  ,  édit.  de  Colo- 
gne, 162G. 

(5)  Liv.  I,  2e  part  .Inlerrog.  et  respons.  in  Gene- 
sim ,  p.  307. 

(6)  Q.  lxxiv,  art.  1,  in  Prima. 

(7)  Hexaemeron ,  t.  I,  Sermo  i ,  p.  10. 

(8)  Liv.  I ,  conlr.  Marcion ,  c.  x ,  et  contr.  Her- 
mogène ,  c.  xix. 

(9)  S.  Ambr.,  Ilex.,  1. 1,c.  iv.  —  S.  Basile,  Uex., 


Nous  avons  tenu  à  établir  par  ces  cita- 
tions ,  non  pasun  point  d'exégèse  ,  mais 
l'attribution  plus  immédiate  ,  faite  au 
Verbe  du  plan  de  la  création.  C'est  en 
lui  que  tout  a  été  fait,  et  ce  qui  a  élé  fait 
avait  la  vie  en  lui ,  non  pas  une  vie  réelle 
et  panthéistique,  mais  une  vie  idéale, 
préconçue  dans  la  pensée  éternelle,  dans 
la  sophie  du  Père,  comme  disent  les 
Pères  grecs. 

8°  Archétypes.  Le  Verbe  possédait  en 
lui  les  formes,  les  exemplaires,  les  ar- 
chétypes de  toutes  choses.  De  même  que 
l'imagination  échauffée  du  poète  et  de 
l'artiste  fait  vivre  dans  sa  pensée  avec 
toutes  ses  formes  futures,  l'œuvre  qui 
n'a  pas  encore  d'existence  réelle,  de 
même  le  Créateur  contenait  dans  les 
trésors  de  sa  sagesse  tout  ce  qu'il  devait 
produire ,  tout  ce  qu'il  a  créé  dans  le 
temps  (1).  Et  comme  le  Verbe  est  lui- 
même  l'empreinte  vivante  de  la  substance 
du  Père,  il  a  appliqué  cette  empreinte 
sur  les  archétypes  de  la  création  future, 
de  l'être  potentiel,  et  lui  a  communiqué 
sa  vie.  Ainsi  la  création  est  elle-même 
l'empreinte  du  Verbe,  elle  est,  en  lui,  le 
reflet  de  la  sagesse  éternelle  du  Père. 
Dieu  a  mis  son  cachet  partout,  il  a  im- 
primé sa  pensée  sur  chaque  objet,  il  y  a 
écrit  son  nom.  La  création  est  la  révéla- 
tion du  nom  de  Dieu,  et  comme  le  Père 
n'est  connu  que  par   le  Fils,  c'est   au 

Homélie  i".  —  S.  Aug.,  Conf.,  1.  XII,  c.  xix.  — 
S.  Jérôme  {Tradit.  Hébraïques)  cite  saint  Hilaire, 
lequel,  dit-il,  affirme  quelque  part  que  le  texte 
hébreu  portait  :  In  Filio  fecit  Deus  cœlum  et  ter- 
ram. Quoique  saint  Hilaire  se  soit  trompé  sur  ce 
point,  sa  pensée  n'en  souffre  nullement.  D'autres 
se  sont  attachés  à  traduire  in  principio  par  in  ini- 
tio ,  etc.,  pour  ne  pas  donner  lieu  à  croire  le  monde 
éternel.  (Joan.  Philoponus  ,  I.  I ,  c.  m,  de  mundi 
Opificio.  —  S.  Cyrill.  d'Alex.,  1.  II,  contre  Julien, 
p.  84.) 

(1)  Non  potest  Filius  à  se  facere  quidquam,  nisi 
quod  viderit  Patrem  facientem.  Bien  que  le  Verbe 
soit  la  pensée  du  Père,  et  qu'ainsi  il  semble  n'avoir 
pas  besoin  de  modèle  dans  ses  opérations ,  il  faut 
entendre  que  le  Père  étant  considéré  ici  comme  la 
substance  divine,  est  nécessairement  le  fond  même, 
pour  ainsi  parler,  sur  lequel  se  développe  sa  pensée. 
Cette  pensée  est  son  Fils  :  quand  le  Fils  opère,  il 
prend  le  nom  de  Verbe,  et  son  opération  n'est  autre 
chose  que  l'expression  de  la  pensée  archétypique  du 
Père  dans  la  création.  Dieu  a  comme  deux  pensées, 
l'une  personnelle  ,  son  Verbe,  l'autre  contingente  , 
le  monde  créé  par  ce  même  Verbe. 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES, 


256 

Verbe  qu'il  appartenait  d'être  en  cela 
aussi,  comme  dit  Clément  d'Alexandrie, 
le  pédagogue  du  genre  humain.  Le  Verbe 
est  la  parole  de  Dieu  créateur.  Et  pour- 
quoi s'appelle-t-il  Yerbe.  Parole,  sinon 
parce  que  Dieu  ne  peut,  dans  les  œuvres 
de  sa  toute-puissance  ,  révéler  rien  de 
plus  que  son  nom  ?  Je  suis  celui  qui 
suis  :  tout  est  là.  Ce  grand  nom  con- 
tient tout  autre  nom.  comme  l'être  di- 
vin contient  tout  l'être  créé.  Adam  nom- 
ma les  animaux;  et  ces  noms  étaient  les 
leurs  (1)  :  c'est-à-dire,  que  ces  noms  expri- 
maient, résumaient  toute  l'idée  et  toute 
la  nature  de  l'individu.  Ainsi  de  Dieu  :  il 
crée,  il  parle,  il  se  nomme;  les  noms 
créés  ne  sont  que  les  syllabes  du  sien  (2). 

Dieu  pense  dans  son  Verbe.  Ses  pen- 
sées à  l'instant  même  se  détachent  du 
fond  de  sa  substance,  et  viennent  se  po- 
ser souà  son  regard  :  l'Esprit  les  imprè- 
gne de  sa  fécondité  et  elles  deviennent 
ou  des  esprits  comme  lui,  ou  des  êtres 
sensitifs,  mais  corporels,  ou  des  êtres 
purement  matériels,  ayant  forme  palpa- 
ble, dernière  manifestation  des  formes 
archétypiques  de  l'Être  infini. 

Le  principe  créateur  est  désigné  par 
Platon  sous  le  nom  de  Verbe,  non  qu'il 
entende  par  là  une  personne  divine,  mais 
plutôt  l'émission  de  la  volonté  impéra- 
tive  de  la  part  du  Très-Haut.  Il  serait 
cependant  difficile  d'asseoir  un  jugement 
certain  sur  le  sens  attaché  par  lui  au 
mot  verbe.  Eusèbe  cite  dans  sa  Prépara- 
tion évangélique  (3),  un  certain  INumé- 
nius  qui  prête  à  Platon  les  paroles  sui- 
vantes :  «O  hommes,  celui  que  vouscroyez 
<  être  le  premier  Dieu,  artisan  du  monde, 
«  n'est  pas  le  premier;  mais  il  en  est  un 
«  autre  supérieur  à  lui.  i  Platon  a-t-il 
voulu  distinguer  de  substance  ces  deux 
divinités,  comme  il  fait  des  démons  ou 
esprits  inférieurs  qu'il  appelle  aussi 
dieux  et  répartit  en  trois  classes  dont  !a 
dernière  est  composée  de  génies  malfai- 


(1)  Omne...  quodvocavit  Adam  animœ  viventis, 
ipsmn  est  nnmen  ejus.  Dieu  lui  avait  révélé  la  pre- 
mière langue. 

(2)  Dans  l'hébreu  HDN,  amar,  veut  dire  parler 
et  créer,  et  ne  s'emploie  que  pour  Dieu  dans  le  sens 
de  créer  ;  toute  parole  de  Dieu  dans  son  Verbe  est 
créatrice. 

(3)  Liv.  XI ,  c.  xviu. 


sans?  ou  bien  a-t-il  seulement  établi  de 
l'un  à  l'autre  une  priorité  de  raison  ou 
de  manifestation?  Ses  expressions  parais- 
sent empruntées  à  ces  paroles  d'un  an- 
cien oracle  : 

n  Le  Père  a  fait  toutes  choses  ,  puis  il  les  a  li- 
«  vrées  au  second  Esprit ,  que  tous  les  hommes 
«  nomment  le  premier  Dieu.  » 

Il  parle  plusieurs  fois  d'un  premier  prin- 
cipe, puis  d'une  seconde  cause.  Les  guos- 
tiques,  aidés  des  idées  chrétiennes  mé- 
langées par  eux  des  idées  de  Platon, 
avaient  donné  le  nom  de  Démiurge  au 
Verbe  créateur.  Ce  Démiurge  est  le  Dé- 
mogorgon  de  la  fable  ,  lequel  s'échappe 
tout  souillé  de  l'abîme  du  chaos  et  forme 

en  se  secouant  les  astres  du  ciel ,  etc 

On  voit  que  cette  boue  n'était  pas  aussi 
méprisable. 

Du  reste,  les  archétypes  ou  formes  pre- 
mières de  la  création  sont  exprimées  par 
Platon  sous  le  nom  d'idées  (1)  :  il  en  fait 
sa  seconde  cause.  Clément  d'Alexandrie 
déclare  sans  hésiter  que  par  Vidée  de 
Platon,  il  faut  entendre  le  Verbe  divin  (2). 

Philonétend  davantage  ce  point  :  «  Dieu, 
«  dit-il,  avant  de  créer  le  monde  en  fit  l'ar- 
i  chétype  invisible;  c'est  comme  le  plan 

<  d'une  ville  qu'un  architecte  se  forme 
«  dans  la  tête  avant  de  l'exécuter  (3).  » 
Chaque  ordre  de  la  création  est  lui- 
même  l'archétype  de  celui  qui  le  suit.  Ci- 
tant les  versets  4  et  5  du  deuxième  chapi- 
tre de  la  Genèse  :  Avant  que  la  terre 
existât,  il  dit  :  «  N'est-il  pas  fait  ici  men- 

<  tion  des  idées  incorporelles  et  intelli- 
<t  gibles,  par  lesquelles  comme  par  des 
t  espèces  de  cachets,  sont  exprimées  les 
«  choses  sensibles?...  Il  faut  savoir  qu'a- 
i  vant  toutes  les  choses  qui  sont  indi- 
«  quées  par  les  sens,  il  existait  déjà  des 
«  types   et  des  mesures   plus   anciens , 

(1)  «  Dans  Phèdre,  Platon  dit  que  la  vérité,  c'est 
l'idée  ;  et  l'idée ,  c'est  la  notion  de  Dieu ,  que  les 
Barbares  ont  appelé  le  Logos  de  Dieu ,  c'est-à-dire 
son  Verbe.  )>  (Slromates ,  I.  V,  p.  654.) 

(2)  Démocrite  ,  suivant  saint  Irénée  (1.  II ,  C.  xiv, 
n°  5  ,  contra  Hœreses),  avait  dit  le  premier  que  les 
formes  si  nombreuses  et  si  variées  du  monde  éiaient 
descendues  d'en  haut.  —  Platon  définit  le  monde, 
Dieu,  l'exemple  et  la  matière  :  Dieu  qui  créa  la  ma- 
tière sur  l'exemple  ,  ou  la  forme  archélypique  con- 
çue dans  sa  pensée. 

(5)  De  mundi  Opif.,  p.  20. 


PAR  M.  L'ABBÉ  R.  BOSSEY. 


«  d'après  lequels  ces  choses  ont  été  for- 

<  mées  et  mesurées  (1).  * 

Clément  d'Alexandrie  fait  sortir  de  la 
pensée  divine  un  monde  intelligible  ,  ar- 
chétype du  monde  sensible:  «  La  philo- 
«  sophie  barbare  distingue  aussi  deux 
«  mondes,  l'un  perceptible  à  la  seule 
«  intelligence ,  l'autre  visible  aux  yeux 
i  du  corps  ;  le  premier  ayant  servi 
t  d'archétype  ,  le  second  formé  sur  cet 
i  admirable  modèle  ;  elle  rapporte  à 
«  Vunité  le  premier  monde  qui  n'est 
«  connu  que  par  l'intelligence,  au  nom- 
i  bre  six  celui  qui  frappe  nos  sens  (2).  » 

Origène,  craignant  que  l'on  ne  donnât 
une  existence  réelle  à  ce  monde  ration- 
nel ,  au  lieu  de  le  considérer  uniquement 
comme  le  plan  de  la  création  résidant 
dans  la  pensée  éternelle,  dit  qu'il  faut 
bien  se  garder  de  l'entendre  à  la  rigueur, 
comme  si  ces  paroles  du  Christ  :  Je  ne 
suis  pas  de  ce  monde  (3) ,  avaient  pour 
but  d'enseigner  que  le  Christ  et  les  élus 
avec  lui  prendraient  place  au  milieu  d'un 
monde  d'idées  fantastiques.  «  Cependant, 
«  ajoute-t-il ,  il  n'est  pas  douteux  que  le 
c  Sauveur  voulut  indiquer  quelque  chose 
«  de  plus  grand  et  de  plus  brillant 
«  que  le  présent  monde  (4).  »  Il  est  en- 
core plus  explicite  au  début  de  ce  même 
commentaire  sur  saint  Jean:  «  Ce  qui  a 
«  été  fait  ,  dit-il  ,  suivant  l'ancienne 
«  ponctuation  (5),  était  en  lui  la  vie.  Cela 
i  signifie  que  la  vie  a  été  faite  dans  le 
i  Verbe...  Je  pense  que  de  même  qu'une 
«  maison  ou  un  vaisseau  sont  faits  ou 
«  construits  d'après  des  figures  ou  des 
i  formes  conçues  dans  l'esprit  de  ceux 
e  qui  président  à  ces  ouvrages...,  ainsi 
«  toutes  choses  ont  été  faites  suivant  la 
i  raison  des  choses  futures  ,  ou  mani- 
«  festées  déjà  par  Dieu  dans  sa  Sagesse  , 
«  d'après  ce  qui  est  dit  :  Dieu  fit  toutes 

<  choses  dans  sa  Sagesse  (6).  t  II  est  vrai 
qu'ici  Origène  tombe  dans  l'une  de  ses 
erreurs  ,  celle  d'attribuer  aux  anges  la 
réalisation  du  plan  divin  de  la  création  ; 
mais  ceci  même  ne  fait  que  mieux  res- 

(1)  Vu  Monde ,  p.  20. 

(2)  Slromales,  liv.  V,  ch.  xiv,p.  702. 

(3)  Joann.,  xvu,  15. 

(4)  Orig.,  t.  IV,  p.  60,  Comment,  in  Joann. 
{'.'<)  Comment,  sur  saint  Jean,  loin.  IV,  p.  20. 
(6)  Psaume  cm, 26. 


257 

sortir  sa  pensée  touchant  notre  question 
présente  (1). 

Saint  Ambroise  disait  :  «  Ce  monde  est 
«  dans  l'erreur,  mais  non  le  monde  su- 
«  périeur,  à  la  ressemblance  duquel  ce- 
«  lui-ci  a  été  fait  (2).  » 

Boèce,  cité  par  saint  Thomas ,  défi- 
nissait les  archétypes:  «  La  raison  des 

<  choses  qui  sont  dans  l'intelligence  tii- 

<  vine  (3).  » 

Avicène  (4)  dit  que  ces  formes  n'ayant 
qu'une  existence  intellectuelle,  appar- 
tiennent à  l'intelligence  suprême.  C'est 
le  monde  invisible  que  la  foi  seule  p  it 
comprendre  :  «  Or  la  foi  est  le  fondeme.it 
«  des  choses  que  nous  devons  espérer,  et 

<  l'évidence-de  celles  que  nous  ne  voyons 
i  point.  C'est  par  elle  que  les  anciens 
«  ont  reçu  le  témoignage  que  Dieu  leur 
«  a  rendu  ;  c'est  la  foi  qui  nous  apprend 
«  que  le  monde  a  été  fait  par  le  Verbe 
«  de  Dieu ,  et  que  d'invisible  il  est  de- 
«  venu  visible  (5).  » 

Guillaumede  Paris:  <  Les  formes  ou  exem- 
<t  plairôs  de  toutes  choses  existaient  éter- 
«  nellement  dans  la  sagesse  de  Dieu  (6). 
«  Le  véritable  archétype  du  monde,  dit- 
«  il  ailleurs,  la  raison  et  l'exemplaire 
«  universel ,  est  le  Fils  de  Dieu ,  sa  sa- 
«  gesse  (7).  Il  est  l'exemplaire  de  toutes 
«  les  choses  ,  qui  sont  véritablement  et 
«  naturellement  bonnes  (8).  » 

«  La  créature,  dit  saint  Bonaventure, 
«  n'est  qu'une  espèce  de  simulacre  de  la 


(1)  Saint  Théophile  dit  de  même  que  le  ciel  dont 
il  est  parlé  au  commencement,  est  un  ciel  invisible 
dont  notre  firmament  n'est  que  l'image.  Il  n'exprime 
pas,  il  est  vrai,  si  ce  ciel  est  idéal  en  Dieu,  ou 
s'il  est  le  ciel  spirituel  des  substances  angéliques  ; 
mais  nous  avons  vu  que  les  Pérès  grecs  les  unis- 
saient presque  toujours.  P.  559. 

(2)  Hicmundus  in  errore  est,  non  ille  superior 
ad  cujus  simililudinem  hic  factus  est.  (Hcx.,  1.  II, 
p.  1896.) 

(3)  Rationes  rerum  quœ  sunt  in  mente  divinâ. 
Prima  pars  ,  Q.  lxv,  art.  4,  ad  i. 

(4)  Idem  ,  ibidem. 

(&)  Est  autem  fides  sperandarum  substantia  re- 
rum ,  argumentum  non  apparentium.  In  hàc  enim 
testimonium  consecuti  sunt  senes.  Fide  intelligimus 
aptata  esse  ssecula  Verbo  Dei ,  ut  ex  invisibilibus 
visibilia  fièrent.  (Hebrœ.,  c.  xi,  v.  1,  2 ,  3.) 

(6)  De  Universo ,  1. 1 ,  p.  841,  c.  xliu. 

(7)  C  xvn,p.823. 

(8)  Ibid. 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES, 


258 

i  sagesse  de  Dieu ,  et  comme  une  de  ses 
«  représentations  (1).  » 

On  remarque  dans  l'apport  de  ces  di- 
vers témoignages  une  lacune  de  plusieurs 
siècles:  encore  ces  témoignages  sont-ils 
peu  nombreux  ;  cela  tient  à  l'obscurcis- 
sement des  idées  métaphysiques,  après 
l'invasion  des  Barbares.  Le  spiritualisme 
platonicien  et  néo-platonicien  disparaît 
complètement  de  la  philosophie  jusqu'à 
la  scolastique,  qui  se  mita  compulser, 
non  pas  seulement  Aristote,  mais  Pla- 
ton, Averroès,  Avicène,  Boèce  ,  les  tal- 
mudistes  ,  Strabon  ,  Sénèque  ,  les  stoï- 
ciens, les  épicuriens,  en  un  mot  tous  les 
philosophes  profanes,  dont  on  peut  voir 
une  longue  liste  à  la  fin  du  tome  Ifcl  de  la 
Somme  de  saint  Thomas  ,  édition  de  Co- 
logne ,  in-4°. 

Ainsi  les  archétypes  sont  les  formes 
intellectuelles  de  la  pensée  divine  qui  a 
tout  créé  :  «  Car ,  dit  Philon ,  ce  n'est  pas 
<  seulement  par  la  volonté,  mais  encore 
(i  par  la  pensée  que  Dieu  opère  (2).  — 
«  Dieu  en  pensant  crée,  »  dit  également 
saint  Jean  Damascène  (3). 

La  même  question  réapparaît  dans  le 
commentaire  que  plusieurs  Pères  font 
du  mot  c  ce  lu  m  ;  les  uns  le  considèrent 
littéralement  comme  l'espace  où  se  meu- 
vent les  astres  ;  le  plus  grand  nombre 
comme  la  demeure  des  anges,  comme 
les  anges  eux-mêmes  ;  enfin,  comme  l'ex- 
pression en  eux  des  premières  formes 
archétypiques  reposant  dans  le  Verbe.  Ils 
tenaient  toutes  ces  choses  unies  intime- 
ment par  un  lien  hiérarchique  dans  la 
production  des  êtres. 

Mais  il  est  temps  de  développer  leur 
doctrine  sur  le  texte  même  de  la  Ge- 
nèse. Psous  aurons  encore  plus  d'une 
question  accessoire  sur  l'œuvre  des  six 
jours  ;  ces  questions  ,  si  elles  ne  sont  les 
plus  importantes,  sont  souvent  les  plus 
curieuses.  D'ailleurs,  il  n'est  rien  de  petit, 
rien  même  d'indifférent  dans  une  telle 
œuvre  expliquée  par  de  tels  hommes; 
tout  a  sa  portée,  et  une  vaste  portée. 
Quand  on  pense  que  l'effort  de  plusieurs 

(1)  Creatura  non  est  nisi  quoddam  simulachrum 
sapientise  Dei ,  et  quoddam  sculptile.  (Hexaem., 
p.  41,  in-fol.,  t.  1.) 

(2)  De  la  Facture  du  monde  ,  au  commette. 

(3)  de  F  Ht  orthod,,  1. 1,  ch.  n. 


siècles  produit  à  peine  ,  en  résumé,  une 
de  ces  vérités-mères  qui  portent  un 
monde  en  elles ,  et  que ,  d'un  autre  côté , 
un  fait  si  petit  qu'il  soit  peut  conduire 
de  proche  en  proche  à  l'étude  et  à  la 
connaissance  de  tout ,  on  ne  s'étonnera 
plus  que  la  parole  si  féconde  du  Verbe , 
par  qui  et  en  qui  tout  a  été  fait,  demande 
pour  son  expression  rien  de  moins  que  le 
monde  lui-même. 

9°  Matière  première.  —  Par  matière 
première,  la  plupart  des  Pères  ont  en- 
tendu le  premier  jet  créateur,  compris 
dans  ces  mots  de  la  Genèse  (1),  ciel  et 
terre.  Ainsi  ils  n'en  ont  point  fait  une 
matière  préexistante  et  co-éternelle  à 
Dieu,  comme  l'avaient  supposée  Epicure, 
Empédocle,  Anaxagore...,  suivant  l'opi- 
nion commune.  Plusieurs  même  ont 
poursuivi  activement  de  leur  souffle  ces 
dernières  ombres  du  monde  païen.  Saint 
Basile  compare  le  système  des  atomes  au 
travail  fragile  de  l'araignée  :  «  C'est  une 
c  vraie  toile  d'araignée  que  fabriquent 
«  ceux  qui  posent  des  fondemens  si  sub- 
€  tils  et  si  dénués  de  consistance  au 
«  ciel ,  à  la  terre  et  à  la  mer  (2).  »  On 
sait  que  c'est  à  cette  invention  d'atomes 
qu'il  faut  rapporter  le  système  de  la  di- 
visibilité ou  de  l'indivisibilité  de  la  ma- 
tière à  l'infini.  Mais  ce  système  pèche 
par  la  base  ,  1°  pour  la  divisibilité ,  et  se 
réfute  dans  son  seul  énoncé ,  en  faisant 
hurler  côte  à  côte  deux  mots  impossibles 
à  accoupler  ,  la  matière  et  V infini.  Si  la 
matière  était  divisible  à  l'infini,  elle  se- 
rait un  être  infini,  puisqu'on  ne  peut  di- 
viser que  ce  qui  est  :  or,  c'est  affirmer 
de  la  créature  ce  qui  ne  convient  qu'au 
Créateur,  seul  être  infini ,  parce  qu'il  est 
indivisible.  Si  l'on  a  voulu  dire  que  la 
matière  est  indéfiniment  divisible ,  c'est- 
à-dire  qu'à  raison  de  la  grossièreté  de 
nos  moyens  mécaniques,  nous  n'attein- 
drons jamais  la  dernière  molécule  d'un 
objet,  il  n'y  a  plus  matière  à  discussion. 
Si  l'on  objecte  encore  que  ce  que  ne  peut 
faire  l'acier,  la  pensée  le  fera,  en  sépa- 
rant toujours  devant  elle  le  dernier 
atome  supposé  de  la  matière,  et  en  opé- 
rant toujours  de  même  sur  chaque  divi- 
sion ,  on  ne  voit  pas  que  l'on  tombe  dans 

U)  Ch.  i,  v.  i. 

(2)  UtX.)  Hom,  I,p.3. 


M.  L'ABBÉ  R.  RÛSSEY. 


259 


une  autre  erreur,  celle  d'appliquer  une 
substance  simple  et  indivisible,  l'Ame, 
l'intelligence,  la  pensée,  sur  un  objet  com- 
posé et  par  conséquent  divisible,  comme 
tout  objet  matériel,  et  de  forcer  celui-ci 
de  s'allonger  à  la  mesure  de  celle-là. 
Comme  si  l'imagination,  dont  les  opéra- 
tions sont  indépendantes  des  objets  sur 
lesquels  elle  s'exerce,  et  qui  franchit 
quand  il  lui  plaît  les  limites  du  possible , 
ne  pouvait  entasser  tous  les  chiffres  du 
inonde  sur  la  pointe  d'une  aiguille.  L'i- 
magination irréfléchie  peut  bien  se  re- 
présenter successivement  et  éternelle- 
ment le  môme  objet  à  diviser,  mais  la 
raison ,  comme  la  foi ,  devront  toujours 
la  ramener  aux  inaltérables  principes  de 
vérité. 

On  nous  demandera  peut-être  :  Admet- 
tez-vous le  système  des  monades  (ou  de 
l'indivisibilité),  non  plus  les  monades 
incréées  d'Epicure,  mais  les  principes 
élémentaires  des  corps  créés  par  Dieu? 
—  Là  aussi  est  un  écueil  ;  si  vous  supposez 
ces  monades  indivisibles,  vous  attaquez 
également  un  attribut  de  Dieu,  sa  sim- 
plicité, qui  seule  est  essentiellement  in- 
divisible ;  de  plus ,  votre  imagination  re- 
tombera dans  les  mêmes  erremens  en  do- 
tant la  matière  d'une  qualité  infinie, 
celle  de  V indécomposition.  Or,  ma  raison 
décomposera  sans  peine  l'atome  le  plus 
ténu,  la  monade  la  plus  impalpable  (1). 
Que  faire  donc?  Nous  le  répétons,  c'est 
de  ne  point  s'obstiner  à  mesurer  la  ma- 
tière avec  l'esprit.  Dans  toutes  ses  autres 
opérations  ad  extra,  l'esprit  reste  soi  ;  il 
ne  sort  pas  de  lui-même,  et  alors  il  peut 
juger  sainement.  Mais  s'il  veut  s'appli- 
quer soi-même   comme  moyen,  appli- 

(1)  Je  ne  puis  diviser  que  ce  qui  est  sensible; 
or  ma  raison  me  dit  avec  certitude  qu'il  est  un 
point  où  un  objet  quelconque  cesse  de  m'être  sensi- 
ble. D'un  autre  côlé,  mon  imagination  grossira  à 
Volonté  cet  objet  en  le  mettant  au  bout  d'un  micro- 
scope qu'elle  renforcera  également  à  volonté  :  mais 
l'imagination  eut-elle  jamais  le  droit  de  rien  con- 
clure? Elle  est  la  pourvoyeuse  de  la  maison,  sans 
doute;  mai?  jamais  la  raison  ni  l'intelligence  ne  se- 
ront assez  vastes  pour  contenir  tous  les  systèmes 
apportés  par  l'imagination.  La  raison  me  dit  que  le 
point  où  l'objet  cesse  de  m'être  sensible  est  pour 
moi  le  point  où  il  cesse  d'être  divisible,  voilà  tout. 
Dieu  seul ,  je  le  répèle  ,  connaît  le  poiot  extrême 
qui  sépare  l'être  du  néant  et  le  fini  de  l'infini. 


quer,  dis-je,  sur  un  objet  uni  la  base 
même  infinie  de  son  être  appuyé  sur 
Dieu,  l'être  infini,  il  ne  peut  plus  être 
le  principe  qui  juge  :  il  reste,  dis-je,  un 
simple  moyen  entre  les  mains  d'aulrui  j 
et  de  qui ,  sinon  de  Dieu,  qui  seul  plane 
au-dessus  de  l'esprit  et  de  la  matière,  et 
sait  dans  quelles  proportions  relatives  il 
les  a  créés?  Abandonnons  donc  ces  vai- 
nes questions,  et  contentons- nous  de 
dire  que  la  matière  ayant  eu  commence- 
ment n'est  ni  indivisible,  —  ni  divisible 
à  l'infini.  Dieu  seul  sait  quels  en  sont  les 
premiers  élémens,  les  derniers,  pour 
mieux  dire,  puisque  ce  sont  ceux  qui 
terminent  l'être  fini  que  pénètre,  que 
soutient,  qu'environne  son  être  infini  : 
car  au-delà  de  l'être  est  encore  l'être  :  le 
néant  n'est  et  ne  peut  être  nulle  part. 
Mais  n'anticipons  pas  sur  la  question  des 
élémens,  notion  première  de  l'être  cor- 
porel. —  La  matière  primitive  est  dési- 
gnée par  Hésiode  sous  le  nom  de  chaos. 
C'est  l'assemblage  confus  des  élémens  en 
germe  :  c'est,  suivant  Orphée,  l'œuf  de 
la  création.  Ce  symbole  a  fait  fortune  à 
peu  près  dans  toutes  les  cosmogonies. 
LesChaldéens,  selon  Sanchoniathon,  re- 
présentaient le  monde  sous  la  forme  d'un 
œuf  et  l'en  faisaient  sortir.  L'œuf  est  le 
symbole  de  la  fécondité.  Les  Phéniciens 
représentaient  le  monde  sous  la  forme 
d'un  serpent  dressé  debout  et  ayant  un 
œuf  dans  la  bouche;  les  Egyptiens  met- 
taient cet  œuf  dans  la  bouche  d'un  jeune 
homme,  emblème  de  la  puissance  géné- 
ratrice. L'œuf  était  en  grande  vénération 
dans  les  mystères  de  Cybèle ,  à  Eleusis. 
Les  anciens  en  faisaient  un  ornement 
d'architecture  enveloppé  de  feuillage; 
on  le  sculptait  quelquefois  en  forme  de 
cœur  et  on  y  entremêlait  des  dards  pour 
symboliser  l'amour  :  c'est  ce  que  l'on  ap- 
pelait des  oves  fleuronnés.  Le  mot  œuf  est 
même  employé  chez  les  anciens  pour  dé- 
signer les  capsules  spermaliques  (1).  Aris- 
tophane, ennemi  juré  de  la  philosophie 
et  des  philosophes,  s'évertue  à  ridiculi- 
ser ce  symbole.  Dans  ses  Guêpes^  il  peint 
la  nuit  comme  une  vieille  chouette  cou- 
vant V œuf  de  la  création.  Voici  en  quels 
termes  Athénagore  exprime  la  croyance 
populaire  des  païens   sur  ce  mythe  : 

(i)  Voyez.  Ducange,  au  mot  ovumt 


260 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  LES  SAINTS  PÈRES, 


«  Hercule  ou  Chronus  (le  Temps)  mit  au 
«  monde  un  œuf  d'une  grandeur  déme- 
«  surée  ;  comme  il  était  plein,  celui  qui 
«  l'avait  produit  l'ayant  frappé  avec  vé- 

<  hémence,  il  se  brisa  en  deux  parts.  La 

<  partie  supérieure  prit  la  forme  du  ciel , 
t  et    la    partie    inférieure    celle   de   la 

<  terre  (1).  > 

Honorius  d'Autun  s'attache  à  expliquer 
en  détail  toute  la  valeur  du  symbole  or- 
phique,: «  La  figure  du  monde,  dit-il ,  a 
i  la  forme  d'une  balle  ronde,  mais  dis- 
c  tincte,  à  la  manière  d'un  œuf,  par  ses 
«  élémens.  En  effet ,  l'œuf  est  entouré  ex- 

<  térieurement  en  entier  par  la  coquille  ; 
«  cette  coquille  renferme  le  blanc ,  le 
c  blanc  le  jaune,  le  jaune  la  goutte  de 
«  graisse.  Ainsi  le  monde  est  entouré  de 
«  tous  côtés  par  le  ciel  comme  par  une 

<  coquille;  le  ciel  renferme  le  pur  éther, 
t  qui  est  le  blanc  ;  l'éther  l'air  agité ,  qui 
«  est  le  jaune;  l'air  agité  la  terre,  qui  est 
«  comme  la  goutte  de  graisse  (2).» 

Le  ciel  (cœlum).  Sous  ce  mot  sont  com- 
prises la  création  angélique  et  la  création 
sidéraleetplanétaire.En  preuve  de  la  pre- 
mière partie  de  notre  proposition,  nous 
citerons  les  témoignages,  1°  de  Philon  : 
«  Le  ciel  est  la  demeure  des  dieux  très 


(1)  Hercules  genuit  ovum  immensa?  magnitudi- 
nis,  quod,  cùm  esset  plénum,  vehementiùs  à  geni- 
tore  atlritum  in  duas  partes  disruptum  est.  Quod  su- 
perfus  in  eo  fuit  cœli  formam  accepit,  quod  aulem 
depressum,  terrée.  (Athenag.,  p.  294,  inter  Opéra 
S.  Justini.) 

(2)  Mundi  figura  est  in  inodum  pilas  rotundee,  sed 
instar  ovi  démentis  distinctae.  Ovum  quippè  exte- 
rius  testa  undiquè  ambitur;  testa;  albumen,  albu- 
mini  vilellum ,  vitello  gutta  pinguedinis  includitur. 
Sic  mundus  undiquè  cœlo  ut  testa  circumdatur, 
cœli  vero  purus  aether,  ut  album  ,  œlheri  turbidus 
aer,  ut  vilellum,  aer  terra  ut  pinguedinis  gutta  in- 
cluditur. De  Forma  Mundi,  c.  i ,  1.  I ,  Pères  de 
Lyon ,  t.  XXI ,  12<=  S. 

Au  Japon ,  l'œuf  de  la  création  est  représenté  de- 
vant un  bœuf  d'or  qui  le  brise  avec  ses  cornes,  et 
fait  éclore  l'univers.  Ce  taureau  est  l'emblème  de  la 
puissance  créatrice.  En  Egypte,  le  serpent  était  ce- 
lui de  l'âme  du  monde.  —  A  l'équinoxe  du  prin- 
temps, époque  où  l'on  plaçait  la  création  du  monde 
les  Perses  se  donnaient  en  présent  des  œufs  colorés 

—  L'œuf  était  consacré  dans  les  fêtes  de  Bacchus 
comme  type  de  l'univers  et  de  la  vie  qu'il  renferme 

—  Quand  Dieu  souffla  sur  les  eaux ,  disent  les  In 
diens ,  elles  devinrent  comme  un  œuf,  lequel  s'é 
tendit  et  forma:  le  firmament. 


«  saints  (dieux  pour  esprits,  à  la  ma- 
«  nière  de  Platon) ,  tant  de  ceux  qui  sont 
«  invisibles  que  de  ceux  qui  sont  visi- 

<  sibles.  »  Peu  importe  le  sens  de  ce  der- 
nier mot  :  <  II  est  fait  d'une  essence  très 
pure(l).i  2° De  saint  Théophile:  «  Le  ciel 
«  du  premier  verset  est  différent  du  firma- 

<  mentum  qui  sert  de  réservoir  aux  eaux 
«  supérieures...  Le  premier  est  invisible _, 
«  et  c'est  par  analogie  (secundùm  quod 
«  primum  cœlum)  que  nous  avons  appelé 

<  le  nôtre  firmament  (2).  »  3°  D'Origène  : 

<  Le  premier  ciel ,  dit-il ,  c'est  toute 
«substance  spirituelle,  sur  laquelle, 
«  comme  sur  un  trône,  Dieu  se  repose; 
i  mais  le  ciel  que  nous  voyons,  c'est-à-dire 
«  le  firmament ,  est  corporel  (3).  »  4°  De 
saint  Augustin  :  «  Ce  ciel,  dit-il,  est  le 
«  ciel  de  celui  que  nous  voyons ,  c'est-à- 
«  dire  un  ciel  intelligible  et  spirituel, 
€  qui  est  réellement  élevé  au-dessus  du 

<  ciel  sensible,  et  qui  peut  être  appelé 
t  son  ciel  (4).  t  —  <  Pour  ce  ciel  supé- 
«  rieur,  il  n'est  point  parlé  de  temps,  ni 
«  de  jours.  »  (Nous  reviendrons  sur  cela 
au  mot  œvum,  expression  de  la  durée 
angélique)  ;  «  d'autant  que  ce  ciel  du 
«  ciel ,  que  vous  fîtes  au  commencement 
i  (dit-il  à  Dieu),  est  une  certaine  intelli- 
i  gence  qui,  quoique  nullement  co-éter- 
«  nelle  à  votre  nature  infinie  qui  sub- 
t  siste  en  trois  personnes,  participenéan- 
«  moins  de  telle  sorte  à  son  éternité  par 
«  le  bonheur  qu'elle  a  de  vous  contem- 

<  pler  sans  cesse,  que  la  douceur  ineffa- 
«  ble  de  ce  contentement  divin ,  arrêtant 
«  la  mutabilité  naturelle  et  l'attachant 

<  inséparablement  à  vous....,  elle  n'a  rien 

<  que  de  stable  et  d'élevé  au-delà  de  la 
«  vicissitude  du  temps  (5).  -»  —  «  Ce  ciel 

<  du  ciel  est  ce  ciel  intelligible,  qui  sont 

«  les  esprits  bienheureux  (6) —  Ce 

«  sont  les  cieux  des  cieux  qui  louent  le 
t  Seigneur  dans  ce  ciel  qui  est  au  Sei- 
«  gneur.  » 

Voici  comment  saint  Basile  explique 


(1)  De  la  Facture  du  Monde ,  p.  4. 

(2)  P.  389. 

(5)  Omnis  spiritalis  subslantia  super  quam  velul 
in  ihrono  quodam  et  sede  Deus  requiescit.  Istud  au» 
tem  cœlum ,  id  est ,  tirmamentum  ,  corporeum  est. 

(4)  Confess.,  liv.  XII,  en.  vm. 

(5)  C.  ix. 

(6)  C.  XIII . 


PAR  M.  L'ABBÉ  R.  BOSSEY. 


2G1 


ce  passage  des  Proverbes (l)  :  La  tumurc 
est  toujours  aux  justes  :  «  INi  les  digni- 
i  tés  d'entre  les  anges,  ni  toutes  les 
«  armées  célestes,  ni  enfin  aucun  autre 
i  esprit  serviteur  de  Dieu,  qu'ils  aient 

<  un  nom  ou  qu'ils  n'en  aient  pas,  ne  vi- 

<  vaient  dans  les  ténèbres;  mais  ils  ha- 

<  bitaient  dans  un  état  qui  leur  était  ap- 
t  proprié ,  au  milieu  de  la  lumière  et  de 

<  toutes  les  joies  spirituelles  (2).  t 
Sévérianus  ,  évêque  de  Gabala,  et  con- 
temporain de  saint  Jean  Chrysostome, 
dont  il  eut  le  malbeur  de  se  déclarer 
l'ennemi,  dit  :  i  Le  premier  jour,  Dieu 
€  créa  le  ciel,  qui  n'existait  pas,  non  ce- 
«  lui  que  nous  voyons,  mais  un  autre 
«  plus  élevé  (3).  i 

Saint  Jean  Damascène  :  <  Le  ciel,  dit- 
i  il,  est  l'enveloppe  des  choses  visibles 
t  et  des  choses  invisibles  (4).  i 

«  Bien  que  la  terre  soit  dépeinte  orga- 

<  nisée  la  première,  dit  le  vénérable 
«  Bède,  il  ne  faut  pas  oublier  que  le  ciel 

<  véritable  n'est  pas  celui  qui  parut  au 
«  quatrième  jour.  Car  c'est  le  ciel  supé- 
«  rieur,  lequel,  séparé  de  toutes  les  révo- 
«  lutions  de  ce  monde,  demeure  toujours 
«  tranquille  à  cause  de  la  présence  de 
c  Dieu  (5). Car,  ajoute-t-il,  ce  ciel  préexis- 
«  tait  à  l'organisation  de  la  terre  elle- 

<  même,  et  les  anges  en  faisaient  déjà 
i  leur  séjour.  >  C'est  ce  qu'exprime  Job 
quand  il  dit  :  «  Où  étais-tu  quand  je  po- 

«  sais  le  fondement  de  la  terre lors- 

«  que  les  astres  du  matin  chantaient  mes 
«  louanges,  et  que  tous  les  fils  de  Dieu 
a  étaient  dans  l'allégresse  (6)?  > 

Il  cite  ensuite  saint  Jérôme,  qui  divise, 
comme  saint  Paul,  le  ciel  en  trois  par- 

(1)  xin,  9. 

(2)  Neque  angelorum  dignitates  ,  neque  cœlestes 
quotquot  sunt  exercitus,  neque  tandem  si  qui  alii 
sint  adrainistri  spiritus ,  sire  babeant  nomen  ,  sive 
non,  degebant  in  tenebris  :  sed  in  luce  et  in  omni 
laetilià  spiritali  statum  sibi  convenientem  habebant. 
Hex.,  Ilom.  il,  p.  25. 

(3)  Primo  die,  cœlum  quod  non  erat,  condidit 
(Deus)  :  non  hoc  quod  videmus,  sed  superius.  Uom. 
prima,  inter  Opéra  S.  J.  Chrys.,  édit.  des  frères 
Gaume. 

(4)  Cœlum  est  visibiliura  invisibiliumque  rerum 
ambilus.  L.  II ,  c.  vi,  de  Fide  Orth. 

(&)  Ipsum  est  enim  cœlum  superius  quod  ab  omni 
hujus  mundi  volubili  statu  secrelum  divin»  glorià 
praesentiœ  manet  semper  quietura. 

16)  Ubi  eras  quandô  ponebam  fundamenla  lerrœ? 
TOME  XII.  —  H°  70.  1841. 


ties,  et  assigne  le  premier  à  la  Trinité 
et  le  second  aux  anges,  donnant  au  troi- 
sième le  nom  de  firmament  (1). 

Le  même  saint  Jérôme,  sur  ce  texte 
d'Isaïe  :  j  Je  monterai  au  ciel  (2),  » 
s'exprime  ainsi  :  c  Satan  parlait-il  ainsi 
«  avant  qu'il  tombât  du  ciel ,  ou  après 
«  qu'il  en  fût  tombé?  S'il  était  encore 
i  dans  le  ciel  ,  comment  a-t  il  pu  dire  : 
«  Je  monterai  au  ciel?  Mais  suivant  que 
<  nous  lisons  :  Le  ciel  du  ciel  est  au  Sei- 
t  gneur,  comme  il  était  dans  le  ciel, 
«  c'est-à-dire  dans  le  firmament,  il  dési- 
«  rait  monter  dans  le  ciel  qui  est  le 
«  trône  du  Seigneur  (3).  »  Enfin,  Bède  ap- 
pelle ce  ciel  incorporel  et  en  fait  la  de- 
meure des  anges  (4). 

Saint  Thomas  adopte  aussi  ce  senti- 
ment sur  l'autorité  de  saint  Augustin,  et 
dit  que  les  anges  ont  été  créés  avec  le 
ciel  (5). 

Saint  Bonaventure  dit  :  «  Le  ciel  em- 
c  pyrée  est  le  lieu  des  substances  spiri- 
«  tuelles ,  ainsi  que  des  corps  glori- 
c  fiés  (6).  » 

Après  ces  sentimens  des  grands  doc- 
teurs, nous  ajouterons  1°  ceux  de  Ra- 
ban-Maur  :  t  Quelquefois  ciel  signifie  les 

<  puissances  angéliques,  comme  on  le 
«  voit  dans  la  Genèse,  Dans  le  principe, 
«  le  Seigneur  fit  le  ciel  et  la  terre;  in- 
«  accessible  aux  yeux  des  mortels,  il  est 
t  habité  par  les  bienheureuses  phalanges 

<  des  anges.  Le  monde,  qui  ne  formait 
«  qu'une  seule  habitation ,  fut  divisé  en 
a  deux  régions ,  pour  que  la  supérieure 
«  fût  habitée  par  les  anges,  et  l'infé- 
«  rieure  par  les  hommes  (7)  ;  t 

cum  me  laudarent  simul  astra  matutina  ,  et  jubila- 
rent  omnes  filii  Dei?  Job.,  c.  xxxvm,  v.  7.  Hexa- 
emeron ,  t.  IV,  p.  2,  édit.  de  Cologne  ,  1612. 

(1)  Ibid.,  p.  20. 

(2)  Is.,  XIV,  14. 

(5)  Vel  antequàm  de  cœlo  corrueret  (Satan) ,  isla 
dicebat ,  vel  poslquàm  de  cœlo  corruil  ?  Si  adhùc  in 
cœlo  positus,  quomodô  dicit,  ascendam  in  cœlum? 
Sed  quia  legimus  ,  cœlum  cœli  Domino  ,  cùm  esset 
in  cœlo,  id  est  in  firmamento,  in  cœlum  ubi  solium 
Domini  est,  cupiebat  ascendere...  Ibid.,  c.  ni, 
p.  48,  t.  II. 

(4)  Au  tome  VIII,  p.  S4. 

(•*»)  Cum  cœlo.  Q.  lxvii  ,  art.  4 ,  in  prima. 

(6)  Cœlum  empyreum  est  locus  spiritualium  sub- 
stanliarum,  locus  etiam  corporum  glorificatorura. 
Distinctions  sur  le  livre  des  Sentences,  t.  IV,  p.  33. 

(7)  Aliquandô  angelicas  poteslates  signiiicat  (cœ- 

17 


262 


COURS  D'ÉTUDE  SUR  LES  SAINTS  PÈRES. 


2°  De  Guillaume  de  Paris  :  «  Il  y  a 
«  comme  un  sanctuaire  dans  le  temple..., 
«  c'est  le  ciel,  lequel  cache  (cœlat)et 
t  contient  toutes  choses,  tant  visibles 
«  qu'invisibles...  C'est  là  qu'habitent  les 
t  substances  les  plus  nobles  et  les  pre- 
t  mières  créées  (1)  ;  a 

3°  Du  Maître  des  Sentences  qui  s'appuie 
sur  saint  Augustin,  sur  Bède ,  et  sur  le 
texte  de  Job  que  nous  avons  déjà  cité  (2)  ; 

4°  Enfin  du  catéchisme  romain  (lre 
partie,  art.  1,  n°  13.  Exposition  du  sym- 
bole) :  e  Par  le  ciel  et  la  terre,  il  faut 
«  comprendre  tout  ce  que  le  ciel  et  la 
î  terre  renferment  (3).  »  Bien  que  ce  pas- 
sage ne  conclue  qu'indirectement  ,  il 
s'explique  de  lui-même  par  celui  du 
symbole  de  Nicée,  premier  commentaire 
de  celui  des  apôtres  :  «  De  toutes  choses 
«  visibles  et  invisibles,  t  Suarez  ,  de  qui 
nous  empruntons  cette  citation  ,  le  prend 
dans  ce  sens.  Ce  grand  théologien  expose 
ainsi  sa  propre  opinion  sur  le  mot  ciel  : 
«  L'opinion  la  plus  commune,  reçue  dans 
e  l'Eglise,  et  tout-à-fait  certaine  (4),  est 
«  qu'il  y  a  au-dessus  de  tous  les  cieux  mo- 
<  biles  un  ciel  immobile,  plus  noble  que 
«  les  autres  ,  habitation  resplendissante 

ium),  ut  est  illud  in  Genesi  :  in  principio  fecit  Deus 
cœlum  et  terram.  T.  T  ,  De  Universo  ,1.  ÏX  ,  c.  n  , 
p.  146.  Morlaliura  est  omnium  inaccessibile  aspecti- 
faus  bealissimis  angelorum  agminibus  impletum  est. 
(T.  II ,  in  Gen  . ,  c.  i ,  p.  S.)  —  Totius  mundi  machi- 
nam,  cùm  una  domus  esset,  in  duas  divisit  regiones. 
Divisionis  autem  hsec  fuit  causa,  ut  superior  angelis 
habiiaculum,  inferior  verô  praîberet  hominibus. 
(Ibid..  p.  G.) 

(i)  Est  \elut  sacrarium  in  templo...  ipsum  est 
cœlum  quod  cœlat  et  continet  omnia  tàm  visibiiia 
quàin  invisibilia. . .  ;  est  primarum  ac  nobilissima- 
rum  subslauliarum  babilatio. . . 

(2)  Dislinclio  n  ,  1.  II  ,  c.  f,  p.  J7G,  177,  in-4% 
Paris,  1342. 

(5)  Nomine  cœli  et  terra;  quicquid  cœlum  et  terra 
compleclitur,  intelliger.dum  est. 

(4)  T.  XIII ,  de  Universo  ,  c.  iv,  p.  J3,  n°  2. 


i  de  lumière  et  de  beauté,  qu'on  nomme 
c  empyrée  ;  non  qu'elle  tienne  de  la  na- 
«  turedu  feu.  comme  l'ontpenséquelques 
«  uns,  à  cause  que  le  mot  pyrée,  en  grec 
«  (  Triip  ),  signifie  feu  ,  mais  parce  que, 
«  comme  le  feu  est  tout  brillant  de  sa 
i  nature,  ainsi  la  matière  qui  le  compose 
i  est  toute  lucide  ;  il  est  tout  de  feu  à 
i  cause  de  son  éclat  et  non  à  cause  de  sa 
«  chaleur,  dit  le  Maître  des  sentences.  » 

On  voit ,  par  tous  ces  passages ,  que  les 
Pères  ne  prennent  pas  seulement  le  mot 
cœlum  pour  les  anges,  mais  pour  la  cir- 
conscription de  toutes  les  substances  vi- 
sibles et  invisibles.  Plusieurs  lui  donnent 
le  nom  d'empyrée  ,  mais  comme  ils 
comprennent  sous  ce  mot  tantôt  le  ciel 
angélique  ,  tantôt  le  ciel  sidéral ,  nous  en 
remettrons  l'exposé  à  la  leçon  suivante. 
Nous  avons  seulement  voulu  établir  leur 
sentiment  sur  l'étendue  à  donner  au  mot 
cœlum j  et  sur  sa  double  signification. 
Nous  dirons  ensuite  pourquoi  Moïse  n'a 
rien  fait  connaître  sur  la  création  des 
anges.  Les  opinions  sont  très  variées 
sur  ce  sujet.  Nous  espérons  terminer 
dans  la  prochaine  leçon  ce  premier 
point  de  la  doctrine  des  Pères.  C'est  une 
sorte  de  préliminaire  à  leur  théologie 
symbolistique,  par  laquelle  nous  devons 
passer  encore  avant  de  pénétrer  dans  le 
sanctuaire  du  dogme  proprement  dit. 
C'est  là  que  nous  les  trouverons  reposant 
dans  leur  force,  ou  faisant  de  vigoureuses 
sorties  contre  les  philosophes  païens,  les 
juifs  et  les  hérétiques... 

L'abbé  R.  Bossey. 

(l)  Nobilius  cœteris  et  lucidissimum  ,  ac  pulcher- 
rimum  beatorum  domicilium,  quod  empyreum  ap- 
pellalur  ;  non  quia  sit  ignêa;  naturœ  (ut  quidam  falso 
pularunt,  eô  quôd  irûp  grœcè  ignem  significet),  sed 
quia  sicut  ignis  naturà  suà  totus  est  lucidus ,  ità 
corpus  illud  lucidissimum  est.  —  Ignem  à  splen- 
dore ,  non  à  calore ,  inquit  Magister  sententia- 
rum. 


M.  J.  DORTIGUE. 


202 


XMXt$  Ct  %ï\$. 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE. 


Douzième  leçon  (1). 

Génération  des  divers  élémens  de  la  musique.  — 
Du  mouvement  et  du  rhyihme.  —  De  la  mesure. 
—  De  la  mélodie.  —  De  l'harmonie.  —  Harmonie 
basée  sur  la  consonnance,  et  harmonie  basée  sur 
ladissonnance. —  Digression.  —  De  quelle  manière 
les  élémens  qui  viennent  d'être  analysés  concou- 
rent à  former  la  langue  des  sons.  — Nature  de 
l'expression  de  cette  langue,  et  ses  limites. 

La  musique  procédant  par  une  série 
de  sons  pour  former  un  sens ,  il  est  évi- 
dent que  le  mouvement  est  inhérent  à  la 
musique  comme  à  la  parole.  Mais  il  y  a 
deux  sortes  de  mouvemens  :  le  mouve- 
ment purement  matériel ,  qui  est  le  prin- 
cipe physique  du  son,  et  en  vertu  du- 
quel un  son  produit  d'autres  sons,  et  un 
autre  mouvement  intelligent  qui ,  dans  la 
musique  et  le  langage,  détermine  le  mode 
de  succession  ,  nécessaire  au  développe- 
ment de  l'idée,  mouvement  modifiable 
en  cent  manières,  par  la  lenteur,  la  vi- 
tesse, selon  le  caractère  du  sentiment 
qui  l'anime. 

Envisagé  quant  à  la  série  des  intona- 
tions ,  ce  mode  de  succession  est  ce  qui 
constitue  la  mélodie. 

Envisagé  quant  à  ces  contours,  à  ces 
périodes ,  à  ces  ondulations  au  grave  et  à 
l'aigu,  que  semblent  décrire  les  intona- 
tions, ce  mode  de  succession  est  ce  qui 
constitue  le  rhythme. 

La  mélodie  et  le  rhythme  sont  donc 
étroitement  unis.  L'une  est  le  sens  musi- 
cal que  développe  celte  série  d'intona- 
tions ;  l'autre  est  la  forme ,  la  proportion 
de  la  succession  et  du  mouvement. 

La  mélodie  est  le  principe  vital .  l'âme 
de  la  musique  ;  le  rhythme  en  est  la  res- 
piration. 

Mais  laissons  un  instant  de  côté  la  ques- 
tion de  la  mélodie,  qui  ne  peut  manquer 
de  se  représenter  plus  tard  avec  celle  de 
l'harmonie. 

(I)  Veir  la  xtl  leçon  au  n°  C3  ci-dessus,  p.  93. 


On  s'aperçoit  tout  de  suite  comhien 
nous  sommes  éloigné  de  partager  l'idée 
de  la  théorie  moderne,  qui,  selon  nous, 
a  beaucoup  trop  restreint  la  notion  du 
rhythme.  Faire  dériver  le  rhythme  de  la 
mesure ,  est  un  principe  aussi  absurde  en 
soi  qu'il  est  subversif  de  toutes  les  lois  de 
la  nature  et  de  la  musique  en  particu- 
lier, et  dont  les  conséquences,  nous  n'hé- 
sitons pas  à  le  dire ,  devaient  être  fatales 
aux  progrès  de  l'art  musical.  Car  il  s'en- 
suit que  toutes  les  fois  que  le  rhythme 
non  seulement  semblera  contrarier  la 
mesure,  mais  en  sera  simplement  indé- 
pendant, on  ne  manquera  pas  de  se  ré- 
crier en  disant  que  ces  deux  élémenss'en- 
tre-détruisent;  mais  c'est  la  théorie  mo- 
derne qui .  par  sa  définition  incompatible 
ou  fausse,  détruit  lerhythme.  Le  rhythme 
ne  change  pas  dénature  en  entrant  comme 
élément  daus  la  constitution  organique 
d'un  art:  et  cette  observation,  ajoutée  à 
tant  d'autres,  démontre  une  fois  de  plus 
combien  il  importe  de  ne  pas  isoler  la 
théorie  d'un  art  des  lois  générales  des 
êtres  qui ,  se  reflétant  dans  sa  sphère  par- 
ticulière, font  partie  de  son  organisation 
et  sont  le  principe  de  sa  vie. 

Le  rhythme  est  donc  la  forme  et  la  pro- 
portion du  mouvement.  Loin  d'être  en- 
gendré par  la  mesure,  il  a  donné  l'idée 
de  la  mesure,  qui  n'est  elle-même  qu'une 
espèce  de  rhythme  régulier  et  syméiri- 
que,  comme  le  rhythme  n'est  qu'une  sorte 
de  mesure  irrégulière  et  flexible.  Le  rhy- 
thme a  un  principe  intelligent,  puisqu'il 
obéit  au  mouvement  de  l'ûrne ,  qui  se  ma- 
nifeste par  le  mouvement  mélodique.  La 
mesure  n'a  qu'un  principe  matériel,  en 
quelque  manière  fatal,  puisqu'elle  ré- 
sulte de  certaines  divisions  métriques  et 
rationnelles  du  temps.  Ainsi,  la  mesuie 
n'est  pas  même  le  mouvement  physique  , 
seulement  elle  l'indique  et  le  rè^Ie  ■  et 
les  modifications  du  mouvement ,  appe- 
lées lenteur  et  vitesse,  et  tous  leurs  de- 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 


264 

grés ,  ces  modifications  produites  par  la 
prolongation  ou  la  rapidité  des  durées 
égales  des  temps  formant  la  mesure,  ont. 
leur  principe  dans  la  méiodie  seule.  La 
mesure  n'est  donc  pas  un  élément  essen- 
tiel,  identique  à  l'institution  de  la  musi- 
que, de  telle  sorte  que,  cet  élément  ab- 
sent, l'art  musical  serait  anéanti.  La  me- 
sure est  à  la  musique  ce  que  les  lois  de  la 
versification  sont  au  langage  ;  elle  n'est 
pas  essentielle  ,  elle  est  conventionnelle. 
Et  de  même  que  la  versification  ne  con- 
stitue pas  la  poésie,  et  que  celle-ci  est 
indépendante  de  la  forme  propre  aux 
vers  ou  à  la  prose  ;  de  même  la  poésie 
dans  la  musique,  c'est-à-dire  la  beauté, 
l'inspiration  est  indépendante  de  la  me- 
sure, et  n'éclate  pas  moins  dans  la  mu- 
sique plane  (planus  cantus  ,  plain-chant) 
que  dans  la  musique  mesurée.  Les  monu- 
mens  du  cbant  ecclésiastique  le  témoi- 
gnent assez  haut(l). 

Néanmoins,  et  nous  l'avons  déjà  ob- 
servé, la  mesure  s'est  tellement  identifiée 
dans  notre  système  musical ,  par  la  né- 
cessité où  la  musique  s'est  trouvée,  en  se 
développant  dans  son  principe  interne, 
de  chercher  en  elle-même  son  plus  haut 
degré  d'expression  ;  la  mesure  est  deve- 
nue si  inhérente  à  ce  système,  que  dans 
la  sphère  de  la  constitution  de  notre  to- 
nalité ,  elle  peut  être  considérée  comme 
un  élément  essentiel  de  la  musique.  La 
mélodie  jaillit  du  cerveau  du  composi- 
teur, incarnée  dans  sa  mesure  fixe,  assou- 
plissant ses  formes  aux  proportions  de 
celle-ci,  s'assujétissant  au  temps  fort  et 
au  temps  faible.  Ce  n'est  pas  que  la  mé- 
lodie ne  puisse  momentanément  briser 
ce  joug.  Laissant  la  mesure  suivre  paisi- 
blement son  cours  régulier,  elle  a  la  fa- 
culté d'introduire  par  le  rhythme  une 
mesure  accidentelle  dans  la  mesure  fon- 
damentale, et  de  combiner  ainsi  des  con- 
sonnanceset  des  dissonnances  de  temps. 
De  cette  manière,  la  mélodie  et  le  rhy- 
thme reprennent  leurs  droits  d'antério- 
rité. Mais  tout  en  conservant  la  liberté 
de  leurs  allures  et  de  leur  périodicité ,  la 

(1)  Cependant,  il  est  \rai  de  dire  que  certaines 
ièces  de  plain-chant  fort  anciennes ,  telles  qu'un 
grand  nombre  d'hymnes,  sont  mesurées  ;  mais  cette 
mesure  n'est  pas  inhérente  au  chant  lui-même  :  elle 
est  uniquement  déterminée  par  les  lois  de  la  pro- 
sodie et  le  rhythme  poétique. 


mélodie  et  le  rhythme  ne  tardent  pas  à 
rentrer  sous  l'empire  des  lois  de  la  symé- 
trie, qui,  bien  que  conventionnelles,  ne 
laissent  pas  d'être  un  reflet  des  lois  de 
l'ordre  ;  et  ce  n'est,  en  définitive,  que  pour 
assurer  le  triomphe  de  ces  lois ,  qu'il  leur 
est  permis  un  instant  de  les  enfreindre. 
L'ordre  résulte  de  la  combinaison  de  la 
liberté  du  mouvement  et  de  l'élément  qui 
règle  cette  liberté;  l'ordre  jaillit  de  la 
fusion  de  la  périodicité  et  de  la  régu- 
larité. 

Quant  au  rhythme ,  il  est  manifeste- 
ment un  élément  essentiel  de  toute  mu- 
sique, puisqu'il  procède  immédiatement 
du  mode  de  succession  de  la  mélodie.  Il 
est  vrai  que,  dans  la  musique  plane,  il 
ne  se  produit  pas  d'une  manière  aussi 
sensible  que  dans  la  musique  mesurée, 
parce  que ,  dans  celle-ci ,  surtout  lorsqu'il 
se  combine  symétriquement  avec  la  me- 
sure, il  en  emprunte  quelque  chose  de 
matériel ,  de  grossier  même.  Maisà  moins 
de  s'être  fait  de  fausses  notions  des  cho- 
ses les  plus  communes,  il  est  impossible 
de  ne  pas  sentir  tout  ce  qu'il  prête  de 
vie  et  de  puissance  au  simple  plain-chant. 
Et  ces  graves  périodes  s'élevant  et  retom- 
bant avec  magnificence ,  et  ces  vastes  on- 
dulations qui  se  déroulent  dans  leur  plé- 
nitude ,  se  prolongent  et  montent  vers  les 
cieux  en  s'épandant  et  se  dilatant  par  de- 
grés sous  les  voûtes  du  temple  ,  et  ces 
alternations  incessantes  de  chants  et  de 
repos  qui  semblent  prêter  une  voix  au 
silence,  et  ce  flux  et  reflux  majestueux 
de  souffles,  d'accens,  d'aspirations  hale- 
tantes, tout  cela  n'est-ce  pas  l'effet  de  ce 
rhythme  dont  un  régulateur  invisible  a 
mesuré  les  cadences,  et  dont  le  flot  iné- 
galement mobile  donne  l'idée  de  la  con- 
tinuité de  l'acte  divin  ,  en  vertu  duquel 
le  temps  se  détachant  perpétuellement 
du  sein  de  l'être,  y  rentre  perpétuelle- 
ment sans  en  altérer  l'ineffable  immo- 
bilité? 

La  mesure  est  artificielle  comme  la 
rime  ;  et  la  rime,  dans  la  versification, 
et  la  mesure  ,  dans  la  musique  ,  ont  une 
origine  analogue.  Il  est  de  fait  que  les  pre- 
mières pièces  de  plain-chant  où  le  chant 
a  été  soumis  à  la  mesure ,  comme  les  pro- 
ses et  certaines  hymnes,  ont  été  les  pre- 
mières aussi  à  subir  l'addition  de  la  rime. 
La  mesure  n'est  pas  dans  la  nature:  le 


l'Ail  M.  J.  D'OUTICUE. 


265 


rhythme  est  primordial  ;  il  esl  dans  tout, 
et  c'est  peut-être  ici  le  lieu  de  le  remar- 
quer :  quelque  fatale  que  soit  en  elle- 
même  la  loi  de  la  mesure  ,  il  est  rare, 
dans  l'exécution,  qu'elle  ne  soit  pas  mo- 
difiée par  le  rhythme.  Les  compositeurs 
sentent  qu'il  en  doit  être  ainsi ,  en  multi- 
pliant les  repos ,  les  suspensions  ;  en  pres- 
crivant de  ralentir  ou  d'accélérer  cer- 
tains passages.  Les  exécutant  le  prouvent 
davantage  encore.  L'exécution  au  métro- 
nome d'une  musique  ,  môme  d'une  musi- 
que de  danse ,  serait  impossihle.  C'est  que 
le  rhythme  tient,  ainsi  que  nous  l'avons 
vu ,  à  la  mélodie  dont  il  manifeste  le  mou- 
vement; à  la  mélodie,  première  puissance 
de  la  langue  des  sons ,  et  dont  il  est  la 
seconde  puissance. 

Mais  nous  avons  vu  également  que  le 
rhythme  appartient  en  commun  à  la  pa- 
role et  à  la  musique  ,  ainsi  qu'à  tous  les 
arts,  du  reste,  qui  ont  le  mouvement  pour 
principe,  en  d'autres  termes,  pour  les- 
quels le  mode  de  succession  est  inhérent 
au  mode  de  développement  de  leur  mani- 
festation propre.  Il  entre  même  dans  les 
arts  dont  le  principe  est  l'immobilité, 
mais  qui  figurent  le  mouvement.  Il  y  a 
rhythme  dans  le  langage  ,  prose  ou  vers, 
comme  dans  la  musique  plane  ou  mesu- 
rée ;  il  y  a  rhythme  dans  la  voix,  le  geste, 
la  période  de  l'orateur  et  de  l'acteur, 
comme  dans  les  strophes  du  poète,  comme 
dans  les  pas  harmonieux  de  la  sylphide. 
Il  y  a  rhythme  aussi  dans  les  contours  et 
les  ondulations  des  lignes  d'une  statue, 
d'un  tableau  ,  d'un  monument  architec- 
tural. Mais,  à  ne  parler  que  du  langage, 
qu'est-ce  qui,  après  la  pensée,  prête  tant 
de  force  ,  de  puissance  et  d'antique  ma- 
jesté à  la  parole  d'un  Bossuet?  Qu'est-ce 
qui  découpe  en  groupes  harmonieux  et 
variés,  en  nombres  épanouis  et  sonores, 
en  faisceaux  d'ombres  et  en  gerbes  lumi- 
neuses, la  prose  d'un  Chateaubriand,  aussi 
belle  que  la  poésie  et  plus  libre  qu'elle? 
N'est-ce  pas  le  rhythme?  Et,  quelque  im- 
possible qu'il  soit  aujourd'hui  de  pouvoir 
préciser  quels  furent  les  procédés  tech- 
niques des  poésies  bibliques,  et,  consé- 
quemment,  de  pouvoir  contempler  leurs 
beautés  dans  leur  première  splendeur,  ne 
sentez-vous  pas  à  travers  les  reflets  que, 
du  fond  des  âges ,  ces  textes  sacrés  ,  tra- 
duits dans  toutes  les  langues ,  projettent 


jusqu'à  nous  comme  des  rayons  affaiblis 
par  des  réfractions  successives;  ne  sen- 
tez-vous pas  ,  dans  ces  livres  ,  même 
sous  le  froid  tissu  et  l'enveloppe  inani- 
mée de  nos  langues  vivantes,  quelque 
chose  de  puissant  et  de  fécond  se  mou- 
voir, palpiter,  gronder  et  tressaillir  en 
bonds  gigantesques?  Ce  quelque  chose 
c'est  toujours  le  rhythme.  Tout  ce  qui  est 
de  procédé  technique,  tout  ce  qui  est  de 
convention,  a  disparu  de  ces  merveilleux 
livres.  Les  images  de  la  poésie  ont  perdu 
de  leur  opulence  et  de  leur  vivacité.  Quel- 
quefois même  le  sens  littéral  s'est  voilé 
d'un  mystère  auguste.  Le  rhythme  seul  a 
résisté,-  il  a  triomphé  des  temps  et  des 
langues.  Pourquoi  cela ,  si  ce  n'est  que  le 
rhythme  est  dans  la  nature? 

Pour  achever  de  rendre  sensible  l'ana- 
logie de  la  mesure  et  de  la  rime,  arrêtons 
un  instant  nos  regards  sur  cette  autre 
analogie  que  présentent  la  forme  de  nos 
grands  opéras  et  les  drames  de  Shakes- 
peare. On  sait  que  Shakespeare,  guidé 
par  l'instinct  de  la  nature  et  du  vrai,  a 
mêlé  alternativement,  dans  ses  drames, 
les  vers  et  la  prose.  Ce  n'est  pas  que  la 
prose  ne  puisse  être  aussi  poétique,  aussi 
noble  que  les  vers  ;  nous  l'avons  déjà  dit. 
Mais  comme  il  est  nécessaire  à  l'effet  du 
drame  que  les  personnages  et  les  héros 
mis  en  action  se  représentent  aux  yeux 
de  l'imagination ,  tantôt  dans  une  stature 
et  des  proportions  plus  qu'humaines  et 
sous  des  formes  conventionnelles  en  quel- 
que sorte,  tantôt  dans  la  nudité  des  habi- 
tudes de  la  vie  réelle  et  commune ,  il  en 
résulte  qu'il  est  également  nécessaire  de 
mettre  dans  leur  bouche  un  langage  de 
convention ,  et  de  réserver  le  langage  na- 
turel, c'est-à-dire  la  prose  ,  pour  les  si- 
tuations ordinaires.  Les  conditions  de  la 
vérité  dans  l'art  sont  souvent  des  choses 
convenues  et  factices,  car  les  arts  ont 
beaucoup  moins  pour  objet  la  reproduc- 
tion de  la  réalité  matérielle ,  qu'une  ex- 
pression idéale,  bien  que  le  drame  puisse 
parfois  opposer  l'une  à  l'autre,  ainsi  que 
l'a  tenté  Shakespeare  avec  une  grande 
hardiesse  de  génie.  Qu'on  examine  main- 
tenant nos  opéras  ,  et  l'on  se  convaincra 
que  l'usage  alternatif  du  récitatif  tou- 
jours non  mesuré  (1)  et  de  la  musique 

(1)  Il  serait  puéril  d'objecter  que  les  composa- 


266 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE 


mesurée ,  y  correspond  d'une  certaine 
manière  et  selon  les  modifications  qu'en- 
traîne la  différence  des  genres,  à  celui 
de  la  prose  et  des  vers  dans  les  drames 
de  Shakespeare.  Et  cela  s'est  fait  non  par 
la  volonté  expresse  des  compositeurs, 
mais  par  le  sentiment  et  le  besoin  de  la 
vérité  qui  les  ont  dirigés  à  leur  insu.  On 
ne  dira  pas  que  le  récitatif  est,  dans  l'œu- 
vre lyrique,  un  accessoire  sans  impor- 
tance. Les  récitatifs  des  beaux  opéras  de 
notre  grande  école,  dans  lesquels  le  gé- 
nie des  compositeurs  ne  brille  pas  moins 
(lue  dans  tout  le  reste,  sont  là  pour  dé- 
montrer le  contraire. 

Nous  avons  à  examiner  à  présent  l'élé- 
ment de  l'harmonie. 

Les  sons  harmoniques  produits  par  un 
corps  sonore  mis  en  vibration  ont  donné 
l'idée  de  l'harmonie.  Ainsi,  le  principe 
harmonique  est  en  soi  indépendant  de 
toute  tonalité.  Ainsi,  dans  toute  tonalité, 
harmonique  ou  mélodique,  il  y  a  des 
élémens  communs  à  toutes  les  autres  , 
puisque  dans  toutes,  se  retrouvent  les 
sons  harmoniques  produits  du  phéno- 
mène simple  de  la  résonnance.  Mais  le 
système  harmonique,  dans  toute  tonalité 
qui  le  comporte,  n'est  que  l'effort  par 
lequel  la  musique  tend  à  se  développer 
'ans  sK  propre  essence,  et  à  s'élever  par 
l'énergie  et  la  fécondité  de  ses  élémens 
intimes,  à  sa  plus  haute  puissance  d'ex- 
pression. On  comprendra  donc  aisément 
que  le  système  harmonique,  pour  chaque 
tonalité,  ne  peut  être  autre  chose  que  le  dé- 
veloppement naturel  des  lois  de  la  gamme, 
développement  en  extension  de  chaque 
élément  considéré  isolément  ou  selon 
son  mode  propre  de  mouvement.  On 
comprendra  non  moins  aisément,  d'après 
ce  qui  a  été  dit  plus  haut  sur  les  diverses 
attributions  des  intervalles  dans  lune  et 
l'autre  tonalité,  que  l'harmonie,  conson- 
nante  dans  le  système  du  plain- chant, 
doit  être,  dans  la  tonalité  moderne,  basée 
sur  la  dissonnance  ou  l'élément  de  tran- 
sition. Consonnante  dans  le  système  du 
plain-chant,  parce  que  chaque  intervalle 
portant  avec  soi  son  sens  complet  et  fai- 

teurs  mesurent  le  récitatif.  Oui,  sans  doute,  sur  te 
papier,  pour  faciliter  l'exécution  ;  mais  dans  l'esprit 
et  la  conception  de  l'œuvre ,  le  récitatif  est  et  doit 
être  non  mesuré. 


RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 

sant  naître  l'idée  de  repos,  ne  peut  être 
représenté  que  par  une    consonnance , 
c'est-à-dire  par  un  accordparfait au-delà 
duquel  l'oreille  n'a  rien  à  désirer  ;  con- 
sonnante dans  le  plain-chant,  puisque  le 
mouvement  des  intervalles,  loin  d'y  être 
déterminé  par  leurs  relations  et  comme 
par  leur  attraction  naturelle,  n'a  pour 
principe  que  le   simple   mouvement  de 
l'âme.  D'où  il  suit  que  l'idée  de  la  succes- 
sion se  perd  et  s'absorbe  à  chaque  degré 
dans  l'idée  de  l'infini ,  puisque,  à  moins 
d'être  emportée  par  un  mouvement  trop 
rapide,  incompatible  du  reste  avec  le  ca- 
ractère delà  musique  sacrée,  elle  amène 
sur  chaque  accord  le  sentiment  de  la  plé- 
nitude, de  la  durée  et  de  l'unité  abstraite. 
Mais,  dans  la  tonalité  moderne,  plu- 
sieurs intervalles  possédant  une  propen- 
sion particulière  à  se  résoudre  sur  d'au- 
tres pour  former  un  sens,  et  tous  d'ail- 
leurs, instrumens  de  la  modulation  au 
service  de  la  mélodie,  étant  doués  de  la 
faculté  de  s'attribuer  les  fonctions  les  uns 
des  autres  et  de  substituer  à  leurs  pro- 
priétés  particulières  les  propriétés  des 
autres  intervalles  ,  l'harmonie  doit  être, 
disons-nous,  basée  sur  la  dissonnance  et 
sur  l'élément  de  la  transition.  Au  reste,  il 
fallait  bien  que  des  accords  simples  ou 
parfaits  ,  produit  immédiat  de  la  réson- 
nance, on  en  vint  tôt  ou  tard  aux  accords 
composés,,  produits  de  la  tonalité;  car, 
dans  ce  système ,  le  mouvement  des  in- 
tervalles n'a   pas  pour  seul   principe  le 
libre  mouvement  de  l'âme  ;  il  dépend 
encore  forcément  de  la  nature  de  ces 
mêmes  intervalles,  des  substitutions  qui 
s'opèrent  sur  chacun,  et  des  transforma- 
tions qu'ils  subissent  transit  ionnellement. 
D'où  la  nécessité,  pour  chaque  élément 
mélodique  marquant  un  degré  quelcon. 
que  de  passage,  ou  manifestant  une  at- 
traction et  une  affinité  appellatives  d'un 
autre  élément,  de  déterminer,  dans  l'ac- 
cord qui  lui  correspond,  une  propension 
analogue.  Ainsi,  dans  ce  système,  le  sens 
musical  parcourt  une  certaine  période 
successive  pour  se  développer  et  se  com- 
pléter ,  et  il  reste  suspendu  jusqu'à  ce 
que  la  préparation  ou  l'acte  de  cadence  se 
fasse  sentir  pour  amener  la  résolution  sur 
un  point  de  repos  ou  tonique ,  à  moins 
que,  par  un  artifice  ingénieux,  l'idée  pre- 
nant tout  à  coup  une  nouvelle  extension, 


PAR  M.  J.  D'ORTIGUE. 


267 


cetle  résolution  prévue  d'avance,  ne  fuie 
encore  au  moment  où  l'oreille  croyait  la 
saisir,  par  une  transformation  subite  de 
la  tonique  en  un  intervalle  de  transition, 
et  que  l'incertitude  de  l'auditeur  ne  se 
prolonge  à  travers*  une  série  de  modula- 
tions inattendues,  jusqu'au  moment  enfin 
où  la  terminaison  arrive  ,  et  d'autant 
plus  agréable  qu'elle  s'est  fait  désirer 
plus  vivement.  Mais  remarquons  bien  que 
l'idée  de  succession  domine  dans  ce  sys- 
tème de  musique,  et  que  le  sentiment  de 
repos,  loin  d'absorber  en  lui  le  sentiment 
de  succession,  n'est  relatif  seulement  qu'à 
la  durée  de  la  période  qui  vient  de  finir, 
et  qu'une  fois  satisfait,  il  fait  place,  à 
l'instant  même,  au  désir  instinctif  de  nou- 
veaux développemens.  Et  cela  est  si  vrai 
que  dans  tout  morceau  de  longue  haleine, 
la  péroraison  a  besoin  de  s'appuyer  long- 
temps sur  la  répétition  fréquente  de  l'ac- 
cord final.  Or,  il  est  de  toute  évidence 
que,  dans  ce  système,  ces  mêmes  lois  d'af- 
finité et  d'attraction  qui  déterminent  le 
mode  de  succession  des  élémens  mélo- 
diques, doivent  présider  à  la  contexture 
et  aux  combinaisons  de  l'harmonie. 

De  cela  cette  conséquence  que,  dans  le 
système  ecclésiastique,  comme  dans  le 
système  de  la  tonalité  moderne,  l'élément 
harmonique   étant    contraint   de    s'assi- 
miler la  nature  et  la  propriété  de  l'élé- 
ment mélodique  qui  déterminent  le  mode 
de  succession  de  celui-ci,  c'est  la  mélodie 
qui  est  la  véritable  puissance,  le  principe 
vital  de  musique.  Dans  chaque  élément 
mélodique  réside  en  effet  la  raison  de 
l'accord  qui  lui   correspond  ,  de  môme 
que  la  raison  du  mot  réside  dans  l'éty- 
mologie,  de  même  que  la  raison  de  l'é- 
criture réside  dans  l'orthographe.  La  mé- 
lodie est  donc  la  raison  de  l'harmonie  : 
isolée,  elle  a  une  signification,  un  sens  ; 
isolée  ,  l'harmonie   n'exprime  rien  que 
des  rapports  d'intervalles  qui  se  résol- 
vent dans  une   proportion  numérique  de 
sons.  Retranchez,  s'il  se  peut,  d'un  tout 
musical,  la  partie  mélodique.  Cette  har- 
monie ne  réveillera   aucune  idée  dans 
votre  esprit ,  ou  si ,  par  intervalles  ,  il 
vous  apparaît  quelque  lueur  ou  quelque 
ombre  d'une  idée ,  ce  sera  alors  que  le 
mode  de  succession  de  la  mélodie  aura 
jeté  sur  le  mode  de  succession  de  l'har- 
monie comme  un  reflet  fugitif  de  la  pen- 


sée (t).  L'harmonie  cependant  n'est  pas 
dépourvue  d'un  certain  mouvement  ainsi 
que  le  son  considéré  en  lui  même:  mais 
c'est   un   mouvement  matériel  ,    borné  , 
stérile,  impuissant  à  rien  féconder.  La 
mélodie  seule  possède  un  mouvement  in- 
telligent, fécond  et  créateur,  parce  qu'elle 
produit  le  sens  musical.    Que  fait  donc 
l'harmonie  si  nécessaire    pourtant  à   la 
mélodie?  Elle  l'accompagne,  fait  ressor- 
tir, met  en  relief,  rehausse  le  sens  musi- 
cal, mais  ne  le  détermine  pas.   Lorsque 
dans  un  morceau  de  musique  vous  voyez 
la  basse,  ou  bien  une  ou  plusieurs  parties 
intermédiaires  suivre  un  dessin  fortement 
accusé,  de  telle  façon  que  le  sens  semble 
résulter  de  ce  dessin  même  ,  ce  n'est  pas 
l'harmonie  qui  produit  le  sens  musical  , 
c'est   la  mélodie  qui  se  disperse,  s'éche- 
lonne ,  s'épanouit  et  s'irradie  dans  les 
diverses   parties  du  tout.    Mais  comme 
cette  basse  et  ces  parties  intermédiaires 
sont  plus  particulièrement  les  organes 
de  l'harmonie ,  de  là  vient  que  parmi  les 
musiciens  on   distingue,  dans  certains 
cas  ,   l'harmonie  mélodique    de'  ce  que 
dans  certains  autres  cas  l'on  appelle  la 
mélodie  harmonique.    Le  sens  musical 
jaillit  directement  de  la  mélodie  pour 
illuminer  l'harmonie.  Celle-ci,  à  son  tour, 
s'identifie  avec  la  mélodie  et  lui  donne 
un  corps.  Ainsi,  dans  le  langage,  le  sens 
intellectuel  d'une   phrase  poétique   est 
indépendant  du  cortège  de  tropes,  de  fi- 
gures et  d'images  qui  ennoblissent  l'idée 
en  la  rendant  plus  saisissante  et  plus 
vive.  Mais  cette  idée,  en  s'incarnant  dans 
ces  figures  et  ces  images  ,  les  pénètre  de 
ses  clartés  et  se  revêt  en  retour  de  leur 

(l)  Cette  observation  n'a  pas  échappé  à  Chaba- 
roni  :  «  Une  expérience  simple  peut  meure  tout  le 
I  monde  à  portée  d'apprécier  les  effets  de  la  mélo- 
«  die  et  ceux  de  l'harmonie ,  et  peut  faire  juger 
<c  entre  elles  de  la  prééminence. 

n  Qu'on  exécute  la  basse  d'un  air  et  tous  ses  ac- 
«  cordS  ,  sans  indiquer  quel  en  est  le  chant  ;  ensuite 
«  que  Ton  chante  Pair  en  le  dépouillant  de  toutes 
«  ses  parties  harmoniques  ,  des  deux  parts  on  verra 
«  le  nu  ;  et  comparant  l'un  à  l'autre ,  on  sentira 
«  que  les  accords  dénués  de  chant  sont  bien  peu 
«  pour  l'oreille,  et  que  le  chant,  même  sans  accord, 
«  peut  encore  la  satisfaire.  Le  chant  est  proprement 
ï  toute  l'essence  do  l'art;  l'harmonie  n'en  est  que 
«  le  complément.  »  [La  Musique  considérée  en  elle' 
mrmc  et  dans  ses  rapports  avec  la  parole ,  les  lan- 
gues ,  la  poésie  et  le  (hédtre,  p.  50.) 


268  COURS  SUR  LA  MUSIQUE 

éclat.  Il  faut  aller  ici  au-devant  d'une 
objection.  Il  arrive  très  souvent  que  telle 
incise,  tel  hémistiche  appartenant  à  une 
phrase  mélodique,  peut  comporter,  au 
choix  du  compositeur,  plusieurs  harmo- 
nies absolument  diverses,  et  que  l'expres- 
sion et  le  sens  changent  de  nature  par 
suite  de  cette  transformation.  Cela  est 
très  vrai  ;  mais  au  lieu  d'en  conclure  que 
l'harmonie  seule  détermine  l'expression 
et  le  sens  musical ,  on  doit  au  contraire 
admirer  cette  fécondité  de  la  mélodie  , 
dont   les  compositeurs  savent   tirer  de 
grandes  richesses,  fécondité  telle  que  la 
mélodie,  pour  ainsi  parler,  contient  en 
puissance  tout  ce  que  les  combinaisons 
harmoniques  lui  font  produire  en  acte. 
Que  s'opère-t-il,  en  effet ,  dans  ces  trans- 
formations? Rien  autre  chose  si  ce  n'est 
que,  dans  chaque  version,  les  intervalles 
de  la  mélodie,  qui  reste  toujours  littéra- 
lement la  même,  révèlent,  les  uns  à  l'é- 
gard des  autres,  des  propensions  et  des 
attributions  différentes  de  celles  qu'ils 
affectent  dans  les  autres  versions,  et, 
conséquemment,  déterminent  différentes 
séries  d'accords ,   lesquels  revêtent  les 
fonctions  particulières  que  les  intervalles 
de  la  mélodie  exercent  tour  à  tour.  Pre- 
nons encore  pour  analogue  une  phrase 
poétique.   L'idée  de  cette   phrase  peut 
admettre ,  sans  rien  perdre  du  sens  in- 
tellectuel qu'elle  exprime  ,  l'emploi  de 
plusieurs  figures  très  diverses;  elle  peut 
même  se  prêter  à  un  certain  nombre  de 
comparaisons  puisées  dans  le  monde  na- 
turel, et  qui  toutes  tendent  à  la  présenter 
sous  un  jour  nouveau.  Est-ce  à  dire  que 
ces  images  et  ces  comparaisons  donnent 
à  la  pensée  un  sens  qu'elle  n'avait  pas 
par  elle-même?  Evidemment  non.   Ces 
figures  concourent  seulement  à  la  mani- 
festation de  ce  sens,  et  cela  prouve  la  fé- 
condité de  cette  idée  par  l'étendue  et  la 
variété  de  ses  applications. 

Ces  considérations  sur  la  mélodie  et 
l'harmonie  nous  conduisent  naturelle- 
ment à  dire  un  mot  des  aptitudes  musi- 
cales propres  aux  peuples  du  Nord  et  aux 
peuples  du  Midi.  Il  n'est  personne  qui 
n'ait  remarqué  la  prééminence  des  Ita- 
liens, sinon  dans  la  mélodie  proprement 
dite,  du  moins  dans  la  musique  vocale, 
et  la  prééminence  des  Allemands,  sinon 
dans  l'harmonie   proprement  dite ,  du  I 


RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 

moins  dans  la  musique  instrumentale. 
Celte  observation  est  inséparable  de  cette 
autre  observation  louchant  l'euphonie, 
la  limpidité,  la  transparence  de  la  langue 
italienne,  et  l'austérité  et  l'âpreté  carac- 
téristique de  la  langue  germanique.  Bien 
peu   de   gens    pourtant  se   sont    rendu 
compte  de  la  corrélationdecesdeux  faits. 
Mais  à  quoi  tiennent  ces  diversités  de 
caractères  dans  les  langues  comme  dans  la 
musique, si  cen'estaux  influences  prépon- 
dérantes des  localités  qui  modifient  l'or- 
ganisation humaine  de  manière  à  détermi- 
ner dans  les  diverses  sociétés  autochtho- 
nes ,  ici,  la  prédominance  de  l'élément 
vocal, delà  voyelle,  del'euphoniemélodi- 
que,  là,  la  prédominance  de  la  consonne, 
de  l'articulation,  qui  est  comme  le  corps 
et  la  partie  instrumentale  des  idiomes? 
Une  réflexion  en  amène  une  autre.  Les 
trilles,  les  roulades,  les  fioritures,  tous 
ces  ornemens  prodigués  avec  un  ridicule 
excès  dans  la  musique  italienne,  tiennent, 
il  ne  faut  pas  s'y  tromper,  non  moins  ra- 
dicalement au  caractère  vif,  expansif, 
passionné  des   peuples   du   Midi,  ainsi 
qu'aux  élémens  de  leur  langue.  Que  sont 
en  eux-mêmes  ces  ornemens ,  si  ce  n'est 
autant  de  composés  de  petits  intervalles, 
de  petites  intonations  en  rapport  avec 
cette  multitude  d'accens,  d'inflexions  à 
l'aide  desquels  les  méridionaux  nuancent 
leur  parole  ?  Les  Italiens  nous  ont  donné 
le  port  de  voix  (portamento),  dans  lequel 
la  voix  coule,  pour  ainsi  dire,  d'une  in- 
tonation à  une  autre,  et  glisse  également 
sur  les  divisions  les  plus  imperceptibles 
des  sons  compris  entre  ces  deux  notes. 
Le  violon,  l'instrument  le  plus  propre  à 
l'expression   des  passions ,  nous  dirons 
ailleurs  pourquoi ,  rend  parfaitement  ces 
ports  de  voix,  ainsi  que  ces  espèces  de 
tremblemens  au  moyen  desquels  l'intona- 
tion semble  rester  quelque  temps  suspen- 
due, hésitant  entre  une  foule  de  petits 
intervalles  qui  semblent  vouloir  le  dispu- 
ter au  son  réel  attendu  par  l'oreille.  On 
saità  quel  pointl'inimitablevioloniste  que 
l'Europe  vient  de  perdre  ,  excellait  dans 
tous  cesartifices.  Ilestdefait  qu'aux  épo- 
ques où  les  Européens  se  sont  trouvés  en 
rapport  avec  les  Orientaux,  ceux-ci,  dont 
l'échelle,  ainsi  qu'on  s'en  souvient,  est  di- 
visée par  petits  intervalles,  ont  introduit 
dans  notre  musique  ces  sortes  de  fredons, 


PAR  M.  J.  U'ORTIGDE. 


lont  nous  avons  fait  de  simples  orne- 
mens,  mais  qui  n'en  sont  pas  moins,  dans 
eur  principe,  des  élémens  d'accentuation 
inhérens  à  la  langue  de  ces  peuples  et  à 
leur  système  de  tonalité,  fondé  sur  l'al- 
liance de  la  parole  et  de   la  musique. 
Par  une  raison  semblable   les  vocalises, 
les  roulades,  les  points  d'orgue  sont  aussi 
naturels  aux  Italiens  ,  que  l'accent  con- 
centré, la  rêverie  et  les  harmonies  colo- 
rées et  sauvages  le  sont  aux  Allemands. 
Affectatur  prœcipiiè  asperilas  sont,  dit 
Tacite  en  parlant  des  chants  guerriers 
des  anciens  Germains.  Toutes  ces  c1io.;hs 
ont  leur  excès.    D'un  côté,    i'on  tombe 
dans  l'afféterie  ,    le   maniéré  ,    le   faux 
brillant    qui   n'est  autre  chose   que   le 
faux ,  et ,  ce  qui  est  pire  que  le  faux  ,  le 
mépris  du  vrai  ;  de   l'autre,  on   tombe 
dans  une  expression  triste  et  maladive, 
dans  une  recherche  du  vrai  exagérée  et 
minutieuse.  Mais  ces  choses  ont  aussi  leur 
beauté  qui  s'harmonise  avec  le  natureldes 
peuples  et  les  conditions  du  climat.  En 
Italie,  c'est  la  beauté  du  dehors,  vive, 
sémillante,   rayonnant  de  tous  les  feux 
du  jour,  c'est  la  grâce   insouciante  et 
sensuelle.  Dans  le  Nord ,  c'est  la  beauté 
du  dedans,  la  rêverie  sombre  et  la  mé- 
lancolie exaltée  et  profonde. 

Après  avoir  analysé ,  suivant  l'ordre  de 
leur  génération  et  leur  production,  les 
divers  élémens  propres  à  la  musique, 
examinons  de  quelle  façon  ces  élémens 
concourent  à  la  formation  de  cette  lan- 
gue appelée  la  langue  des  sons.  Laissons 
ici  l'exposition  des  principes,  pour  en 
faire,  s'il  se  peut,  une  application  vi- 
vante. Transportons-nous  donc  à  une 
séance  du  Conservatoire,  à  l'audition  du 
premier  morceau  d'une  symphonie. 

Un  sujet,  un  motif,  une  idée  s'établit 
avec  sa  tonalité,  son  mouvement  fonda- 
mental ,  son  rhythme ,  sa  mesure,  ou  bien 
sort  peu  à  peu  d'une  espèce  de  prélude, 
d'un  préliminaire  appelé  introduction, 
se  dessine,  se  met  en  relief  et  s'installe 
|  définitivement  dans  l'oreille.  Ce  sujet  se 
l  scinde,  se  divise  ou  se  développe,  puis 
donne  naissance    à    une    ou    plusieurs 
phrases  incidentes,  lesquelles  se  ratta- 
chent toujours  par  quelque  côté  au  sujet 
principal.  L'on  arrive  ainsi  à  une  conclu- 
sion qui  termine  ce  que  l'on  nomme  la 
I   première  reprise.  Cette  conclusion ,  liée 


d'ordinaire  au  motif  principal,  sert  à  re- 
commencer le  morceau,  ou  met  sur  la 
voie  des  développemens  qui  vont  suivre. 
C'est  ici  la  belle  partie   du  morceau  de 
musique,  celle  où  le  sujet  principal,  qui 
domine  toujours  avec  tous  ses  accidens, 
est  traité  conjointement  avec  tous  lessu- 
jets  secondaires  ;  celle  où  il  s'établit  un 
conllit  de  tous  ces  motifs,  où  toutes  ces 
idées  présentées  sous  un  nouveau  jour, 
sous   des   faces   diverses,   s'enlacent   et 
s'enroulent  dans  une  savante    intrigue, 
pleine  d'intérêi  ;  celle  où  une  lutte,  d'a- 
bord partielle ,   puis   générale,  s'engage 
entre  chaque  phrase,  chaque  fragment 
de    phrase   et    le   sujet    principal,   puis 
entre  tous  les  motifs  à  la  fois,  pour  arri- 
ver, à  travers  mille  contrastes,  mille  jeux 
de  rhythme  et  d'effet,   mille   épisodes 
inattendus,  au  sujet  principal,  qui  jaillit 
victorieux  de  la  mêlée,  étale  de  nouveau 
ses  richesses,  et  les  rassemble  enfin  dans 
une  péroraison  triomphante. 

Or,  n'est-il  pas  vrai  que  chacune  de  ces 
phrases,  de  ces  périodes,  vous  donne, 
ainsi  que  le  motif  principal ,  le  sentiment 
irrésistible   d'un  commencement,   d'un 
milieu   et  d'une  fin?  Quelquefois  néan- 
moins le  sens  est  suspendu  comme  par 
une  interjection,  comme  par   un  point 
d'interrogation;  le  trait  reste  inachevé, 
l'accent  est  entrecoupé  ,  et  l'oreille  com- 
plète  ce   que  la    musique  sousentend. 
IS'est-il  pas  vrai  aussi  que  ce  morceau  de 
musique  ,  ainsi  conçu  dans  son  ensemble 
et  ses  détails,   vous  donne  le  sentiment 
non  moins  irrésistible  de  l'unité,  d'un 
plan   parfaitement  coordonné,  de  telle 
sorte  que  si,  dans  le  courant  du  mor- 
ceau, il  apparaît  pendant  quelques  în- 
stans   une   phrase,  un  motif,    quelque 
remarquable    qu'il    soit   en    lui-même, 
mais  qui  ne  se  lie  pas  par  quelque  point 
au   motif  principal,  on  se  sent  tout-à- 
coup   comme   dépaysé,  et  que   l'on  se 
perd  dans  ce  qu'on  appelle  des  divaga- 
tions et  des  obscurités?  iVest-il  pas  vrai 
enfin  que  les   grandes  divisions  de  ce 
morceau  de  musique,  l'exorde,  l'exposi- 
tion, la  partie  des  développemens  et  la 
péroraison  pourraient  se  rapporter  aux 
divisions  du  discours  oratoire,  si  les  cir- 
constances dans  lesquelles  l'orateur  se 
trouve  placé,  ainsi  que  les  conditions 
de  l'improvisation,  n'exigeaient  souvent 


270  COURS  SUR  LA  MUSIQUE 

l'omission  ou  la  transposition  de  cer- 
taines de  ces  parties?  Le  sens  musical, 
d'une  tout  autre  nature  que  le  sens  de  la 
parole,  impose  au  compositeur  l'obliga- 
tion de  ne  pas  s'écarter  d'un  certain 
ordre  que  le  sens  précis  et  logique  de  la 
parole  permet  à  l'orateur  et  à  l'écrivain 
d'intervertir,  et  d'enfreindre  même.  Ce 
n'est  guère  que  dans  la  musique  drama- 
tique, où  le  sens  musical  est  subordonné 
au  sens  intellectuel  du  langage,  que  la 
loi  du  développement  musical  cède  de- 
vant les  exigences  de  la  scène. 

Nous  sentons  combien  l'on  est  exposé  à 
s'écarter  de  la  vérité  lorsqu'on  s'aven- 
ture un  peu  trop  sur  le  terrain  glissant 
des  rapprochemens.  Ne  perdons  pas  de 
vue  que  si  l'on  juge  d'une  œuvre  oratoire 
et  littéraire  par  les  idées  générales  et  au 
moyen  de  l'instrument  commun  du  lan- 
gage, on  ne  juge  guère  des  beautés  de 
l'art  musical  que  d'après  des  sensations 
et  des  impressions  individuelles.  Cepen- 
dant nous  ne  pouvons  nous  empêcher 
d'observer  que  les  lois  de  la  sensation 
sont  les  lois  mêmes  de  l'organisation  hu- 
maine,- conséquemment  qu'elles  ont  un 
certain  caractère  de  généralité,  et  que  si 
cette  classe  d'hommes  du  monde  qui 
composent  en  France  le  public  possédait 
l'instrument  musical  au  même  degré  qu'il 
possède  l'instrument  du  langage,  nous 
ne  verrions  pas  cette  étonnante  diversité 
d'opinions  et  de  jugemens  relativement 
aux  productions  de  la  musique. 

Cela  posé,  ne  craignons  pas  de  péné- 
trer encore  plus  profondément  dans  le 
génie  de  l'art.  Prenant  maintenant  une 
simple  phrase  isolée,  ne  pourrions-nous 
pas  décomposer  ce  que  nous  appellerons 
ses  formes  grammaticales,  de  manière  à 
trouver  dans  l'accord  de  la  tonique,  dans 
le  repos  de  la  période,  dans  l'acte  de 
cadence  et  la  résolution,  les  parties  es- 
sentielles qui  président  à  sa  construc- 
tion ?  Rappelant  ce  qui  a  été  dit  plus  haut 
sur  l'analogie  qui  existe  entre  la  prose  et 
la  musique  plane,  entre  la  versification 
et  la  musique  mesurée,  ne  pourrions- 
nous  pas  scander  cette  phrase  musicale 
comme  on  scande  un  vers,  et  montrer 
l'élément  correspondant  à  la  césure 
dans  le  repos  de  chaque  période,  l'élé- 
ment correspondant  à  la  rime  dans  l'i- 
dentité des  désinences,  et  l'élément  cor- 


RELIGIEUSE  ET  PROFANE , 

respondant  à  la  rime  masculine  ou  fémi- 
nine, suivant  que  la  terminaison  a  lieu 
sur  le  temps  fort  ou  se  prolonge  sur  le 
temps  faible?  Et  soit  qu'un  rhythme  ter- 
naire se  joue  dans  une  mesure  binaire ,  et 
réciproquement,  soit  que  la  phrase  flé- 
chisse sons  le  mouvement  d'un  rhythme 
saccadé,  soit  que  le  rhythme  s'assou- 
plisse au  gré  de  la  mesure ,  ne  pourrions- 
nous  pas  trouver  dans  ces  combinaisons 
une  sorte  d'enjambement,  les  strophes 
boiteuses  et  les  strophes  tombant  unifor- 
mément l'une  après  l'autre  dans  leur 
carrure  pleine  et  cadencée?  La  musique 
enfin  n'a-t-elle  pas  aussi  sa  ponctuation 
dans  les  divisions  de  la  mesure  qui  par- 
tagent la  phrase  en  fragmens,  ou  qui 
marquent  sa  conclusion  ?  Nous  adressons 
ces  questions  aux  compositeurs,  aux  ar- 
tistes, à  tous  ceux  qui  savent  entendre. 
Encore  une  fois,  il  ne  faut  pas  pousser 
trop  loin  ces  rapprochemens,  de  peur  de 
détruire  par  l'exagération  ce  qu'un  prin- 
cipe renferme  de  vrai.  Ce  qui  précède 
suffit  pour  démontrer,  cenous  semble,  que 
les  lois  de  la  syntaxe  musicale  ne  sont  pas 
moins  évidentes  que  les  lois  du  langage  : 
les  unes  et  les  autres  sont  identiques. 

Mais  tout  cela,  phrase,  idée  musicale, 
ou  discours  musical ,  ne  prouve  rien. 
Sans  doute,  nous  l'avons  déjà  dit,  tout 
cela  ne  prouve  rien  au  point  de  vue  de 
l'idée  pure;  car  le  langage  musical  se 
composant  uniquement  de  l'élément  vo- 
cal et  excluant  l'élément  de  la  consonne, 
ne  saurait  se  prêter  à  la  manifestation 
d'un  sens  déterminé.  Mais  cela  prouve 
apparemment  quelque  chose,  puisque 
cette  phrase,  et  sa  construction,  et  ses 
formes  grammaticales,  ce  morceau  de 
musique,  avec  son  plan,  son  unité,  ses 
diverses  parties,  s'enchaînant  les  unes  aux 
autres,  tout  cela  existe,  non  par  la  vo- 
lonté des  musiciens,  qui,  loin  d'avoir 
songé  à  l'inventer,  n'y  ont  pas  même  ré- 
fléchi, mais  par  les  lois  impérieuses  de 
la  logique  universelle;  tout  cela  subsiste 
comme  les  lois  du  langage ,  comme  les 
lois  de  la  syntaxe  subsistent  indépen- 
damment de  toute  convention,  les  plus 
grands  écrivains  étant  forcés  de  les  subir 
et  ne  pouvant  en  aucune  façon  ni  les 
changer  ni  s'y  soustraire.  Et  cela  prouve 
beaucoup  ;  cela  prouve  que  la  musique  a 
un  sens,  un  sens  réel,  qui  ne  saurait 


TAR  M.  J.  IYORTIGUE. 


271 


être  traduit,  il  est  vrai,  par  des  mots 
pris  dans  le  dictionnaire,  mais  un  sens 
que  l'homme  entend,  car  l'homme 
chante  naturellement ,  comme  il  parle 
naturellement  (1). 

Disons-le  donc  en  nous  résumant  :  la 
musique  est  une  seconde  parole,  une 
transformation  et  un  auxiliaire  de  la  pa- 
role; elle  est  un  auxiliaire  de  la  parole 
et  elle  n'a  pas  d'auxiliaires.  Le  premier 
chant  de  l'homme  fut  une  parole,  et  sa 
première  parole  fut  un  chant.  Aujour- 
d'hui même  que  la  musique  s'est  déve- 
loppée dans  sa  force  interne  et  dans  son 
individualité  propre,  après  avoir  brisé 
l'alliance  qui  la  liait  étroitement  à  la 
parole;  aujourd'hui  même  on  ne  saurait 
méconnaître  les  signes  visibles  de  cette 
identité  d'origine.  Il  y  a  toujours  de  la 


nés,  elle  n'était  que  la  parole  portée  à  sa 
plus  haute  puissance.  Mais  si  la  musique 
n'exprime  plus  l'idée  pure,  souvent  elle 
la  réveille  indirectement  par  une  certaine 
analogie,  par  une  certaine  correspon- 
dance entre  le  sentiment  et  l'impression 
qu'elle  fait  naître  et  cotte  même  idée. 
La  musique  n'exprime  pas  l'idée  pure, 
parce  que  c'est  là  la  fonction  spéciale 
du  langage,  et  la  fonction  essentielle  de 
chaque  chose  est  inaliénable.  Le  langage 
est  l'instrument  universel;  il  exprime 
tout  l'homme.  Mais,  remarquons-le,  il 
est  des  choses  qu'il  n'exprime  que  par 
l'accent,  par  l'inflexion  de  la  voix,  par 
le  cri ,  et  alors  il  n'emploie  que  l'élément 
vocal,  principe  de  la  musique.  Les  an- 
goisses d'une  mère,  les  douleurs  d'un 
époux,  ces  sentimens  sous  le  poids  des- 


musique dans  la  parole,  de  même  que  |  quels  la  nature  succombe,  le  langage  les 

explique,  les  analyse  laborieusement,  les 
décrit  plutôt  qu'il  ne  les  peint,  à  moins 
d'avoir  recours  aux  inflexions  sponta- 
nées, à  certaines  répétitions  de  mots,  à 
ces  accens  indéfinissables  par  lesquels  se 
révèle  spontanément  la  nature  intime  de 
l'homme,  cette  nature  souffrante  et  pas- 
sionnée, et  qui  sont,  par  cela  même, 
constitutifs  de  l'expression.  Mais  alors  le 
langage  n'a  pasbesoin  d'être  correct,  suivi 
et  châtié  pour  avoir  toute  son  efficace. 
C'est  là  ce  qui  fait  que  la  passion  est 
aussi  éloquente  dans  la  bouche  d'un 
homme  du  peuple  que  dans  celle  d'un 
roi  :  c'est  que  le  langage  rentre  dans  la 
musique ,  en  quelque  sorte.  Plus  aussi 
l'expression  du  langage  est  exacte,  plus 
elle  est  fugitive  ;  elle  se  borne  à  quelques 
mots  pour  un  sentiment  incommensu- 
rable. C'est  dans  cet  ordre  que  se  déploie 
la  puissance  illimitée  de  la  musique;  il- 
limitée, parce  que  son  langage  n'est  pas 
fini  et  borné  par  la  configuration  de  l'ar- 
ticulation; illimitée,  parce  qu'elle  exhale 
indéfiniment  ses  accens,  sans  être  obli- 
gée de  substituer  l'idée  au  sentiment,  la 
description  à  l'idée.  Elle  pénètre  dans  les 
replis  les  plus  cachés  de  l'âme,  la  remue 
dans  ses  fibres  les  plus  secrètes,  et  y  fait 
résonner  mille  échos  mystérieux.  Tout 
ce  qu'il  y  a  dans  l'homme  de  vague  , 
de  flottant,  d'indécis,  d'indélibéré,  d'ir- 
rationnel,  d'instinctif  :  joie,  tristesse, 
passion,  exaltation v  extase,  éprouvé 
dans  une  mesure  telle  que  leur  expres- 


celle-ci  semble  prêter  à  la  musique 
quelques  rayons  de  sa  lumière.  Non,  la 
musique  n'exprime  pas  l'idée  pure.  Elle 
l'exprimait  autrefois,  alors  que,  lien  de 
toutes  les  connaissances  divines  et  humai- 

(i)  Les  écrivains  ecclésiastiques  se  servent  ^ex- 
pressions très  remarquables  pour  faire  sentir  à  quel 
point  la  musique  est  naturelle  à  l'homme.  Nous 
avons  déjà  vu  dans  notre  précédente  leçon,  p.  100, 
un  texte  de  saint  Augustin  à  ce  sujet.  «  Nos- 
m  trœ  aulem  natura;  ,  dit  saint  Chrysostome  ,  usque 
a  adeo  delectatur  canticis  et  carmiuibus,  et  tantum 
«  cum  eit  habet  necessitudinem,  etc.,  etc.  »  Le  car- 
dinal Bona  :  «  Quoniam  ergo  hoc  genus  delectationis 
«  est  animai  nostrse  valdè  cgnatum  et  familiare.  » 
—  Le  même  écrivain  ajoute  que  l'empire  que  la 
musique  exerce  sur  nous  est  une  véritable  tyran- 
nie :  duki  tyrannide.  Puilon  appelle  la  musique  le 
lait  de  l'âme  ,  lac  animœ  ;  et  c'est  parce  que  la  mu- 
sique est  une  des  puissances  les  plus  intimes  de 
l'homme ,  qu'un  autre  auteur  affirme  que  l'office  di- 
vin ne  saurait  s'en  passer  :  «  Tam  nobilis  est,  tam- 
«  que  utilis  rectè  canendi  disciplina,  ut  qui  eà  ca- 
tt  rueritecclesiasticumofficium  congrue  implerenon 
«  possit.  »  Raban.  de  inst.  cleric,  lib.  III,  c.  xxiv. 
Voir  de  Divinà  psalmodia,  de  Cant.  ecclesiast.,  du 
cardinal  Bona. 

Aristole  avait  très  bien  saisi  ces  affinités  du  son 
avec  les  énergies  de  Pâme  humaine,  lorsqu'il  a 
dit  :  «  An  quod  numeri  musici  et  moduli  moribus 
«  continentur  quo  modo  etiam  acliones  ?»  Probl., 
xix,  quest.  29.  Et  dans  un  autre  endroit  :  «  Sunt 
«  autem  rhythmi  et  melodiis  similitudines  maximae 
«  penès  veras  naturas  ira;  et  mansueludinis,  ac 
«  fortitudinis  et  temperantiœ,  et  contrariorum  his, 
«  et  aliorum  omnium  quœ  ad  mores  pertinent.  Pa- 
«  tel  id  ex  effeclu  :  Mutamus  enim  animura  talia 
«  audientes,  »  Polit.,  lib.  VIII ,  cap.  v. 


272 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


sion  ne  saurait  qu'être  affaiblie  et  limitée 
par  le  sens  précis,  fixe  et  circonscrit  de 
la  parole  ;  tout  ce  que  l'homme  sent  et  ce 
qu'il  confesse  être  impuissant  à  rendre 
par  des  mots  ;  ce  sentiment  de  l'infini  qui 
dilate  et  opprime  l'âme  tour  à  tour,  et  la 
refoule  par  son  intensité  dans  l'idée  du 
néant;  ce  perpétuel  état  d'oscillation  in- 
quiète d'un  cœur  qui  ne  sait  où  se  poser, 
comme  parle  saint  Augustin,  ballotté  qu'il 
est  entre  deux  existences,  entre  deux  ré- 
gions extrêmes  qu'il  désire  alternative- 
ment et  sans  cesse,  et  qu'il  ne  peut  at- 
teindre; ces  douloureuses  voluptés  que 
réveille  comme  un  souvenir  lointain 
d'un  monde  de  pures  essences  qu'on  croit 


avoir  habité  autrefois ,  avant  de  passer 
dans  le  monde  des  réalités  sensibles  ;  tout 
cela,  cette  seconde  moitié  de  l'homme, 
cette  seconde  moitié  de  la  vie,  la  mu- 
sique ,  cette  seconde  parole ,  l'exprime  et 
l'exprime  seule  (1).  A  la  parole ,  la  vie  de 
la  réalité,  la  vie  de  la  veille;  à  la  mu- 
sique, la  vie  du  sommeil  et  du  rêve. 

Joseph  d'Ortigue. 

(l)  Ceci,  ce  n'est  pas  nous  qui  le  disons,  c'est 
Rousseau  :  «  La  mélodie  imite  les  accens  des  lan- 
«  gués  et  les  tours  affectés  dans  chaque  idiome  à 
«  certains  mouvemens  de  l'àme  :  elle  n'imite  pas 
«  seulement,  elle  parle;  et  son  langage  inarticulé, 
d  mais  vif,  ardent ,  passionné ,  a  cent  fois  plus 
«  d'énergie  que  la  parole  même.  » 


REVUE. 


Nous  nous  empressons  d'insérer  la 
lettre  suivante  que  nous  recevons  de 
M.  Audin. 

Lyon  ,  ce  12  octobre  1841. 

A  Monsieur  le  Directeur  de  l'Univer- 
sité Catholique, 

Publiée  pour  la  première  fois ,  il  y  a 
plus  de  vingt  ans  ,  et  quand  j'étais  bien 
jeune,  V  Histoire  de  la  Saint-Barthélémy 
est  un  livre  dont  j'effacerais  aujourd'hui 
plus  d'une  page.  Alors  ,  je  ne  connais- 
sais qu'imparfaitement  les  travaux  histo- 
riques de  la  France ,  de  l'Italie ,  de  l'Al- 
lemagne. La  critique  de  M.  C.  F.  Audley 


est  juste.  Il  a  raison  de  le  dire  :  «  A  force 
de  vouloir  être  impartial  à  l'égard  du 
protestantisme  ,  ne  faut-il  pas  craindre 
de  tomber  dans  l'excès  contraire.  »  Cet 
excès,  je  ne  l'ai  pas  su  éviter.  Mais  veuil- 
lez annoncer  à  vos  lecteurs  que  je  refe- 
rai mon  ouvrage  et  que  cette  fois  la  vérité 
historique  n'y  sera  pas  sacrifiée,  ainsi 
que  me  le  reproche  avec  tant  de  raison 
M.  Audley ,  au  désir  de  chercher  le  drame 
et  de  faire  de  l'effet. 

J'ai  l'honneur  d'être ,  Monsieur,  votre 
très  humble  et  très  obéissant  serviteur, 


Audin. 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 

MÉMOIRE  COURONNÉ  PAR  L'ACADÉMIE  DES  SCIENCES  MORALES. 


Question  proposée  par  l'Académie.  —  Rapport  de 

M.    Jouffroy.  —  Deux   mémoires  couronnés.  

Conclusion  du  premier  mémoire  :  la  religion  est 
indispensable  à  l'éducation  populaire  seulement. 
—  Second  mémoire  :  l'homme  est-il  moral  parce 
qu'il  est  social?  —  La  morale  est-elle  indépen- 
dante du  dogme?  —  De  l'éclectisme  moderne;  sa 
doctrine  ésotérique. 

L'Académie  des  Sciences  morales  et 


politiques  avait  mis  au  concours  la  ques- 
tion suivante  :  «  Quels  perfectionnemens 

<  pourrait  recevoir  l'institution  des  éco- 
«  les  normales  primaires ,  considérée 
c  dans  ses  rapports  avec  l'éducation  mo- 

<  raie  de  la  jeunesse?  »  Deux  mémoires 
ont  été  couronnés,  en  1840,  comme  ayant 
le  mieux  répondu;  l'un  «  qui  s'adresse  à 
«  l'homme  d'État,  pour  lui  indiquer  le 


DE  L'ÉDUCATION  POPUEAIP.E. 


273 


c  mal  et  le  remède  ;  le  second,  qui  pour- 

<  rait  devenir  l'Evangile  des  directeurs 
i  d'école  normale,  pour  y  puiser  l'intel- 
i  licence  et  l'amour  de  leur  haute  inis- 
«  sion  (1).  >  Or,  ces  deux  ouvrages  peu- 
vent aussi  apprendre  au  public,  par  la 
même  occasion,  comment  des'savans. 
qui  représentent  en  corps  l'intelligence 
nationale,  comprennent  l'éducation  po- 
pulaire, et  jusqu'où  va  la  portée  de  leur 
propre  intelligence  et  de  leur  sollicitude 
sur  un  si  grave  objet.  C'est  ce  qu'il  vaut 
la  peine  d'éclaircir  ici  par  quelques  ré- 
flexions, le  cours  d'histoire  de  France 
devant  traiter  ce  sujet  selon  la  pensée 
catholique  dans  une  des  prochaines  le- 
çons. 

Le  premier  mémoire  est  dû  à  M.  Bar- 
rau.  A  en  juger  sur  deux  fragmens,  on 
y  trouve,  avec  une  précision  de  style 
qui  a  son  mérite  ,  une  fermeté  de  tact  et 
une  franchise  d'observation  qui  augmen- 
tent la  surprise  des  conclusions;  à  sa- 
voir, f  que  l'enseignement  secondaire 
i  et  supérieur  est  profondément  em- 
«  preint  d'un  caractère  politique  :  c'est 
«  la  chose  du  gouvernement,  ou  tout  au 
t  moins  de  la  cité  :  il  répugne  donc  à 
i  toute  influence  sacerdotale.  Cette  in- 
*  fluence  ,  dans  l'état  actuel  du  pays, 

<  entraînerait  les  plus  grands  dangers; 

<  mais  l'enseignement  élémentaire  est 
i  une  chose  purement  sociale,  et  puis- 
c  que  la  société,  pour  cette  œuvre,  ap- 

<  pelle  la  religion  à  son  aide,  elle  doit 
»  accepter  loyalement  les  conditions  de 

<  cette  alliance.  »  C'est-à-dire  qu'il  faut 
que  l'enseignement  élémentaire  soit  con- 
fié à  des  maîtres  sincèrement  religieux, 
avec  l'intervention  nécessaire  du  clergé. 

Mais  on  ne  devinerait  pas  pourquoi 

pour  empêcher  l'éducation  primaire  de 
tomber  entre  les  mains  du  clergé.  Certes, 
la  chute  du  raisonnement  est  singulière  ; 
car  ces  conclusions  supposent  inévita- 
blement, 1°  que  l'enseignement  secon- 
daire n'est  point  une  chose  sociale,  ou 
que  la  chose  du  gouvernement  peut  n'être 
pas  la  chose  de  la  société ,  ou  que  la  so- 
ciété est  faite  pour  la  politique,  et  non  la 
politique  pour  la  société  ;  2°  qu'il  n'existe 
aucun  rapport  nécessaire  entre  la  reli- 
gion et  la  politique,  entre  l'Eglise  et  le 

(1)  Rapport  de  M.  Jouffroy. 


clergé,  y  compris  le  pape,  d'une  part, 
et  de  l'autre ,  les  gouvernemens  el  l<  , 
peuples;  3°  qu'il  n'y  a  rien  absolument 
de  politique  dans  renseignement  élé- 
mentaire, ou  qu'on  peut  séparer  pour 
l'enseignement  élémentaire  l'influence 
sacerdotale  de  l'intervention  du  clergé, 
ou  enfin  que  cette  influence  ,  qui  entraî- 
nerait les  plus  grands  dangers  dans  l'en- 
seignement secondaire,  n'en  peut  avoir 
dans  l'enseignement  du  peuple:  autre- 
ment, que  le  peuple  a  besoin  de  religion, 
apparemment  pour  la  satisfaction  des 
riches  et  des  habiles .  et  que  ceux-ci  peu- 
vent s'en  passer  pour  la  satisfaction  du 
peuple.  Il  ne  faut  rien  moins  qu'une 
académie  morale  et  politique  pour  ne 
point  s'embarrasser  de  telles  contrariétés 
et  pour  les  proposer  à  l'homme  d'Etat 
comme  une  mixtion  spécifique.  Le  mal 
est  donc  indiqué  beaucoup  mieux  que  le 
remède. 

Le  second  mémoire  auquel  a  été  dé- 
cerné un  prix  extraordinaire,  est  de 
M.  Prosper  Dumont.  Il  y  a  du  talent 
aussi .  une  certaine  disposition  à  consi- 
dérer les  choses  d'ensemble  .  un  bon  goût 
de  style,  peu  commun  aujourd'hui,  et 
une  aisance  d'expression  qui  se  ressent 
de  l'intérêt  que  l'écrivain  a  mis  à  son 
travail.  Ce  n'est  point  là  un  éloge  de 
complaisance  ;  l'auteur  de  cet  article  n'y 
est  pas  enclin  de  sa  nature ,  et  malgré  la 
conformité  de  nom,  il  n'a  aucun  motif 
personnel  de  prévention  pour  l'auteur 
du  mémoire  ,  qui  peut-être  même  trou- 
vera les  réflexions  un  peu  sévères. 

Chose  bizarre  !  les  idées  générales,  as- 
sez bien  saisies  et  annoncées  synthéti- 
que ment  dans  ce  livre,  s'embrouillent 
presque  toujours  dans  le  détail.  C'est 
qu'on  ne  saisit  pas  toujours  si  facilement 
et  si  réellement  qu'on  pense  les  idées 
générales  dans  toute  leur  suite  et  leur 
enchaînement.  C'est  que  la  synthèse  ,  ni 
même  l'analyse,  la  méthode  de  prédi- 
lection aujourd'hui,  ne  se  manie  pas  si 
commodément  et  si  sûrement  qu'on  veut 
le  croire.  Il  faut  une  longue  habitude 
de  méditation  pour  passer  d'un  axiome 
à  un  autre,  d'une  conséquence  à  une  autre, 
par  les  inductions  et  déductions  intermé- 
diaires, sans  se  tromper  ;  pour  conduire  , 
sans  déviation  ni  lacune,  un  raisonnement 
jusqu'à  sa  dernière  limite,  ou  remonter 


274 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


d'un  fait  ou  d'une  conclusion  à  leur  prin- 
cipe, à  ieur  plus  haute  raison.  Il  faut  plus 
qu'une  aptitude  naturelle,  plus  môme 
qu'une  aptitude  exercée;  il  faut  encore, 
du  moins,  mais  absolument  aussi  pour 
la  connaissance  des  vérités  sociales,  l'es- 
prit de  sapience,  c'est-à-dire  la  foi,  la  foi 
catholique  ou  divine,  la  foi  de  l'Eglise. 
Toute  autre  foi  est  humaine,  faible,  bor- 
née, incapable  d'aller  loin  dans  le  vrai  et 
d'y  demeurer. 

Il  importe  d'autant  plus  d'insister  là- 
dessus  ,  que  M.  Jouffroy  représente  l'au- 
teur du  second  Mémoire  comme  «   un 
«  chrétien  d'une  âme  tendre  et  élevée, 
«  d'un  esprit  contemplatif  et  étendu  ,  un 
«  chrétien ,  aux  yeux  duquel  Y  Histoire 
c   Universelle  de  Bossuet ,  non  tout-à-fait 
«  telle  qu'elle  est,  mais  telle  que  Bossuet 
«  Yaurait  écrite  au  XIXe  siècle ,  est  la 
«  véritable  histoire  de  l'humanité,  etc.  ;  t 
et  deux  pages  sur  ce  thème,  dont  je  se- 
rais bien  fâché  de  contester  la  sincérité 
ni  les  éloges ,  en  tant  que  ces  éloges  s'a- 
dressent à  l'écrivain  et  à  l'homme.  Biais 
il  est  bon  que  nos  lecteurs  et  que  le  jeune 
auteur  lui-môme  sachent  quelle  est  la  va- 
leur d'un  brevet  de  chrétien  délivré  par 
M.  Jouffroy.  Et  d'abord  il  est  très  vrai- 
semblable que  Bossuet ,  au  XIXe  siècle, 
ayant  vu  plus  d'événemens  qu'au  XVIIe, 
aurait  dit  davantage  et  plus  fortement  en- 
core sur  tout  ce  qui  semonce  et  éclaire  l'in- 
crédulité dans  son  Histoire  Universelle. 
L'état  actuel  de  la  société  lui  aurait  de- 
mandé et  inspiré  de  considérer  le  monde 
antique  sous  un  certain   point  de  vue 
dont  il  sera  toujours  regrettable  qu'un 
si  beau  génie  n'ait  pas  eu  la  pensée.  Mais 
le  XIXe   siècle   se   tromperait   fort   s'il 
croyait  qu'il  y  eût  gagné  quelque  chose 
à  son  sens.  Bossuet,  au  XIXe  siècle,  n'eût 
pas  plus  fléchi  devant  la  philosophie  des 
encyclopédistes  ou  des  éclectiques  pré- 
sens, qu'il  n'a  fléchi  devant  Claude  et 
Jurieu.  Sa  doctrine  eût  été  la  môme, 
parce  que  sa  doctrine  était  celle  de  l'E- 
glise, qui  n'a  point  de  variations.  On 
n'est  pas  chrétien  parce  que  l'on  admire 
Y  Histoire  Universelle  de  Bossuet ,  encore 
mfcins  parce  qu'on  prétend  la  corriger , 
mais  parce  qu'on  a  appris  dans  le  caté- 
chisme et  qu'on   tâche   d'observer   les 
commandemens  de  Dieu  et  de  l'Eglise. 
Et  même  quand  on  sait  le  catéchisme  \ 


on  sait  que  V Histoire  Universelle  de 
Bossuet  n'eût  pas  été  écrite  au  XIX 
siècle  autrement  qu'elle  n'est,  en  ce  qui 
touche  la  doctrine  ,  ou  qu'elle  ne  serait 
point  un  livre  catholique. 

Et  à  ce  propos ,  une  remarque  essen 
tielle ,  -c'est   de   signaler  la    confusion 
qu'on  affecte  souvent  du   christianisme 
et  du  catholicisme,  des  chrétiens  et  des  ca- 
tholiques. Il  existe  dans  l'espèce  humaine 
moderne  trois  variétés,  très  nombreuses! 
et  très  distinctes  en  apparence,  entre  les- 
quelles le  mélange  de  la  vie  ne  forme  pas 
moins,  par  une  affinité  peu  sensible,  une 
étroite  liaison.  Les  incrédules,  qui  neveu-- 
lent  pas  de  religion,  s'accordent  fort  bien 
en  un  point  avec  les  indifférens ,  qui  n'y 
tiennent  pas  ,  et  ceux-ci  avec  les  modé- 
rés ,  qui  en  appréhendent  l'excès.  L'opi- 
nion,  sur  toutes   les   idées  religieuses, 
partant  des  premiers,  passe  ainsi  aux  au- 
tres de  proche  en  proche ,  comme  une 
étincelle  électrique,  et  leur  communi- 
que la  même  impression  par  le  côté  où 
ils  se  touchent.  Les  premiers,  quoiqu'ils 
nient  et  chicanent  plus  ou  moins  l'unité 
de  la  race  humaine  ,  son  origine  divine, 
ou  sa  nature  spirituelle ,  ou  l'existence 
même  d'un  créateur,  n'en  appellent  que 
plus  fort  tous  les  hommes  leurs  frères; 
car  jamais  on  n'a  tant  prôné  la  fraternité 
humanitaire,  la  fraternité  en  soi,  comme 
dirait  telle  école.  Or ,  en  cela  ils  con- 
viennent toujours  avec  l'Evangile  ,  s'ils 
n'admettent  pas  l'Evangile.  Les  indiffé- 
rens ont  leur  amour-propre  comme  tout  le 
monde,  et  il  n'est  pas  tellement  sublime 
de  se  déclarer  impie  ,  de  s'associer  ainsi 
de  sentiment ,  bon  gré  mal  gré  ,  avec  la 
prison  centrale,  la  chiourme  et  autres 
réunions  analogues,  reconnues  par  les 
lois,  cela  n'est  pas  tellement  honorable 
qu'ils   ne   consentissent   à   passer  pour 
quelque  peu  chrétiens,   si  l'on  voulait 
s'arrêter  seulement  à  la  morale  de  l'E- 
vangile, sans  se  fatiguer  la  tête  de  dog- 
mes contentieux  et  incompréhensibles. 
Les  modérés  ,  qui  admettent  volontiers 
les  dogmes  en  gros,  pourvu  qu'on  ne  soit 
pas  obligé  d'y  croire  en  détail,  ni  trop 
astreint  aux  conséquences  pour  la  prati- 
que, regrettent  qu'on  ne  se  contente  pas 
du  nom  de  chrétien,  comme  plus  large, 
plus  fraternel,   et   qu'on   se  retranche 
dans  celui  de  catholique,  pour  en  faire, 


DE  L'EDUCATION  TOIH  LA1I\K. 


275 


disent-ils,  une  secte  inconciliable  avec 
toutes  les  autres.  Ces  dénominations  de 
catholiques  et  de  catholicisme  les  effa- 
rouchent donc  tous  également,  comme 
trop  restreintes,  nouvelles  et  sans  motif. 
Tandis  que  c'est  tout  le  contraire;  ces 

[dénominations,  selon  leur  étymologie  et 
leur  acception  iixe,  ayant  précisément 
un  sens  plus  fraternel  et  plus  large;  elles 
sont  d'ailleurs  aussi  anciennes  que  l'E- 
glise (1),  qui  s'en  sert  maintenant  par  le 
même  motif  que  dans  tous  les  temps, 
aliu  de  discerner  ses  fidèles  des  sectes 
qui  s'en  séparent ,  et  de  ne  pas  prendre 
pour  siens  ceux  qui  ne  la  reconnaissent 
pas  pour  vraie,  attendu  que  la  charité 
n'a  pas  reçu  le  commandement  d'être 
solte ,  et  de  se  persuader  que  ses  ennemis 
sont  ses   amis  parce  qu'elle  prie  pour 

1  eux. 

Mais .  par  une  contradiction  trop  na- 
turelle ,  par  ce  même  esprit  d'orgueil 

|  qui  prétend  exiger  la  prière  ,  dont  on  se 
moque  ,  pour  l'âme  ou  pour  le  cadavre 
de  celui  qui  s'en  est  moqué,  on  veut 
s'exclure  et  n'être  pas  exclus ,  avoir  sa 
part  de  ce  que  l'on  refuse,  et  obtenir 
quelque  honneur  de  ce  que  Ton  désho- 
nore ,  ou  conteste ,  ou  improuve.  Ainsi, 
tous  s'entendent,  sans  le  dire,  à  nommer 
avec  complaisance  le  Christianisme  >  en 
taisant  le  catholicisme  ,  ou  le  donnant 
comme   synonyme   redondant ,    légère- 

(1)  Catholicisme  est  moderne,  à  la  vérité  ;  mais  il 
dérive  très  régulièrement  da  catholique ,  et  n'ex- 
prime pas  une  chose  nouvelle;  il  a  pris  possession 
très  légitime  dans  la  langue  française,  par  opposi- 
tion à  luthéranisme,  calvinisme,  etc.  Si  on  l'em- 
ploie plus  fréquemment  aujourd'hui ,  cela  tient  à 
une  vogue  de  terminologie,  avec  laquelle  il  se  trou- 
vait d'avance  en  mesure.  On  affecte  heaucoup  en 
effet  cette  désinence  grecque.  On  aime  mieux  dire 
cataclysme  que  déluge ,  inondation  ,  qui  signifient 
la  même  chose.  On  a  inventé  avec  succès,  il  y  a 
déjà  long-temps  aussi ,  le  mot  matérialisme ,  qui  a 
pourtant  le  défaut  d'habiller  à  la  grecque  un  terme 
latin.  On  a  fait  ensuite  ,  de  la  même  manière ,  spiri- 
tualisme ,  qui  pouvait  encore  passer;  mais  bientôt 
ont  circulé  sur  ce  modèle  une  foule  de  barbarismes 
oiseux,  comme  mutisme,  civisme,  industrialisme. 
On  a  cru  républicanisme  et  romantisme  d'aussi  bon 
aloi  que  idiotisme  et  magnétisme.  Enfin  on  en  est 
venu  à  fabriquer  absolutisme,  mol  baroque  ,  qui ,  à 
lui  seul,  vaut  tout  un  livre  pour  beaucoup  de  braves 
gens  ;  d'où  Ton  pourrait  dire  avec  autant  d'utilité  ot 
d'éloquence  ;  bvurmiisme  et  bossutisme* 


mont  nuancé  d'une  teinte  fanatique,  aiin 
de  mettre  en  circulation  cetie  idée,  que 
les  deux  noms  expriment  au  fond  abso- 
lument la  même  chose ,  excepté  peut- 
être  chez  quelques  exagérés  ou  intolé- 
rans,  qui  pensent  encore  selon  la  vieille 
coutume  ,  avec  une  certaine  rigidité  ou 
mysticité  de  subrogation ,  et  qui  s'obs- 
tinent à  s'appeler  uniquement  catholi- 
ques. 

Pour  plus  de  chance,  il  paraît  depuis 
quelques  années  une  quatrième  variété, 
douée  de  la  flexibilité  la  plus  conciliante; 
gens  pleins  d'ardeur  pour  le  progrès  so- 
cial, qui  n'imaginent  pas  de  plus  sûre 
préparation  à  la  vie  à  venir  que  la  civi- 
lisation de  celle-ci.  Ils  ont  découvert  que 
la  foi  s'apprend  comme  le  droit  et  les 
mathématiques  ,  qu'ils  doivent  en  consé- 
quence aider  Dieu  à  convertir  le  monde , 
par  l'éclaircissement  mutuel ,  et  ils  assi- 
gnent une  mission  spéciale,  actuelle  à  la 
science  ,  à  l'art ,  à  l'industrie ,  à  la  rêve- 
rie poétique,  à  l'ogive,  à  la  souscription. 
Ils  amalgament  dans  leur  tête  le  Décalo- 
gue  avec  Y  Esprit  des  Lois  ,  le  Génie  du 
Christianisme,  y  compris  Atala  et  René, 
les  systèmes  de  Lamennais  ,  de  Saint- 
Simon  et  de  Fourier.  Ils  invoquent  à 
l'appui  des  Pères  de  l'Eglise  nos  éclecti- 
ques ,  nos  rimeurs,  nos  publicistes  et  nos 
romanciers  ,  beaucoup  plus  répandus,  il 
est  vrai ,  dans  les  cabinets  de  lecture.  Us 
séparent  de  l'Eglise,  sans  hésiter,  la  so- 
ciété civile ,  de  la  législation  et  de  la  po- 
litique la  religion.  Us  consentent  que  la 
loi  soit  athée ,  ou  tout  au  plus  déiste.  Us 
adorent  le  divin  mystère  de  nos  autels; 
et  malgré  la  relation  intime,  essentielle, 
de  la  morale  et  de  la  discipline  au  dogme, 
malgré  la  tradition  et  les  faits,  ils  accor- 
deront aux  protestans  que  le  célibat  ec- 
clésiastique n'était  point  dans  la  disci- 
pline, ni  dans  l'esprit  de  la  primitive 
Eglise  (1).  De  même,  ils  se  déclarent  les 

(1)  Ils  pourraient  alléguer  le  6e  des  canons  apo- 
stoliques, qui  défend,  sous  peine  de  déposition,  aux 
évêques  et  ecclésiastiques  mariés  de  se  séparer  de 
leurs  épouses  sous  prétexte  de  religion.  Mais  le  pro- 
testantisme aurait  certainement  revendiqué  cet  an- 
cien monument  comme  authentique,  s'il  eut  cru  y 
prendre  une  preuve  contre  le  célibat.  Au  contraire, 
ce  canon  tout  seul  prouverait  l'esprit  et  l'observance 
de  l'Eglise  sur  ce  point,  puisqu'il  fut  jugé  nécessaire 
d'imposer  aux  ecclésiastiques,  précédemment  ma- 
riés ,  le  devoir  de  ne  pas  abandonner  Jeurs  épouses, 


27G 

champions  du  Saint-Siège  et  de  la  hié- 
rarchie ecclésiastique  ;  et  encore ,  en  dé- 
pit de  la  tradition  et  des  faits,  ils  sou- 
tiendront que  l'Eglise  est  démocratique 
par  sa  constitution  ,  et  qu'elle  a  com- 
mencé par  mettre  à  l'élection  du  peuple 
le  sacerdoce  et  l'épiscopat.  Tels  sont  les 
néocatholiques  au  XIXe  siècle  ;  et  telle  est 
la  vertu  de  ce  simple  titre  de  catholique, 
ou  plutôt  de  l'Eglise,  qui  se  l'est  réservé, 
que  nul  ne  peut  l'y  retenir  en  altérant 
la  doctrine. 

Comment  donc ,  en  voyant  de  pareilles 
concessions,  les  incrédules  n'espére- 
raient-ils pas  plus  commodément  parve- 
nir sous  le  nom  de  Christianisme  à  une 
fusion  finale  de  toutes  les  opinions  hu- 
maines? Union  touchante  et  prodigieuse 
des  esprits  et  des  cœurs  ,  où  il  sera  per- 
mis à  tout  le  monde  d'avoir  raison,  afin 
que  personne  ne  puisse  avoir  tort.  Le 
moyen  de  se  reconnaître  et  de  ne  pas 
faire  de  méprise  dans  cette  confusion, 
quand  on  n'a  pas  été  élevé  dans  la  foi 
de  l'Eglise,  ou  qu'on  n'a  pas  encore  pris 
le  parti  de  demander  simplement  à  l'E- 
glise l'instruction  qui  conduit  à  la  foi  et 
qui  l'obtient?  Les  deux  mémoires  qui 
sont  l'objet  de  ces  réflexions,  et  princi- 
palement le  second ,  fournissent  une 
triste  preuve  de  plus  de  cette  vague  reli- 
giosité, vers  laquelle  la  tactique  ou  la 
manie  philosophique,  comme  on  voudra, 
tourne  visiblement  aujourd'hui.  EHe  vou- 
drait par  là  dissimuler  ses  éternelles  in- 
certitudes ,  éblouir  et  entraîner  encore 
par  une  illusion  nouvelle  les  esprits 
cultivés,  qui  commencent  à  entrevoir  le 

c'est-à-dire  de  ne  pas  leur  refuser  la  subsistance  ni 
la  cohabitation.  Le  27e  canon  d'ailleurs  ne  laisse 
pas  le  moindre  doute  en  ne  permettant  à  aucun  céli- 
bataire, une  fois  admis  dans  le  clergé,  de  se  marier, 
excepté  seulement  aux  lecteurs  et  aux  chantres  ;  per- 
mission que  supprime  le  concile  d'Elvire,  en  503, 
Car  son  53e  canon  n'a  pas  d'autre  sens.  La  réclama- 
tion de  saint  Paphnuce,  au  concile  de  Nicée,  ne  se- 
rait pas  invoquée  avec  plus  d'avantage.  On  l'a  con- 
testée ;  elle  est  exacte  pourtant  :  mais  l'interprétation 
que  lui  donnent  et  les  conséquences  que  veulent  en 
tirer  les  prolestans  et  les  ignorans  sont  également 
absurdes ,  comme  Fernand  de  Mtndoza  l'a  démon- 
tré, et  comme  il  est  assez  facile  de  s'en  convaincre 
avec  un  peu  d'attention.  Quant  aux  élections ,  il  suf- 
fit de  lireFénelon,  Traité  du  Ministère  des  Pas- 
teurs, pour  se  convaincre  aussi  qu'elles  n'ont  jamais 
appartenu  au  peuple  en  droit  pi  en  fait. 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


vide  effroyable  de  ses  récens  systèmes,  de 
ses  promesses  toujours  différées,  à  pen- 
ser sérieusement  que  l'homme  est  supé- 
rieur à  la  nature,  et  qu'enfin  l'impiété 
pourrait  bien  être  pour  lui  la  plus  inso- 
lente tout  ensemble  et  la  plus  stupide 
des  déceptions. 

Il  n'est  guère  possible  de  ne  pas  croire 
sincères  les  auteurs  des  deux  Mémoires 
couronnés;  ils  veulent  le  bien,  le  vrai; 
on  sent  en  eux ,  non  la  conviction  de  l'a- 
voir trouvé,  mais  déjà  du  moins  la  sa- 
tisfaction de  le  chercher.  C'est  pourquoi 
il  faut  leur  dire  qu'ils  ont  fait  bien  peu 
encore ,  et  que  si  la  voie  est  près  d'eux, 
ni  ils  ne  s'y  dirigent,  ni  ils  ne  la  distin- 
guent. 

Dans  le  second  surtout,  la  question 
semble  prise  à  fond  ;  le  jeune  auteur  l'a- 
borde franchement  par  les  titres  de  ses 
quatre  premiers  chapitres.  Reconnais- 
sant l'homme  social,  il  en  conclut  la 
«  nécessité  d'une  morale  pratique,  t  et 
il  se  demande  très  bien  «  quel  en  est 
«  le   principe?  quelle  est  la  vraie  mo- 

<  raie?  »  Entre  toutes  les  doctrines  an- 
ciennes, épicurisme,  stoïcisme,  etc.;  en- 
tre toutes  celles  des  «  modernes,  Rous- 
«  seau,  Diderot,  Lamettrie,  Volney  et 
t  tant  d'autres  ,  laquelle  doit  mériter  la 
«  préférence?  S'abandonnera -t- on  sur 
«  cet  objet  au  choix  de  la  conscience  in- 
«  dividuelle?  »  Il  y  oppose  les  contra- 
dictions qui  tirailleront  l'éducation,  et 
l'enseignement  annulé  par  le  défaut 
d'autorité  ;  car  <  si  le  maître  a  pu  choi- 
«  sir,  pourquoi  ne  se  serait-il  pas  trompé? 
«  Pourquoi  l'élève,  parvenu  à  l'âge  de 

<  raison  ,  ne  pourrait-il  pas  choisir  aussi 

«  et  différemment? Ainsi  l'éducation 

«  sociale  n'est  pas  possible  ,  à  moins  que 
«  le  principe  n'en  soit  placé  en  dehors 
«  du  domaine  de  la  discussion,  c'est-à- 
«  dire  dans  le  domaine  même  de  la  foi.  » 
(Mém.,  p.  6  et  89.) 

Voilà  qui  est  à  merveille!  Malheureu- 
sement, l'auteur  se  dédit  au  même  in- 
stant sans  y  penser.  Car  à  quoi  tient  sa 
décision  en  faveur  de  la  foi?  A  ce  que 
«  l'origine  et  la  condition  de  l'état  social 
«  peuvent  admettre  plusieurs  explica- 
«  tions  contradictoires  i  entre  les- 
quelles la  conscience  individuelle  «  op- 
«  tera ,  selon  l'idée  que  chacun  se  sera 
«  formée  de  la  destination  de  l'homme... 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


277 


«  Ainsi  les  principes  de  l'éducation  se- 
c  raient  soumis  à   d'infinies  eontradic- 

<  lions,  tandis  que  la  destination  de 
«  l'homme,  quelle  qu'elle  soit,  est  une...» 
Ici  déjà  nous  ne  nous  entendons  plus; 
comment  savez-vous  que  sa  destination 
est  une,  si  vous  ne  savez  quelle  elle  est? 
—  <  Peu  importe,  répondrez-vous  ;  c'est 
»  un   fait    maintenant  reçu  et   hors  de 

<  doute,  que  l'homme  est  social  »  de  sa 
nature,  né,  formé  pour  vivre  en  société. 
Il  suffit.  —  C'est  un  fait  reçu?  Il  l'était 
bien  avant  le  XVIIIe  siècle;  on  l'a  nié 
cependant;  empêcherez- vous ,  avec  une 
affirmation  de  quelques  années,  qu'on  ne 
l'ose  encore ,  puisqu'on  l'a  bien  osé  après 
une  affirmation  et  une  expérience  de  six 
mille  ans  ?  —  Cela  ne  viendra,  direz-vous, 
que  d'un  autre  fou  ,  d'un  autre  esprit 
bizarre  et  morose,  qui  ne  niera  pas  plus 
sérieusement  que  Rousseau,  et  qui  ne 
persuadera  pas  davantage.  —  Je  le  veux, 
et  j'avoue  qu'une  telle  persuasion  me 
paraît  impossible.  —  Peu  importe  aussi , 
vous  répliquerai-je.  Ne  voyez-vous  pas 
d'abord,  comme  tout  le  monde,  que  la 
destination  de  l'homme  n'est  pas  une 
dans  la  société,  qu'il  y  est  presque  par- 
tout à  contre-sens  ,  qu'il  y  subit  l'inéga- 
lité la  plus  choquante,  qu'il  s'en  est 
plaint  dans  tous  les  temps  ,  et  que  sa 
destination  n'étant  pas  une  évidemment 
dans  la  société,  la  société  pourrait  bien 
n'être  pas  sa  destination  ,  ou  du  moins 
que  la  société,  telle  qu'on  l'a  toujours 
vue,  n'est  pas  celle  pour  laquelle  il  est 
formé,  n'est  pas  conforme  à  sa  nature? 
Mais  alors  où  et  quand  la  trouvera-t-on  ? 
Toutes  vos  théories  nouvelles,  tous  vos 
essais ,  si  divers  qu'ils  soient ,  restent 
dans  le  même  cercle.  De  plus,  on  vous 
objectera  votre  propre  argument ,  qui 
pirouette  sur  place  sans  avancer  ,  lors- 
que posant  (page  5)  que  l'homme  a  le 
i  sentiment  du  juste,  »  etc.,  c'est-à-dire 
qu'il  est  moral  pour  être  irrésistible- 
ment social ,  vous  déclarez  (page  6")  que 
l'homme  étant  avant  tout  social .  il  a  be- 
soin nécessairement  de  morale  pratique. 
Pourquoi  donc  invoquer  la  nécessité 
d'une  morale  pratique  ,  si  l'homme  est 
irrésistiblement  poussé  à  la  société  par 
sa  disposition  morale?  Il  ne  pourra  pas 
plus  être  immoral  qu'insociable;  il  prati- 
quera irrésistiblement  la  morale  comme 

tour  m.  —  Nu  70>  1,,4,« 


la  société.  Et  alors  que  parlez-vous  de 
morale  vraie?  Comment  supposer  qu'il 
y  ait  une  morale  fausse? 

D'ailleurs  ,  prenez  garde  que,  croyant 
vous  débarrasser  en  laissant  de  côté  l'o- 
rigine  et  la  condition  de  l'état  social  ou 
du  genre  humain  ,  vous  bâtissez  en  l'air 
la  destination  de  l'homme  ;  vous  n'avez 
plus  de  principe  pour  cette  morale  né- 
cessaire à  l'état  social.  On  vous  niera 
hardiment  que  l'homme  soit  moral  de  sa 
nature.  Rousseau  n'a  été  ni  plus  incon- 
séquent,  ni  plus  absurde  que  tant  d'au- 
tres. Tous  les  déistes,  athées,  éclectiques 
modernes  ,  comme  tous  les  sophistes  an- 
ciens ,  ont  nié  ou  varié  la  morale,  uni- 
quement parce  qu'ils  ont  prétendu  expli- 
quer à  leur  manière  V origine  et  la  condi- 
tion de  la  sociélé;  parce  que  chacun  a 
voulu  se  former  à  son  gré  l'idée  de  la 
destination  de  l'homme.  Pourquoi  l'un 
voulait-il  la  matière  éternelle,  l'autre, 
deux  principes?  pourquoi  d'autres  n'en 
admettaient-ils  aucun?  Plusieurs  sont 
allés  jusqu'à  douter,  disaient-ils,  de  leur 
propre  existence,  qu'ils  voyaient,  qu'ils 
sentaient,  qu'ils  concevaient,  du  moins 
ne  fût-ce  que  pour  en  douter?  Et  tout 
cela  évidemment  afin  de  savoir  que  faire 
de  leur  vie,  de  cette  existence  même  dou- 
teuse ;  que  faire  de  la  société  ,  de  ses  rè- 
gles reçues  ;  de  savoir  avant  tout  s'il  y 
avait  véritablement  une  morale.  Et  pour 
le  dire  en  passant ,  le  grand  et  révéré 
Socrate,  un  des  saints  du  protestantisme, 
ce  philosophe  tant  vanté  pour  s'être  mo- 
qué des  autres,  et  pour  avoir  fait  descen- 
dre la  philosophie  du  ciel  en  terre,  en  se 
bornant  à  la  morale,  indépendamment 
de  toutes  les  théogonies  et  cosmogonies; 
Socrate  a  été  le  moins  sensé  de  tous  : 
car  si  les  autres  allaient  chercher  au 
ciel  la  philosophie,  la  connaissance  de 
l'homme  et  de  la  morale,  c'est  bien  là, 
en  effet,  qu'il  faut  la  chercher;  il  est 
impossible  de  la  trouver  ailleurs.  Ils 
avaient  seulement  le  tort  de  la  chercher 
mal,  tandis  que  Socrate  prétendait  une 
morale  déduite  de  l'homme ,  comme 
l'œuvre  de  sa  propre  réflexion,  c'est-à- 
dire  sans  autorité  certaine  ,  souveraine  , 
sans  cause.  Voilà  pourquoi  Athènes  crut 
qu'il  reniait  la  divinité.  Et  qui  sait ,  au 
fond,  ce  que  croyait  Socrate,  en  effet? 
Quoi  qu'il  en  soit,  toute  louable  que 

18 


278 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


paraît  sa  doctrine  ,  quand  ses  mœurs  et 
celles  de  son  disciple  Platon  ne  seraient 
pas  demeurées  plus  que  suspectes ,  quand 
sa  morale  eût  été  sans  reproche  en  elle- 
même,  le  bon  sens  vulgaire  devait  s'en 
défier ,  parce  qu'elle  manquait  de  sanc- 
tion ,  et  que  nul  homme  n'a  le  droit  de 
faire  la  leçon  en  son  nom  à  un  seul  autre 
homme. 

Et  il  est  admirable  que  parmi  les  con- 
tradictions des  philosophes  et  leurs  ab- 
surdités de  tout  genre  ,  l'esprit  qu'ils  ont 
reçu  de  Dieu  et  la  raison  éternelle  dont 
cet  esprit  émane  les  tiennent  attachés 
par  la  loi  de  la  logique  à  ce  point  fixe, 
autour  duquel  ils  se  torturent  sans  pou- 
voir s'en  déprendre,  savoir,  que  la  mo- 
rale et  la  vie  présente  dépendent  absolu- 
ment pour  tous  de  Votigiiie  de  l'homme. 
Tous  supposent,  subissent  invinciblement 
cette  corrélation.  Point  de  système  de 
morale,  jamais  et  nulle  part,  qui  ne  soit 
conforme  au  système  religieux  ;  point  de 
nation  qui  ait  reçu  sa  morale  au  nom 
d'une  opinion  ou  d'une  école  philosophi- 
que ;  et  point  de  philosophe  qui  n'ait 
réglé  sa  morale  selon  Vidée  qu'il  s'est 
formée  sur  l'origine  et  la  destination  de 
l'homme.  Ce  que  nous  voyons  aujour- 
d'hui.  où,  pour  la  première  fois,  une 
nation  vit  ostensiblement  sans  croyance, 
en  est  une  nouvelle  démonstration.  Les 
uns ,  qui  se  font  un  Dieu  à  leur  idée  ,  les 
antres,  qui  le  nient  en  le  blasphémant, 
tous,  sans  une  seule  exception,  ne  se  dé- 
cident ainsi  que  pour  s'affranchir  de 
toute  morale  ,  ou  s'en  tailler  une  charte 
individuelle  chacun  à  son  usage ,  pour  ne 
point  reconnaître  de  devoir ,  ou  pour  le 
limiter. 

En  effet,  s'il  n'y  a  point  de  Dieu,  créa- 
teur de  l'homme  ,  ou  si  ce  Dieu  ne  lui  a 
point  parlé,  ou  si  je  ne  puis  le  savoir, 
dès  lors  il  n'y  a  point  de  loi  pour  moi, 
point  de  morale  dont  je  ne  so,is  le  juge  et 
le  maître.  Le  monde  entier  peut  m'écra- 
ser  ;  il  n'a  aucun  droit,  aucun  pouvoir 
sur  mon  opinion,  ni  sur  ma  conscience. 
J'ai  entendu  faire  celte  protestation  à 
plusd'un  de  ces  rustres,  qui  ne  croient  pas 
en  Dieu  ,  et  il  serait  curieux  de  voir  com- 
ment un  éclectique  viendrait  à  bout  de 
leur  persuader  avec  cela  qu'ils  sont  obli- 
gés à  certains  devoirs  envers  la  société. 
Dieu  ôté,  la  morale  est  Otée.  Que 


prouverait  donc  ensuite  la  disposition 
morale  de  l'homme  ,  à  plus  forte  raison 
sa  sociabilité  et  sa  longue  habitude  de 
société?  Usages,  lois,  gouvernemens  , 
sciences,  industrie,  ne  sont  plus  que  des 
formes ,  des  manières  d'exister  ,  non  né- 
cessaires, et  qu'une  longue  habitude  ne 
rend  ni  plus  certaines,  ni  meilleures.  Je 
dis  plus,  s'il  était  possible  de  démontrer 
qu'il  n'y  a  pas  de  Dieu  ,  ou  même  que 
l'Eglise  catholique  n'est  pas  la  vérité  uni- 
que, éternelle,  moi  catholique,  je  rentre 
dés  lors  dans  ma  propre  indépendance, 
et  je  soutiens  invinciblement  que  Rous- 
seau a  raison;  que  la  société  ,  telle  que 
nous  la  connaissons,  n'est  pas  la  destina- 
tion de  l'homme.  J'aimerais  cent  fois 
mieux  avoir  pris  naissance,  avoir  vécu 
dans  les  bois,  que  dans  la  meilleure  de 
vos  combinaisons  politiques.  Ou  j'aurais 
péri  de  bonne  heure,  comme  tant  d'au- 
tres germes  jetés  au  hasard,  ou  je  me 
serais  développé  dans  ma  force  et  dans 
ma  liberté  natives  ;  je  n'aurais  pas  été 
étiolé  par  votre  civilisation,  ni  contraint 
"par  vos  légalités,  qui  m'enlacent  et  qui 
m'étouffent.  J'aurais  é\é  vainqueur  peut- 
être  de  ceux  qui  me  gênent,  ou  du  moins 
je  n'aurais  succombé  qu'en  vendant  chè- 
rement ma  vie.  Je  comprendrais  instinc- 
tivement qu'il  faut  céder  à  une  force  su- 
périeure, et  je  m'indignerais  moins  d'ê- 
tre déchiré  par  un  tigre  ,  un  lion  ou  un 
autre  homme ,  que  de  languir  dans  des 
fatigues  soucieuses,  vexé,  opprimé  par 
de  sots  ambitieux  ,  des  administrateurs 
fripons,  des  goujats  élégans,  d'avides 
industriels,  des  faquins  civilisateurs  et 
de  sentencieux  débauchés  ,  tous  plus  ou 
moins  hypocrites,  qui  se  jouent  de  ma 
patience  enchaînée,  qui  triomphent  du 
mépris  que  soulève  en  moi  leur  vue  hi- 
deuse ou  nauséabonde.  En  un  mot,  il  me 
faut  Dieu  et  son  autorité,  si  vous  voulez 
que  je  sois  moral  et  social;  sinon,  non. 
Mais,  je  le  sens  intimement,  une  irré- 
sistible inclination  m'attire  vers  tous 
ceux  qui  me  semblent  bons  et  sincères. 
Celte  notion  du  bon  et  du  vrai  ,  qui 
m'inspire  cette  indignation  contre  l'in- 
juste et  le  faux  ,  personne  ne  me  l'a  en- 
seignée, et  je  vois  que  jamais  nul  n'a  be- 
soin de  l'expliquer  à  personne.  On  dit  au 
pervers,  a  l'ignorant,  à  l'homme  le  plus 
borné,  au  petit  enfaut,  qui  sourit  ou 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


27  i) 


qui  pleure  :  Ceci  est  bien,  ceci  est  vrai; 
cela  est  mal,  cela  est  un  mensonge.  Et 
nul  ne  demande  :  Y  a-t-il  du  bien  ?  Y  a-t-il 
du  mal?  Qu'est-ce  que  mentir?  Qu'est- 
ce  que  le  vrai?  Tous  le  comprennent  au 
premier  mot.  Ces  deux  idées  sont  innées 
en  nous.  Et  cette  puissance  que  j'ai  d'a- 
percevoir cela  en  moi  et  dans  les  autres, 
de  mépriser  ce  qui  m'opprime ,  d'aimer 
ce  qui  me  vient  en  aide,  de  jouir  et  de 
souffrir  de  mes  affections;  cette  intelli- 
gence et  celte  volonté,  faibles  et  arden- 
les,  ignorantes  et  curieuses;  cette  idée 
de  Dieu,  d'une  intelligence  et  d'une  vo- 
lonté suprême,  que  je  rencontre  partout, 
que  j'entends  énoncer  partout ,  même 
par  ceux  qui  la  nient  et  qui  ne  la  peu- 
vent nier  qu'en  l'énonçant;  tous  ces  sen- 
timens,  toutes  ces  pensées  ne  permet- 
tent pas  à  ma  raison  de  croire  raisonna- 
blement que  je  sois  par  moi-même,  que 
je  ne  doive  pas  demander  à  mon  Créa- 
teur, qui  doit  être  aussi  infailliblement 
ma  fin,  son  commandement,  sa  parole, 
le  principe  de  la  mienne,  et  la  vérité  par 
essence.  Si  je  le  lui  demande,  où  que  je 
sois,  cela  suffit;  il  me  répondra  en  me 
donnant  la  foi;  il  me  dira  :  Voilà  mon 
Eglise,  ma  société,  et  il  m'y  conduira, 
ou  il  l'enverra  vers  moi. 

Alors  je  comprends  la  vie,  l'homme, 
la  société ,  la  morale,  les  lois,  le  pouvoir, 
les  abus  et  les  souffrances  ;  j'acceple  dans 
la  résignation,  dont  il  n'est  pas  un  mor- 
tel qui  n'ait  besoin,  et  dans  l'espérance, 
dont  le  Catholicisme  seul  a  su  faire  une 
vertu,  parce  qu'il  a  les  paroles  de  la  vie 
éternelle.  En  un  mot,  j'ai  la  foi,  qui  m'ap- 
prend tout  ce  qu'il  me  faut,  et  qui  m'ap- 
prend même  pourquoi  tant  de  gens  ne 
l'ont  pas. 

Après  avoir  montré  qu'il  n'y  a  point  de 
morale  sans  Dieu ,  ni  de  morale  certaine 
hors  de  la  foi  catholique,  il  nous  reste  à 
examiner  si  l'auteur  du  second  mémoire 
couronné  le  comprend  ainsi. 

Il  n'a  pas  même  une  idée  nette  de  la 
vertu  de  foi,  qu'il  confond  (page 8)  avec 
la  foi  ou  confiance  naturelle  des  hommes 
les  uns  envers  les  autres.  Il  mêle  ensemble 
en  un  symbole  commun  les  croyances  re- 
ligieuses ,  morales  et  politiques  ;  de  sorte 
qu'on  pourrait  croire  à  Dieu  ,  à  la  reli- 
gion, comme  à  la  charte  constitution- 
nelle, Il  îecounail  un  principe  politique, 


indépendant  du  principe  moral ,  et  celui- 
ci  du  principe  religieux.  Il  appelle  le 
principe  religieux  seulement  pour  l'édu- 
cation, parce  que  c  dans  le  dédale  d'opi- 
«  nions  où  s'égare  la  certitude ,  la  religion 
<  nous  tend  une  main  secourable;  elle 
c  nous  montre  notre  destinée  liée  à  l'en- 
t  semble  des  êtres  ;  elle  nous  révèle  notre 
a  origine  et  notre  but,  avec  l'autorité  de 
«  Dieu  même....  C'est  sur  cette  base  iné- 
«  branlable  que  seule  elle  peut  fonder 
«  la  notion  inébranlable  du  devoir.  >  Et 
sans  s'apercevoir  qu'il  n'y  a  pas  moyen 
d'admettre  à  la  fois  cette  base,  seule 
inébranlable  en  effet  avec  les  explica- 
tions contradictoires  sur  l'origine  et  la 
destination  de  l'homme,  il  se  décide 
en  faveur  du  Christianisme.  Mais  où 
cherche-t-il  le  Christianisme?  Dans  la 
prétendue  unité  européenne,  commencée 
par  le  traité  de  Westphalie,  et  dans  la 
multitude  innombrable  «  des  sectes  amé- 
j  ricaines  qui,  adorant  Dieu  chacune  à 
(  sa  manière,  prêchent  toutes  la  même 
«  morale  au  nom  de  Dieu.  >  Or,  un  des 
faits  les  plus  énormément  notoires,  c'est 
la  rupture  de  l'unité  européenne  par  le 
traité  de  Westphalie  ,  qui  domine  forcé- 
ment la  politique  moderne,  et  la  domi- 
nera tant  que  le  protestantisme  aura  une 
existence  légale  en  Europe.  Quant  aux 
Etats-Unis,  tout  homme  et  toute  femme 
y  étant  libre  de  débiter  une  religion 
composée  de  toutes  les  extravagances 
imaginables,  pourvu  que  ces  extravagan- 
ces s'appellent  chrétiennes ,  je  demande 
où  est  la  garantie  de  la  même  morale? 
Les  athées  qui  ont  essayé  de  fonder  une 
ville  sous  le  nom  dUHarmony,  dans  l'In- 
diana  ,  exclusivement  pour  les  athées , 
peuvent-ils  sensément  avoir  la  même  mo- 
rale que  ceux  qui  croient  en  Dieu?  Si 
Philadelphie  a  gagné  son  procès  contre 
les  héritiers  de  Stephen  Girard  (ce  que 
j'ignore  ) ,  et  si  elle  a  fondé  ,  selon  la  vo- 
lonté du  testateur,  un  collège  où  nul 
ministre  d'aucune  religion  ne  soit  em- 
ployé ni  même  admis  en  visite,  de  peur 
que  l'idée  de  Dieu  ne  s'y  introduise  par 
contrebande  ,  il  sera  intéressant  d'ap- 
prendre comment  on  enseignera  aux 
élèves  la  plus  pure  morale ,  toujours  se- 
lon la  volonté  du  testateur  (1). 

(l)  Yoy.  M.  Us  Saint-Victor,  Lettres  sur  les  État* 


280 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


Quelque  chose  de  plus  fort,  c'est  que, 
aux  yeux  du  jeune  auteur,  non  seulement 
le  Christianisme  se  développe  et  accroît 
sa  vie  par  les  sectes  qui  le  déchirent , 
mais  les  encyclopédistes  eux-mêmes  ont 
rempli  en  sa  faveur,  sans  le  vouloir,  une 
mission  utile  de  destruction  (Mém.  p.  21). 
Cette  assertion  renferme  la  pensée  prin- 
cipale du  mémoire ,  celle  qui  l'a  inspiré , 
qu'il  y  étend  et  y  applique  sans  cesse,  et 
qui  en  fait  l'exposition  la  plus  franche  de 
la  doctrine  éclectique.  C'est  pour  nous 
l'utilité  de  ce  livre;  nous  avons  ainsi  le 
moyen  de  préciser  et  d'apprécier  le  nou- 
veau symhole  philosophique  qui  s'y  re- 
flète d'un  bout  à  l'autre  dans  un  fidèle  et 
continuel  paralogisme. 

Les  éclectiques  actuels  prétendent 
donc:  1°  que  le  Christianisme  est  tout 
simplement  la  raison  humaine  en  travail 
de  développement  depuis  dix-huit  cents 
ans.  «C'est  la  première  religion  réflé- 
chie... «La  boule  de  neige  était  faite,  il 
«ne  lui  restait  plus  qu'à  tourner  sous  la 
«main  du  temps  pour  ramasser  l'huma- 
nité^).! 

2°  Que  sous  la  forme  catholique,  la 
plus  convenable  pour  conduire  des  peu- 
ples enfans  par  l'autorité,  il  a  produit  le 
moyen  âge.  «  Mais  le  moyen  âge  était-ce 
«  la  société  chrétienne  telle  qu'on  la  doit 
»  concevoir  d'après  la  doctrine  du  maî- 
«  tre?  JN'était-ce  pas  plutôt  l'essai  le  plus 
«  grossier  et  le  plus  imparfait  de  cette 
«  doctrine,  appliquée  à  l'état  social?  i 
(Mém.  page  32.) 

3°  Que  le  protestantisme  a  été  l'âge 
de  l'adolescence  ,  où  la  raison  humaine 
atteignant  sa  majorité,  s'est  définitive- 
ment émancipée,  un  peu  fort  peut-être  ; 
mais  on  le  lui  pardonne,  il  est  convenu 
que  la  liberté  et  la  jeunesse  ne  vont  pas 
sans  quelques  écarts. 

4°  Que  la  philosophie  encyclopédiste  a 
parfait  l'émancipation  ,  et  après  quelques 
étourderies  de  jeunesse,  dont  la  dernière 
doit  être  celle  de  1793,  nous  voici  par- 
venus, et  par  l'expérience  même  de  ces 
étourderies,  à  l'âge  viril.  D'où  il  appert 
maintenant ,  de  par  la  philosophie  éclec- 

Unis;  il  y  fait  connaître  la  variété  des  sectes  et  de 
leur  morale  ,  c'est-à-dire  de  leur  corruption. 

(1)  M.  Jouffroy,  cité  dans  le  deuxième  Mémoire  , 
page2S. 


tique,  qui  est  en  pleine  possession  de 
notre  maturité  virile,  que  «  l'édifice  so- 
«  cial,  élevé  par  le  moyen  âge  avec  tant 
«  de  labeurs,  devenu  trop  étroit  pour  la 
«  civilisation  moderne,  ne  pouvait  plus  la 
«  contenir.  Celle-ci  se  servait  de  la  philo- 
sophie pour  y  faire  brèche ,  comme  elle 
«s'était  servie  du  protestantismeantérieu- 
«  rement.  »  (Mém.  p.  22.)  De  cette  manière 
«  la  révolution  française  a  eu  pour  hut  de 
«  réalisérdans  \esinstitutions sociales  l'es- 
«  prit  du  Christianisme  ,  et  quoique  sou- 
te vent  elle  ait  manqué  le  but  (Ib.  p.  100), 
«  la    société,  par  son    secours  ,  n'a   pas 
moins  «  conquis  les  améliorations  mora- 
«  les  qu'elle  désirait  introduire  dans  l'or- 
«  dre  civil.  »  (Ib.  p.  117.)  L'auteur  aurait 
pu  s'appuyer  d'une  célébrité  littéraire  et 
politique  à  laquelle  l'admiration  contem- 
poraine a  résolu  de  s'acharner  jusqu'à  la 
pâmoison,   pour  avoir  écrit  des  choses 
comme  les   suivantes  :  «  Montesquieu  , 
«  Rousseau,  Raynal  même  et  Diderot,  à 
«  travers  leurs   déclamations  ,     fixaient 
«  l'attention  de  la  foule  sur  les  droits  de 
«  la   liberté  politique.   On   commençait  à 
«  mieux  connaître  l'Angleterre,  on  com- 
«  parait  les  deux  gouvernemens;  Voltaire 
«  accomplissait  une  révolution  dans  les 
«  idées   religieuses.  Si  l'irréligion   était 
«  poussée  jusqu'à  l'outrage,   si  elle  pre- 
«  nait  un  caractère  sophistique  et  étroit, 
«  elle  menait  néanmoins  à  ce  dégage- 
<  ment  des  préjugés  qui  devait  faire  reve- 
«  nir  au  véritable  esprit  du  Christianisme. 
«  La   grande  existence  de    ce  siècle  est 
«  celle  de  Voltaire,  etc.  >Une  autre  célé- 
brité quasi-parallèle  a  proclaméplus  so- 
lennellement   encore    les    salutaires   et 
glorieuses  conquêtes  assurées  à  la  patrie 
par  le  XVIIIe   siècle,    malgré   Yébranle- 
ment  immense,  dont  nous  jouissons  pro- 
visoirement. 

Ceci  sert  à  expliquer  en  passant  la 
sympathie  qui  s'épanche  si  constamment 
sur  ces  purs  Vaudois  et  ces  bons  Albi- 
geois, quand  leur  souvenir  revient  quel- 
que part  ;  infortunés  et  attendrissans 
hérétiques,  excellente  race  de  cotereaux 
et  de  routiers,  humanitaires  incompris 
de  leur  temps ,  sans  excepter  saint  Louis, 
et  des  temps  suivans,  sans  excepter  Bos- 
suet.  S'ils  n'eussent  pas  été  si  frénétique- 
ment opprimés,  ils  auraient  peut-être 
manqué  aussi  leur  but,  mais  ils  auraient 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 

fait  la  brèche  plus  tôt  pour  la  civilisation. 
A  ce  compte  on  devrait  regretter  tout 
autant  qu'Arius,  Basilide,  Théodote  de 
Byzance  et  les  gnostiques  n'aient  point 
réussi;  ils  valaient  bien  Luther,  Calvin, 
les  quakers  et  les  méthodistes  :  on  eût  vu 
la  civilisation  éclore  toute  grande ,  et  la 
boule  de  neige  n'eût  pas  roulé  si  long- 
temps. On  me  répondra  superbement 
qu'Arius,  les  gnostiques  et  môme  les 
Albigeois  étaient  des  esprits  trop  avancés 
pour  leur  époque.  Le  genre  humain  était 
trop  peu  éclairé  pour  les  comprendre. 
C'était  au  XVIe  siècle  ,  ni  plus  tôt  ni  plus 
tard  ,  que  la  civilisation  devait  percer  sa 
coque  par  l'effort  du  protestantisme. 
L'Encyclopédie  lui  vint  en  aide  ensuite 
avec  «  une  influence  prodigieuse  qu'on 

<  n'a  pas  toujours  suffisamment  corn- 
i  prise,  »  (Mém.  p.  21.) 

Quel  est  en  effet  le  véritable  esprit  du 
Christianisme  ,  sinon  de  rendre  le  peuple 
heureux  en  le  rendant  moral?  Or,  «  avant 
i  1789 ,  la  société  ne  s'était  point  encore 

<  inquiétée  de  faire  pénétrer  la  lumière 

<  de  l'intelligence  et  des  sentimens  mo- 
«  raux  dans  cette    masse  compacte  qui 

<  forme  le  fond  même  de  la  société.  » 
(Mém.  p.  105.)  Alors  €  la  philosophie  et 
«  la  société ,  entrevoyant  dans  le  lointain 
«  la  liberté  et  l'égalité  civiles,  la  tolérance 
«  et  la  charité  pénétrant  dans  les  institu- 
«  tions  publiques ,....  la  science  se  met- 
i  tant  au  service  du  grand  nombre, 

<  s'allièrent  en  vue  de  cette  noble  fin.  » 
(Ib.  p.  21.)  L'alliance  conclue,  on  se  mit 
à  l'ouvrage  pour  dissiper  les  préjugés  , 
c'est-à-dire  apparemment  toutes  les  idées 
contraires  à  Vesprit  du  Christianisme, 

<  à  la  réalisation  de  l'idée  chrétienne  sur 
«  la  terre....  Mais  dès  que  le  but  fut  at- 
«  teint,  qu'importait  à  la  société  le  sen- 
«  sualisme  de  Locke  et  de  Condillac, 
«  l'athéisme  de  d'Holbach  et  le  déisme  de 
i  Voltaire  ?  Ces  doctrines  l'avaient  occu- 
«  pée  sans  doute,  chemin  faisant,  >.... 
mais  «plus  logique  que  les  philosophes, 
<  elle  devait  tôt  ou  tard  faire  divorce  avec 
«eux,  et  le  divorce  eut  lieu.»  (Ib. 
p.  22.) 

Tel  est  le  symbole  éclectique,  et  telle 
est  l'histoire  de  l'humanité  moderne  se- 
lon ce  symbole ,  résumé  avec  une  par- 
faite exactitude.  Il  s'agit  de  l'examiner 
et  de  le  juger,  ce  qui  n'est  pas  difficile. 


281 

La  société  raisonne  dans  cette  curieuse 
hypothèse  à  peu  près  comme  Pius  Enéas 
dans  son  Enéide  ,  lorsque  ,  fuyant  de 
Troie,  pour  gagner  l'Ida  ,  il  recommande 
tendrement  à  sa  femme  de  le  suivre  de 
loin;  et  sans  y  songer  davantage,  s'é- 
tonne, quand  il  est  arrivé,  de  l'avoir  per- 
due en  roule  fl).  Comment  la  société  ne 
comprenait-elle  pas  tout  d'abord  que  «  la 
«  conclusion  pratique  de  ces  théories  de- 
f  vait  être  nécessairement  la  négation  de 

<  toute  vertu,  de  tout  dévouement  et  de 

<  toute  charité  (Ib.  p.  2il);  »  qu'une  telle 
alliance,  conséquemment,  était  un  fort 
mauvais  moyen  d'atteindre  le  but,  de 
réaliser  l'idée  chrétienne  ,  et  qu'il  serait 
un  peu  tard  pour  faire  justice  de  ces  doc- 
trines, quand  ces  doctrines  auraient  dé- 
truit l'idée  chrétienne  dans  l'esprit  des 
peuples?  Aussi  a-t-elle  si  peu  fait  justice 
et  divorce  ,  quoi  qu'on  nous  en  assure  , 
qu'elle  est  aujourd'hui  plus  matérialiste 
que  jamais.  Abordez  le  premier  venu,  de 
quelque  condition  qu'il  soit,  parlez-lui 
de  religion  ou  de  politique ,  d'affaires  ou 
de  plaisir,  et  vous  verrez  le  sensualisme , 
avec  l' athéisme  ou  le  déisme,  sortir  de 
ses  réponses  et  de  ses  regards,  dégoutter 
de  ses  actions  et  de  ses  gestes.  L'épreuve 
ne  manquera  pas  deux  fois  sur  mille.  Et 
en  attendant  qu'on  nous  montre  dans  les 
institutions  publiques  la  charité,  avec  la 
tolérance ,  qui  en  est  la  parodie  la  plus 
impertinente  ,  la  liberté  et  l'égalité  avec 
une  centralisation  administrative  et  fi- 
nancière, qui  égale  presque  déjà  celle  de 
l'empire  romain  ,  les  éclectiques  ne 
peuvent  plus  dissimuler  leur  inquiète 
surprise  de  l'état  présent  des  choses.  «Ce 
«qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  la  situa- 
it tion  du  monde  a  changé  aujourd'hui  ;  les 
«peuples  admettent  plus  difficilement  les 

«dogmes.   (Mém.  p.   183.) Le  monde 

«se  trouve  dans  une  situation  étrange. 
«L'idée  morale  qui  le  soutient,  a  perdu 
«son  ancienne  formule  ,  et  n'en  a  pas  en- 
zcore  trouvé  une  nouvelle;  elle  devient  à 
«  peine  saisissable.  L'ancien  culte  subsiste 
«  toujours,  mais  il  ne  représente  plus  les 
«tendances  nationales  de  la  société.» 
(p.  27.) 


(1)  Enéid.  Il,  712: 

....  Et  longé  servet  vestigia  conjux. 


282 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


Malgré  les  améliorations  morales,  «la 
«  France  sent  vivement  le  besoin  de  l'or- 
«  cire  et  de  l'unité,  et  cependant  elle  porle 
«toujours  en  elle  les  restes  du  venin  dés- 
i  organisateur  dont  elle  fut  en  quelque 
«  sorte  imprégnée  pendant  le  dernier  siè- 
«cle....»  (p.  117).  Et  quoique  «  !a  société 

«  moderne    soit    plus   chrétienne    qu'au 
«moyen    âge,   puisque   la  condition  du 
«plus  grand  nombre  est  meilleure...... 

(p.  32),  les  classes  inférieures,  cette 
masse  compacte ,  qui  fait  le  fond  même 
de  la  société,  et  toujours  incomparable- 
ment le  plus  grand  nombre _,  «  dépensent 
«  pour  la  débauche  l'excédant  de  leur  sa- 

«laire Les  ouvriers  souvent  exercent 

«  leurs  enfans  à  mendier  et  les  laissent 
«grandir  dans  l'habitude  de  la  dégradation 

«morale Parlerai-je  du  paupérisme, 

«cette  lèpre  qui  semble  caractériser  no 
«  tre  époque  moderne ,  et  qui  s'est  substi- 
«tuée  à  l'esclavage  ancien?....  Des  géné- 
«  rations  se  multiplient  dans  l'abjection 
«et  la  misère,...  incapables  de  jouissances 
littorales....  Les  appétits  du  corps,  quand 
«elles  peuvent  les  satisfaire,  constituent 
«  leur  unique  jouissance  (1).  Lorsque  l'on 
«considère  attentivement  cette  triste  si- 
«tuation,  il  est  facile  de  se  convaincre 
«  que  sa  cause  première  est  l'inférioritéde 
«l'éducation  morale  des  classes  inférieu- 
«  res.i»  (Mém.  p.  51) 

On  les  a  cependant  dégagées  des  préju- 
gés ,  le  fait  est  avéré  aussi;  on  les  a  dé- 
gagées, par  exemple,  du  respect  pour  le 
pouvoir,  pour  la  royauté,  et  elles  n'en 
sont  pas  pour  cela  plus  disposées  à  l'o- 
béissance ;  de  la  piété  et  môme  de  la  foi , 

(l)  La  mendicité  pamit  surtout  hideuse  au 
jeune  auteur  (p.  S3)  en  Italie  et  en  Espagne,  chez 
des  nations  sans  industrie  ;  mais  c'est  au  milieu  de 
notre  industrie  que  le  paupérisme  commence  chez 
nous  ;  c'est  en  Angleterre ,  le  modèle  de  l'indus- 
trie et  du  gouvernement,  que  cette  lèpre  a  pris 
naissance  ,  qu'elle  y  est  le  plus  répandue.  Le  iïlor- 
ning  Advertiser,  51  août  18il  ,  nous  apprend  que  , 
dans  la  seule  ville  de  Londres,  deux  cents  person- 
nes périssent  de  faim  chaque  année.  Il  y  a  quelque 
chose  de  plus  triste  encore  que  ce  ravage  de  la  mi- 
sère ,  c'est  le  ravage  du  vice.  Dans  une  petite  com- 
mune ,  à  huit  postes  de  Paris,  les  registres  de 
naissances  conservés  depuis  llâ-52  n'offrent  pas 
une  trace  de  naissance  illégitime  pendant  deux 
cent  cinquante  années,  et  dans  les  cinquante  der- 
nières on  en  compte  environ  Une  centaine  ,  ce  qui 
suppose  des  désordres  de  plus  d'un  genre. 


et  elles  ne  sont  pas  encore  revenues  pour 
cela  au  véritable  esprit  du  Christianisme  : 
elles  sont  si  loin  de  Vidée  chrétienne  à 
réaliser,  qu'elles  ne  veulent  entendre 
parlerd'aucune  religion.  Les  éclectiques 
en  outre  n'ayant  pas  trouvé  non  plus  la 
nouvelle  formule,  comme  on  était  en 
droit  de  l'espérer,  Véducation  morale  du 
peuple  reste  à  faire,  comme  avant  1789  , 
peut-être  davantage.  Et  «  si  l'enseigne- 
«  ment  chrétien  ne  se  ranimait  pas,  les 
«  heureuses  conséquences,  que  nouspour- 
«  suivons  avec  tant  d'ardeur,  avorteraient 
«dans  nos  mains.»  (Mém.  p.  117.)  INous 
sommes  vraiment  bien  avancés  ! 

Serait-ce  donc ,  par  aventure ,  l'Egli6e , 
le  Catholicisme,  qu'on  prétendrait  faire 
revenir  au  véritable  esprit  du  Christia- 
nisme? —  Précisément.  Ce  Catholicisme, 
que  l'Encyclopédie  attaqua  avec  tant  de 
perfidies  et  de  turpitudes;  qu'une  haine 
préméditée  et  froidement  délirante  a 
tenté  d'écraser  comme  infâme,  comme 
le  plus  détestable  ennemi  de  la  félicité  et 
de  la  dignité  humaine  ;  maintenant  qu'on 
n'a  pu  réussir,  qu'on  a  senti  une  résis- 
tance divine,  c'est  lui  qu'on  voudrait 
amener  à  composition,  lui  faire  accroire 
qu'on  n'a  rien  entrepris  contre  lui  que 
dans  son  intérêt,  et  l'engager  à  servir  les 
fins  pour  lesquelles  on  jugeait  indispen- 
sable de  le  détruire.  Quel  est  ce  mystère? 
Le  voici  :  c'est  que  les  peuples,  dégagés 
des  préjugés ,  ont  peu  de  patience  ;  on  ne 
leur  promet  que  depuis  cent  ans  la  féli- 
cité et  ia  dignité  universelle,  à  répartir 
fraternellement,  et  ils  exigent  déjà  leur 
quote-part  ;  ils  semblent  même  résolus  à 
la  prendre  de  leurs  mains,  et  à  s'empa- 
rer pour  cela  de  ces  institutions  politi- 
ques, qu'on  leur  dit  si  efficaces.  Ce  sont 
encore  des  enfans  qui  se  croient  aussi 
habiles  que  leurs  maîtres.  On  ne  serait 
donc  pas  fâché  que  le  Catholicisme,  qui 
s'entend  à  conduire  les  peuples  enfans , 
reprît  leur  éducation  provisoirement. 
Mais  là,  autre  difficulté  :  le  Catholicisme 
ne  veut  rien  relâcher  de  son  antique  doc- 
trine. 

Ainsi ,  d'abord,  deux  faits  sont  consta- 
tés ,  qui  forment  un  dilemme  de  position 
insurmontable:  c'est,  premièrement,  que 
le  dégagement  des  préjugés  a  opéré  sur 
le  peuple  en  sens  contraire  de  l'assertion, 
comme  on  est  obligé  de  l'avouer;  secon- 


DE    L'ÉDUCATION  WPULA1KE. 


283 


dément  ,  que  le  Catholicisme  n'a  pas 
quitté  un  seul  de  ses  préjugés  ,  et  qu'il  ne 
revient  pas  de  son  côté  à  l'esprit  ou  au 
génie  du  Christianisme j  selon  les  philo- 
sophes, par  une  raison  très  claire,  selon 
nous,  c'est  qu'il  n'y  est  jamais  venu,  qu'il 
n'a  jamais  eu  et  ne  veut  jamais  avoir  rien 
de  commun  avec  cet  esprit-là,  lequel  est 
tout  le  contraire  du  véritable. 

Aussi  lui  en  fait-on  des  reproches; 
et  il  faut  voir  avec  quel  art,  avec  quel 
adroit  ou  candide  ménagement  de  blâme 
et  de  louange,  on  cherche  à  le  piquer 
d'honneur,  à  l'effrayer  de  son  abandon  , 
à  lui  montrer  en  perspective  son  an- 
cienne influence  recouvrée,  s'il  veut 
écouter  de  bons  conseils.  Tantôt  on  lui 
déclare  que  les  peuples  certainement 
n'ont  plusdefoi  en  lui.  «  Secontentera-t-il 
«d'ouvrir  ses  églises  et  d'y  présenter  la 
«  sainte  Table  à  ceux  qui  n'y  croient  plus? 
«Appel  insuffisant.  »  (Mém.  p.  183  et  27.) 
Tantôt  on  essayera  de  lui  faire  compren- 
dre quelle  est  l'autorité  qui  lui  convient 
uniquement,  et  quelle  a  été  son  impru- 
dence <  de  se  cocher  sous  le  manteau  de 
«  César....  en  supportant  une  portion  du 

<  sceptre  dans  ses  mains  malhabiles.  » 
(Ib.  p.  90.)  Tantôt  on  lui  rappellera  les 
«  inappréciables  services  qu'il  a  rendus 
«  à  la  société  pendant  ce  long  intervalle 
«  historique  que  nous  pouvons  désigner 
«  sous  le  nom  de  siècles  de  foi.  Son  culte, 
i  ses  pratiques  et  ses  dogmes  ont  agi  avec 
«  une  merveilleuse  puissance   sur   Yinti- 

<  mité  de  la  nature  humaine;  ils  l'ont  vê- 
«  ritablement  transformée,  autant  qu'elle 

«  pouvait  l'être;  il  se  dévouait  pour 

t  porter  de  tous  côtés  d'heureuses  paro- 
«  les  :  .....  il  était  si  grand,  si  aimant  !... 
t  La   fécondité   de  son   principe  est-elle 

<  donc  déjà  tarie,  pour  qu'il  n'ait  rien 
«  de  nouveau  a  enseigner  aux  peuples  sur 
i  la  direction  de  leur  activité ,  dans  l'état 
«  actuel  du  monde?  Il  a  supprimé  l'es- 
«  clavage  dans  tout  une  partie  de  la 
«  terre  ;  mais  ne  reste-t-il  donc  plus  rien 
«  à  faire  en  marchant  plus  avant  dans 
«  les  voies  de  la  charité?  >  (Ib.  p.  185, 184, 
185.)  D'ailleurs  ,  s'il  tient  absolument  aux 
dogmes,  on  conviendra complaisamment 
avec  lui  que  cela  peut  être  bon  à  quelque 
chose.  «Supposez  une  foi  sincère,  ar- 
«  dente, ....  dès  lors  le  système  catholi- 
c  que  a  raison.  11  n'est  pas  de  puissance 


«  qui  doive  exercer  une  action  semblable 
«  à  celle  qui  résulte  de  la  fréquentation 
«  des  sacremens  catholiques...  Il  n'est  pas 
«  de  sacrifice  héroïque  et  de  dévouement 
«  sublime  dont  ne'soit  capable  le  croyant 

«  qui  sort  du  sanctuaire, l'unie  déga- 

i  gée  de  touslesliensde  la  corruption...  » 
(lb.  p.  182.)  Et  quand  le  Catholicisme 
«  aura  tout  reconquis  «  par  des  moyens 
«  analogues  t  à  ceux  qu'il  employa  dans 
les  premiers  temps,  «  alors  il  pourra 
a  inspirer  encore  (aux  hommes)  une  foi 
«  vive  dans  les  dogmes  qu'il  aura  choisis 
pour  symboles...  »  (Ib.  p.  185.) 

Mais,   je  vous   prie,   pourquoi  donc 
choisirait-il  de  nouveaux  dogmes?Quelles 
œuvres  nouvelles  doit-il  enseigner?  Dans 
quelle  voie  nouvelle  de  charité  doit-il 
marcher  plus  avant?  Quelle  espèce  de 
dogmes  nouveaux  attendez-vous?  Com- 
ment doit-il   s'y  prendre  pour  pénétrer 
dans  les  institutions  publiques  ?  Puisque, 
la  foi  supposée ,  il  n'y  a  pas  de  sacrifier, 
héroïque  que  vous  estimiez,  avec  raison, 
semblable  à  celui  du  croyant  qui  sort  du 
sanctuaire  muni  des  sacremens  catholi- 
ques,'pourquoi  les  peuples  ne   revien- 
draient-ils pas  au  sanctuaire?  On  les  en 
a  détournés,  ils  ne  croient  plus  !  C'est 
là  le  mal  :  c'est  là  le  crime  des  encyclo- 
pédistes! Mais  vous,  Messieurs  les  éclec- 
tiques, qui  vous  reconnaissez  leurs  suc- 
cesseurs,  et  qui  voyez  ce  mal,   c'est  à 
vous  de  le  réparer.  Que  ne  donnez-vous 
l'exemple?  que  ne  venez-vous  au  sanc- 
tuaire? Si  abandonné  qu'il  soit,  vous  n'y 
serez  pas  les  premiers  arrivés ,  et  le  peu- 
ple vous  y  suivra  peut-être.  Cette  <  bonne 
«  nouvelle  ,  ces  heureuses  paroles  »  que  le 
Catholicisme»  se  dévouait  à  porter  de  tous 
«côtés,»  vous  les  «sèmerez  à  votre  tour 
«dans  le  cœur  des  hommes.  »  Que  voulez- 
vous  qu'il  fasse  de  plus?  S'il  s'avisait  de 
porter  sa  bonne  nouvelle  de  tous  côtés  , 
comme  autrefois ,  sur  les  places  et  sur  les 
chemins ,  vous  savez  bien  que  l'on  crierait 
à  la  sédition;  vous-mêmes  vous  invoque- 
riez certainement  contre  lui  le  droit  sacré 
de  laliberté  de  conscience,  cette  tolérance 
à  laquelle  il  est  tenu  envers  tout  le  monde, 
et  à  laquelle  personne  n'est  tenu  envers 
lui.  Laissez  encore  du  moins  l'accès  des 
hôpitaux  et  des  prisons  au  zèle  des  simples 
fidèles,  pour  y  seconder  celui  de  nos  prê- 
tres et  de  nos  religieuses,  isolés,  circons- 


284 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


crits  par  le  régime  administratif,  et 
comme  cela  se  passait  il  y  a  onze  ans,  il  ne 
manquera  pas  de  chrétiens  qui  s'expose- 
ront avec  bonheur  au  souffle  de  la  mort 
pour  rendre  au  pauvre  endolori  le  cou- 
rage et  l'espérance  •  qui  presseront  sans 
dégoût  les  mains  souilléesde  débauche,  de 
larcin  et  d'homicide,  pour  réveiller  dans 
des  cœurs  pervers  le  sentiment  du  re- 
pentir et  de  l'honneur.  Qu'avez-vous  fait 
du  Refuge ,  fondé  en  1816,  parla  charité 
d'un  jeune  prêtre,  l'abbé  Arnoul,  pour  y 
ramener  aux  habitudes  du  travail  et  de 
la  probité  les  enfans  déjà  coupables  en- 
vers la  société  et  condamnés  par  la  jus- 
tice (1)?  N'accusez  donc  pas  le  Catholi- 
cisme des  entraves  que  vous  lui  mettez  ; 
ne  l'accusez  pas  de  vous  appeler  et  de 
vous  attendre  en  vain.  Venez  l'écouter, 
vous  le  reconnaîtrez  aussi  grand ,  aussi 
aimant  qu'aux  temps  passés.  Et  quand  il 
se  bornerait,  comme  vous  vous  en  plai- 
gnez, «à  vous  présenter  un  dogme  ab- 
isolu ,  auquel  il  faut  se  soumettre,  des 
i pratiques  qu'il  faut  accomplir  i  (Mém. 
184  et  suiv.),  il  vous  inspirerait  d'aussi 
grandes  choses  et  vous  enseignerait  des 
œuvres  aussi  grandes  que  celles  des 
temps  passés.  Ce  fut  ainsi  que  deux  sim- 
ples prêtres,  à  peine  rentrés  en  France 
après  la  Terreur,  recommencèrent  aussi- 
tôt l'instruction  religieuse  dans  la  partie 
basse  qu'ils  avaient  louée  de  la  Sainte- 
Chapelle,  où  ils  renouvelèrent  les  admi- 
rables scènes  de  foi  et  de  ferveur,  que  la 
primitive  Eglise  déployait  dans  le  secret 
des  Catacombes.  Bientôt,  en  fondant  la 
paroisse  de  Saint-Thomas-d'Aquin,   par 


(l)  Ce  Refuge  ,  dirigé  par  des  frères  des  Écoles 
chrétiennes,  était  situé  rue  des  Grès,  à  Paris,  dans 
une  maison  qui  sert  maintenant  de  caserne  de  gen- 
darmerie.Les  enfans  condamnés  étaient  préparés  dans 
les  prisons  pour  cette  terre  promise  par  une  Société 
de  bonnes  œuvres  catholiques ,  qui  visitait  également 
les  hôpitaux  et  instruisait  les  ramoneurs  ,  en  repre- 
nant ainsi  l'œuvre  des  abbés  de  Pontbriant  et  de 
Fénelon.  C'est  dans  celte  société  que  l'évêque  de 
Versailles  et  l'évêque  d'Alger  ont  pris  leur  vocation 
ecclésiastique;  l'on  pourrait  citer  bien  d'autres 
prêtres  et  évêques.  Deux  ou  trois  ans  passés  au 
Refuge  suffisaient  pour  rendre  à  la  société  dans  les 
jeunes  condamnés ,  des  ouvriers  laborieux  et  pro- 
bes. En  quinze  ans  ,  on  n'en  a  vu  qu'un  seul  dont 
la  conduite  ne  se  soit  pas  soutenue  au  sortir  de  cette 
maison. 


la  seule  œuvre  du  catéchisme,  ils  ont 
changé  l'esprit  d'un  des  plus  brillans 
quartiers  de  Paris  ,  et  l'ont  rendu  ,  pen- 
dant vingtans,  aussi  célèbre  par  sa  piété, 
qu'on  l'avait  vu  impie  aux  derniers  jours 
du  XVIIIe  siècle  (1).  Ce  fut  quelquechose 
de  semblable  au  succès  du  saint  abbé 
Olier,  lorsqu'il  fonda  au  XVIIe  la  paroisse 
de  Saint-Sulpice. 

«Que  l'éternel  amour  revienne!  »  dites- 
vous. — Il  est  là,  toujours  présent;  et  pour- 
quoi neserait-ce  pas  par  vous  qu'il  recom- 
mencerait les  temps  passés?  Vous  vous  fi- 
gurez d'ail  leurs  ces  temps  tout  autres  qu'ils 
n'étaient.  A  vous  croire,  les  merveilles  de 
l'Eglise  naissante  auraient  tout  converti 
sanscontradiction.  On  disait,  il  est  vrai, 
en  parlant  des  chrétiens  :  Voyezcornmeils 
s"1  aiment!  On  disait  aussi  :  Les  chrétiens 
aux  lions!  On  leur  adressait  de  tous  cô- 
tés les  mêmes  accusations  et  les  mêmes 
injures  qu'aujourd'hui.  Tertullien  vous 
l'alteste.  L'Evangile  est  rempli  de  repro- 
ches contre  l'incrédulité  des  Juifs.  11  était 
recommandé  aux  apôtres  de  quitter  les 
villes  qui  refuseraient  de  les  entendre  , 
et  de  secouer  contre  elles  la  poussière 
de  leurs  pieds  (2).  Et  cinquante  ans  après 
qu'on  a  prétenduremeltre  le  Catholicisme 
en  question,  vous  vous  en  prenez  àlui 
de  la  mauvaise  volonté  qui  le  repousse  ! 

Que  si  vous  exigez  néanmoins  d'autres 
faits  encore  en  témoignage  de  sa  puis- 
sance, suivez  chaque  mois  les  annales  de 
ces  missions,  qui  vont  porter  la  bonne 
nouvelle  en  Algérie,  au  Liban,  en  Chine, 
dans  l'Océanie,  dans  cette  Amérique, 
que  le  protestantisme  s'efforce  de  leur 
disputer,  chez  les  peuplades  les  plus 
ignorées  des  philosophes,  et  vous  y  ad- 
mirerez toute  la  première  vertu  de  la  foi 
catholique.  Demandez  à  cette  enfant  de 

(1)  On  ne  perdra  point  la  mémoire  de  M.  Bamond 
de  Lalande  ,  mort  évêque  de  Rhodez  ,  archevêque 
nommé  de  Sens,  et  de  M.  Borderies  ,  mort  évêque 
de  Versailles.  On  attend  la  vie  de  M.  Borderies  , 
racontée  par  M.  l'abbé  Dupanloup.  Celte  histoire,  si 
simple  et  si  pure  ,  ne  sera  pas  seulement  précieuse 
à  tous  ceux  qui  ont  connu  ces  deux  saints  hommes, 
si  long-temps  inséparables;  elle  offrira  au  clergé  et 
aux  fidèles  le  modèle  du  chef  et  du  prêtre  de  pa- 
roisse ,  le  modèle  par  excellence  du  catéchiste  ,  et 
vingt  années  de  l'Eglise  de  Paris  ,  à  une  des  épo- 
ques les  plus  importantes. 

(2)  Math. ,  ch.  x  et  xi. 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


385 


quinze  ans,  que  le  Néron  sarmate  n'a  pu 
intimider  ni  gagner,  et  qui  vient  cher- 
cher l'hospitalité  en  France,  après  avoir 
tout  quitté  pour  la  foi  catholique  (1)  ; 
demandez-lui  comment  la  foi  catholique 
sait  résister  à  l'exil,  aux  confiscations, 
aux  tortures  du  corps  et  de  l'âme  dans 
l'héroïque  Pologne.  Regardez  même  au- 
tour de  vous,  et  pour  me  horner  à  deux 
exemples,  dont  l'accoutumance  ne  dimi- 
nue pas  le  mérite,  voyez  ces  filles  de 
saint  Vincent  de  Paul ,  et  ces  disciples  du 
bienheureux  Lasalle,  consumer  leur  vie 
dans  des  labeurs  obscurs  et  rebutans  , 
sans  autre  soutien  que  la  foi  catholique. 
Voyez  enfin  ces  Conférences  de  saint 
Vincent  de  Paul,  établies  depuis  peu 
d'années  dans  trente  -  trois  villes  de 
France,  où  déjeunes  chrétiens  font  leur 
plaisir  de  chercher  les  pauvres  dans  leur 
délaissement,  pour  leur  porter  la  vie  du 
corps  et  réveiller  celle  de  l'âme  (2) ,  et 
dites-nous  vous-mêmes  si  la  fécondité 
du  principe  catholique  est  tarie  ?  Non  , 
la  foi  n'est  aujourd'hui  ni  moins  vive,  ni 
moins  féconde  que  dans  aucun  temps. 
Elle  a  eu  ses  confesseurs  et  ses  martyrs 
en  France,  il  y  a  quarante-huit  ans;  elle 
en  a  maintenant  en  Pologne,  en  Irlande, 
en  Prusse,  en  Espagne,  comme  aux  ex- 
trémités de  l'Orient;  elle  a  même  zèle  et 
même  efficace  sur  les  hommes  de  bonne 
volonté,  et  de  plus  elle  supporte  sans 
étonnement  et  sans  trouble,  des  défec- 
tions et  des  humiliations  inouïes  après 
quinze  siècles  d'un  empire  adoré.  Gène- 
ratio  mata  et  adultéra  signum  quœrit  t 
et  signum  non  dabitur  ei  nisi  signum 
Jonœ  prophetœ  (3). 

On  ne  nie  pas  tout  cela,  me  dira-ton. 
Ne  déclare-t-on  pas  même  que  «  le  mis- 

<  sionnaire  qui  va  braver  des  climats  dé- 

<  vorans ,  qui  vole  au  devant  des  peuples 
c  sauvages  où  il  peut  trouver  le  plus  af- 
i  freux  supplice  ;  que  la  sœur  de  charité, 
t  qui  fait  le  sacrifice  de  sa  vie  aux  pau- 

(1)  Je  dois  taire  son  nom  ,  de  pear  d'attirer  une 
persécution  plus  violente  sur  sa  famille  ,  restée  en 
Pologne.  Mais  tous  les  catholiques  polonais  savent 
de  qui  il  est  ici  question. 

(2)  Voyez  particulièrement  la  Notice  historique 
sur  la  Conférence  de  Montpellier.  Cette  Conférence 
n'existe  que  depuis  deux  ans ,  et  l'on  peut  dire 
qu'elle  est  déjà  le  modèle  de  l'œuvre. 

(3)  Math,  xii,  5Î>.  ! 


<  vresetauxsouffrans,  »  sont  «  deux  types 

<  admirables  de  l'amour  et  du  courage 
«  portés  à  leur  dernière  limite,  et  ne 
i  pouvaient  pas  même  être  imaginésdans 
«  la  société  antique.  »  (Mém.  p.  17.)  On 
les  approuve,  pourvu  que  l'un  se  borne 
aux  peuples  sauvages  et  ne  s'ingère  pas 
de  pourchasser  de  son  zèle  intempestif, 
dans  son  pays ,  hors  de  l'enceinte  du  tem- 
ple, des  citoyens  civilisés  (I);  pourvu 
que  l'autre  se  borne,  dans  les  hôpitaux,  à 
sogner  les  maladies  les  plus  horribles  , 
pour  ses  menus  plaisirs,  sans  tourmen- 
ter les  malades,  et  surtout  les  monrans  , 
en  troublant  la  paix  de  leur  conscience 
par  les  terreurs  fanatiques  de  peines 
éternelles;  tout  cela  est  très  bien,  et  ou 
l'encourage  autant  qu'il  est  possible  en 
regardant  faire.  On  pourra,  par  la  suite, 
leur  distribuer  le  prix  de  la  vertu  Mon- 
tyon  et  leur  donner  la  croix  d'honneur, 
ou  la  décoration  civique  de  juillet.  En- 
core une  fois,  cela  est  très  bien ,  mais 
cela  ne  suffit  pas. 

Recueillons  ici  notre  attention  ;  nous 
allons  entrer  dans  les  profondeurs  de 
l'éclectisme  moderne ,  dans  sa  doctrine 
ésotérique.  Le  Catholicisme,  tel  qu'il  est, 
ne  suffit  pas,  parce  que  l'on  distingue 
Y  intimité  de  la  nature  humaine  (p.  183)  et 
le  progrès  de  la  société  humaine ,  la  foi 
toute  passive  (p.  184)  et  Y  activité  des  peu- 
ples (p.  185),  !e  développement  indivi- 
duel et  le  développement  social.  Or,  on 
accorde  que  le  Catholicisme  a  beaucoup 
influé  individuellement  sur  l'humanité  , 
et  que  nul  système  n'a  aussi  bien  réussi 
à  dégrossir  la  nature  intime  de  l'homme  : 

(1)  On  se  rappelle  les  soulèvemens  d'indignation 
qui  se  manifestèrent  partout  en  181G  et  1817  contre 
les  Missions  de  France,  de  la  part  de  certains  es- 
priis  ;  opposition  telle  ,  que  cette  œuvre  cessa  en- 
tièrement. Mais  la  rancune  dura  jusqu'en  1850 ,  où 
la  bibliothèque  des  Missions  fut  complètement  dé- 
truite et  leur  asile  dévasté.  Or  l'auteur  de  cet  arti- 
cle a  pu  reconnaître  aisément,  par  deux  petites 
circonstances,  la  cause  de  celle  violente  opposition. 
Il  voyageait  dans  l'Auvergne  en  1818  ;  il  vil  au 
village  du  Mont-Dor  la  foi  et  la  piété  ranimées  au 
seul  bruit  de  la  mission  récente  qui  avait  évangélisé 
Clermont ,  à  douze  lieues  de  là  ;  et  tout  le  long  de 
la  roule  ,  à  travers  le  Bourbonnais  ,  il  avait  entendu 
un  licencié  en  droit  injurier  les  croix  de  mission  et 
les  missionnaires ,  à  cause  de  la  vertu  qu'on  ren- 
contrait depuis  ce  moment  dans  les  servantes  d'au- 
berge. 


286  DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE, 

c'est  ainsilqu'il  a  perfectionné  la  morale. 
Mais,outre  que  maintenant  ce  perfection- 
nement de  morale  qui  vient  de  lui ,  est  ac- 
quis aux  humains,  et  désormais  indépen- 
dant de  lui,  le  Catholicisme  n'a  rien  en- 
tendu jusqu'à  présent,  ou  bien  peu  de 
chose,  à  l'organisation  socialeen  grand,  à 
la  civilisation;  car  sa  charité  n'a  pas  en- 
core pénétré  dans  les  institutions  publi- 
ques(p.  22).  Son  pluslouableeffort  a  étéen 
ce  genre  de  produire  quelques  faibles  et 
informes  germes, en  travaillant,  quoique 
bien  lentement ,  à  l'abolition  de  l'esclava- 
ge ,  à  l'affranchissement  des  communes, 
donliln'a  pas  compris  évidemment  l'es- 
prit et  le  but.  Il  savaittrès  bien  habituer 
I  homme  à  la  résignation  pendant  des 
siècles  de  violence  ;  mais  il  ne  sait  pas 
procurer  le  bonheur  aux  peuples  en 
masse,  comme  cela  doit  nécessairement 
arriver.  Ainsi,  jamais  il  n'a  conçu,  et  il 
ne  conçoit  pas  encore,  l'extinction  de  la 
mendicité,  idée  si  simple,  si  lumineuse 
et  si  philanthropique.  C'est  pourquoi  en 
admirant  ses  merveilles  des  temps  passés, 
et  son  énergie  au  moyen  âge  ,  on  n'ap- 
pelle pas  moins  le  moyen  âge  tout   en- 


ques  font  positivement  une  règle  de  pro- 
céder individuellement.  Car  si  «  elles 
«  admettent  et  respectent  le  sentiment 
«  religieux  ,  c'est  «  en  élevant  un  autel  à 
«  la  raison  individuelle ,  »  et  vous  y  re- 
connaissez «  la  logique  supérieure  du 
«  principe  protestant.  »  (Mém.  p.  21.)  Au 
contraire ,  la  logique  infiniment  supé- 
rieure du  Catholicisme  est  de  former 
constamment  l'unité  dans  les  intimités 
individuelles  ,  agissant  diversement  sur 
la  diversité  humaine ,  dans  le  même  sens, 
pour  la  môme  fin  et  par  les  mêmes 
moyens;  c'est-à-dire  que  sa  divine  in- 
fluence ,  sans  changer  ,  sait  s'adapter  à 
tous  les  caractères,  à  toutes  les  situa- 
tions, comme  la  manne  du  désert  s'a- 
daptait à  tous  les  goûts.  Son  influence 
n'est  donc  pas  seulement  intime ,  mais 
elle  n'est  si  puissante  individuellement, 
que  parce  qu'elle  est  excellemment  so- 
ciale. 

Un  philosophe  niait  le  mouvement; 
quelqu'un  se  mit  à  marcher  devant  lui  : 
c'était  la  meilleure  réponse.  Le  moyen 
âge  en  a  une  toute  semblable  à  faire  pour 
le  Catholicisme  ,  en  citant  de  ses  siècles 


r~- ~  r«  ".u,U9  ie  moyen  âge  ioui   en-     le  t.auioiicisme  ,  en  citant  de  ses  siècles 
tier  «  1  essai  grossier  et  imparfait  de  la     de  foi  telle  époque  ,  qui  égale  et  surpasse 

t    fiant i*i  na  s*U n.x*:  «. /  ■ '  _    >      jw.  .  ■        .  .  * 


<  doctrine  chrétienne  appliquée  à  l'état 
t  social,  t 

Je  pourrais  vous  répondre  que  la  so- 
ciété étant  composée  d'individus,  il  est 
difficile  d'agir  autrement  que  par  les  in- 
dividus sur  la  société;  que  c'est  juste- 
ment en  amendant  la  nature  intime  de 
l'homme,  et  en  multipliant  cet  amende- 
ment individuel,  qu'il  a  pénétré  dans  la 
législation  romaine,  autant  que  les  em- 
pereurs romains  l'ont  permis.  Il  sera 
impossible,  par  exemple,  que  l'institu- 
tion du  jury  soit  catholique,  tant  que  les 
jurés  ne  seront  pas  catholiques  indivi- 
duellement. Et  quant  aux  règles  d'ensem- 
ble ,  aux  lois  ,  aux  codes  qui  doivent  im- 
primer le  mouvement,  diriger  le  jury, 
comme  toute  autre  institution ,  selon 
Vidée  catholique,  à  qui  appartient-il  de 
les  poser,  sinon  à  vous,  législateurs? 
Comment  le  Catholicisme  pénétrerait-il 
dans  les  codes  et  les  lois,  si  les  législa- 
teurs l'en  bannissent,  et  s'ils  ne  sont  pas 
eux-mêmes  auparavant  des  individus  ca- 
tholiques;, dans  l'intimité  de  leur  nature? 
Ce  qu'il  y  a  de  plus  bizarre  dans  votre 
reproche ,  c'est  que  vos  idées  philosophi- 


notre  glorieuse  émancipation  présente. 
Je  comptais  bien  donner  ici  même  cette 
preuve;  la  longueur  de  cet  article  m'en 
empêche.  Mais  le  défi  n'est  qu'ajourné, 
et  prendra  son  champ  dans  le  cours 
d'histoire  de  France.  On  y  verra  que  la 
civilisation  ,  qui  nous  assourdit  tous  les 
jours  de  ses  promesses  et  de  ses  vante- 
ries  ,  ne  se  tirera  jamais  de  peine,  sans 
revenir  humblement  et  fidèlement  à  l'es- 
prit et  aux  institutions  du  moyen  âge, 
dont  le  protestantisme  a  interrompu  le 
développement,  pour  le  malheur  et  la 
honte  dePhumanité  chrétienne.  En  atten- 
dant, afin  d'en  donner  au  moins  une  idée, 
et  de  montrer  en  même  temps  quelles 
étaient  ces  mains  malhabiles  aux  choses 
temporelles  ,  j'indiquerai,  sur  les  limites 
du  moyen  âge,  un  seul  homme,  un  prê- 
tre ,  un  moine  que  la  religion  catholique 
a  pris  dans  une  condition  obscure,  a 
nourri  obscurément  pendant  cinquante- 
cinq  ans  ,  pour  l'élever  tout-à-coup  au 
sommet  du  pouvoir,  pour  en  faire  un 
exemple  de  la  force  et  de  la  gloire  que  la 
sainteté  communique  au  génie  ;  un 
homme  qui,   avec   le  cordon  de  saint 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


287 


François,  domina  toutes  les  grandeurs  de 
la  terre;  qui,  sans  parler  de  ses  prodi- 
gieux succès  dans  les  choses  spirituelles, 
gouvernait  un  grand  royaume  ou  par  ses 
conseils, ou  parle  commandement  qui  lui 
était  confié  ,  diminuait  les  charges  publi- 
ques en  augmentant  les  revenus,  et  ap- 
prenant aux  villes  à  lever  ellesrmêmes 
les  impôts  ,  domptait  la  noblesse  la 
plus  intraitable ,  fondait  à  la  fois  une 
université  ,  une  garde  nationale ,  et 
la  première  infanterie  régulière  qu'on 
ait  vue  en  Europe.  Cet  homme,  c'est 
Gonçalez  Ximenez  de  Cisneros ,  ou, 
comme  l'appelle  l'Espagne,  saint  Xime- 
nez. 

Enfin,  quelle  difficulté  trouve- t -on 
dans  les  dogmes,  et  quels  dogmes  fau- 
drait-il rayer  pour  le  plan  des  éclecti- 
ques ?  Ecoutons.  «  Il  ne  faut  pas  que 
«  dans  une  société  telle  que  la  nôtre,  le 
i  Christianisme  vienne  dire  à  l'homme  : 
«  Tu  es  né  pauvre,  résigne-toi  ;  car  tu  es 
«  destiné  à  subir  éternellement  ta  pau- 
«  vreté.  L'homme....,  voyant  de  toutes 
«  parts  les  richesses  se  multiplier  comme 
«  une  première  récompense  ,  sous  les  ef- 
«  forts  du  travail  et  de  la  vertu  ,  ne  corn- 
«  prendrait  pas  le  langage  du  Christia- 
«  nisme....  La  conduite  de  la  vie  ne  peut 
«  pas  être  aujourd'hui  présentée  aux 
«  hommes,  comme  dans  ces  temps  de 
«  barbarie  (toujours  le  moyen  âge)  où  la 
«  dignité  humaine  était  de  toutes  parts 

«  violée Aujourd'hui,  la   société  ne 

a  peut  plus  se  contenter  de  l'enseigne- 
«  ment  moral  qui  prescrit  la  résigna- 
«tion....  Une  activité  nouvelle  s'est  em- 
«  parée  du  monde ,  »  avec  laquelle 
l'homme  doit  être  en  harmonie  par  l'édu- 
cation. «  Il  ne  doit  point  sortir  de  l'école, 
«  affaissé  par  l'appréhension  des  vicissi- 
«  tudes  de  la  vie  ,  résigné  à  les  subir  , 
«  comme  une  victime  expiatoire,  détaché 
«  de  toutes  les  joies  de  ce  monde,  abîmé 
«  dans  la  contemplation  de  la  mort,  uni- 
«  quement  préoccupé  de  son  salut  indi- 
«  viduel.  L'éducation  doit  disposer 
«  l'homme  à  l'usage  moral  de  la  liberté , 
i  fortifier  et  relever  l'énergie  de  ses  fa- 
it cultes  ,  lui  présenter  les  joies  de  la  vie, 
«  non  pas  comme  mauvaises  et  réprou- 
«  vées  (1).  mais  seulement  comme  infé- 

(1)  Afin  qu'on  ne  s'imagine  pas  que  la  doctrine 


«  rieures  à  l'idée  de  devoir....  >-  (!\lém. 
p.  178  à  380.) 

One  dites- vous?  ce  ne  sont  pas  là  des 
dogmes?  c'est  de  la  morale.   Vous  sem- 
bliez  jusqu'ici  vous  en  tenir  à  la  morale, 
et  ne  contester  que  l'autorité  et  l'utilité 
des  dogmes,  des  mystères,  et  maintenant 
c'est  la  morale  que  vous  arguez.  Il  est 
ainsi.  Toutes  ces  plaintes  vagues  et  géné- 
rales sur  l'objet  de  la  foi  finissent  par  se 
formuler  en  plaintes  contre  la  morale  du 
Catholicisme,  malgré  la  maturité  de  la 
raison  humaine,  qui  devrait ,  ce  semble, 
comporter  plus  d'austérité.  On  approuve 
bien  qu'il  inspire  leplus  humble  et  le  plus 
généreux  dévouement  à  ceux  qui  y  pren- 
dront plaisir,  pourvu  qu'il  n'en  fasse  pas 
une  obligation  commune ,  même  propor- 
tionnée   aux    différentes    situations,    et 
qu'il  ne   désapprouve   pas  ceux  qui  ai- 
ment mieux  prendre  leur  plaisir  dans  les 
joies  de  la  terre.  De  cette  manière  ,  tout 
le  monde  sera  content,  le  Catholicisme 
en  continuant  de  se  dévouer,  et  le  reste 
en  profitant  du  dévouement.  Car,  enfin, 
il  est  décidé  que  le  monde  doit  être  heu- 
reux désormais  ;  que  les  joies  de  la  terre 
sont  dues  à  l'homme,  comme  première 
récompense  du   travail  et   de  la  vertu. 
L'homme  doit  croire   de  plus  que  déjà 
actuellement    la  vertu   avec  le    travail 
multiplie  cette  récompense  partout  avec 
la  richesse  ;  il  doit,  par   conséquent  ,  se 
préoccuper  de  cette  multiplication  et  de 
sa  jouissance,  tout  autant   que  de  son 
salut  individuel.  «  Ce  nouvel  enseigne- 
«  ment  moral...   est  le  seul  qui  puisse 
«  être  bien  compris  par  la  société   mo- 
«  derne  et  par  la  France  surtout ,  dont  le 
«  génie  actif  et  pratique  demande  une 
«  loi  en  harmonie  avec  ses  tendances.  i 
(p.  180.)  On  espère  que  le  Catholicisme  se 
le  tiendra  pour  dit   et  qu'il  y  fournira 

éclectique  soit  si  neuve  et  si  haute  .  qu'elle  le  donne 
à  croire,  Saint-Lambert,  qui  ne  passe  pas  pour  un 
aigle  en  philosophie,  ni  pour  un  cygne  en  poésie  , 
avait  absolument  la  même  opinion.  Parmi  ses  pédan- 
tesques  notes  sur  ses  Saisons,  celle  qu'il  a  mise  au 
vers  131  de  son  Automne,  se  termine  ainsi  :  it  Voilà 
«  les  hommes  devenus  ignorans,  pusillanimes, 
«  méchans  ,  humbles,  austères  et  malheureux, 
«  parce  que...  ne  jouissant  qu'en  tremblant  des 
«  présens  de  la  terre,  accablés  sous  le  poids  des 
«  maux ,  ils  oublient  do  leur  opposer  la  vertu  tt  le 
«  plaisir.  » 


288 


DE  L'ÉDUCATION  POPULAIRE. 


son  contingent,  libre  à  lui  de  s'asseoir 
aussi  au  partage  en  le  rendant  plus  abon- 
dant. On  l'y  invile,  on  l'assure  «  qu'il 
<r  n'est  pas  en  opposition  avec  le  prin- 
«  cipe  d'activité  des  sociétés  modernes; 
«  seulement  il  n'y  a  pas  encore  suffisam- 
«  ment  pénétré.  C'est  là  le  grand  travail 
<  moral ,  qui  est  réservé  au  siècle  où 
«  nous  vivons.  »  (Mém.  p.  178.)....  «  C'est 
«  donc  à  lui  qu'il  appartient  de  changer 
«  la  forme,  sinon  le  fond  de  son  ensei- 
«  gnement.  »  (ld.  p.  179.).  Il  ne  peut  pas 
décemment  s'y  refuser;  il  ne  le  peut  pas 
dans  son  propre  intérêt,  s'il  veut  recon- 
quérir son  ancienne  influence,  et  avoir 
la  satisfaction  de  promulguer  un  jour  de 
nouveaux  dogmes  à  l'acceptation  géné- 
rale. La  philosophie  l'aidera  volontiers  ; 
elle  ne  lui  épargnera  pas  les  conseils; 
elle  lui  en  donne  déjà  (1).  Ce  n'est  pas 
assez  pour  la  sollicitude  des  philosophes; 
en  attendant  le  «  réveil  complet  de  la  foi 
t  catholique,  qui  rendra  aux  dogmes 
c  leur  toute-puissance,  il  faut,  particu- 
«  lièrement  en  France,  que  l'autorité 
«  tienne  compte,  dans  l'éducation,  des 
«  nécessités  actuelles;  c'est-à-dire  qu'à 
«  côté  des  pratiques  toujours  saintes,  tou- 
t  jours  respectables ,  mais  qui  n'ont  plus 
&  sur  l'esprit  des  peuples  une  puissance 
«  morale,  elle  joigne  des  ressources  nou- 
«  velles...  Il  faut  enfin  que  la  religion  ac- 
t  cepte  le  concours  de  la  philosophie  pour 
(t  l'accomplissementde  son  œuvre.»  (Mém. 
p.  185  et  186.)  Et  l'on  nous  offre  déjà  un 
quasi-modèle  de  ce  concours  nécessaire  : 
à  l'école  protestante  de  Postdam,  «  le  sen- 
«  timent  religieux  essaye  de  s'allier  à  la 
«  philosophie,  surtout  pour  l'enseigne- 
«  ment  de  l'histoire.  Encore  quelques  pas 
«  dans  cette  direction ,  et  le  système  qui 
«  convient  au  temps  présent,  aura  été 
<  trouvé.  »(ld.  p.  187  ) 

Voilà  le  dernier  mot  et  le  secret  de  la 
philosophie  éclectique.  Elle  prétend  être 
indispensable  au  monde.  Or,  si  le  Catho- 
licisme avait  encore  sa  vertu  première, 
si  ce  n'était  pas  par  sa  faute  qu'on  l'eût 


(i)  Il  y  en  a  beaucoup  dans  le  Mémoire  cité  ,  et 
particulièrement  au  chap.  m  delà  troisième  partie, 
pag.  274.  Je  me  porterais  bien  garant  que  le  jeune 
auteur  a  cru  rendre  ainsi  un  service  au  clergé  ,  et 
pourtant  ce  n'est  pas  ce  qui  choquera  le  moins,  dans 
son  livre  ,  tous  les  catholiques. 


renoncé  ,  s'il  savait  seul  l'origine,  la 
nature  et  la  destinée  de  l'homme,  s'il 
répondait  parfaitement  à  son  intimité 
individuelle,  et  tout  ensemble,  à  son  ac- 
tivité extérieure ,  à  sa  condition  huma- 
nitaire ,  s'il  était,  en  un  mot,  comme 
nous  n'en  doutons  pas,  essentiellement 
et  éminemment  social,  que  devien- 
draient les  philosophes  ?  Pour  qu'ils 
soient  nécessaires  ,  il  faut  que  la  religion 
catholique  ne  suffise  pas,  il  faut  qu'ils 
la  corrigent;  et  ils  ont  besoin  d'être  né- 
cessaires. 

Mais  voilà  aussi  ce  qu'ils  ne  nous  per- 
suaderont jamais  à  nous  autres  catholi- 
ques. Il  y  a  long-temps  que  nous  con- 
naissons tous  leurs  systèmes  et  leurs 
prétentions.  Un  des  papes  de  ce  moyen 
âge  si  imparfait ,  mais  moins  dupe  que 
notre  siècle,  appelait  certains  philoso- 
phes d'alors  des  théophantes  plutôt  que 
des  théologues  ,  et  les  gourmandait  de  ce 
que  par  leurs  divagations,  ils  brouillaient 
tout,  reportant  la  tête  a  la  queue,  et 
voulant  contraindre  la  reine  de  servir  la 
servante  ,  c'est-à-dire  soumettre  la  science 
céleste  aux  idées  terrestres  (1).  On  ne  l'i- 
gnorait pas  dès  avant  cette  époque,  et 
nous  ne  l'oublierons  pas  davantage.  Peu 
nous  importe  donc  que  «  d'un  commun 
«accord,  MM.  Royer-Collard,  Cousin  et 
«  Jouffroy  alfirment  la  morale  même  du 
«Christianisme,  i  (Mém.  p.  25.)  Peu  nous 
importe  queceux-ci  aient  soutenu,  en  spé- 
culation, le  spiritualisme,  que  les  autres 
aient  réhabilité,  comme  on  le  dit,  le 
moyen  âge,  si  la  conséquence  finale  et 
l'application  n'en  sont  pas  plus  catholi- 
ques, et  ne  mènent  pas  moins  au  dédain 
de  ce  qu'il  y  avait  de  mieux  dans  le 
moyen  âge, et  au  matérialisme  pratique. 
Peu  nous  importe  qu'on  nous  cite  l'Evan- 
gile ,  nous  avons  nos  prêtres ,  nos  évo- 
ques et  nos  papes  pour  nous  inîerpréter 
l'Evangile,  et  nous  ne  reconnaissons  pas 
d'autres  docteurs  ;  car  ils  nous  enseignent 
comme  ayant  puissance,  et  nonsicut  scri- 


(l)  Grég.  IX ,  Epist.  ir ,  20  :  Ut  sic  videantur  non 

Theodocti ,  nec  ïheologi  sed  poliùs  Theophanli 

cum...  ipsi  doctrinis  variis  et  peregrinis  abducli, 
redigunt  caput  ad  caudam,  et  ancilke  cogunt  famii- 
lari  reginam ,  videlicet  documentis  terrenis  cœ- 
leste  ,  quod  est  gratia;  tribuendo  nalurec.  Raynald. 
Aim.  1228. 


DE  L'EDUCATION  POPULAIRE. 


2M 


bit*  et  pharisœi  (1).  Je  ne  vous  dirai  pas 
qu'en  imputant  aux  dogmes  la  sévérité 
de  la  morale  ,  vous  contredites  votre 
principe  de  la  morale  indépendante,  ou 
de  la  morale  en  soi;  mais  je  vous  dirai 
que  le  Catholicisme  ne  fera  jamais  de 
nouveaux  dogmes,  parce  qu'il  n'en  a  ja- 
mais fait ,  à  la  grande  différence  de  toutes 
les  religions  humaines.  Il  gardera  jus- 
qu'au ciel  ceux  qu'il  a  reçus  de  son  divin 
maître,  et  il  gardera  par  la  même  raison 
sa  morale,  qui  en  est  la  conséquence  insé- 
parable,et  qui  n'est  pas  d'à  il  leurs  celle  que 
vousluiattribuez.  Il  necesserade  répéter 
jusqu'à  la  fin  des  temps,  que  parce  que 
nous  sommes  hommes  et  pécheurs,  nous 
devons  manger  notre  pain  à  la  sueur  de 
notre  front  ;  que  deslinés  à  la  vie  éter- 
nelle, les  choses  de  la  terre  ne  doivent 
point  nous  préoccuper  (2);  que  les  joies 
de  la  terre  sont  trompeuses.  Même  sous 
l'ancienne  loi ,  où  les  Juifs  étaient  con- 
duits, comme  des  enfans  par  les  récom- 
penses temporelles  ,  le  roi  -  prophète 
avait  eu  soin  d'avertir  que  le  bonheur  ne 
consistait  pas  dans  les  richesses  tempo- 
relles, qui  devaient  être  si  souvent  le 
partage  des  méchans.  Promptuaria  eo- 
rum  plena....  oves  eorum  ftetosœ....  Bea- 
tum  populum  dixeruni  cui  hœc  surit; 
beatus  populus ,  cujus  Doininus  Deus 
ejus  (3).  Le  premier  et  le  plus  beau  des 
cantiques  de  l'ère  nouvelle,  le  cantique 
de  l'humilité,  chanté  par  la  plus  parfaite 
des  créatures,  par  l'épouse  des  céles- 
tes cantiques,  nous  dit  ensuite  :  Esurien- 
tes  implevit  bonis  et  divites  dimisit  ina- 
nes.  Le  divin  Maître  enfin  a  parlé  :  Quœ- 
rite  prii/ium  regnum  Dei....  et  hœc  om- 
niaadjicientur  vobis  (A).  Maisauparavant 
il  a  dit  :  Pœiiitemini  et  crédite  Evange- 
lio....  Beati  pauperes  spiritu  (5)  ;  et  en 
même  temps ,  il  a  si  bien  pris  les  intérêts 

(i)  Marc,  i  ,  22  ;  Math,  vil  ,  29. 

(2)  S.  Léoo  pape,  serm.  lxxii  ,  î>  :  Ad  œterna 
praeelectos  peritura  non  occupent. 

(3)  Ps.  CLIII. 

(4)  Math,  vi  ,  53. 

(5)  Marc,  i,  1S;  Math,  v ,  57  Comment  ne  pas 
rappeler  ici  le  sermon  de  Bossuet  sur  Véminenle  di- 
gnité des  pauvres  dans  l'Eglise? 


des  pauvres,  et  son  Eglise  île  même  après 
lui,  que  les  riches  ne  sont  admis  que 
sous  la  condition  de  se  dépouiller  de  leur 
superflu  pour  les  pauvres  :  liez/tus  i/m 
intelligit  super  egenum  et  pauperem  (i). 
Aussi,  le  Catholicisme  a  toujours  fait  et 
fera  toujours  plus  pour  l'indigence  et 
pour  les  populations  que  toutes  les  con- 
stitutions politiques,  les  procédés  indus- 
triels et  les  maximes  éclectiques  ensem- 
ble. Il  sait  très  bien  que  sans  le  détache- 
ment desyote.v  de  la  terre,  même  les  plus 
légitimes  ,  vous  ne  viendrez  jamais  à 
bout  de  soulager  la  pauvreté  et  de  ren- 
dre le  peuple  moral. 

Au  reste ,  s'il  est  vrai  que  vous  en  savez 
davantage,  ne  dissertez  plus  tant ,  agis- 
sez. Empêchez  qu'il  y  ait  des  pauvres,  si 
vous  pouvez  ;  et  le  Catholicisme  loin  de 
leur  dire  :  Soyez  pauvres  éternellement, 
vous  en  louera;  car  vous  aurez  ôté  en 
même  temps  du  milieu  des  hommes  la 
luxure,  l'intempérance  ,  la  vanité,  la 
paresse  et  la  fraude,  s  Commencez  par 
«  chercher  la  justice,  et  les  biens  même 
«  de  la  terre  vous  seront  donnés  par  sur- 
it croit.  »  Mais  jusqu'à  ce  que  vous  teniez 
cette  heureuse  invention  humaine,  de 
rendre  le  peuple  moral  par  les  joies  de 
la  terre,  croyez-nous,  laissez  le  Catholi- 
cisme prêcher  la  résignation,  tant  qu'il 
y  aura  des  misères  et  des  souffrances  : 
heureux  vous-mêmes  un  jour  ,  si ,  le  re- 
poussant obstinément,  vous  le  retrouvez 
encore  pour  consoler  les  peuples  des 
prospérités  que  vous  leur  aurez  faiies ,  et 
vous  défendre  de  leur  gratitude  ! 

Les  deux  mémoires  couronnés  n'ont 
donc  point  résolu  la  difficulté;  ils  sont 
le  commentaire  ,  le  plus  habile  peut- 
être,  des  circulaires  ministérielles  de 
1833  et  1834  sur  l'instruction  primaire  , 
et  par  là  même  ils  mettent  plus  à  nu  la 
stérilité  des  moyens  imaginés  aujour- 
d'hui pour  guérir  une  des  plus  grandes 
plaies  de  la  société.  On  craint  ce  qu'on 
admire,  et  l'on  voudrait  que  la  vérité  ne 
fût  pas  si  vraie. 

Edouard  Dumont. 

(i)   PS.    XL. 


290 


PHÉNOMÈNES  HISTORIQUES 


PHÉNOMÈNES  HISTORIQUES  DU  DIXIÈME  SIÈCLE. 


La  religieuse  Roswith.  —  Ses  ouvrages.  —  Gerbert. 
—  Sa  science.  —  Saints  et  savans.  —  Caractère 
chrétien  des  princes  et  des  peuples. 

Le  Xe  siècle  de  l'ère  chrétienne  a  le  pri- 
vilège d'être  appelé  le  siècle  d'ignorance 
et  de  barbarie,  le  siècle  de  fer,  du  moins 
quand  il  est  question  de  l'Europe  occi- 
dentale et  de  la  chrétienté.  Ce  privilège 
ou  ce  reproche  est-il  vraiment  mérité? 
C'est  ce  que  nous  allons  voir. 

Un  des  phénomènes  du  siècle  de 
Louis  XIV,  c'est  que  madame  de  Sévigné 
lisait  saint  Augustin  dans  la  langue  môme 
de  saint  Augustin;  c'est  que  la  mère  An- 
gélique Arnauld  entendait  le  latin  de  son 
bréviaire  :  les  historiographes  de  Port- 
Royal  y  voient  la  merveille  de  leur  docte 
confrérie,  et  même  la  merveille  de  leur 
siècle.  Si  donc  le  siècle  de  fer,  le  siècle 
d'ignorance  et  de  barbarie  recelait  au 
milieu  de  ses  prétendues  ténèbres  une 
merveille  semblable,  une  merveille  bien 
plus  grande,  que  dirions-nous?  Si  cette 
merveille  se  trouvait ,  non  pas  unique- 
ment dans  la  ville  capitale,  mais  au  fond 
d'une  province  naguère  barbare,  que  di- 
rions-nous? 

Or  cette  merveille  du  Xe  siècle,  mer- 
veille plus  étonnante  que  madame  de  Sé- 
vigné et  la  mère  Angélique  ne  le  furent 
au  siècle  de  Louis  XIV  ,  est  une  simple 
religieuse  du  couvent  de  Gandersheim, 
au  pays  actuel  de  Hanovre  :  elle  était  née 
vers  l'an  940,  et  se  nommait  Roswith. 
Sans  sortir  de  sa  pieuse  retraite,  elle  ap- 
prit le  latin,  le  grec,  la  philosophie  d'A- 
ristote,  la  musique,  enlin  les  sept  arts 
libéraux.  Ses  uniques  maîtres  furent  deux 
religieuses  du  même  couvent.  Ce  qui  est 
encore  plus  merveilleux,  elle  composa 
un  grand  nombre  de  poésies  latines  qui 
commencent  à  exciter  la  surprise  et  l'ad- 
miration du  XIXe  siècle,  et  à  lui  faire 
considérer  la  nonne  Roswith  comme  une 
gloire,  non  seulement  pour  l'Allemagne 
mais  pour  l'Europe  entière. 

La  religieuse  poète  du  Xe  siècle  écrivit 
en  vers  le  Panégyrique  ou  le  Règne  des 

trois  QcUqîis,  qui  reçurent  en  Occident 


la  dignité  impériale,  après  l'extinction 
des  descendans  directs  de  Charlemagne. 
Elle  écrivit  de  plus  huit  poèmes  sur  la 
vie  de  plusieurs  saints.  Enfin  elle  a  fait 
six  ou  sept  comédies  en  prose,  à  l'imita- 
tion de  Térence,  comme  elle-même  nous 
l'apprend.  Honorer  et  recommander  la 
chasteté,  tel  est  le  but  presque  unique 
qu'elle  s'y  propose.  «  J'ai  voulu,  dit-elle 
«  dans  la  préface,  substituer  d'édifiantes 
«  histoires  de  vierges  pures  aux  déporte- 
«  mens  des  femmes  païennes.  Je  me  suis 
i  efforcée,  selon  les  facultés  de  mon  petit 
i  génie,  a  célébrerlesvictoiresde  la  chas- 

<  teté,  particulièrement  celles  où  l'on  voit 
«  triompher  la  faiblessedesfemmes,'et  où 

<  la  brutalité  des  hommes  est  confon- 
«  due.  »  Parmi  ces  drames  de  Roswith,  il 
en  est  deux  entre  autres  qui  sont  tirés 
d'histoires  authentiques,  et  ont  entre  eux 
beaucoup  de  ressemblance  :  c'est  le  Soli- 
taire saint  Abraham,  qui  se  déguise  en 
militaire,  pour  ramener  à  la  vertu  sa 
nièce  Marie  qui  s'était  abandonnée  au 
mal;  c'est  Saint  Paphnuce,  qui  emploie 
un  stratagème  pareil ,  pour  convertir  la 
courtisane  Thaïs. 

Ces  drames ,  écrits  en  latin  correct  par 
une  religieuse  allemande  du  Xe  siècle, 
étaient  joués  par  des  religieuses,  écoutés 
par  des  religieuses.  Il  s'ensuit  d'abord 
que  cette  langue  leur  était  familière  :  ce 
qui  ne  se  trouve  peut-être  dans  aucun 
siècle  depuis,  pas  même  dans  celui  de 
Louis  XIV.  De  plus,  quoique  plusieurs 
de  ces  drames  traitent  des  matières  et 
des  aventures  fort  délicates,  la  diction 
de  la  pieuse  nonne  demeure  toujours 
aussi  pure  et  aussi  chaste  que  ses  inten- 
tions sont  candides  et  irréprochables. 
Deux  littérateurs  modernes,  le  fameux 
Erasme  dans  un  de  ses  colloques,  un 
poète  anglais  dans  une  pièce  de  théâtre, 
ont  traité  un  sujet  pareil  à  celui  d'Abra- 
ham et  de  Paphnuce.  Eh  bien,  il  est  re- 
connu aujourd'hui  que  pour  la  délica- 
tesse dessentimens,  la  finesse  et  la  retenue 
du  langage,  l'inspiration  religieuse  et  l'é- 
lévation morale,  la  bonne  religieuse  du 
Xe  siècle  l'emporte  incontestablement  et 


DU  DIXIÈME  SIÈCLE. 


291 


sur  le  poète  anglais  et  sur  le  fameux 
Erasme.  Ce  n'est  pas  tout.  Dans  ces  dra- 
mes la  religieuse  de  Ganderslieim  se 
montre  très  familiarisée  avec  la  musique, 
l'astronomie,  et  môme  avec  la  philosophie 
d'Arislote  ;  on  y  trouve  encore  ce  que 
l'on  n'y  attendait  guère,  on  y  trouve  l'a- 
pologie de  la  science.  Après  un  discours 
philosophique  sur  l'art  musical,  les  disci- 
ples de  Paphnuce  lui  demandent  :  <  Et 
«  d'où  avez-vous  tiré  ces  connaissances 
«  dont  nous  n'avons  pu  suivre  Pexposi- 
«  tion  sans  fatigue? — Paphnuce. C'est  une 
i  faible  goutte  que  par  hasard  et  sans  la 
t  chercher,  j'ai  vu  en  passant  jaillir  des 
«  sources  abondantes  de  la  science  :  je 
i  l'ai  recueillie ,  et  j'ai  voulu  vous  en 
«  faire  part.  —  Les  disciples.  Nous  ren- 
«  dons  grâces  à  votre  bonté;   cependant 

<  cette  maxime  de  l'Apôtre  nous  effraie  : 
i  Dieu  choisit  les  insensés  suivant  le 
«  monde  ,  pour  confondre  les  prétendus 
c  sages.  —  Paphnuce.  Sages  ou  insensés 
i  mériteront  d'être  confondus  devant  le 
«  Seigneur  ,  s'ils  font  le  mal.  —  Les  di- 
«  sciples.  Sans  doute. — Paphnuce.  Toute 
«  la  science  qu'il  est  possible  d'avoir 
t  n'est  pas  ce  qui  offense  Dieu,  mais  Pin- 
«  juste  orgueil  de  celui  qui  sait.  — Les 
«  disciples.  Cela  est  vrai.  —  Paphnuce.  Et 

<  à  quoi  la  science  et  les  arts  peuvent-ils 
«  être  plus  justement  et  plus  dignement 
«  employés,  qu'à  la  louange  de  celui  qui 
«  a  créé  tout  ce  qu'il  faut  savoir  ,  et  qui 
«  nous  fournit  à  la  fois  la  matière  et  l'ins- 
«  trument  de  la  science  ?  —  Les  disciples. 

<  Il  n'y  a  pas  de  meilleur  emploi  du  sa- 
«  voir.  —  Paphnuce.  Car  mieux  nous 
«  savons  par  quelle  loi  admirable  Dieu  a 

<  réglé  le  nombre,  la  proportion  et  l'é- 
«  quilibre  de  toutes  choses,  plus  nous 
«  brûlons  pour  lui.  —  Les  disciples.  Et 
«  c'est  avec  justice.  » 

Telle  est  l'apologie  que  la  bonne  reli- 
gieuse de  Ganderslieim  fait  de  la  science. 
Certes,  cela  n'est  pas  mal  pour  un  siècle 
d'ignorance  et  de  barbarie.  Mais  reste  à 
juger  s'il  est  encore  permis  de  qualifier 
de  la  sorte  le  siècle  de  Roswith  (1). 

Pendant  qu'une  simple  religieuse  cul- 
tivait avec  tant  de    succès   les   sciences 


(l)  Ceillier,  t.  XIX,  art.  Roswith;  Revue  des 
Deux-Mondes,  1U  novembre  1U5U;  Université  Ca- 
lliolifiueti.  Yï,  p.  419. 


et  les  lettres  au  fond  de  l'Allemagne,  un 
homme,  né  pauvre,  les  cultivait  avec  plus 
de  gloire  encore  en  l'rance.  Cet  homme 
se  no  m  mait  Gerbert, 

Il  était  né  en  Auvergne,  à  Aurillac 
même  ou  dans  le  voisinage,  d'une  famille 
obscure.  Jeune  encore ,  il  embrassa  la 
vie  religieuse  dans  le  monastère  que  le 
comte  St.  Gérald  avait  fondé  dans  cette 
ville  vers  la  tin  du  IXe  siècle.  Après  y 
avoir  étudié  la  grammaire  et  les  autres 
parties  de  la  littérature  qu'on  y  ensei- 
gnait,  le  désir  de  s'avancer  de  plus  en 
plus  dans  les  sciences  lui  ht  solliciter  la 
permission  d'aller  les  étudier  en  divers 
pays.  Son  abbé  Penvoya  dans  la  Marche 
française  d'Espagne,  à  Borel,  comte  de 
Barcelone,  qui  le  mit  auprès  d'un  évêque 
nommé  Haïton  pour  étudier  les  mathé- 
matiques. Les  sciences  s'étaient  mieux 
conservées  en  Catalogne  qu'ailleurs, 
parce  que  ces  cantons  avaient  été  moins 
exposés  aux  incursions  des  Normands. 
De  plus,  leur  proximité  de  l'Espagne  les 
mettait  à  portée  de  proliter  des  connais- 
sances dont  les  Arabes  faisaient  alors 
profession.  Gerbert  mit  tout  à  profit  pour 
s'instruire.  Il  cultivait  avec  soin  les  sa- 
vans  du  pays.  On  en  juge  ainsi  par  l'é- 
troite liaison  qu'il  contracta  avec  Guérin, 
abbé  de  Saint-Michel  de  Cusan ,  homme 
non  moins  célèbre  par  son  savoir  que  par 
sa  piété,  et  qui  avait  d'habiles  artistes 
dans  son  monastère.  Il  est  même  des 
écrivains  qui  prétendent ,  mais  la  chose 
n'est  ni  certaine  ni  même  probable,  que 
Gerbert  pénétra  plus  avant  en  Espagne, 
et  qu'il  alla  jusqu'à  Séville  et  Cordoue, 
pour  faire  de  nouvelles  découvertes  au- 
près des  Arabes  qui  y  dominaient.  Ce 
qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'il  acquit  des 
connaissances  prodigieuses  dans  les  ma- 
thématiques ,  la  philosophie,  l'astrono- 
mie, la  médecine  et  même  dans  les  arts 
mécaniques. 

Vers  l'an  968,  l'évêque  Haïton  et  le 
comte  Borel  ayant  entrepris  le  voyage 
de  Rome,  prirent  Gerbert  en  leur  com- 
pagnie. Ce  fut  pour  notre  philosophe  un 
moyen  d'acquérir  de  nouvelles  connais- 
sances. Bientôt  il  se  fit  connaître  à  l'em- 
pereur Olhon  1"',  qui  lui  donna  l'abbaye 
de  Bobbio.  Plus  tard,  Gerbert  quitta  l'I- 
talie, et  se  relira  d'abord  en  Allemagne, 
à  la  cour  de  l'empereur ,  ou  il  enseigna 


292 


PHÉNOMÈNES  HISTORIQUES 


quelque  temps  le  jeune  Othon  :  c'était 
Othon  II.  De  là  Gerbert  passa  à  Reims, 
où  l'archevêque  Adalbéron  lui  confia  l'é- 
cole de  sa  cathédrale.  De  temps  en  temps 
Gerbert  faisait  le  voyage  d'Italie.  Dans 
un  de  ces  voyages,  il  fit  connaissance 
avec  le  philosophe  Otric  de  Saxe,  pré- 
cepteur d'Othon  III.  Dans  un  autre,  les 
deux  philosophes  eurent  à  Ravenne  une 
conférence  publique  sur  toutes  les  scien- 
ces, en  présence  de  l'empereur  et  de  tous 
les  savans  qui  se  trouvaient  à  la  cour  et 
à  la  ville.  Gerbert  eut  un  grand  nombre 
de  disciples,  dont  plusieurs  en  formè- 
rent d'autres.  Les  plus  illustres  sont  les 
deux  empereurs  Othon,  Ier  et  II;  le 
prince  Robert  de  France,  depuis  le  roi 
Robert,  qui,  à  l'école  dé  Reims,  fit  tant  de 
progrès  dans  la  scieuce  et  dans  la  vertu, 
qu'il  fut  surnommé  clerc  (clericus)  pour 
son  savoir,  et  pieux  pour  sa  religion  sin- 
cère. 

Outre  un  très  grand  nombre  de  lettres, 
Gerbert  écrivit  des  traités  sur  l'arithmé- 
tique, la  géométrie,  l'astronomie,  sur  la 
manière  de  construire  un  astrolabe,  un 
cadran  ou  quart  de  cercle,  une  sphère, 
sans  compter  des  traités  de  rhétorique  et 
de  dialectique.  Son  auteur  favori  était  le 
célèbre  Roèce,  qui,  avec  son  ami  Cassio- 
dore,  transplanta  en  latin  et  en  Occident, 
pendant  le  VIe siècle,  toutes  les  sciences 
de  la  Grèce.  Gerbert  était  surtout  habile 
à  construire  desinstrumensd'astronomie 
et  de  musique. 

Ditmar,  évêquede  Mersebourg,  le  plus 
judicieux  et  le  plus  fidèle  historien  de  ce 
temps-là  ,  nous  dit  :  «  Qu'il  était  parfai- 
«  tement  versé  dans  l'astronomie  ,  qu'il 
«  surpassa  tous  ses  contemporains  en 
<  plusieurs  autres  belles  connaissances; 
«  qu'étant  à  Magdebourgavec  l'empereur 
«  Othon  III,  il  fit  une  horloge  dont  il  ré- 
«  gla  le  mouvement  sur  l'étoile  polaire, 
«  qu'il  considérait  à  travers  un  tube(l).  > 
De  ces  paroles  d'un  auteur  contemporain, 
dessavans  ont  conclu  que  Gerbert  inventa, 
dès  le  Xe  siècle,  premièrement  une  hor- 
loge à  roues  ,  et  en  second  lieu  un  tube 
astronomique  ou  lunette  à  longue  vue 
autrement  télescope.  Un  autre  ancien 
auteur  parle  avec  admiration  des  orgues 
hydrauliques,  où  Gerbert  introduisit  le 

|^(1)  Ditmar,  1,  VI, 


vent  et  le  mouvement  nécessaires  par  lé 
moyen  de  Veau  bouillante  (I)  ;  paroles 
qui   nous  apprennent,   à   n'en    pouvoir; 
douter,  que  dès  le  X<>  siècle  Gerbert  in-il 
venta  des  machines  à  vapeur. 

Nous  croyons  donc  qu'il  n'est  plus  per-!< 
mis  de  taxer  d'ignorance  et  de  barbarieii 
un  siècle  pareil.  Car  Gerbert  y  fut  re-J 
cherché,  admiré,  fêté,  comme  savant, 
par  tout  le  monde.  Il  devint  à  cause  de 
cela,  successivement,  archevêque  de 
Reims,  archevêque  de  Ravenne,  et  enfin 
pape  sous  le  nom  de  Silvestre  II.  On  dira 
•peut-être  qu'il  fut  accusé  de  magie  à 
cause  de  sa  science.  Cela  est  vrai.  Mais  il 
faut  bien  remarquer  que  ce  ne  fut  point 
par  ses  contemporains,  mais  seulement 
un  siècle  après,  par  un  écrivain  schisma- 
tique,  Rennon,  qui,  pour  décrier  le  saint 
et  grand  pape  Grégoire  VII,  s'efforça 
par  les  plus  grossières  calomnies  à  dé- 
crier ses  plus  illustres  prédécesseurs, 
notamment  Silvestre  II  (2). 

Ce  qui  est  à  remarquer  encore ,  Ros- 
with  et  Gerbert  n'étaient  pas  seuls  à  bril- 
ler dans  leur  siècle.  On  y  voit  un  nombre 
incroyable  de  saints  et  savans  personna- 
ges parmi  les  princes,  parmi  les  évêques, 
dans  le  eloître,  dans  le  monde,  et  même 
parmi  le  peuple.  Le  Xe  siècle  offre  peut- 
être  autant  de  saints  que  d'années.  Et  de 
ces  saints,  les  plus  illustres  étaient  pleins 
de  zèle  et   pour  acquérir  la   science  et 
pour  la  répandre  :  en  Angleterre,  saint 
Odonet  saint  Dunstan,  tous  deux  arche- 
vêques de  Cantorbéri  ;  en  France,  saints 
Abbon  de  Fleury,  Odon,  Aïmard,  Mayeul, 
Odilon,  tous  quatre  abbésde  Cluny;  en  Al- 
lemagne, saint  Bernard,  évêque  d'Hilde- 
sheim,  saint  Udalric  d'Augsbourg,  et  le 
monastère    tout   entier    de   Saint-Gall; 
dans  le  royaume  de  Lorraine,  saints  Gau 
zelin  et  Gérard,  évêques  de  Toul ,  saint 
Jean  de  Vendières ,  abbé  de  Gorze ,  saint 
Gérard,  abbé  de  Brogne  près  de  Namur, 
saint  Guibert,  abbé  de  Gemblours;  mais 
surtout  saint  Brunon,  archevêque  de  Co- 
logne, vice-roi  du  royaume  de  Lorraine 
qu'il  partagea  en  deux  duchés,  pour  le 
gouvernement    desquels  il    forma    lui- 

(1)  Guill.  Malm.,  I.  II,  c.  x. 

(2)  Hitt.  Littér.  de  France ,  t.  VI.  —  Dom  Ceil- 
Her,  t,  XIX.  —  Silvestre  II,  par  ^ck,  en  alle- 
mand. 


DU  DIXIÈME  SIÈCLE. 


même  deux  hommes  ,  dont  l'un  fut  l'au- 
cêtredeGodefroi  de  Bouillon,  et  l'autrela 
tige  des  ducs  de  Bar. 

Quant  au  reproche  spécial  de  barbarie 
qu'on  fait  au  même  siècle ,  voici  d'autres 
phénomènes  à  considérer.  En  911,  la 
descendance  directe  de  Charlemagne 
venait  de  s'éteindre  en  Germanie  par  la 
mort  de  Louis  IV  ,  fils  de  l'empereur 
Arnoulfe.  L'Allemagne  était  sur  le  point 
de  se  diviser  en  plusieurs  souverainetés, 
non  seulement  indépendantes,  mais  en- 
nemies les  unes  des  autres.  Les  chefs  des 
différentes  peuplades  ,  issus  tous  égale- 
ment de  Charlemagne  par  les  femmes , 
paraissaient  avoir  des  droits  égaux,  ce 
qui  ajoutait  à  la  confusion.  Parmi  ces 
chefs ,  deux  se  trouva  ient  élevés  au-dessus 
[des  autres  par  leur  puissance  :  le  premier 
était  Othon,  duc  de  Saxe;  le  second, 
Conrad,  duc  de  la  France  rhénane  et  de 
la  Franconie.  Ces  deux  chefs ,  l'un  des 
Saxons,  l'autre  des  Francs,  étaient, 
comme  leurs  peuples,  rivaux  et  souvent 
ennemis  l'un  de  l'autre.  Les  seigneurs 
d'Allemagne  s'étant  assemblés ,  offrirent 
la  couronne  royale  à  Othon  de  Saxe  : 
Othon  la  refusa,  à  cause  de  son  grand  âge, 
et  leur  recommanda,  qui?  Conrad  de 
Franconie ,  son  rival.  Conrad  fut  élu  roi 
au  mois  de  septembre  911. 

Vers  la  fin  de  l'année  918,  le  roi  Con- 
rad, qui  avait  fait  plusieurs  fois  la  guerre 
au  duc  Henri  de  Saxe,  filsd'Othon,  se 
trouvait  au  lit  de  la  mort,  par  suite  d'une 
blessure  qu'il  avait  reçue  dans  une  ba- 
taille contre  les  Hongrois.  Il  n'avait  point 
d'enfant,  mais  un  frère  digne  et  capable 
de  régner,  Eberhard ,  duc  de  Franconie. 
Il  le  fait  venir,  il  lui  recommande,  avec 
les  expressions  les  plus  tendres,  de  ne 
pas  refuser  la  dernière  prière  de  son 
frère  et  de  son  roi  mourant.  Il  le  prie, 
de  quoi?  de  renoncer  à  toutes  ses  pré- 
tentions,  quoique  bien  fondées,  sur  la 
couronne  d'Allemagne,  de  les  transpor- 
ter plutôt,  à  qui?  au  duc  Henri  de  Saxe, 
leur  ennemi,  de  se  soumettre  à  lui  le 
premier,  et  par  làd'accélérer  son  élection 
auprès  des  autres  princes,  comme  étant 
le  plus  capable  de  sauver  la  patrie.  Pro- 
fondément ému ,  le  magnanime  Eberhard 
jure  d'accomplir  fidèlement  la  dernière 
volonté  de  son  royal  frère.  Et  de  fait,  aussi- 
tôt après  les  funérailles  de  Conrad,  il  se 

TOMK   XII.   —  N°   70.    1841. 


293 

rend  promptement  en  Saxe,  il  remet  de 
la  part  de  son  frère  mourant  les  insignes 
de  la  royauté  au  duc  Henri,  surnommé 
l'Oiseleur;  il  est  le  premier  à  lui  jurer 
fidélité  comme  à  son  souverain  ;  il  est  le 
premier  à  le  proposer  dans  l'assemblée 
des  princes.  A  sa  voix,  les  deux  peuples 
si  long-temps  rivaux  et  ennemis,  les  Sa- 
xons et  les  Francs  ,  se  donnent  la  main  et 
ne  font  plus  qu'un  peuple.  Tels  étaient 
les  nobles  caractères  que  l'on  voyait  dans 
le  Xe  siècle ,  siècle  pourtant  nommé  bar- 
bare par  d'autres  siècles  soi-disant  civi- 
lisés, qui  seraient  fort  en  peine  de  mon- 
trer quelque  chose  de  pareil. 

Dans  le  même  temps  s'achevait  en 
France  une  révolution  politique,  dont  les 
résultats  subsistent  encore,  après  plus  de 
huit  siècles  et  demi.  La  seconde  dynastie 
la  descendance  masculine  de  Charlema- 
gne s'en  allait;  et  la  troisième,  celle  de 
Hugues-Capet,  qui,  par  sa  mère,  descen- 
dait à  la  fois  de  Charlemagne  et  de  Viti- 
kind,  se  mettait  à  sa  place.  L'alternative 
entre  ces  deux  dynasties  dura  tout  un 
siècle,  et  se  consomma  d'une  manière 
peut-être  unique  dans  l'histoire,  sans  que 
pendant  tout  ce  temps  il  se  commît  au- 
cun meurtre  politique  ni  de  part  ni  d'au- 
tre. En  888,  pendant  la  minorité  de 
Charles-le-SimpIe ,  les  Français  élisent 
pour  roi  Eudes,  comte  de  Paris  ,  et  qui 
avait  si  vaillamment  défendu  cette  ville 
contre  les  Normands.  Il  meurt  en  898,  en 
priant  les  seigneurs  du  royaume  de  re- 
connaître Charles-le-Simple;  ce  qu'ils 
font  (1).  En  922  ,  les  Français  se  donnent 
pour  roi  le  duc  Robert  de  France ,  frère 
du  roi  Eudes  ;  il  est  tué  dans  une  bataille 
l'année  suivante  (2).  Son  fils  Hugues-le- 
Grand  étant  trop  jeune,  et  ne  voulant 
point  accepter  la  royauté  que  les  Fran- 
çais lui  offrirent,  ils  élisent  pour  roi  son 
beau-frère  Rodolfe,  duc  de  Bourgogne  (3). 
Le  roi  Rodolfe  ou  Raoul  étant  mort  l'an 
936,  Louis  d'Outre-Mer,  fils  de  Charles-le- 
Simple  ,  lui  succède,  étant  rappelé  d'An- 
gleterre par  Hugues- le- Grand  et  les 
autres  seigneurs  du  royaume  (4).  Louis 
d'Outre-Mer  étant  mort  l'an  954 ,  son  fils 


(1)  D.  Bouquet ,  t.  IX,  p.  43,  b,  49,  a,  75,  d, 

(2)  Ibid.,p.  77,  a. 

(5)  lbid.,  p.  51,  b,  159,  b. 
(4)  lbid.,  p.  77,  e,  90,  c. 

19 


294 


PHÉNOMÈNES  HISTORIQUES 


Lothaire,  beau-frère  de  Hugues-le-Grand, 
lui  succède  par  l'élection  de  tous  les  sei- 
gneurs de  Franee,  comme  il  le  dit  lui- 
même  dans  une  charte  octroyée  l'année 
suivante  au  monastère  de  Saint-Remi  de 
Reims  (1).  Le  roi  Lothaire  meurt  l'an  986, 
après  avoir  recommandé  son  fils  Louis  à 
son  cousin  Hugues-Capet  (2).  Louis  V  du 
nom  meurt  l'année  suivante  987,  le  21 
mai,  après  avoir,  suivant  le  témoignage 
de  trois  anciennes  chroniques,  donné  le 
royaume  à  son  cousin  Hugues-Capet  (3), 
le  plus  puissant  des  seigneurs  français  (4), 
qui  est  éiu  roi  parles  autres  (5),  et  favo- 
risé par  le  pape  (6)  :  tels  sont  les  princi- 
paux faits  de  cette  révolution  séculaire. 
Pour  la  bien  apprécier,  il  faut  se  rap- 
peler avant  tout  que,  dans  l'origine,  la 
royauté  était  élective  chez  tous  les  peu- 
ples germaniques  :   Goths,    Lombards, 
Francs,  Saxons,  Allemands  et  autres.  Et 
c'était  naturel.  Nations  guerrières  ,  con- 
quérantes, émigrantes,  sans  constitution 
territoriale,   il  leur  fallait  des  hommes 
capables  de  marcher  à  leur  tète  et  de  les 
commander.   Une  hérédité  stricte  était 
impraticable.   Aussi  à  leur  entrée  dans 
les  Gaules  ,  les  Francs  renvoient-ils  le  roi 
Childéric,  de  race  franque,  et  mettent- 
ils  à  sa  place  le  romain  Egidius.  Charle- 
magne  et  son   fils,  dans  les  chartes  les 
plussolenn  'lies,  rappellent  et  confirment 
ce  caractère  électif  de  la   royauté  chez 
les  Francs.  Charles-le-Chauve  reconnaît 
la    même  chose  au  concile  de  Toul  en 
859.  Enfin  l'an  955,  le  roi  Lothaire,  avant- 
dernier  roi  de  la  race  directe  de  Charle- 
magne ,  rappelle  encore  spontanément 
dans  un  diplôme  particulier,  qu'il  a  été 
éiu  par  tous  les  seigneurs  français  (7). 
Sans  doute,  comme  on  ne  choisissait  que 
pour  trouver  un  homme  utile  et  capable, 
si  le  plus  proche  l'était,   on  choisissait 
naturellement  le  plus  proche.  Cela  de- 
venait avec  le  temps,  si  l'on  peut  ainsi 

(1)  D.  Bouquet ,  t.  IX  ,  p.  G17. 

(2)  Ibid.,  p.  82,  6. 

(3)  Ibid.,  t.  X,  p.  1GS  ,  a  ,  222,  6  ,  243,  b. 

(4)  Ibid.,  p.  3C0,  c,  587,  a. 

(5)  Ibid.,  p.  184,  c,  210,  e,  213,  a,  280,  e, 
281,  a,  etc. 

(G)  Ibid.,  p.  592,  c,  d ,  p.  5S5,  n. 

(7)  Ubi  ab  omnibus  Francorumproceribus  electus 
aura,  ac  regali  diauemate  coronulus,  15,  Bouquet, 
t.  IX  ,  p.  617. 


dire,  une  hérédité  élective,  une  élection 
héréditaire.  A  mesure  que  les  nations, 
devenues  chrétiennes,  s'attacheront  au  '. 
sol,  s'adonneront  à  l'agriculture  et  au  j 
commerce,  vivront  en  paix  les  unes  avec 
les  autres,   elles  auront  un  moindre  be-  j 
soin    d'avoir    toujours    à    leur   tête   un  i 
homme   capable  de  les  commander  en  j 
personne.  Les  choses  une  fois  réglées  par 
le  temps  et  l'usage,  marcheront  comme  i 
d'elles-mêmes.  La  royauté,  comme  le  sol 
même  ,  deviendra  de  plus  en  plus  héré- 
ditaire,   et    cela    naturellement.    Une 
chose  y  contribuera    entre   autres  :  le  I 
système  féodal ,  autrement   le   système 
militaire    implanté    dans    le   sol,  pour 
mieux  le  défendre.  Les  incursions  des 
Normands  et  des  Sarrasins  firent  de  ce 
système  une  nécessité  en    France.  Les 
descendans  de  Charlemagne,  particuliè- 
rement Chàrles-le-Chauve,  n'étant  plus 
en  état  de  défendre  contre  eux  les  Fran- 
çais ,  chacun  fut  réduit  et  formellement 
autorisé  à  se  défendre  soi-même.  De  là 
tant  de  forteresses  et  de  seigneuries  par- 
ticulières,   autour  desquelles   se  grou- 
pèrent les  populations  pour  trouver  sé- 
curité  et    protection.    Paris,  avec    son 
valeureux  comte,  en  donna  le  plus  illus- 
tre exemple.  Paris  devient  ainsi  le  cœur 
|  de  la  France,  et  son  comte  la  tête. 

Sous  le  règne  de  Lothaire,  avant-der- 
nier roi  carlovingien  ,  le  comte  de  Paris 
et  duc  de  France,  Hugues-Capet,  était 
plus  puissant  que  le  roi  même.  Gerbert 
écrivait  l'an  985,  à  un  seigneur  d'Alle- 
magne,  sur  le  moyen  de  prévenir  la 
guerre  civile  et  étrangère  dans  ce  pays  , 
après  la  mort  de  l'empereur  Othon  II  : 
Le  roi  Lothaire  est  le  chef  de  la  France 
de  nom  seul;  Hugues  l'est,  non  pas  de 
nom,  mais  de  fait  et  en  réalité.  «  Si  vous 
a  aviez  sollicité  son  amitié  d'un  commun 
«  accord,  si  vous  aviez  lié  son  fils  avec  le 
«  fils  de  l'empereur ,  il  y  a  long-temps 
«  que  vous  n'auriez  plus  pour  ennemis 
«  les  rois  des  Français  (1).  j  «  Nous  vous 
«  le  disons  confidemment,  dit-il  dans  une 
«  autre  lettre,  si  vous  vous  conciliez  l'a- 
«  initié  de  Hugues  ,  vous  pourrez  facile- 
«  ment  éviter  toute  attaque  de  la  part 
«  des  Français  (2).  t   Hugues-Capet  élaij 

(1)  D.  Bouquet ,  t.  IX ,  p.  282 ,  ép.  51. 

(2)  Ibid.,  p.  285,  ép,54. 


DU  DTXIEME  STÈCLE. 


295 


ainsi  dès  lors  le  roi  de  fait  et  de  par  la 
nature.  Le  nom  et  le  droit  s'y  joignirent, 
par  la  donation  du  dernier  roi  Louis  V, 
son  cousin,  et  par  l'élection  de  la  nation 
française.  En  987,  dit  un  auteur  contem- 
porain, mourut  le  jeune  roi  Louis  qui  ne 
lit  rien,  après  avoir  donné  le  royaume  à 
Hugues,  qui  la  même  année  fut  fait  roi 
par  les  Français  (1).  Cette  donation  du 
dernier  roi  de  la  seconde  dynastie  au 
chef  de  la  troisième,  attestée  par  un  au- 
teur contemporain  et  répétée  dans  deux 
chroniques  postérieures(2),  est  une  chose 
d'autant  plus  remarquable  qu'elle  a  été 
moins  remarquée.  Une  autre  chronique 
observe,  et  avec  raison,  que  Hugues-Capet 
descendait  de  Charlemagne,  par  sa  mère 
Hedwige ,  fille  de  Henri-POiseleur  et  de 
sainte  Mathilde,  laquelle  descendait  elle- 
même  du  fameux  Yitikind  (3).  Toutes  les 
chroniques  s'accordent  à  dire  qne  Hu- 
gues-Capet fut  élu  et  proclamé  roi  à 
Noyon  par  les  seigneurs  de  France,  no- 
tamment par  son  beau-frère  Richard, 
duc  de  Normandie,  et  ensuite  sacré  à 
Reims  par  l'archevêque  Adalbéron  le  3  de 
juillet  987.  Le  30  décembre  de  la  même 
année,  Robert,  fils  de  Hugues  et  d'Adé- 
laïde, est  couronné  roi  à  Orléans. 

Les  nouveaux  souverains  furent  aussi- 
tôt généralement  reconnus  de  toute  la 
France.  On  le  voit  par  la  lettre  suivante 
que  Gerbertécrivit  au  nom  du  roi  Hugues, 
la  première  année  de  son  règne  ,  à  Sé- 
guin, archevêque  de  Sens,  qui  ne  lui 
avait  pas  encore  fait  serment  de  fidélité. 
«  Ne  voulant  abuser  en  rien  de  la  puissance 
€  royale,  nous  réglons  toutes  les  affaires 
i  de  la  république  dans  le  conseil  et  de  Pa- 
<  vis  de  nos  fidèles ,  et  nous  vous  jugeons 
«  très  digue  d'en  faire  partie.  C'est  pour- 
t  quoi  nous  vous  avertissons  honnête- 
«  ment  et  affectueusement  de  nous  con- 
t  firmer,  avant  le  1er  novembre,  la  foi  que 
i  nous  ont  confirmée  les  autres,  et  cela 
c  pour  la  paix  et  la  concorde  de  la  sainte 
t  Eglise  du  Seigneur,  ainsi  que  de  tout  le 
c  peuple  chrétien,  de  peur  que  si ,  par  la 
«  persuasion  de  quelques  méchans,  vous 

(1)  Donato  regno  Ilugoni  duci ,  qui  eottem  anno 
rex  factus  est  à  Francis.  Chron.  Odoranni,  Bouquet, 
l.  X,  p.  16;;,  «. 

(2)  Ibid.,  p.  222,  l,  245,  b. 
(J.)  Ibid.,?.  2UI,  b. 


«  négligiez  de  faire  votre  devoir,  vous 
t  n'ayez  à  subir  la  sentence  plus  dure  du 
<  seigneur  Pape  et  des  évoques  de  la 
«  province,  et  que  notre  mansuétude, 
«  que  tout  le  monde  connaît,  ne  déploie 
«  avec  la  royale  puissance  le  très  juste 
«  zèle  de  la  correction  (1).  »  On  voit  par 
cette  lettre  que  le  pape  Jean  XV  recon- 
naissait le  nouveau  souverain  de  France. 
Séguin  ne  tarda  point  à  suivre  l'exemple 
des  autres  :  car  on  trouve  sa  signature 
avec  celles  d' Adalbéron  ,  archevêque  de 
Reims,  et  de  Daimbert,  archevêque  de 
Bourges,  à  la  fin  d'un  privilège  que  le  roi 
Hugues  accorda  au  monastère  de  Corbie 
la  première  année  de  son  règne  (2). 

Un  fait  surtout  est  à  remarquer  dans 
cette  alternative  séculaire  entre  les  deux 
dynasties.  Dans  les  derniers  jours  du  mois 
de  juin  922,  presque  tous  les  seigneurs  et 
évêques  du  royaume,  assemblés  à  Reims, 
proclament  roi  le  duc  Robert  de  France, 
et  il  est  sacré  par  l'archevêque  Hervée. 
L'année  suivante  923,  rompant  une  ar- 
mistice, qu'il  venait  d'en  obtenir,  Char- 
les-le-Simple ,  avec  une  armée  de  Lor- 
rains, vint  surprendre  Robert,  qui  se 
trouvait  à  la  tête  de  peu  de  monde,  La 
bataille  s'engagea  aussitôt  le  dimanche 
15  juin ,  près  de  Soissons ,  au  moment  que 
les  Français  s'y  attendaient  le  moins,  et 
que  la  plupart  étaient  à  dîner  (3).  C'est  ce 
que  dit  formellement  Flodoard,  excellent 
historien  qui  vivait  et  écrivait  dans  ce 
temps-là  même.  Il  est  surprenant  que  les 
continuateurs  de  D.  Bouquet  aient  oublié 
ou  dissimulé  ces  graves  circonstances 
dans  le  neuvième  volume  des  historiens 
de  France.  En  ce  combat ,  il  périt  beau- 
coup de  monde  de  part  et  d'autre.  Le  roi 
Robert  fut  tué  ;  mais  son  fils  Hugues-le- 
Grand  remporta  la  victoire,  et  mit  en 
déroute  le  roi  Charles  et  son  armée.  Or 
savez-vous  comment  les  vainqueurs  usè- 
rent de  la  victoire  ?  Les  évêques  assem- 
blés en  concile  ordonnèrent  à  ceux  qui 
s'étaient  trouvés,  à  la  bataille  de  Soissons, 
entre  Robert  et  Charles,  défaire  péni- 
tence pendant  trois  carêmes,  trois  années 


(t)  Bouquet,  t.  X ,  p.  592,  ép.  18. 
(2)  Ibid.,  p.  S35. 

(ô)  Flod.,  Chron.,  ann,  92.V,  Bouquet,  t.  VIII, 
p.  179. 


PHÉNOMÈNES  HISTORIQUES  DU  DIXIÈME  SIÈCLE. 


296 

durant,  t  Le  premier  carême,  dit  le  con- 
«  cile,  ils  demeureront  hors  de  l'église  et 
«  seront  réconciliés  le  jeudi-saint  ;  cha- 
«  cun  de  ces  trois  carêmes,  ils  jeûneront 
«  au  pain  et  à  l'eau  le  lundi ,  le  mercredi 

<  et  le  vendredi ,  ou  ils  le  rachèteront. 

<  Ils  observeront  de  même  quinze  jours 
«  avant  la  Saint-Jean  et  quinze  jours 
c  avant  Noël  et  tous  les  vendredis  de 
i  l'année  ,  s'ils  ne  le  rachètent  par  des 
«  aumônes,  ou  s'il  n'arrive  ce  jour-là  une 
«  fête  solennelle,  s'ils  ne  sont  malades 
*  ou  occupés  au  service  de  guerre  (1).  > 
Voilà  comme  les  Français  du  Xe  siècle 
expièrent  par  une  rude  pénitence  la  vic- 
toire qu'ils  venaient  de  remporter  sur 
d'autres  Français  ,  qui ,  toutefois  ,  les 
avaient  déloyalement  surpris  pendant 
une  trêve.  Et  pourtant  le  Xe  siècle  est 
appelé  un  siècle  de  fer! 

Pour  savoir  mieux  encore  si  nos  ancê- 
tres méritent  de  la  part  de  leurs  enfans 
de  pareils  noms,  comparons  à  cette  pé- 
riode séculaire  ,  chez  les  Français  du 
Xe  siècle  ,  une  période  à  peu  près  égale, 
non  chez  les  anciens  Grecs  de  Syrie,  non 
chez  les  anciens  Grecs  d'Egypte,  non  chez 
les  empereurs  de  Rome  idolâtre ,  où  nous 
voyons  presque  chaque  règne  commencer 
ou  finir  par  le  meurtre,  ou  même  le  par- 
ricide ;  mais  comparons-y  une  période  à 
peu  près  égale ,  chez  les  Grecs  contem- 
porains de  Constantinople ,  chez  les  cali- 
fes contemporains  de  Bagdad ,  chez  les 
empereurs  de  la  Chine.  A  Constantino- 
ple, Basile-le-Macédonien  ,  qui  meurt 
en  886,  était  monté  sur  le  trône  par  l'as- 
sassinat de  son  prédécesseur.  Michel-IT- 
vrogne.  Son  fils  Léon,  dit  le  Philosophe, 
manque  d'être  assassiné  l'an  892,  l'an  894, 
l'an  902.  Romain  Lécapène,  après  avoir 
failli  plusieurs  fois  d'être  assassiné,  est 
enfin  détrôné  l'an  944  par  son  propre  fils 
Etienne.  Constantin  Porphyrogénète  est 
empoisonné  l'an  958  par  son  fils  Romain  II, 
qui  l'est  par  sa  femme  en  963.  Nicéphore  II 
est  assassiné  en  969  par  Zimiscès,  qui  est 
empoisonné  l'an  975  par  l'eunuque  Ba- 
sile (2).  Yoilà  comme,  sans  parler  de 
plusieurs  autres  assassinats  ou  empoison- 
nemens  politiques ,  les  empereurs  grecs 
se  succédaient  sur  le  trône  de  Constan- 

(1)  Labb.,  t.  IX ,  p.  887. 

(2)  Lebeau,  Uist.  du  Ba$-Emp,}  t.  XIII  et  XIV. 


tinople,  durant  cette  période  séculaire. 
A  Bagdad,  le  calife  Mortauser,  en  861, 
monte  sur  le  trône  de  Mahomet  par  le 
meurtre  de  son  père;  son  successeur 
Mostain  est  décapité  l'an  866  ;  Motaz, 
déposé  et  réduit  à  mourir  de  faim  en  869; 
Mothad.  assassiné  en  870;  Mothaded,  em- 
poisonné en  902;  Moctader,  après  avoir 
été  déposé  deux  fois,  est  tué  l'an  932; 
Kaher  est  déposé  l'an  934,  on  lui  crève 
les  yeux,  il  est  réduit  à  mendier  son  pain. 
Motaki  a  le  même  sort  en  958,  ainsi  que 
Mortacfi  en  946  (1).  Telle  était  à  Bagdad 
la  succession  sanglante  des  souverains  et 
pontifes  mahométans. 

La  Chine  ,  que  l'on  a  tant  vantée  pour 
ses  mœurs  patriarcales  et  la  sagesse  de 
son  gouvernement,  vit  jusqu'à  sept  dy- 
nasties se  succéder  par  la  trahison  et  le 
meurtre  en  moins  d'un  siècle.  La  XIIIe 
s'éteignit  en  907,  par  le  meurtre  de  ses 
deux  derniers  empereurs.  La  XIVe  ne 
dura  que  16  ans.  Son  premier  empereur, 
qui  avait  tué  les  deux  derniers  de  la  dy- 
nastie précédente  ,  fut  tué  par  son  fils, 
aîné ,  qui  fut  tué  par  son  frère  ,  qui 
se  tua  lui-même  en  923,  pour  ne  pas 
être  tué  par  le  chef  de  la  XVe  dynastie. 
Elle  ne  dura  que  13  ans ,  avec  quatre  em- 
pereurs, dont  trois  périrent  de  mort  vio- 
lente. La  XVIe  dynastie,  commencée  en 
936,  finit  en  947,  avec  deux  empereurs 
dont  le  second  fut  détrôné.  La  XVIIe, 
commencée  en  947,  finit  par  son  deu- 
xième empereur  qui  fut  tué  l'an  951.  La 
XVIIIe  finit  l'an  960  par  son  troisième 
empereur,  qui  fut  déposé  et  remplacé  par 
son  premier  ministre,  qui  fut  le  chef  de 
la  XIXe  (2).  Voilà  donc  en  Chine,  dans 
l'espace  de  60  ans  ,  sept  dynasties,  avec 
huit  ou  neuf  empereurs  assassinés. 

Maintenant,  à  cet  empirephilosophique 
de  la  Chine,  à  cet  empire  mahométan  de 
Bagdad,  à  cet  empire  grec  de  Constan- 
tinople, comparez  le  royaume  catholique 
d'Angleterre,  le  royaume  catholique 
d'Allemagne,  le  royaume  catholique  de 
France,  avec  leur  grand  nombre  de 
saints  et  desavans  personnages  :  dirons- 
nous  encore  que  nos  ancêtres  du  Xe  siè- 


(1)  Art  de  Vérifier  les  Dates.  —  Hist.  Univ.  par 
des  Anglais,  t.  XLIII  (5)  et  XLIV(4). 

(2)  Hist.  Univ.  par  des  Anglais,  t.  LIV  (14). 


LES  FERMES  DU  PETIT  ATLAS. 


297 


cle  étaient  des  ignorans  et  des  barbares?  i  sont  ceux  qui  le  diraient  ou  le  pense- 

que  leur  siècle  était   un  siècle  de  fer?     raient  encore. 

En  vérité,  les  ignorons  et  les  barbares  |  Rohrbachkr. 


LES  FERMES  DU  PETIT  ATLAS, 

OU  COLONISATION  AGRICOLE,  RELIGIEUSE  ET  MILITAIRE  DU  NORD  DE  L'AFRIQUE; 

PAR   L'ABBÉ  LANDMANN,    CURÉ   DE    CONSTANTINE. 


Le  temps  n'est  plus,  Dieu  merci,  où 
l'on  pouvait  craindre  que  le  gouverne- 
ment ne  se  rangeât  à  l'avis  de  ceux  qui 
demandaient  l'abandon  de  l'Algérie,  ou 
qu'il  n'adoptât  le  parti  mixte  de  ne  gar- 
der dans  ce  pays  que  quelques  postes 
militaires  sans  utilité  pour  la  métropole, 
etsansaucune  influence  sur  la  civilisation 
des  peuples  indigènes.  Or,  bien  que  nous 
soyons  loin  d'accuser  aucun  ministère  d'a- 
voir mérité  un  pareil  soupçon ,  il  est  à 
observer  que  dans  ce  long  débat  qui  nous 
a  coûté  cher,  l'opinion  publique,  en  se 
prononçant  énergiquement  pour  la  con- 
servation ,  a  montré  plus  d'intelligence 
des  vrais  intérêts  de  la  France  que  les 
économistes  myopes  qui  se  prononçaient 
contre  elle ,  et  dont  le  temps  fait  ressor- 
tir de  plus  en  plus  l'insigne  erreur.  Dieu  ! 
de  quelle  immense  buée  les  siècles  à  ve- 
nir eussent  salué  la  génération  actuelle 
des  Français,  si  l'on  eût  pu  dire  un  jour: 
«  La  France  constitutionnelle  de  1830 
était  un  pays  riche  ;  car  l'or  n'y  faisait 
faute  à  aucune  invention  nouvelle  de 
l'industrie  :  machines  à  vapeur,  chemins 
de  fer,  ponts  suspendus  et  autres  entre- 
prises d'un  intérêt  secondaire,  quelque- 
fois même  douteux  ;  bref ,  c'était  un  pays 
qui  trouvait  des  millions  pour  transpor- 
ter de  la  Haute -Egypte  à  Paris  une 
pierre  couverte  d'inscriptions  inintelli- 
gibles, ou  pour  construire  despalais  sans 
destination.  Mais  quand  cette  grande 
nation  fut  à  même  de  s'adjoindre  et  de 
s'assimiler  un  empire  conquis  par  ses 
armes ,  et  qui  pouvait  en  moins  d'un  siè- 
cle accroître  considérablement  sa  puis- 
sance ,  elle  recula  sordidement  devant  la 
dépense  nécessaire  à  une  pareille  œuvre. 
Elle  inonda  pendant  vingt  ans  l'Europe 


du  sang  de  ses  enfans,  dans  de  folles 
guerres  de  propagande  révolutionnaire  , 
ou  d'injuste  conquête;  puis,  quand  le 
temps  vint  de  servir  efficacement  la 
cause  de  la  civilisation  par  ses  armes  , 
son  ardeur  belliqueuse  fit  place  à  de  pi- 
toyables pastorales.  »  Au  surplus,  il  y  a 
ici  un  fait  bien  curieux  à  observer  :  ce 
sont  des  contribuables  improuvant  en 
masse  une  mesure  d'économie  financière 
qui  va  à  rencontre  de  leurs  lumières  in- 
stinctives ,  et  des  pères  de  famille  protes- 
tant contre  une  raison  d'Etat,  qui  refuse 
d'exposer  la  vie  de  leurs  enfans  dans  l'a- 
chèvement d'une  grande  et  noble  entre- 
prise. Qui  ne  voit  là  un  de  ces  décrets  de 
la  divine  Providence  auquel  un  gouver- 
nement sage  s'empresse  de  se  conformer? 
La  guerre  suffisamment  motivée,  qui,  en 
rendant  la  France  maîtresse  d'Alger,  a 
mis  fin  à  la  piraterie  ,  fut  sans  contredit 
une  guerre  sainte,  et  celle  qui  se  pour- 
suit aujourd'hui  si  glorieusement  contre 
les  populations  arabes  ne  sera  pas  moins 
sainte  elle-même,  si  elle  a  pour  résultat 
de  faire  succéder  sur  cette  terre,  jadis 
chrétienne,  la  religion  d'amour  et  de 
liberté  au  code  de  la  haine  et  du  despo- 
tisme, et  une  civilisation  progressive  à 
l'immutabilité  de  la  barbarie. 

Cependant ,  quelque  légitime  que  la 
guerre  nous  apparaisse  de  ce  point  de 
vue,  nous  n'en  désirons  pas  moins  vive- 
ment qu'elle  arrive  bientôt  à  son  terme,  et 
que  nous  nous  trouvions  enfin  en  posi- 
tion de  travailler  aux  améliorations  mo- 
rales et  matérielles  que  réclame  l'état 
social  du  pays  conquis.  Or,  grâce  à  l'hé- 
roïsme de  notre  jeune  et  brillante  armée 
d'Afrique,  et  à  l'habileté  de  son  illustre  gé- 
néral, nos  vœux  à  cet  égard  ne  doivent  pas 


298 


LES  FERMES  DU  PETIT  ATLAS. 


tarder  à  se  réaliser.  En  conséquence, l'af- 
faire essentielle  dont  legouvernement  au- 
ra às'occuper  avant  peu,  sera  la  colonisa- 
tionde  cette contréejadis  si  fertile, comme 
chacun  sait,  et  susceptible  de  recevoir 
une  population  au  moins  triple  de  celle 
qu'elle  possède  aujourd'hui  ;  question 
ardue  assurément,  comme  ne  le  prouve 
que  trop  la  diversité  des  opinions  émises 
à  ce  sujet. 

c  Les  Français  sont  inhabiles  à  coloni- 
ser ,  t  ne  cesse-t-on  de  nous  dire;  or  l'on 
ne  saurait  nier  que,  depuis  environ  un 
siècle,  cette  opinion  n'ait  quelque  appa- 
rence de  fondement.  Toutefois,  notre  in- 
fériorité relative  dans  cette  branche  d'é- 
conomie publique  ne  serait  pas  une  rai- 
son pour  que  ,  dans  un  accès  de  désinté- 
ressement humanitaire, nous  abandonnas- 
sions à  des  rivaux  mieux  avisés  que  nous, 
dont  le  refus  ne  serait  pas  à  craindre,  la 
mission  civilisatrice  que  la  Providence 
nous  a  confiée  sur  l'Afrique  :  car  l'impul- 
sion est  donnée  désormais;  et  le  moment 
est  venu,  qu'on  le  sache  bien,  où  nul  Etat 
du  littoral  méditerranéen  ne  restera  dans 
les  langes  de  la  barbarie.  N'abandonnons 
donc  pas  à  d'autres  la  glorieuse  tâche  qui 
nous  est  donnée  à  remplir  ;  mais  sachons 
au  contraire  nous  en  acquitter  au  bé- 
néfice commun  de  la  nation  conquérante 
et  des  peuples  conquis  :  car,  en  défini- 
tive ,  la  politique  de  la  France  doit  être 
de  se  garder  également  de  l'égoïsme  et 
de  la  duperie. 

Mais  s'il  est  vrai,  ce  qui  toutefois  de- 
mande explication ,  que  dans  l'état  actuel 
de  nos  mœurs,  nous  soyons  réellement 
inhabiles  à  coloniser,  s'ensuit-il  de  là  que 
la  nation  anglaise,  ou  toute  autre,  pos- 
sède actuellement  la  virtualité  qui  nous 
manque?  Nous  ne  craignons  pas  d'affir- 
mer le  contraire;  car  s'il  en  était  autre- 
ment, pourquoi  donc  la  Grande-Breta- 
gne, qui  compte  ses  indigens  par  millions, 
ne  s'en  débarrasserait-elle  pas  sur-le- 
champ,  non  moins  heureusement  pour 
elle  que  pour  eux,  en  les  établissant  sur 
quelqu'un  des  immenses  et  fertiles  terri- 
toires dont  elle  dispose  ?  Il  y  aurait  assu- 
rément, dans  une  pareille  mesure,  plus 
d'humanité  et  d'économie,  qu'à  entre- 
tenir ces  malheureux  sur  le  territoire 
foulé  de  la  métropole,  au  moyen  de  la 
taxe  des  pauvres.  Mais  l'Angleterre  est 


depuis  long-temps  tout  aussi  impuissante 
que  nous  à  fonder  des  colonies  nouvelles, 
si  ce  n'est  par  voie  de  coercition,  comme 
à  Botany-Bay. 

Remarquons  d'abord ,  en  ce  qui  con- 
cerne les  colonies  à  esclaves,  que  nous 
ne  nous  sommes  pas  montrés  moins  ha- 
biles fondateurs  que  les  Anglais;  car 
avant  que  les  brouillons  de  93  fussent  ve- 
nus jeter  la  perturbation  dans  l'organisa- 
tion sociale  des  Antilles  françaises,  la 
prospérité  matérielle  de  Saint-Domin- 
gue ne  le;  cédait  à  celle  d'aucune  co- 
lonie anglaise,  et  aujourd'hui  même 
l'existence  de  la  Guadeloupe  et  de  la 
Martinique  suffit  pour  écarter  le  reproche 
d'impuissance  qui  nous  est  adressé.  Il  est 
vrai  de  dire  que  le  reproche  en  question 
ne  porte  pas  précisément  sur  les  colonies 
à  sucre,  où  l'exploitation  du  sol  a  lieu 
par  des  bras  esclaves,  mais  bien  plutôt 
sur  celles  formées  par  des  travailleurs 
libres  ,  sortis  de  la  métropole.  Quoi  qu'il 
en  soit,  l'Acadie  et  le  Canada,  qui  se 
trouvaient  dans  cette  dernière  catégorie, 
étaient  des  établissemens  prospères  , 
quand  le  sort  des  armes  les  fit  passer 
aux  mains  de  nos  ennemis  ;  mais  attendu 
que  nous  les  avons  perdues ,  il  est  des 
gens  qui  tirent  leurs  conclusions  comme 
si  elles  n'avaient  jamais  existé. 

Ceux  qui  se  plaisent  à  attribuer  aux 
institutions  et  aux  mœurs  anglaises,  à 
l'exclusion  des  nôtres  ,  la  faculté  de  co- 
loniser, et  qui  en  offrent  pour  preuve  le 
développement  colossal  de  la  puissance 
américaine,  formée  d'anciennes  colonies 
britanniques ,  oublient  de  faire  connaître 
les  véritables  causes  qui  ont,  dans  le 
principe  ,  favorisé  ces  établissemens. 
C'est  parce  que  leurs  premiers  fondateurs 
se  sont  transportés  sur  ces  terres  loin- 
taines avec  toutes  leurs  institutions  reli- 
gieuses et  civiles.  On  sait,  en  effet ,  que 
pendant  plus  d'un  siècle,  les  différentes 
sectes  religieuses ,  nées  de  la  réforme,  se 
persécutèrent  alternativement  en  Angle- 
terre ,  et  que  ce  fut  particulièrement 
pour  fuir  ces  persécutions,  et  pour  cher- 
cher dans  les  forêts  vierges  du  Nouveau- 
Monde  la  liberté  de  conscience  qui  leur 
était  déniée  dans  leur  patrie  ,  qu'un 
grand  nombre  de  familles  de  la  classe 
moyenne  et  riche  émigrèrent,  emportant 
avec  elles  leurs  capitaux.  Elles  arrivèrent 


LES  FKHMES  DU  PETIT  ATLAS 
donc  dans  leurs  nouveaux  domaines  avec 


m 


tous  les  élémens  de  succès  indispensables 
à  une  société  naissante,  savoir  :  moyens 
matériels  d'établissement,  relations  so- 
ciales  préexistantes  ,    enfin  institutions 
religieuses  communes  à  tous  les  colons 
d'un  même  canton.  Ce  fut  surtout  cette 
dernière  circonstance   qui  fit   réussir  la 
colonisation;  car,  ainsi  que  nous  croyons 
l'avoir  dit  ailleurs,  l'ordre  social  ne  naît 
qu'à  l'ombre  d'un  autel.  Il  est  vrai  qu'une 
société  déjà  constituée  peut,  à  la  rigueur, 
faire  table  rase  des  institutions  religieu- 
ses qui  lui  ont  donné  la  vie,  sans  périr 
immédiatement  ;  elle  peut  subsister  pen- 
dant quelque  temps  sans  aucun  culte  pu- 
blic, quoique  ce  fait  anormal  ne  puisse 
avoir  lieu  qu'au  prix  de  beaucoup  de  pé- 
rils et  de  désordres  :  mais  dans  aucun  cas, 
une    organisation    sociale   régulière  ne 
peut  s'établir  entre  des  hommes  dépour- 
vus de  tout  lien  religieux.  Jamais  les  for- 
ces et  les  intérêts  individuels  abandonnés 
à  leur  divergence  native,  et  sans  aucune 
autorité  morale  qui  leur  imprime  une  sa- 
lutaire compression,  ne  parviendront  à 
se  coordonner  et  à  se  discipliner:  en  un 
mot,  il  peut  y  avoir  agglomération  d'in- 
dividus ,  mais  non  société,  là  où  chacun 
est  à  soi-même  son  principe,  son  moyen  et 
sa  fin.  Ne  cherchons  pas  ailleurs  la  cause 
decette  impuissance  à  fonder  des  colonies 
nouvelles  qu'on  a  reprochée  avec  raison 
aux  Français  d'aujourd'hui  ;  mais  ne  crai- 
gnons pas  d'étendre  ce  reproche  aux  An- 
glais, et  à  tous  les  peuples  chez  lesquels 
la  foi  s'est  affaiblie,  et  où  l'industrie  est 
le  grand  ressort  du  mécanisme  social.  En 
effet  ,  comme  l'a   dit   un  de   nos   plus 
grands  publicistes  :  «  La  religion  est  la 
«raison  de.  toute  société,  puisque  hors 
i  d'elle  on  ne   peut  trouver   la   raison 
«  d'aucun     pouvoir,    ni    d'aucuns    de- 
«  voirs  (1).   » 

Les  réflexions  qui  précèdent  nous  ont 
été  suggérées  par  la  lecture  de  l'intéres- 
sant ouvrage  publié  par  M.  l'abbé  Land- 
mann.  Ce  livre  qui  possède,  entre  au- 
tres mérites,  celui  de  paraître  à  propos, 
diffère  de  la  plupart  de  ceux  dont  nos 
bibliothèques  sont  encombrées,  et  qui  ne 
contiennent  guère  que  des  idées  spécula- 
tives plus  ou  moins  justes  ,  sinon  plus  ou 

(1)  Législation  primitive,  par  M-  Je  Bouald. 


moins  fausses,  mais  dont  l'application 
n'est  la  plupart  du  temps  ni  probable, 
ni  même  possible.  Les  Fermes  du  petit 
Atlas  ,  au  contraire ,. sont  l'œuvre  d'un 
homme  d'action  conduit  par   une  judi- 
ciaire excellente  et  un  cœur  ardent.  Ce 
serait  à  la  fois  un  malheur  et  une  honte 
pour  toute  notre  époque,  si  une  pareil U 
production  passait  inaperçue ,  car  nous 
affirmons  hardiment  que  son  respectable 
auteur,  sans  tracer  précisément  les  lois 
de  l'organisation  du  travail,   s'est  placé 
dans  la  voie  qui  doit  conduire  tôt  ou  tard 
à  la  solution  de  ce  vaste  problème.  Ce- 
pendant, comme  il  n'entre  dans  nos  prin- 
cipes de  flatter  personne,hàtons-nousd'a- 
jouterque  la  grande  et  féconde  pensée  dont 
M.  le  curé  de  Constantine  est  le  metteur 
en  œuvre  ,  n'est  autre  chose  que  la  con- 
séquence  nécessaire  des  événemens  au 
milieu  desquels  il  s'est  trouvé  placé,  et 
que  la  divine  Providence  lui  a  tracé  sa 
route  de  manière  à  ce  qu'il  ne  pût  s'en 
écarter.  Il  est  vrai  que,  lorsque  Dieu  fait 
cboix    d'un    homme  pour  être  l'instru- 
ment de  ses  desseins  ,  il  n'arrive  jamais 
que  ce  choix  tombe  sur  une  âme  vulgaire, 
ni  sur  une  médiocre  intelligence.  Nous 
avons  aujourd'hui  une  preuve  de  plus  de 
cette  grande  vérité. 

Nous  venons  de  donner  à  entendre  que 
les  siècles  d'où  la  foi  s'est  retirée  ,  sont 
impuissans  à  fonder  des  colonies.  Cet 
art,  dont  on  semble  avoir  aujourd'hui 
perdu  les  traditions  ,  consiste  à  transpor- 
ter sur  une  terre  inexploitéee  l'excédant 
delà  population  d'un  pays  ;  mais  il  faut 
pour  cela  que  la  jeune  peuplade  soit  mu- 
nie de  toutes  les  institutions  religieuses 
et  civiles  propres  à  en  faire  une  nouvelle 
société  complète  elle-même,  et  sembla- 
ble à  la  société-mère  ,  sinon,  emportant 
avec  elle  des  institutions  meilleures  que 
celles  mêmes  de  la  mère-patrie.  Dans  la 
multitude  des  tableaux  instructifs  que  la 
nature  renferme,  il  en  est  un  dont  l'analo- 
gie avec  le  sujet  politique  qui  nous  oc- 
cupe est  frappante ,  c'est  l'essaimage  des 
abeilles.  Lorsque  la  population  surabon- 
dante d'une  ruche  s'expatrie,  en  vue  de 
fonder  un  nouvel  établissement,  elle  ne 
le  fait  qu'avec  une  jeune  reine  et  les  di- 
vers fonctionnaires  propres  à  son  orga- 
nisme social ,  sa  hiérarchie  et  toutes  ses 
institutions  prêtes  à  fonctionner,  enfin 


300 


LES  FERMES  DU  PETIT  ATLAS. 


avec  une  grande  abondance  de  provisions, 
afin  de  ne  pas  se  trouver  au  dépourvu  dès 
le  début  de  son  entreprise.  Tel   fut  aussi 
le  procédé  des  religionnaires  qui  quittè- 
rent l'Angleterre  ,   pour  aller  fonder  des 
colonies  dans  l'Amérique  septentrionale. 
Celle  des  Français,  au  Canada,  eut  lieu 
dans  des  circonstances  différentes  ,mais 
non  moins  favorables.  Elle  fut  l'œuvre 
du  gouvernement  qui  lui  donna  toute  la 
protection  qui  dépendait  de  lui,  et  une 
organisation  sociale  semblable  à  celle  de 
la  métropole.  Ainsi,  chaque  village  se 
groupa  autour  de  l'église  paroissiale  et 
du  château  seigneurial ,  et  l'on  retrouve 
même  encore  dans  ce  pays  des  vestiges 
vivacesdes  institutions^  des  mœurs  fran- 
çaises du  siècle  de  Louis  XIV.  Or,  quelque 
graves  que  fussent  les  erreurs  dont  les 
colonisateurs  ,  partis  de   la  métropole 
britannique,  étaient  infectés  en  matière 
de  foi ,  sauf  ceux  du  Maryland  qui  étaient 
catholiques  ,  leurs  diverses  sociétés  ne 
furent  pourtant  pas  privées  de   la  puis- 
sance harmonisatrice   que    le  lien  reli- 
gieux porte  en  soi,  et  quelque  imparfai- 
tes que  fussent  les  institutions  politiques 
de  l'ancien  royaume  de  France,  l'on  con- 
viendra qu'elles  valaient  mieux  qu'une 
absence   complète   d'institutions  ;  peut- 
être  même,  s'il  est  permis  de  le  dire  en 
passant,  valaient-elles  mieux  que  celles 
enfantées  par  le  génie  du  libéralisme,  et 
dont  les  résultats  actuels  sont  si  déplo- 
rables. Quant  aux  peuples  de  l'antiquité, 
ils  furent  particulièrement  remarquables 
par  la  manière  paternelle  dont  ils  enten- 
daient la  colonisation.  C'était  pour  eux 
un    généreux   travail   d'enfantement   et 
d'alailement  politique ,  tandis  qu'aujour- 
d'hui  l'on  semble   n'y  voir  qu'un  facile 
vomissement  de  la   population   exubé- 
rante de  la  métropole,  ou,  ce  qui  est  en- 
core plus  irrationnel,  on  croit  pouvoir 
former  une  colonie  d'un  ramassis  d'aven- 
turiers de  tous  les  pays ,  n'ayant  entre 
euxque  des  points  de  contact  d'autant  plus 
anguleux ,  qu'ils  diffèrent  entre  eux  de 
mœurs,  de  langage,  et  de  procédés  in- 
dustriels ;  privés ,  qu'ils  sont ,  de  direc- 
tion commune,  de  relations  affectueuses, 
de  commensalité  spirituelle ,  aux  prises 
avec  la  misère  et  les  privations  insépara- 
bles d'une  œuvre  de  fondation,   il  est 
presque  impossible  qu'ils  franchissent  ces 


difficultés  initiales.  [La  faute  est  encore 
plus  grande ,  quand  l'autorité  fondatrice 
commence  par  livrer  ces  malheureux  à 
l'exploitation  de  spéculateurs  avides, 
qui  accaparent  les  terres  ,  à  seule  fin  de 
les  leur  revendre  morcelées,  avec  l'é- 
norme bénéfice  que  cette  opération  sub- 
versive permet  de  réaliser.  Sans  contre- 
dit ,  tant  que  les  Français  ne  mettront 
pas  en  œuvre  d'autre  procédé  de  coloni- 
sation ,  ils  sont  destinés  à  échouer  dans 
toutes  les  entreprises  de  ce  genre. 

Cependant  une   ère   nouvelle  semble 
s'ouvrir  pour  la  France  dans  cette  inté- 
ressante branche  de  l'économie  publique, 
et  nous  voici  conduits  par  la  seule  force 
des  choses  à  introduire  dans  nos  posses- 
sions d'Afrique  le  travail  par  association , 
A  la  suite  de  cruels  mécomptes,  l'on  en 
est  venu  enfin  à  reconnaître  qu'il  était 
impossible  que  des  familles  vivant  à  l'é- 
tat de  pure  indépendance  les  unes  des  au- 
tres, parvinssent  dans  ce  pays  à  se  con- 
certer à  propos ,  pour  résister  aux  atta- 
ques inopinées  des  Arabes.  La  nécessité 
d'agir  avec  unité  et  célérité,  en  vue  de 
la  défense  commune  ,  a  fait  naître  l'idée 
d'associer  tous  les  colons  d'une  même  lo- 
calité ;  mais  si  le  principe  d'association 
présente  de  grands  avantages  pour  ré- 
sister à  l'ennemi,  et  même  pour  l'atta- 
quer au  besoin  ,  il  doit  en  présenter  d'é- 
galement grands  pour  exécuter  les  tra- 
vaux  d'établissement   et    d'exploitation 
agricole.  Le  premier  de  ces  deux  modes 
d'association  n'est  même  applicable  que 
très  imparfaitement,  en  l'absence  de  l'au- 
tre. En  conséquence,  chaque  peuplade 
coloniale  devra  être  organisée  en  société 
tant  pour  se  défendre  contre  l'ennemi  du 
dehors,  que  pour  exploiter  le  sol  et  pro- 
duire les  objets  de  consommation  né- 
cessaires à  la  vie  et  au  bien-être  des  co- 
lons. Cette  double  nécessité  de  coloniser 
l'Afrique  française  par  voie  d'association 
agricole  et  militaire,  est  depuis  long- 
temps bien  comprise  par  l'honorable  gé- 
néral Bugeaud.  Quant  à  M.  l'abbé  Land- 
mann ,  dont  le  livre  est  écrit  pour  mettre 
ce  principe  dans  toute  son  évidence,  et  en 
provoquer  la  prompte  application  dans 
nos  possessions  d'Afrique  ,  nous  ne  sau- 
rions douter  que  son  vaste  projet  ne  soit 
accueilli  avec  faveur  par  le  gouverne- 
ment ,  peut-être  même  par  les  capita- 


LES  FERMES  DU  PETIT  ATLAS. 


301 


listes,  car  il  n'est  pas  absolument  im- 
possible que  ceux-ci  ouvrent  les  yeux  sur 
leurs  véritables  intérêts. 

JNous  n'avons  encore  fait  connaître  le 
projet  de  colonisation  de  M.  l'abbé  Land- 
inann.  que  sous  ses  aspects  agricole  et 
militaire.  Cependant,  s'il  se  bornait  là, 
nous  le  regarderions  comme  incomplet; 
nos  lecteurs  en  connaissent  la  raison. 
Mais  l'auteur  de  ce  projet  est  un  prêtre 
chrétien  ,  dont  l'ardente  charité  a  pour 
auxiliaire  une  haute  intelligence.  En  con- 
séquence, il  n'a  pas  pu  songer  à  associer 
les  hommes,  si  ce  n'est  sous  la  bannière 
de  la  foi  catholique  ;  c'est  particulière- 
ment sous  ce  rapport  que  ses  conceptions 
en  matière  de  colonisation  se  distinguent 
nettement  de  celles  des  économistes  era- 
poissés  dans  la  question  matérielle.  Sous 
ce  dernier  rapport  encore ,  il  y  a  fort 
heureusement  conformité  de  sentimens 
entre  M.  le  curé  de  Constantine  et  M.  le 
général  Bugeaud.  «Le  prêtre  et  le  cheva- 
lier français  sont  frères  »,  a  dit  le  comte 
deMaistre;  faisons  donc  des  vœux  pour 
que  le  digne  ecclésiastique  qui  a  su  com- 
prendre que,  dans  les  desseins  de  Dieu, 
Y  Histoire  batailles  n'est  pas  encore  finie , 
et  le  brave  militaire  qui  apprécie  avec 
une  haute  sagesse  l'efficacité  des  institu- 
tions religieuses ,  sachent  se  concerter 
ensemble  pour  coloniser  l'Algérie  par  le 
seul  procédé  applicable  ,  et  conquérir  à 
la  France  non  pas  seulement  la  soumis- 
sion matérielle  des  populations  indigè- 
nes, mais  surtout  leurs  affections. 

On  conçoit  maintenant  pourquoi  nous 
avons  dit  que  la  France  était  en  ce  mo- 
ment conduite  par  la  main  de  la  Provi- 
dence à  la  solution  vraie  de  la  question 
sociale.  Elle  y  arrivera  forcément  en  effet 
par  la  colonisation  de  l'Algérie;  car  celle- 
ci  ,  comme  il  est  désormais  facile  de  s'en 
convaincre ,  ne  peut  se  faire  avec  chance 
de  succès  que  par  agglomérations  de  fa- 
milles associées  ,  dans  le  triple  but  reli- 
gieux, agricole  et  militaire,  ainsi  que 
M.  l'abbé  Landmann  le  propose.  Mais  il 
[est  permis  d'espérer  que  lorsque  l'expé- 
rience de  ce  nouveau  procédé  d'écono- 
mie sociale  aura  été  faite  en  Afrique,  et 
qu'on  aura  acquis  la  certitude  qu'il  est 
le  seul  capable  d'élever  la  virtualité  hu- 
Imaine  à  sa  plus  haute  puissance,  il  ne 
restera  pas  cantonné  en  Afrique,  mais  au 


contraire  s'introduira,  par  la  seule  force 
des  intérêts  généraux  et  particuliers,  en 
France  et  dans  tous  les  pays  chrétiens. 

Personne  n'ignore  que  les  peuples  mu- 
sulmans ne  connaissent  qu'une  loi  fon- 
damentale, à  la  fois  civile  et  religieuse  , 
le  Koran  ,  et  qu'en  conséquence  l'auto- 
rité civile,  pour  être  légitime  à  leurs 
yeux,  doit  être  revêtue  du  caractère  re- 
ligieux. Quelques  observateurs  dont  le 
raisonnement  ne  manque  pas  d'une  cer- 
taifle  spéciosité,  ont  conclu  de  cette  con- 
nexion et  de  l'attachement  fanatique  des 
Arabes  à  la  foi  de  l'islamisme  ,  qu'il  fal- 
lait renoncer  à  amener  non  seulement 
une  fusion  ,  mais  un  rapprochement  ami- 
cal entre  les  populations  arabe  et  fran- 
çaise. On  les  déclarait  immiscibles  ,  et 
l'on  ne  voyait  d'alternative  qu'entre  une 
guerre  d'extermination  et  une  occupa- 
tion militaire  continuellement  harcelée, 
et  qui  rendrait  ruineuse  l'exploitation  du 
sol.  L'ouvrage  de  M.  l'abbé  Landmann 
est  destiné  à  faire  tomber  un  pareil  pré- 
jugé. Il  est  très  vrai  que  l'Arabe,  natu- 
rellement religieux,  comme  toute  la  race 
sémitique,  est  fervent  dans  sa  foi  ac- 
tuelle ,  et  qu'il  demeurera  attaché  à  celle- 
ci  tant  qu'il  ne  se  sera  pas  trouvé  en 
contact  avec  un  grand  foyer  d'amour  et 
de  lumière  chrétienne.  Mais  il  s'en  faut 
qu'il  voie  avec  horreur  les  cérémonies 
extérieures  de  notre  culte ,  et  que  nous 
devions  désespérer  de  l'y  amener  un  jour. 
Le  moment  est  venu  au  contraire  où  les 
empires  fondés  par  les  sectateurs  de  Ma- 
homet croulent  de  toutes  parts.  Le  fata- 
lisme musulman  voit  dans  cette  déca- 
dence un  décret  du  ciel  qui  condamne 
sa  foi  à  disparaître  de  la  terre.  Déjà  le 
Maure  et  l'Arabe  s'agenouillent  dans  nos 
temples  ,  et  s'enquièrent  des  dogmes  de 
notre  sainte  religion.  Témoins  des  pro- 
diges de  charité  qu'elle  enfante ,  ils  com- 
prennent que  des  vertus  si  pures  ne  sau- 
raient découler  d'une  source  infecte.  Mais 
c'est  dans  l'ouvrage  de  M.   le  curé  de 
Constantine  qu'on  aimera  à  voir  le  bien 
déjà  produit  dans  cette  voie  par  les  sœurs 
de  Saint- Joseph  de-1'Apparition  ,  et  par 
l'auteur  lui-même  auquel  les  Arabes  ri- 
ches et  pauvres  recourent  avec  confiance 
dans  leurs  infirmités.  N'en  doutons  donc 
pas,  pour  peu  que  le  gouvernement  se- 
conde le  zèle  pieux  de  nos  prêtres  et  de 


302 


LES  FERMES  DU  PETIT  ATLAS. 


nos  religieuses,  l'on  ne  doit  guère  tarder 
à  voir  arriver  la  débâcle  de  l'islamisme 
dans  toute  l'Algérie.  Il  n'y  a  que  cette 
grande  révolution  religieuse  qui  puisse 
faire  cesser  l'antipathie  innée  des  Arabes 
à  notre  égard ,  et  qui ,  à  vrai  dire,  si  elle 
devait  durer,  rendrait  la  conquête  in- 
fructueuse. Yoilà  donc  la  nation  fran- 
çaise obligée,  dans  son  intérêt  politique, 
de  propager  la  foi  chrétienne.  Cette  même 
nation  que  nous  avons  vue  dans  notre 
enfance  dévaster  les  sanctuaires  du  vrai 
Dieu ,  et  rendre  un  culte  burlesque  à  la 
déesse  de  la  raison,  la  voilà  rentrée  dans 
ses  voies  normales ,  et  prête  à  marcher 
de  nouveau  en  tête  des  autres  nations 
chrétiennes  dans  l'œuvre  de  la  civilisa- 
tion universelle  ! 

Déjà  ,  avant  de  connaître  l'écrit  de 
M.  l'abbé  Landmann  ,  nous  avions  conçu 
un  certain  doute  sur  la  raison  qu'on  nous 
donnait  de  l'aversion  des  Arabes  contre 
nos  mœurs  et  notre  domination.  Nous 
nous  refusions  à  croire  qu'elle  fût  exci- 
tée par  la  ferveur  chrétienne  de  nos  sol- 
dats privés  de  prêtres  et  de  culte  exté- 
rieur. Nous  n'avions  pas  oublié  que ,  lors 
de  la  descente  opérée  par  le  général 
Humbert,  en  Irlande,  le  peuple  de  ce 
pays,  éminemment  catholique,  se  porta 
avec  amour  au  devant  de  nos  soldats, 
qu'il  regardait  comme  ses  libérateurs. 
Mais  quand  il  eut  été  témoin  de  leur  irré- 
ligion ,  qui  était  vraiment  cynique  à  cette 
époque ,  il  n'éprouva  plus  pour  eux,  tout 
intérêt  politique  à  part,  qu'un  profond 
dégoût.  Quoi  qu'il  en  soit ,  ce  n'est  pas  un 
médiocre  motif  d'espérance  pour  nous 
que  le  fait  qui  nous  est  révélé  par  M.  l'abbé 
Landmann,  dont  la  sincérité  et  la  pers- 
picacité ne  sauraient  être  mises  en  doute. 
Il  est  donc  vrai  que  ce  que  les  Arabes  dé- 
testent dans  la  généralité  des  Français 
avec  lesquels  ils  ont  été  en  rapport,  ce 
n'est  pas  leur  qualité  de  chrétiens,  mais 
bien  leur  indifférence  pourtoute  croyance 
religieuse.  Quant  à  nous  ,  nous  admirons 
franchement  dans  Abd-el-kader  d'avoir 
déclaré  que  la  guerre  sainte  était  faite 
non  aux  chrétiens,  mais  aux  impies,  aux 
chiens  sans  foi  ni  loi ,  comme  il  importe 
à  sa  politique  de  nous  représenter,  poli- 
tique que  du  reste  tant  de  gens  parmi 
nous  secondent  de  leur  mieux.  Au  sur- 
plus, nos  lecteurs  nous  sauront  gré  de 


faire  passer  sous  leurs  yeux  quelques  pas- 
sages des  Fermes  du  Petit-Atlas  ;  nous 
prendrons  au  hasard. 

«  Ma  mission  était  belle  dans  cette  ville. 
4  J'avais  à  soigner,  sous  le  rapport  spiri- 
«  tuel ,  cinq  hôpitaux  militaires ,  qui  con- 
«  tenaient  toujours,  terme  moyen,  cinq 
«  cents  malades,  et  j'ai  vu  sous  mes  yeux 
i  combien  le  ministère  ecclésiastique  y 
«  était  consolant  et  indispensable;  car  il 
4  ne  faut  pas  croire  qu'en  Afrique  le 
«  soldat  soit  irréligieux  ou  indifférent 
i  comme  en  France.  A  plusieurs  centai- 
«  nés  de  lieues  de  sa  famille  ,  entouré 
<  d'hommes  de  langage ,  de  mœurs,  d'ha- 
4  billemens  si  différens  des  nôtres  ,  il 
t  rentre  involontairement  en  lui-même  ; 
i:  les  illusions  font  place  à  de  sérieuses 
«  pensées  •  il  se  souvient  des  paroles  sain- 
«  tes  qu'il  apprit  dans  son  enfance;  et, 
î  lorsque  dans  le  camp,  au  milieu  d'une 
«  nature  sauvage  et  silencieuse,  il  en- 
«  tend  toutes  les  nuits,  à  tous  les  quarts 
«  d'heure  ,  retentir  autour  de  lui  ce  cri 
«  solennel  répété  par  vingt  bouches  :  Sen- 
i  tinelle ,  prenez  garde  à  vous!  il  élève 
«  son  cœur  et  ses  yeux  vers  le  Dieu  de 
«  ses  pères.  Aussi  est-ce  une  chose  ex- 
«  cessivement  rare  de  voir  qu'un  soldat 
s  bien  malade,  je  ne  dis  pas  refuse,  mais 
«  ne  demande  pas  lui-même  les  secours 
«  du  prêtre 

«  Il  accourut  bientôt  (  à  l'hospice  civil 
«  de  Constantine  )  une  grande  quantité 
t  de  malheureux  affligés  de  toute  espèce 
«  d'infirmités  ;  et  lorsque  je  vins  à  Con- 
«  stantine  pour  remplacer  M.  Suchet, 
«  nommé  grand-vicaire  titulaire,  ilsepré- 
«  sentait  déjà  tous  les  jours  de  soixante 
«  à  cent  infirmes. 

«  J'étais  toujours  à  côté  du  médecin 
«  quand  il  donnait  ses  consultations;  je 
i  lui  servais  quelquefois  d'interprète  ; 
«  j'inscrivais  ses  ordonnances  et  les  fai- 
«  sais  exécuter  ;  je  secondais  les  religieu- 
c  ses  quand  elles  ne  pouvaient  suffire  au 
«  travail  ;  et  il  m'est  arrivé,  presque  tous 
4  les  jours ,  d'avoir  à  panser  quinze  à 
4  vingt  malheureux  couverts  d'ulcères. 
4  Pour  témoigner  leur  reconnaissance, 
c  les  indigènes  apportaient  souvent  aux 
4  sœurs  des  œufs ,  des  dattes,  des  poules 
«  et  même  des  moutons.  Il  est  très  rare 
4  de  voir  quelqu'un  ,  quand  il  est  guéri, 
f  s'en  retourner  chez  lui  sans  venir  au 


LES  FERMES  DU  PETIT  ATLAS. 


303 


i  moins  nous  exprimer  ses  senlimens  de 
c  reconnaissance  ;  et  très  souvent,  avant 

<  de  quitter  l'hôpital ,  ils  me  baisaient 
i  la  main ,  en  me  disant  que  Dieu  nous 

<  donnerait  la  juste  récompense  de  tout 
i  ce  que  nous  avions  l'ait  pour  eux. 

«  Par  ces  soins  et  ces  services,  je  gagnai 
i  entièrement  la  confiance  des  Arabes, 
i  Les  principaux  de  la  ville  venaient  très 
«  souvent  me  voir  ;  j'allais  à  mon  tour  les 
i  visiter  ;  ils  m'invitaient  à  dîner,  et  ils 
c  venaient  dîner  chez  moi.  Quand  je  di- 
c  nais  chez  eux  ,  ils  faisaient  servir  la  ta- 
c  ble  par  leur  femme,  pour  me  témoi- 

<  gner  leur  amitié  et  une  estime  toute 

<  particulière,  honneur  qu'ils  ne  font  ni 

<  aux  Français ,  ni  même  aux  Arabes.  Le 

<  kalifa  me  dit  une  fois  :  «  Le  général  a 
i  dîné  chez  moi-  beaucoup  de  colonels 
«  ont  dîné  chez  moi  ;  jamais  ils  n'ont  vu 
«  ni  ma  femme  ni  mes  enfans;  mais  toi, 
«  puisque  tu  es  le  marabout  français  ,  et 
«  que  je  t'aime  beaucoup ,  je  veux  que  tu 
c  sois  dans  ma  maison  comme  si  tu  étais 

<  mon  père 

«  D'autres  Arabes,  qui  venaient  sou- 
«  vent  me  voir,  me  questionnaient  aussi 

<  sur  plusieurs  points  de  notre  religion, 
i  Un  jour  le  scheik  el-Arab  (chef  des 

<  Arabes  du  Désert,  dont  Biscarah  est  la 

<  capitale),  dînant  chez  moi  avec  plu- 

<  sieurs  de  ses  frères  et  de  ses  neveux, 
i  me  demanda  avec  beaucoup  de  bon- 
«  homie  pourquoi  je  n'étais  pas  marié. 

<  Je  lui  répondis  :  «  Si  j'étais  marié,  mon 
«  amour  serait  partagé  ;  je  chercherais 
t  naturellement  à  plaire  à  ma  femme,  et 
t  je  ne  chercherais  plus  uniquement  à 

<  plaire  à  Dieu;  si  j'étais  marié,  je  serais 
«  resté  dans  mon  pays  pour  jouir  du  bon- 
i  heur  de  la  famille  ;  je  voudrais  amasser 
«  de  la  fortune  ,  et  assurer  à  mes  enfans 
«  une  belle  position  dans  le  monde.  Main- 
t  tenant  que  je  suis  libre  ,  j'ai  pu  quitter 
c  la  France ,  et  venir  en  Afrique  pour 
t  faire  connaître  Dieu  à  ceux  qui  ne  le 
«  connaissent  pas,  et  le  faire  aimer  à  ceux 
i  qui  ne  l'aiment  pas.  Tu  vois  bien  d'ail- 
i  leurs  que  les  enfans  ne  me  manquent 

<  guère;  j'enai quinze  à  l'école,  auxquels 
«  je  communique  la  vie  spirituelle,  qui 
«  est  bien  plus  précieuse  que  la  vie  ani- 
«  maie.  Puis  il  me  vient  tous  les  jours 
«  beaucoup  de  pauvres,  beaucoup  demal- 
«  heureux  de  la  ville  et  de  la  campagne, 


«  des  Français  et  des  Moslcniiins.  Tous 
i  ces  pauvres,  je  les  regarde  comme  mes 
«  enfans  ;  je  panse  leurs  blessures ,  je  soi- 
i  gne  leurs  infirmités,  je  leur  donne  du 
«  pain,  etc.  Tout  cela,  je  ne  le  ferais  cer- 
«  tainement  pas  si  j'étais  marié  ;  et  c'est 
«  précisément  pour  pouvoir  le  faire  et 
«  plaire  ainsi  à  Dieu  que  je  ne  me  suis 
c  pas  marié.»  Cette  explication  fit  sur 
«  lui  et  sur  tous  ses  parens  une  profonde 
f  impression  ,  ils  me  regardaient  avec 
«  une  sorte  d'étonnement.  Puis  le  scheik 
t  me  dit  :  Quand  j'aurai  pu  retourner  à 
t  Biscarah  ,  tu  viendras  avec  moi  ;  je  te 
«  donnerai  une  maison  et  une  belle  mos- 
c  quée.  Il  y  a  là  et  dans  le  désert  beau- 
i  coup  de  pauvres  et  de  malheureux,  et 
i  tu  pourras  aimer  et  servir  Dieu  comme 
«  à  Constantine.  t 

Il  ne  tiendrait  qu'à  nous  d'extraire  de 
l'ouvrage  de  M.  le  curé  de  Constantine 
une  foule  d'autres  faits  observés  par  lui 
avec  une  rare  sagacité  ,  et  dans  lesquels 
on  reconnaîtrait,  à  n'en  pas  douter,  que 
les  dispositions  des  Arabes,  à  l'égard  de 
la  religion  chrétienne,  sont  loin  d'être 
aussi  antipathiques  qu'on  le  suppose  gé- 
néralement. Il  en  est  du  sentiment  reli- 
gieux de  ces  peuples  comme  de  leur  sol; 
l'un  et  l'autre  ne  demandent  qu'à  être 
cultivés  avec  zèle  et  intelligence,  pour 
produire  les  récoltes  les  plus  abondan- 
tes. Au  reste ,  tout  le  monde  a  pu  voir 
par  le  récit  des  journaux  avec  quel  re- 
cueillement ,  disons  mieux,  avec  quelle 
sympathie  pieuse  les  Musulmans  eux- 
mêmes  ont  assisté  aux  processions  de  la 
Fête-Dieu  qui  ont  eu  lieu  à  Alger.  C'est 
qu'en  effet  la  pompe  de  nos  cérémonies 
est  si  bien  faite  pour  parler  à  l'âme  con- 
templative des  enfans  du  désert,  il  y  a 
tant  d'affinité  entre  la  poésie  du  catholi- 
cisme et  l'imagination  née  à  la  clarté  du 
soleil  d'Orient ,  que  c'est  se  faire  peur 
d'un  fantôme  que  de  croire  que  le  fana- 
tisme actuel  du  Musulman  soit  un  obsta- 
cle insurmontable  à  ce  qu'il  embrasse  un 
jour  la  religion  du  Christ.  Si  les  pouvoirs 
actuels  de  la  société  sont  assez  bien  ins- 
pirés pour  mettre  M.  le  curé  de  Constan- 
tine à  même  de  réaliser  son  admirable 
projet,  qui  peut  calculer  la  portée  d'un 
pareil  acte  et  l'immense  accroissement  de 
puissance  et  de  solide  gloire  qui  doit  un 
jour  en  résulter  pour  la  France? 


304 


VIE  DE  M.  OLIER. 


Nous  nous  apercevons  un  peu  tard 
peut-être  que  nous  nous  sommes  laissé 
aller  avec  trop  de  délectation  à  analyser 
le  plan  de  colonisation  du  digne  ecclé- 
siastique ,  sous  ses  aspects  politique  et 
religieux  ,  et  que  l'espace  nous  manque 
à  présent  pour  le  faire  connaître  comme 
une  des  plus  belles  et  des  plus  sages  con- 
ceptions industrielles  qui  ait  jamais  été 
offerte  à  la  spéculation.  Il  est  certain 
du  moins  que  si  la  campagne  prochaine 
amène  la  paix ,  comme  il  y  a  tout  lieu  de 
l'espérer,  et  que  le  gouvernement  s'oc- 
cupe eniin  de  la  colonisation  de  l'Algé- 
rie ,  il  ne  négligera  sans  doute  pas  de 
mettre  à  l'œuvre  un  homme  de  la  capa- 
cité de  M.  l'abbé  Landmann.  Dès  lors, 
les  capitalistes,  spéculateurs  industriels 
et  travailleurs,  trouveront  dans  son  sys- 
tème de  colonisation  ,  par  voie  d'asso- 
ciation religieuse,  agricole  et  militaire, 
tous  les  élémens  possibles  de  succès; 
savoir:  un  sol  fertile,  un  climat  appro- 
prié aux  plus  riches  produits  ,  une  pos- 
session géographique  des  plus  favorables 
au  commerce,  vu  sa  proximité  de  la  mé- 


tropole ;  enfin ,  une  organisation  indus- 
trielle, que  depuis  long-temps  les  socia- 
listes éclairés  appellent  de  tous  leurs 
vœux.  Qu'on  ajoute,  si  l'on  veut ,  à  tou- 
tes ces  causes  de  prospérité  ,  les  garan- 
ties morales  de  bonne  et  fidèle  gestion 
que  présente  le  caractère  du  principal 
promoteur  de  l'entreprise. 

En  résumé  ,  nous  ne  pouvons  que  re- 
commander vivement  la  lecture  du  livre 
de  M.  l'abbé  Landmann:  1°  aux  personnes 
pieuses,  qui  s'intéressent  à  tout  ce  qui  a 
trait  à  la  propagation  de  la  foi  chré- 
tienne ;  2°  à  ceux  qui ,  frappés  des  fâ- 
cheux effets  de  l'incohérence  dans  les  élé- 
mens de  la  richesse  publique ,  ont  déjà 
compris  tous  les  avantages  du  principe 
d'association  ;  3°  aux  spéculateurs  qui 
cherchent  purement  et  simplement  l'em- 
ploi fructueux  et  bien  garanti  de  leurs 
capitaux  ;  4°  enfin,  aux  fonctionnaires  pu- 
blics appelés  à  examiner  les  entreprises 
particulières  sous  le  rapport  de  leur  uti- 
lité publique. 

L.  R. 


VIE  DE  M.  OLIER, 

FONDATEUR  DU  SÉMINAIRE  DE  SAINT-SULPICE ,  ACCOMPAGNÉE  DE  NOTICES  SUR 
UN  GRAND  NOMBRE  DE  PERSONNAGES  CONTEMPORAINS  (1).J 

SECOND  ARTICLE  (2). 


Dans  le  premier  article  sur  la  vie  de 
M.  Olier,  nous  avons  annoncé  que  nous 
en  donnerions  un  second  spécialement 
consacré  à  l'établissement  des  séminaires 
en  France  dont  M.  Olier  a  été  un  des 
principaux  promoteurs,  et  à  l'état  où  se 
trouvait  alors  le  faubourg  Saint-Ger- 
main. Nous  allons  commencer  par  les 
séminaires. 

«  M.  Olier  était  d'autant  plus  convaincu 
de  la  nécessité  du  secours  de  Dieu  pour 
affermir  l'œuvre  naissante  du  séminaire, 
qu'il  la  voyait  traversée  et  combattue  par 

(1)  2  vol.  in-8°  ;  à  Paris ,  chez  Poussielgae  ,  rue 
Haatereuille  ,  9  ;  prix  12  fr. 
JS.(2)  Voir  le  1"  art.  au  n°  68 ci-dessus,  p.  134. 


des  personnes  du  plus  grand  poids,  sans 
parler  des  plaisanteries  que  l'on  faisait 
sur  le  lieu  qu'il  avait  choisi  pour  jeter 
les  fondemens  de  cette  entreprise  (à 
Vaugirard).  11  se  trouvait  des  ecclésias- 
tiques qui ,  tout  charmés  qu'ils  étaient  de 
la  voir  commencer,  ne  pouvaient  goûter 
les  moyens  qu'il  prenait,  ni  en  augurer 
favorablement;  d'autres  disaient  tout 
haut  qu'il  était  contre  le  bon  sens  de 
laisser  là  les  missions,  dont  les  fruits 
avaient  été  si  abondans,  pour  tenter  au 
hasard  une  œuvre  si  incertaine,  et  pour 
s'opiniâtrer  à  reprendre  un  édifice  qui 
s'était  écroulé  presque  aussitôt  qu'on  en 
avait  posé  les  premiers  matériaux.  On  ne 
concevait  pas,  en  effet,  qu'après  avoir 


VIE  DE  M.  OLÏER. 


30.1 


ivangélisé  avec  tant  de  succès  plusieurs 
>rovinces  et  avoir  rempli  toute  la  France 
lu  bruit  de  ses  missions  ,  M.  Olier  voulût 
•nfouir  le  talent  et  cacher  la  lumière 
ivangélique  sous  le  boisseau,  en  allant 
e  confiner  dans  un  village.  L'un  des  su- 
périeurs ecclésiastiques  du  diocèse  de 
>aris  lui  fit  même,  dans  ces  circonstan- 
ces, une  proposition  qui,  tout  extraor- 
dinaire qu'elle  paraît,  montre  néanmoins 
Combien  le  projet  de  Yaugirard ,  que 
bresque  tous  regardaient  comme  une 
pieuse  chimère  ,  semblait  contraire  aux 
hautes  espérances  qu'on  avait  conçues  de 
i;es  talens  et  de  son  zèle.  «  Après  que  j'eus 
barlé  à  mon  directeur,  dit  le  serviteur  de 
pieu,  je  m'en  allai  visiter  le  grand-vi- 
paire  de  Monseigneur  l'Archevêque;  car 
lilors  il  n'y  en  avait  qu'un.  D'abord,  et 
[îprès  peu  de  discours  :  —  Je  désirerais 
bien,  me  dit-il,  que  vous  voulussiez  en- 
Itreprendre  un  voyage  pour  la  gloire  de 
[Dieu.  Ce  serait  d'aller  à  Rome,  et  d'y 
établir  une  mission  qui  irait  partout  le 
Imonde.  Saint  Pierre  et  saint  Paul, 
ïjouta-t-il ,  ne  sont  pas  demeurés  renfer- 
més dans  quelques  endroits  particuliers 
de  la  Judée  :  ils  sont  allés  à  Rome.  Il  faut 
aussi  vous-même  aller  en  ce  lieu-là;  je 
vous  le  dis  encore  une  fois,  vous  y  devez 
aller.  Je  le  sais  bien ,  vous  y  penserez.  — 
Ces  paroles  m'étonnèrent,  étant  pronon- 
cées par  cette  personne-là,  et  avec  tant 
d'assurance.  »  C'était  sans  doute  l'inuti- 
lité prétendue  du  projet  de  Vaugirard 
qui  faisait  parler  ainsi  ce  grand-vicaire; 
car,  d'après  la  persuasion  commune, 
l'établissement  des  séminaires  était  alors 
regardé  comme  une  entreprise  impos- 
sible, et  à  en  juger  par  l'expérience  du 
passé,  cette  persuasion  n'était  pas  sans 
fondement.  Depuis  quatre-vingts  ans  que 
le  concile  de  Trente  en  avait  ordonné 
l'érection ,  on  n'avait  point  encore  vu  en 
France  les  fruits  d'une  institution  si  ar- 
demment désirée,  malgré  les  nombreuses 
ordonnances  rendues  sur  ce  sujet  par 
divers  conciles.  Dans  quelques  diocèses, 
ces  ordonnances  avaient  été  rejetées  par 
les  chapitres;  ailleurs,  elles  étaient  res- 
tées sans  exécution ,  ou  n'avaient  pas  été 
long -temps  en  vigueur.  A  force  d'in- 
stances et  de  sollicitations,  M.  Bour- 
doise,  le  docteur  Duval  et  quelques  au- 
tres parvinrent  à  engager  l'assemblée  du 


clergé  de  France  de  1029  à  délibérer  de 
nouveau  sur  celte  matière,  et  ce  fut 
alors  que  parut  le  projet  d'établir,  pour 
tout  le  royaume,  quatre  séminaires  gé- 
néraux, auxquels  se  rapporteraient  tous 
les  autres.  Mais  ce  projet,  reçu  d'abord 
avec  applaudissemens,  parut  ensuite  si 
difiicileà  exécuter,  que  rassemblée  jugea 
plus  à  propos  de  laissera  chaque  évêque 
le  soin  de  faire  le  mieux  qu'il  pourrait 
dans  son  diocèse.  La  difficulté  était  de 
savoir  quelle  forme  l'on  devait  donner 
aux  séminaires,  et  à  qui  il  convenait 
d'en  confier  le  gouvernement.  Selon  le 
vœu  du  concile  de  Trente,  selon  les  dé- 
crets de  nos  conciles  provinciaux  et  les 
ordonnances  de  nos  rois,  les  séminaires 
devaient  être  destinés  pour  des  enfans; 
mais,  soit  qu'on  y  eût  reçu  des  sujets 
inhabiles  à  l'état  ecclésiastique,  ou  que 
ceux  à  qui  on  en  confia  la  direction  man- 
quassent des  qualités  nécessaires  pour  en 
assurer  le  succès,  ces  séminaires  s'étei- 
gnirent d'eux-mêmes,  et  si  quelques  uns 
subsistaient  encore,  ils  avaient  dégénéré 
en  collèges.  Saint  Vincent  de  Paul ,  vers 
l'an  1030 ,  avait  établi  un  séminaire  de  ce 
genre  au  collège  des  Bons-Enfans,  et  il 
reconnut  bientôt  qu'en  formant  des  sujets 
trop  jeunes  encore  pour  pouvoir  con- 
naître leur  vocation ,  on  ne  procurerait 
qu'un  avantage  insuffisant  à  l'Eglise.  11 
écrivait,  leO  février  1041,  que  les  sémi- 
naires de  cette  espèce  n'avaient  pas 
réussi;  que  ceux  de  Bordeaux  et  d'Agen 
étaient  déserts,  et  que  l'archevêque  de 
B-Ouen,  dans  l'espace  de  plus  de  vingt 
années,  n'avait  pas  tiré  six  prêtres  de  ce 
grand  nombre  de  jeunes  gens  qu'il  avait 
fait  élever  avec  tout  le  soin  possible.  On 
peut  encore  alléguer  l'exemple  du  sémi- 
naire fondé,  par  M.  de  Ventadour,  au 
diocèse  de  Limoges,  qui  n'avait  pas  pro- 
duit un  seul  prêtre  depuis  près  de  vingt 
ans  qu'il  était  établi. 

<  Les  essais  impuissans  des  Pères  de 
l'Oratoire  contribuaient  aussi  à  faire 
regarder  l'établissement  des  séminaires 
comme  une  œuvre  impraticable.  Leur 
maison  de  Saint-Magloire,  à  Paris,  fondée 
depuis  vingt-deux  ans  comme  séminaire 
diocésain ,  n'avait  pu  encore  commencer 
ses  exercices.  Ces  Pères  se  bornaient  à 
enseigner,  dans  quelques  uns  de  leurs 
collèges,  la  théologie  à  ceux  de  leurs 


306 


VIE  DE  M.  OLIER. 


écoliers  qui  se  destinaient  à  l'état  ecclé- 
siastique, et  leur  faisaient  faire  seule- 
ment la  retraite  de  dix  jours  avant  les 
ordinations.  Saint  Vincent  de  Paul  avait 
établi  aussi  l'usage   de  ces   retraites   à 
Paris,  à  Annecy,  à  Saintes,  à  Alet,  à  Ri- 
chelieu, à   Troyes,   à   Crécy,   et   après 
qu'on  avait  vu  saint  François  de  Sales  et 
M.   Alain    de    Solminhiac    ne    pouvoir 
réussir  à  fonder  un  séminaire  dans  leurs 
diocèses,  ces  exercices  étaient  alors  tout 
ce  qu'on  attendait  des  prélats  les  plus 
zélés  et  les  plus  pieux.  Il  n'était  donc  pas 
étonnant  que  lorsque    M,  Olier   et  ses 
coopérateurs  commencèrent  l'établisse- 
ment d'un  séminaire  à  Vaugirard,  cha- 
cun  regardât  cette   entreprise   comme 
impossible.  M.  Bourdoise  lui-même,  qui 
l'encourageait  si  hautement,  partageait 
néanmoins  l'opinion  commune,  et  avec 
d'autant  plus  de  raison,  qu'ayant  essayé 
en  vain,    pendant  plus  de  trente  ans, 
d'établir  un  séminaire ,  il  n'avait  pu  faire 
autre  chose  que  de  former  une  commu- 
nauté de  prêtres  de  paroisse  à  Saint-]Ni- 
colas  du-Chardonnet. 

<  Aussi  M.  du  Ferrier  appelle-t-il  l'éta- 
blissement de  Vaugirard  le  premier  sé- 
minaire qui  ait  été  formé  en  France.  Les 
consuls  de  Langeac,  dans  leurs  lettres  au 
souverain  pontife,  attestaient  pareille- 
ment que  M.  Olier  fut  le  premier  qui 
établit  des  séminaires  dans  ce  royaume. 
Le  père  Hilarion  de  JXolay  dit  encore  que 
cette  œuvre  avait  été  réservée  au  servi- 
teur de  Dieu,  et  que  les  séminaires  com- 
mencèrent en  France  sous  ses  auspices. 

c  JNous  faisons  cette  observation  pour 
montrer  l'accomplissement  de  la  prédic- 
tion de  la  mère  Agnès,  lorsque  cette 
grande  servante  de  Dieu  dit  à  M.  Olier, 
dans  leur  première  entrevue  à  Langeac  : 
«  J'avais  reçu  de  la  sainte  Vierge  l'ordre 
de  prier  pour  votre  conversion,  Dieu 
vous  ayant  destiné  pour  jeter  les  pre- 
miers fondemens  des  séminaires  du 
royaume  de  France.  »  Mais  si  M.  Olier 
commença  le  premier  cette  œuvre,  saint 
Vincent  de  Paul  le  suivit  de  bien  près. 
Voyant  les  succès  si  incertains  du  sémi- 
naire de  jeunes  enfans  qu'il  avait  com- 
mencé en  1636,  et  la  nécessité  d'établir 
d'autres  séminaires  pour  les  ecclésiasti- 
ques déjà  promus  aux  saints  ordres ,  ou 
dans  la  disposition  prochaine  de  les  re- 


cevoir, saint  Vincent  demandait  à  DieJ 
de  pourvoir  à  celte  nécessité  pressant! 
de  l'Eglise.  Il  s'en  ouvrit  un  jour  au  caij 
dinalde  Richelieu,  qui  goûta  cedesseirl 
l'exhorta  à  entreprendre  lui-même  un  tel 
séminaire,  et  lui  donna  mille  écus  poul 
commencer.   Saint   Vincent,    qui   avai 
encouragé  M.  Olier,  ne  balança  pas  à  en 
treprendre  lui-même  la  bonne   œuvre 
qu'il  ne  regarda  que  comme  accessoir 
au  but  de  sa  compagnie.  Mais,  selon  si 
coutume,  il  se  proposa  de  faire  un  simph 
essai,  et  seulement  pour  douze  sémina 
ristes,  en  les  réunissant  aux  plus  jeune: 
du  collège  des  Bons-Enfans.  Avant  l'exé 
cution  de  ce  projet,  il   rendit   comptt 
ainsi  lui-même,  le  9  février  Î642,  de  h 
timidité    apparente    de   sa    conduite 
«  Cette  œuvre  a  déjà  été  entreprise  er 
divers  endroits,  et  n'a  pas  réussi.  Nom 
allons  commencer  à  Paris  pour  en  faire 
un  essai  de  douze  sujets.  M.  T...  voudrait 
que  la  chose  allât  plus  vite;  mais  il  me 
semble  que  les  affaires  de  Dieu  se  fonl 
peu  à  peu  et  quasi  imperceptiblement, 
et  que  son   esprit   n'est  pas  violent  ni 
tempestatif.  >  Enfin  le  cardinal  de  Riche- 
lieu ,    pour  favoriser  l'érection  de   ces 
sortes  de  séminaires,  dont  il  sentait  la 
nécessité,  donna    aussi    au  père  Bour- 
going,  général  de  l'Oratoire,  une  somme 
qui  fut  destinée  à  en  commencer  trois 
du  même  genre  :  l'un  à  Toulouse ,  le  se- 
cond à  Rouen,  le  troisième  à  Paris.  Mais 
le  premier  n'alla  pas  au-delà  d'un  an,-  le 
second,  où  l'on  enseigna  aussi  les  huma- 
nités aux  jeunes  clercs,  ne  fut  pas  non 
plus  de  longue  durée;  et  le  troisième, 
celui  de  Saint-Magloire,  que  l'on  ouvrit 
enfin  cette  année  1642 ,  n'eut  que  de  fai- 
bles commencemens,  le  cardinal  étant 
mort  peu  après,  sans  avoir  assigné  des 
fonds  pour  sa  subsistance. 

<  Ainsi,  contre  toutes  apparences  hu- 
maines, l'on  vit  s'accomplir  à  la  lettre 
la  prédiction  du  père  de  Condren,  lors- 
qu'il assurait  que  le  séminaire  formé  par 
ses  disciples  inspirerait  une  sainte  émula- 
tion à  l'Oratoire  et  même  au  clergé  de 
France  pour  former  de  semblables  éta- 
blissemens.  «  Ce  bon  père,  dit  M.  Olier 
regardait  la  formation  de  notre  naissante 
société  comme  sa  principale  vocation 
et  comme  devant  réveiller  le  zèle  de  la 
congrégation  de  l'Oratoire  et  du  clergé.  » 


S  II!  DE  M.  OLTER. 


307 


Le  propre  des  diverses  sociétés  dans 
l'Eglise  esl  de  s'exciter  mutuellement  au 
bervice  de  Dieu,  comme  les  anges  dont 
parle  Daniel,  qui  battaient  des  ailes  les 
jjns  au-dessus  des  autres.  A  l'exemple  de 
ia  petite  société  de  Vaugirard ,  l'Oratoire 
3t  la  congrégation  de  la  Mission  ont  tra- 
vaillé avec  ferveur  à  l'œuvre  des  sémi- 
naires. »  Si  M.  Olier  parle  de  la  sorte,  ce 
n'est  pas  qu'il  ait  jamais  eu  la  pensée  de 
comparer  sa  petite  troupe  à  ces  illustres 
congrégations,  ou  qu'il  ait  porté  envie 
aux  grâces  que  Dieu  versait  sur  elles; 
bien  au  contraire,  il  souhaite  à  l'une  et 
à  l'autre  mille  bénédictions,  et  confesse 
avec  une  humble  gratitude  que  sa  com- 
pagnie, ia  petite  servante  du  clergé, 
ancillula  cleri ,  est  la  moindre  portion 
de  l'Eglise,  leur  doit  tout  ce  qu'elle  est 
dans  l'ordre  de  sa  vocation;  les  membres 
qui  la  composent  n'étant  que  comme  de 
petits  rejetons  de  ces  deux  grands  ar- 
bres. Aussi  les  historiens  de  saint  Vin- 
cent de  Paul  nous  apprennent-ils  que 
M.  Olier  ne  cessa  de  donner  jusqu'à  la 
mort  le  nom  de  père  à  saint  Vincent, 
voulant  même  qu'à  son  exemple  tous  ses 
disciples  l'honorassent  et  le  respectas- 
sent comme  leur  père. 

«  Lorsqu'on  vit  le  succès  si  inattendu  de 
l'établissement  de  Vaugirard,  il  n'y  eut 
qu'une  voix  pour  confesser  que  c'était 
l'œuvre  de   Dieu.  »  (T.  i,  p.  362.) 

Passons  maintenant  à  l'état  du  fau- 
bourg Saint-Germain,  que  l'on  regarde 
aujourd'hui  comme  l'un  des  faubourgs 
les  plus  rangés  de  Paris ,  et  dont  M.  Oiier 
fut  l'un  des  plus  zélés  et  principaux  ré- 
formateurs. 

<  II  ne  s'agissait  plus,  lorsque  M.  Olier 
se  vit  établi  dans  la  cure  de  Saint-Sulpice, 
de  porter  la  doctrine  du  salut  de  pro- 
vince en  province  ,  ou  d'une  ville  à  une 
autre;  mais  de  créer,  comme  tout  de 
nouveau ,  la  paroisse  alors  la  plus  dé- 
pravée de  Paris ,  et  qui  seule  offrait  au- 
tant de  travail  qu'une  province  entière. 
Jamais  pasteur  ne  vit  peut-être  autour 
de  soi  plus  de  scandales  à  arracher,  ni 
plus  de  vices  à  combattre.  Le  faubourg 
Saint-Germain,  qui  comprenait  la  plus 
grande  partie  de  la  paroisse  de  Saint- 
Sulpice,  était  alors  le  rendez-vous  de 
tous  ceux  qui  voulaient  vivre  dans  le 
désordre.  Impies,  libertins ,  athées,  tout 


ce  qu'il  y  avait  de  plus  corrompu  s'y 
trouvait  réuni,  comme  si  c'eût  été  un 
lieu  destiné  à  servir  de  théâtre  aux  plus 
grands  excès.  Mais  de  peur  qu'on  ne 
prenne  ce  tableau  pour  une  description 
imaginaire,  il  est  nécessaire  d'entrer  ici 
dans  quelques  détails.  Le  XVIIe  siècle, 
si  fécond  en  grands  hommes  et  en  insti- 
tutions utiles  de  tous  les  genres,  n'avait 
pas  été  au  commencement  ce  qu'il  parut 
être  vers  la  fin  ,  et  c'est  s'en  former  une 
très  fausse  idée  ,  que  d'en  confondre  , 
comme  on  fait  trop  souvent,  la  première 
moitié  avec  la  seconde.  Sans  en  considé- 
rer ici  les  diverses  époques,  bornons- 
nons  à  l'état  moral  et  religieux  de  la 
ville  de  Paris  ,  ou  plutôt  de  la  paroisse 
de  Saint-Sulpice,  lorsque  M.  Olier  en 
prit  possession. 

«  C'est  un  fait  avéré  qu'il  n'y  avait  point 
de  quartier  dans  la  capitale  où  il  y  eût 
autant  d'hérétiques,  d'athées  et  de  liber- 
tins. Cette  paroisse  fut  la  première  en 
France  où  les  huguenots  commencèrent 
à  établir  une  église,  et  depuis  ce  mo- 
ment ,  elle  devint  un  lieu  de  refuge  pour 
les  ministres  jusqu'alors  sans  asile,  et 
quelquefois  sans  ressource,  et  pour  le 
parti ,  un  lieu  de  ralliement  où  il  lui  était 
permis  de  tout  oser.  Ce  fut ,  en  effet , 
sur  cette  paroisse  ,  qu'on  vit  jusqu'à 
quatre  mille  personnes  ,  la  plupart  illus- 
tres, entre  autres,  Antoine  de  Bourbon, 
roi  de  Navarre,  et  Jeanne  d'Albret ,  sa 
femme,  se  rendre  en  plein  jour  ,  et 
comme  en  procession,  au  Pré-aux-Clercs, 
et  y  chanter  les  psaumes  de  Marot.  La 
publicité  des  prêches  y  excita  quelque- 
fois des  rixes,  dans  lesquelles  les»protes- 
tans  ,  ia  plupart  gentilshommes  oupuis- 
sans,  eurent  facilement  l'avantage.  Ceux 
qui  venaient  de  Genève  ou  d'Allemagne 
à  Paris ,  y  trouvaient  un  asile  assuré.  Enfin 
les  huguenots  y  avaient  un  cimetière  par- 
ticulier; ils  y  étaient  en  si  grand  nombre 
et  y  vivaient  avec  tant  de  liberté  ,  que  le 
faubourg  Saint-Germain  était  communé- 
ment appelé  la  Petite  Genève. 

t  L'esprit  de  prosélytisme,  dont  les  hé- 
rétiques faisaient  alors  profession,  leurs 
discours,  et  les  écrits  qu'ils  répandaient, 
affaiblirent  considérablement  la  foi  dans 
un  grand  nombre  de  catholiques,  leur 
inspirèrent  de  la  haine  pour  les  ecclé- 
siastiques, du  mépris  pour  tous  les  rein 


308 


VIE  DE  M.  OLIER. 


gieux,  et  en  précipitèrent  même  plu- 
sieurs dans  le  gouffre  affreux  de  l'a- 
théisme. Ces  athées  affectaient  en  France 
le  nom  de  politiques ,  comme  les  impies 
du  siècle  dernier  se  cachaient  sous  celui 
de  philosophes  ;  et  ce  qu'il  y  a  de  bien  sur- 
prenant, c'est  la  parfaite  identité  de  lan- 
gage des  uns  et  des  autres;  en  sorte  que 
nos  impies  modernes  semblent  n'avoir  été 
que  les  simples  échos  de  ces  athées  ou 
politiques  dont  nous  parlons.  Ils  ne  re- 
connaissaient, en  effet,  d'autre  Dieu  que 
la  raison,  et  regardaient  toute  religion 
comme  une  convention  destinée  à  conte- 
nir le  peuple  dans  le  devoir.  Ils  niaient 
l'immortalité  de  l'âme,  l'existence  de 
l'enfer  et  des  démons,  le  bonheur  des 
saints,  et  les  récompenses  éternelles. 
Enfin,  considérant  avec  une  cupidité  ja- 
louse les  richesses  employées  aux  orne- 
mensdes  autels  etàla  décoration  des  égli- 
ses,ils  s'affligeaient  de  ne  les  avoir  pas  en 
leur  main  pour  servir  d'aliment  à  leur 
luxe  et  à  leur  vanité.  Mais  nulle  part, 
dans  Paris,  cette  exécrable  secte  n'était 
aussi  répandue  que  dans  la  paroisse  de 
Saint-Suipice.  «  Elle  était ,  dit  Abelly,  la 
sentine,  non  seulement  de  Paris,  mais 
presque  de  toute  la  France,  et  servait  de 
retraite  à  tous  les  libertins,  athées  et 
autres  personnes  qui  vivaient  dans  l'im- 
piété et  le  désordre.  »  Comme  il  n'y  a  pas 
ordinairement  de  peuple  plus  supersti- 
tieux qu'un  peuple  devenu  impie  ,  il  n'y 
avait  point  aussi  de  paroisse  à  Paris  où 
la  magie  et  la  superstition  fussent  plus 
accréditées.  «  La  dépravation  y  était  si 
horrible ,  que  selon  le  témoignage  d'une 
personne  qui  vit  encore  ,  écrivait  en 
1687  le  Père  Giry,  onvendaitimpunément, 
à  une  des  portes  de  Saint-Sulpice  ,  des 
caractères  de  magie  et  d'autres  inven- 
tions superstitieuses  et  diaboliques.  > 
L'historien  de  M.  Bourdoise  atteste  que, 
en  1642 ,  on  y  étalait  encore  publique- 
ment des  livres  de  sortilèges;  et  un  au- 
tre nous  apprend  que  c'était  à  une  des 
portes  voisines  de  la  chapelle  de  la  sainte 
Vierge  ,  que  ce  trafic  impie  avait  lieu. 
Ces  détails,  et  d'autres  que  nous  omet- 
tons ici,  expliquent  comment  le  Père  de 
Condren  crut  devoir  étudier  l'astrologie, 
afin  d'en  désabuser  plus  aisément  les  es- 
prits, et  pourquoi  le  cardinal  de  Riche- 
lieu lui  ordonna  de  composer,  contre 


cet  art  insensé  et  détestable  ,  le  discours  ; 
que  nous  avons  encore  ,  et  qui  fut  donné  , 
au  public. 

«  Mais  les  athées  et  les  personnes  aban- 
données à  la  pratique  de  ces  supersti- 
tions révoltantes,  étaient  en  bien  petit 
nombre,  comparés  aux  libertins.  La  dé- 
pravation des  mœurs  s'était ,  en  effet , 
beaucoup  accrue  dans  Paris,  à  l'occasion 
des  guerres  civiles  et  des  scandales  de  la 
cour  sous  les  règnes  précédens.  L'imper- 
fection de  la  police  donnait  lieu  à  une 
multitude  de  désordres,  jusque-là  que 
des  bandes  de  voleurs  désolèrent  cette 
ville,  sans  que  les  magistrats  eussent  en 
main  des  moyens  suffisans  pour  prévenir 
ou  pour  arrêter  ce  fléau.  Ces  malfaiteurs 
étaient  en  si  grand  nombre  ,  qu'ils  re- 
poussèrent plusieurs  fois ,  et  avec  perte  , 
les  archers  du  guet,  et  qu'il  fallut  ordon- 
ner aux  bourgeois  d'avoir  des  armes  dans 
leurs  maisons,  pour  être  prêts  à  donner 
main-forte  aux  officiers  de  la  justice. 
Ils  se  réfugiaient  la  plupart  dans  le  fau- 
bourg Saint-Germain  ,  et  ce  qui  les  y  at- 
tirait de  préférence,  c'était  l'assurance 
de  l'impunité.  Depuis  un  temps  immé- 
morial ,  ce  faubourg  formait  une  ville  à 
part,  et  était  soumis,  non  aux  magistrats 
de  Paris,  mais  à  la  justice  de  l'abbé  ;  et 
cette  justice  était  trop  mal  administrée 
et  trop  peu  redoutable  pour  arrêter  tant 
de  désordres.  La  foire  de  Saint-Germain, 
qui  durait  environ  deux  mois  ,  contri- 
buait aussi  à  les  augmenter.  Comme  cette 
foire  était  franche  ,  et  qu'il  était  permis 
à  toutes  sortes  de  personnes  d'y  étaler  et 
d'y  vendre  des  marchandises,  il  y  avait 
durant  ce  temps  un  concours  extraordi- 
naire ,  et  beaucoup  de  scandale  ,  princi- 
palement le  soir  où  Paffluence  était  tou- 
jours plus  grande.  La  réunion  de  tant  de 
personnes ,  dans  un  faubourg  si  étendu  , 
avait  rendu  jusqu'alors  comme  impossi- 
ble la  recherche  de  ceux  qui  y  entrete- 
naient la  corruption.  «  La  difficulté  d'y 
apporter  remède ,  dit  Abelly,  laquelle 
passait,  dans  l'esprit  de  plusieurs  ,  pour 
une  impossibilité  morale,  leur  donnait 
occasion  de  se  licencier  en  toutes  sortes 
de  débauches  et  de  vices,  avec  une  en- 
tière impunité.  »  Enfin  la  fureur  des  duels 
y  était  portée  à  un  tel  excès ,  que  même 
sous  le  ministère  pastoral  de  M.  Olier  , 
17  personnes  y  périrent  en  une  semaine. 


VIE  DE  M.  OLIER. 


300 


Pour  achever  le  tableau  ,  il  est  néces- 
saire de  représenter  l'état  du  clergé  qui 
desservait  celte  paroisse,  avant  que 
M.  Olier  en  prît  possession.  Quoique  la 
population  fût  immense,  l'église  parois- 
siale, qui  était  fort  petite,  et  semblable 
aune  église  de  village,  paraissait  encore 
trop  grande,  tant  elle  était  peu  fréquen- 
tée. Elle  était  malpropre,  le  pavé  inégal, 
le  maître-autel  sans  décence;  il  n'y  avait 
ni  ornemens  tant  soit  peu  convenables, 
ni  même  de  sacristie.  On  ne  gardait  ni 
règle  ni  ordre  pour  la  célébration  de  la 
sainte  messe  ;  les  prêtres  s'habillaient 
dans  les  chapelles  mêmes  où  ils  devaient 
célébrer,  et  il  y  avait  à  l'entrée  de  cha- 
cune une  cloche  suspendue  qu'on  sonnait 
avant  de  commencer  pour  en  avertir  les 
fidèles.  Les  confréries  accablaient  le 
clergé  d'offices  particuliers;  en  sorte  que 
souvent,  pour  les  acquitter,  il  négligeait 
le  service  ordinaire  de  la  paroisse.  Les 
officiers  de  l'église,  tels  que  l'organiste, 
les  sonneurs,  n'observaient  plus  aucun 
ordre  dans  l'exercice  de  leurs  charges. 
Le  cimetière,  contigu  à  l'église,  et  qui 
n'était  point  clos,  servait  de  rendez-vous 
aux  ivrognes;  ce  qui  faisait  dire  à  M.  de 
Bassancourt  :  <t  Ce  lieu  a  été  pis  jusqu'ici 
que  les  marchés  publics  et  les  lieux  de 
passe-temps.»  Il  y  avait  même  un  cabaret 
dans  les  charniers  de  l'église,  où  ceux 
qui  avaient  communié  ne  faisaient  pas 
difficulté  d'entrer  avant  de  retourner 
dans  leurs  maisons.  Enfin  les  prêtres  de 
la  paroisse,  au  lieu  de  s'opposer  au  tor- 
rent du  mal,  le  rendaient  plus  désas- 
treux encore  par  leurs  exemples.  Pour 
tout  dire ,  en  un  mot,  au  sortir  de  l'autel, 
ils  allaient  souvent  passer  le  reste  de  la 
journée  dans  le  cabaret  des  charniers, 
et  y  vivaient  dans  la  crapule  et  la  dé- 
bauche; ce  sont  les  termes  de  l'historien 
de  M.  Bourdoise.  Aussi  M.  Olier  nous  ap- 
prend-il dans  ses  mémoires  que,  d'après 
le  dire  commun,  cette  paroisse  était  la 
plus  dépravée,  non  pas  seulement  de 
Paris,  mais  du  monde  entier;  et  écrivant 
sur  ce  sujet  à  un  évêque,  il  lui  disait  : 
€  Vous  nommer  le  faubourg  Saint-Ger- 
main, c'est  vous  dire  tout  d'un  coup 
tous  les  monstres  des  vices  à  dévorer  à  la 
fois.»  Il  avoue  même  que  la  vue  de  tant 
de  scandales  l'aurait  jeté  dans  l'abatte- 
ment, si  la  bonté  divine  n'eût  elle-même 

TOME    XII.  —   W°   70.   1841. 


|  relevé  son  courage.  «  Celte  divine  bonté, 
!  dit-il,  m'a  délivré  de  la  peine  que  j'é- 
,  prouvais  hier  en  me  trouvant  environné 
dans  ce  faubourg  de  mille  crimes  aux- 
quels je  ne  saurais  apporter  le  remède. 
J'ai   vu  que  je  devais  imiter   Notre-Sei- 
gneur.  Conversanl  dans  le  monde,  il  se 
J  contentait  de  prêcher  et  d'exhorter  les 
peuples  par  lui-môme,  et  d'instruire  ses 
disciples  qui  devaient  ensuite  instruire  le 
monde  et  le  retirer  du  péché.  Mon  divin 
Maître  daigne  aplanir  pour  moi  les  obsta- 
cles, et  me  fait  espérer  que  j'aurai  créance 
pour  lui  sur  les  esprits  des  grands.  » 

L'ignorance  des  choses  du  salut,  où 
vivaient  la  plupart  des  enfans ,  parut  être 
au  serviteur  de  Dieu  celui  des  maux  de 
sa  paroisse  qu'il  fallait  guérir  le  premier. 
Depuis  long-temps  le  ministère  de  l'in- 
struction y  était  si  négligé,  que  même 
les  pères  et  les  mères,  la  plupart  aussi 
peu  instruits  que  les  enfans,  ignoraient 
jusqu'aux  premiers  élémens  de  la  doc- 
trine chrétienne;  on  eût  dit  qu'ils  n'a- 
vaient jamais  entendu  parler  du  symbole 
de  la  foi.  Il  fallait  donc  annoncer  et  ex- 
pliquer tout  de  nouveau  l'Evangile  aux 
petits  et  aux  grands,  et  pour  réussir 
dans  une  entreprise  si  difficile,  M.  Olier 
établit  divers  catéchismes.  Lui-même 
voulut  exercer  ce  ministère  dans  son 
église  paroissiale  à  l'égard  des  plus  jeu- 
nes enfans,  et  il  s'en  acquittait,  disent 
les  mémoires  du  temps,  avec  un  amour 
et  une  humilité  admirables.  Mais,  de. 
peur  que  la  distance  où  plusieurs  étaient 
de  l'église  ne  les  privât  de  cette  instruc- 
tion, il  établit,  dans  l'étendue  du  fau- 
bourg, douze  autres  catéchismes,  qu'il 
distribua  suivant  la  population  des  quar- 
tiers, et  dont  il  donna  la  conduite  aux 
ecclésiastiques  du  séminaire  de  Saint- 
Sulpice.  Pour  chaque  catéchisme,  il 
nomma  deux  séminaristes,  dont  l'un, 
connu  sous  le  nom  de  clerc,  et  qui  était 
subordonné  à  l'autre,  allait  dans  les 
rues,  en  surplis,  la  clochette  à  la  main, 
afin  d'appeler  les  enfans  à  l'instruction, 
et  entrait  même  dans  les  maisons  pour 
engager  plus  sûrement  les  parens  à  les  y 
conduire;  enfin  d'autres  ecclésiastiques 
se  répandaient  dans  toutes  les  écoles, 
afin  que  personne  ne  restât  sans  instruc- 
tion. <  Je  commence,  écrivait  M.  Olier,  à 
comprendre  le  dessein  de  Dieu,  qui  va 

20 


.110 


SOUVENIRS  DE  LA  CHARTREUSE  DE  ROME. 


réformer  cette  église.  Il  veut  que  d'abord 
on  secoure  la  jeunesse  en  lui  donnant  les 
principes  chrétiens  et  en  lui  inculquant 
les  maximes  fondamentales  du  salut ,  par 
le  moyen  des  jeunes  clercs  du  séminaire, 
qui  iront  porter  cette  instruction  dans 
le  faubourg.  »  Sa  confiance  ne  fut  pas 
vaine ,  et  chacun  vit  avec  étonnement  les 
fruits  que  les  catéchismes  produisirent 
partout,  non  seulement  dans  les  enfans, 
pour  qui  on  les  faisait  principalement, 
mais  encore  dans  les  personnes  plus 
avancées  en  âge ,  qui  y  venaient  en  grand 
nombre.  Comme  on  n'était  point  accou- 
tumé à  voir  les  ecclésiastiques  se  ré- 
pandre ainsi ,  parcourir  les  rues  et  visiter 
les  maisons,  pour  appeler  les  enfans  à 
l'instruction  chrétienne,  ce  spectacle 
tout  nouveau  attirait  au  catéchisme 
grand    nombre  de  parens.  Rien  n'était 


plus  édifiant  que  la  charité  et  le  zèle  de 
tous  ces  catéchistes  ,  la  plupart  distin- 
gués par  leur  naissance;  rien  aussi  ne 
consolait  tant  le  zélé  pasteur  que  le 
changement  qu'opéra  bientôt  cette  dis- 
pensation  si  bien  ordonnée  du  pain  de  la 
parole,  à  laquelle  quatre  mille  enfans 
participaient  à  la  fois.  Outre  ces  caté- 
chismes, il  en  établit  de  particuliers 
pour  disposer  plus  prochainement  les 
enfans  à  leur  première  communion,  et 
qui  sont  connus  sous  le  nom  de  catéchis- 
mes de  semaine.  Il  en  institua  encore  un 
autre,  destiné  à  les  préparer  au  sacre- 
ment de  confirmation ,  et  régla,  contre 
la  pratique  commune,  que  les  caté- 
chistes leur  feraient  subir  à  tous  un 
examen  avant  de  les  admettre  à  la  récep- 
tion de  ce  sacrement.  »  (T.  I ,  p.  448.) 


SOUVENIRS  DE  LA  CHARTREUSE  DE  ROME. 


Après  avoir  employé  la  semaine  sainte 
à  suivre  les  pompeuses  cérémonies  de 
Saint-Pierre  et  de  la  chapelle  Sixtine, 
nous  sommes  allés  visiter  l'église  de 
Santa-Mariadegli  Angeli ,  et  passer  une 
journée  entière  au  couvent  des  Char- 
treux. Cette  église,  presque  toujours  dé- 
serte , quoique  ouverte  au  public,  est,  à 
notre  avis,  une  des  plus  belles  de  Rome. 
Construite  sur  le  dessin  de  Michel-Ange, 
sa  voûte  est  soutenue  par  huit  colonnes 
de  granit  oriental  trouvées  dans  les  ther- 
mes de  Dioclétien.  Sa  forme  élégante  est 
celie  d'une  croix  grecque;  son  pavé, 
magnifique  mosaïque,  a  peut-être  dans 
ses  différens  compartimens  une  ordon- 
dance  plus  ingénieuse  et  plus  noble  que 
le  pavé  même  de  Saint-Pierre.  De  très 
belles  fresques  ornent  les  parois  de  ses 
murs.  Deux  d'entre  elles  surtout  nous  ont 
fait  une  vive  impression.  L'une  est  le 
Saint-Sébastien  du  Dominicain  ,  admira- 
ble de  conservation ,  et  d'un  plus  beau 
coloris  que  la  plupart  des  ouvrages  de  ce 
peintre.  Le  saint  voit  le  ciel  entr'ouvert; 
l'extase  semble  le  rendre  insensible  aux 
souffrances  du  martyre  •  Jésus-Christ  lui 
apparaît  au  haut  du  ciel,  et  l'exhorte  à 
la  constance  en  lui  tendant  les  bras  qui 


doivent  le  recevoir.  Les  bourreaux  ont 
d'effrayantes  figures  où  semble  briller  un 
reflet  des  enfers.  Une  autre  fresque  de 
Battoni,  Simon-le-Magicien  confondu 
par  saint  Pierre  ,  est  remarquable  par  un 
bel  effet  de  clair-obscur,  et  par  la  séré- 
nité de  la  tête  du  saint  opposée  au  trou- 
ble de  l'imposteur.  A  l'entrée  même  de 
l'église,  une  très  belle  statue  de  saint 
Bruno  (I)  s'élève  comme  le  gardien  cé- 
leste du  couvent  dont  il  est  le  patron. 

Pendant  que  nous  admirions  ces  chefs- 
d'œuvre  ,  nous  fûmes  frappés  du  chant 
mélodieux  d'un  oiseau  prisonnier  dans  la 
vaste  église.  Le  chartreux  sacristain  ,  qui 
nous  avait  reçu  très  obligeamment ,  nousl 
dit  que  c'était  le  -passereau  solitaire, 
dont  Jésus- Christ  fait  dans  l'Evangile 
une  de  ses  plus  touchantes  similitudes. 
Depuis  plusieurs  années,  le  bon  char- 
treux suit  tous  les  mouvemens  de  ce 
compagnon  de  sa  réclusion  monastique. 
Quelquefois  le  petit  oiseau  tombedu  haut 
des  corniches  de  la  voûte  du  temple, 
comme  frappé  d'une  attaque  mortelle. 
Il  se  débat  dans  des  convulsions  qui  pa- 
raissent être  celles  de  l'agonie  ;  puis  il  se 

(1)  Celte  statue  est  d'Hondon. 


SOUVENIRS  1)K  LA  CHARTREUSE  DE  ROME 


remet  peu  à  peu,  s'essaye  à  marcher  sur 
le  pavé  de  marbre,  enfin  il  soulève  ses 
ailes  et  reprend  son  essor  vers  le  faite 
élevé  de  la  voûte,  dont  il  semblait  avoir 
été  précipité  pour  toujours. 

Le  chartreux  ,  tout  ému  de  ces  phéno- 
mènes ,  qui  ne  sont  autre  chose  que  des 
crises  d'épilepsie  ,  observe  souvent  en  si- 
lence le  passereau  de  son  église  :  passer 
solitarius  in  tecto.  Il  s'intéresse  à  ses  des- 
tinées ,  avec  celte  joie  et  cette  curiosité 
naïvesquise  rencontrent  souvent  dans  les 
cloîtres.  Peut-être  aime-t-il  à  y  chercher 
des  emblèmes  mystiques:  peut-ôtrey  voit- 
il  une  image  de  l'homme,  mélange  de 
faiblesse  et  de  grandeur  ;  être  prodigieux, 
qui  tantôt  tombe  si  bas,  quand  il  ne  se 
fie  qu'à  lui-même  ,  tantôt  remonte  si 
haut,  quand  il  est  soulevé  sur  les  ailes 
de  la  grâce  divine. 

Dans  l'intérieur  du  cloître  ,  on  respire 
je  ne  sais  quelle  paix  qui  fait  un  con- 
traste singulier  avec  ces  cérémonies  de 
Saint-Pierre,  si  pures  et  si  grandes  par 
elles-mêmes,  mais  où  unecohuede  spec- 
tateurs hostiles  ou  indifférens  apportent 
tant  de  bruit  profane.  Cent  colonnes  de 
travertin  d'ordre  toscan,  et  unies  par 
des  portiques  à  plein  cintre  ,  entourent 
un  vaste  jardin  et  lui  impriment  une 
grandeur  religieuse.  Au  milieu  du  jardin, 
est  une  fontaine  autour  de  laquelle  Michel 
Ange  avait  planté  quatre  cyprès.  Trois 
de  ces  vieux  contemporains  des  premiers 
fondateurs  du  couvent  balancent  encore 
sur  le  cloître  leur  feuillage  toujours 
vert.  Le  quatrième  est  mort ,  comme 
meurent  toutes  les  choses  de  ce  monde, 
et  il  est  remplacé  par  un  jeune  rejeton. 
Ainsi,  saint  Bruno  revit  dans  ses  succes- 
seurs, qui  continuent  ses  saintes  contem- 
plations et  l'inflexible  austérité  de  sa  rè- 
gle primitive. 

Les  honneurs  du  couvent  nous  furent 
faits  par  le  prieur  actuel ,  dom  Paul  Gé- 
rard ,  avec  infiniment  de  grâce  et  d'amé- 
nité. Il  nous  montra  d'abord  la  biblio- 
thèque dont  les  rayons  déserts  accusent 
la  courte  révolution  que  l'armée  fran- 
çaise importa  à  Rome,  lors  de  sa  pre- 
mière invasion  sous  la  République;  puis 
pour  satisfaire  notre  curiosité  d'anti- 
quaire ,  il  nous  fit  promener  sous  les  voû- 
tes immenses  des  anciens  thermes  de  Dio- 
ctétien. Du  fond  des  cloîtres,  il  nous  fit 


:ti 

voir  le  faite  gigantesque  de  ces  construc- 
tions romaines,  dû  des  Robustes  crois- 
sent dans  les  airs,  en  poussant  leurs  ra- 
cines dans  les  interstices  des  pierres  et 
des  briques  disjointes.  Enfin,  il  nous 
mena  dans  la  cellule  d'un  de  ses  reli- 
gieux, que  nous  trouvâmes  occupé  à  cul- 
tiver des  fleurs  dans  son  petit  jardin,-  des 
violettes,  des  renoncules,  des  tulipes  de 
couleurs  et  de  formes  variées  embellis- 
saient le  parterre  de  leurs  mille  nuances; 
des  espaliers  de  citronniers  couverts  de 
fruits,  tapissaient  les  murs.  Un  beau  so- 
leil venait  égayer  cette  étroite  solitude  , 
et  glisser  ses  rayons  brillans  jusque  dans 
le  modeste  oratoire  du  chartreux.  Je  vis 
ensuite  un  atelier  de  menuiserie,  une 
jolie  fontaine,  une  petite  grotte  au  fond 
de  laquelle  était  placé  avec  goût,  dans 
une  niche  de  mousse,  une  statue  en  mi- 
niature de  saint  Bruno  ;  et  je  m'expliquai 
comment  les  occupations  manuelles ,  im- 
posées comme  une  règle  par  les  statuts 
de  l'ordre  ,  pouvaient  donner  à  l'âme  un 
délicieux  repos,  après  les  élancemens  de 
l'extase  et  les  fatigues  de  la  contempla- 
tion. Le  bon  religieux,  qui  occupait  cette 
cellule ,  était  un  chartreux  d'Espagne. 
Il  avait  été  chassé  de  son  couvent,  parce 
que,  depuis  que  la  liberté  existe  dans  son 
pays,  on  n'a  plus  celle  d'y  prier  Dieu 
comme  on  l'entend.  Mais,  moins  mal- 
heureux que  tant  d'autres  exilés,  ii  avait 
rencontré  à  Rome  une  famille,  et  re- 
connu ses  frères;  on  peut  même  dire 
qu'il  avait  retrouvé  sa  patrie  dans  une 
cellule  semblable  à  celle  qu'il  avait 
quittée,  au  pied  des  autels  où  les  mê- 
mes chants  et  les  mêmes  prières  frap- 
paient son  oreille ,  et  dans  le  petit  jardin 
où  mûrissaient  les  fruits  de  l'oranger  et 
du  citronnier,  comme  sous  le  ciel  de 
l'Ibérie. 

Je  faisais  mes  félicitations  au  prieur 
de  la  Chartreuse  de  ce  qu'il  avait  échangé 
le  séjour  de  nos  Alpes  contre  le  climat  de 
Rome  ,  et  il  me  répondit  en  soupirant  : 
i  Tout  cela  est  bien  beau  ;  notre  église 
c  resplendit  de  marbre  et  de  belles  pein- 
«  tures,  notre  atmosphère  est  brillante 
c  et  sereine  ;  mais  je  regrette  les  cloîtres 
«  sombres  de  notre  Grande-Chartreuse, 
c  les  sapins  épais  qui  l'entourent,  lesro- 
<  chers  et  les  glaces  qui  la  dominent,  les 
i  nuages  mêmes  qui  en  voilent  souvent 


312 


SOUVENIRS  DE  LA  CHARTREUSE  DE  ROME. 


«  l'horizon.  Il  y  a  ici  quelque  chose  qui 
«  amollit  et   qui  dissipe;  tout,  au  con- 

<  traire ,  à  la  Grande-Chartreuse,  inspire 
c  un  sévère  et  profond  recueillement, 
t  Ici,  il  faut  nous  créer  une  solitude,  et 
€  là,  nous  trouvons  le  désert  fait  de  la 

<  main  même  de  Dieu.  Et  puis,  c'est  la 
i  Grande-Chartreuse  qui  m'a  reçu  novice 
c  et  profès  ;  c'est  elle  qui  m'a  enfanté  à 
«  la  vie  religieuse.  Je   l'aime  donc,  je 

<  dois   l'aimer   comme  un   iils  aime  sa 

<  mère!.,   i 

Il  est  impossible  de  rendre  tout  ce 
qu'il  y  avait  de  simplicité ,  d'élévation  et 
de  sensibilité  touchante  dans  l'accent, 
dans  les  paroles  du  vénérable  religieux. 
J'analyse  froidement,  je  le  sens  bien , 
cet  entretien  de  saint  et  d'apôtre  :  pour 
le  reproduire  dignement,  il  faudrait 
avoir  eu  sa  part  de  la  langue  de  feu. 

Avant  de  quitter  dom  Paul,  je  l'interro- 
geai sur  le  nombre  de  ses  religieux,  et  sur  la 
manière  dont  sa  communauté  était  com- 
posée. Il  m'apprit  qu'il  y  avait  sept  Pères, 
sur  lesquels  il  y  avait  trois  Français,  un 
Piémontais,  deux  Espagnols,  un  Suisse  de 
Lugano.  Un  peu  auparavant,  il  avait  eu 
deux  novices,  un  Romain  etun  Allemand; 
mais  le  Romain  n'avait  pas  pu  supporter 
les  austérités  de  la  règle  ,  et  il  était  sorti 
du  couvent.  L'Allemand  seul  était  resté. 

A  ma  grande  surprise,  il  m'apprit  que 
les  Italiens,  et  surtout  les  Romains, 
étaient  moins  disposés  que  les  Français  à 
la  vie  complètement  cloîtrée  et  contem- 
plative. «  Il  se  présente  beaucoup  de  su- 
«  jets ,  me  disait-il,  mais  quand  on  fouille 
c  un  peu  dans  ces  âmes  exaltées,  on 
«  finit  par  n'y  trouver  rien  de  fort ,  ni  de 
«  persévérant.  A  mesure qu'onjfait passer 
«  ces  vocations   au  crible  d'un  examen 

<  sévère,  on  finit  par  n'en  trouver  presque 
«  pas  une  qui  soit  réelle.  > 

C'est  ainsi  que  cet  excellent  religieux 
me  communiquait  tour  à  tour  les  trésors 
de  sa  sensibilité  et  ceux  de  sa  sagesse. 
J'avais  lu  peu  de  jours  auparavant  une 
critique  acerbe  de  l'état  monastique  , 
dans  la  Revue  des  Deux-Mondes. Cette  cri- 
tique est  l'ouvrage  d'une  femme  célèbre, 
qui  est  allée  la  méditer  sous  les  arceaux 
déserts  d'une  Chartreuse  de  Majorque, 
femme  d'un  génie  déplorable ,  qui  s'est 
efforcée  de  justifier  des  proscriptions  par 
dessophismes,  et  qui  a   pris  un  triste 


plaisir  à  promener  son  incrédulité  hau- 
taine et  ses  pensées  impures  sous  les 
voûtes  de  ces  cloîtres,  et  jusque  dans 
ces  cellules  où  se  prosternait  jadis 'une 
humble  et  chaste  ferveur;  femme  vrai- 
ment à  plaindre ,  qui  semble  comprendre 
tous  les  dévouemens  ,  excepté  celui  qui 
a  Dieu  pour  objet;  femme  à  qui  le  sens 
religieux  paraît  manquer,  et  qui  n'a  ja- 
mais cherché  à  employer  l'exaltation  de 
son  cœur  ni  la  poésie  de  son  imagination 
à  sentir  ou  à  concevoir  l'un  des  dogmes 
les  plus  consolans  du  Christianisme,  la 
communion  des  saints!.. 

Au  reste,  ces  préjugés  ont  trouvé  de 
l'écho,  même  parmi  les  croyans!  Qu'un 
savant,  qu'un  écrivain  distingué  ait  la 
vocation  d'entrer  sous  les  voûtes  de  la 
Chartreuse,  on  verra  bien  des  hommes 
qui  se  croient  ortbodoxes  s'indigner  ou 
s'affliger. comme  si  unevie  toute  de  prières 
était  une  vie  plus  oisive  et  moins  utile 
au  monde  chrétien  qu'une  vie  d'études 
ou  de  recherches  ,  et  comme  si  Josué  eût 
vaincu  dans  la  plaine,  si  Moïse  n'eût  pas 
tenu  sur  la  montagne  ses  mains  élevées 
ver  le  ciel. 

Jésus-Christ,  dont  on  affecte  d'admi- 
rer la  morale  sans  restriction,  même 
quand  on  conteste  ses  dogmes,  n'a-t-il 
pas  exprimé  lui-même  qu'il  préférait  la 
conduite  de  Marie  ,  absorbée  à  ses  pieds 
dans  la  prière  et  dans  l'amour,  à  celle  de 
Marthe  ,  livrée  à  des  préoccupations  ma- 
térielles, et  s'attribuant,  à  raison  de  cette 
activité  empressée ,  un  mérite  plus  grand 
que  celui  de  sa  sœur? 

Marie  a  choisi  la  meilleure  part ,  et 
elle  ne  lui  sera  point  ôtêe.  Telle  est  la  de- 
vise des  Ordres  contemplatifs ,  et  cette 
devise  est  écrite  d'une  main  divine. 

D'ailleurs,  la  sagesse  humaine  ne  se 
tromperait-elle  jamais  en  essayant  de 
se  substituer  à  la  sagesse  évangélique? 
Ces  ressources,  qu'elle  cherche  dans  un 
bras  de  chair ,  ne  se  tourneraient-elles 
jamais  contre  la  cause  même  qu'elle  vou- 
drait servir?  Si ,  par  exemple,  l'abbé  de 
Lamennais  avait  pris  l'habit  de  Saint! 
Bruno,  il  y  a  vingt  ans,  après  la  publica- 
tion de  son  premier  volume  de  l'Es- 
sai sur  l'indifférence,  que  de  plaintes, 
que  de  clameurs  se  seraient  élevées! 
i  Quelle  perte  pour  la  religion,  se  se- 
«   rait-on   écrié  de  toutes  parts!  Quel 


COURS  COMPLETS  D'ÉCRITURE  SAINTE  ET  DE  THÉOLOC.IE. 


313 


<  suicide  du  génie!  Quels  services  lin  tel 

<  homme  n'aurait-il  pas  rendus,  s'il  était 
t  resté  dans  le  monde!  »  C'est  ainsi,  fai- 
bles mortels  que  nous  sommes  ,  que  nous 
nous  permettons  de  juger  les  voies  de 
Dieu,  Ne  dirait-on  pas  que  l'avenir  et  ses 
vicissitudes  infinies  peuvent  entrer  dans 
nos  calculs  bornés  ,  et  qu'il  nous  est 
donné  de  répondre  à  toujours  de  la  haute 
raison  et  de  l'infaillibilité  d'un  de  nos 
semblables?  A-ton  donc  oublié  la  chute 
du  sage  des  sages  de  l'ancienne  loi,  l'hé- 
résie de  Tertullien,  les  erreurs  de  Pas- 
cal, et  les  égaremens  mystiques  de  Fé- 
nelon? 


Il  faut  qu'il  y  ait  des  hospices  pour  les 
intelligences  et  pour  les  cœurs  malades  , 
comme  il  en  existe  pour  les  corps  qui 
souffrent.  H  faut  que  par  un  généreux 
effort,  l'homme  puisse  se  rapprocher 
encore  du  souverain  bien ,  au  moment 
même  où  il  se  sent  défaillir  sur  la  pente 
du  mal.  Laissons  donc  débattre  entre 
Dieu  et  l'âme  qui  se  croit  appelée,  ces 
mystérieuses  vocations,  ces  sublimes  ho- 
locaustes de  soi-même.  Uespectons-les, 
admirons-les  ,  quand  même  notre  fai- 
blesse ne  saurait  les  comprendre. 
Albert  du  Boys. 


COURS  COMPLETS  D'ÉCRITURE  SAINTE  ET  DE  THÉOLOGIE, 

ÉDITÉS  PAR  M.  L'ABBÉ  MIGNE. 


Grâce  à  Dieu ,  on  commence  à  com- 
prendre le  prix  des  études  profondes  et 
consciencieuses  :  de  tous  côtés,  et  prin- 
cipalement, nous  devons  le  dire,  dans  les 
séminaires  et  le  clergé,  une  louable  et 
puissante  émulation  se  manifeste;  et, 
ce  qui  doit  nous  réjouir,  nous  catho- 
liques, c'est  que  c'est  vers  la  religion» 
c'est  -  à  -  dire  les  Ecritures  saintes  ,  la 
théologie,  l'histoire  ecclésiastique,  que  se 
portent  toutes  ces  ardeurs  nouvelles.  Le 
prêtre,  le  magistrat,  le  jeune  homme, 
l'homme  de  loisir,  en  général  tous  ceux 
dont  l'esprit  n'est  pas  complètement  ma- 
térialisé par  l'industrie  ou  les  plaisirs, 
reviennent  à  étudier  nos  livres.  ]Nos  rao- 
numens  historiques,  nos  Pères  de  l'E- 
glise sont  presque  aussi  étudiés  par  l'in- 
croyant que  par  le  croyant,  parles  pro- 
testais que  par  les  catholiques.  Aussi , 
qu'est-il  arrivé  de  là  Y  C'est  que  tous  ces 
livres  ont  été  recherchés  avec  un  grand 
empressement  et  se  sont  élevés  à  un  prix 
qui,  il  faut  le  dire ,  les  rend  inaccessibles 
aux  bourses  modestes,  c'est-à-dire  à  la 
majeure  partie  de  ceux  qui  les  désirent, 
et  précisément  à  ceux  qui  les  désirent  le 

plus. 

Cette  recherche  de  nos  livres  catholi- 
ques a  dû  nécessairement  donner  l'idée 
de  les  réimprimer.  Plusieurs  louables  en- 


treprises ont  été  tentées  et  exécutées 
avec  intelligence  ;  mais ,  par  le  prix  élevé 
qu'elles  ont  conservé  à  leurs  produc- 
tions, elles  semblent  avoir  eu  bien  plus 
pour  but  de  répondre  aux  demandes  di- 
rectes qui  étaient  faites  qu'à  les  répandre 
et  à  les  populariser.  Nous  savons  fort 
bien  que,  vendant  un  petit  nombre 
d'exemplaires,  les  éditeurs  de  ces  ou- 
vrages n'ont  pu  les  céder  qu'à  des  prix 
élevés.  Il  y  avait  un  problème  à  tenter  : 
c'était  celui  d'offrir  ces  volumes  à  bon 
marché,  et  d'attirer  ainsi  un  nombre 
d'acheteurs  assez  grand  pour  mettre  l'é- 
diteur au-dessus  de  ses  frais.  Mais  le  pro- 
blème était  périlleux  et  difficile  à  ré- 
soudre ;  il  s'agissait  d'opérer  tout  d'abord 
sur  une  centaine  de  volumes  in-4°;  et 
ceux  qui  connaissent  la  librairie  savent 
que  ce  n'est  pas  une  légère  affaire. 

M.  l'abbé  Migne  a  cependant  eu  le  cou- 
rage de  la  tenter,  et  ajoutons  que  ses 
espérances  ont  été  réalisées.  Nous 
croyons  que  c'est  le  plus  beau  succès  de 
librairie  qui  ait  été  vu.  Nous  avons  sous 
nos  yeux  environ  60  volumes  de  ces 
publications  :  ces  volumes  renferment 
de  1500  à  1600  colonnes,  c'est-à-dire  7  à 
800  pages  in-4°,  et  vendus  seulement  6 
francs  à  ceux  qui  les  prennent  isolément 
ils  se  réduisent  à  5  francs  et  même  à  4 


314 


COURS  COMPLETS  D'ÉCRITURE  SAINTE 


francs  pour  ceux  qui  les  prennent  par 
collections,  et  au  moyen  de  remises  et  de 
faveurs  que  nous  ferons  connaître  plus 
loin. 

On  peut  et  l'on  doit  reconnaître  tout 
d'abord,  et  c'est  une  justice,  que  ce  sont 
des  volumes  que  l'on  peut  dire ,  sans  au- 
cune charlatanerie,  à  bon  marché.  Ce  ne 
sont  point  ici  des  promesses  ;  ce  sont  des 
choses  faites  et  réalisées. 

Puisque  nous  sommes  à  parler  de  la 
partie  matérielle  de  cette  grande  entre- 
prise, il  faut  que  nous  ajoutions  quelques 
autres  'détails  qui  feront  comprendre 
comment  M.  l'abbé  Migne  peut,  et  peut 
seul ,  offrir  de  semblables  résultats. 

M.  l'abbé  Migne  a  fondé  à  fllontrouge, 
aux  portes  de  Paris,  des  ateliers  que 
nous  ne  refusons  pas  de  nommer,  après 
lui,  catholiques ,  qui  sont  eux-mêmes, 
nous  les  avons  vus,  le  plus  bel  établisse- 
ment d'imprimerie  et  de  librairie  qui 
existe.  Là  se  trouvent,  avec  les  ateliers 
de  composition,  trois  presses  à  la  vapeur; 
de  plus  ,  une  fonderie,  unestéréotypie,  et 
des  ateliers  de  satinage,  de  brochage  et 
de  reliure,  uniquement  destinés  aux  ou- 
vrages qu'il  publie.  Un  volume  peut  sor- 
tir, et  sort,  en  effet,  tous  les  quinze  jours 
de  ces  ateliers.  On  comprend  déjà  que  les 
différens  bénéfices  de  toutes  ces  branches 
de  la  librairie  étant  concentrés  dans  une 
seule  main,  l'éditeur  a  pu  en  faire  parti- 
ciper les  acheteurs,  c'est-à-dire  baisser 
les  prix  de  ses  volumes.  Ajoutons  une 
autre  chose ,  qui  ne  s'était  jamais  vue ,  et 
qui  est  encore  un  service  rendu  à  la 
science  catholique  :  c'est  que  tous  ces 
ouvrages  sont  clichés,  c'est-à-dire  que  les 
planches  en  sont  conservées,  de  telle 
manière  que,  pour  en  faire  des  éditions 
nouvelles,  il  ne  reste  plus  que  la  dépense 
du  papier  et  du  tirage,  ce  qui  est  très  peu 
de  chose  en  comparaison  des  frais  de 
composition  et  de  correction. 

Tel  est  l'ensemble  matériel  de  l'entre- 
prise que  nous  avons  dû  signaler  à  nos 
lecteurs,  parce  que  nous  n'hésitons  pas  à 
dire  que  c'est  une  preuve  des  accroisse- 
mens  que  prennent  de  plus  en  plus  les 
études  religieuses;  une  telle  entreprise 
n'ayant  pu  réussir  que  pour  les  ouvrages 
religieux  seulement. 

Venons  maintenant  à  la  partie  intellec- 
tuelle ou  plutôt  religieuse  de  l'entreprise. 


M.  l'abbé  Migne  ne  s'est  proposé  rien 
moins  que  d'éditer  un  cours  complet 
d'Ecriture  sainte,  un  cours  complet  de 
théologie,  tous  les  Pères  de  V Eglise,  le 
Bullaire,  les  principaux  apologistes,  les 
principaux  historiens,  auteurs  ascétiques, 
et  puis  des  dictionnaires  des  cas  de  con- 
science, des  hérésies,  des  conciles,  des 
ordres  religieux,  etc.  Nous  l'avouons,  à 
la  première  annonce  de  ces  grandes  pu- 
blications, nous  refusâmes  de  croire  à 
leur  réalisation  ;  mais  quelques  unes  sont 
achevées,  les  autres  se  poursuivent  avec 
activité.  On  ne  peut  donc  que  louer  et  le 
courage  et  la  constance  de  l'éditeur. 

Nous  ferons  successivement  connaître 
tous  les  ouvrages  qui  ont  paru  ou  qui 
paraîtront-  aujourd'hui  nous  nous  bor- 
nerons à  parler  des  50  volumes  qui  ren- 
ferment les  cours  complets  d'Ecriture 
sainte  et  de  Théologie. 

Avant  de  commencer  sa  publication, 
M.  l'abbé  Migne  prit  le  sage  parti  de  con- 
sulter un  grand  nombre  de  savans  théo- 
logiens pour  connaître  quels  étaient  les 
commentaires  ou  les  traités  qui  étaient 
les  plus  orthodoxes  et  les  plus  savans. 
C'est  d'après  ces  indications  qu'il  a  com- 
posé ses  cours.  Nous  n'avons  pas  ici  à 
contrôler  ces  choix.  Quand  même,  sur 
quelque  point  particulier,  quelqu'un  pût 
désirer  pour  soi  un  autre  auteur  ou  un 
autre  traité,  toujours  il  faudra  convenir 
que  tous  les  auteurs  choisis  sont  ortho- 
doxes, et  sont  en  effet  l'honneur  delà 
science  catholique. 

Les  ouvrages  édités  ont  été  reproduits 
dans  leur  intégralité;  des  appendices, 
extraits  d'autres  auteurs,  ont  été  seule- 
ment mis  à  la  fin  de  chaque  ouvrage  qui 
en  avait  besoin,  et  des  notes  au  bas  des 
pages,  pour  tout  compléter  ou  expliquer 
conformément  aux  progrès  des  sciences 
et  des  arts  actuels. 

En  matière  libre,  toutes  les  opinions 
ont  été  reproduites. 

La  biographie  de  chaque  auteur  publié 
précède  le  travail  qu'on  lui  emprunte,  et 
ces  auteurs  sont  au  nombre  de  deux  cent 
vingt. 

Or,  ce  sont  le  nom  de  ces  auteurs  et  le  ■ 
titre  de  tous  ces  ouvrages  ou  traités  que 
nous  allons  reproduire  ici.  Cette  table 


ET  DE  THEOLOGIE. 


31, 


des  auteurs  (1)  n'ayant  pas  été  publiée 
par  M;  Aligne,  et  [a  table  analytique  «les 
matières  n'ayant  pas  encore  paru,  ce 
sera  faire  connaître  de  la  manière  la 
plus  impartiale  les  deux  ouvrages,  et 
être  utile  en  même  temps  à  ceux  qui  ont 
déjà  ces  deux  collections  (2). 

Table  alphabétique  de  tous  les  Ail- 
leurs qui  entrent  dans  les  Cours 
d'Écriture  Sainte  et  de  Théologie. 


ACOSTA  (Joseph.'),  jésuite  espagnol,  mort  en 
1600.  DeChristo  inScripturisrevelato.  SCRIPT.  II. 
897-940. 

ALEXANDER  VII,  souverain  pontife,  mort  en 
1667.  Regulœ ,  ordinationes  et  constitutions  can- 
cellariœ  apostolicœ.  THEOL.  XIX.  1015-1056. 

(1)  Nous  prévenons  que  nous  ne  faisons  entrer 
dans  notre  table  que  les  auteurs  dont  on  a  publié 
des  ouvrages  ou  des  Traitas  entiers  ;  nous  omettons 
ceux  dont  on  n'a  fait  que  publier  les  notes  placées  en 
grand  nombre  dans  les  deux  Cours. 

(2)  On  souscrit  aux  deux  Cours  à  la  fois,  ou  à 
chacun  d'eux  en  particulier.  —  Prix  :  6  fr.  le  vol., 
pour  les  souscripteurs  à  un  seul  Cours,  et  5  fr.  pour 
les  souscripteurs  aux  deux  Cours.  —  A  l'étranger 
ou  hors  du  continent,  l'excédant  des  frais  pour 
douanes,  embarcation,  traites  et  transports,  se 
paie  en  sus  des  prix  ordinaires.  —  Les  souscripteurs 
jouissent  en  France  de  cinq  avantages  :  le  1er  est 
de  pouvoir  souscrire  sans  affranchir  leur  lettre  de 
souscription;  le  2e  est  de  ne  payer  les  volumes 
qu'après  leur  arrivée  au  chef-lieu  d'arrondissement; 
le  5e  est  de  recevoir  franco  les  2  ouvrages  au  même 
chef-lieu ,  chez  le  correspondant  ou  le  leur  ;  le  4e  est 
de  ne  verser  les  fonds  qu'à  leur  propre  domicile  et 
sans  frais;  le  3e  est  d'avoir  droit  à  ce  que  l'adminis- 
tration des  Cours  leur  envoie  franco,  aux  prix  mar- 
qués dans  les  divers  prospectus  et  catalogues,  tous 
objets  d'église  ou  de  librairie.  Ces  avantages  sont 
très  dispendieux  pour  les  Éditeurs  ,  et  diminuent 
considérablement  le  prix  réel  des  volumes. 

Toute  personne  qui ,  outre  sa  propre  souscription 
aux  deux  Cours,  déterminera  et  procurera  un 
abonné  à  Vun  des  deux  Cours ,  recevra  à  son  choix, 
gratis  a  franco  ,  un  volume  des  cinq  ouvrages  sui- 
vaos  :  les  Démonstrations ,  la  Perpétuité,  les  Som- 
mes, Pallavicin  et  Sainte-Thérèse.  —  Chaque  nou- 
velle souscription  ainsi  procurée  sera  récompensée 
d'un  nouveau  volume ,  et  donnera  droit  à  ne  payer 
les  autres  que  3  fr.  chacun.  Le  onzième  exemplaire 
du  double  Cours  est  donné  pour  prime  à  celui  qui 
en  prend  dix  également  doubles  :  avantages  pré- 
cieux pour  les  séminaires,  où  les  élèves  peuvent 
facilement  se  réunir,  et  diminuer  ainsi  de  prés  de 
25  fr.  le  prix  de  leur  souscription. 


ALI.  A  TUS  (Léo),  grec  catholique ,  gardiea  de 
la  Bib.lioth.4qiM  vaticane,  mort  en  1609.  Doulriusqua 
Eccleiiœ  oecidentalit  et  orientaHt  in  dogmale  </,-  put  - 
gatorio     pvrpctua    consentione.    TIIKOI..     Wlll. 

ni;:;-  igo. 

AN(>NYMUS(...).  De  conlroversiisinter  eatholieos 
agilalis  circa  auclorilalem  summi ponlificis.  Tlll.OL. 
Y.  1 1  .">'.)- Il  116.  Ippendix  ad  matrimonium.  XV. 
1399  1620. 

ANTONIUS(Paul.-Gab.),  jésuite  français,  mort 
en  1745.  De  obligalionibus  specialibus  certorum 
stutnum  et  offteiorum.  TIIKOI..  XVI.  lir.t-1278. 
De  sacris  chrislianorum  rililnis.  XIX.    10,".;  1 1 'm. 

AKNALDUS  (Ant.) ,  prêtre  français  ,mort  en  1091. 
Uistoria  et  concordia  evangelica.  SCRIPT.  XXI. 
1 1-238. 

B 

BAILLY  (Ludovic),  théologien  français,  mort  en 
\ZOÎ\.  N  arrationem  evangelicam  extraneorum,nempe 
judeorum  et  paganorum,  leslimonia  confirmant. 
THEOL.  III.  362-373.  De  reslauratione  templi  Il  ie- 
rosolymitani.  386-394. 

BALLERINI  fralres  (Pet.  et  Hier.) ,  prêtres  ita- 
liens. Pierre  mourut  en  1764,  Jérôme  en De 

vi  ac  ratione  primalus  romanorum  pontificum . 
THEOL.  III.  899-1250.  De  infallibilitale  ponlificid 
in  defïnitionibus  dogmalicis.  1251-1268.  De  poles- 
late  ecclesiasticd  summorum  pontificum  et  conci- 
liorum  generalium.  1268-1590. 

BARBIE  du  .Bucaje  (Alex.-Fra.),  professeur  actuel 
de  géographie  à  la  Faculté  des  lettres  de  Paris. 
Dictionnaire  géographique  de  la  Bible.  SCRIPT.  III. 
1262-1492. 

BARTH  (Fran.-Jos.) ,  chanoine  allemand,  vécut 
vers  le  milieu  du  18e  siècle.  De  staluto  principis{du 
titre  légal).  THEOL.  XVI.  1007-1060.  Voir  Zech. 

BAYNUS  (Rodolph.)  ,  évêque  catholique  anglais, 
mort  en  1360.  In  Proverbia  commentarium. 
SCRIPT.  XVI.  795-1524. 

BEAUDEAU  (Nie),  chanoine  régulier  français, 
mort  en  1792.  Analyse  de  l'ouvrage  de  Benoît  XIV 
sur  les  béatifications  et  canonisations.  THEOL.  VIII. 
835-940. 

BECANUS  (Mart.) ,  jésuite  belge  ,  mort  en  1624. 
Analogia  Veteris  Novique  Testamenti.  SCRIPT.  II. 
9-554. 

BELLANGER  (Fran.),  Français,  mort  en In 

psalmos  prolegomena.  SCRIPT.  XIV.  984-995. 

BENOIT  XIV,  souverain  pontife  ,  Italien  ,  mort 
en  1738.  Epistola  encyclica  circa  usuras.  THEOL. 
XVI.  1059-1064.  De  sacro-sanclo  missœ  sacrificio. 
XXIII.  875-1502.  Declaraliones  très  circa  matri. 
monta.  XXV.  679-684.  De  synodo  diœcesand  libri 
tredecim.  799-1600. 

BERTHIER  (Guil.-Franc.) ,  jésuite  français,  mort 
en  1782.  Notes  et  réflexions  sur  les  Psaumes. 
SCRIPT.    XIV.     1166-1572.     XV.    9-1430.    XVI. 

9792. 

BESOGNE  ou  BESOIGNE  (Hier.),  docteur  da 
Sorbonne,  mort  en  1765.  Concorde  des  livres  sa- 
pientiaux.  SCRIPT.  XVII.  1049-1208. 


316 


COURS  COMPLETS  D'ÉCRITURE  SAINTE 


BEUSCH  (Guil.) ,  jésuite  allemand,  mort  dans  le 
18e  siècle.  De  paciis  et  contractibus  in  génère. 
THEOL.  XVI.  9-320. 

BILLUART  (Car.  Ren.) ,  dominicain  français, 
mort  en  1737.  Tractalus  de  mysleriis  Chrisli,  et 
bealœ  Virginia.  THEOL.  VIII.  1303-1478.  De 
actibus  humanis,  de  volunlario  libero,  sive  de  liber- 
taie  creatd.Xl.  459-398.  De  ultime-  fine.  399-613, 
Debeatitudine.  613-668.  Depassionibus.  1170-1178. 
De  sanclificatione  diei  dominicce  et  festorum.  XIV. 
975-890.  De  abslinenliâ  et  jejunio.  990-1030.  De 
statu,  religioso.  XVI.  1278-1548.  De  fine  propler 
quem  institutafuit  circumeisio .  XXI.  9-24.  De  in- 
tentione  ministri  sacramentorum.  24-80.  De  con- 
sensu  ad  malrimonium  requisito.  XXV.  765-786. 
BINER  (Jos.),  jésuite  allemand,  mort  vers  1778. 
Dissertatio  juridica  de  usuris.  THEOL.  XVI. 
993-1008.  De  jure  primarum  precum  et  institu- 
tionibus.  XVIII.  773-808. 

BONA  (Joan.),  cardinal  piémontais ,  mort  en 
1674.  De  sacrificiomissœ  tractalus  asceticus.  XXIII. 
1301-1366. 

BONFRERIUS  (Jacob) ,  jésuite  belge  ,  mort  en 
1645.  In  tolam  Scripluram  sacrant  prœloquia. 
SCRIPT.  1 .  4-500.  In  UbrumJudicumcomment.Xlll. 
326-1114.  In  libruin  Rulh.  1160-1254. 

BORROM.EUS  (Car.  Sanctus),  cardinal  archevê- 
que de  Milan,  mort  en  1384.  Monita  ad  confessores. 
THEOL.  XXII.  1149-1172.  Régulai  sacr amentales 
de  sacramenlo  pœnitentiœ.  1175-1182. 

BOSSUET  (Benig.),  français,  évêque  de  Meaux, 
mort  en  1704.  De  P salmis.  XIV.  995-1055.  InCanli- 
cum  canlicorum  commentarium .  XVII.  133-290. 
Préface  et  commentaire  sur  V Apocalypse.  XXV.  1 1 74- 
1446.  Exposition  de  la  doctrine  de  l'Église  catholi- 
que. THEOL.  VI.  730-790. 

BOUVIER  (Jean),  Français,  évêque  actuel  du 
Mans.  De  prœcipuorum  Ecclesiœ  festorum  numé- 
ro et  institutions.  THEOL.  XV.  549-576. 

BOYER  ( )  ,   Français  ,    un  des  directeurs 

actuels  de  Saint-Sulpice.  Apologie  du  Saint  Office 
dans  ses  décisions  sur  le  prêt  à  intérêt.  THEOL.  XVI. 
1089-1110.  Lettre  de  Vauteur  de  la  Défense  de 
VÊglise.  1110-1124. 

BROCARDUS( ),  Français,  mort  vers  le  mi- 
lieu du  18e  siècle.  Tractalus  de  eonscienlid. 
THÊOL.  XI.  63-534. 

BULLET  (Jean-Bapt.) ,  mort  en  1773.  Défense  du 
passage  de  Josèphe  sur  Jésus.  THEOL.  III.  373- 
380.  De  reeld christianorumvivendiratione  inprio- 
ribus  sœculis.  380-386. 


CAJETANUS  (Tbo.),  dominicain  napolitain,  car- 
dinal, mort  en  1354.  In  S.  Marcum  commentaria . 
SCRIPT.  XXII.  18-228. 

CALMETUS  (August.),  dom  Calmet,  bénédictin 
français,  mort  en  1737.  In  Pentaleuchum  atquein 
Genesim  potissimùm  Dissertatio.  SCRIPT.  V.  1005- 
1016.  —  De  materiû  et  forma  veterum  librorum  ac 
varia  scribendi  ralione.  1016  1050.  —  De  lingud 
primitivd   et  linguarum    confusione.    1051  - 1030. 


—  De  TurriBabylonicd.  1030-1068.  —  In  Exodum. 
1294-1310.  —  De  origine  et  antiquitate  circiAl.cisio- 
nis.  1310-1322.  De  veris  fictisque  prodigiisac  dœmo- 
num  et  angelorum  in  corpora  polestate.  1524-1540. 
De  transfretatione  maris  /Erythrœi.  1540-1360.  — 
In  Levilicum  dissertatio.  VI.  822-828.  — =-  Dénatura, 
causis   et   effectibus    leprœ .     828-842.  —  De   Mu- 
loch  deo  Ammonitarum.  842-834.  —  In  Numéros. 
VII.  493  -  306.  —  De  Beelphegor,  Chamos,  cœteris- 
que  Moabitarum  diis.  340-334. — In  Deuteronomium. 
387-612.  —  De  politid  et  potissimùm  de  Sanhedrio. 
612-654.  — De suppliciis  quorum  in  Sacrd  Scripturd 
fit  menlio.  634  674. — Deconnubiis  Hœbreorum.  674- 
690.  —  De  divortiis  Hebrœorum.  697-720.  —  De  na- 
turdanimœ  et  de  ejus  post  morlem  statu  ex  senlentid 
veterum  Hebrœorum.  721-748. —  An  vêlera  législa- 
tures et  philusophi  à  Scripturd  leges  suas  et  moralem 
scientiam    hauserint.  748-764.    —   De  gigantibus. 
764-792.—  De  Moisis  obitu  et  sepulturd.  802-812.— 
In  Josuam.  VIII.  438-466. —  Demandato  Josue  quo 
solem  et  lunam  remoralus^est.  467-484.  —  De  pluviâ 
lapidum   in   Chananœos.  484-496. — Deregionein 
quam  Chananœi  pulsi  à  Josue  sese  receperunt.  496. 
312.    —    In  Terram  promissam  geographicœ   ani- 
maduersiones.  312  324.  —  Inlib.    Judicum.  1114- 
1124.  —  De  voto  Jcphle.  Les  cinq   premiers  para- 
graphes.   1124-1123.    —    De    thesauris  à  Davide 
Salumoni  relictis.  XI.   658634.  —  De  lemplis  ve- 
terum. 634-080.  —  De  origine  et  numinibus   Phi- 
lisleorum.    680-704.    —    De  Samuele   per    visum 
Sauli  objeclo.    704  -  7i8.      Quid     Pfaaman     enn- 
cedi  sibi  postulaverit  ab  Elisœo  ut  coram  Remmon 
sese  prosternere  liceret .  718-728. —  De  relrogra- 
datione  solis  in    horologio   Aehaz.   728-741.  —  In 
duos    libros    Paralipomenon    commentarium .  819  - 
1460.  —  De  prœfectis  aulœ  et  mililiœ  regum  He- 
brœorwn.  1460-1474.  — De  regionibus  in  quas  de- 
cem  tribus  Israelis  traductœ  sunt ,   et  quem  potissi- 
mum  lucum  noslrâ  œtate    leneant.    1474-1492.  — 
In  libros  letu  Esdrœ prolegomenon.  XII,9-16-Hj?,- 
176.    —   In   libros    m  et  i\Etdrœ.  584-400.  — 
Utrum  Esdras  scripserit   an   restauraverit   libros 
sacros.  400-418.  — An  Esdras  veteribus  caracieri- 
bus    hebraicis    chaldœcs  subitituerit .   418-430.   — 
In    Tobiam  prolegomenon.  445-466.   —  In  dœmo- 
nem    Àsmodœum.   633-647.    —  In.   morbum  Job. 
XIV.  964-976.  —  In  illud  Job  :  Sicut  palma  mul- 
liplicabo  dies.  976-982.  —  In  titulos  Psalmorum. 
1105-1118.    —    Séries    chronologica    Psalmorum. 
1129-1156.   —  De  funeribus  et  sepulturis  Hebrœo- 
rum.   XVII.  979  998.    —   De  re    medied  veterum 
Hebrœorum.  999-1012. — Dere  cibarid  Hebrœorum. 
1012-1026.   —  In  Danielem  prolegomenon.   XX. 
19-50.  —   In    XII  prophelas  minores  proleg.  447- 
430.  —  De  slatu  religionis  in  ditionibus   Judœ  c( 
Israelis  post  factam  utrinque  scissionem.  430-464. 

—  De  idololatrid  Israelilarum  in  deserto  ,    ac  po- 
tissimum de  deo  Rephan  ,  seu  Rempha.  463-474.  — 
De  pisce  Jonam  voranle .  473-484 .  —  De  numinibus 
Phœnicum    seu    Chananœorum    Baal  ,    Astarte 
Adonis.    484-498.  In  Osée  prolegomenon.  499-302. 

—  Hisluria  genlium  Judœis  finilimarum  qud  illu- 


ET  DE  THÉOLOGIE. 


317 


strantur  vaticinia  ad  eos  spectanlia .  302  -  320.  — 
In  Osée  commentarium.  539-632.  —  In  Joelêmpro- 
legomenon.  655-636.    —  Commentarium.  678*710. 

—  In  Amis  proleg.  710-714,  —  Commentarium. 
725-794.  —  In  Abdiam proleg.  794.  —  Comment. 
«02-312.  — In  Jonam  proleg.  812-816.  —  Com- 
ment. «27-830.  —  In  Michœam  proleg.  830-832.— 
Comment.   «71-918.  —  In  Nahum proleg.  918-920. 

—  Comment.  923-946.  —  In  II abacuc  proleg.  V>46- 
948. —  Comment.  967-998.  —  lu  Sophoniam  proleg. 
998.  —  Comment.  1011-1030.  —  In  Aggœum  pro- 
leg. 1036.  —  Comment.  1039-1062.  —  In  Zacha- 
rium  proleg.  1062-1066.—  Comment.  1078-1174.— 
In  Malachiam  proleg.  1174- {176.  —  Comment. 
1199-1236. 

CAMUS  (Joan.-Pet.),  français,  évêque  de  Belley, 
mort  en  16S2.  —  Appropinquatio  proteslantium  ad 
t'cclesiam  catholico  -  romanam.  THEOL.  Y.  923- 
1066. 

CANUS  (Melchior),  dominicain  espagnol,  mort  en 
1060.  —  De  locis  theologicis.  THEOL.   I.    80-908. 

CAPPELLUS  (Lud.),  ministre  protestant  français  , 
mort  en  1638.  —  De  loco  Psalmorum  inter  hagio- 
graphos.  —  SCRIPT.  XIV,  1057-1059. 

CARBONEANO  (Philipp.de),  frère  mineur  italien, 
mort  en....  —  Propositiones  morales  et  Dogmaticœ 
ab  Ecclesià  damnatœ.  THEOL.  VI,  631-748. 

CARPEÏST1ER  (William)  ,  Anglais  ,   mort  en 

Scripturœ  historia  naturalis,  seu  Biblicœ  geologiœ, 
bolanicœ  ,  zoologiœque  et/ ositio  descriptiva,  tra- 
duit de  l'anglais  en  latin.  SCRIPT.  III,  492-790. 

CARRIERJUS  (  Lud.  ),  d-  Carrières  ,  théologien 
français,  mort  en  1717.  —  Si  traduction  française 
de  la  Bible.  Genèe.  SCRIPT.  V,  118.  —  Exode. 
1071.  VI.  9.  —  Le  Lëvitique.  4(i6.  —les  Nom- 
bres. 836.  VII.  9.  —  Le  Deutéronome .  128.  — 
Josué.  862,  VIII.  9.  — Les  Juges.  358.  —  Rulli. 
1162.  —  I«  des  Rois  ,  IX  ,  42.  —  II*  des  Rois. 
1048,  X,  9.  —  IIIe  des  Rois.  302.  —  IVe  des 
Rois.  XI,  9.  —  Les  paralipomènes.  852.  — 
I"  d'Esdras.  XII,  18.  —  IIe  d'Esdras.  172.  — 
Tobie.  470.  —Judith.  804.  —  Esther.  XIII,  52. 

—  Job.  276.  XIV, 9.  —  Les  Psaumes  .1134,  XV,  10, 
XVI ,  10.  —  Les  Proverbes.  820.  —  L'Ecclésiasle. 
XV11,52.  —  Le  Cantique  des  Cantiques.  186. — 
La  Sagesse.  588.  —  L'Ecclésiastique.  680.  — 
lsaie.  XVIII ,  800.  —  Jèrcmie.  XlX,50.—Baruch. 
334.  —  Ezëchiel.  632.  —  Daniel.  XX,  56.  —  Osée. 
340.  —Joël.  mS.—Amos.  724.  —  Abdias.  802.— 
Jonas.  828.  —  Michée.  872.  —  Nahun.  926.  — 
B abacuc.  968.  —  Sophonie.  1012.  —  Aggée.  1040. 

—  Zacharie.  1078.  —  Malachie.  1200.  —  Mâcha- 
bées.  1232.  —  Evangile  selon  S.  Matthieu.  XXI, 
338.  —  Selon  S.  Marc.  XXII,  14.  —  Selon  S.Luc. 
250.  —Selon  S.  Jean.  XXIII,  16.  —  Actes  des 
Apôtres.  1126.  — ■  Epitres  de  S.  Paul  aux  Ro- 
mains. XXIV,  28. —  l*e  Aux  Corinthiens.  556. — 
2e  Aux  Corinthiens.  696.  —  Aux  Galates.  908.  — 
Aux  Ephésiens.  1032.   —  Aux  Philippiens.    1136. 

—  Aux  Colossiens.  1250. — I"  Aux  Thessaloniciens. 
1294.  —  2e  Aux  Thessaloniciens.  1534.—  lre  A  Ti- 
molhëe.    XXV,  12.   —  2e  A  Timolhëe.  112.    —  A 


Tite.tm.  —  A  PMUtnon.  216.  —  lux  Hébreux' 
KG.—Eptlre  de  S.  Jacquet.  <;.'.<).— l"  de  s.  Pin  \  ,■. 
75i.  —2"  de  S.  Pierre.  820.  —  1"  l><  S,  Jean. 
874.  —  2-'  de  S.  Jean.  960.    —  5'  de  S.  Jean.  968. 

—  l'Apocalypse.   1200. 

CHARDON  (.loin  Carolu»),  bénédictin  piémon- 
tais,  mort  en  1738.  —  Histoire  des  tacremens  et  de 
la  manière  dont  ils  ont  été  célébrés  et  administrés 
dans  l'Eglise,  et  de  l'usage  qu'on  en  fait  depuis  le 
temps  des  Apôtres  jusqu'à  présent.  THEOL.  XX.  9- 
1132. 

CHARMES  (Thomas  ex),  capucin  français,  mort 
en  1703.  —  De  castitate  in  usu  matritnonii  ser- 
vandd.  THEOL.  XXV.  783-790. 

CHRISMANN  (Phi.  Nerius)  ,  Técollci  allemand  , 
mort  au  siècle  passé.  —  Régula  fidei  calholicœ  et 
collecliodogmatum  credendorurn .  THEOL.  VI.  077- 
1070. 

CLEMENT  XIII,  souverain  pontife,  mort  en 
1769.  —  Declaralio,  circa  malrimonia  mixla. 
THEOL.  XXV.  684. 

CLERICUS  A  BELLIBERONE  (Nie.  Franc),  théo- 
logien français ,  mort  en  1790.  —  Tractalus  de 
gratid,  pars  dugmatica.  THEOL.  X.  818-1440. 

COLLET  (Pet.)  ,  prêtre  lazariste,  mort  en  1770. 

—  De  censuris.  THEOL.  XVII ,  9-194.  —  De  irre- 
gularitalibus.  194-522.  —  De  Purgalorio.  XVIII. 
267-564.  —  De  indulgenliis.  315-628.—  De  Jubilœis. 
628-690.  — An  et  qualenùs  liceat  sacramenla  indi- 

gnis  administrai  ?  XXI ,  109-120 De  palrinis. 

341-346.  —  De  pœnitentid.  XXII ,  9-940. 

CORDERIUS(Balthi.)  ,  jésuite  belge,  mort  en 
1630.  —  In  librum  Job  commentarium.  SCRIPT. 
XIII.  222-1472.—  XIV.  9-892. 

CORNELIUS  (à  Lapide),  jésuite  belge,  mort  en 
1037. —  In  Pentaleuchum  commentaria  :  1°  Proœ- 
mium.  SCRIPT.  IV.  56-9  .—  Canones  facemprœft- 
tes  Pentateucho.  100-114.  — In  Genesim  commenta- 
rium. Ce  commentaire  se  compose,  i°  du  texte  de 
la  Vulgate  ;  2°  de  la  traduction  française  de  Carrière  ; 
3°  de  notes  sur  chaque  verset.  114-994.  —  In  Exo- 
dum,  ib.  1068-129  ',  VI,  9-464.  —  In  Leviticum  , 
ib.  466-820.—  In  Numéros,  ib.  831-1646,  VII,  9-122. 

—  In  Deuteronomium,  ib.  126-492.  —  In  Eccclesias- 
ten  proleg omena.  XVII,  9-30.  —  Compendium  sive 
synopsis  sensùs  litleralis  et  genuini  Canlici  Canlico* 
rum.  290-520.  —  In  librum  Sapientiœ  prolegome- 
na.  553-532.  —  Encomium  Sapientiœ  ex  paralle- 
lis  ethices  naturalis  et  divinœ-  603-628.  —  In  Ec- 
clesiasticum  prolegomena.  628-678. — Prœambulain 
Isaiam.  XVIII,  779-790.  —  Jubilus  ex  magnificis 
Isaiœ  oraculis.  1643-1666.  —  Epinicion  ex  oraculis 
Ezechiclis.  XIX ,  633-641.  —  Doxologia  ex  Da- 
niele.  XX,  50-54.  —  Conclusio  et  votum  ad  sanclos 
prophetas.  445-446.  —  In  libris  Machabœorum 
argumentum.  1259-1232.  —   Comment.  1252-1600. 

—  Abrégé  de  son  Commentaire  sur  les  épitres  de 
saint  Paul.  Voir  Gorcomius. 

CORRADUS  (Pyrrhus),  théologien  napolitain > 
mort  à  la  fin  du  17e  siècle.  Praxis  dispensationum 
apostolicarum.  THEOL.  XIX,  9-1014. 


318 


COURS  COMPLETS  D'ÉCRITURE  SAINTE 


D 

DE  LYRA.  Voir  Nicolaus. 

DENS  (Pet.),  prêlre  belge,  mort  en  1775.  Tra- 
r talus  de  Quatuor  novissimis.  THEOL.  VII,  i583- 
1614. 

DE  VIO.  Voir  Cajetanus. 

DEVOTI  (Joan.),  jurisconsulte  otévêque  italien, 
mort  en  1820.  De  Hierarchid  ecclesiasticd,  THEOL. 
V,  1207-1290. 

DOMAT  (Joan.),  jurisconsulte  français,  mort  en 
1696.  Préface  de  son  Traité  des  Lois,  THEOL.  XII. 

DROUIN  (Ren.-Hyac),  dominicain  français,  mort 
en  1742.  De  re  sacramentarid  contra  perduelles 
hœrelicos.  THEOL.  XX,  n53-i564.  —  De  boni- 
taie  et  licitate  matrimonii.  XXV,  7!  1-742.  —  De 
solemnitatibus  ad  conlractum  matrimonii  requisi- 
lis.  74-75o.  —  De  Rilibus  matrimonii  conferendi. 
755-7!î«. 

DUCLOT  (Jos.-Fran.)  ,  chanoine  Piémontais, 
mort  en  1821.  Sur  les  richesses  laissées  pat  David 
àSalomon,  SCRIPT.  XI,  784-788.  —  Sur  les  tem- 
ples en  général ,  et  sur  les  temples  des  Juifs  en 
particulier.  788-808.  —  Authenticité  du  Psautier, 
et  Réponse  aux  objections  des  incrédules.  XIV, 
103g- 1046.  —  Authenticité  du  Cantique  des  Can- 
tiques, etc.  XVII,  i83-i86. 

DUGUET  (Jacq.-Jos.),  oratorien  français ,  mort 
en  1733.  Delà  véracité  des  auteurs  du  Nouveau- 
Testament.  THEOL.  III,  5o3-534. 

DU  HAMEL  (Joan.-Bapt.),  oratorien  français, 
mort  en  1706.    In  Evangelia  Prœfatio.    SCRIPT. 

XXI,  34i  358.    —  In    Matthœum  Commentaria; 
en  note.  36i-i3i2. 

DU  JARDIN  (Thom.),  dominicain  belge,  mort  en 
....  Du  Officio  sacerdulis  ,  quà  judicii  et  medici  in 
sacramento  pœnilentiœ  instruclio  brevis.  THEOL. 

XXII,  H95-l35o. 

DUVOISIN  (Joan.  Bapt) ,  Français,  évoque  de 
Nantes,  mort  en  l8i3.  De  auctorilate  Scripturœ 
Sacrœ ,  mêlé  avec  les  Dissertations  de  Tuvache  et 
de  Slattler.  SCRIPT.  IV,  i-ccxxiv.  —  Essai  sur  la 
Tolérance.  THEOL.  X,  1269-1322. 

E 

EDITORES.  —  Index  leslimoniorum  à  Christo 
et  aposlolis  inNovo  TeUamenlo  citalorum  ex  Veteri. 
SCRIPT.  II,  940-948.  —  Dictionnaire  archéologique 
et  philologique  de  la  Bible.  III,  791-1262.  — 
Chronographiœ  70  interprelum  defensio.  1 493-1326. 
—  Annotations  géologiques  à  la  Genèse.  i58G- 
l5g4.  —  De  consensu  librorum  Regum  et  Parali- 
pomenon  cum  SS.  Matlhœo  et  Lucd,  in  genealogiis 
regum  Juda.  XI,  808-818.  —  Verba  à  Christo 
prolata  ex  JNovo  Testemenlo.  XXI,  237-338.  —  Mo- 
nilum  in  quatuor  Evangelia.  358-Ô40.  —  In  eur- 
sum  Theologiœ  completum,  prolegomena .  THEOL.  I, 
9-72. —  Prœfatio  generalis  traclatus  de  Ecclesid. 
IV,  9-16. — De  constitutions  cleri  dictd  civili;  de 
Concordalo  PU  VII  cum  Napoleone;  de  sectâ  dictd 
Petite  Église.  VI,  1097-1116.  —  De  unitate  et  fœ- 
cundilalc  in  personis  divinis.  VII,  639-093.  —  Quœ 


docenda  circa  sanctissimam  trinilalem.  698-780.  —  i 
Compendium  tractâtes  de  Incarnatione.  VIII , 
1599-1312.  —  [De  probabilismo.  XI,  1489-1330.  — 
De  disciplina  Ecclesiœ  Gallicanm  oirc.a  prohibilio- 
nem  librorum  nocuœ  lectionis.  XIII,  1013-1024.  — 
De  possibililate  et  existentid  magiœ.  XIV,  108- 
112.  —  De  sacrilegio.  117-124.  —  De  revelalione 
secreti.  981-990.  —  Canones  pœnitentiales  disposili 
pro  ratione  et  ôrdine  Decalogi.  XXII,   1181-1196. 

ERASMUS  (Desid.),  littérateur  belge,  mort  en 
1336:  —  Commentaria  in  S.  Marcum;  en  notes. 
SCRIPT.  XXII,  17-228. 

ESTIUS  ou  William  Essels  Van  Est  (Guill.),  d'oc- 
leur  hollandais  de  Louvain  ,  mort  en  1613.  Abrégé 
de  son  commentaire  sur  S.  Paul.  Voir  Gorcomius. 

ESTRIX  (/Egid.), mort  en  1694.  Logislica 

probabililatum  cum  adjunclâ  difficultatis  polissimœ 
explanalione.  THEOL.  XI, 1473-1488. 

EUSTRATIUS,  prêtre  de  Constanlinople,  mort 
vers  le  12e  siècle.  De  statu  animarum  post  mortem 
et  de  precibus  pro  Us  oblatis.  THEOL.  XVIII , 
461-514. 

F 

FORCING  (Franc),  dominicain  portugais,  mort 
en  1381.  Commentarium  in  Isaiam.  SCRIPT. 
XVIII,  799-1644. 

FRASSENIUS(Claud.),  franciscain  français,  mort 
en  1711.  —  Conciliatorium  biblicum  in  quo  prœci- 
pui  sacri  textus  specie  tenus  pugnantcs  concilian- 
lur  et  explicantur.  SCRIPT.  II,  918-1  o54- 

FROMONDUS  (Libertus),  docteur  de  Louvain , 
mort  en  1633.  In  Epistolas  catholicas  Jacobi  com- 
mentaria. SCRIPT.  XXV,  647-732  —  I"  et  II" 
Pétri.  735-874.—  I"  I T  et  Illa  Joannis.  874-976. 
Judœ.  976-1004. 

G 

GAGNyEUS,  Gagnée  ou  Gagney  (Joan.),  docteur 
de  la  Faculté  de  Paris,  mort  en  1 5/(9 .  In  Apocahjp- 
sim  prœfatio  et  commentaria.  SCRIPT.  XXV, 
1174-1438. 

GALLIFFET  (J.  de),  Français,  évêque  du  Mans, 

mort  en (1)  De  cul  lu  immaculali  Cordis  Ma- 

riœ  matris  Dei  Jesu.  THEOL.  VIII,  1491-1498. 

GAUTIER  (Jos.),  jésuite  français,  mort  en 

De  prœcipuis  sectis.  THEOL.  Y,  9-124.  —  Index 
Concilium  generalium  et  particularium.  124-146. 
—  Index  alphabelicus  palrum  et  doctorum.  147- 
182.  —  Index  alph.  summorum  ponlificum .  l82- 
206. 

GENEBRARDUS  (Gilb.),  bénédictin  français ,  ar- 
chevêque d'Aix,  mort  en  1597.  In  psalmos  com- 
mentarium. xiv,  1154-1372;  xv,  9-1450;  XVI. 

9-792.  —  Ad  minislros  Geneventes  admonitio  de 
Cantico  Canticorum.  XVII,  1209-1218. 

GERD1LIUS  (Hyac.-Sigis.-Samoens) ,  savoisien, 
cardinal  ,  mort  en  1802.  De  Adorandd  humanitate 
Christi.  THEOL.  IX,  1147-1172.  —  De  cultusacri 
cordis  Jesu.  1172-1190. 

(i)Nous  croyons  qu'il  s'agit  ici  du  Père  de  Gai- 
Uffel,  jésuite  et  non  évèque  du  Mans. 


kl    1)1.  TIIKOLOGIE. 


iJl'J 


GOLDAGEN  ^lermann),  Jésuite  allemand,  mort 
en  1793.  Mtletema  Uibliro-philologum  do  religions 
hebrœorum  sub  leyr  naturali ,  avec  des  Notes  de 
Zaccaria.  TBEOL.  XY,9-52. 

GONZALEZ  (Thyrsus),  Jésuite  espagnol,  mort  en 
1703.  De  recto  usu  opinionutn  probabilium.  THEOL. 
XI  ,  1398-1476. 

GORCOM1US  ou  ci  Gorcum  (Joan.),  prêtre  hollan- 
dais ,  mort  en  1625.  Epitome  commentariorum  Es- 
lii  et  Cornelii  à  Lapide  in  omnes  I).  l'auli  Epistolas, 
mises  en  notes  au-dessous  du  Commentaire  de  Ber- 
nard de  Péquigny.  Voir  ce  mot. 

GOUSSET  (Mgr.),  Français,  archevêque  actuel  de 
Besançon.  Le  Probabilisme  de  S.  Liguori  est-il  ab- 
solument destitué  de  fondement?  THEOL.  XI,  1267- 
1282. 

GUAR1NUS  Panormitanus.  Voir  Suarez. 
H 

HABERTUS  (Lud.),  Français,  docteur  de  Sor- 
bonne,  mort  en  1718.  De  Gratid  sanctificante. 
THEOL.  X ,  1459-1472.  —  Quœsliones  selectœ  de 
oralione.   XIV,  16-56. 

H  ALLIER  (Franc.) ,  Français ,  évêque  de  Cavail- 
lon ,  mort  en  1539.  De  Sacris  eleclionibus  et  ordi- 
nalionibus  ex  antiquo  et  novo  Ecclesiœ  usu.  THEOL. 
XXIV,  157-1616. 

HARiEDS  ou  VERHAER  (Franc.),  prêtre  belge, 
mort  en  1652.  In  Actus  apostolorum  commentaria. 
SCRIPT.  XXIII,  1126-1576. 

HIERONYMUS  ,  Père  de  l'Église ,  mort  vers 
551.  Epistolœ  criticœ  sive  quee  ad  Explanalionem 
Veteris  Testament i  pertinent  juxta  edilionem  Bene- 
dictinam.  Ces  lettres  sont  au  nombre  de  dix-huit. 
SCRIPT.  I,  877-1016.  —  Prologus  Galeatus.  1016- 
1028.  —  In  universum  Pentaleuchum.  VII,  841- 
844.  — In  Josuam,  Judices  et  Ruth.  VIII,  1257. 
—  In  Job  prœfationes.  XIII.  274-276.  —  In  Psal- 
mos  juxta  hebraicam  veritatem.  XIV,  1055.  — 
Prœfatio  in  libros  Salomonis.  XVI,  818.  —  In 
Ecclesiasten  proœm»M»i.XVII,50. — In  haiamprœ" 
fatio.  XVIII,  779.  —  In  Jeremiam.  XIX,  9.  —  In 
Prophetas  minores  prœfatio.  XX,  446. — In  Evan- 
gelium  secundum  Marcum  prœfatio.  XXII,  15-14. 

HOLDENUS  (Henr.)  ou  Johnson,  catholique  an- 
glais, mort  en  1663.  Divinœ  fidei  analysis.  THEOL. 
VI,  791-878.  —  De  Schismate  in  génère.  1159- 
1178. 

HOOKE  (Luc.-Jos.),  Irlandais,  professeur  de  Sor- 
bonne,  mort  en  1796.  De  verd  religione  tractalus. 
Pars  prima.  THEOL.  II,  11-860.  Pars  secunda, 
III,  9-304. 

HOUBIGANT  (Char.-Franç.),  oratorien  français , 
mort  en  1785.  De  auctore  libri  Sapientiœ.  SCRIPT. 
XVII,  971-980. 

HUETIUS  (Petrus  Daniel),  Français,  évêque  d'A- 
Tranches,  mort  en  1721.  Veteris  Teslamenti  cum 
Novo  parallelismus  in  Us  quœ  ad  Messiam  pertinent. 
SCRIPT.  H,  553-896. 

I 

IAHN  (Joan.),  théologien  allemand,  mort  en 
1817.  Archcolo'jia  Biblica.  SCRIPT.  II,  103M664. 


—  In  Pentateuchum  inlroduetio.  V,  9-36.  —  In 
librum  JotUt*  intmd.  VU,  81 1-0.50.  —  l>r,  inte- 
grilalf  laticiiumum  liniir.  XV  III,  790. 

ISIDOIU  S  l'elusioU  (Sanclus),  Père  de  l'Eglise, 
mort  en  440.  De  tribus  Salomonis  Libris  epistola. 
XVI,  819-020. 

J 

JACQUELOT  (Isaac),  docteur  Protestant,  mort 
vers  17U7.  Prophéties  de  l'Ancien  et  du  Nouveau 
T estament, prouvant  la  vériléde  ces  livres.  SCRIPT. 
XVIII,  346  388. 

JACQUES  (Math.  Jos.),  théologien  français,  mort 
en  1821.  Narratio  evangelistarum  ab  objeclis  incre- 
dnlorum  vindicatur.  THEOL,  Hï,  .;r»i-:5(52.  —  »/o- 
ralis  evangelicœ  propugnatio.  394-001. 

JANSEN1US  (Cornel.),  Hollandais,  évêque  d'Y- 
pres,  mort  en  1638.  In  librum  Sapientiœ  Commen- 
tarium.  SCRIPT.  XVII,  582-388.  —  In  Evangelium 
Lucœ  Commentaria,  en  notes.  XXII,  255-1446. 

K  • 

KILBER  (Hen.),  Jésuite   allemand,  mort  vers 

Tractalus  de   fide.   THEOL.   VI  ,  455-600. 

Voir  Zech. 

KENRICK ,  coadjuteur  de  Philadelphie , 

en  Amériqne.  De  Ordinationibus  Anglicanis. 
THEOL.  XXV,  39-64. 

L 

LAFOSSE  (de  Champdorat),  Sulpicien  français, 
mort  en  1748.  De  Deo  ac  divinis  atlributis.  THEOL. 
VII ,  9-598.  • 

LA  HARPE  (Améd.-Emma.),  littérateur  français, 
mort  en  1805.  Discours  préliminaire  sur  les  Psau- 
mes. SCRIPT.  XIV,  1047-1085. 

LA  HAYE  (Joan.  de) ,  Franciscain  français,  mort 
en  1661.  Commentaria  in  Danielem  ,  comprenant 
les  Variantes,  l'Exposition  et  la  Concorde  du  sens 
littéral,  et  les  Notes  de  Menochius ,  de  Tirinut, 
A'Estius  et  de  Lyranus.  SCRIPT.  XX,  34-444. 

LA  LUZERNE  (Caes.  Wilhelmus),  évêque  de 
Langres ,  mort  en  1821.  Dissertation  sur  les  Pro- 
phéties. SCRIPT.  XVIII,  11-254. 

LAZERUS  (Pet.) ,  Jésuite  français  ,  mort  vers 
1650.  De  Anliquis  formulis  fidei  eorumque  usu. 
THEOL.  VI,  419  434. 

LIEBERMANN  ( ) ,  théologien  français  , 

vivant  encore.  Synopsis  historica  schismatum  grœ- 
corum.  THEOL.  VI,  1177-1184.  —  De  Judaismo. 
1185-1190.  —  De  Mahumetismo.  1190-1194.  —  De 
Gentilismo.  1194-1198. 

LE  FRANC  DE  POMPIGNAN  (Joan.  Georg.), 
archevêque  de  Vienne,  mort  en  1790.  V Incrédulité 
convaincue  par  les  prophéties.  SCRIPT.  XVIII , 
254-316.  —  Controverse  pacifique  sur  la  foi  des  en- 
fans  et  des  adultes  ignorons.  THEOL.  VI,  1069- 
1560. 

LE  GRAND  (Lud.),  Sulpicien  français,  mort  en 
1780.  Dissertalio  de  miraculis.  SCRIPT.  XXIII, 
1099-1126.  —  Notiones  prœviœ  de  naturd,  auctore  et 
antiquitate  Ecclesiœ.  THEOL.  IV,  15-32. 

LEIBNITZIUS  (Guil.-'Goth.) ,  savant  allemand, 
mort  en  1716.  Defensio  Trinitatis  per  nova  reperta 


320 


COURS  COMPLETS  D'ÉCRITURE  SAINTE 


logica  contra  epistolam  Ariani.  THEOL.  VII  ,  751- 
738.  —  De  Trinitate  et  definitionibus  mathema- 
thicis  circa  Deum,  spirilus  ,  etc.  738-766.  —  Re- 
marques sur  le  livre  d'un  anli-lrinitaire  anglais, 
louchant  la  Trinité.  766-770. 

LE  QUIEN  (Michaël) ,  Dominicain  français  ,  mort 
en  1733.  Défense  du  texte  hébreu  et  de  la  Vulgate. 
SCRIPT.  III,  1326-1586. 

LESSIUS  (Léonard),  Jésuite  belge,  mort  en  1625. 
Quœ  fides  et  religio  sil  capescenda  consultatio. 
THEOL.  III,  787-898.  —  De  Incarnatione  Verbi 
divini.  IX,  9-1148.  —  De  Juslitid,jure  et  speciebus 
juris  in  génère.  XV,  446-820. 

LIGUORI  (saint  Alph.-Mar.  de),  Napolitain,  évê- 
que  de  S. -Agathe,  canonisé  récemment,  mort  en 
1787.  Moralis  systema  pro  delectu  opinionum  quas 
licite  seclari  possumus.  THEOL.  XI,  533-592.  —  De 
justd  prohibitions  et  abolitione  librorum  nocuœ 
lectionis.Xllï,  962-1014.  —  Praxis  confessarii. 
XXII,  959-1148. 

LUCAS  Brugensis  (Franc.),  prêtre  belge,  mort 
en  1619.  JnLucam  Commentaria.  SCRIPT.  XXII, 
229-1446. 

LUGO  (Joan.  de),  jésuite  espagnol  et  cardinal, 
mort  en  1660.  De  venerabili  Eucharistiœ  sacra- 
mento.   THEOL.  XXIII.  9-872. 

LYONNET(. . .),  chanoine supérieurdu petit-sémi- 
naire de  Lyon.  Dej'islitiâetjure.  THEOL.  XV.821- 
1008.  Traclalus  de  ennlt actibus  in  génère  et  in 
parliculari  hpdiernisGalliarum  legibus  accommoda- 
tusjuxla  mentem  saniurum  theologorum  etjurisperi- 
torum.  XVI.  519-764. 

M 

MABILLON  (Joan.),  bénédictin  français  ,  mort  en 
1707.  De  extremd  unelione  observatio.  THEOL. 
XIV.  151-156. 

MADRISIUS  (Joan.-Franç.)  ,  oralorien  italien, 
mort  en  1730.  De  symbolo  ftdei.  THEOL.  VI. 
401-420. 

MAISTRE  (le  comte  Joseph) ,  écrivain  piémontais, 
mort  en  1821.  Lettre  à  une  darne  protestante  sur  la 
maxime  qu'un  honnête  homme  ne  change  jamais 
de  religion.  THEOL.  V,  11871195.  A  une  dame 
russe  sur  les  effets  du  schisme  et  Vunitê  catholique. 
1195-1206. 

MALDONATUS  (Joannes"! ,  jésuite  espagnol,  mort 
en  1383.  In  Ezechielem  commenlarium.  SCRIPT. 
XIX.  643-1016.  Inevangelistas prœfalio.  XXI. 541- 
338.   In  Matlhœum   commentaria.  538-1512. 

MANHART  (Fran.-Xav.) ,  jésuite  allemand  ,  mort 
en  1775.  Deingenud  indule  probabilismi .  THEOL. 
1555-1598. 

MANSI  (Joan.-Domin.) ,  Italien  ,  archevêque  de 
Lucques,  mort  en  1769.  Nota  in  sgmbolam  aposlo- 
lorum.  THEOL.  VI.  597-400.  La  traduction  latine 
de  tous  les  Commentaires  de  dom  Calmet  est  de  lui. 

MARCELLIUS  (Henric),  jésuite  belge,  mort  en 
1664.  —  Theologia  Scripturœ  divinœ,  ouvrage  dans 
lequel  on  réfute  les  protestans  par  les  seuls  textes 
de  l'Écriture.  SCRIPT.  I.  1141-1300. 

MARCHIM  (Jpan.-Fran.) ,  théologien  piémontais, 


mort    en    1775.  —  De  Divinilale  et  canonicitate 
SS.  Bibliorum.  SCRIPT.  III.   11-492. 

MARIANA  (Joan.),  jésuite  espagnol,  mort  en 
1624.  —  Pro  editione  vulgatd  disserlalio.  SCRIPT. 
I.  733-876. 

MASIUS  ou  MAES  (Andr.) ,  orientaliste  belge  , 
mort  en  1375.  In  Josuam  comm.,  avec  traduction 
latine  du  texte  hébreu.  SCRIPT.  VII.  831-1264. 
VIII.  9-438. 

MASTROFINI  (....),  théologien  romain  vivant. 
Discussion  sur  Future.  THEOL.  XVI.  1123-1132. 

MAYOL  (Joseph) ,  dominicain  français  ,  mort  en 
1692.  Prœambula  ad  Decalogum,  de  fide  ,  spe ,  et 
charilate.  THEOL.  XIII.  725-962.  Summa  mora- 
lis doctrinœ  thomislicœ  circa  Decalogum.  XIV. 
9-946. 

MENOCHIUS  (Joan.-Steph.) ,  jésuite  italien,  mort 
en  1653.  Inlibrum  Esther  commentarium.  SCRIPT. 
XIII.  52-220.  InActus  aposlolorum  commentaria. 
En  notes.  XXIII.  1130-1576. 

MERLIN  (Car.) ,  jésuite  français  ,  mort  en  1747. 
Traité  historique  et  dogmatique  sur  les  paroles  ou 
les  formes  des  sept  sacremens  de  l'Église.  THEOL. 
XXI.  121-286. 

MONTAGNUS  (Claud.  Lud.),  sulpicien  français, 
mort  en  1811 ,  ou  plutôt  en  1821.  De  censuris  seu 
notis  theologicis  et  de  sensu propositionum.  THEOL. 
I.  1409-1348. 

MONTANIUS  (Claud.  Lud.),  sulpicien  français, 
mort  en  1707.  De  opère  sex  dierum.  THEOL.  VII. 
1201-1358.  Tractalus  de  gralid,  pars  historica.  X. 
9-816. 

MONTPELLIER  (Mgr  l'évêque  de) ,  en  1655.  Sur 
les  mariages  des  princes  du  sang  et  sur  la  puissance 
civile  en  fait  d'empêchemens .  THEOL.  XXV.  1619- 
1650. 

MOSER  (....),  théologien  belge  ,  mort  en 

De  impedimenlis  matrimonii.  THEOL.  XXV.  601- 
680. 

MULLER  (Joan.-Ernesti) ,  mort  en. . . .  De  terra 
Jobi.  SCRIPT.  XIV.  922-954. 

MULLER  (Matthœus) ,  mort  en. ...  De  angelorum 
consilio  apud  J ob .  SCRIPT.  XIV.  934-964. 

MUNK  (...),  docteur  juif,  encore  vivant.  De  Mu- 
liere  Bebrœd  et  de  Connubiis  apud  Judœos  recen- 
tiores.   SCRIPT.  VII,  690-696. 

MUZZARELLI  (Alph.),  jésuite  italien,  mort  en 
1815.  De  Régula  moralium  opinionum  pro  Con- 
fessariis.  THEOL.  XI,  1285-1352. 

N 

NANCEIENSIS  theologia  (1).  DeCnngruismo  ,  sive 
àevariis  scholœ  Systemalibus  circa  gratiœ  efficaciam 
et  sufficienliam..  THEOL.  X,  1472-1486.—  De  Mo- 
nogamie. XXV  ,  738-764.  —  De  Ministro,  Materid% 
Forma  et  variis  Effeclibus  sacramenli  matrimo- 
nii. 789-798. 

NATAL1S-ALEXANDER  ,    dominicain  français, 

(1)  Elle  estl'ouvragede  Franc.  Mezin,  docteur  en 
Soi  bonne  ,  et  de  Mgr  Jacquemin,  évèque  de  Saint- 
Dié. 


ET  DE  THÉOLOGIE. 


321 


mort  en  1724.  De  Tempio  Salomonis.  SCRIPT.  XI, 
741-774.  —  De  Jeroboami  et  Decem  Tribuum  De- 
Jectione  d  cultu  Dei.  774-781. —  De  Elid  prophetd. 
1492-1300.  —  Utrum  Etdras  fuerit  auctur  Cab- 
balœ.  XII,  450-412.  —  De  Canlico  Canticorum 
Dissertatiuncula.  XVII,  173-183.  —  In  Evangelium 
sec  u  ml  u  m  Joannem  Commenlaria.  XXIII  ,  11-768. 
— De  Symbnlo  Fidei.  THEOL.  VI ,  9-381.  —  De 
Sytnbolo  Apostolorum  ,  utrum  illud  Aposloli condi- 
derint.  384-598.  —  De  Peccalis.  XI,  6G7I170. 
—  De  Prœceptit Dccalogi  generalim  sumplis.  XIII, 
711-724.  —  De  Cultu  Sanclorum  et  de  Sacrarum 
ReliquiarumYeneralione.  XIV,  940-96G. — DeNoa- 
chidarum  Prœceptis.  XV,  51-40.  —  De  Prœceptis 
moralibus  legis  Mosaicœ.  40-40.  —  De  Cœremonia- 
libus  Prœceptis.  46-248.  —  De  Judicialibus  seu 
Forensibus  Prœceptis.  248-280.  —  De  Canonibus 
Apostolicis.  280-508.  —  De  Conslitutionibus  Apos- 
tolicis.  509-520.  —  De  novem  Canonibus  Cuncilii 
Antiocheni  Apostolorum.  521-324.  De  Epislulis 
Decrctalibus  Veterum  Ponlijîcum  Romanurum  us- 
que  ad  Siricium.  524-548.  — De  Oratiune  Do?ni- 
nicd.  XVII,  1309-Î384.  —  De  Jusld  bonorum  tem- 
poralium  ab  Ecclesid  possessionc .  XVIII ,  733-7G2. 
Apologetica  Dissert,  pro  Joanne  xxn.  7G2-776. — 
De  Investituris  Episcopatuum  et  Abbaliarum  et  de 
Synodo  œcumenicd  Laleranensi  prima.  807-901. 
NICOLAUS  dit  de  Lyrd ,  frère-mineur  français, 
mort  en  1540.  In  Ecclesiasten  Commentarium. 
SCRIPT.   XVII,  51-130. 


PAMELIUS  (Jac.) ,  prêtre  belge,  mort  en  1687. 
Argumentum  et  Nolœ  in  Terlultiani  prœscrip- 
tiones.  THEOL.  1,971-1012. 

PATUZZI  (Joan.  Vin.),  dominicain  italien,  mort 
en  17G9.  De  Prœceptis  Fidei  et  de  Yiliis  Fidei 
oppositis.  THEOL.  VI,  399-G32.  —  Prodromus 
ad  universam  morum  theologiam  de  locis  theologiœ 
moralis.  XI,  9-64.  —  De  Ralione  humand  qua- 
tenks  est  régula  actionum  moralium.  591-440. 
—  De  Yirlulibus  moralibus  ,  de  Yitiisque  opposi- 
tis. 1178 -12G3. — Quœsliunes  dogmalicœ de  Spelheo- 
logicù.  XIII,  1025-1034. — De  Dicind  Charilate. 
1034-110G.  —  De  Sanctificalione  Diei  Dominicœ  et 
Festorum.  XIV,  966-975. 

PAUWELS  (Joseph.),  récollet  belge, mort  dans  le 
18e  siècle.  De  Casibus  reservatis.  THEOL.  XVIII. 
955-1604. 

PEARSON  (Joan.  et  Richard) ,  anglais  morts  ; 
Joan.  en  1686  et  Richard  en  1670.  Commenlaria 
in  Baruch.  SCRIPT.  XIX,  330-618. 

PERRONE  (Jon.  Rap.),  jésuite  romain  ,  profes- 
seur actuel  au  Collège  romain.  Utrum  Ilœretici  et 
Schismatici  sinl  extra  Ecdesiam.  THEOL.  VI, 
1213-1220.  —  De  Protestanlismo.  1221-1246.  — 
An  extra Calholicam  Ecclesiam  detur  salus.''  1246- 
1236.  — DeTolerantid.  1236-1268.  —De  Dœmo- 
numcum  Hominibus  Commercio.  VII,  891-912.  — 
De  Mundo.  1538-1568.  —  De  Domine.  1368-1382. 
—  De  Cultu  Sanclorum.  VIII.  769-832.  —  De 
Devolione  ergd   Sacratissimum   Cor  Jesu.  1478- 


1492.     -  lie  thdine.  XXV,  »-«0.        De  Cœlibalu 

Ecclesiasiicu.  63-102.  — De  Matrimonio.  229-386, 

l'ETAVHJS   (Diony.),   jésuite  français,  mort  en 

1682,  —  De  Angelit.   THEOL.  Ml,  701-892.  — 

De  Opificio  sex  dierum.  915-1208. 
PETIT-DIDIER   (Matih.),   bénédictin    français, 

mort  en  1728.  —  De  Aucloritate  et  Infallibililale 

Sunimorum   Ponlificum.   THEOL.  IV,  1141-1516. 

PIACEVITCH  (...),  jésuite  polonais,  mort  en... 

—  De  Primatu  Romanœ  Ecclesiœ  contra  Schisma- 
ticot  Orientales.  THEOL.  V  ,  711-924. 

PICONIO  (Bernard.  A.),  Ilernardin  de  Péqnigny, 
capucin  français  ,  mort  en  1709. —  In  Epistolas  I). 
Pauli  Commenlaria;  ad  liomanns.  SCRIPT.  XIV. 11- 
62.  —  Prima  et  Secunda  ad  Corinthioi.  562-902, 
— Ad  Galalas.  903-1030.—  Ad  Ephesios,  1050-1131. 

—  Ad  Philippenses .  1131-1220.  —  Ad  Colossenses. 
1127-1292.  —  Prima  et  Secunda  ad  Timothivum . 
XXV,  9-178.  —  Ad  Tilum.  178-216.  —  Ad  Phile- 
monem.  216-228.  —  Ad  Ilebrœos.  228-470. 

PICTAVIENSIS  Theologia.  De  Dislinclione  spe- 
cificâ  et  numericà  Peccaturum.  THEOL.  XXII, 
1349-1562. 

PIUS  VI,  souverain  pontife,  mort  en  1799.  De- 
clarationes  IX  circa  malt  imonia.  THEOL.  XXV, 
683  707. 

PIUS  VII,  souverain  pontife,  mort  en  1825. 
Declaraliones  circa  matrimonia.  THEOL.  XXV, 
684-G83.  707-712. 

PONCIUS-LEGIONENS1S  (Basiiius) .  Ponce-de- 
Léon,  augustin  espagnol,  mort  en  1629.  Quœstiones 
Éxpositicœ ,  id  est,  de  Scriplurci  Sacra  expo- 
nendà.  SCRIPT.  I,  1029-1140. 

R 

REGNIER  (Claude),  sulpicien  français,  mort  en 
1790.  Tractatus  de  Ecclesid  Christi.  THEOL.  IV, 
31-1140. 

REIFFENSTUEL  (Anacletus)  ,  franciscain  alle- 
mand ,  mort  au  milieu  du  dix-huitième  siècle.  De 
Beneficiis  Ecclesiasticis ,  Jure  Patronat  us  et  Deci- 
mis.  THEOL.  XVIII ,  691-736.  —  De  Immunitate 
Ecclesiasiicu .    905-934 . 

RENALDOTUS,  Renaudot  (Eusebius),  Français, 
mort  en  1720.  De  Scripturœ  Yenionibus  quœ  apud 
Orientales  in  usu  sunt  Disserlaliu.  Inédile  et  tirée 
des  manuscrits  de  la  Ribliothèque  Royale.  SCRIPT. 
I,  387-734. 

RONDET  (Laur.-Etien.)  mort  en  1783..  De  Yoto 
Jephte. SCRIPT.  VIII.  1126-1144.— In  Genealogiam 
Davidis .  1144-1138.  —  Dissertation  sur  le  Temps  où 
a  vécu,  Job.  XIV,  892-922.  —  Sur  l'Objet  des  Psaumes 
dans  leur  sens  littéral  et  prophétique.    1083-1102. 

ROSENMCLLER  (...)>  orientaliste  allemand, 
vivant  encore.  —  De  Carminum  Psalmorum  Ori- 
gine. SCRIPT.  XIV,  10341037. — Dictionum  non- 
nullarum  in  Psalmorum  litulis  frequenliùs  obvia- 
rum  Explicatio.  1118-1129.  —  In  Canlicum  Can- 
ticorum Proœmium.  XVII.  163-174. —  InJonam 
Prolegomena.  XX  ,  813-824.  —  In  Michœam 
Proœmium,  831-834.  —  In  Jephaniam  Proœmium, 
998-1002. 


322         COURS  COMPLETS  D'ÉCRITURE  SAINTE  ET  DE  THÉOLOGIE. 


ROTOJVÏAGENSIS  Theologia.  —  Prœjudieia  ad- 
venus Incredulitatem.  THEOL.  II,  859  868.  — 
De  Religione  nalurali.  963-978.  —  De  Notis  Revela- 
tionis.  lOôSlO'Ji  — De  Religione  Primitive".  1094- 
1100.  Voir  Tuvache. 


SA  (Emmanuel),  ou  Saa ,  jésuite  portugais, 
mort  en  1396.  In  Ecclesiaslicum  Commenlarium . 
SCRIPT.  XVII,  678-972. 

SACY  (le  Maistre  de)(Lud.  Isa.) ,  prêtre  français, 
mort  en  1684.  Préface  et  Commentaires  sur  l'évan- 
gile de  saint  Jean.  SCRIPT.  XXI II,  11-768. 

SAINTE-BEUVE  (Jacob  de) ,  théologien  français, 
mort  en  1677.  De  Sacramrnto  Unctionis  Infirmo- 
rum  Extremœ.  TBEOL.  XIV,  9-152. 

SANCHEZ  (Thomas),  jésuite  espagnol,  mort  en 
1610.  De  Matrimunio.  Abrégé  et  mis  en  ordre  alpha- 
bétique par  Soarez.  Voir  ce  nom. 

SANCTIUS  (Gaspardus),  jésuite  espagnol,  mort 
en  1628.  In  IV  libros  Regum  Prolegomena  et  Com- 
mentarium.  SCRIPT.  IX.  9-1264.  X,  9-1284.  XI, 
9-638. 

SERRARIUS  (Nicol.) ,  jésuite  français,  mort  en 
1609.  In  Tobiam  75  Quœstiuncutœ .  SCRIPT.  XII  , 
649-786.  —  In  Judith  Commenlarium  cum  prole- 
gomenis  et  quœstiunculis  et  traduction  du  grec. 
787-1268.  —  In  Eslher  Prœdicenda  Septem. 
XIII,  9-32. 

SHEULOCK  (Thomas),  ministre  anglican,  mort 
vers  17156.  De  l'Usage  et  des  Fins  de  la  Prophétie 
dans  les  divers  âges  du  monde,  en  G  discours. 
SCRIPT.  XVIII,  589-673,  et  de  plus  six  disser- 
tations. —  1°  Sur  l'Autorité  de  la  lre  épître  de 
saint  Pierre.  2°  Des  Idées  que  les  Juifs  se  faisaient 
des  circonstances  et  des  suites  de  la  chute  d^À- 
dam.  3°  Du  Récit  de  Moïse  sur  cette  chute. 
4°  De  la  Rénédiction  donnée  par  Jacob  à  Juda. 
8°  De  l'Entrée  triomphante  de  Jésus-Christ  dans 
Jérusalem.  6°  Était-il  permis  aux  Juifs  de  se 
servir  de  chevaux  et  de  chariots  de  guerre  ? 
675778. 

SOAREZ  (Em.  Laur.),  théologien  espagnol,  mort 
en. . .  Compendium  totius  Tractatàsde  Sanclo  Ma- 
trimonii  Sacramento  R.  P.  Th.  S anche z  ,  ordine 
alphabelico  disposilum.  THEOL.  XXV,  587-600. 
SOETTLEK  (Jean.  Gasp.) ,  théologien  français, 
mort  à  la  fin  du  dix-huitième  siècle.  De  Officiis 
Sacerdotalibus  et  Pastoralibus.  THEOL.  XXV, 
101-228. 

SORBONNE.  Censure  de  l'Emile  de  J.-J.  Rous- 
seau, de  l'an  1762.  THEOL.  H  ,  1111-1218. 

STATTLER  (Bened.),  jésuite  allemand ,  mort 
en. . .  De  Dioinitate  seu  Divine  Inspiralione  Libro- 
rum  tum  Novi,tum  Veteris  Testamenti.  SCRIPT. 

IV,    CI.XXXI-CCXX1V. 

SUAUEZ  (Fran.),  Jésuite  espagnol ,  mort  en  1617. 
Traclatus  de  legibus  et  législature  Deo.  THEOL. 
XII,  78-1146;  XIII,  9-710.  —  Juris  nalurœ  et 
genlium  principia  et  officia  ad  Chrislianœ  doctrines 
regulam  exacta  et  explicata,  cum  notis  Guarini 
Panormitani,  XV,  373  446.  —  De  Simonid.  XVII , 


521-922.  —  De  Oralione  in   communi.    923-1088. 

—  De  Oralione  mentait  ac  deootione     1089.  —  Dé 
Oratione  vocali  in  communi  et  privatd.  1090-1310. 

—  De  Iloris  canonicis  et  laude  Dei  per  canlum  et 
psalmodiam.  XVIII ,  9-266. 

T 

TERTULLIANUS ,  prêtre  africain ,  mort  en  216. 
De  Prœscriplionibus  adversùs  hœrelicos.  THEOL. 
I,  977-1012. 

THOMAS  kJesu,  ou  Didacius  Sanchez  à'Àvila, 
Carmélite  espagnol,  mort  en  1609.  De  unions 
schismaticorum  cum  Ecclesid  Calholicd  procurandd. 
THEOL.   V,  597-710. 

THOMASSINUS  (Lud.),  Oratorien  français,  mort 
en  1693.  De  Adoentu  Chrisli.  THEOL.  VIII,  941- 
1504. 

TIRINUS  (Jacob),  Jésuite  belge,  mort  en  1656. 
In  Tobiam  Commenlarium,  avec  une  traduction 
du  grec.   SCRIPT.  XII,  467-652. 

TOLOSANA  theologia.  —  De  Veracitate  libri  Ge- 
neseos.  THEOL.  II,  1100-1112. 

TURNELIUS  (Hon.),  professeur  de  Sorbonne, 
Français,  mort  en  1729.  De  subjecto  Sacramento- 
rum.  THEOL.  XXI,  79i09.  —  De  Baptismo.  287- 
S41. 

TUVACHE  (...),  théologien  français,  mort  en  . . . 
un  des  auteurs  de  la  Theologia  Rolomagensis.  — 
De  authenticilale,  integritate  et  veracitate  librorum 
Novi  Testamenti.  SCRIPT.  IV,  lxiv-clxxxi. 

V 

VALLENBURCH  fratres  (Adria.  et  Pet.),  prêtres 
hollandais,  morts  en  1669  et  1675.  Tractatus  gênera- 
raies  de  conlroversiis  fidei.  THEOL.  I,  1013-1062. 
Professio  fidei  cathoiicœ.  1263-i3i2. 

VALTONUS  (Brianus),   Anglais,    mort  en  1661. 

—  Prolegomena  ou  Dissertations  qui  furent  mises 
en  tète  de  sa  Bible  polyglotte.  SCRIPT.  I,  3oi- 
586. 

VATABLUS  (Franc.),  Walebled,  Français,  profes- 
seur d'histoire  au  Collège  de  France,  mort  en  1547. 
In  libris  Esdrœ  commenlaria ,  avec  une  Traduc- 
tion de  l'hébreu,  SCRIPT.  XII ,  1 6-384 .  —  In  Jere- 
miam  commentarium,  avec  Traduction  de  l'hébreu. 
XIX,  26-358. 

VEITH  (Laur.),  jésuite  allemand,  mort  en  1796. 
Scriptura  sacra  contra  incredulos  propugnata. 
SCRIPT.  IV,  10  1510. 

VELSECCHI  (Antoninus)  ,  dominicain  italien  , 
mort  en  1791.  Spécimen  historiée  religionis  et  hos- 
tium  et  bellorum  adversùs  eam.  THEOL.  II,  868-883.- 

—  De  fontibus  impietalis.  885-963.  —  De  possibili- 
tale  etnecessilalerevelationis.  978-1055. —  De  Reve- 
lalione  evangelicâ.  111,601-786.  —  De  Spirituphilo- 
sophico.  VI ,  1567-1414. 

VENCE  (Bible  de).  —  De  Ralaam  prophetiis. 
SCRIPT.VII, 507-340.  —  DeXUlmansionibus  Israe- 
lilarum.  554-586.  —  In  propheliam  Moijsis  depro- 
phelâ  à  Deo  promisso.  792-802.  —  Instructions  et 
mysteria  quas  in  Pentaleuchi  libris  continenlur. 
812-840.  —  Quœ  in  Josud.  VIII,  824-326.  —  In 
libro  Jndicum.  1139.  —/«  Ruth.  1255.—  I  nstruc- 


BULLETINS  MRL10GHAPHIQUKS. 
lions  et  mystères  contenus  (tant  les  Provtrbtt*   XVI, 
1325- 13211  ;  dans  rEcclésiaste.  XVII,  130-130.  — 

.-Inu/i/Ne  </i<  t'nntique  des  cantiques  selon  le  sens 
spirituel.  319-551.  —  Justification  du  sentiment  it 
dom  Calmet  sur  fauteur  du  livre  de  la  Sagesse. 
331-582.  —  Eclaircissemens  sur  ce  livre.  387-600. 

—  Analyse  de  l'Ecclésiastique.  1023-1036.  —  Sur 
VOrigine  de  l'idolâtrie.  1036-1030.  —  Mystères  et 
Instructions  renfermés  dans  Jérémie.  XIX.  9,20. 

—  Préface  sur  Jlaruch.  339-348.  —  Mystères  et 
Instructions  de  ce  livre.  348-330.  Préface  sur 
Ezéchiel.  t;i8-656.  —  Sur  Daniel.  XX,  9-18.— 
Sur  Osée.  «19-340.  —  Sur  Joël.  653-678.  —  Sur 
Amos.  714-724.  —  Sur  Abdias  ,  et  mystères  qui  y 
$ont  renfermés.    798-802.  —  Sur  Jonas.    8-23-828. 

—  Sur  Michêe.  834-872.  —  Sur  Nahum.  919-924. 

—  Sur  Habacuc.  947-968.  —  Sur  Sophronie,  1002- 
1012  —  Sur  Aggée.  1033-4040.  —  Sur  Zacharie. 
10GG-1078.  —  Sur  Malachie.  1173- 1108.  — /n- 
slructions  renfermées  dans  les  deux  livres  canoni- 
ques  des  Machabées.  1233-1240. 

VEKONIUS  (Franc.  ) ,  jésuite  français,  mort  en 
1649.  De  Régula  fidei  catholicœ.  THEOL.  1 ,  1515- 
1408.  Melhodus  compendiaria  prœlensam  reforma- 
lionemerrorisconvincendi.  V,  1066-1138. 

VIE  (Mgr.  de) ,  évèque  actuel  de  Belley.  Litlerœ 
moniloriœ  circà  quoddam  opus  de  tnutuo  recenter 
edilum  (ababbate  Pages).  TBEOL.  XVI,  1063-1090. 

VINCENTIUS  L1RINENSIS,  moine  gaulois,  mort 
en  430.  Commonitorium.  THEOL.  I,  911-970. 

VIVA  (dom.) ,  jésuite  napolitain,  mort  au  com- 
mencement du  18e  siècle.  Damnatœ  Thèses  contra 
fidem.  THEOL.  VI,  1321-1568, 


329 

Voiil.l.H  (Jostph)',  jégulle  »  mort  au  18«  siècle. 
iuriscultor  theulogut  civen  obligationes  restitulioni$ 
in  génère  theorico-jnucticè  instructus.  THEOL,  XV. 
1007*111844 

W 

WITASS1US  (Car.),  prêtre  français,  mort  en 
1716.— Tractatus  de  sanctissimd  Trinitale.  TliEOI.. 
MU  , 'J-GGO.  —  De  Confirmutione.  XXI,   340-1150. 

—  De  lestimoniis  sacramenti  Von/irmationis.  1150- 
1210. 

WOUTERS  (fr.    Mart.),    auguslin   bejge,    mort 

en   In  historiam  et  concordiatn  evangelicam 

dilucidatœ  quœstiones.  SCRIPT.  XXIII ,  760,-1098. 

—  InActusaposlolorutn.  1373-1464. —  In  Èpistolat 
S.  Pauli.  XXV.  470-64G.—  In  Epistolat  catholicas. 
1005-1058.  —  Quœstionum  selectarum  in  Apocalyp- 
sis  S.  Joannis  apostoli  dilucidalio.  1050,  1174. 


ZACC ARI A  (  Franç.-Ant.  ) ,  jésuite  vénitien ,  mort 
en  1793.  De  Usu  librorum  liturgicorum  in  rébus 
theologicis.  THEOL.  V,  207-310.  —  De  veterum 
christianarum  inscriplionum  in  rébus  theologicis 
usu.  310-596.  Voir  Zech. 

ZECH  (Franc.),  jésuite  allemand,  mort  en  1771. 
Rigor  moderatus  doctrince  ponlificiœ  circa  usuras 
à  SS.  D.  N.  Renediclo  XIV,  per  epistolam  encycli- 
cam  episcopis  Ilaliœ  traditam  disserlationes  1res; 
1"  Francisci  Josephi  Barlh;  II"  G eorgii  Joseph. 
Kliber  cum  annolationibus  p.  Zaccariœ.  THEOL. 
XVI,  76S-996- 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


RÉHABILITATION  GRADUELLE  DU  MOYEN  AGE 
EN  ITALIE   :   MM.  Cantd,  le  comte  Lader- 

GHI  ,  LE  MARQUIS  SeLYATICO  ,   ETC. 

Tout  ce  qui  vient  d'Italie  doit  ofTrir  un  attrait 
particulier  à  l'observateur  catholique,  non  seule- 
ment à  cause  de  cette  proximité  du  centre  de  la 
vérité  suprême  qui  ne  peut  manquer  d'exercer  une 
influence  utile  sur  les  travaux  de  l'intelligence, 
mais  encore  à  cause  de  cet  ardent  et  généreux  en- 
thousiasme dont  les  âmes  italiennes  sont  presque 
toujours  empreintes ,  et  qui  s'allie  si  bien  à  la  juste 
appréciation  des  grandes  œuvres  et  des  grandes 
pensées  du  catholicisme.  Le  joug  du  paganisme 
classique  a  pesé  plus  que  partout  sur  cette  noble 
terre;  cela  est  vrai;  et  là  aussi ,  comme  ailleurs, 
il  a  préparé  les  voies  au  régne  du  voltairianisme 
littéraire  cl  historique ,  qui ,  depuis  près  d'un  siècle, 
y  a  infecté  plus  ou  moins  effrontément  toutes  les 


branches  de  la  science  et  de  la  critique.  Mais  l'Ita- 
lie n'a  pas  encore  subi  au  même  degré  que  la 
France  les  deux  fléaux  suprêmes  qui  doivent  cou- 
ronner l'œuvre  de  la  révolte  contre  Dieu,  commen- 
cée au  16e  siècle,  savoir  :  la  démagogie  et  l'indus- 
trialisme. Les  subira-t-elle  un  jour  aussi?  C'est  le 
secret  de  Dieu.  Mais  il  est  permis  d'espérer  qu'avant 
de  courir  ces  chances  terribles  elle  aura  vu  se  for- 
mer dans  son  sein  un  groupe  d'esprits  d'élite  dont 
les  travaux  auront  rectiQé  les  mensonges  systéma- 
tiques, les  préjugés  séculaires  qui  partout  ont  frayé 
le  chemin  au  désordre  moral  et  social.  Nous  faisons 
des  vœux  fraternels  et  sincères  pour  que  le  nombre 
et  le  courage  de  ces  trop  rares  défenseurs  de  la  vé- 
rité s'accroisse  avec  le  danger.  Manzoni  et  Pellico 
ont  admirablement  inauguré  cette  direction  salu 
taire  dans  la  littérature;  mais  c'est  surtout  dans  les 
travaux  historiques  qu'il  importe,  selon  nous,  de  la 
suivre.  An  premier  rang  <Je  ceux  qui  servent  la 


324 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


cause  de  la  justice  et  de  la  vérité  dans  cet  ordre 
d'études  si  important  ,  nous  croyons  devoir  signa- 
ler M.  César  Cantù,  de  Milan.  Ce  jeune  écrivain, 
qui  a  débuté  il  y  a  quelques  années  par  un  volume 
de  notes  et  d'éclaircissemens  historiques  très  cu- 
rieux ,  pour  servir  d'appendice  au  célèbre  roman 
des  Fiancés  de  Manzoni ,  est  actuellement  engagé 
dans  la  publication  d'une  Histoire  Universelle,  con- 
çue exclusivement  au  point  de  vue  catholique.  Nous 
avons  reçu  communication  du  discours  préliminaire 
de  la  partie  de  cette  histoire  qui  traite  du  moyen 
âge  (1).  Nous  l'avons  lu  avec  bonheur  :  car  il  est 
difficile  de  trouver  une  apologie  plus  courageuse, 
plus  énergique  et  plus  concluante  des  siècles  où  la 
société  était  dominée  par  la  foi  catholique  et  réglée 
par  l'autorité  souveraine  de  l'Église.  M.  Cantù  a 
envisagé  plusieurs  points  de  vue  aussi  justes  qu'o- 
riginaux. Après  avoir  rappelé  les  services  rendus  à 
l'étude  sérieuse  de  l'histoire  et  de  ses  sources,  par 
la  patrie  de  ISaronius  et  de  Muratori,  ces  patriarches 
de  la  science  du  moyen  âge,  il  démontre  à  merveille 
le  mal  qu'ont  produit  dans  les  deux  derniers  siècles 
tous  les  écrivains  soi-disant  religieux  et  monarchi- 
ques qui ,  ne  comprenant  rien  aux  principes  so- 
ciaux des  siècles  catholiques,  et  ne  voyant  rien  au- 
delà  de  l'absolutisme  de  Louis  XIV,  mêlaient  leurs 
critiques  et  leurs  invectives  à  celles  du  protestan- 
tisme et  de  l'incrédulité  contre  les  pontifes  ,  les 
moines,  la  noblesse;  en  un  mot,  contre  toute  l'or- 
ganisation si  variée,  si  féconde  et  si  forte  de  l'Eu- 
rope chrétienne  avant  la  renaissance.  Il  repousse 
avec  énergie  l'idée  banale  que  cette  Europe,  et  la 
patrie  du  Dante  en  particulier ,  ont  eu  besoin  du 
secours  de  ces  pauvres  pédans  ,  chassés  de  Constan- 
«inople  par  les  Turcs  ,  pour  se  former  le  goût  et  le 
génie.  Entre  autres  parties  excellentes  de  son  tra- 
vail ,  on  trouve  une  critique  juste  et  modérée  de 
Giannone,  Hallam  ,  Sismondi  ,  Gibbon  et  autres 
idores  des  déclamateurs  anti-catholiques  ;  des  re- 
marques très  sages  à  l'égard  de  l'influence  des  sou- 
venirs païens  et  de  l'éducation  classique  sur  les 
monstruosités  et  les  folies  de  la  révolution  française  ; 
une  appréciation  de  retour  actuel  vers  l'art  chrétien  ; 
enfin  ,  un  excellent  contraste  entre  les  excès  et  les 
crimes  tant  reprochés  à  la  barbarie  du  moyen  âge, 
et  ceux  qu'on  trouve  à  chaque  pas  dans  les  siècles 
les  plus  admirés  du  paganisme.  Nous  n'hésitons  pas 
à  dire  que  ,  si  l'ensemble  de  l'ouvrage  de  M.  Cantù 
est  conçu  dans  le  même  esprit  et  exécuté  avec  le 
même  succès  que  ce  discours  préliminaire  ,  il  aura 
habilement  contribué  au  triomphe  de  la  vérité ,  et 
mérité  les  très  vives  sympathies  de  tous  les  cœurs 
catholiques. 

Dans  une  sphère  plus  restreinte  ,  mais  non  moins 
importante,  celle  de  l'histoire  de  l'art,  nous  avons 
à  enregistrer  la  suite  des  travaux  de  plusieurs  écri- 
vains dont  ce  recueil  a  déjà  parlé  :  MM.  Minardi , 
président  de  l'académie  de  Rome  ,  et  Rosini ,  profes- 

(1)  Discorso  di  Cesare  Cantù  premesso  all'VIII 
libro  délia  sua  Storia  Universale.  Il  medio  cvo. 
(Torino,  Giuseppe  Pomba,  1841.) 


seur  à  Pise;  celui-ci  continue  la  publication  de  son 
histoire  de  la  peinture  ,  qui  devra  nous  débarrasser 
des  éternelles  redites  d'après  Lanzi  et  Vasari.  Le 
marquis  Selvalico  ,  auteur  de  l'excellent  essai  sur  les 
fresques  de  Giolto  de  Padoue,  a  publié  dans  la  Ri- 
visla  Europea  de  Milan  plusieurs  articles  précieux 
sur  la  dégénération  de  l'art  moderne,  et  sur  des  ar- 
tistes et  des  monumens  trop  peu  connus  de  l'époque 
des  splendeurs  de  l'Italie.  Le  comte  Camillo  Lader- 
chi  a  complété  par  une  troisième  eUquatrième  partie 
son  Aperçu  historique  de  l'école  de  Ferrare  ,  où 
l'on  ne  sait  ce  que  l'on  doit  admirer  le  plus ,  de  la 
profondeur  et  de  l'exactitude  des  recherches  ,  ou  de 
la  justesse  exquise  des  appréciations  esthétiques. 
Dans  ces  deux  dernières  parties,  il  suit  pas  à  pas  la 
décadence  de  l'art,  produit  inévitable  des  influences 
mythologiques,  naturalistes  et  courtisanesques.  Il 
distingue  avec  soin  les  peintres  qui ,  comme  le 
Guerchin  et  quelques  autres  du  17e  siècle,  étaient 
restés  chrétiens  alors  que  leur  art  avait  déjà  com- 
plètement cessé  de  l'être.  Dans  un  autre  opuscule, 
il  a  décrit  les  fresques  nouvellement  découvertes 
de  Schifanoia  ;  il  y  revient  sur  trois  des  peintres 
les  plus  célèbres  de  l'école  ferraraise ,  Cosimo  Tura  , 
Francesco  Cossa,  et  Lorenzo  Costa,  auxquels  ces 
fresques  sont  attribuées,  et  signale  l'influence  dif- 
férente de  la  renaissance  sur  chacun  d'eux.  Enfin , 
appréciant  justement  le  lien  qui  unit  l'étude  de  la 
poésie  et  de  l'ascétisme  du  moyen  âge  à  celle  de 
l'art  chrétien  ,  il  a  donné  à  ses  concitoyens  une 
éloquente  version  du  beau  travail  de  Gorres,  inti- 
tulée Saint  François,  troubadour,  en  y  ajoutant  un 
examen  philosophique  et  des  notes  historiques  sur 
les  œuvres  poétiques  du  séraphin  d'Assise. 

Que  Dieu  conduise  et  éclaire  ces  soldats  zélés  de 
la  vérité;  et  malgré  les  efforts  conjurés  du  pédan- 
tisme  rationaliste  ,  de  la  frivolité  et  de  l'orgueil  de 
nos  prétendus  civilisateurs,  on  verra  peu  à  peu 
s'élever  en  Italie  et  en  France  ,  comme  cela  s'est 
déjà  fait  en  Allemagne  et  en  Angleterre  ,  une  école 
historique  fondée  sur  l'étude  consciencieuse  du 
passé  catholique.  Il  n'y  aura  pas  de  barrière  plus 
puissante  contre  les  dangers  de  l'avenir. 

* 

HISTOIRE  DE  L'ABBAYE  DE  PONTIGNY ,  ORDRE 
DE  CITEAUX  ,  par  M.  Henry,  curé  doyen  de 

Quarré-les-Tombes  ;  vol.  in-8°,  orné  de  deux  plans 
de  l'abbaye.  A  Sens,  chez  Thomas  Malvin  ,  li- 
braire. Prix  5  fr.  30  c. 

Nous  rendrons  compte  prochainement  de  la  pu- 
blication de  M.  l'abbé  Henry;  en  attendant,  nous 
recommandons  son  livre  à  nos  abonnés ,  et  en  parti- 
culier aux  amateurs  de  nos  antiquités  ecclésiasti- 
ques. Le  livre  de  M.  Henry  est  plein  de  recherches 
qui  sont  d'un  intérêt  très  grand  pour  l'art  et  pour 
l'histoire.  Il  est  beau  de  voir  les  prêtres  qui  ont  suc- 
cédé à  ces  ordres  religieux  en  recueillir  les  souve- 
nirs ,  et  réparer,  au  moins  autant  que  cela  dépend 
d'eux ,  les  ruines  que  notre  révolution  a  faites  en  si 
grand  nombre  dans  notre  France. 


325 


L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE 

oKou/nte^o  m.    —    cKcioveiiiKtc    484.-1. 


&CUnCt$   $ltll$UVl$t$  Ct  $  tïîiQ$Opt}\(\M$. 


COURS  D'ÉTUDES  SUR  L'HISTOIRE  LÉGISLATIVE  DE  L'ÉGLISE. 


QUATRIÈME   LEÇON  (1). 

La  vie  commune  dans  l'Église  primitive.  —  Esprit 
jaloux  des  Juifs.  —  2e  synode  de  Jérusalem  :  élec- 
tion des  sept  diacres.  —  5e  synode  ou  grand  con- 
cile apostolique;  la  loi  de  Moïse  est  abrogée  en 
ce  qui  touche  la  circoncision  et  les  cérémonies.  — 
Défense  de  la  fornication.  —  De  l'usage  du  sang 
et  des  viandes  immolées.  —  4e  synode  :  les  Juifs 
peuvent  accomplir  les  rites  et  les  cérémonies  de 
la  loi ,  jusqu'à  la  destruction  du  temple  ,  pourvu 
qu'ils  ne  placent  l'espoir  de  leur'salut  que  dans  la 
foi  au  Sauveur  Jésus. 

^An  33  —  56.) 

Nous  avons  rapidement  parcouru  dans 
nos  études  la  carrière  et  la  vie  de  ces 
disciples  choisis  qui  continuèrent  l'œu- 
vre du  Maître  et  achevèrent  de  fonder 
l'Église.  Nous  aurions  voulu  nous  arrêter 
quelques  instans  de  plus  dans  la  con- 
templation de  leur  image;  nous  vou- 
drions encore  retourner  la  tête  et  admi- 
rer de  nouveau  leur  mission  avec  ses 
caractères  essentiels,  ses  traits  princi- 
paux et  les  prodiges  qui  la  signalèrent. 

Ces  souvenirs,  il  nous  serait  doux  de 
les  évoquer,  car  ils  sont  nos  titres  les 
plus  glorieux;  et  d'ailleurs  le  plus  au- 
guste enseignement  ressort  pour  nous 
d'un  passé  auquel  nous  tenons  par  le 

(1)  Voir  la  m*  leçon,  t.  XI,  p.  263. 


fond  de  tout  noire  être.  L'histoire  des 
apôtres ,  en  effet ,  est ,  avant  toute  autre , 
notre  histoire  nationale ,  et  les  traditions 
qui  se  rattachent  à  eux  sont  nos  mémoi- 
res de  famille.  L'Église  est  sur  la  terre 
notre  première  patrie ,  et  elle  nous  fait 
encore  par  ses  sacremens  concitoyens 
dans  le  royaume  des  cieux;  bien  plus, 
frères  par  adoption  du  Fils  de  Dieu ,  et 
par  conséquent  fils  nous-mêmes  de  son 
Père  tout-puissant.  Héritiers  de  ces  ma- 
gnifiques promesses,  enfans  de  la  même 
maison ,  nés  de  la  régénération  qui  a  re- 
nouvelé le  sang  corrompu  d'Adam,  avec 
quelle  joie  intime  et  quel  pieux  amour 
nous  reporterions  nos  yeux  et  nos  cœurs 
vers  les  temps  bénis  du  salut!  Avec  quel 
saint  respect ,  avec  quelle  profonde  et 
filiale  affection  nous  recueillerions  cha- 
que monument  de  notre  antique  gloire  ! 
Combien  nous  serions  heureux  et  fiers  de 
suivre,  et  de  bénir  en  la  redisant,  dans 
tous  ses  jours  et  dans  toutes  ses  heures, 
l'existence  de  ces  nobles  aïeux;  de  bai- 
ser, pour  ainsi  dire,  à  chaque  pas  les 
vestiges  laissés  sur  le  chemin  par  le  di- 
vin Sauveur ,  et  par  ceux  qui ,  avec  lui , 
nous  ont  engendrés  de  nouveau ,  comme 
une  dynastie  princière ,  comme  une  race 
éternellement  jeune  et  réconciliée  avec 
son  Créateur! 

21 


326 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  LÉGISLATIVE  DE  L'ÉGLISE, 


L'espace  nous  manque ,   et  le  temps 
nous  presse;  il  faut  avancer.  Toutefois, 
au  milieu  des  beautés  multipliées  de  la 
route  que  nous   avons  embrassée  d'un 
seul  coup  d'oeil,  il  s'en  trouve  quelques 
unes  sur  lesquelles  nous  devons  revenir 
maintenant,  parce  que    leur  étude  est 
une  lumière  qui,  dans  la  suite,  éclairera 
toute  notre  marche.  11  en  est  au  moins 
ainsi  de  ces  solennels  comices  de  Jérusa- 
lem, où  siégeaient  et  délibéraient  les 
compagnons    de   l'Homme  -  Dieu  ,   avec 
l'assistance  et  sous  l'inspiration  de  l'Es- 
prit-Saint.  Le  Grec  Cinéas,  frappé  d'ad- 
miration à  l'aspect  du  sénat  de  Rome, 
disait  :  J'ai  vu  une  assemblée  de  rois! 
Dans  les  synodes  apostoliques,  il  y  a  quel- 
que chose  de  plus,  une  grandeur  qui  sur- 
prend l'imagination,  une  majesté  simple 
qui  confond  l'esprit  et  le  cœur,  un  carac- 
tère tout  spécial ,  celui  de  la  Divinité. 

INous  ne  prétendons  pas  ici  énumérer 
la  suite  de  ces  saintes  réunions  où,  dans 
les  premiers  temps,  les  apôtres  se  trou- 
vaient rassemblés  au  milieu  de  l'Eglise 
naissante.  Souvent,  en  effet,  ils  venaient 
tous  à  la  fois  en  présence  des  fidèles, 
non  pour  délibérer,   mais  pour  prier  ; 
non  pour  faire  des  lois  au  nom  du  Sei- 
gneur ,  mais  pour  le  remercier  des  grâ- 
ces qu'il  leur  avait  faites,  et  pour  lui  de- 
mander de  les  accroître  encore.  Au  re- 
tour de  la  montagne  d'où  le  Sauveur  s'é- 
leva sur  les  nuées,  nous  les  avons  vus  au 
Cénacle,  persévérant  dans  la  prière.  La 
prière  était  la  vie  de  la  nouvelle  société, 
le  commencement  et  la  sanction  de  tous 
ses  actes;  elle  était,  avec  l'enseignement 
institué  et  la  fraction  du  pain,  le  lien 
commun  de  tous  ses  membres.  Et  d'où 
venait ,   sinon  de  cette  communication 
réciproque  et  si  fréquente,  de  leurs  pen- 
sées, de  leurs  désirs,  de  leurs  espéran- 
ces, cette  union  intime  qui  ne  faisait 
d'eux  tous  qu'un  corps,  qu'un  cœur  et 
qu'une  âme  (1)? 
Il  suffit  de  rappeler  ce  touchant  et 

(1)  Hi  omnes  erant  persévérantes  unanimiter  in 
uralione.  (Act.  Âpost. ,  e.  i,  v.  14.)  —  Erant  autem 
persévérantes  in  doctrinà  apostolorum  ,  et  commu- 
nicatione  fractionis  panis  et  oralionibus.  (c.  u,  v.  42.) 
—  Quotidiè  quuque  perdurantes  unanimiter  in  lem- 
plo ,  et  frangentes  circà  domos  pahem  etc.  (c.  m, 
v.  4G.)  — Multitudinis  autem  credentiurn  erat  cor 
unura  et  anima  una.  (e.  iy,  v.  52.) 


nécessaire  usage  de  la  prière  en  com- 
mun.  Les   disciples   priaient   quand  le 
Consolateur  attendu  descendit  sur  leur 
front  affligé  et  les  revêtit  d'une  force 
nouvelle  (1).  Ils  priaient  après  le  premier} 
discours  de  Pierre,  qui  convertit  trois' 
mille  Juifs  de  la  ville,  glorieuses  prémi- 
ces des  futurs  triomphes  de  la  croix  (2). 
Ils  priaient  dans  le  Cénacle;  ils  priaient 
dans  le  temple.  Pierre  et  Jean  montaient 
au  temple,  à   l'heure  de  !a  prière  (3), 
lorsque  leur  premier  miracle  vint  témoi- 
gner de  la  divinité  de  la  mission  qui  Itur 
était  confiée.  Alors,  voyant  à  la  porte  de 
l'édifice  sacré  le  boiteux  qui  demandait 
l'aumône,  Pierre  lui  dit  :  «  Je  ne  possède 
<  ni  or,  ni  argent;  mais  ce  que  je  pos- 
«  sède,  je  te  le  donne.  Au  nom  de  Jésus 
«  de  Nazareth,  INotre-Seigneur,  lève-toi 
i  et  marche  (4).  >  Puis,  quand  il  eut  en- 
seigné avec  un  nouveau  succès  la  foule 
étonnée  de  ce  prodige,  quand  les  prê- 
tres, les  magistrats  du  temple  et  les  Sad- 
ducéens  l'eurent  traîné  avec  Jean  devant 
le  conseil  des  anciens  et  des  scribes,  de- 
vant Anne  et  Caïphe;  quand,  en  face  de 
la  synagogue,  il  eut  courageusement  an- 
noncé le  Sauveur  Jésus,  le  représentant 
comme  la  pierre  réprouvée  qui  est  deve- 

(1)  Et  cùm  complerentur  dies  Pentecostes,  erant 
pariter  in  eodem  loco.  (Act.  Apost.,  c.  Il,  v.  1.) 

(2)  Erant  autem  persévérantes  in. . .  orationibus. 
[Act.  Apost. ,  c.  u,  v.  42.) 

(5)  Pelrus  autem  et  Joannes  ascendebant  in  tem- 
plum  ,  ad  horam  orationis  nonam.  (Act.  Apost. 
c.  m  ,  v.  1.)  —  Les  Juifs  avaient  trois  prières  fixes 
dans  la  journée,  le  malin,  à  midi  et  le  soir  ;  c'est 
à  celte  coutume  que  se  rapporte  celte  parole  du 
psaume  :  «  Je  méditerai  et  je  prierai  le  soir,  le 
malin  et  à  midi.  »  (Ps.  ht,  v.  18.)  Daniel  distingue 
fort  bien  ces  trois  heures  différentes.  (Dan.,  c.  \i, 
v.  10.)  Étant  à  Babylone  il  «  ouvrait  ses  fenêtres  du 
côté  du  temple  de  Jérusalem  et  fléchissait  trois  fois 
par  jour  les  genoux  devant  le  Seigneur.  »  (Dan. 
c.  xi,  v.  12.)  —  Pierre  et  Jean  montaient  à  la 
prière  du  soir,  à  l'heure  de  none  ,  c'est-à-dire  vers 
trois  heures  après  midi.  L'Église  n'a  rien  changé 
sur  ce  point  ;  les  anciens  Pères  le  rappellent.  (Clem. 
Alex.—  Constilut.  lib.  VIII,  c.  xxiv. —  Terlull.  De 
Jejuniis.)  Maintenant  elle  n'en  fait  pas  un  précepte, 
mais  elle  invite  ses  enfans  à  prier  le  matin,  à  midi 
et  le  soir.  (Voyez  dom  Calmet ,  Commentaire  sur 
les  Livres  saints.) 

(4)  Pelrus  autem  dixit  :  Argentum  et  aurum  non 
est  mibi;  quod  autem  habeo,  hoc  tibi  do  ;  in  nomme 
JesuChrisiiNazareni,surge  etambula.  (Act.  Apost. 
c.  m,  v.  C.) 


l'Ail  M.  Cil.  DE  RUWCEY. 


123 


nue  la  pierre  de  l'angle,  sans  laquelle  il 
n'y  a  point  de  salut  (1);  quand,  enfin, 
aux  conseils  et  aux  menaces  de  leurs 
juges,  qui  voulaient  leur  imposer  silence, 
les  intrépides  confesseurs  eurent  ré- 
pondu :  <  Voyez  vous  -  mômes  s'il  est 
«  juste  devant  Dieu  que  nous  vous  écou- 
i  lions  plutôt  que  Dieu.  Psous  ne  pouvons 
«  point  ne  pas  dire  ce  que  nous  avons 
«  vu  ,  ce  que  nous  avons  entendu  (2).  > 
Où  les  rencontre-t-on  ,  dès  qu'ils  sont  en 
liberté?  C'est  au  milieu  de  leurs  frères, 
auxquels  ils  racontent  et  ce  qu'ils  ont 
fait ,  et  ce  qui  leur  a  été  dit  ;  et  soudain, 
tous  ensemble,  d'un  commun  accord, 
élèvent  la  voix  vers  Dieu,  et  s'écrient  : 
i  C'est  vous,  Seigneur,  qui  avez  fait  le 

<  ciel  et  la  terre  ,  et  la  mer,  et  tout  ce 
i  qui  s'y  trouve  !  C'est  vous  qui  avez  dit, 

I  «  par  la  bouche  du  Saint-Esprit,  qui  in- 
«  spirait  notre  père  David,  votre  servi- 
t  teur  :  Les  nations  ont  frémi  de  rage; 

\  «  les  peuples  ont  formé  des  desseins  in- 
«  sensés  ;  les  rois  de  la  terre  se  sont  assis, 
c  et  ils  ont  tenu  conseil  ensemble  contre 
«  le  Seigneur  et  contre  son  Christ  !  —  Et 
i  en  effet,  ils  ont  vraiment  tenu  conseil 
c  ensemble  dans  cette  ville  contre  votre 
i  saint  Fils  Jésus;  Hérode,  Ponce-Pilate, 

<  et  les  gentils  ,  et  le  peuple  d'Israël ,  et 
«  ils  ont  accompli  tous  les  plans  décrétés 

<  par  votre  puissance  et  par  votre  con- 
i  seil.  Et  maintenant,  Seigneur,  considé- 

<  rez  leurs  menaces,  et  donnez  à  vos  ser- 
i  viteurs  une  entière  confiance  pour  an- 
«  nuncer  votre  parole;  confirmez- les  en 
t  étendant  votre  main  et  en  opérant  des 

<  guéiisons,   des  prodiges   et   des   mer- 

<  veilles  par  le  nom  de  votre  saint  Fils 
«  Jésus  (3)  !  » 

(1)  Notum  omnibus  vobis ,  et  omni  plebi  Israël  : 
Quia  in  nomine  Domini  nostri  Jesu  Cbrisli  Nazareni, 
quem  vos  cruciOxistis,  quem  Deus  suscitavit  à  mor- 
tuis ,  in  boc  iste  astat  coràm  vobis  sanus.  Hic  est 
lapis  qui  reprobatus  est  à  vobis  aedificantibus ,  qui 
factus  est  in  caput  anguli.  Et  non  est  in  alio  aliquo 
salus.  {Act.  Apost.,  c.  iv,  v.  10,  11, 12.) 

(2)  Pelrus  verô  et  Joannes,  respondentes,  dixe- 
runt  ad  eos  :  Si  justum  est  in  conspeclu  Dei,  vos  po- 
lius  audire  quàm  Deum,  judicale.  Non  enim  possu- 
mus  quae  vidimus  et  audivimus  non  loqui.  {Act. 
Apost.,  c.  iv,  v.  19,20.) 

(3)  Qui  cùm  audissent ,  unanimiter  levaverunt 
vocem  ad  Deum  ,  et  dixerunt  :  Domine,  lu  es  qui 
fecisti  cœlum  et  terrain ,  mare,  et  omnia  quœ  in 
ci»  sunt  ;  qui  Spiritu  sanclo  per  os  patris  nostri 


\insi ,  naissante  et  peu  nombreuse  en- 
core ,  l'Eglise,    pour  ainsi  parler  ,  était 
sans  cesse  rassemblée.  A  colle  époque  de 
foi  vive  et  de  ferveur,  d'autant  plus  libre 
dans  les  actes  de  son  amour,  qu'elle  n'é- 
tait  pas  aussi  chargée  par  la  multitude 
de  ses  enfans  ,  elle  donnait  un  admirable 
spectacle;  et  ce  n'était  pas  seulement  la 
communauté   des  grâces,   c'était  aussi 
celle  des  biens  temporels  qui  réunissait 
tous  ceux  qui  en  faisaient  partie ,  et  n'en 
faisaient  plus  qu'un  tout  homogène.  Dans 
le  sein   de  cette  petite   société,  où  le 
monde  n'était  pas  encore  entré,  il  n'y 
avait  plus  de  pauvres.  Ceux  qui  possé- 
daient des  maisons  ou  des  champs,  les 
vendaient  et  en  apportaient  le  prix  aux 
pieds  des  apôtres;  nul  ne  regardait  ce 
qui  lui  appartenait  comme  lui  étant  pro- 
pre; tout  était  commun  entre  tous,  et 
chacun  recevait  sa  part  selon  ses  be- 
soins (1).  La  vie  tout  entière  était  une 
vie  commune;  et  de  cette  tradition  des 
pères  est  venue  pour  leur  postérité  l'o- 
rigine de  ces  communautés  admirables, 
qui  peuvent  bien  s'appeler  plus  particu- 
lièrement religieuses,  puisqu'elles  met- 
tent en  pratique  toute  la  perfection  de  la 
religion  chrétienne  ,  et  qu'elles  renou- 
vellent dans  l'Eglise,  répandue  sur  toute 
la  terre,  l'exemple  et  les  prodiges  du  re- 
noncement apostolique. 

David ,  pueri  lui ,  dixisti  :  Quare  fremuerunt  gentes, 
et  poputi  medilali  sunt  inania  ?  Asliterunt  reges 
terra;,  et  principes  convenerunt  in  unum.  adver- 
sùs Dominum  et  adversùs  Christum  ejus.  Convene- 
runt enim  verè  in  civilate  islà  adversùs  sanctum 
puerum  tuum  Jesum  quem  unxisti,  Herodes,  et  Pon- 
tius  Pilatus ,  cum  genlibus  et  poputis  Israël ,  facere 
quœ  manustua  etconsilium  tuum  decreveruntfieri. 
Et  nunc, Domine,  respice  in  minas  eorum,  et  da  servis 
luis  cum  omni  fiduciâ ,  loqui  verbum  tuum  ;  in  eo 
quod  manum  tuam  exlendas  ad  sanilates,  et  signa,  et 
prodigia  fieri  per  nomen  sancti  Filii  tui  Jesu.  (Act. 
Apost.,  c.  iv,  v,  24-30.) 

(l)  Omnes  eliam  qui  credebant ,  erant  pariter, 
et  habebant  omnia  communia,  possessiones  et  sub- 
stantias  vendebant  ,  et  dividebant  illa  omnibus, 
proutcuique  opuserat.  (Act.  Apost.,  c.  n,  v,  44-43.) 

Kec  quisquam  eorum,    quae  possidebat ,  aliquid 

suum  esse  dicebat,  sed  erant  illis  omnia  commu- 
nia.... Neque  enim  quisquam  egens  erat  inter  illos. 
Quotquot  enim  possessores  agrorum  aut  domorum 
erant ,  vendentes  afferebant  pretia  eorum  qua;  ven- 
debant, et  ponebant  antè  pedes  apostolorum.  (Act. 
Apost.,  C  IV,  V,52  et 34-53.) 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  LÉGISLATIVE  DE  L'ÉGLISE, 


328 

Mais,  indépendamment  de  cette  réu- 
nion habituelle ,  il  y  en  avait  d'autres 
particulières.  Ainsi  les  apôtres  se  ras- 
semblèrent plusieurs  fois  dans  des  con- 
ciles dont  le  modèle ,  la  forme ,  les  traits 
essentiels  et  les  cérémonies  ont  été  pieu- 
sement recueillies  par  les  plus  anciens 
docteurs  et  par  toutes  les  générations 
catholiques.  Telle  est,  en  effet,  la  base 
nécessaire  de  tous  les  conciles  qui  se 
sont  tenus  jusqu'à  présent  et  se  tien- 
dront dans  la  suite  des  âges  (1).  Les 
actes  de  ces  assemblées  sont  donc,  on  le 
voit,  d'importans  matériaux  pour  l'his- 
toire législative  de  l'Eglise. 

La  première  de  ces  mémorables  séances 
fut  celle  qui  eut  lieu  pour  i'adjonction 
de  saint  Mathias  au  nombre  des  douze. 
]\ous  en  avons  déjà  parlé ,  et  l'on  se  rap- 
pelle que  Pierre  convoqua  le  synode, 
qu'il  le  présida  et  qu'il  dirigea  toute 
l'affaire  (2).  Le  second  synode  eut  pour 
motif  des  troubles  qui  agitèrent  la  so- 
ciété catholique  à  son  berceau;  il  eut 
pour  résultat  l'institution  d'un  nouvel 
ordre  de  ministres,  chargés  de  venir  en 
aide  aux  évoques  et  aux  prêtres,  l'insti- 
tution du  diaconat  (3). 

(1)  Ex  Actis  aposlolicis  colliguntur  à  scriptoribus 
ecclesiasticis ,  ac  potissimùm  glossa  ordinaria ,  con- 
■venliones  sive  concilia  aliquot  aposlolorum  ,  primi- 
tivae  quoque  Ecclesias  ;  in  quibus  exempla,  forma, 
imagines ,  ac  ceremoniœ  certœ  conciliorum  ,  tàm 
generalium  quàm  provincialium,  traduntur  ;  posteà 
per  sanctos  Patres  et  Ecclesiœ  catholicse  posteros 
observandse.  (Joann.Mansi ,  Act.  concilior.,  1. 1.) 

(2)  Voy.  2e  leçon  ,  tome  IX,  p.  426. 

(3)  A  l'égard  de  l'administration  des  sacremens  , 
les  institutions  de  l'Église  dans  les  premiers  temps 
présentent  une  triple  distinction  :  I.  la  dispensation 
de  certains  sacremens  ,  notamment  le  droit  d'ordi- 
nation, n'appartient  qu'aux  évêques,  et  ce  pouvoir 
spécial  leur  est  conféré  par  le  sacre.  «  Solà  enim  im- 
<c  positione  manuum  superiores  suut  episcopi,  et  hoc 
«uno  videntur  anlecellere  presbyteris.  »(Chrysost. 
Homil.  xi  in  Epist.  ad  Timoth .  I,  c.  m.)  —  Voyez 
d'ailleurs  Concil.  Trid.,  sess.  XXIII,  c.  iv  de  Or- 
dine.  II.  D'autres  sacremens  ,  particulièrement  le 
sacrifice  du  corps  et  du  sang  de  Jésus-Christ,  con- 
formément à  ce  qu'il  a  prescrit  dans  la  célébration 
de  la  cène,  peuvent  être  administrés  par  de  simples 
prêtres.  A  ce  sacrifice  ,  que  l'Église  révère  comme  le 
plus  sublime  de  ses  sacremens  ,  se  rapporte  le  sa- 
cerdoce, prêtrise  de  la  nouvelle  alliance;  et  ici 
les  évêques  et  les  prêtres  ont  égalité  de  pouvoir. 
(Cyprian..  Epist.  LX1II. —  Advers.  Judœos ,  1.  I, 
c.xvi,  xvn.  -—Concil.  Trid,,  sess.  XXIII,  c.  i  de 


Les  Juifs  ont  toujours  été  une  race  ex- 
clusive et  pleine  d'orgueil.  Dépositaires 
des  promesses  et  de  la  loi,  il  fallait  qu'au 
milieu  de  l'entraînement  général,  ils  con- 
servassent pur  et  intact  ce  précieux  pri- 
vilège. En  cela,  le  dessein  de  la  Provi- 
dence fut  grandement  servi  par  leur  ca- 
ractère opiniâtre  et  par  ce  mépris  pro- 
fond et  haineux  du  genre  humain,  qui 
ne  leur  permit  pas  de  laisser  altérer  par 
aucun  mélange  le  trésor  confié  à  leur 
garde.  A  travers  toutes  ses  alternatives 
de  gloire  et  de  douleur,  plus  souvent 
humilié  que  dominateur,  affaibli  par  ses 
défaites  ,  frappé  par  les  conquêtes  et  les 
captivités,  disséminé  par  l'exil  aux  qua- 
tre coins  de  la  terre,  écrasé  dans  sa  pro- 
pre patrie  par  le  poids  du  joug  étranger, 
ce  peuple ,  au  cœur  d'airain  et  à  la  tête 
dure,  s'est  souvent  montré  rebelle  à 
Dieu  ;  jamais  il  n'a  cédé  à  ses  ennemis.  Il 
a  résisté  à  la  force;  il  s'est  raidi  contre 
la  persécution  ;  il  a  usé  la  colère  de  ses 
vainqueurs  et  l'énergie  de  ses  bourreaux. 
C'est  ainsi  qu'il  est  resté  à  part  et  dans 
l'isolement,  et  qu'il  a  sauvé,  malgré 
tout,  ses  mœurs,  son  sang,  et  ce  livre 
surtout  qui  fait  sa  nationalité  et  sa  vie. 
Encore  aujourd'hui,  arrivé  au  terme  de 
sa  carrière ,  vieillard  proscrit  et  aveugle , 
il  porte  toujours  ces  textes  irréfragables 
dont  il  ne  comprend  plus  le  sens  ;  archi- 
ves de  sa  grandeur  passée ,  fermées  pour 
lui  du  sceau  de  sa  condamnation. 

Certes,  cette  jalousie  intraitable  était 

Ordine.)  Ce  sacerdoce  est,  d'après  l'exemple  des 
apôtres ,  conféré  par  les  évêques  au  moyen  de  l'or- 
dination ,  qui  elle-même ,  à  raison  des  dons  extra- 
ordinaires qu'elle  communique ,  est  regardée  comme 
un  sacrement.  [Conc.  Trid.,  sess.  XXIII,  c.  m.) 
III.  Pour  l'assistance  dans  l'administration  des  sa- 
cremens et  autres  fonctions  ecclésiastiques,  on  a 
institué  ,  outre  les  diacres,  des  sous-diacres,  des 
acolythes,  des  exorcistes,  des  lecteurs  et  des  por- 
tiers ,  et  chacun  de  ces  grades  a  été  lié  à  une  ordi- 
nation plus  ou  moins  solennelle.  {Concil.  Trid. 
sess.  XXIII,  c.  u  de  Ord.)  La  hiérarchie  se  compose 
donc  des  évêques ,  des  prêtres  et  des  ministrans. 
(Concil.  Trid.,  sess.  XXIII,  can.  2,  de  Sacram.  ord.) 
Les  offices  inférieurs  ,  il  est  vrai ,  ont  en  partie 
disparu;  néanmoins,  les  ordinations  qui  les  confé- 
raient ont  été  conservées  comme  grades  prépara 
toires  au  sacerdoce,  de  sorte  qu'on  y  parvient  par 
sept  ordinations ,  actuellement  nommées  hiérarchie 
de  l'ordre.  (Voy.  Walter,  Manuel  du  Droit  ecclé- 
siastique, §  14.) 


PAR  M.  CH.  DE  RIANCEY. 


329 


uu  bienfait  avant  l'apparition  du  Chri- 
stianisme. La  vérité  avait  alors  à  se  dé- 
fendre contre  l'invasion  de  toutes  les  er- 
reurs ;  la  loi  était  comme  une  place  assié- 
gée que  les  lignes  de  ses  adversaires  en- 
touraient de  toutes  parts  ,  et  pour  se  dé- 
fendre elle  devait  demeurer  inabordable, 
ne  laisser  aucune  porte  ni  aucune  brè- 
che par  où  pussent  pénétrer  les  passions 
et  les  folies  du  dehors.  Réduite  à  se  dé- 
fendre pied  à  pied  sur  le  terrain  mou- 
vant de  l'antiquité,  restreinte  à  un  cercle 
étroit ,  attaquée  sans  cesse  et  sans  relâ- 
che par  les  envahissemens  du  paga- 
nisme, la  religion  avait  trouvé  un  refuge 
impénétrable  dans  les  remparts  d'Israël. 
Faits  pour  la  résistance,  plus  fermes  que 
le  roc  qui  émousse  le  fer,  les  Hébreux  ne 
renoncèrent  pas  à  leur  rôle ,  et  tant 
qu'il  leur  fut  laissé  ,  ils  puisèrent  dans 
leurs  malheurs  mêmes  un  nouvel  et  plus 
saint  amour  pour  leur  glorieuse  pro- 
priété. Mais  les  enfans  d'Abraham  ,  lors- 
qu'ils commencèrent  à  s'écarter  de  leur 
voie,  ne  voulurent  pas  souffrir  que  per- 
sonne ,  fût-ce  le  Fils  de  Dieu  ,  vînt  ap- 
peler les  autres  enfans  d'Adam  à  l'hé- 
ritage dont  ils  se  croyaient  les  seuls  maî- 
tres légitimes  •  et  tandis  que  les  uns  cru- 
cifiaient le  Yerbe  incarné,  ceux  même 
qui  reçurent  la  parole  et  l'Evangile  op- 
posèrent une  violente  résistance  à  la  vo- 
cation des  Gentils.  Long-temps  ils  gardè- 
rent des  préventions  enracinées,  un  atta- 
chement excessif  à  leur  synagogue  im- 
puissante,  et  un  grand  dédain  pour  ces 
nouveaux  venus  dans  la  famille  qu'ils 
s'obstinaient  à  regarder  comme  étran- 
gers, en  dépit  de  leur  baptême  et  du 
sang  de  Wotre-Seigneur  Jésns-Christ  ré- 
pandu pour  tout  le  monde. 

Si  l'on  veut  se  faire  une  idée  de  l'es- 
prit d'exclusion  qui  animait  les  Juifs 
contre  les  autres  peuples  ,  il  n'y  a  qu'à 
examiner  toutes  les  catégories  particu- 
lières dans  lesquelles  ils  se  divisaient 
eux-mêmes.  Et  il  n'est  pas  besoin  d'entrer 
dans  la  distinction  des  sectes  religieuses 
ou  philosophiques  dont  la  rivalité  devait 
nécessairement  séparer  la  nation  en  plu- 
sieurs camps  hostiles.  La  contrariété  des 
principes  expliquerait  leurs  divisions. 
Mais  le  fait  seul  d'une  résidence  moins 
rapprochée  du  temple  suffisait  à  rendre 
la  noblesse  de  la  race  moins  certaine  et 


le  sang  d'Abraham  moins  pur.  Par  exem- 
ple, les  Juifs,  habitans  de  la  Palestine, 
se  réservaient  à  eux  seuls  le  nom  d'Hé- 
breux; ils  appelaient  dédaigneusement 
du  nom  de  Grecs,  ils  regardaient  pres- 
que comme  des  gentils  ceux  de  leurs 
compatriotes  qui  étaient  fixés  en  Grèce, 
ou  simplement  dans  les  provinces  d'Asie 
où  la  langue  grecque  était  en  vigueur  (1). 
Chose  remarquable,  que  ce  respect  et  cet 
amour  de  la  patrie  territoriale  chez  un 
peuple  tant  de  fois  éprouvé  par  les  émi- 
grations et  les  exils,  et  qui  devait  finir 
par  errer  fugitif  et  sans  asile  sur  tous  les 
points  du  globe  !  Caractère  singulier  ,  qui 
s'explique  du  reste  par  la  loi  et  par  les  tra- 
ditions héréditaires  des  enfans  d'Israël! 
LaPalestineen  effet  fut  toujours  pour  eux 
une  terre  sacrée  :  long  temps  ils  l'avaient 
espérée,  cette  terre  promise,  comme  le 
repos  après  la  fatigue  et  les  souffrances 
du  désert  ;  plus  tard  ils  y  portèrent  en 
triompheety  déposèrentl'arche  sainte(2); 
il  était  nécessaire  enfin  que  toujours  ils  y 
restassent  attachéspar  le  cœur  pour  que 
leurdispersion  fût  un  châtiment  plusma- 
nifeste  et  un  signe  plus  sensible  de  la  jus- 
tice providentielle.  Et  voilà  pourquoi 
Dieu,  dèsleprincipe,  avait  montré  à  leurs 
pères  lepays  de  Chanaan;  voilà  pourquoi 
il  lesy  conduisit, lestirantde  la  servitude 
d'Egypte;  voilà  pourquoi  le  législateur 
Moïse  traça  de  sa  main  dans  ses  livres  les 
limites  et   les  contours   de  leurs    fron- 

(1)  Les  Juifs  appelaient  ceux  des  leurs  qui  de- 
meuraient à  Rome,  Romains;  à  Anlioche  ,  Antio- 
chiens;  à  Alexandrie,  Alexandrins.  (V.  Phil. 
ad  Caiumj  Joseph.,  lib.  II,  contr.  Appion.  —Aclus 
Apost.,  c.  xi,  v.  19,20;c.  XVIII,  V.  24.) 

(2)  Or  les  Hébreux  ne  voulaient  avoir  avec  les 
gentiU  aucun  commerce  ,  ni  dans  la  pratique  de  la 
religion  ,  ni  dans  les  devoirs  de  la  vie  civile ,  comme 
demeurer,  boire,  manger,  trafiquer  avec  eux  ;  ils 
ne  leur  permettaient  pas  même  de  passer  dans  leur 
pays,  selon  Maimonide.  Mais  ils  n'observaient  plus 
cela  au  dehors  de  la  Terre  sainte  ,  où  ils  se  regar- 
daient comme  en  exil  ;  et  dans  la  Palestine  même 
ils  ne  pouvaient  l'observer  que  fort  imparfaitement, 
à  cause  qu'ils  n'y  étaient  plus  les  maîtres ,  et  que  les 
Romains  y  exerçaient  la  souveraine  autorité.  Toute- 
fois ils  s'éloignaient  du  commerce  des  gentils  autant 
qu'ils  le  pouvaient ,  ne  mangeaient  point  avec  eux  , 
n'usaient  point  de  leur  viande  ,  et  observaient  scru- 
puleusement tout  ce  que  Moïse  avait  prescrit  sur  la 
différence  des  animaux  purs  et  impurs.  (Barnabe, 
Epislol.  ;  saint  Clément  d'Alexandrie  ,  lib.  2  et  5 


330 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  LÉGISLATIVE  DE  L'ÉGLISE 


tières(l).  Cette  terre  éi ait  vraiment  juive, 
et  marquée  par  le  Seigneur  pour    être 
!e  théâtre  des   plus    grands  événemens 
qu'aient  jamais  vus  la  terre  et  les  cieux. 
Cependant ,  la  semence  de  la  foi  se  dé- 
veloppait  rapidement.    Les   apôtres  ne 
s'étaient  pas  encore  adressés  aux  gentils; 
ils  n'étaient  allés  d'abord  qu'à  la  recher- 
che des  brebis  égarées  d'Israël ,  et  la 
multitude  ,  accourant  à  leur  appel,    se 
rangeait  sous  leurs  lois.  La  foule  des  fi- 
dèles grossissait.    Saint   Pierre  en  avait 
entraîné  trois  mille  à  sa  première  prédi- 
cation, cinq  mille  à  la  seconde.  Les  me- 
naces ,   les  persécutions    n'avaient    fait 
qu'accroître  le   zèle.  Ces  conquérans  le 
savaient  :  c'était  le  chemin  par  où  ils 
devaient  passer  pour  arrivera  lavictoire. 
Appelésde  nouveau  devant  le  sanhédrin, 
les  apôtres  réunis  en  corps  avaient  ré- 
pondu par  la   bouche  de  Pierre  à  ceux 
qui  voulaient  leur  imposer  silence  :  «  Il 
<  vaut  mieux  obéir  à  Dieu  qu'aux  hom- 
«  mes.  Le  Dieu  de  nos  pères  a  ressuscité 
«  Jésus,  que  vous  avez  fait  mourir  en  le 
«  pendant  sur  le  bois.  Dieu  l'a  élevé  par 
«  sa  puissance,  comme  notre  prince  et 
«  notre  sauveur,  pour  donner  à  Israël  la 
f  pénitence  et  la  rémission  des  péchés. 
«  Nous  en  sommes  témoins,  et  le  Saint- 
«  Esprit  l'est  aussi  (2).  s  En  vain  donc  la 
synagogue  les  fit  livrer  au  fouet ,  en  vain 
elle  leur  réitéra  la   défense  de  parler. 
Elle  ne  les  fit  point  taire.  Ils  s'en  allèrent 
pour  continuer  leur  mission,  joyeux  d'a- 
voir  souffert  pour  leur  maître,  et  an- 
nonçant son  nom  dans  le  temple  et  dans 
la  ville. 

C'est  alors  qu'on  aperçoit  enfin  dans 
cette  société  composée  d'hommes  et 
qu'on  eût  pris  pour  une  société  d'anges  , 
quelque  chose  qui  rappelle    la  terre  ; 

Slromat.;  Origène,  conlr.  Cels.)  Les  Rabbins  même 
reconnaissaient  que  les  gentils  sont  figurés  dans  la 
loi  de  Moïse  par  les  animaux  impurs.  (D.  Câline  t. 
Comment,  hist.,  dogm.  et  mor.) 

(1)  Voy.  la  sainte  Bible,  Deulêron.,  c.  v. 

(2)  Respondens  autem  Pelrus  et  Apostoli,  dixe- 
runt  :  Obedire  oportet  Deo  magis  quam  hominibus. 
Deus  patrum  nostrorum  suscilavit  Jesum,  quem  vos 
interemistis,  suspendentes  in  ligno.  Hune  principem 
et  salvatorem  Deus  exaltavit  dexterâ  suà  ad  dandam 
pœuitentiam  Israël  et  remissionem  peccatorum.  Et 
nos  sumus  testes  horum  verborum  et  Spiritus 
sanclus...  (Acl.  Apost.,  c.  y,  y.  29,00,31,32.) 


c'est-à-dire  un  germe  de  division,  un  peu 
d'agitation  et  de  trouble,  faibles  pierres 
de  scandale  qui  ne  vont  pas  encore  au 
fond  et  qui  remuent  à  peine  la  surface. 
Ces  légères  rumeurs  ne  s'élevèrent  pas 
dans  l'ordre  spirituel;  il  s'agit  simple- 
ment d'une  question  d'administration 
temporelle  ,  soulevée  par  les  rapports 
de  la  vie  ordinaire.  Pour  la  première  fois 
dans  l'Eglise,  on  vit  se  heurter  les  diver- 
ses branches  du  même  tronc. 

La  cause  ne  fut  pas  grave.  Les  fidè- 
les avaient  coutume  de  prendre  leurs 
repas  en  commun.  Selon  l'exemple  don- 
né dans  la  cène  par  le  Sauveur  lui- 
même,  l'Eglise  primitive  avait  soin  de 
préparer  à  la  fois  la  table  de  la  nourri- 
ture habituelle  ,  et  la  table  de  la  nourri- 
ture sacrée  (1).  Ce  double  service  était 
confié  aux  veuves;  mais,  dans  ce  minis- 
tère quotidien ,  les  femmes  des  provin- 
ces grecques  se  plaignirent  d'être  mé- 
prisées, de  ne  pas  se  trouver  au  même 
rang  que  les  autres  (2).  Les  veuves  d'ail- 
leursavaientdroità  dessecours  qu'on  leur 
partageait;  peut-être  aussi  fut-ce  de  l'a- 
bus que  quelques  unes  d'entre  elles  pré- 

(1)  Sicut  Christus  in  nltimâ  cœnâ,  ita  Ecclesia 
prirailiva  mensam  communem  et  sacram  quotidiè 
conjunxit,  ut  patet.  {Corinth.,  c.  xi.)  Utriusque 
autem  ministerio  etservitio  fidèles  viduae  prœpositae 
erant.  Et  quia  utraque  mensa  ,  sacra  et  communia, 
quotidiè  parabalur  (ut  patet  Actorum,  cap.  h  )  hoc 
ministerium  quotidianum  appellatum  est.  (J.  Mansi, 
Acta  eoncil.j  t.  I,  Not.   Severini  Binii.) 

(2)  In  diebus  illis,  crescente  numéro  discipulo- 
rum  ,  faclum  est  murmur  Greecorum  adversùs  He- 
brœos.  {Act.,  c.  vi,  v.  1.  )  —  Grœcorum.  Judœo- 
rum  scilicet  in  Graeciâ  (in  provinciis  natorum  ubi 
familiaris  lingua  grœca) ,  habitantium  adversùs 
Judœos  in  Palestine  habitantes;  nondùm  enim  gen- 
tibus  Evangelium  Christi  prœdicatum  fuerat  ;  ita- 
que ,  quod  habitassent  cum  Graecis ,  Graeci  appella- 
bantur  ;  qui  verô  Judaei  in  Palestine  commoraban- 
tur,  Hebraei  nominabantur.  (C.  Baron.  Annal.  Ec- 
clesiaslici,  t.  I,  ann.  54.)  —  Le  grand  nombre  de 
ceux  qui  se  rassemblaient  pour  mener  en  commun 
une  vie  plus  parfaite  fit  naître  quelque  jalousie 
entre  les  Grecs  et  les  Hébreux  convertis  au  Chris- 
tianisme ;  c'est-à-dire  entre  les  Juifs  qui  parlaient 
hébreu ,  et  ceux  qui  ne  parlaient  que  grec  ;  entre 
les  Égyptiens,  par  exemple,  ceux  des  îles  de  la 
Grèce  et  de  l'Asie-Mineure  ,  qui  ne  savaient  que  la 
langue  grecque;  et  les  Juifs  de  la  Palestine,  de  la 
Galilée  et  de  delà  l'Euphrate  ,  qui  parlaient  chal- 
déen  ou  syriaque,  qui  était  ce  qu'on  appelait  alors 
l'hébreu,  (D.  Calmet,  Comment-) 


PAR  M.  CH. 

tendaient  s'être  glissé  dans  ce  partage  , 
que  naquit  cette  contestation  (l). 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  apôtres  convo- 
queront tous  les  disciples  et  leur  dirent  : 
i  il  n'est  pas  juste  que  nous  abandon- 
i  nions  la  prédication  de  la  parole  de 
i  Dieu  ,  pour  avoir  soin  des  tables.  Trou- 
«  vez  donc  entre  vous  sept  hommes  de 
€  bonne  réputation,  animés  de  l'Esprit 

<  saint  et  pleins  de  sagesse  ;  nous  les  in- 
i  slituerons  dans  cet  office.  Pour  nous  , 
«  nousnousappliqueronsentièrementàla 
t  prière  et  au  ministère  de  l'Evangile.  *Ce 

<  discours  plut  à  l'assemblée,  et  on  élut 
i  Etienne,  homme  plein  de  foi  et  du  Saint- 
i  Esprit ,  Philippe ,  Prochorus ,  Nicanor  , 
«  Timon, Parménas  et  Nicolas ,  prosélyte 
t  d'Antioche.On  les  présenta  aux  apôtres, 
«  qui  prièrent  et  leur  imposèrent  les 
«  mains  (2).   » 

Remarquons-le  ,  r.isspmblée  procéda  à 
l'élection,  non  de  plein  droit,  mais  en 
vertu  de  la  libre  concession  des  apô- 
tres (3).  Ceux-ci  lui  avaient  dicté  les  con- 


(1)  C'est  la  supposiiion  de  D.  Calmet  :  (t  Les 
apôtres,  pour  ne  se  pas  trop  partager,  avaient  con- 
fié le  soin  de  la  distribution  de  la  nourriture  et  des 
autres  nécessités  à  des  personnes  lidèles,  aujiom- 
bre  des  Juifs  convertis,  et  apparemment  des  disci- 
ples qui  avaient  suivi  le  Sauveur  pendant  sa  vie. 
Ce  choix  ne  pouvait  être  plus  sage.  Cependant, 
comme  depuis  la  prédication  de  saint  Pierre  ,  plu- 
sieurs Juifs  étrangers  ,  des  provinces  où  Ton  ne 
parlait  que  grec,  ou  même  de  ceux  qui  élai-nt 
habitués  à  Jérusalem  ,  s'étaient  convertis  et  avaient 
apporté  leurs  biens  en  commun  avec  les  autres; 
les  veuves  qui  appartenaient  à  ceux-ci  se  plaignirent 
que  ,  dans  la  distribution  du  boire  et  du  manger,  on 
les  négligeait,  et  qu'on  faisait  entre  elles  et  les 
autres  veuves  qui  parlaient  hébreu  des  distinctions 
peu  favorables.  Les  Grecs  en  murmurèrent,  et  la 
chose  vint  aux  oreilles  des  apôtres.  »  (D.  Calmet, 
Comment.) 

(2)  Convocantes  autem  duodecim  multitudinem 
discipulorum,  dixerunt:Nonest  aîquumnosderelin- 
quere  verbumTJei  etministrare  mensis.  Considerate 
ergo ,  fratres ,  viros  ex  vobis  boni  testimonii 
septem  ,  plenos  Spiritu  sancto  et  sapientià  ,  quos 
constituamus  super  hoc  opus.  Nos  vero  orationi  et 
ministerio  verbi  instantes  erimus.  Et  placuit  sermo 
coram  omni  multitudine.  Et  elegerunt  Stephanum, 
■virum  plénum  fide  et  Spiritu  sancto,  et  Philippum, 
et  Prochorum ,  et  Nicanorem  ,  et  Timonem  ,  et 
Parmenam  ,  et  Nicolaum  ,  advenam  Anliochenum. 
Hos  statuerunt  antè  conspectum  apostolorum,  et 
orantes,  imposuerunt  eis  manus.  (.le/.  Apost.,  c.  vi, 
V.  2-6.1 
(r,)  Placuit  igilur  ut  ex  gratià  et  concessionc  dun- 


ÛE  R1ÀNCEY.  331 

ditions  selon  lesquelles  elle  devait  faire 
son  choix,  et  lorsqu'elle  leur  eut  désigné 
les  sept  diacres  (1)  dont  les  Actes  rappor- 
tent les  noms,  ils  prièrent  ,  et  ils  leur 
imposèrent  les  mains (2).  De  celte  façon, 
ils  les  constituèrent  dans  les  fonctions 
dont  la  nécessité  s'était  fait'  senlir  ,  leur 
remirent  l'inspection  de  la  table  ordi- 
naire et  de  la  table  mystique  avec  la  dis- 
tribution des  dons  de  la  chanté ,  et  leur 
donnèrent  part  en  outre  à  la  prédication 
de  l'Evangile  et  dans  l'administration  de 
certains  sacremens  (3).  Telle  est  l'origine 

taxât ,  non  ex  jure  ,  credenlium  multitudo  ex  lxx 
discipulis  Domini  (teste  Epiphanio,  1.  I,  c.  xxi)  sep- 
tem  viros  boni  testimonii  eligeret  seu  potins  poslu- 
larot.  Ex  gratià  et  concessione  Pétri,  non  ex  jure. 
(BaroD. ,  Annal.  Eccles.  ,  prsedict.  co.— C.  Bellar- 
min.,  lib.  I,  de  Clericis.) 

(1)  Le  nombre  de  sept  est  consacré  dans  l'Ecri- 
ture. On  nous  y  parle  des  sept  esprits  qui  servent 
devant  le  Seigneur.  (C.  Joannis  Apvc,  c  i.  v.  ô; 
Tob.,  c.  xn,  v.  liî.)  On  conserva  le  nombre  de  sept 
diacres  dans  les  principales  Églises.  11  y  avait  sept 
diacres  à  Rome  du  temps  du  pape  S.  Corneille. 
(Euseb.,  Hist.  Eccles.,  1.  VI,  c.  xiu.)  El  aussi,  du 
temps  des  martyrs  S.  Laurent.  (Prudent. ,  de  Coron. 
Martyr.,  hymn.  2.)  H  y  en  avait  un  pareil  nombre 
à  Saragosse  du  temps  de  saint  Vincent  (  Prud., 
Hymn.  S  );  et  le  concile  de  Néofé>arée  (Cap.  i,  seu 
13  in  grœco)  ordonne  qu'il  n'y  en  aura  pas  davan- 
tage ,  même  dans  les  plus  grandes  villes.  (D.  Cal- 
met, Comm.) 

(2)  jYos  vero  orationi  et  minhterio  verbi  instan- 
tes. —  Les  apôtres  présidaient  aux  prières  publi- 
ques dans  les  assemblées  ecclésiastiques;  ils  of- 
fraient le  sacrifice  qui  est  ici  compris  sous  le  nom 
de  prières  publiques;  ils  vaquaient  à  l'oraison  en 
particulier;  ils  s'appliquaient  à  l'instruction  des 
peuples,  à  la  prédication;  ils  ne  séparaient  point 
ces  deux  choses,  qui  doivent  être  inséparables,  la 
prière  et  la  prédication.  Tout  cela  ne  les  empêchait 
pas  d'avoir  l'intendance  et  l'inspection  sur  les  dia- 
cres, ou  sur  les  officiers  qu'on  établit  pour  avoir 
soin  des  tables  ,  et  pour  pourvoir  aux  besoins  des 
fidèles.  (D.  Calmet ,  Op.  citalo.) 

(3)  Apostoli  electis  qui  non  tanlùm  communibus, 
sed  etiam  sacris  mensis  et  functionibus  praeficiendi 
essent,  prœviàcommuni  oratione  ,  manus  imposue- 
runt, iisque  quotidianum  utriusque  mensae  ministe- 
rium  Evangelii  praedicationem  ,  et  sacramentorum 
quorumdam  dispensationem  et  administrationem 
commiserunt  :  adeô,  ut  non  immerito  xvi  canon., 
v>.  synodi  ((*  TruUohabitœ),  velut  illegitimae  matris 
illesitimus  et  spurius  lilius  censendus  sil ,  quod  per 
iltum  septem  diaconcs  ab  aposlolis  electos  sacris 
mysteriis  non  mini6lrasse  decernitur  ;  quod  auleni 
diaconi  ordinati  dicunlur  mensis  communibus  prœ- 
fecti ,  non  sic  accipienduiu  est  ut ,  quod  est  iniai>- 


332 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  LÉGISLATIVE  DE  L'ÉGLISE, 


de  l'ordre  des  diacres.  Il  entrait  dans  le 
plan  du  Sauveur  que  les  fonctions  du 
ministère  qu'il  instituait,  fussent  régu- 
lièrement divisées,  que  le  corps  de  l'E- 
glise fût  servi  par  divers  membres  appro- 
priés à  l'usage  de  ses  besoins;  enfin  que 
l'édifice  auguste  s'élevât  successivement 
et  sans  confusion  sur  les  degrés  d'une 
hiérarchie  majestueuse  (1).  A  chacun 
donc  sa  place  et  son  rôle.  Saint  Paul 
s'écrie  :  <  Le  Christ  ne  m'a  pas  envoyé 
«  pour  baptiser,  mais  pour  évangéïi- 
<  ser  (2).  »  Cette  institution  ne  fut  pas 
sans  effet ,  et  les  résultats  ne  se  firent 
pas  attendre.  La  dispute  fut  assoupie;  la 
parole  de  Dieu  se  répandit  davantage; 
le  nombre  des  disciples  s'accrut  (3) ,  et  le 
martyre  du  premier  diacre  Etienne  vint 
mettre  le  dernier  sceau  et  l'approbation 
divine  à  la  décision  apostolique,  (an  33 
ou  34)  (4). 

Bientôt  une  plus  importante  question 
se  souleva.  Au  fond ,  il  y  avait  toujours 
le  même  levain  de  discorde,  la  même 
jalousie  des  Juifs  contre  les  gentils.  Et 
cependantlaparoledumaîtreétaitclaire: 
t  Allez  ;  et  baptisez  toutes  (es  nations.  »  Et 
cette  parole  elle-même,  qu'était-elle  au- 
tre chose  que  l'accomplissement  des  pro- 
messes faites  à  Abraham  :  En  loi  3  je  bé- 
nirai toutes  les  nations  (5)!  Mais  les  fils 

irorum  mensarum,  caeteris  accumbentibus  quae  ad 
cibum  potumque  pertinebant,  illùc  inferxent  ;  sed 
quod  ex  quibuscumque  opus  esset,  eleemosynas  di- 
vidende curarent.  (Baron. ,  Annal,  ecclesiast.,  Ann. 
die.  34,  n°  243  et  287,  et  Ann.  I,  n<>  t.) 

(1)  Ità  nimirum  Ecclesia,  tanquàm  ordinatissi- 
mum  corpus  diversis  jàm  tum  constabat  membris, 
non  eumdem  actum  habentibus,  ad  quœ  apte  con- 
tinenda  opus  erat  compage  legum  ,  per  quas  sua 
cuique  membro  officia  et  funcliones  describerentur. 
(B.  Paul,  apost.  ad  Roman.  Epist.,  c.  xn,  v.  4,  S. — 
I  Epittol.  ad  Corinth.,  c.  xn,  v.  22.)  Voy.  Zallin- 
ger,  Institution.,  1.  V,  n°  33G. 

(2)  Non  misit  me  Christus  baptizare,  sed  evange- 
lizare.  (B.  Paul.  I  ad  Corinth.  ep.,c.  i,  t.  17.) 

(3)  Et  verbum  Domini  crescebat  ,  et  multiplica- 
batur  numerus  discipulorum  in  Jérusalem  valdè  : 
multorum  etiam  turba  sacerdotum  obediebat.  (Act. 

c.  vi,  v.  7.) 

(4)  Hoc  conciliant  apostolorum  habitum  est  Hie- 
rosolymis  anno  34  (aut  33)  antè  martyrium  Ste- 
phani  ,  qui  post  Christi  in  cœlum  ascensionem 
mense  septimo ,  et  biennio  anté  Pauli  conversio- 
nem  ,  lapidalus  est.  (J.  Mansi ,  Act.  concilior.,  t.  I. 
flot.  Sever.  Binii.) 

(5)  Gènes.,  c.  xu ,  v.  13. 


du  patriarche  ne  pouvaient  se  résoudre 
à  partager  leur  héritage;  malgré  eux ,  ils 
se  sentaient  scandalisés  de  cette  déclara- 
tion formelle  :   «  Je  vous  le   dis,  il  en 

<  viendra  beaucoup  de  l'Orient  et  de  l'Oc- 
«  cident,  et  ils  reposeront  avec  Abraham, 

<  Isaac  et  Jacob,  dans  le  royaume  des 
«  cieux  (1).  >  Si  donc  ils  n'osaient  résister 
en  face  à  l'enseignement  divin  et  fermer 
aux  nations  la  porte  de  l'Eglise,  au  moins 
essayaient-ils  sans  cesse  d'en  rendre  l'ac- 
cès plus  difficile.  Autrefois  ,  sous  la  loi 
mosaïque,  les  étrangers  qui  embrassaient 
le  culte  du  vrai  Dieu,  n'étaient  point 
pour  cela  admis  dans  la  synagogue  ;  ils 
se  tenaient  dans  le  pourtour  du  temple, 
adorant  de  loin  un  Dieu  sévère  :  on  les 
appelait  les  Prosélytes  de  la  porte  (2). 
Voilà  le  rang  h  peu  près  où  les  Hébreux 
de  Palestine  voulaient  placer  les  nou- 
veaux convertis  de  ce  monde,  qu'ils  re- 
gardaient toujours  comme  barbare. 

Mais,  s'il  se  trouva  de  l'opposition 
parmi  les  fidèles ,  le  prince  des  apôtres, 
saint  Pierre ,  ne  se  laissa  point  arrêter. 
La  voix  du  Seigneur  retentissait  à  ses 
oreilles  ;  des  signes  particuliers  lui  rap- 
pelaient la  volonté  divine.  Sa  main,  qui 
tient  les  clefs  ,  introduisit  dans  l'Eglise 
le  premier  Gentil  .  le  centenier  Cor- 
neille, semblable  à  cet  autre  soldat  dont 
Jésus  avait  dit:  i  En  vérité,  je  n'ai  point 
trouvé  une  pareille  foi  dans  Israël.  > 
Mais  sa  conduite  ne  fut  pas  à  l'abri  de 
la  controverse.  Les  Juifs  circoncis  de 
Jérusalem  disaient:  i  Pourquoi  avez-vous 
été  chez   des  hommes   incirconcis ,  et 


(1)  Dico  autem  vobis,  quod  multi  ab  Oriente  et  Oc- 
cidente  venient,  et  recumbent  cum  Abraham  et  Isaac, 
et  Jacob,  in  regnocœlorum.  (Matth.,c.  vm,  v.  2.) 

(2)  Les  prosélytes  de  la  porte  ,  sans  s'engagera 
l'observation  de  la  loi ,  adoraient  Dieu,  renonçaient 
à  l'idolâtrie  et  suivaient  la  loi  naturelle ,  comme 
Naaman  (Reg.  I,  VI,  v.  17,  19)  ;  et  Corneille  le 
Centenier.  (  Act.,  c.  x,  v.  2;  g.  xiii,  v.  16,  26; 
c.  xvu,  v.  43.)  Ces  sortes  de  prosélytes  n'étaient 
point  exclus  des  synagogues  ;  on  leur  permettait 
d'entendre  la  lecture  de  la  loi,  mais  non  pas  de 
célébrer  la  pâque  et  de  participer  aux  fêtes  d'Israël. 
Pour  entrer  dans  le  judaïsme,  il  était  nécessaire 
de  recevoir  le  baptême  et  la  circoncision,  et  de 
promettre  solennellement  d'observer  la  loi  :  c'é- 
taient trois  cérémonies  essentielles  pour  faire  un 
prosélyte  de  justice.  (Voy.  D.  Calmet,  Commentaire 

I  dog.,  hist.  et  wjor.)- 


PAR  M.  CH.  DE  TUANCEY. 


333 


avez-vous  mangé  avec  eux  (1)  ?  »  Le  saint 
apôtre  alors  ne  dispute  pas,  ne  contredit 
pas,  ne  raisonne  pas:  il  raconte  ce  qu'il 
a  fait  ;  il  dit  l'ordre  qui  lui  a  été  donné 
par  le  Saint-Esprit,  et  par  là  il  définit  la 
règle  qu'il  faut  suivre  à  l'avenir.  Après 
l'avoir  entendu ,  les  réclamationscessent  ; 
le  Sauveur  a  parlé  par  la  bouche  de  Pierre , 
et  la  multitude  glorifie  Dieu,  en  disant: 
i  Ainsi,  Dieu  a  fait  part  aux  Gentils  eux- 
mêmes  du  don  de  la  pénitence  qui  mène 
à  la  vie  (2).  » 

Mais,  le  principe  admis  ,  restaient 
les  conséquences  à  débattre.  L'orgueil 
israëlite  n'abandonna  point  le  champ, 
et  la  lutte  recommença.  Cependant,  de- 
puis la  conversion  de  Corneille,  l'E- 
glise s'était  encore  accrue  ;  le  persécu- 
teur Paul, qui  avait  présidé  au  martyre 
de  saint  Etienne,  avait  été  vaincu  sur 
le  chemin  de  Damas  ,  et  l'apôtre  de 
Jésus  glorifié  avait  été  spécialement 
choisi  pour  être  la  lumière  des  nations 
et  pour  leur  porter  le  salut  jusqu'aux 
extrémités  de  la  terre  (3).  Lui-même, 
sans  doute,  juif  comme  les  autres,  ne 
s'éloignait  pas  plus  que  personne  de 
ses  frères  circoncis.  Dans  ses  prédica- 
tions ,  lcin  de  la  Palestine ,  au  mi- 
lieu des  villes  de  l'Asie -Mineure  et  de 
la  Grèce ,  toujours  il  eut  soin  de  s'a- 
dresser d'abord  aux  synagogues,  et  il 
ne  se  tourna  qu'à  leur  refus  vers  les 
hommes  d'autre  race.  Mais  envoyé  plus 
particulièrement  à  ceux-ci,  mieux  que 
tout  autre  il  connaissait  leurs  besoins, 
il  savait  leurs  répugnances,  leurs  pen- 
chans.  Champion  de  leur  cause  ,  il 
dut  la  défendre  contre  les  prétentions 
hébraïques.  Tel  il  se  présenta  quand  des 
chrétiens,  sortis  delà  secte  des  phari- 
siens, voulnrent  imposer  aux  gentils  la 
circoncision  et  l'observance  des  céré- 
monies mosaïques  :  comme  si  la  loi  de 
l'Évangile  était  incomplète,  comme  si  le 

(i)  Cum  autem  ascendisset  Petros  Hierosolymam, 
disceplabant  adversùs  illum  qui  erant  ex  circumci- 
sione,  dicentes  ;  Quare  introisti  ad  viros  prœpu- 
tiom  habentes  et  manducasti  cum  illis?  (Act. 
Âpost.,  c.  xi ,  v.  2,  3.) 

(2)  His  auditis  tacuerunt  ,  et  glorificaverunt 
Deum,  dicenles  :  Ergo  et  gentibus  pœnilentiara 
dédit  Deus  ad  vitam.  (AcU,  c.  xi,  v.  18.) 

(3)  Posui  te  in  lucem  gentium ,  ut  sis  in  salutem 
usque  ad  extremum  terrae.  [Act.,  c  xm,  Y-  47.) 


sang  du  Seigneur  Jésus  ne  suffisait  pas 
pour  la  rédemption. 

Alors  ce  fut  un  grand  spectacle.  Ja- 
maisencore  l'Eglise  n'avait  été  si  divisée  : 
les    disciples  n'étaient  point   d'accord, 
et   chacun  ,  au  point  de   vue   de  ceux 
qu'il    évangélisait  ,   craignait    le   scan- 
dale et  la  diminution  de  la  foi.  A  An- 
tioche,    Paul    et    Barnabe     virent  leur 
parole   contestée;    ils    se    rendirent    à 
Jérusalem    où    de   tous    les  points   du 
globe  les  apôtres  accouraient  (1),  et   il 
se  tint  dans  la  ville  sainte  une  immense 
assemblée,  que  l'Eglise  reconnaît  pour 
le   premier  concile   et   comme    le  mo- 
dèle de  tous  les  autres  (2).  Les  apôtres 
y  siégèrent  seuls  .juges,  il  leur  appar- 
tenait de  décider,  de  trancher  la  ques- 
tion. Les  prêtres  et   les  anciens  y  pri- 
rent part;  intéressés  à  la  controverse, 
ils   devaient   la  débattre,  donner  leurs 
avis,    éclairer  la  discussion,  mettre  la 
vérité  en   évidence.  Enfin  le  peuple  as- 
sista aussi  aux   séances,  non  par  droit 
de  présence, non  qu'il  y  fût  convoqué, 
non   pour  examiner  et   juger  le  juge- 
ment des  apôtres,  mais  pour  l'écouter 
avec  respect,  pour  en  répandre  la  con- 
naissance et  en  porter  témoignage  dans 
le  monde  (3). 

Ainsi  s'ouvrirent  ces  majestueuses  as- 
sises. Après  lesdébats,  le  prince  desapô- 
tres, le   chef    de  l'Eglise    universelle, 

(1)  Et  quidam  descendentes  de  Judeeà  ,  doce- 
bant  fralres  :  Quia  nisi  circumcidamini  secun- 
dùm  niorem  Moysi,  non  potestis  salvari.  Faclà  au- 
tem sedtione  non  miuimà  Paulo  et  Barnabe  adver- 
sus  illos  ,  slatuerunt  ut  ascenderent  Paulus  et  Bar- 
nabas  ,  et  quidam  alii  ex  aliis  ,  ad  apostolos  et 
presbyteros  in  Jérusalem,  super  hàc  questione. 
{Act.  Apost,  c.  xv,  v.  1,2.) 

(2)  De  tertià  conventione  aposlolorum  ,  quae 
fuit  plenaria  conciliorum  forma,  post  modum  à 
summis  pontificibus  et  sanctis  Patribus  observata 
et  observanda  ,  legimus  Actor.  xv.  (J.  Mansi ,  Act. 
concil.,  t.  I.)  De  hâc  synodo  aposlolorum  loquitur 
apostolus  Paulus  ad  Galalas  :  Deindè  post  annos 
quatuordecim ,  ascendi  Hierosolymam  cum  Bar- 
naba,  assumpto  etiam  Tito,  et  contuli  cum  eis  Evan- 
gelium  quod  prœdico  in  gentibus.  El  cum  cogno- 
vissent  gratiam  quœ  dala  est  mihi  Jacobus,  et  Cephas 
etJoannes,  qui  videbantur  columnaî  esse ,  dextras 
dederunt  mihi  et  Barnabae  socielatis,  ut  nos  in 
gentes ,  ipsi  autem  in  circumcisionem,  elc.  (B.  Pauli 
ad  Galat.  ep.,  c.  il.) 

(3)  Praîter  legem  Evangelii,ceremonialem  legem 
mosaicam    observandam   esse  ,    Cerinthus    bere- 


334 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  LÉGISLATIVE  DE  L'ÉGLISE. 


Pierre  se  lève  et  termine  la  discus- 
sion. 

<  Mes  frères ,  dit-il ,  vous  le  savez ,  il  y 
t  a  long-temps  que  Dieu  m'a  choisi  d'en- 
t  tre  nous  pour  que  les  gentils  enten- 
t  dissent  par  ma  bouche  la  parole  de 
c  l'Evangile  et  qu'ils  crussent.  Et  Dieu 
i  qui  connaît  les  cœurs  leur  a  rendu 
i  témoignage,  leur  donnant  le  Saint- 
«  Esprit  aussi  bien  qu'à  nous.  Et  il  n'a 
i  point  fait  de  différence  entre  eux  et 
«  nous,  ayant  purifié   leurs    cœurs   par 

<  la  foi.    Et  maintenant,  pourquoi  ten- 

<  tez-vous  Dieu,  en  imposant  aux  dis- 
«  ciples  un   joug  que   ni  nos  pères   ni 

<  nous  n'avons  pu  porter?  Nous  croyons 
«  que  c'est  par  la  grâce  de  Notre-Sei- 
«  gneur  Jésus  Christ  que  nous  serons 
i  sauvés,  et  eux  aussi  (1).  » 

Après  ces  paroles,  un  autre  apôtre, 
Pévêque  de  Jérusalem,  saint  Jacques, 
appuie  la  décision  de  saint  Pierre  par 
les  témoignages  des  prophètes  :  «  Mes 
i  frères,  écoutez-moi.  Simon  vous  a  re- 
c  présenté  comment  Dieu  a  regardé  fa vo 
t  rablement   les  gentils,  voulant  choisir 

<  parmi  eux  un  peuple  consacré  à  son 

<  nom.  Les  paroles  des  prophètes  sont 
«  d'accord,  selon  qu'il  est  écrit  :  Je  re- 
i  viendrai ,  je  rétablirai  la  maison  de 
t  David  qui  est  tombée;  je  réparerai  ses 

cha  primus  propugnavit  et  pertinaciter  défen- 
dit. Hujus  controversiee  definiendae  judicio ,  cum 
apostolis  et  plèbe  ,  apostoli  per  orbem  terra? 
longe  latèque  divisi,  Dei  instinctu  et  revelalione 
antè  admoniti  (quod  de  se  Paulus  ad  Galalas,  cap. 
il,  fatetur)  interfuerunt  :  apostoli  ,  tanquam  con- 
troversiae judices,  ad  decidendum  et  definiendum; 
presbyteri,  velut  inquisitores  verilatis,  ad  dispu- 
tandum  et  consultanduuo  ;  plebs  autem  vocata 
inlerfuil,  non  quidem  ad  examinandum ,  sed  ad 
audiendum  apostolorum  sententiam  ,  cui  obtempe- 
rare  deberet.  Post  multam  causa?  hujus  disceptatio- 
nem,  non  ex  Scripturà  ,  sed  suffragio  apostolorum, 
et  judicio  Pétri ,  principis  apostolorum  definilum 
est.  (J.  Mansi,  Act.  concil.,  Severini  Binii  notas.) 
(1)  Viri  fratres  ,  vos  scitis  quoniam  ab  anli- 
quis  diebus  Deus  in  nobis  elegit  per  os 
meum  audire  gentes  verbum  Evangelii  et  credere. 
Et  qui  novit  corda  Deus  testimonium  perhibuit , 
dans  illis  Spiritum  sanctum,  sicut  et  nobis.  Et  nihil 
discrevit  inter  nos  et  illos,  fide  purificans  cOrda 
eorum.  ÎS'uuc  ergo  quid  tentatis  Deum,  imponere 
jugum  super  cervices  discipulorum  ,  quod  neque 
patres  nostri ,  neque  nos  portare  potuimus  ?  Sed 
per  gratiam  Domini  Jesu  Christi  credimus  salvari, 
quemadmodum  et  illi.  (Mcfa  Apost.,  c.  xv,  v.  7-11.) 


<  ruines,  et  je  la  relèverai,  afin  que  le 
«  reste  des  hommes  et  tous  les  gentils 
i  qui  seront  appelés  de  mon  nom  chér- 
it client  le  Seigneur.  Le  Seigneur  l'a  dit 
i  et  il  l'a  fait.  Dieu  connaît  son  œuvre  de 
«  toute  éternité.  C'est  pourquoi  je  juge 
«  qu'il  ne  faut  pas  inquiéter  ceux  d'entre 
«  les  gentils  qui  se  convertissent  à  Dieu. 
«  Qu'on  leur  écrive  seulement  qu'ils 
«  s'abstiennent  des  souillures  des  idoles, 
«  de  la  fornication,  des  chairs  étouffées 

<  et  du  sang  (1).  » 

Voici  donc  ce  qui  résulte  du  jugement 
de  saint  Pierre,  soutenu  du  suffrage  des 
apôtres  :  c'est  que  «  les  chrétiens  ne  sont 
nullement  obligés  par  la  loi  de  la  cir- 
concision, ni  par  aucune  autre  loi  céré- 
monielle  de  Moïse  (2).  t  11  n'est  pas  be- 
soin de  faire  remarquer  l'importance  de 
cette  décision  ,  elle  est  trop  manifeste. 
Quand  Dieu  avait  voulu  mettre  à  part  la 
postérité  d'Abraham  et  l'isoler  au  milieu 
de  la  terre,  il  lui  avait  donné  pour  signe 
et  comme  sceau  de  son  alliance  cette 
marque  distinctivequi  suffisait  seule  pour 
établir  entre  la  branche  choisie  et  le 
reste  de  la  famille  humaine  une  barrière 
insurmontable.  Maintenant  la  barrière 
s'abaisse;  l'abîme  est  comblé;  les  deux 
poutres  de  l'édifice,  si  long-temps  éloi- 
gnées, se  rejoignent;  il  n'y  a  plus  qu'un 
bercail,  il  n'y  aura  plus  qu'un  troupeau 
et  un  pasteur. 

La  promulgation  du  décret  se  fit  au 
dehors  de  l'assemblée,  par  une  députa - 
tion  envoyée  de  Jérusalem  à  Antioche, 
portant  une  lettre  du  concile.  Cette 
pièce  a  été  conservée  dans  les  Actes. 

(1)  Viri  fratres  ,  audile  me.  Simon  narravit 
quemadmodum  primùm  Deus  visitavit  sumere  ex 
gentibus  populum  nomini  suo.  Et  buic  concordant 
\erba  prophetarum,  sicut  scriptum  est  :  Post  base 
reverlar  et  reaedificabo  labernaculum  David  ,  quod 
decidit;  et  diruta  ejus  reaedificabo,  et  erigam  illud: 
ut  requirant  caeteri  hominum  Dominum,  et  omnes 
gentes  super  quas  invocatum  est  nomen  meum , 
dicit  Dominus,  faciens  baec.  Noiura  à  seculo  est 
Domino  opus  suum.  Propter  quod  ego  judico,  son 
inquielari  eos  qui  ex  gentibus  convertuntur  ad 
Deum  ;  sed  scribere  ad  eos  ut  abstineant  se  à  conla- 
minationibus  simulacrorum  ,  et  fornicatione ,  et 
suffocatis  et  sanguine.  (Act.  Apost.  ,  c.  xv,  v. 
15-20.) 

(2)  Deûnilum  est  :  Neminem  ebristianoram  lege 
circumeisionis,  vel  ullà  alià  cérémonial»  judaicâ  , 
obligari.  (Severini  Bin.,  notœ  apud  Maugi.) 


PAR  M.  CH.  DE  IUANCEY. 


335 


c  Les  APOTRES  et  les  prêtres  d'entre 
«  les  frères,  aux  frères  d'entre  les  gentils 

<  qui  sont  à  Antioche  ,  en  Syrie  et  en 
i  Cilicie,  Salut.— Nous  avons  appris  que 
«  quelques  uns  d'entre  nous  ont  troublé 
«  par  leurs  paroles  et  ont  porté  i'inquié- 
«  tude  dans  vos  âmes  ,  sans  que  nous  en 
«  eussions  donné  aucun  ordre.  Alors 
«  nous  nous  sommes  assemblés,  et  nous 
«  avons  jugé  à  propos  de  vous  envoyer 
c  des  personnes  choisies  avec  nos  très 
«  chers    frères  Barnabe  et  Paul,  qui  ont 

<  dévoué  leur  vie  pour  le  nom  de  JNotre- 
i  Seigneur  Jésus-Christ.  INous  vous  en- 
«  voyons  donc  Jude  et  Silas,  qui  vous 
«  feront  entendre  les  mêmes  choses.  Il  a 
i  semblé  bon  au  Saint-Esprit  et  à  nous 
«  de  ne  vous  point  imposer  d'autres 
«  charges  que  celles-ci,  qui  sont  néces- 
«  saires ,  savoir  :  de  vous  abstenir  de  tout 
«  ce  qui  a  été  sacrifié  aux  idoles,  des 
€  chairs  étouffées  et  de  la  fornication  ; 
«  gardez-vous  de  ces  choses  et  vous  ferez 
«  bien.  —  Valete  (1).  » 

Les  apôtres  n'hésitent  pas.  Parlent-ils 
seulement  en  leur  nom?  Nullement.  Nous 
l'avons  lu  :  Il  a  semblé  bon  au  Saint- 
Esprit  et  a  nous!  Dès  lors  le  doute  ne 
fut  plus  permis  dans  l'Église,  et  la  paix 
dut  renaître.  Elle  fut  rétablie,  au  moins 
parmi  les  hommes  de  bonne  volonté,  à 
qui  seuls  elle  est  due.  Il  est  vrai,  les  opi- 
niâtres ne  se  soumirent  point  sur-le- 
champ.  L'Apôtre  le  savait ,  lui  qui  a  dit  : 
//  faut  qu'il  y  ait  des  hérésies  (2).  Mais 

(1)  APOSTOLI ,  et  seniores  fratres  ,  bis  qui  sunt 
Amiochiœ,  et  Syriae ,  et  Cilicise,  fratribus  et  genti- 
bus,  Salutem.  Quoniam  audivimus  quia  quidam  ex 
nobis  exeuntes  ,  turbaverunt  vos  verbis ,  eYertentes 
animas  vestras  quibus  nos  non  mandavitnus;  pla- 
cuit  nobis  collecli  in  unum  eligere  viros ,  et  mittere 
ad  vos,  cum  charissimis  nostris  Barnaba  et  Paulo, 
hominibus  qui  tradiderunt  animas  suas  pio  nomino 
Domini  nostri  Jesu  Christi.  Misimus  ergo  Judam  et 
Silam,  qui  et  ipsi  vobis  verbis  réfèrent  eadem. 

VlSUM  EST   EN1M  SPIRITCI  SANCTO  ,  ET  NOBIS  ,  nihil 

ultra  imponere  vobis  oneris  ,  quam  hsec  necessaria  : 
ut  abstineatis  vos  ab  imraolalis  simulacroium ,  et 
sanguine,  et  suffocato  ,  et  fornicatione;  à  quibus 
custodientes  vos,  bene  agelis.  Valete.  {.ict.  Apost. 
c.  xv,  v.  23-29.) 

(2)  B.  Paul,  apost.  I  Epist.  ad  Corinth.,  C.  xi,  18. 
—  Terrible  il  faut  ,  qu'on  ne  lit  point  sans  un 
profond  étonnement.  Mais  sans  les  schismes  et  les 
hérésies  ,  il  manquerait  quelque  chose  à  l'épreuve 
où  Jcsus-Chiist  veut  mettre  les  âmes  qui  lui  sont 


une  fois  qu'elles  se  heurtent  directement 
contre  la  chaire  de  saint  Pierre,  contre 
le  fondement  de  l'Église,  les  hérésies  sont 
frappées  à  mort.  Après,  comme  avant  le 
concile,  Cérinlhe  défendit  son  erreur- 
Pierre  l'écrasa.  Les  autres  hérétiques  de 
ce  temps  ne  méritèrent  pas  l'honneur 
d'être  réfutés  par  l'Ég;ise  aussi  solennel- 
lement. Simon  le  Magicien  fut  vaincu  par 
Jean  le  Théologien,  l'ami  du  Sauveur. 
Les  autres,  Valentin,  Secundus,  Mar- 
cion,  Basilide,  Saturninus,  Carpocrates, 
Abion,  Hermogènes,  Alexandre,  ne  le- 
vèrent la  tête  qu'un  instant,  et  succom- 
bèrent bientôt,  foudroyés  par  l'ana- 
thème. 

La  lettre  des  apôtres  contient,  outre  la 
décision  de  la  controverse  principale , 
deux  autres  décrets.  L'un  touche  à  un 
point  de  morale  qu'il  définit  par  consé- 
quent d'une  manière  inflexible  pour  le 
présent  et  pour  l'avenir.  Il  s'agit  de  la 
fornication  simple  qu'un  grand  nombre 
de  juifs  et  de  païens  ne  croyaient  pas  dé- 
fendue par  la  loi  naturelle.  D'autres,  il 
est  vrai,  soutenaient  le  contraire.  Mais, 
au  moment  où  sur  un  objet  déterminé  la 
loi  de  Moïse  était  abrogée,  il  convenait 
sur  celui-ci  de  confirmer  les  défenses  du 
Décalogue  et  de  prévenir  les  disputes  en 
confirmant  la  vérité  et  en  fixant  la 
foi(l). 

L'autre  statut  intéresse  seulement  la 
discipline.  La  même  autorité  qui  accorde 
une  si  large  dispense  des  cérémonies  ju- 
daïques prohibe  sévèrement  l'usage  du 
sang  cru  ou  cuit,  de  la  viande  des  ani- 
maux étouffés,  et  des  chairs  souillées 
par  leur  destination  aux  sacrifices  idolâ- 
triques.  Il  y  avait  à  ces  prescriptions 
prohibitives  de  graves  et  fortes  raisons. 
La  participation  aux  victimes  immolées 
était  un  acte  d'adhésion  au  culte  des 
idoles.  Il  eût  donc  été  imprudent  de 
laisser  aux  nouveaux  convertis  une  pra- 
tique qui  pouvait  les  ramener  à  l'erreur, 
et  qui  en  tout  cas  maintenait  une  ligne 
infranchissable  de  séparation  entre  eux 

soumises  pour  les  rendre  dignes  de  lui.  (Bossuet, 
Ire  Instruction  sur  les  promesses  de  l'Église.) 

(I)  Fornicalio  prohibetur,  quia  plerique  genti- 
lium  existimabant  simplicem  fornicalionem  non  esse 
per  se  malam,  neque  illicitam.  (Bellarm.,  deconc. 
I.  Il  et  111  ;  Deutéron.,  c.  xxm,  V.  17,18. — 
Exode,  c.  xxii.) 


336 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  LÉGISLATIVE  DE  L'ÉGLISE, 


et  leursfrères  de  Judée. L'autre  abstinence 
n'était  pas  moins  nécessaire.  Il  fallait 
aussi  aplanir  par  là  les  obstacles  qui 
divisaient  les  chrétiens,  et  la  tradi- 
tion avait  en  cette  matière  une  puissante 
autorité.  C'était  pour  inspirer  l'horreur 
du  meurtre  que  Dieu  avait  défendu  à 
Noé  la  nourriture  du  sang  ,  soit  qu'il  fût 
pris  pur,  soit  qu'il  le  fût  dans  le  corps 
des  animaux  étouffés  (1).  Lorsquaprès  la 
dispersion,  les  hommes  eurent  mis  cette 
défense  en  oubli ,  Dieu  la  renouvela  par 
sa  loi.  Envoyés  aux  Grecs  et  aux  Romains 
comme  aux  Juifs,  aux  Barbares  comme 
à  tous  les  autres,  les  apôtres  jugèrent 
essentiel  de  la  rappeler  solennellement, 
d'une  part  pour  ne  point  blesser  chez  les 
uns  une  habitude  consacrée,  de  l'autre 
pour  ne  pas  laisser  subsister  des  abus 
cruels  et  qui  font  horreur  (2).  Quand,  en 
effet,  on  va  au  fond  des  mystères  antiques 
et  des  cérémonies  des  cultes  barbares, 
ony  trouve  du  sang  humain.  La  décision 
apostolique  répondait  à  des  nécessités  du 
temps;  elle  tranchait  au  vif  dans  la  ra- 
cine de  ces  hideuses  superstitions. 

Mais  cette  loi  disciplinaire,  spéciale  à 
un  siècle,  n'était  pas  faite  pour  tou- 
jours. Saint  Augustin  ,  constatant  ce  fait, 
s'écrie  :  <  Quel  est  le  chrétien  qui  l'ob- 
serve? j  Et  il  ajoute,  pour  qu'il  ne  soit 
permis  à  personne  d'accuser  l'Église  de 
contradiction  :  i  On  ne  reprochera  pas  à 
«  la  science  médicale  de  donner,  la  veille 

<  ou  le  lendemain,  des  ordonnances  dif- 
«  férentes,  et  même  de  défendre  un  jour 

<  ce  qu'auparavant  elle  a  prescrit;  et,  en 

<  effet,  les  besoins  du  corps  sont  tels ,  et 
i  c'est  ainsi  qu'on  le  guérit.  Depuis 
i  Adam  jusqu'à  la  fin  des  siècles,  et  tant 

<  que  l'enveloppe  corruptible  pèsera  sur 

<  l'âme,  l'homme  est  un  malade  et  un 
«  blessé,  et  il  ne  doit  pas  reprocher  à  la 
t  médecine  divine  de  varier  ses  remèdes 

<  selon  les  plaies,  et  de  prescrire  dans 
«  certains  cas  autre  chose  que  ce  qu'elle 
«  a  prescrit  auparavant,  alors  surtout 
t  qu'elle  s'est  toujours  engagée  envers  lui 
«  à  cette  variété  (3).»  Seulement,  dès  que 

(1)  Genêt e  ,  c.  ix,  Y.  4. 

(2)  Minutius  Félix  dit  que  dans  les  mystères  de 
Bellone  on  était  initié  par  le  sang  humain;  les 
Scythes  en  buvaient  aussi  pour  cimenter  leurs  al- 
liances. (DomCalmet,  Corn,  hislor.  dogmat.) 

(5)  Apostoli  elegisse  mihi  videnlur  pro  tempore 


le  mal  disparaît ,  le  remède  qui  n'est  plus 
utile  est  mis  de  côté.  L'exception  à  la 
règle  n'est  maintenue  que  par  nécessité; 
la  cause  cessant,  l'effet  cesse  également, 
et  tout  rentre  dans  la  loi.  Or,  l'Eglise 
d'Occident  étant  guérie,  ne  faisant  plus 
d'acception  de  juifs  et  de  gentils,  a  eu 
raison  d'abroger  d'un  consentement  una- 
nime une  coutume  vieillie  et  tombée  en 
désuétude  (1).  (An  49  (2).  ) 

Toujours  est-il  que  les  apôtres  avaient 
un  soin  extrême  de  ménager  toutes  les 
susceptibilités,  d'éviter  tout  prétexte  d'a- 
choppement et  de  scandale.  Ils  se  fai- 
saient tout  à  tout;  ils  prêtaient  l'oreille 
aux  réclamations  des  gentils,  et  accé- 
daient à  ce  qu'elles  avaient  de  légitime  et 
de  raisonnable.  Us  écoutaient  aussi  les 
juifs;  ils  avaient  pour  leursfrères  égarés 
un  profond  amour;  ils  ne  brisaient  à  la 
légère  avec  aucune  tradition ,  et  ils  ne 

rem  facilem  ,  et  nequaquam  observantibus  onero- 
sara  ,  in  quà  cum  Israelitis  etiam  gentes  propter 
angularem  illum  lapidem  duos  parietes  in  se  con- 

dentem ,  aliquid  communiter  observarent At  ubi 

Ecclesia  genlium  talis  effecta  est,  ut  in  ea  nullus 
Israelita  carnalis  appareat;  quisjam  hoc  christianus 
observât  ,  ut  turdos  et  minutiores  aviculas  non 
atlingat ,  nisi  quarum  sanguis  effusus  est?  aut 
leporem  non  edat ,  si  manu  à  cer vice  percussus, 
nullo  cruento  vulnere  occisus  est  ?  et  qui  forte  pauci 
adhuc  tangere  ista  formidant ,  à  caeteris  irriden- 
tur...  Sicut  aeger  non  débet  reprehendere  medici- 
nalem  doctrinam,  si  aliud  illi  hodiè  prœceperit , 
aliud  cras  ,  prohibons  etiam  quod  antè  pra-ceperat  ; 
sic  enim  se  habet  sanandi  ejus  corporis  ratio;  ita 
genus  humanum  Adam  usque  in  finem  sœculi , 
quamdiu  corpus,  quod  corrumpitur,  aggravât  ani- 
mant ,  a>grum  atque  saucium  non  débet  divinam 
reprehendere  medicinam  ,  si  in  quibusdam  hoc 
idem,  in  quibusdam  vcrô  aliud  prius ,  aliud  poste- 
rais observandum  esse  praecepit,  praesertim  quia 
se  aîiud  prrecepturam  esse  promisit.  (S.  Augustin. 
contra  Faust.,  1.  XXXII,  c.  xm,  xiv.) 

(1)  Manifesta  est  omnibus  veritas  Christian»  doc- 
trinal, non  coinquinare  bominem  quod  per  os  intrat 
(Luc,  c.  vu),  nihilque  rejiciendum  quod  cum  gra- 
liarum  aclione  sumitur.  (Ad  Titnoth.,  I  Ep.,  c.  iv.) 
Quare  cum  haa  rationes  et  pericula  scandali  apud 
omnes  chrislianos  cessent  ,  ipsa  quoque  lex,  totius 
occidcntalis  ecclesia;  consensu,  laudabiliter  est  anti- 
quilata.  (S.  Bin.,  not.  ap.  Mansi.) 

(2)  Hoc  concilium  apostolorum ,  quod  Hierosoly- 
mitanura  appellari  solet,  habitum  est  Hierosolymis 
anno  Chrisli  51  (aut  potius  49)  et  9  Claudii  quo  cum 
Judaeis  et  christianis  Petrus  Româ  expulsus  est,  qui- 
que  est  13  post  conversionem  Pauli.  (Sev.  Bin.,  not. 
apud  J.  Mansi.) 


M.  CH.  DE  RÎANCEY. 


337 


s'écartaient  pas  sans  réflexion  des  plus 
simples  observances  de  la  loi  mosaïque. 

Ainsi ,  tant  que  le  Temple  subsista ,  ils 
le  regardèrent  avec  respect  et  ils  ne  le 
laissèrent  pas  sans  honneur.  Le  culte 
juif  rendu  au  vrai  Dieu  ne  pouvait  pas 
être  confondu  avec  le  culte  des  idoles; 
il  eût  été  injuste  et  coupable  de  traiter 
de  même  et  de  condamner  radicalement, 
comme  les  religions  du  paganisme,  une 
religion  fondée  par  la  divinité ,  donnée 
par  elle  à  un  peuple  choisi ,  privilège 
glorieux,  don  inestimable  approprié  aux 
circonstances.  Sans  doute  les  circon- 
stances changèrent;  mais  il  n'appartenait 
pas  aux  enfans  affranchis  de  la  synagogue 
de  flétrir  leur  mère  comme  impie  et 
malfaisante  ;  et  aussi  ils  lui  portèrent  vé- 
nération jusqu'à  la  fin,  et  voulurent  l'en- 
sevelir avec  piété.  C'est  ainsi  que  dans  le 
3e  synode  le  ministère  de  la  circoncision 
et  le  gouvernement  des  juifs  convertis 
sont  réservés  à  Pierre  comme  un  hon- 
neur (1);  c'est  ainsi  que  dans  un  4e 
synode  les  apôtres  décidèrent  encore 
avec  solennité  qu'il  était  permis  aux  en- 
fans  d'Israël  de  joindre  les  cérémonies  de 
l'Ancien  Testament  à  la  foi  et  aux  sacre- 
mens  du  Nouveau,  au  moins  tant  que  le 
Temple  et  le  culte  antique  se  perpétue- 
raient dans  Jérusalem.  (An  56(2).  ) 

Les  chrétiens  seulement  ne  durent  pas 
considérer  cette  observance  comme  es- 
sentielle ,  ni  leur  donner  dans  leur  esprit 
un  prix  qui  n'est  attaché  qu'au  sang  et 
aux  mérites  du  Rédempteur  (3). 

(i)  Hoc  eodem  concilie- ,  Paulo  genlium ,  Petro 
eorum  qui  circumeisione  ad  tidem  venissent,  cura  et 
sollicitudo ,  et  patrocinium  commissa  l'iierum;  non 
quod  quidem  Petro  gentibus  Evangelium  Christi 
annuntiare  non  licuerit ,  ideoque  iste  universa;  Ec- 
clesiœ  pastor  esse  desierit;  sed  ut  circunici9ionis 
ministerio,  velul  honestissimoquodam  titulo,  acsin- 
gulari  preerogativâ,  soli  Ghrislo ,  Christique  succes- 
sori  Petro  débita  ,  solus  Pelrus  Christi  successor  no- 
bililarelur.  (Baron.,  Ann.  Eccl.,  ann.  SI,  n°  26  et 
seq.) 

(2)  Quarta  llierosolymitana  synodus  habita  est 
Hierosolymis  anno  Christi  S8  (aut  potiùs  iîO),  circà 
festum  Pentecosles.  (S.  Bin.,  not.  ap.  Mansi.) 

(5)  De  quarlà  Ecclesiœ  primitivœ  congregalione 
seu  synodo  ,  scribilur  Act.  xxi ,  in  quâ  declaralum 
fuit,  teste  Beda  ,  Dionysio  Cartusiano ,  et  aliis ,  li- 
citum  esse  conversis  Judaeis  uti,  cuin  fide  sacrauien- 
tis  ISovi  Testamenli ,  etiam  circumeisione  et  aliis 
ceremoniis  et  sacrificiis  Veleris  Testamenli .  quarn- 


La  prédication  de  saint  Paul  avait  encore 
été  le  motif  de  cette  assemblée.  Les  enne- 
mis de  l'apôtre  le  poursuivaient  de  leurs 
invectives  et  de  leurs  attaques  ;  ils  l'accu- 
sèrent calomnieusement  dans  Jérusalem 
de  condamner  et  de  détruire  la  loi.  A 
cette  occasion  ,  et  pour  prévenir  désor- 
mais toutes  ces  imputations,  Jacques  et 
le  docteur  des  nations  réunirent  un  con- 
cile, et  y  manifestèrent  hautement  leur 
doctrine.  Saint  Paul,  du  reste,  ne  s'en 
tint  pas  à  des  paroles,  et  il  prouva  la 
sincérité  de  sa  déclaration  par  des  actes 
et  par  les  actes  les  plus  intimes  du  culte 
hébraïque  (2).  Ce  qu'il  voulait ,  ce  que  les 
apôtres  voulurent,  ce  que  Notre-Sei- 
gneur  lui-même  a  voulu,  c'était  moins 
de  nous  débarrasser  de  quelques  prati- 
ques importunes  et  devenues  inutiles  que 
d'accomplir  la  loi  et  d'achever  la  prépa- 
ration du  salut  par  le  salut  lui-même. 

A  la  suite  des  apôtres,  les  chrétiens 
conservent  une  vénération  profonde 
pour  la  révélation  mosaïque,  base  essen- 
tielle sur  laquelle  s'appuie  la  révélation 
complète    de    l'Homme-Dieu.   La  syna- 

diù  Templum  et  sacrificia  legis  in  Jérusalem  stabant; 
non  quasi  lex  Evangelica  non  sufiicerel ,  sed  ut 
mater  synagoga  paulatim  cum  honore  sepeliretur, 
et  non  statim  ,  velut  impia  et  mortifera,  damnare- 
tur,  cùm  fuerit  à  Deo  fundata  et  tempore  suo  in  re- 
medium  salutem  genti  Judœorum  data.  Cùm  ergo 
Paulus  ab  œmulis  suis,  velut  destructor  et  damna- 
tor  legis,  essel  vehementer  et  falsô  apud  Hierosoly- 
mam infamalus,  communi  concilio,  Jacobus,  Pau- 
lus et  seniores  slatuerunt,  ex  judaismo  con versos 
legis  ceremonias  pro  tempore  illo  non  damnare 
sed  licite  observare  posse  ,  dummodô  spem  salutis 
suae  in  illis  non  collocarent.  Uinc  scribitur  (Acl., 
c.  xxi)  :  Et  cùm  venissemus  Hierosolymam  ,  liben- 
ter  exceperunt  nos  fratres,  etc.  (Mansi,  Act.  coneil.) 
(I)  Quare  ut,  lempori  inserviendo,  omnes  lucri- 
facerel,  factus  Judœus  Judœis ,  ad  solemne  festum 
Pentecosles  ,  Hierosolymam  feslinat  accedere  ut  dé- 
clare! se  patrias  leges  non  adeo  aversari.  Hùc  cùm 
venisset  senioruraque  conventio  facta  esset,  roga- 
lum  est  ne  credentes  Judaei  legalibus  uti  probibe- 
rentur.  Decernitur  rata  ac  firma  esse  debere  quœ  de 
gentibus  ad  fidem  conversis ,  superiore  synodo 
statuta  fuerunt;  Judaeis  vero  credentibus  usus  le- 
galiuin  permillilur.  Paulus  qui  hanc  oh  causam 
Anliochiœ  Petro  in  faciein  résilierai,  qua;  sœpiùs 
ante  hac  scriptis  epistolis  de  legalibus  abrogandis 
conlenderat,  huic  seniorum  convenlui ,  ul  se  illo- 
rum  voluntati ,  ad  eritandum  eorum  scandatum 
subjecit,  et  ut  probarel  se  legis  Mosaicœ  observait, 
tissimum  este.  (Mansi.) 


338 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  LÉGISLATIVE  DE  L'ÉGLISE, 


gogue  est  morte;  mais  elle  a  été  glorieu- 
sement enterrée  par  ses  fils.  Mieux  que 
cela,  elle  vit  encore  en  partie  dans 
l'Eglise.  Le  dogme  n'a  pas  été  changé,  il 
n'a  été  que  développé.  Le  Dieu  que  nous 
adorons  est  le  Dieu  d'Abraham  ,  d'Isaac 
et  de  Jacob;  mais  qui  connaît  le  Père,  si 
ce  n'est  le  Fils,  et  si  l'on  ne  connaît  le 
Fils,  comment  connaîtra-t-on  le  Père? 
Voilà  pourquoi  le  Fils,  voulant  à  la  fois 
payer  la  rançon  des  hommes  et  leur 
porter  la  lumière ,  s'est  incarné ,  selon  les 
promesses  faites  aux  premiers  jours,  et 
dont  la  réalisation  était  si  impatiemment 
attendue. 

Tel  est  le  dogme  catholique.  Dans  ses 
prescriptions,  la  loi  de  Moïse  n'a  pas 
non  plus  entièrement  disparu.  La  partie 
principale  est  restée  la  même;  les  com- 
mandemens  imposés  au  peuple  délivré 
de  l'Egypte  sont  toujours  lescommande- 
mens  de  Dieu,  ils  sont  encore  le  fonde- 
ment de  toute  la  législation  divine.  Il 
n'y  a  qu'une  chose  de  plus  :  la  charité, 
sans  laquelle,  il  est  vrai,  tout  était  in- 
complet et  inachevé. 

La  Bible  contient  la  loi  de  justice,  non 
la  loi  d'amour;  mais,  comme  nos  pères, 
nous  sommes  soumis  à  tous  les  préceptes 
moraux  qui  se  rattachent  directement  à 
la  vertu  et  aux  bonnes  mœurs.  Le  divin 
Maître,  en  les  développant,  les  a  con- 
firmés dans  l'Evangile  et  en  a  ordonné 
l'accomplissement  plus  parfait.  Tout  le 
but  de  la  loi  est  de  mener  l'homme  à 
l'amour  de  Dieu  ;  et  comment  y  arrive- 
rait-il, s'il  ne  savait  comment  il  doit  se 
conduire  vis-à-vis  du  prochain  et  vis-à- 
vis  de  lui-même  pour  rester  dans  la  jus- 
tice? Et  de  là  viennent  ces  deux  pré- 
ceptes primitifs  ,  essentiels ,  qui  ont  leur 
racine  dans  la  conscience  et  dans  une 
raison  droite,  mais  qu'il  a  fallu  inscrire 
sur  le  marbre,  de  peur  que  leur  lumière 
ne  s'éteignît  dans  les  ténèbres  des  pas- 
sions. Aimer  Dieu  plus  que  toute  chose 
et  son  prochain  comme  soi-même,  voilà 
toute  la  loi  et  les  prophètes. 

L'amour  de  Dieu  et  du  prochain  est  le 
principe;  il  en  doit  découler  des  consé- 
quences. L'amour,  qui  n'agit  pas,  est 
comme  la  foi  inactive;  cet  amour-là  n'est 
pas  sincère.  Or,  il  est  mille  moyens  pour 
l'homme  de  témoigner  l'amour  qu'il 
porte  à  ses  frères,  parce  qu'il  les  voit  et 


qu'il  vit  avec  eux ,  et  qu'il  peut  entendre 
leur  voix.  Mais  comment  témoignera-t-il 
son  amour  à  Dieu  ,  si  Dieu  ne  lui  indique 
les  moyens  par  lesquels  il  veut  être  ho- 
noré? Dieu  a  donc  ordonné  les  rites  et 
les  cérémonies  de  l'institution  mosaïque, 
comme  il  a  révélé  les  mystères  et  établi 
les  sacremens  de  l'institution  catholique; 
seulement,  les  premiers  n'étaient  que  la 
figure  et  l'image  des  seconds.  Dieu  les 
avait  donnés  à  son  peuple  comme  les 
traits  auxquels  il  pourrait  reconnaître 
l'œuvre  du  Messie  :  ils  attestaient  la  foi , 
ils  entretenaient  l'espérance.  Flambeaux 
divins  allumés  dans  la  nuit,  ils  annon-  j 
çaient  le  grand  jour  à  l'éclat  duquel  ils 
devaient  disparaître,  comme  les  étoiles 
les  plus  brillantes  s'éclipsent  devant 
l'astre  du  firmament  (1). 

(1)  L'on  doit  remarquer  ici,  selon  les  docteurs 
catholiques ,  que  coï tains  points  de  la  loi  de  Moïse 
ont  jusqu'à  ce  jour  servi  de  règle  aux  chrétiens  ;  je 
veux  parler  dfs  préceptes  de  morale  et  de  tous  les 
actes  qui  ,  directement  et  immédiatement ,  ont 
rapport  aux  bonnes  mœurs  et  aux  vertus.  Le 
Seigneur  lui-même  les  a  transportés  dans  son 
Évangile  ,  en  nous  commandant  de  les  observer 
avec  encore  plus  d'exactitude.  En  effet ,  le  but  réel 
de  la  loi  divine  est  de  former  les  hommes  à  l'amour 
de  Dieu  :  ce  qu'on  ne  pourrait  faire  raisonnablement 
s'il  n'existait  une  règle  précise  ,  comme  d'agir 
avec  justice  envers  soi-même  et  envers  son  pro- 
chain. De  là  ces  préceptes  de  morale  gravés  dans 
l'esprit  des  hommes ,  et  dictés  par  une  saine  raison, 
que  l'on  doit  aimer  Dieu  par  dessus  tout,  et  son 
prochain  comme  soi-même.  De  là  encore  la  manière 
d'adorer  Dieu  par  un  culte  extérieur,  et  les  cérémo- 
nies de  la  loi  qui,  n'étant  alors  que  la  figure  et 
l'ombre  de  la  venue  de  Jésus-Cbrisl  et  des  mystères 
de  l'Eglise  ,  disparurent  devant  la  vérité  évangé- 
lique  et  furent  proscrites  à  jamais.  En  effet,  l'apôtre 
divin  n'a  point  agi  par  dissimulation  et  tromperie; 
il  a  cherché  à  éloigner  le  scandale  de  ses  frères,  et 
à  repousser  loin  de  lui  l'infamie  ,  faisant  ce  qui 
alors  était  permis  aux  Juifs  convertis  ,  mais' 
qui  ne  saurait  l'être  aujourd'hui  que  le  temple 
est  détruit,  la  synagogue  renversée  et  l'Evangile 
répandu  par  toute  la  terre.  Quant  aux  préceptes 
judiciaires  de  la  loi,  selon  lesquels  la  justice  envers 
le  prochain  était  exigée,  ils  ne  sont  plus  obliga- 
toires, à  moins  que  ne  le  décide  ainsi  celui  qui, 
dans  sa  juridiction  et  son  autorité,  en  a  le  pou- 
voir. (Mansi ,  Act.  concili.,  t.  I.) 

Outre  ces  quatre  conciles  apostoliques,  relatés  aux 
Actes  des  apôtres  ,  il  y  eut  encore  deux  autres  as- 
semblées décrites  dans  ces  mêmes  Actes,  c.  ivetxr, 
et  classés,  d'après  l'opinion  de  q  uelques  uns,  dans 
les  concile»  des  apôtres,  ainsi  qw'on  peut  le  remar- 


PAR  M.  Cil.  DE  H1ANCEY. 


339 


Arrêtons-nous  ici.  Le  temple  ancien 
{s'écroule,  l'édifice  de  la  nouvelle  Jéru- 
|salem  s'élève.  L'Evangile  remplace  la  loi 
de  Moïse,  la  croix  du  Golgotha  domine 
les  scènes  du  Sinai ;  la  voix  du  Tout-Puis- 
sant proclame  non  plus  une  religion  na- 
tionale, mais  une  religion  universelle  où 
toutes  les  nations  de  l'univers  sont  con- 
viées. La  vérité  n'est  plus  bornée  dans  un 
cercle  étroit,  elle  reçoit  le  monde  dans 
son  sein.  Il  y  a  là  le  plus  grand  événe- 

quer  plus  haut.  Trois  autres  sont  encore  mentionnés 
chez  les  saints  Pères  et  les  anciens  docteurs.  Le 
premier  eut  lieu  en  Judée  ,  l'an  de  Jésus- Christ  44, 
à  l'époque  où  ce  pays  fut  divisé  et  partagé  (Baron. 
Ann.  44,  14  et  1S).  Le  symbole  appelé  Symbole  des 
Apôtres  y  fut  rédigé.  (Clém.,  Ep.  I.  —  Cyp.,  tn 
Expositions  Symbol.;  Umbr.,  Discours  sur  le  jeune 
d'Elie  ,  et  Ep.  81  à  Siricius.  —  Epiph.,  hwresi,  72. 
RuITin.  ,  in  Prœfat.  expos.  Symb.  —  Aug., 
sermo  un  et  181 ,  de  Tempore.  —  S.  Léon  ,  pape  , 
Ep.  13  à  Pulchérie ,  et  Sermo  II  de  passione. — 
Venant;  Fortunat,  in  Prœfat.  expos.  Symb.,  et 
plusieurs  autres.)  11  ne  nous  a  été  transmis  que  par 
tradition.  (On  le  trouve  encore  dans  Irénée,  1.  I 
c.  il,  et  1.  III,  c.  iv  ;  —  Jérôme,  Ep.  61  ad  Pem- 
machum ,  contre  les  erreurs  de  Joann.  de  Jérusalem. 
Aug.,  1.  I,  de  fide  et  operibus,  c.  9.  —  Ambro- 
sius,  Ep.  13.  —  Ruff.,  loco  citalo.  — S.  Maxim. 
Taurin.,  in  Expos.  Symb.)  D'après  l'opinion  de 
Genebr.  et  de  quelques  autres,  ils  y  rédigèrent  les 
Canons  des  Apôtres  que  l'on  trouve  dans  S.  Clément 
de  Rome,  bien  que  Onuphrius,  dans  son  Catalo- 
gue, les  rapporte  au  célèbre  concile  de  Jérusalem, 
cilé  plus  haut.  On  peut  croire  que  François  Tur- 
rianus  parle  de  ce  concile  lorsqu'il  dit  que  les  ca- 
nons ecclésiastiques  des  saints  apôtres  ont  élé  ré- 
digés, non  pas  au  concile  d'Antioche  ,  mais  bien 
à  celui  de  Jérusalem;  car  il  parle  du  concile  où 
l'on  décida  que  l'on  devait  s'abstenir  de  l'usage  du 
sang  et  de  viandes  étouffées.  (Turr.,  I.  I,  pro  Ca- 
nonibus,  c.  xxv.)  Ils  y  sanctionnèrent  encore  les 
Canons  des  apôtres  que  l'on  trouve  dans  les  huit 
livres  de  S.  Clément  de  Rome  ,  et  fixèrent  aussi  la 
sainte  liturgie  ou  la  messe  ,  rapportée  au  livre  hui- 


mentde  l'histoire;  il  y  a  là  une  révolu- 
tion radicale  dans  l'ordre  des  idées,  dans 
l'ordre  des  faits,  dans  l'ordre  surnaturel 
et  divin.  La  terre  se  trouble  et  se  trans- 
forme, l'écho  du  Verbe  éternel  retentit 
dans  toutes  les  sphères,  et  les  cieux  cé- 
lèbrent le  mystère  qu'ils  contemplent. 

Charles  de  Riancey. 

tiémedeces  constitutions, r.  xii,  ou  ailleurs,  xiy. 
(Voyez  Genebr.  in  Petro.  (Ceci  est  douteux.) 

Vers  la  même  époque ,  les  apôtres  se  réunirent 
encore  ,  à  l'occasion  de  la  mort  de  la  bienheu- 
reuse vierge  Marie,  pour  célébrer  son  entrée  triom- 
phante dans  les  cieux  ;  témoins  Denys  l'Aréopagite, 
1.  de  Divin,  nominib.,  c.  ni.  — Juvénal,  évêque  de 
Persépolis ,  dans  le  Discours  qu'il  prononça  à 
ce  sujet  devant  Marlian.  August.,  et  transcrit 
par  iNicéph.,  1.  XV  de  son  Histoire,  c.  iv.  —  Saint 
Grégoire  de  Tours,  1. 1,  de  la  Gloire  des  Martyrs  , 
c.   iv.  —  Saint   Jean  Damascène,  Oral.  2,  sur  la 

mort  de  la  sainte   Mère  de  Dieu ,    vers  la  fin .   

And.  de  Crète,  Sermon  sur  la  mort  de  la  sainte 
Mère  de  Dieu.  —  Epiph.,  prêtre,  Sermon  sur  le 
même  sujet.  Nicéph.,  1.  II,  c.  xxn;  Genebr.  in  Pe- 
tro ,  et  beaucoup  d'autres  dont  on  ne  peut  fixer 
l'époque.  —  Baron.,  Ann.  48,  n<>  4  et  suivans  , 
principalement  24  ;  puisque  Eusèbe  ,  in  Chronic. 
Ann.  48,  place  la  mort  de  la  Mère  de  Dieu  vers 
l'an  45  de  Jésus-Christ  ;  de  sorte  que  si  vous  y 
ajoutez  14  ou  13  ans  qu'elle  avait  déjà  au  mo- 
ment de  la  naissance  de  son  Fils  (Bar.,  Ann.  48, 
n.  7) ,  vous  trouverez  qu'elle  mourut  vers  62  ou 
63  ans  ,  tandis  que  le  prêtre  Epiph. ,  cité  plus 
haut ,  et  Cedrenus,  in  compendio ,  in  Tiberio  ,  dont 
fait  mention  Baronius  {Ann.,  48,  n.  3,  7),  pensent 
qu'elle  vécut  72  ans.  Si  donc  de  ce  nombre  vous 
retranchez  ces  14  ou  15  aas  dont  j'ai  parlé  ,  sa 
mort  ne  serait  arrivée  que  vers  l'année  37  de  Jé- 
sus-Christ. Or  celte  manière  de  compter  est  préfé- 
rée par  saint  Denis ,  qui  n'embrassa  la  foi  de 
Jésus  -  Christ  que  vers  l'année  S2.  De  même 
Paul  alla  pour  la  dernière  fois  à  Jérusalem  avant 
l'an  B7.  (Baron.  Ann.  48,  n.  7.)  Ce  que  l'on  croyait 
généralement  à  Antioche ,  comme  nous  l'affirme  le 
martyr  Pamphyle.  (Mansi,  Act.  Concil.) 


340 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 


mm&  «  aw*. 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE. 


TREIZIÈME   LEÇON  (1). 

Rapports  de  la  musique  avec  les  autres  arts. —  Arts 
de  l'écriture ,  arts  de  la  parole.  — Leur  génération 
et  classification.  —  Examen  de  l'objection  que  la 
musique  est  un  art  sujet  au  changement. 

Confondue  dans  son  essence  même , 
avec  la  parole,  la  musique  présente  avec 
la  parole  de  nombreuses  analogies ,  et 
partout  on  la  voit,  dans  les  élémens  inti- 
mes de  sa  constitution  comme  dans  les 
phases  de  son  évolution  ,  plus  ou  moins 
étroitement  liée  au  langage. 

Par  l'élément  du  mouvement  et  du 
rhythme,  et  par  cet  élément  seul ,  la  mu- 
sique s'unit  aussi  à  l'art  du  geste  et  à  la 
danse,  tableau  du  mouvement,  qui,  par 
ses  cadences  en  harmonie  avec  les  mou- 
vemens  et  les  rhylhmes  des  sphères  cé- 
lestes et  des  corps  naturels  ,  rentre  en 
quelque  sorte  dans  l'harmonie  univer- 
selle. 

Mais  les  autres  arts,  l'architecture,  la 
sculpture  ,  la  peinture  ,  n'ont  ni  le  son  , 
ni  le  mouvement  pour  élémens.  Esl-ce  à 
dire  que  ces  arts  n'ont  avec  la  musique 
d'autres  rapports  que  les  rapports  géné- 
raux dérivant  des  lois  de  symétrie,  de 
proportion  ,  d'ordre,  d'unité,  hors  des- 
quelles on  ne  saurait  concevoir  aucune 
existence  possible  ?  Won  sans  doute  ;  car 
si  ces  arts  ne  sont  autre  chose  que  des  ma 
nifestations  différentes  d'un  même  prin- 
cipe ,  il  s'ensuit  que  tout  en  accomplis- 
sant leur  évolution  individuelle,  indé- 
pendante, conforme  aux  lois  de  ce  que 
nous  appelons  leur  organisme ,  ils  doi- 
vent refléter  ,  jusque  dans  leur  constitu- 
tion ,  des  élémens  communs  ,  et  présen- 
ter,dans  le  développement  de  leur  action 
propre ,  certains  phénomènes  analogues. 
C'est  ce  qui  faisait  dire  aux  plus  grands 
philosophes  de  l'antiquité  qu'il  existait 

(l)  Voir  la  xn«  leçon  au  numéro  précédent  ci- 
dessu»,  p.  262. 


entre  tous  les  arts  une  union  étroite  et 
comme  un  lien  d'amitié  (quadam  ami- 
citia),  et  que  cette  merveilleuse  alliance 
devait  frapper  tous  les  esprits  capables 
de  pénétrer  les  causes  et  les  effets  (1). 
Et  déjà  nous  pouvons  saisir  une  relation 
particulière  entre  le  son  ,  élément  de  la 
musique,  et  la  lumière,  élément  des  arts! 
proprement  dits  :  son  et  lumière ,  deux 
lois  identiques  en  elles-mêmes,  quoique 
diverses  dans  le  mode  de  leur  production. 
Par  la  même  analogie  ,  nous  saisissons 
unerelation  non  moinsréelle  entre  l'ouïe, 
mode  de  perception  de  la  musique,  et  la 
vue,  mode  de  perception  des  autres  arts. 
Ces  derniers,  disons-nous,  ont  le  même 
principe  que  la  musique ,  c'est-à-dire 
qu'ils  sont  des  signes ,  comme  la  musi- 
que ,  comme  la  parole  sont  des  signes  au 
moyen  desquels  l'homme  s'exprime.  Les 
sons  de  la  voix  ,  a  dit  Aristote,  sont  les 
signes  et  l'expression  des  affections  de 
l'âme  ,  comme  les  mots  écrits  le  sont  du 
langage  (2).  Or,  nous  allons  voir  que  les 
arts  de  la  forme  immobile  sont  à  l'écri- 
ture ce  que  la  musique  est  à  la  parole. 
Mais  il  faut  les  examiner  selon  l'ordre  de  i 
leur  génération. 

Tant  que  le  genre  humain  peu  nom- 
breux ne  forma  qu'une  seule  société,  la 
parole  put  lui  suffire,  et  la  musique, 
dont  on  ne  peut  séparer  la  parole  dans 
l'antiquité,  composa  la  tradition  orale, 
fut,  ainsi  qu'on  l'a  dit,  une  chronique 
auriculaire  j  et  servit  comme  de  truche- 
ment au  passé,  a  II  a  doncques  esté  un 

(i)  Est  etiam  i  lia  Plalonis  yera  ,  et  tibi,  Catule, 
cerlè  non  inaudita  vos ,  oinnem  doctrinam  harum 
ingenuarum  et  humanarum  artium  uno  quodam  so- 
cietalis  vinculo  conlineri.  Ubi  enim  perspecla  vis 
est  ralionis  ejus  quà  causa'  rcrum  atque  exilus  co- 
gnoscunlur,  mirus  quidam  omnium  quasi  consensus 
doctrinarumconcentusque  reperilur.  (Cic.,de  Urat., 
lib.  III,  n.  6.) 

(2)  Voces  quidem  signa  ac  nota  sunt  affectuum 
animi,  scripta  vocum.  Arist.,  de  Interpret. 


PAR  M.  J.  D'ORTIGUE. 


341 


t  temps  que  la  marque  et  monnoye  de 
«la  parole  qui  avoit  cours,  estoient  les 
«carmes,  les  chants  et  cantiques,  parce 
«que  alors  toute  histoire,  toute  doctrine 
«  de  philosophie,  toute  affection,  et  brief 
«toute  matière  qui  avoit  besoin  de  plus 
«grave  et  ornée  voix,  ils  (les  anciens)  la 
«mettoient  toute  en  vers  poétiques  et  en 
«chants  de  musique  (1).  »  Toutefois,  il  y 
avait  tels  événemens,  tels  grands  faits 
de  la  civilisation  dont  le  souvenir  devait 
être  perpétué  par  des  signes  plus  dura- 
bles: telle  fut  l'origine  de  l'architecture 
qui  affecta  dès  le  commencement  des  for- 
mes colossales.  Sans  doute  les  monumens 
de  cette  architecture  indiquèrent  claire- 
ment l'objet  de  leur  destination,  et  l'on 
dut  y  mêler,  suivant  les  circonstances, 
d'informes  essais  de  statuaire  et  de  sculp- 
ture ,  c'est-à-dire  d'art  plastique  (2). 

Mais  lorsque  cette  première  société , 
devenue  plus  nombreuse ,  se.divisa  en 
diverses  tribus  ;  lorsque  par  des  migra- 
tions successives  ,  les  nouvelles  sociétés 
mirent  entre  elles  des  continens  entiers, 
un  nouveau  moyen  de  communication 
devint  nécessaire.  De  là,  la  peinture 
allégorique  ou  l'emblème  ;  l'emblème , 
comme  on  l'a  dit,  qui  est  la  métaphore 
du  peintre  :  Ut  pictura  poesis  (3.)  L'écri- 
ture fut  un  tableau.  De  l'emblème  naquit 
le  hiéroglyphe  ;  du  hiéroglyphe  l'écri- 
ture phonétique  ou  la  langue  écrite. 

(1)  Plutarque  ,  des  Oracles  de  la  Pythie,  n.  22, 
trad.  d'Amyot. 

(2)  La  Bible,  en  plusieurs  endroits,  vient  confir- 
mer cette  assertion  :  «  Ito  anté  arcam  Domini  Dei 
te  vestri  ad  Jordanis  médium ,  et  porlate  indè  sin- 
t  guli  singulos  lapides  in  humeris  vestris,  juxtù 
«  numerum  filiorum  Israël,  ut  sit  signum  iDter  vos  : 
«  et  quando  interrogaverint  vos  filii  veslri  cras  , 
«  dicentes  :  Quid  sibi  volunt  isti  lapides?  respon- 
«  debitis  eis  :  Defecerunt  aquae  Jordanis  antè  arcam 
«  fœderis  Domini,  cùm  transiret  eum  :  idcirco  po- 
«  sili  sunt  lapides  isti  in  monumentum  filiorum 
«  Israël  usque  in  œternum.  Feceruut  ergo  filii  Israël 

j  c  sicul  praecepit  eis  Josue,  portantes  de  medio  Jor- 
I  «c  danis   alveo   duodecim  lapides,  ut  Dominus    ei 
'  «  imperarat ,  juxtà  numerum  filiorum  Israël ,  usque 
«  ad  locum  in  quo  castrametali  sunt,  ibiqueposue. 
«  runt  eos.  Alios  quoque  duodecim  lapides  posuit 
«  Josue  in  medio  Jordanis  alveo,  ubi  stelcrunt  sa- 
li cerdotes  qui  portabant  arcam  fœderis  :  et  sunt 
«  ibi  usque  in  praesentem  diem.  »  Jus.,  cap.  iv, 
,   V.  S,  6,  7,  8,  9. 

(3)  Notions  de  Linguistique ,  par  M.  Ch,  Nodier, 
.   p.  88. 

TOMB   XII.  —  N°  71.  1841, 


Ainsi ,  les  arts  de  la  forme  immobile 
ont  été  tour-à-tour  les  élémens  et  les  ins- 
trumens  de  la  langue  écrite  ,  de  même 
que  la  musique  a  été  l'élément  et  l'ins- 
trument de  la  langue  parlée.  Ainsi,  tous 
les  arts  ont  accompli  la  mission  de  l'utile 
avant  d'accomplir  la  mission  du  beau,  et 
il  est  à  croire  qu'ils  ont  commencé,cette 
dernière  avant  que  la  première  fût  ache- 
vée. 

Partez  de  l'instant  où  le  premier  son 
s'échappa  des  lèvres  de  l'homme  pour 
exprimer  un  sentiment:  arrivez  jusqu'au 
moment  où  le  premier  signe  de  l'écriture 
figura  le  son  de  la  parole  et  colora  la 
pensée;  considérez  ensuite  cette  parole 
éternisée  et  multipliée  à  l'infini  par  l'im- 
primerie, vous  parcourez  tout  le  cercle 
du  développement  humain. 

Ainsi,  les  arts  de  la  parole  et  les  arts 
de  l'écriture  ont  été  les  instrumens  de  la 
civilisation ,  et  tous  suivant  des  modes  de 
manifestation  et  d'expression  en  rapport 
avec  les  diverses  facultés  humaines. 

Parlons  d'abord  de  l'architecture  qui 
occupe  un  rang  à  part  dans  les  arts  de  la 
forme  immobile. 

L'architecture  se  rapproche  de  la  mu- 
sique en  ce  qu'elle  n'exprime  pas  des  ty- 
pes déterminés.  Mais  ce  n'est  pas  à  cause 
de  cela  seul  qu'on  l'a  appelée  la  musique 
du  silence.  L'architecture,  ainsi  que  la 
sculpture  et  la  peinture,  n'a  pas  le  mou- 
vement pour  principe.  Néanmoins ,  elle 
le  figure  dans  sa  majestueuse  tranquillité. 
Les  architectes  distinguent  deux  lignes 
fondamentales,  la  verticale  et  l'horizon- 
tale, qui,  savamment  combinées,  con- 
courent autant  à  la  beauté  de  l'édifice 
qu'à  sa  solidité.  L'une  se  dirige  vers  le 
centre  de  la  terre,  tandis  que  par  l'autre 
la  pesanteur  s'équilibre.  Le  cube  donne 
naturellement  l'idée  du  repos  ;  la  sphère 
fait  naître  l'idée  du  mouvement.  Cette 
idée  de  mouvement  devient  plus  sensible 
encore  dans  les  constructions  qui  s'écar- 
tent de  la  ligne  verticale,  comme  la  tour 
penchée  de  Pise  ;  mais  c'est  là  une  ano- 
malie. Ce  n'est  d'ailleurs  ici  que  la  figure 
du  mouvement  matériel.  Mais  l'homme 
communique  à  l'architecture  un  mouve- 
ment d'un  ordre  différent ,  en  vertu , 
comme  on  l'a  dit ,  de  ce  magisme  intellec- 
tuel qu'il  exerce  sur  la  matière,  au  moyen 
duquel  il  la  spiritualise  et  lui  imprime 


342 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE 


l'élan  de  sa  pensée.  C'est  ainsi  que,  dans 
le  temple  chrétien  ,  cette  ligne  verticale 
qui  se  dirige  vers  la  terre,  semble,  con- 
trairement aux  lois  de  la  pesanteur,  mon- 
ter vers  le  ciel;  et  que  ces  tours  altières, 
ces  flèches  ailées,  ces  fines  aiguilles,  ces 
clochetons  transparens,  suspendus  dans 
les  airs ,  tendent  bien  plus  haut  que  le 
point  précis  où  ils  s'arrêtent ,  et  lancent 
l'imagination  dans  des  espaces  incom- 
mensurables. Pénétrez  dans  la  nef:  l'ûme 
n'est  pas  à  l'aise  si  les  regards  rencon- 
trent des  bornes ,  car  elle  est  en  présence 
du  Dieu  infini.  Il  faut  donc  que ,  dans  un 
espace  de  quelques  toises ,  l'homme  crée 
des  lointains,  ouvre  de  longues  percées 
de  lumière ,  des  perspectives  sans  terme. 
C'est  sur  ce  principe  que  repose  le  sym- 
bolisme du  temple,  c'est-à-dire  son  ex- 
pression figurative  que  l'Eglise  chrétienne 
n'a  pas  négligé  de  soumettre  à  certaines 
règles  fondamentales.  L'idée  du  mouve- 
ment jaillit  encore  à  l'extérieur  des  or- 
nemens  placés  dans  les  espaces  compris 
entre  les  grandes  arêtes  ,  et  dont  les  li- 
gnes secondaires,  ondulant  librement  et 
fourmillant  à  l'œil ,  forment  mille  con- 
trastes capricieux  avec  la  sévérité  des  li- 
gnes principales.  De  là  l'harmonie,  de  là 
le  rhylhme  aussi  qui  ,  à  l'intérieur,  est 
produit  par  le  jeu  et  l'alignement  des 
piliers,  l'entrelacement  des  arceaux,  l'en- 
trecroisement des  voûtes.  Avec  l'idée  du 
mouvement,  combinée  avec  celle  du  re- 
pos ,  l'architecture  possède  une  sorte  de 
variété  exclusivement  propre  à  cet  art. 
Comme  l'architecture,  conçue  dans  ses 
proportions  les  plus  vastes,  était  l'œuvre 
de  plusieurs  siècles,  elle  comportait, 
plus  que  les  autres  arts  ,  certaines  diver- 
sités et  dissonances  de  style.  Chaque  gé- 
nération y  laissait  sa  signature.  Mais , 
d'un  genre  à  un  autre  genre,  d'une  cou- 
che à  une  autre  couche,  la  transition, 
toujours  sensible ,  n'était  jamais  criante. 
De  plus ,  le  temple  représentant  l'uni- 
vers ,  a  ,  comme  l'univers,  ses  divers  as- 
pects. Vu  au  dedans,  les  gradations  et 
dégradations  des  rayons  qui  pénètrent  à 
travers  les  vitraux ,  tout  chargés  des 
nuances  et  des  teintes  du  prisme,  et  les 
gradations  et  dégradations  des  ombres 
emplissant  ses  profondeurs,  transforment 
d'heure  en  heure  son  horizon  symboli- 
que. Vu  au  dehors,  il  a  sa  beauté  du 


RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 

plein  midi,  sa  beauté  du  crépuscule  ,  sa 
beauté  du  clair  de  lune;  et  lorsque  le 
sommet  de  ses  pans  gigantesques  se  perd 
mystérieusement  dans  les  vapeurs  de 
l'atmosphère  ,  le  temple  grandit  à  nos 
yeux  de  plus  encore  que  ne  lui  dérobe 
le  voile  humide  replié  sur  son  front.  On 
dirait  que  l'image  de  la  variété  et  du 
changement ,  emblème  de  la  vie  humaine, 
soit  plus  permise  à  l'architecture ,  en 
raison  de  ce  que  ses  monumens  sont 
immobiles  et  éternels. 

L'architecture  est  l'art  des  formes  gé- 
nérales; la  sculpture  est  l'art  des  formes 
individuelles.  Aussi  la  sculpture  fournit- 
elle  ces  mille  formes  d'animaux,  de  vé- 
gétaux ,  ces  infinies  productions  de  la 
nature  que  le  temple  doit  représenter 
dansson ensemble. C'est  cequ'on  appelle, 
en  termes  d'art,  la  sculpture  appliquée 
ou  le  bas-relief.  Mais  la  sculpture  libre 
ou  ronde-bosse ,  sans  s'interdire  le  do- 
maine de  la  création  inférieure,  demande 
à  la  représentation  de  l'homme  ses  plus 
nobles  produits.  Donner  la  vie  à  des  ma- 
tières mortes,  rendre  les  corps  transpa- 
rens en  quelque  façon  ,  de  manière  à 
montrer  ce  qui  est  caché,  c'est-à-dire  le 
jeu  des  muscles  et  l'emboîtement  des  os; 
animer  la  physionomie,  laisser  errer  une 
parole  sur  ses  lèvres,  calculer  la  pose  et 
les  habitudes  de  telle  sorte  qu'elles  sem- 
blent se  dessiner  naturellement  ,  selon 
l'impulsion  d'un  sentiment  ou  d'une  pas- 
sion ;  voilà  le  triomphe  de  cet  art.  La 
figure  du  mouvement  fait  donc  partie  de 
l'expression  de  la  sculpture,  et,  alors 
même  que  la  représentation  se  borne  à 
l'idée  du  repos  parfait,  il  y  a  toujours, 
dans  les  rapports,  le  jeu  et  les  ondula- 
tions des  lignes,  ce  rhylhme  des  corps 
immobiles  dont  parle  AristideQuintilien, 
rhylhme  si  bien  compris  par  les  anciens 
statuaires. 

Si  la  sculpture  représente  les  objets 
sous  leurs  formes  corporelles  et  sphéri- 
ques  de  telle  sorte  que  le  spectateur  peut 
tourner  autour,  et  qu'au  besoin  le  tou- 
cher pourrait  suppléer  à  la  vue,  la  pein- 
ture ne  peut  que  nous  donner  une  idée 
de  ces  formes  corporelles,  puisqu'elle 
n'en  reproduit  que  l'apparence  sur  des 
surfaces.  De  là  cette  opinion  répandue 
parmi  les  artistes,  que  la  peinture,  de 
tous  les  arts,  est  arrivée  la  dernière-, 


PAR  M.  J.  D'ORTïCUE. 


•m 


parce  qu'on  fui  long-temps  a  regarder 
comme  un  problème  insoluble,  de  re- 
produire des  corps  qui  onl  trois  dimen- 
sions sur  la  surface  qui  n'en  a  que  deux  (1). 
Il  fallut  du  temps  avant  que  l'on  consi- 
dérât les  ombres  comme  repoussoirs ,  et 
que  l'on  s'en  servit  pour  donner  de  la 
sphéricité  aux  objets.  C'est  pourquoi  le 
principal  mérite  du  sculpteur  consiste 
dans  le  dessin ,  tandis  que  chez  le  peintre 
cette  qualité  doit  se  joindre  à  plusieurs 
autres  non  moins  essentielles.  Du  reste, 
le  but  de  la  peinture  est  le  même  que 
celui  de  la  sculpture;  c'est  toujours  d'a- 
nimer les  matières  mortes,  et  de  mon- 
trer dans  l'image  de  la  vie,  et  jusque  dans 
celle  de  la  mort,  la  trace  des  idées,  des 
sentimens  et  des  passions. 

Le  mouvement  figuré  appartient  donc 
à  la  peinture  comme  à  la  sculpture:  car 
c'est  un  privilège  de  certains  arts  de  dé- 
passer, dans  leur  expression,  les  limites 
où  s'arrêtent  leurs  moyens  matériels  ; 
et,  remarquons,  pour  ce  qui  est  de  la 
peinture,  qu'elle  ne  dépasse  ces  limites 
qu'autant  qu'elle  ne  s'astreint  pas  à  une 
imitation  servile  de  la  nature,  et  qu'elle 
se  borne  à  n'être  qu'une  illusion.  C'est 
alors  l'esprit  qui  déborde  la  lettre.  Si 
cette  faculté  n'était  pas  inhérente  aux 
arts  dont  nous  parlons ,  le  dessin  propre- 
ment dit ,  la  statuaire  ,  la  peinture,  de- 
vraient s'interdire  tous  les  objets  pris 
dans  la  nature  vivante,  les  sujets  de  ba- 
taille, par  exemple  ,  puisque  rien  ne  se- 
rait plus  absurde  que  de  représenter  l'at- 
titude du  mouvement,  souvent  le  plus 
animé,  sous  l'apparence  de  l'immobilité. 
Mais  il  faut  distinguer  ici  le  mouvement 
figuré,  propre  à  l'architecture,  du  mouve- 
ment figuré ,  propre  à  la  sculpture  et  à  la 
peinture.  L'architecture  étant  l'art  des 
formes  générales,  il  est  clair  que  ces  for- 
mes n'affectent  aucune  sorte  de  mouve- 
ment inhérent  à  leur  nature;  mais  le  but 
de  l'architecture  étant  aussi  de  s'élever 
vers  le  ciel ,  comme  si  elle  voulait  faire 
oublier  la  terre  par  le  renversement  des 
lois  de  la  pesanteur ,  il  s'ensuit  que  le 
mouvement  de  cet  art  n'est  autre  chose 
que  l'expression   du  mouvement  de  la 

(i)  Leçons  sur  la  Théorie  des  Beaux-Arts,  de 
W.  Schlegel,  trad.  par  M.  Couturier  de  Vienne, 
if»  77. 


I  pensée  ,  tandis  que  dans  la  sculpture  et 
la  peinture,  arts  des  formes  individuel" 
les,  le  mouvement  est  l'expression  d# 
l'action  particulière  des  objets  qu'elles 
représentent.  Et  ces  deux  sortes  de  mou- 
vemens  ont  leur  forme,  c'est-à-dire  leur 
rhythme  qui  réside  toujours  dans  les 
contours  ,  les  périodes,  les  ondulations 
des  lignes  par  lesquelles  ils  sont  figurés. 
On  a  trop  abusé  des  comparaisons  pui- 
sées dans  l'ordre  des  couleurs  et  dans 
l'ordre  des  sons,  pour  pouvoir  établir  sur 
de  semblables  bases  les  véritables  rap- 
ports de  la  musique  et  de  la  peinture, 
et  pour  ne  pas  faire  remarquer  avec 
quelque  hésitation  une  certaine  analogie 
que  présente  le  premier  genre  de  pein- 
ture ,  savoir  la  peinture  monochrome, 
avec  le  genre  de  musique  désigné  sous 
le  nom  de  monotone  ou  d'unitonique, 
parce  qu'il  est  fondé  sur  l'unité  d'un  seul 
son.  Ce  n'est  pas  que  cette  peinture  mo- 
nochrome ,  dans  laquelle  les  objets  re- 
présentés étaient  couverts  d'une  seule 
teinte  plate,  et  qui  ne  fut  sans  doute 
qu'un  rudiment  fort  grossier,  puisse  êtra 
comparée,  quant  aux  perfectionnement 
de  l'art,  au  système  du  plain-chant,  ma* 
gnifique  expression  du  sentiment  divin 
dégagé  de  tout  ce  qui  est  terrestre  et 
périssable.  Mais  c'est  que  ce  genre  de 
peinture  ,  borné  à  une  simple  représen- 
tation des  objets,  et  ,  du  reste,  dénué 
des  accessoires  de  la  couleur,  du  fond 
et  de  la  perspective  aérienne  ,  de  la  co- 
loration de  la  lumière  et  des  ombres,  se 
rapporte  plus  particulièrement  au  type 
du  plain-chant  qui  ne  consiste  qu'en  une 
mélodie  nue  et  non  accompagnée.  Ce 
n'est  d'ailleurs,  nous  le  répétons,  qu'avec 
une  grande  réserve  que  l'on  doit  hasar- 
der de  pareils  rapprochemens. 

Il  y  a  de  plus,  dans  le  langage  'les  arts, 
des  écueils  cachés  sous  les  mots:  nous 
voulons  parler  de  ces  expressions  homo- 
nymes, cosmopolites  en  quelque  sorte, 
parce  qu'on  les  transporte  d'un  ordre 
d'idées  dans  un  autre.  On  dit  bien  une 
musique  colorée,  les  tons  de  la  peinture, 
l'harmonie  d'un  groupe,  comme  dans  le 
langage,  la  mélodiedes  vers, une  période 
harmonieuse  et  nombreuse.  Mais  les 
mots  ton,  harmonie,  couleur,  sont  loin 
de  correspondre,  dans  les  arts  divers,  à 
des  élémens  de  même  nature.  Diderot 


344  COURS  SUR  LA  MUSIQUE 

appelle  l'air  et  la  lumière  les  grands 
harmonistes  en  peinture ,  parce  que  l'air 
adoucit  les  reflets  trop  crus,  et  qu'une 
lumière  égale,  habilement  ménagée  ,  fait 
éviter  les  tons  heurtés  et  par  trop  disso- 
nans.  Il  ne  faut  pas  en  conclure  que  Di- 
derot entend  établir  une  analogie  rigou- 
reuse entre  l'élément  harmonique  en 
peinture ,  et  son  homonyme  en  mu- 
sique. 

Néanmoins,  l'usage  de  semblables  dé- 
nominations ne  serait  pas  en  quelque 
sorte  consacré  dans  la  théorie  des  arts, 
s'il  n'existait  entre  le  langage,  la  musique 
et  les  arts  du  dessin,  des  rapport  réels, 
fondés  sur  un  principe  dont  nous  avons 
déjà  parlé.  Ce  principe  est  celui  de  l'i- 
dentité de  la  loi  du  son  et  de  la  loi  de  la 
lumière.  Par  le  son  ,  nous  percevons  l'or- 
ganisation intérieure  des  corps,  comme 
par  la  lumière  appliquée  aux  objets, 
c'est-à-dire  par  la  couleur,  nous  perce- 
vons les  qualités  de  leur  surface.  Or,  le 
son  constatant  l'organisation  intérieure 
des  corps,  donne  lieu,  dans  le  langage, 
à  Y  onomatopée  ;  nous  voulons  dire  ces 
mots  imitatifs,  formés  des  bruits  élé- 
mentaires des  êtres  qu'ils  désignent ,  et 
dont  ces  mots  sont  comme  une  partie 
intime.  Dans  la  musique,  il  fournit  un 
élément  analogue  dans  le  son  particulier 
ou  timbre  de  divers  instrumens  dont  ce 
timbre  révèle  la  nature  spécifique  ;  de 
même  que  dans  la  peinture,  la  lumière 
constate  la  qualité  extérieure  ou  la  sur- 
face des  objets  par  le  moyen  des  cou- 
leurs. De  là  vient  que,  soit  pour  désigner 
un  poète  dont  le  style  se  fait  remarquer 
par  la  richesse  des  images,  la  profusion 
des  figures  et  l'expression  pittoresque, 
soit  pour  désigner  un  compositeur  qui 
excelle  dans  la  musique  instrumentale, 
on  dit  :  C'est  un  grand  coloriste. 

Il  existe  une  telle  affinité  entre  les  per- 
ceptions de  l'ouïe  et  celles  de  la  vue, 
que  ces  deux  sens  se  suppléent  souvent 
l'un  l'autre.  Tout  le  monde  sait  que  l'a- 
veugle -  né  Saunderson ,  interrogé  sur 
l'idée  qu'ilse faisait  delà  couleur  rouge, 
répondit  qu'elle  devait  ressembler  au 
son  de  la  trompette.  Le  sourd-muet 
Massieu  n'hésita  pas  à  faire  une  réponse 
semblable  à  la  même  question ,  prise  au 
sens  inverse,  que  lui  adressa  un  de  nos 


RELIGIEUSE  ET  PROFANE , 

plus  habile  sécrivains  (1).  La  musique  a 
le  secret  de  nous  faire  voir  non  seule- 
ment les  objets  qu'elle  peut  représenter, 
mais  encore  ceux  dont  la  représentation 
lui  est  interdite  ;  non  qu'elle  aitlafaculté 
de  peindre  au  moyen  des  timbres  et  des 
des  nuances  de  son  de  divers  instrumens, 
mais  par  les  impressions  et  les  sensa- 
tions qu'elle  fait  naître,  elle  réveille  le 
sentiment  ou  le  souvenir  des  impressions 
et  des  sensations  que  produisent  en 
nous  les  objets  de  la  nature  auxquels  elle 
semble  par  là  même  s'associer.  Et  de 
même  que  la  sculpture  et  la  peinture 
n'ont  le  privilège  de  dépasser  la  limite 
de  leurs  moyens  matériels  qu'à  la  condi- 
tion de  ne  pas  copier  servilement  la  na- 
tureetdenepaslareprésentertellequ'elle 
est,  mais  telle  qu'elle  s'offre  à  nos  regards, 
de  même  la  musique  ne  conserve  toute  la 
puissance  et  la  plénitude  de  son  expres- 
sion illimitée  qu'autant  qu'elle  évite 
soigneusement ,  sauf  certains  cas  très 
rares,  de  s'assujétir  à  un  sens  trop  litté- 
ral ou  de  se  pétrifier  dans  des  formes 
trop  matérielles.  En  limitant  son  expres- 
sion à  la  configuration,  ou,  pour  mieux 
dire,  à  l'articulation  d'un  objet  arrêté, 
elle  ne  borne  pas  seulement  cette  expres- 
sion ,  elle  la  détruit  encore  ;  car  le  propre 
de  cette  expression  est  d'être  idéale  et 
vague.  Cette  faculté  particulière  à  la 
musique  de  faire  naître  la  vision  des 
choses  insonores ,  de  représenter  la  lu- 
mière,  les  ombres,  les  ténèbres  et  jus- 
qu'au silence  même  ,  est  un  des  mystères 
de  cet  art. 

Si  la  musique  a  le  pouvoir  de  s'adres- 
ser au  sens  de  la  vue,  l'architecture  a 
quelque  chose  qui  réveille  l'activité  du 
sens  de  l'ouïe  :  on  dirait  que  celle-ci  a 
ses  auditions ,  comme  la  première  a  ses 
visions.  Lorsque  par  une  belle  nuit  vous 
contemplez  ,  l'âme  recueillie ,  un  de  ces 
magnifiques  édifices  dont  la  silhouette 
hardie  se  dessine  dans  un  firmament 
étoile,  vous  croyez, dans  le  vaste  silence 
qui  vous  environne,  que  ces  pierres 
muettes  deviennent  sonores,  et  que  leurs 
vibrations  aériennes  s'échappant  par  les 
ouvertures  des  auvens  ainsi  que  par  les 
bouches  d'énormes  tuyaux  d'orgue,  s'in- 

(l)  M.  Ch.  Nodier.  Voyez  ses  Notions  de  linguis- 
tique ,  p.  43. 


PAR  M.  J.  D'ORTIGUE. 


345 


sinuentdans  les  interstices  des  omemens, 
dans  les  intervalles  des  colonnes  comme 
à  travers  les  cordes  d'une  lyre,  ou  bien 
se  suspendent  à  toutes  les  découpures,  à 
toutes  les  saillies  ,  pareilles  aux  touches 
d'un  instrument  gigantesque,  pour  venir, 
après  avoir  erré  mollement  sous  les 
courbes  des  arcs-boutans  ,  s'éteindre  en 
frémissant  dans  les  flancs  de  la  noire  basi- 
lique. Et  cette  idée  s'associe  si  naturelle- 
ment à  l'idée  du  temple  chrétien, qu'elle 
a  été  réalisée  par  ces  deux  sublimes  voix, 
l'une  qui  gronde  au  dehors ,  l'autre  qui 
chante  au  dedans  ,  la  cloche  et  l'or- 
gue ,  qui  font  aussi  partie  de  cette  achi- 
tecture. 

La  peinture,  ainsi  que  le  dit  Rousseau, 
rend  difficilement  à  la  musique  les  imi- 
tations que  celle-ci   tire  d'elle.  Elle  ne 
sait  pas,  comme  la  musique  ,  exciter  par 
un  sens  des  émotions  semblables  à  celles 
qu'on  peut  exciter  par  un  autre.  Mais  elle 
représente  des  objets  déterminés,  et  dans 
cet  ordre,  ses  effets  sont  merveilleux.  Et 
avec  quels  moyens?  à  l'aide  d'un  frêle  tissu, 
de  quelques  substances  colorées,  d'un  pin- 
ceau, l'artiste  va  nous  faire  contemporains 
de  toutes  les  histoires,  de  toutes  les  épo- 
ques, de  tous  les  personnages  ;  il  va  trans- 
porter des  climats,  des  cités,  au  milieu 
de  nos  cités  et  de  nos  climats.  Sur  cette 
toile  large  de  quelques  pouces,    il  va 
faire    entrer    des    horizons,    indéfinis. 
L'homme  vivant,  il  l'entoure  d'une  créa- 
tion vivante  ;  par  la  perpective  aérienne, 
il  détermine  la  proportion   des  figures 
isolées   et   leur  éloignement.  Pour  que 
l'œil  arrive  à  ces  figures  lointaines,  il 
va,  par  le  clair-obscur,  le  forcer  de  tra- 
verser un  milieu  atmosphérique  ;  il  co- 
lore les  ombres  mêmes  et  les  rend  trans- 
parentes. Par  la  combinaison  de  la  lu- 
mière ,  de  l'air  et  des  ombres,  il  donne 
de  la  sphéricité  aux  objets  ,  et  met  à  dé- 
couvert ceux  qui  semblaient  devoir  être 
cachés  par  la  surface  des  autres.  L'œil 
s'égare  dans  ces  contours  et  dans  ces  li- 
gnes, le  regard  plonge  dans  ces  vapeurs 
flottantes.  Puis  ramené  au  sujet  princi- 
pal du  tableau  ,  le  spectateur  voit  que 
tous  ces  accessoires  convergent,  pour 
ainsi  parler ,  à   l'idée  dominante  ;   que 
l'idée  s'harmonise  avec  le  fond  ,  que  le 
fond  concourt  à  la  manifestation  de  l'i- 
dée ;  de  telle  sorte  qu'ils  se  confondent 


et  rayonnent  l'un  dans  l'autre  pour  for- 
mer une  splendide  unité. 

Nous  venons  de  voir   qu'il  y  a  deux 
sortes  d'expression  dans  les  arts  :  l'une 
indéterminée,  c'est  celle  de  la  musique, 
de  la   danse,  de    l'architecture;  l'autre 
déterminée  ,  c'est  celle  de  la   sculpture 
et  de  la  peinture.  Et  de   même  que  le 
langage  ou  la  langue  parlée,  dont  l'ex- 
pression est  parfaitement  déterminée,  a 
pour  premierauxiliaire  et  pour  première 
manifestation  la  musique,  dont  l'expres- 
sion est  indéterminée,  de   même  l'écri- 
ture phonétique   ou   la  langue   écrite  a 
pour  premier  auxiliaire  etpourplus  du- 
rable manifestation  l'architecture,  dont 
l'expression    est    pareillement   indéter- 
minée. D'où  il  suit  que  les  lois  de  la  théo- 
rie des  arts  doivent  subir  certaines  mo- 
difications ,    selon  que  l'expression    de 
ceux-ci  est  déterminée  ou  ne  l'est   pas. 
Ainsi,  pour  ne  parler  que  des  arts  des  for- 
mes individuelles,  comme  dans  le  langage, 
les  conditions  du  sens  exigent  que  l'ora- 
teur ou  l'écrivain  ne  cherche  pas  hors 
du   domaine  dans  lequel   l'intelligence 
s'exerce    ce   qui    doit   être    l'objet     du 
discours,    on    peut    dire   que,  dans    la 
sculpture  et  la  peinture,  les  conditions 
du  sens  exigent  que  l'artiste  ne  cherche 
pas  hors  de  la  nature  visible  l'objet  de 
ses  inspirations,  à  moins  qu'il  n'ait  à  re- 
présenter des  sujetsmythiques,  embléma- 
tiques  ou  symboliques;  et   alors  il  est 
tenu  de  se  conformer  aux  règles  de  con- 
ventions établies  pour  cet  ordre  de  repré- 
sentation. Cependant  il  peut  se  faire  que 
l'artiste  de  génie  trouve  des  types  plus 
convenables  que  ceux  en  usage  pour  ce 
genre  d'expression,  ou  bien  qu'un  nou- 
veau développement  de  l'idée  religieuse 
dans  les  esprits,  en  dévoile  de  plus  par- 
faits et  les  substitue  aux  anciens.  M.  de 
Maistre   a   fort  bien  observé  que  toute 
religion  pousse  une  mythologie  qui  lui 
est    propre.  Mais  cette  mythologie    se 
transforme,  à  mesure  que  les  types  révé- 
lés par  la  religion  s'épurent  par  les  pro- 
grès mêmes  de  la  religion  dans  la  société, 
et  s'offrent  à  l'imagination  sous  des  for- 
mes plus  éthérées  et  plus  poétiques. 

Mais  ce  qu'il  faut  bien  discerner  dans 
les  arts,  c'est  cet  élément  actif,  vital, 
qui  est  le  jet  du  principe  intelligent, 
et  cet  élément  passif  dans  lequel  ce  jet 


346 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 


se  ramifie,  qui  en  est  le  développement 
extérieur  ,  qui  le  limite  et  lui  sert  de 
corps  et  de  fond.  En  musique,  ces  deux 
élémenssont  la  mélodie  et  l'harmonie.  Ils 
se  manifestent  également,  sous  des  for- 
mes particulières  ,  dans  l'architecture  et 
dans  la  peinture.  Un  seul ,  le  premier, 
subsiste  dans  la  statuaire  proprement 
dite  ;  car  nous  ne  pensons  pas  qu'on 
veuille  admettre  au  nombre  des  formes 
d'art  la  statuaire  coloriée ,  qui  n'a  pu 
être  autre  chose  qu'un  genre  transition- 
nel  ou  une  dégénération  :  une  belle  statue 
coloriée  serait  un  produit  monstrueux. 
Il  ne  faut  pas  se  lasser  de  répéter  que  la 
vérité  dans  l'art  n'est  pas  la  réalité ,  et 
que  celle-ci  tue  l'idéalité.  Néanmoins  ,  il 
est  certains  cas  où  la  sculpture  se  préoc- 
cupe moins  de  la  beauté  physique  que 
de  la  beauté  morale  ,  c'est-à-dire  de  l'ex- 
pression intellectuelle  manifestée  par  la 
physionomie  et  les  traits  du  visage. 
Alors  elle  sacrifie  quelque  chose  de  la  ré- 
gularité des  formes  corporelles  pour  met- 
tre en  relief  ce  qu'on  appelle  la  beauté 
du  dedans.  Dans  ce  type ,  qui  appartient 
particulièrement  au  Christianisme,  la 
sculpture  présente  réellement  une  partie 
accessoire  qui  sert  de  fond  et  de  milieu 
à  la  partie  principale. 

Nous  avons  nommé  plus  haut  la  pein- 
ture monochrome  _,  qui  a  signalé  les  pre- 
miers essais  de  l'art.  La  gravure,  qui  est 
la  véritable  peinture  monochrome  per- 
fectionnée,^ dans  l'art  qu'une  existence 
relative,  puisqu'elle  n'est  qu'un  annexe 
et  un  auxiliaire  de  la  peinture.  Bien  que 
ce  genre  suppose  une  grande  entente  des 
procédés  de  l'art ,  on  peut  le  comparer 
à  ces  arrangemens  au  moyen  desquels , 
dans  la  musique,  on  réduit  pour  un  ou 
deuxinslrumensunepartitionécritepour 
une  grande  quantité  de  voix  et  un  nom- 
breux orchestre.  La  gravure  n'est  pas  un 
art  sui  gêner is ,  mais  une  dépendance 
de  la  peinture. 

A  part  ce  qui  vient  d'être  dit  de  la 
gravure  ,  nous  avons  tenu  peu  de 
compte,  en  ce  qui  touche  les  arts  de 
la  forme  immobile ,  de  la  distinction  des 
genres  secondaires.  Une  aussi  rapide  es- 
quisse ne  nous  permettait  guère,  de  con- 
sidérer les  arts  que  dans  leur  développe- 
ment le  plus  complet  et  leur  plus  haute 
expression.  Si  maintenant  on  nous  de- 


mandait dans  quel  ordre  nous  rangeons 
tous  les  arts  entre  eux  en  nous  élevant 
de  l'un  à  l'autre ,  selon  qu'ils  s'élèvent 
eux-mêmes  de  l'expression  la  plus  maté- 
rielle à  l'expression  la  plus  intellectuelle, 
nous  dirions  ,  après  les  avoir  divisés  en 
deux  classes,  d'après  notre  distinction 
des  arts  immobiles  ou  qui  n'expriment 
que  le  mouvement  figuré,  et  des  arts 
qui  ont  le  mouvement  pour  principe, 
que  l'architecture  précède  la  sculpture, 
comme  lemonde  inorganique,  auquel  l'ar- 
chitecture correspond,  précède  le  monde 
organique,  auquel  la  sculpture  se  rap- 
porte, et  que  celle-ci  précède  la  peinture,  j 

Néanmoins,  nous  sentons  ici  la  néces-  ' 
site  de  faire  deux  observations  relatives 
aux  deux  premiers  arts,  quand  bien 
même  notre  classification  semblerait  de- 
voir en  être  modifiée.  Nous  savons,  pour 
ce  qui  est  de  la  sculpture,  tout  ce  que 
le  ciseau  de  l'artiste  peut  prêter  d'anima- 
tion ,  de  vie  et  de  noblesse  à  une  belle 
statue.  Mais  la  sculpture  manque  de  la 
faculté  de  donner  la  vie  à  l'organe  qui , 
avec  la  bouche ,  révèle  le  mieux  l'expres- 
sion de  l'âme.  Chose  singulière!  dans  la 
représentation  de  la  nature  vivante,  la 
sculpture  laisse  l'œil  impassible  et  froid  , 
tandis  que  dans  l'image  de  la  mort ,  elle 
fait  reposer ,  dans  les  cavités  des  yeux 
fermés,  comme  une  pensée  solennelle 
que  la  mort  a  respectée ,  qui  jette  un 
reflet  d'immortalité  sur  la  face  du  ca- 
davre ,  et  transforme  ainsi  le  trépas  en 
sommeil.  Mais  par  cela  même,  l'expres- 
sion morale  de  la  sculpture  est  renfer- 
mée dans  certaines  bornes.  Aussi  le  pro- 
pre de  l'art  plastique  estde  faire  ressortir 
les  formes  corporelles  et  de  représenter 
la  beauté  physique.  C'est  là  son  véri- 
table domaine  ,  et  il  est  à  remarquer  que 
chez  toutes  les  nations  où  la  sculpture 
a  été  cultivée  avec  éclat,  elle  a  affecté 
des  formes  plus  grandes  que  nature , 
non  seulement  parce  que  les  statues  doi- 
vent être  considérées  à  distance ,  mais 
pour  compenser ,  en  quelque  sorte ,  par 
le  grandiose  des  proportions ,  ce  qui 
manque  à  cet  art  du  côté  de  l'expression 
morale. 

Quant  à  l'architecture,  art  des  formes 
générales  ,  elle  n'a  rien  qui  corresponde 
à  l'expression  positive  des  idées  et  à  la 
représentation  des  formes  individuelles  j 


PAR  M.  J.  D'ORTIGUE. 


m 


mais,  en  raison  de  ses  formes  indétermi- 
nées, elle  a  quelque  chose  de  plus  im- 
matériel que  la  sculpture  et  la  peinture, 
arts  restreints  aux  objets  particuliers,  en 
ce  qu'elle  ne  fixe  pas  irrévocablement 
l'idée  du  spectateur  sur  une  chose  limi- 
tée,  à  l'exclusion  de  toute  autre,  et 
qu'elle  ouvre  un  champ  sans  bornes  à 
l'imagination.  C'est  la  matière  spirituali- 
séesous  l'étreinte  de  la  pensée,  qui  obéit 
à  l'élan  de  l'esprit,  qui  procède  suivant 
des  lois  morales,  et  qui,  dans  l'unité 
multiple  du  temple  chrétien,  rassemble, 
sous  mille  formes  idéales,  toutes  les 
idées  et  tous  les  sentimens  dont  se  com- 
posent les  croyances  des  peuples. 

Dans  la  classe  des  arts  animés  de  mou- 
vement, nous  mettons  la  danse  au  degré 
inférieur,  la  danse  qui  se  lie  à  la  scul- 
pture par  les  poses  et  les  attitudes  corpo- 
relles, à  la  musique  par  le  rhythme,à 
l'art  oratoire  par  la  mimique.  Mais  nous 
ne  plaçons  pas  au  même  rang  la  danse 
individuelle,  capricieuse  et  sensuelle, 
celle  que  l'on  peut  comparer  à  ces  airs 
dans  lesquels  nos  cantatrices  prodiguent 
les  roulades,  les  trilles  et  les  fioritures, 
et  cette  autre  danse,  la  danse  collective, 
la  danse  en  chœur,  qui  faisait  partie  des 
cérémonies  religieuses  chez  les  anciens 
peuples ,  et  dont  certaines  formes  se  sont 
perpétuées  dans  quelques  parties  du 
culte  chrétien.  Celle-ci,  noble  et  grave, 
représentait  soit  les  chœurs  des  nym- 
phes, des  muses,  de  toutes  les  divinités 
dont  le  paganisme  avait  peuplé  son 
Olympe;  soit  les  évolutions  et  les  vastes 
cadences  des  globes  suspendus  dans  les 
cieux. 

Au-dessus  de  la  danse,  à  laquelle  elle 
se  lie  par  le  rhythme  ,  et  immédiatement 
au-dessous  des  arts  de  la  parole,  de  la 
parole  dont  elle  est  la  première  et  la 
plus  puissante  manifestation,  la  musique. 
Et  ici  le  lecteur  nous  prévient  en  obser- 
vant que  la  musique  est  le  seul  art,  avec 
les  arts  de  la  parole,  qui  ait  pour  organe 
de  perception  de  l'ouïe,  l'ouïe  qui  est, 
suivant  Charron,  «  un  sens  spirituel, 
«  l'entremetteur  et  l'agent  de  l'entende- 
«  ment,  l'outil  des  savans.  »  Puis,  les 
arts  de  la  parole,  savoir  :  l'éloquence 
écrite,  ou  l'art  du  style;  l'éloquenee 
parlée,  ou  l'art  oratoire,  et  enfin  la  poé- 
sie, la  poésie  qui  est  la  parole  transfi- 


gurée, l'idée  pure  s'adressant  à  l'homme 
par  toutes  ses  facultés,  s'appropriant 
toutes  les  manifestations  particulières 
aux  autres  arts  .  s'inoarnant  dans  toutes 
les  formes  de  la  nature,  prisme  décom- 
posant tous  les  feux  du  jour,  tous  les 
rayons  de  la  lumière,  cadence  de  tous  les 
mouvemens  et  de  tous  les  rhythmes  des 
corps,  écho  des  mélodies  et  des  harmo- 
nies de  tous  les  êtres.  La  poésie  contient 
donc  tous  les  arts,  et  la  musique,  la 
danse,  l'architecture,  la  peinture,  la 
sculpture  sont  autant  de  formes  de  la 
poésie. 

Dans  l'opinion  des  gens  du  monde ,  la 
musique,  nous  ne  l'ignorons  pas,  est 
loin  d'occuper  le  rang  que  nous  lui  assi- 
gnons ici  dans  la  hiérarchie  des  arts.  La 
grande  raison  que  l'on  allègue  est  que  les 
menumens  de  la  musique  ne  sont  pas 
durables,  ou  du  moins  que  cet  art  est 
sujet  au  changement;  d'où  quelques  per- 
sonnes concluent  que  c'est  un  art  faux. 
On  se  laisse  aller  volontiers  aux  enchan- 
temens  de  la  musique,  mais  avec  la  con- 
viction qu'elle  n'est  autre  chose  qu'un 
plaisir  qui  se  transforme  au  gré  de  la 
mode.  Il  faut  pourtant  observer  ici  que 
les  formes  des  objets  représentés  par  la 
sculpture  et  la  peinture  demeurent  inva- 
riables, tandis  que  l'ordre  d'idées  et  de 
sentimens  qu'exprime  la  musique,  sans 
changer  fondamentalement  puisque  la 
nature  humaine  ne  change  pas,  se  mo- 
difie néanmoins  suivant  les  tendances 
des  diverses  époques,  suivant  les  trans- 
formations de  la  langue  elle-même,  et 
que  ces  modifications  donnent  naissance, 
dans  les  productions  musicales,  à  divers 
types,  qui,  toujours  fondés  sans  doute 
sur  ce  qu'il  y  a  d'invariable  et  de  con- 
stant dans  l'homme,  se  pénètrent  néan- 
moins à  un  haut  degré  du  caractère  et  de 
l'esprit  des  temps.  Nous  dirons  encore, 
après  avoir  confessé  que  les  plus  grands 
maîtres  n'ont  pas  usé  avec  assez  de  so- 
briété de  certaines  formules ,  nécessaires 
peut-être  pour  faire  pénétrer  l'intelli- 
gence de  leurs  œuvres  dans  les  masses, 
mais  appropriées  au  goût  de  l'époque  où 
ils  ont  vécu  ,  et  vieillies  après  eux;  nous 
dirons  que  le  savant,  comme  le  simple 
paysan,  est  libre  d'aller,  à  chaque  heure 
du  jour  et  chaque  jour  de  l'année,  con- 
templer un  tableau  de  Raphaël  ourdit 


348 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE. 


Dominiquin,  exposé  dans  un  Louvre; 
tandis  qu'un  monarque  n'est  pas  libre 
d'entendre  une  messe  de  Palestrina  exé- 
cutée par  un  grand  nombre  de  voix,  et 
surtout  avec  l'intelligence  et  l'expression 
que  ce  genre  de  musique  réclame.  La 
peinture  s'adresse  à  nous  directement, 
sans  intermédiaire,  sans  interprète;  la 
musique  a  besoin  d'un  milieu,  et  ce  mi- 
lieu ,  c'est  l'exécution.  Les  productions 
musicales  d'une  époque  absorbant  pour 
elles  seules  tous  les  moyens  d'exécution, 
les  compositions  des  époques  antérieures 
restent  ensevelies  dans  les  bibliothèques. 
Il  y  a  donc  ici  quelque  chose  qui  tient, 
non  à  l'essence  de  l'art,  mais  à  son  mode 
de  production  extérieure.  La  déclama- 
tion, ou  l'art  de  l'acteur,  cet  art  qui 
suppose  une  si  grande  faculté  d'assimila- 
tion, une  si  haute  puissance  créatrice 
même,  puisque  l'acteur,  en  créant  un 
rôle,  refait  en  quelque  sorte  l'œuvre  du 
poète  et  prête  souvent  du  génie  à  un  au- 
teur médiocre,  cet  art  meurt  tout  entier 
avec  l'artiste.  On  ne  s'est  pourtant  jamais 
avisé  de  dire  que  l'art  de  Lekain  et  de 
Talma  fût  un  art  faux.  Les  monumensde 
la  musique  passent  ;  eh  !  grand  Dieu ,  les 
langues  passent  aussi.  Qui  est-ce  qui  se 
flatte  de  posséder  aujourd'hui  la  langue 
à  la  fois  riche,  complexe,  souple  et 
mâle  de  Joinville,  de  Rabelais,  de  Marot, 
d'Henry  Estienne ,  d'Amyot  et  de  Mon- 
taigne? Cette  langue  vit  dans  les  livres, 
sans  doute,  et  le  petit  nombre  de  ceux  à 
qui  cette  lecture  est  familière  s'y  délec- 
tent d'autant  plus  que,  cette  jouissance 
leur  étant  presque  personnelle,  il  s'y 
joint  une  sorte  de  satisfaction  égoïste. 
Eh  bien  !  les  œuvres  de  nos  vieux  compo- 
siteurs vivent  aussi  au  même  titre,  et, 
proportion  gardée  entre  le  nombre  des 
archéologues  littéraires  et  celui  des  ar- 
chéologues en  musique,  elles  font  les 
délices  d'une  portion  égale  d'amateurs. 
Les  chants  populaires,  les  lais,  lesNoëls, 
les  pastorales,  les  différens  airs  des 
danses  locales,  ces  cantilènes  qui  sont  à 
notre  musique  efféminée  et  sans  carac- 
tère ce  que  les  patois,  ces  langues  si 
musicales,  si  naïvement  énergiques,  si 


délicieusement  nuancées ,  si  pittores- 
ques ,  sont  à  nos  langues  artificielles  et 
bâtardes  ,  puisqu'elles  appartiennent , 
comme  les  patois,  au  pays,  à  la  patrie, 
toutes  ces  cantilènes  se  perpétuent  en- 
core. Hâtons-nous  pourtant  de  recueillir 
ces  chants  du  moissonneur  et  du  pâtre, 
de  ces  modestes  troubadours,  déposi- 
taires, pauvres  ignorans!  des  trésors  de 
la  poésie  de  la  nature,  pour  qu'ils  servent 
un  jour  à  raviver  l'inspiration  exténuée 
de  nos  compositeurs,  et  à  renouer  peut- 
être  la  chaîne  de  nos  traditions  natio- 
nales. L'invasion  de  notre  musique  fac- 
tice n'est  pas  moins  menaçante  que  l'in- 
vasion de  notre  langue  aristocratique. 
Hâtons-nous  donc;  ne  nous  laissons  pas 
surprendre  par  le  temps,  car  vient  le 
moment  où  les  patois,  ces  langues  origi- 
nales illustrées  par  Goudouli,  Lamon- 
noye,  Brueys,  Labellaudière,  Gros, 
Saboli ,  se  corrompant  de  plus  en  plus 
au  contact  des  langues  de  seconde  for- 
mation, filles  dénaturées  qui  étouffent 
leurs  mères,  et  les  chants  populaires, 
types  primitifs  d'une  tonalité  autoch- 
thone,  traqués  de  bourgade  en  bourgade, 
expulsés  des  campagnes,  seront  con- 
traints de  chercher  un  dernier  asile  dans 
quelques  hameaux  perchés  sur  de  hautes 
montagnes,  où  Dieu  veuille  qu'ils  échap- 
pent aux  grandes  eaux  d'une  civilisation 
dévastatrice. 

Alors  les  langues  seront  confondues  en 
une  seule,  et  les  peuples  en  un  seul.  Ce 
sera  sans  doute  le  règne  de  la  fraternité 
humaine.  D'avance,  nous  applaudissons 
à  cet  immense  bienfait  ;  mais  alors  aussi 
il  se  rencontrera  un  homme  en  proie 
dans  son  cœur  à  une  vaste  amertume,  à 
cause  d'un  souvenir  confus  de  la  patrie , 
qui  ne  l'aura  pas  quitté.  Après  l'avoir 
vainement  demandée  à  ce  qui  l'entoure, 
il  ira  la  chercher  dans  des  lieux  inac- 
cessibles ,  et  ses  yeux  se  mouilleront  de 
larmes  en  voyant  la  vieille  arche  échouée 
sur  un  sommet  stérile,  parce  qu'il  ne 
s'est  plus  trouvé  sur  la  terre  un  seul  ra- 
meau vert. 

Joseph  d'Ortigue. 


HISTOIRE  DE  LA  VIE  DE  LUTHER. 


349 


REVUE. 


HISTOIRE  DE  LA  VIE, 
DES  ÉCRITS  ET  DES  DOCTRINES  DE  MARTIN  LUTHER; 


PAR  J.-M.-V.  AUDIN. 


DEUXIÈME     ARTICLE    (1). 


Nous  avonsvuàla  fin  de  notre  dernier 
article  par  quelles  parolesd'emportement 
Luther  répondit  à  cette  sentence  du 
pape,  à  laquelle  pourtant  il  avait  appelé 
si  souvent,  promettant  de  se  soumettre. 

«Le  10  décembre  1520,  Luther  monta 
en  chaire.  La  veille  ,  il  avait  annoncé 
qu'il  prêcherait.  L'église  était  pleine  de 
monde.  «J'ai  fait  brûler  hier,  dit-il ,  les 
œuvres  sataniques  des  papes.  Il  vaudrait 
mieux  que  ce  fût  le  pape  qui  eût  rôti 
ainsi,  je  veux  dire  le  siège  pontifical.  Si 
vous  ne  rompez  avec  Rome,  point  de  sa- 
lut pour  vos  âmes Que  tout  chrétien 

réfléchisse  bien  qu'en  communiant  avec 
les  papistes  il  renonce  à  la  vie  éternelle. 
Abomination  sur  Babylone  !  Tant  que 
j'aurai  un  souffle  dans  ma  poitrine  ,  je 
dirai  :  Abomination  !  » 

«  La  guerre  est  déclarée  et  la  scission 
opérée.  L'Eglise  catholique  en  ce  jour 
faisait  une  grande  perte;  quelques  mil- 
liers d'âmes  brisaient  violemment  le  lien 
qui  les  unissait  à  la  grande  famille  ,  dont 
le  berceau  était  à  Bethléem.  Que  de 
pleurs  et  de  sang  la  voix  d'un  moine  de- 
vait faire  répandre  !  Que  de  désordres 
dans  le  monde  moral  et  dans  le  monde 
matériel  allait  semer  ce  nouvel  Evan- 
gile qu'apportait  Luther!  A  peine  enfan- 
tée, l'œuvre  luthérienne,  «  le  flambeau 
du  chrétien,  sa  lumière  dans  cette  vie, 
son  gage  d'immortalité  pour  la  vie  fu- 
ture,! était  un  sujet  de  division  parmi 
ceux  qui  l'avaient  adoptée  ! 

t  Les  âmes  que  la  réforme  a  séduites 

(1)  Voir  le  1«  art.  au  n°  68  ci-deisu» ,  p.  128. 


sont  les  premières  à  donner  l'exemple 
des  discordes.  Les  voilà  à  leur  tour  qui 
interprètent  la  parole  du  maître  ,  et  qui 
la  soumettent  au  doute  de  leur  intelli- 
gence. Eclose  à  peine ,  la  réforme  a  be- 
soin d'être  réformée. 

«Mais  en  même  temps  que  le  vieil  arbre 
du  catholicisme  se  dépouillait  de  quel- 
ques branches  ,  le  soleil  d'Amérique 
l'embrasait  d'un  rayon  nouveau.  Dieu 
suscitait  un  homme  dont  les  disciples 
devaient  porter  la  foi  dans  les  contrées 
les  plus  lointaines,  et  gagner  au  catho- 
licisme plus  d'âmes  que  la  révolte  de 
Luther  ne  lui  en  avait  enlevé.  Ignace  de 
Loyola  naissait,  et  avec  lui  cette  milice 
qui,  pendant  plusieurs  siècles,  remplira 
le  monde  des  prodiges  de  sa  prédica- 
tion, de  sa  science,  de  ses  écrivains  et 
de  ses  martyrs.  »(i,  299.) 

Nous  allons  maintenant  continuer  à 
mettre  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  le 
double  spectacle  des  déportemens  in- 
croyables des  réformateurs,  et  de  la  pa- 
tience calme  ou  de  la  défense  remplie 
de  dignité  de  l'Eglise  catholique. 

Ch.  18.  Léon  X.  1320  et  1521, 

D'abord,  à  toutes  les  accusations  d'i- 
gnorance contre  les  catholiques,  M.  Au- 
din  expose  une  esquisse  de  la  cour  de 
Léon  X ,  cour  remarquable  par  son 
amour  très  connu  ,  trop  grand  peut-être 
pour  les  arts.  Nous  en  extrayons  le  pas- 
sage suivant ,  qui  en  donnera  une  lé- 
gère idée. 

cVous  savez  qu'au  seizième  siècle  l'Ita- 
lie était  une  véritable  terre  promise,  que 


350 


HISTOIRE  DE  LA  VIE,  DES  ÉCRITS 


toute  intelligence  demandait  à  voir, 
avant  de  retourner  à  Dieu.  Alors  les  Al- 
pe^  s'abaissaient ,  non  plus  devant  un 
nouvel  Annibal,  mais  sous  les  pas  de 
quelques  hommes  obscurs,  qui  venaient 
étudier  le  mouvement  des  esprits  ,  in- 
terroger des  ruines  ou  des  manuscrits 
récemment  retrouvés  ,  s'arrêter  d'admi- 
ration en  face  des  peinlures  de  Giotto, 
entrer  sous  un  des  dômes  sortis  des  mains 
d'Arnolfo  ou  de  Brunelesco  ,  s'inspirer 
à  la  vue  des  merveilles  qu'étalait  chaque 
ville,  écouter  des  chants  de  poète,  quand 
ailleurs  toute  lyre  était  encore  muette. 
Tout  s'y  réveillait  à  la  fois,  artistes  ,  phi- 
losophes, grands  seigneurs,  monarque 
et  peuple.  Quand  l'Allemagne  se  pas- 
sionnait pour  des  thèses  de  théologie  ; 
à  Florence,  le  peuple,  la  tête  nue,  des 
branches  d'olivier  à  la  main  ,  accompa- 
gnait processionnellement  une  Vierge 
de  Cimabue  qu'on  venait  de  retrouver  ; 
à  Ferrare ,  des  portefaix  répétaient  les 
strophes  de  l'Orlando,  et  dans  les  Apen- 
nins des  brigands  s'inclinaient  en  signe 
de  respect  devant  l'Arioste.  Au  moment 
où  Luther  donnait  le  signal  de  la  révolte 
du.  sens  intime  ,  Bandinelli  créait  le 
groupe  du  maître-autel  de  Santa-Maria 
del  Fiore ,  Ange  Politien  et  Giovanni 
Picco  délia  Mirandola  descendaient  en 
triomphe  dans  leurs  tombeaux  de  l'église 
de  Saint  Marc,  et  Buonarotti  créait  la 
Nuit,  le  Jour,  et  le  Penserio  et  la  statue 
colossale  de  David;  Venise,  Ferrare, 
Milan,  Bologne,  Parme,  Ravenne  ,  Flo- 
rence et  Rome,  chaque  cité  italienne 
devenait  un  foyer  d'art,  de  lumières  et 
de  sciences,  qui  allait  envelopper  de  son 
réseau  de  flammes  le  monde  loutentier.s 
(1,322.) 

Cii.  19.  Aleandro.  Io20. 

Charles  V  venait  d'être  élu  empereur; 
il  trouva  toute  l'Allemagne  en  feu.  Pour  y 
porter  remède,  il  convoque  la  diète  des 
princes  allemands  à  Worms.  Au  nom  du 
pape,  y  apparaît  Aleandro,  qui  y  ex- 
prime, dans  un  discours  remarquable  de 
scienceet  d'intelligence,  le  véritable  état 
de  la  question.  Nous  ne  pouvons  résister 
au  désir  d'en  citer  l'extrait  suivant: 

c  A  entendre  les  novateurs ,  de  quoi 
s'agit-il  dans  ces  débats  religieux?  Tout 
au  plus  de  quelques  points  controversés 


entre  Luther  et  la  papauté,  et  qui  regar- 
dent spécialement  l'autorité  du  saint- 
siégc.Mais  peut-être  que  les  erreurs  que 
flétrit  la  bulle  sont  de  peu  d'importance? 
Voyez  :  Luther  nie  la  nécessité  des  œu- 
vres pour  le  salut;  il  nie  la  liberté  de 
l'homme  dans  l'observation  de  la  loi  na- 
turelle et  de  la  loi  divine  :  il  affirme  que 
l'homme  en  toute  action  pèche  damna- 
blement.  Trouvez-vous  que  la  papauté 
seule  ait  intérêt  à  proscrire  de  telles 
maximes?  qu'au  pape  seul  il  appartienne 
de  s'élever  contre  le  mépris  que  le  nova- 
teur enseigne  pour  les  sacremens ,  et 
cette  manne  céleste  que  le  Christ  fit  pleu- 
voir de  la  croix  pour  le  salut  de  l'huma- 
nité? Que  dirons- nous  de  ce  pouvoir 
monstrueux  qu'il  confère  aux  laïcs  d'ab- 
soudre, et  aux  laïcs  de  l'un  et  de  l'autre 
sexe  ! 

i  Laissons  cette  folle  doctrine  de  Lu- 
ther qui  affirme  qu'il  est  défendu  de  ré- 
sister aux  Turcs,  parce  que  Dieu  nous 
visite  par  les  infidèles  ;  apparemment 
comme  il  est  défendu  de  recourir  aux  re- 
mèdes dans  les  maladies  du  corps,  parce 
que  Dieu  nous  envoie  ces  maladies  pour 
châtier  nos  fautes.  Mais  admirez  le  cœur 
de  Luther  qui  aimerait  mieux  voir  l'Alle- 
magne déchirée  par  les  chiens  de  Con- 
stantinople  que  gardée  par  le  pasteur  de 
Rome  ! 

«  J'ai  parlé  de  Rome,  de  cette  Rome 
dont  la  tyrannie  pèse  si  fort  à  Luther:  à 
l'entendre,  Rome  est  le  séjour  de  l'hypo- 
crisie; cela  suppose  que  Rome  est  aussi 
l'asile  des  vertus  :  on  ne  fait  pas  de  l'or 
faux  dans  un  pays  où  l'or  véritable  n'est 
pas  à  un  haut  prix. 

«  Luther  continue  :  Le  pape  a  usurpé 
la  primauté  qu'il  s'arroge!  usurpée?  et 
comment?  peut-être  avec  les  phalanges 
d'Alexandre,  l'épée  de  César  ou  la  hache 
du  bourreau?  Quoi!  tous  ces  peuples  qui 
parlent  une  langue  différente  ,  qui  vivent 
sous  un  ciel  divers ,  de  mœurs ,  d'origine, 
d'intérêts  opposés  ,  s'accorderaient  à  re- 
connaître ,  comme  vicaire  de  Jésus,  un 
pauvre  prêtre  ,  sans  puissance  ,  ne  pos- 
sédant pour  patrimoine  qu'un  petit  coin 
de  terre  ;  et  les  évêques  auraient  incliné 
leur  mitre,  les  rois  leurs  diadèmes,  si 
l'antique  tradition  ne  leur  avait  enseigné 
que  ces  hommages  de  foi,  d'obéissance , 
s'adressaient  à   l'héritier  de  Pierre,  et 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER, 


351 


qu'ils  exécutaient letestament  du  Fils  de 
Dieu  ?  Mais  supposons  que  le  Christ  aban- 
donne son  Eglise,  que  cette  assemblée, 
frappée  de  vertige,  dépouille  la  papauté 
de  sa  primauté  :  cette  primauté  détruite, 
comment  gouverner  l'Eglise?  Chaque  évo- 
que, dites-vous,  sera  souverain  absolu 
dans  son  diocèse  !  Alors,  au  lieu  d'une 
tyrannie ,  en  voilà  mille  que  vous  vou- 
drez bientôt  détruire  ;  c'est  l'épiscopat 
qui  se  fractionne  et  se  divise ,  c'est  l'a- 
narchie qui  entre  dans  le  temple  du  Sei-  < 
gneur  ,  c'est  la  couronne  jetée  à  tout  ba- 
ron qui  possède  un  château.  On  ajoute: 
Au  dessus  des  évoques  régnera  le  con- 
cile :  évoques,  baissez  la  tête!  Sans  doute 
un  concile  permanent  ?  et  où  seront  alors 
les  pasteurs?  loin  de  leurs  troupeaux.  Et 
le  concile  dissous,  à  qui  recourir  pour 
administrer  les  remèdes  que  réclament 
les  maladies  de  la  commune?  qui  con- 
voquera le  concile  ?  l'autorité  séculière 
peut-être?  Mais  voilà  le  pouvoir  qui  en- 
vahit l'Eglise.  Et  qui  le  présidera  ce  con- 
cile ?  Et  ne  voyez-vous  pas  que  chaque 
question  posée  est  grosse  de  trouble,  de 
révolte  et  d'inquiétude?  Quel  dédale  de 
lois,  de  réglemens,  de  rites  et  de  doc- 
trines va  sortir  d'un  semblable  concilia- 
bule où  chaque  fidèle  tiendra  que  son 
évêque  seul  a  maintenu  l'intégrité  de  la 
foi  !  Bientôt  dans  cette  polyarchie  vous 
verre*  les  recteurs  envier  le  pouvoir  aux 
évêques,  les  prêtres  aux  recteurs;  alors 
surgira  tout-à-coup  cette  Babylone  que 
Luther  place  insolemment  dans  sa  Rome 
moderne.  »  (P.  369.) 

Cependant,  l'électeur  de  Saxe  avait  de- 
mandé que  Luther  fût  entendu  :  on  le  lui 
accorda. 

Ch.  20.  Luther  à  Worms.  1521. 

Luther  venait  de  publier  un  pamphlet 
sur  les  améliorations  à  introduire  dans 
le  Christianisme.  Il  l'avait  adressé  aux 
princes  allemands;  il  se  terminait  par 
ces  paroles,  qui  nous  donnent  le  secret 
de  ses  succès  : 

t  Prince ,  dit-il  à  l'empereur ,  sois  maî- 
tre :  le  pouvoir  qu'a  Rome,  elle  te  l'a 
volé ,  nous  ne  sommes  plus  que  les  es- 
claves de  sacrés  tyrans.  Psous  portons  le 
titre  ,  le  nom  ,  les  armes  de  l'empire  ;  le 
pape  en  a  les  trésors,  le  pouvoir  ;  le  pape 
mange  le  grain ,  et  nous  l'écorce.  » 


C'est  après  avoir  lancé  ce  brandon 
au  milieu  des  princes ,  qu'il  partit  pour 
Worms. 

i  Luther  autrefois  s'était  acheminé  vers 
Augsbourg  à  pied,  couvert  d'une  soutane 
d'emprunt,  un  bâton  à  la  main,  et  obligé 
de  mendier  son  pain.  Aujourd'hui ,  c'é- 
tait une  puissance  aussi  grande  que  l'em- 
pereur Charles  V,  dont  tout  le  monde 
parlait.  On  l'attendait  avec  une  anxiété 
inexprimable.  Tous  les  cœurs  battaient 
d'émotion  à  son  approche.  Il  avait  quitté 
Wittenberg  dans  les  premiers  jours 
d'avril ,  et  était  monté  dans  un  char  cou- 
vert de  toile  que  lui  avait  prêté  le  sénat, 
ayant  à  ses  côtés  Schurf,  le  docteur  en 
droit;  Juste  Zonas,  le  prévôt;  Amsdorf, 
le  théologien  ,  et  Pierre  Suaven ,  qui  de- 
vaient lui  servir  de  conseillers  et  d'avo- 
cats. Sturm  le  précédait  à  cheval,  por- 
tant les  insignes  de  héraut  d'armes » 

(1,570.) 

«Le  16  avril,  il  fit  son  entrée  dans 
Worms,  t'*ux  chants  de  cantiques  sacrés, 
au  bruit  de  pas  et  de  voix  de  plusieurs 
milliers  de  spectateurs  ,  dont  beaucoup 
avaient  embrassé  ses  opinions ,  et  qui  ve- 
naient pour  voir  celui  qu'ilsappelaient  le 
prophète,  l'apôtredu  nouvel  Evangile,  et 
dont  le  nom  était  sur  toutes  les  lèvres. 
Il  descendit  à  la  maison  des  chevaliers 
de  Rhodes,  à  côté  de  l'auberge  du  Cygne, 
où  logeait  l'électeur  palatin. 

«Le  lendemain  de  son  arrivée,  le  noble 
maître  de  cavalerie,  maréchal  d'empire, 
Ulrich  de  Pappenheim  ,  vint  le  trouver, 
précédé  du  héraut  d'armes  Sturm  ,  pour 
lui  intimer  l'ordre  ,  au  nom  de  l'empe- 
reur, de  comparaître  à  quatre  heures  du 
soir,  devant  sa  majesté,  les  princes,  les 
électeurs  ,  les  généraux  ,  et  les  chefs  des 
ordres  de  l'empire.  Martin  Luther  ré- 
pondit :  «Que  la  volonté  de  Dieu  soit 
faite;  j'obéirai.  > Luther,  à  genoux,  priait 
en  ce  moment.  Mathésius  nous  a  con- 
servé cette  longue  aspiration  du  moine.  > 
(i,374.) 

A  la  question  qu'on  lui  fit  s'il  recon- 
naissait ses  ouvrages  condamnés  par  l'E- 
glise, et  s'il  voulait  rétracter  les  erreurs 
qui  y  étaient  enseignées,  il  demanda  jus- 
qu'au lendemain;  alors  il  répondit  : 

«  Puisque  votre  sacrée  majesté  et  vos 
dominations  demandent  une  réponse  sim- 
ple, je  la  ferai  :  elle  ne  sera  ni  cornue , 


252 


HISTOIRE  DE  LA 


ni  dentée ,  et  la  voici.  A  moins  qu'on  ne 
me  convainque  d'erreur  par  le  témoi- 
gnage de  l'Ecriture  ou  de  l'évidence , 
car  je  ne  crois  pas  à  la  seule  autorité  du 
pape  et  des  conciles  qui,  si  souvent,  ont 
erré  ou  se  sont  contredits;  je  ne  recon- 
nais de  maître  que  l'Ecriture  et  la  parole 
de  Dieu;  je  ne  puis  ni  ne  veux  me  ré- 
tracter, car  il  ne  faut  pas  agir  contre  sa 
conscience. 

<  Voilà  ma  profession  de  foi  ;  n'atten- 
dez rien  autre  de  moi  :  que  Dieu  me  soit 
en  aide.  Amen.  » 

Les  Ordres  se  retirèrent  pour  délibé- 
rer, puis  l'official  prit  ainsi  la  parole  : 

i  Martin  Luther,  vous  venez  de  parler 
avec  un  ton  qui  ne  sied  point  à  un  homme 
tel  que  vous  ,  et  vous  n'avez  point  ré- 
pondu à  la  question.  Sans  doute  vous 
avez  composé  divers  écrits  ,  dont  quel- 
ques uns  pourraient  n'être  l'objet  d'au- 
cune censure.  Si  vous  aviez  rétracté  ceux 
où  sont  répandues  vos  erreurs,  sa  ma- 
jesté ,  dans  sa  bonté  infinie  ,  n'aurait  pas 
permis  qu'on  poursuivit  les  livres  où  ne 
sont  enseignées  que  de  pures  doctrines. 
Vous  venez  de  ressusciter  des  dogmes 
condamnés  par  le  concile  de  Constance, 
et  vous  demandez  à  être  convaincu  par 
les  Ecritures.  Que  si  chacun  avait  la  li- 
berté de  disputer  sur  des  points  qui  ont 
été  depuis  tant  de  siècles  condamnés  par 
l'Eglise  et  les  conciles  ,  il  n'y  aurait  plus 
de  doctrines  ,  plus  de  dogmes ,  rien  de 
certain  ,  rien  de  fixe  ;  plus  de  croyances 
qu'on  devrait  tenir  sous  peine  du  salut 
éternel.  Car,  aujourd'hui ,  vous  qui  re- 
jetez l'autorité  du  concile  de  Constance, 
demain  vous  proscrirez  tous  les  conci- 
les, puis  les  pères  ,  les  docteurs  :  alors, 
plus  d'autorité  que  cette  parole  que  vous 
invoquez  en  témoignage  et  que  nous  in- 
voquons aussi.  C'est  pourquoi  sa  majesté 
demande  une  réponse  simple  et  précise  , 
affirmative  ou  négative.  Voulez-vous  dé- 
fendre comme  catholiques  tous  vos  en- 
seignemens,  ou  en  est-il  que  vous  soyez 
prêt  à  désavouer  ?  » 

Luther  demanda  ici  que  sa  majesté  ne 
souffrît  pas  qu'il  mentît  à  sa  conscience, 
enchaînée  par  les  saintes  Ecritures.  On 
voulait  une  réponse  catégorique  :  il  l'a- 
vait donnée.  Il  ne  pouvait  que  répéter 
ce  qu'il  avait  déjà  déclaré:— «que  si  on 
ne  lui  prouvait  par  d'irrésistibles  argu- 


VIE ,  DES  ÉCRITS 

mens  qu'il  avait  erré,  qu'il  ne  reculerait 
pas  d'un  pas  en  arrière  ;  que  ce  qu'a- 
vaient enseigné  les  conciles  n'était  pas 
article  de  foi;  qu'ils  avaient  failli  et  s'é- 
taient contredits  ;  que  leur  témoignage 
n'était  donc  pas  convaincant  ;  qu'il  ne 
pouvait  désavouer  ce  qui  était  écrit  dans 
les  livres  inspirés.  » 

Ainsi,  plus  d'histoire,  plus  de  tradi- 
tion ,  plus  de  révélation  publique  ;  la 
raison  seule  doit  interpréter  la  Bible. 

«  Luther  parla  pendant  plus  de  deux 
heures  :  son  front  ruisselait  de  sueur,  sa 
face  était  altérée  ;  il  avait  besoin  de  re- 
pos. A  son  retour  au  logis ,  il  trouva  une 
canette  de  bière  d'Eimbeck  qu'on  lui 
avait  envoyée.  Il  la  but  d'un  trait.  Puis, 
en  posant  le  vase ,  il  demanda  :  «  A  qui 
dois-je  ce  cadeau  ?  —  Au  papiste  ,  duc 
Erick  de  Brunswick ,  reprit  Amsdorf.  — 
Ah!  reprit  Luther,  comme  le  duc  Erick  a 
pensé  aujourd'hui  à  moi ,  que  Dieu  pense 
un  jour  à  lui.  » 

Deux  jours  après,  les  princes  élec- 
teurs ,  les  grands  officiers  et  les  Ordres 
de  l'empire  s'étant  assemblés  de  nou- 
veau ,  on  annonça  un  message  de  l'em- 
pereur. Tous  les  Ordres  se  levèrent  en 
signe  de  respect ,  et  le  secrétaire  de  la 
diète  lut  à  haute  voix  le  rescrit  impérial 
qui  était  conçu  en  ces  termes  : 

c  Nos  ancêtres,  les  rois  d'Espagne  ,  les 
«  archiducs  d'Autriche ,  les  ducs  de  Bour- 
«gogne,  protecteurs  et  défenseurs  de  la 
«foi  catholique,  en  ont  défendu  de  leur 
«  sang  et  de  leur  épée  l'intégrité,  en  même 

<  temps  qu'ils  veillaient  à  ce  qu'on  rendît 
«  aux  décrets  de  l'Eglise  l'obéissance  qui 
«leur  est  due.  Nous  ne  perdrons  pas  de 
<vue  ces  beaux  exemples,  nous  marche- 
«rons  sur  leurs  traces,  et  nous  protége- 
rons de  toutes  nos  forces  cette  foi  que 
«nous  avons  reçue  en  héritage  de  nos 
(  aïeux.  Et  comme  il  s'est  trouvé  un  frère 
«religieux  qui  a  osé  attaquer  à  la  fois  les 
«dogmes  de  l'Eglise  et  le  chef  de  la  ca- 
«  tholicité,  défendant  avec  opiniâtreté  les 
«erreurs  où  il  était  tombé,  et  en  refu- 
«sant  de  se  rétracter;  nous  avons  jugé 

<  qu'il  fallait  s'opposer  aux  progrès  de 
«  ces  désordres  ,  même  au  péril  de  notre 

<  sang,  de  nos  biens ,  de  nos  dignités,  de 

<  la  fortune  de  l'empire,  afin  que  la  Ger- 
«  manie  ne  se  souillât  pas  du  crime  de 
«parjure.  Nous  ne  voulons  plus  désor- 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


353 


«mais  entendre  Martin  Luther,  dont  les 
«princes  ont  appris  à  connaître  l'inflexi- 
«  ble  opiniâtreté  :  et  nous  ordonnons  qu'il 
«  ait  à  s'éloigner  et  à  se  retirer  sous  la  foi 
«de  la  parole  que  nous  lui  avons  donnée, 
«  sans  qu'il  puisse,  dans  son  chemin ,  prê- 
«  cher  ou  exciter  des  désordres.  »  (i ,  387.) 

Tel  est  le  rescrit  impérial.  On  tenta 
encore  quelques  voies  de  conciliation  ; 
on  lui  disait  : 

N'avez-vous  pas  soutenu  que  vous  ne 
céderiez  qu'autant  que  vous  seriez  con- 
vaincu par  le  texte  même  de  l'Ecriture? 
—  Ou  par  des  raisons  de  toute  évidence, 
reprit  Luther.  —  Mais  vous  admettez  donc 
une  raison  supérieure  à  la  parole  de  Dieu , 
objecta  vivement  Veh  ?  Luther  resta  si- 
lencieux. 

«On  se  sépara.  L'archevêque  de  Trêves 
retint  le  moine  et  le  lit  passer  dans  une 
autre  pièce ,  où  Jérôme  Schurf  et  Nicolas 
Amsdorf  le  suivirent;  là  se  trouvaient 
Jean  Eck  et  Cochlée ,  doyen  de  l'église 
de  la  Sainte  Yierge  à  Francfort.  Eck  prit 
la  parole  : 

t  Martin,  il  n'est  aucune  des  hérésies 
qui  ont  déchiré  l'Eglise ,  qui  ne  soit  née 
de  l'interprétation  des  Ecritures:  la  Bible 
est  l'arsenal  où  chaque  novateur  est  venu 
puiser  des  argumens  ;  c'est  avec  des  textes 
bibliques  que  Socin  ,  Pelage  ,  Arius,  sou- 
tenaient leurs  doctrines.  Arius ,  par  exem- 
ple, trouvait  la  négation  de  la  divinité 
de  Jésus-Christ,  que  vous  admettez,  dans 
ce  verset  du  Nouveau-Testament  :  Joseph 
non  cognovit  conjugem  suam  donec  par- 
turit  primogenitum  :  et  il  disait,  comme 
vous,  que  cette  parole  l'enchaînait.  Quand 
les  pères  du  concile  ont  condamné  cette 
proposition  de  Jean  Huss:  l'Eglise  de  Jé- 
sus-Christ est  la  communion  des  élus;  ils 
ont  condamné  un  blasphème;  car  l'Eglise, 
comme  une  bonne  mère ,  entoure  de  ses 
bras  tout  ce  qui  a  nom  chrétien ,  tout  ce 
qui  est  appelé  à  jouir  de  la  béatitude  cé- 
leste... »  Luther  et  Jérôme  Schurf  répli- 
quèrent; Cochlée  se  contenta  de  conju- 
rer Luther  de  rendre  la  paix  à  l'Eglise 
en  se  rétractant:  on  se  sépara.  > 

Ainsi  tout  cela  n'aboutit  à  rien.  Alors, 
on  lui  signifia  de  la  part  de  l'empereur 
de  retourner  à  Wittenberg ,  avec  un  sauf- 
conduit  de  vingt  jours ,  et  avec  la  défense 
expresse  de  prêcher.  Ce  fnt  le  26  avril , 
après  un  repas  que  lui  donnèrent  ses 


amis  ,  que  le  docleur  reprit  le  chemin  de 
Wittenberg. 

Ch.  21.  La  Wartburg.  Apparition.  io2l. 

Mais  à  peine  échappé  de  Worros ,  il  se 
remit  à  prêcher  et  à  compromettre  les 
partisans  de  la  réforme  ;  aussi  l'électeur 
de  Saxe,  Frédéric  ,  le  lit  enlever  par  des 
hommes  masqués,  et  enfermer  dans  le 
château  de  Wartburg.  Il  y  resta  jusqu'à 
la  mort  de  Léon  X.  C'est  de  là  qu'il  écri- 
vit ces  lettres  où  il  déchirait  et  salissait 
ses  ennemis ,  et  effrayait  ses  amis  par  ses 
emportemens  et  ses  folies.  Les  sales  vo- 
luptés remplissaient  son  imagination  ; 
c'est  lui-même  qui  nous  l'apprend  :  «  C'en 
<  est  fait,  écrit-il  le  13  juin  à  Mélanchton , 
«  je  ne  puis  plus  prier  ni  gémir,  la  chair 
«  me  brûle  ;  cette  chair  qui  bout  en  moi 
a  quand  ce  devrait  être  l'esprit;  paresse, 
«  sommeil ,  mollesse ,  volupté,  toutes  les 
«  passions  m'assiègent...  Voilà  huit  jours 
«  que  je  n'écris  ni  ne  prie,  à  cause  des 
«  tentations  de  la  chair.  »  C'est  à  cette 
occasion  qu'il  formula  une  nouvelle  mo- 
rale, exprimée  dans  les  paroles  suivantes  : 
«  Sois  pécheur,  écrivait-il  encore  à  son 
«  disciple  ,  et  pèche  énergiquement,  mais 
i  que  ta  foi  soit  plus  grande  que  ton  pé- 
«  ché...  Il  nous  suffit  que  nous  ayons 
j  connu  l'Agneau  de  Dieu  qui  efface  les 
«  péchés  du  monde;  le  péché  ne  peut 
«  détruire  en  nousfle  règne  de  l'Agneau , 
«  quand  nous  forniquerions  et  tuerions 
«  mille  fois  par  jour  (1).  » 

Ch.  22.  Conférence  avec  le  diable.  1821. 

Mais  ce  qui  confond  et  étonne,  c'est 
,1'assurance  et  la  fermeté  avec  laquelle  il 
parle  d'une  conférence  qu'il  eut  avec  le 
diable.  Or,  savez-vous  pourquoi  Satan 
vint  le  visiter  ?  Pour  lui  apprendre  qu'en 
célébrant  les  messes  privées  il  faisait  une 
chose  qui  déplaisait  à  Jésus-Christ.  Satan 
est  ici  professeur  de  théologie,  il  est  mis- 
sionnaire et  apôtre  ;  et  Luther  se  montre 
soumis  et  obéit  au  diable.  Il  lui  fait  seu- 
lement quelques  molles  réponses ,  et  puis 
il  cède.  Dès  ce  moment  le  remords  entre 
dans  son  esprit  ;  il  cesse  de  célébrer  des 
messes  privées.  Ses  disciples  croient  à  ces 

(1)  Sufficit  quod  agnovimus  per  divilias  gloriaa 
Dei  Agnum  qui  tollit  peccatum  mundi  :  ab  hoc  non 
a  vellet  nos  peccatum  etiam  si  milites  ,  millies  uno 
die  fornicemur  aut  occidamus.  Meluuchlh.,  i  aug. 


354 


avertissemens  du  diable ,  et  ils  les  oppo- 
sent à  leurs  adversaires  catholiques  ou 
protestans  ;  ils  se  moquent  en  particulier 
de  Zuingli ,  qui  avait  prétendu  qu'un 
ange  lui  avait  enseigné  le  véritable  sens 
des  paroles  de  la  cène.  C'est  à  ne  pas  se 
croire  éveillé  ,  quand  on  lit  des  choses 
semblables. 

i — Savez-vous  pourquoi  les  sacramen- 
taires  Zuingli,  Bucer,  OEcolampade,  n'ont 
jamais  eu  l'intelligence  des  divines  Ecri- 
tures? C'est,  dit  Luther,  qu'ils  n'ont  ja- 
mais eu  pour  adversaire  le  démon;  car, 
quand  nous  n'avons  pas  le  diable  attaché 
au  cou  ,  nous  ne  sommes  que  de  tristes 
théologiens  (1).  » 

Ce  qui  ne  l'empêche  pas  d'écrire  à  l'é- 
lecteur Frédéric  : 

«  Que  votre  illustrissime  grâce  le  sa- 
che bien ,  ce  n'est  pas  des  hommes  ,  mais 
de  Jésus-Christ  notre  Sauvuur  que  j'ai 
reçu  la  foi  que  j'annonce,  moi  l'évangé- 
liste  de  Jésus  (2).  » 

Ch.  23.  Désordres  dans  les  intelligences  luthé- 
riennes. 1321. 

En  mettant  Luther  au  ban  de  l'empire, 
en  ordonnant  delesaisir  partout  où  il  se- 
rait, et  de  le  livrer  à  l'autorité,  Charles  V 
crut  avoir  tout  fait  pour  le  repos  de  l'Al- 
lemagne ;  mais  les  princes  n'obéirent  pas, 
et  l'empereur  ferma  les  yeux  ,  et  ne  s'oc- 
cupa plus  ,  pour  le  moment,  de  ces  af- 
faires. Il  avait  plus  à  cœur  de  poursuivre 
d'autres  desseins  contre  les  Français,  et 
même  contre  le  pape,  et  contre  Rome 
qu'il  prit  quelque  temps  après,  et  au 
milieu  de  laquelle  ses  soldats  commirent 
plus  de  désordres  que  tous  les  Barbares 
qui  l'avaient  attaquée.  Ce  n'était  donc 
pas  le  prince  qui  pouvait  venir  au  se- 
cours de  l'Eglise.  Il  est  douteux  même 
qu'il  eût  pour  le  Catholicisme  autre  chose 
qu'une  de  ces  fois  politiques  qui  chez 
presque  tous  les  rois  chrétiens  prit  la 

(1)  dur  sacramentarii  sacramScripturam  non  in- 
telligunt,  hœc  causa  est,  quia  verum  opponentem  , 
nenipè  Diabolum  ,  non  habent,  qui  de.mum  docere 
eos  solet.  — Quando  Diabolum  ejusmodi  collo  non 
babemus  affixum,  nibil  nisi  speculativi  iheologi  su- 
mus.  Lulh.,  in  coll.  Isl.  de  verbo  Dei,  f.  25,  Coll. 
Francf.,  f.  S8. 

(2)  Ut  non  injuria  me  servum  ejus  et  evangelistam 
nominare  potuerim,  etc.  Epist.,U  II,oper.  Luth., 
len»,  72,  79,80. 


HISTOIRE  DE  LA  VIE  ,  DES  ÉCRITS 

place  de  la  foi  évangélique.  Aussi  les 


désordres  sociaux  et  religieux  prirent  un 
effroyable  développement  sous  le  nom 
de  réforme.  Se  couvrant  de  quelque  texte 
de  la  Bible  ,  on  vit  les  princes  s'emparer 
des  biens  du  clergé  ;  celui-ci,  et  en  par- 
ticulier les  moines  ,  nous  voulons  dire 
tous  ceux  de  ces  ordres  que  la  volupté 
ou  l'orgueil  dominaient,  sortirent  de 
leurs  couvens  ,  d'où  furent  chassés  ceux 
qui  étaient  restés  fidèles.  Le  vieil  ar- 
chidiacre de  Wittenberg ,  Karlstadt,  se 
marie  le  premier  ;  Bucer  et  Capiton,  la 
Bible  à  la  main,  prêchent  la  polygamie. 
On  va  même  jusqu'à  soutenir  que  c'était 
l'antechrist,  c'est-à-dire  le  pape,  qui, 
pour  faire  bouillir  sa  marmite,  avait 
inventé  l'immortalité  de  l'âme.  Luther 
lui-même  est  effrayé  de  ces  excès,  mais 
il  n'était  plus  temps. 

Ch.  24.  Le  dialogue.  1S21. 

M.  Audin  signale  ici  l'immense  in- 
fluence de  ces  facéties  publiées  en  forme 
de  dialogues  ,  et  où  l'on  tournait  en  ri- 
dicule les  moines  ,  qui  toujours  y  figu- 
raient et  y  jouaient  des  rôles  de  paillards 
ou  d'ignorans.  Il  n'est  pas  besoin  de  dire 
que  tous  les  portraits  qu'on  y  traçait 
étaient  de  fantaisie  et  d'impudentes  ca- 
lomnies. 

Ch.  23.  Révolte  contre  Luther.  1520-1B22. 

M.  Audin  nous  fait  assister  à  ce  brus- 
que changement  qui  se  fit  dans  l'esprit 
des  disciples  de  Luther,  et  qui  irrita  si 
fort  le  réformateur.  Nous  l'avons  déjà 
souvent  fait  remarquer,  Luther  n'avait 
brisé  l'autorité  de  l'Eglise  que  pour  se  met- 
tre purement  et  simplement  à  sa  place; 
il  n'avait  émancipé  la  raison  humaine 
qu'à  condition  qu'elle  se  soumettrait  à  la 
sienne.  Aussi, quelle  ne  fut  passa  colère, 
lorsque  Karlstadt,  son  maître  en  théolo- 
gie, s'appuyant  de  ce  verset  de  l'Ecri- 
ture :  Tu  ne  te  feras  pas  d'images  taillées 
pour  les  adorer ,  se  mit ,  au  commence- 
ment de  l'année  1522,  à  briser  toutes  les 
images,  toutes  les  statues  de  l'église  de 
Tous-les-Saints  de  Wiltenberg  dont  il 
était  archidiacre.  Zuingli  fit  la  même 
chose,  en  Suisse;  mille  autres  sectes  s'é- 
lèvent à  la  fois.  Ecoutons  M.  Audin, 
constatant  à  cette  époque  l'état  de  la 
réforme. 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHEU. 


355 


<  Or,  veut-on  savoir  les  blessures  qu'a 
faites  au  catholicisme  la  réforme  saxonne, 
les  voici  :  abolition  de  la  confession,  de 
la  messe,  de  la  prière  qui  s'élève  pour  le 
repos  du  mort  dans  l'autre  vie,  du  culte 
des  saints  et  des  images,  de  l'onction 
sacerdotale,  des  vœux  monastiques,  des 
jeûnes,  de  l'abstinence,  de  l'extrême- 
onciion,  des  œuvres,  du  libre  arbitre. 
Le  croirait-on?  elle  a  voulu  étouffer  jus- 
qu'à ce  cri  que  l'ameen  peine  pousse  in- 
cessamment vers  le  trône  de  toutes  les 
miséricordes;  car,  dit  Luther,  c'est  assez 
de  prier  une  ou  deux  fois,  puisque  Dieu 
a  dit  (  Matth.  II ,  22)  :  «  Ce  que  vous  de- 
manderez ,  vous  l'obtiendrez  ;i  prier  et 
prier  encore  ,  c'est  témoigner  que  nous 
n'avons  pas  foi  au  Seigneur. 

c  A  côté  de  ce  qu'elle  a  détruit,  voici  ce 
qu'elle  a  fondé  :  des  négations ,  la  foi  sans 
l'œuvre  ou  l'impeccabilité  de  l'homme , 
le  serf-arbitre  ou  le  désespoir ,  le  fata- 
lisme ou  la  tyrannie  divine  ,  le  mariage 
des  prêtres,  la  bigamie,  le  divorce,  le 
désordre  dans  l'Eglise  et  les  consciences, 
un  royaume  divisé  contre  lui-même.  A 
l'époque  où  nous  sommes,  l'hydre  lu- 
thérienne a  près  de  cent  têtes  :  les  Ana- 
baptistes ,  qui  croient  avec  Mùnzer,  qu'à 
moins  d'un  second  baptême  l'homme  ne 
peut  être  sauvé  ;  les  Karlstadiens  ,  qui 
prêchent  la  polygamie;  les  Zuingliens, 
qui  repoussent  la  présence  réelle  ;  les 
Osiandristes  ,  qui  enseignent  que  Dieu 
n'a  prédestiné  que  les  élus;  les  Majo- 
ristes,  qui  croient  que  l'œuvre  est  inu- 
tile au  salut  ;  les  Fiaccéens  ,  qui  traitent 
l'opinion  des  Majoristes  de  papiste  ;  les 
Synergistes  ,  qui  prêchent  la  liberté  de  la 
volonté  dans  l'homme;  les  Ubiquitaires, 
qui  estiment  que  l'humanité  du  Christ 
repose  partout  où  se  trouve  sa  divinité  ; 
les  Substantiaires,  que  le  péché  originel 
est  l'essence,  la  nature  et  la  substance 
de  l'être  humain  ;  les  Accidentaires ,  qui 
ne  le  regardent  que  comme  un  mode(l). 

(1)  Osiandrini  ob  noyum  illud  suum  de  justifica- 
tione  dogma;  Majorisiœ  quia  cum  Georgio  Majore  et 
suis  tenent  bona  opéra  necessaria  esse  ad  salutein; 
alii  Flacceani,  à  Flaco  Illyrico  quia  opinioni  Afajo- 
ristarum  tanquam  papisticœ  ,  comradicunl;  alii  Sy- 
nergistae ,  quia  liberum  arbitrium  aslruunt  quod 
Flacciani  negant  ;  alii  Ubiquitarii  quod  humanitatem 
Christi  non  minus  quam  divinitatem  ubique  adesse 
pulant;  alii  Substantiarii  quod  dicunt  peccatum  ori- 


Et  toutes  ces  sectes,  qui  donnaient  l'E- 
vangile comme  une  règle  suffisante,  dres- 
sent des  confessions ,  formulent  des  sym- 
boles et  imposent  des  dogmes.  Nées  du 
même  père  qu'elles  ont  renié,  elles  se 
maudissent  et  se  proscrivent  entre  elles  ; 
elles  s'appellent  hérétiques;  elles  se  fer- 
ment l'une  à  l'autre  la  porte  du  ciel.  Si 
vous  les  interrogez  séparément ,  vous 
trouvez  bien  un  Evangile  ,  mais  pas  de 
croyans;  une  révélation,  mais  pas  de 
chrétiens;  car  Luther  damne  OEcolam- 
pade  ,  qui  damne  Mùnzer  ,  qui  damne 
Zuingli.  Mais  où  donc  est  la  vérité?  où 
le  Christ  ?  là  précisément  où  toutes  ces 
sectes  s'accordent  à  dire  que  vous  ne 
sauriez  le  trouver  :  dans  l'unité  catho- 
lique.» 

Or,  que  répond  à  cela  Luther?  Il  tonne , 
il  menace  ,  il  injurie  ;  il  se  dit  envoyé  et 
choisi  du  Christ.  «  Vous  ne  verrez  pas  la 
«  face  du  Seigneur;  je  vous  maudis!  » 
Mais  ses  disciples  rient  de  sa  colère 
comme  il  a  ri  de  celle  de  l'Eglise. 
Ch.  26.  La  Bible.  1S21. 

La  Bible!  la  Bible!  c'est  là  le  grand 
mot  au  nom  duquel  a  été  faite  la  ré- 
forme ;  c'est  même  sur  ce  mot  que  s'ali- 
mente le  peu  de  vie  qui  lui  reste  encore... 
M.  Audin  nous  montre  ici  Luther  tra- 
duisant la  Bible  pour  la  donner  à  expli- 
quer au  peuple,  et  cependant  arrêté  à 
chaque  pas  lui-même  par  la  difficulté  de 
l'interpréter  ,  obligé  d'avoir  recours  à 
ses  amis,  à  l'autorité  des  Pères  de  l'E- 
glise. Puis  ,  à  mesure  qu'il  en  publiait 
quelque  partie,  soumis  à  la  rude  criti- 
que des  catholiques,  il  répond  d'abord  : 
«  Je  me  moque  de  ces  ânes  de  papistes- 
«  je  les  déclare  indignes  de  juger  mes 
«  écrits ,  »  et  cependant  corrigeant  ses  tra- 
ductions d'après  leurs  critiques.  Voici 
au  reste ,  une  ana  lyse  des  j  ugemens  qu'on 
porta  de  cette  fameuse  traduction.  Le 
texte  y  est  falsifié  presque  à  chaque  pa<*e 
dit  le  catholique  Emser  ;  Luther  y  tombe 
à  chaque  pas,  dit  le  protestant  Bucer  • 
le  vieux  Testament  est  incompréhensible 
pour  le  fidèle;  les  épîtres  sont  obscures- 
enfin,  c'est  une  version  si  pleine  de  té- 

ginale  esse  essentiam  ,  naturam  et  gubstantiam  ho- 
minis;  alii  Accidentant  qui  Subslanliarigs  oppw» 
gnant,  elc. 


356 


HISTOIRE  DE  LA 


nèbres,  qu'il  est  à  désirer  qu'elle  soit  re- 
vue tout  entière ,  disent  les  consistoires 
en  1836. 

M.  Audin  montre  aussi  que  l'Eglise  ca- 
tholique n'a  jamais  défendu  de  mettre 
entre  les  mains  des  fidèles  que  les  ver- 
sions infidèles,  et  qu'il  en  existait  des 
versions  en  langue  vulgaire  ,  long-temps 
avant  Luther,  en  Allemagne,  en  France 
et  en  Italie. 

Tome  II.  —  Ch.  1".  Les  prophètes.  1S21-1S22. 

Nous  venons  de  voir  comment  les  ra- 
tionalistes, sortis  de  Luther,  s'étaient  in- 
surgés contre  lui,  et  quelle  bile  ils  avaient 
excitée  dans  le  chef  de  la  réforme ,  étonné 
de  se  voir  ainsi  débordé  par  ses  enfans. 
On  se  souvient  aussi  qu'à  ceux  qui  vou- 
laient raisonner  avec  lui ,  et  qui  com- 
battaient ses  raisons ,  il  avait  fini  par 
répondre  qu'il  était  envoyé  de  Dieu ,  et 
par  conséquent  inspiré  de  son  esprit.  A 
cela  il  n'y  avait  plus  de  raisons  à  oppo- 
ser ;  mais  voilà  que  d'autres  de  ses  en- 
fans  le  prennent  au  mot,  et  s'attribuent 
le  privilège  qu'il  jetait  à  la  tête  des  rai- 
sonneurs ;  et  c'est  précisément  à  Wit- 
tenberg,  sur  le  théâtre  de  ses  exploits, 
qu'il  est  ainsi  attaqué  et  dépassé.  Voilà 
d'abord  Nicolas  Storck,  qui  dit  qu'il  ne 
faut  croire  qu'à  ceux  que  Dieu  a  visités  ; 
qui  déclare  net  qu'il  est  le  visité  de  Dieu , 
et  qu'il  ne  faut  plus  de  prêtres,  plus  de 
culte  ;  et  la  foule  applaudit.  Puis  Mùn- 
zer,  à  la  voix  et  à  la  poitrine  puissantes, 
qui  adresse  au  peuple  des  paroles  que  le 
peuple  ne  comprend  que  trop  ;  il  atta- 
que les  princes ,  les  riches,  la  propriété  ; 
il  attaque  Dieu  lui-même  :  «  Dieu  éternel, 
«lui  dit-il,  verse  dans  mon  âme  les  tré- 
«sors  de  ta  justice,  sinon  je  te  renie, 
c  toi  et  tes  apôtres.  —  Si  le  Seigneur  man- 
quait de  me  visiter,  comme  il  a  visité 
«les  prophètes,  je  le  renierais.  C'est  par 
«  un  souffle  que  l'esprit  de  Dieu  entre  en 
«moi;  c'est  par  un  autre  souffle  (crepitu 
tventris)  qu'il  en  sortirait!»  Et  le  même 
peuple  qui  a  applaudi  Luther  applaudit 
Mûnzer,  et  se  déclare  pour  lui.  En  vain 
les  disciples  du  maître  veulent  parler 
des  Ecritures  ;  il  les  terrasse  d'un  mot 
terrible ,  qui  devient  le  mot  d'ordre  de 
son  parti.  «  Bible  et  Confusion,  c'est 
t  la  même  chose ,  dit-il  :  Bibel ,  Babel.  > 
i  Les  écoliers  qui  avaient  brûlé  les  bul- 


VIE ,  DES  ÉCRITS 

les  des  papes,  brûlent  maintenant  les 
écrits  de  Luther.  Tous  ses  disciples  sont 
accablés;  ils  appellent  le  maître. 

Ch.  2.  Retour  à  Wittenberg. 

A  ces  paroles  ,  à  cet  appel ,  le  lion  se 
réveille  ;  il  rompt  son  ban ,  au  risque  de 
se  faire  saisir  par  la  puissance  civile. 
«J'irai,  écrit-il,  je  briserai  la  tête  de  ces 
«  sergens  qui  se  dressent  contre  l'Evan- 
«gile.  Nous  sommes  maîtres  de  la  vie  et 
<  de  la  mort,  dès  que  nous  avons  foi  dans 
«  le  Seigneur  de  la  mort  et  de  la  vie.  » 

Il  est  vraiment  curieux  de  l'entendre 
parler  contre  ses  opposans. 

<  Satan  en  mon  absence  est  venu  vous 
visiter,  il  vous  a  dépêché  ses  prophètes. 
Il  connaît  à  qui  il  a  affaire,  vous  deviez 
savoir  que  c'est  moi  seul  qu'il  fallait 
écouter.  Dieu  aidant,  le  docteur  Martin 
Luther  a  marché  le  premier  dans  la  voie 
nouvelle,  les  autres  ne  sont  venus  qu'a- 
près :  ils  doivent  se  montrer  dociles 
comme  des  disciples  ;  obéir  est  leur  lot. 
C'est  à  moi  que  Dieu  a  révélé  son  Verbe, 
c'est  de  cette  bouche  qu'il  sort  pur  de 
toutes  souillures.  Je  connais  Satan:  je \ 
sais  qu'il  ne  s'endort  pas ,  qu'il  a  l'oeil 
ouvert  dans  les  temps  de  trouble  et  de 
désolation.  J'ai  appris  à  lutter  avec  lui , 
je  ne  le  crains  pas  ;  je  lui  ai  fait  plus 
d'une  blessure  dont  il  se  sentira  long- 
temps. Que  signifient  donc  ces  nouveau- 
tés qu'on  a  essayées  en  mon  absence  ? 
J'étais  donc  bien  loin  pour  qu'on  n'ait 
pu  venir  me  consulter?  Est-ce  que  je  ne 
suis  plus  le  principe  de  la  pure  parole? 
Je  l'ai  prêchée,  je  l'ai  imprimée,  et  j'ai 
fait  plus  de  mal  au  pape  en  dormant , 
ou  à  Wittenberg  au  cabaret,  en  buvant 
de  la  bière  avec  Philippe  et  Amsdorf, 
que  tous  les  princes  et  les  empereurs 
ensemble  (1).» 

On  le  voit  :  lui  seul  possède  la  science 
et  la  révélation,  lui  seul  a  le  droit  de 
tout  dire.  Ce  n'est  pas  tout  :  le  voici  qui 
vient  demander  des  miracles  à  ses  oppo- 
sans. 

<  Vous  voulez  fonder  une  Eglise  nou- 


(l)  Id  verbum,  dum  ego  liormivi,  dura  Wittem- 
bergensem  cerevisinm  bibi  cura  Philippo  meo  et 
Amsdorf,  taotura  papatui  detrimentum  intuli  quan- 
tum ullus  unquam  princeps  vel  imperator.  T.  VII, 
Oper.  Luth.  Cbytr.  Chron.  Sax.,  p.  247. 


i 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


357 


velle  ;  voyons,  qui  vous  envoie  ,  de  qui 
tenez-vous  voire  ministère?  Comme  vous 
rendez  témoignage  de  vous  môme,  nous 
ne  devons  pas  vous  croira  tout  d'abord, 
suivant  le  conseil  de  saint  Jean,  mais 
vous  éprouver.  Dieu  n'a  envoyé  personne 
dans  le  monde  qui  n'ait  été  appelé  par 
l'homme  ou  annoncé  par  des  signes  ,  pas 
même  sonFils.  Les  prophètes  liraient  leur 
droit  de  la  loi  et  de  l'ordre  prophétique 
comme  nous  des  hommes.  Je  ne  veux 
pas  de  vous  si  vous  n'avez  qu'une  révé- 
lation toute  nue  à  mettre  en  avant.  Dieu 
n'aurait  pas  voulu  que  Samuel  parlât  au- 
trement qu'en  vertu  de  l'autorité  d'Héli. 
Quand  on  vient  pour  changer  la  loi,  il 
faut  des  miracles.  Où  sont  vos  miracles  ? 
Ce  que  les  Juifs  disaient  au  Seigneur, 
nous  vous  le  redisons  :  Maître ,  nous  vou- 
lons un  signe (1).  Voilà  pour  vos  fonc- 
tions d'évangélistes.  » 

Mais  les  prophètes  lui  demandèrent  de 
montrer  ceux  qu'il  avait  faits.  Savez- 
vous  ce  que  répondit  Luther  ?  qu'ils 
étaient  tous  des  diables  incarnés.  Puis  il 
sollicita  du  duc  Frédéric  un  édit  de 
proscription  contre  tous  les  rationalistes 
et  tous  les  prophètes  :  c'est  l'histoire  en 
abrégé  de  toute  la  réforme. 

Ch.  5.  La  femme.  1S22. 

M.  Audin  nous  donne  ici  connaissance 
de  cet  étrange  sermon  prêché  dans  l'E- 
glise de  Wittenberg,  au  milieu  du  peu- 
ple assemblé.  Quelques  personnes  ont 
blâmé  l'historien  d'avoir  reproduit  la 
parole  lubrique  du  réformateur  ;  mais 
s'il  y  a  honte,  honte  soit  au  moine, 
honte  à  ces  chrétiens  dégénérés,  qui  ne 

(1)  Bullinger  a  repris  cet  argument,  dont  il  se  sert 
fort  habilement  contre  les  anabaptistes.  Luther  in- 
sista à  diverses  reprises,  dans  ses  œuvres,  entre 
autres,  liv.  III,  ch.  iv,  Advenus  Anabaptistas ,  sur 
cette  obligation  imposée  à  quiconque  apporte  une 
doctrine  nouvelle,  de  prouver  sa  mission  par  des 
miracles.  Plus  tard,  il  reconnut  qu'il  n'en  avait  opéré 
aucun,  et  que  son  prodige  le  plus  grand  était  d'a- 
▼oir  frappé  Satan  à  la  face ,  et  la  papauté  au  cœur. 

—  L'Eglise  luthérienne  a  depuis  long  temps  renoncé 
a  invoquer  le  miracle  en  témoignage  d'une  vocation 
humaine.  —  Nos  miracula  non  operamur,  nec  ea  ad 
doctrines  verilatem  confirmandam  necessaria  judi- 
camus.  Sutcliffus  tn  Ep.  lib.  D.  Kelleinsonis,  p.  8. 

—  Ex  miraculis  non  posse  sufficiens  lestimonium , 
aut  cerlum  argumentum  colligi  verai  doctrinœ.  Whi- 
taker  de  Eccl. ,  p.  349. 

TOMK  XII.  —  N°  71.  1841. 


chassèrent  pas  de  la  chaire  ce  conseiller 
de  morale  impudique,  ivous  ne  répéte- 
rons pas  ici  ces  paroles;  qu'il  suffise 
de  savoir  qu'il  présente  la  génération 
comme  un  devoir,  et  que  conséquem- 
ment  tout  homme  et  toute  femme  sont 
obligés  de  se  marier.  Que  si  dans  le  ma- 
riage il  existe  un  des  deux  époux  qui  ne 
peut  ou  ne  veut  satisfaire  aux  désirs  de 
l'autre,celui-ci  peut  en  chercher  un  autre 
par  quelque  moyen  que  ce  soit.  Bien  plus, 
le  magistrat  lui-même  est  obligé  de  pu- 
nir par  l'épée  celui  des  deux  qui  refuse 
son  concours.  Voilà  la  morale  du  réfor- 
mateur. 

Ch.  4.  L'épiscopat.  1321. 

Voici  comment  Luther  traite  les  évê- 
ques  : 

«Attendez,  évoques,  leur  crie-t-il  ;  at- 
tendez, larves  et  diables,  le  docteur  vient 
vous  lire  une  bulle  qui  sonnera  mal  à  vos 
oreilles.  —  Bulle  du  docteur  Martin  :  Qui- 
conque aidera  de  son  corps,  de  ses  biens 
à  dévaster  l'épiscopal  et  à  tuer  l'ordre 
épiscopal ,  est  enfant,  chéri  de  Dieu,  bon 
chrétien.  S'il  ne  se  peut,  qu'on  condamne 
au  moins  et  qu'on  évite  cette  milice.  Qui 
défend  l'épiscopat  ou  lui  prête  obéis- 
sance, est  ministre  de  Satan.  —  Amen.  » 

Ch.  S.  Erasme  et  le  libre  arbitre. 

Voici  venir  un  homme  de  bruit  et  de 
vanité,  véritable  adorateur  de  la  phrase 
grecque  et  latine,  ennemi  de  la  scholasti- 
que,  imitant  Lucien  et  Aristophane  aux 
dépens  des  moines;  âme  vaniteuse  et 
lâche,  long-temps  en  suspens  entre  la  foi 
nouvelle  et  l'ancienne,  à  laquelle  pour- 
tant il  revient  finalement. 

Papes,  rois,  cardinaux,  évoques  le  con- 
jurent de  combattre  Luther;  mais  il  re- 
cule; il  parle  de  sa  vieillesse.  Enfin,  forcé 
par  le  moine  lui-même,  il  se  décide  à 
dire  quelque  chose;  mais  il  choisit  mal 
son  sujet,  car  il  va  lui  parler  seulement 
du  libre  arbitre. 

i  De  toutes  les  questions  qu'on  agite 
dans  l'école,  la  plus  mystérieuse  est  le 
libre  arbitre;  prodige  qui  confondra  tou- 
jours la  raison  ,  et  qu'il  faut  croire 
comme  on  croit  à  la  conscience,  à  l'im- 
mortalité de  l'âme,  au  soleil,  à  la  lu- 
mière; c'est  le  sentiment  interne  qui 
proclame  la  liberté  morale.  L'homme 
cède-t-il  au  mouvement  de  la  grâce ,  et 

23 


358 


HISTOIRE  DE  LA. 


produit-il  des  œuvres  de  justice  :  sa  con- 
science e;4  heureuse.  Se  laisse-t-il  séduire 
et  emporler  par  la  concupiscence ,  le  ver 
du  remords  vient  le  ronger  ;  mais  il  n'y  a 
joie  ni  remords  dans  l'accomplissement 
d'actes  nécessaires.  Si  l'homme  n'est  pas 
libre  ,  à  quoi  bon  des  préceptes  ,  des 
peines  et  des  récompenses?  S'il  est  es- 
clave du  péché,  pourquoi  le  juger?  il  n'y 
a  plus  en  lui  que  de  la  matière. 

«  Luther  croyait  à  la  chute  d'Adam,  et 
à  une  grande  expiation  de  la  nature,  qui 
devait  durer  jusqu'au  jour  où  une  nou- 
velle terre  et  de  nouveaux  cieux  seraient 
créés.  A  peine  l'homme  s'était-il  mis  en 
révolte  contre  son  Dieu,  que  la  lumière 
du  soleil  s'était  affaiblie,  que  les  astres 
s'étaient  voilés,  que  les  fleurs  avaient 
laissé  échapper  une  partie  de  leur  par- 
fum ,  que  les  animaux  et  les  plantes  s'é- 
taient étiolés,  que  l'air  avait  perdu  sa 
pureté,  et  la  lumière  sa  primitive  splen- 
deur. De  sorte  que  ce  que  l'œil  humain 
admirait  dans  l'œuvre  de  la  création , 
n'était  qu'une  ombre  de  son  état  natif. 
Mais  de  tous  les  êtres,  le  plus  cruelle- 
ment puni ,  parce  qu'il  avait  fait  entrer 
le  péché  dans  le  monde,  c'était  celui  que 
Dieu  avait  créé  à  son  image ,  et  qui  avait 
perdu  l'attribut  qui  le  rapprochait  le 
plus  de  son  Créateur,  le  libre  arbitre! 
Enfant  conçu  dans  tes  larmes  et  dans  la 
corruption  ,  qui  pèche  dans  fie  sein  de  sa 
mère,  quand  A  n'est  encore  que  fœtus  (1), 
boue  immonde  qui ,  avant  d'être  changée 
en  vase  humain  ,  commet  l'iniquité  ,  et 
est  acquise  à  la  damnation  (2).  A  mesure 
qu'il  grandit ,  l'élément  de  corruption 
apporté  en  naissant  croit  et  se  déve- 
loppe ,  et  porte  der,  fruits.  Il  a  dit  au  pé- 
ché :  Yous  êtes  mon  père ,  et  chaque 
acte  qu'il  produit  est  un  crime  ;  aux 

(i)  Lutum  illud  ex  quo  vasculum  hoc  fingi  cœpit 
damnabile  est. —  Fœtus  in  utero  antequam  nasci- 
mur  et  homines  esse  incipiinus ,  peccalum  est. 
Luther,  in  Psalm.  iv. 

(2)  Cette  doctrine  sur  la  corruption  de  la  nature, 
qui  fut  depuis  légèrement  modifiée  par  Luther,  et 
surtout  par  ses  disciples,  est  «b  des  articles  du 
symbole  de  Calvin  :  Ex  corruptà  hominis  nalurà  , 
nihil  nisi  damnabile.  Inst.,  lib.  11,  c.  in,  fol  93.  — 
Voyez  Mœhler  qui ,  dans  sa  Sijmboliqtie ,  a  admira- 
blement développé  le  double  enseignement  du  ca- 
tholicisme et -de  la  réforme  sur  les  grandes  questions 
du  péché  originel. 


VIE ,  DES  ÉCRITS 

vers  :  Vous  êtes  mes  frères  ,  et  il  rampe 
comme  eux  dans  la  fange  et  dans  la 
pourriture.  S'il  essaye  de  lever  la  tête , 
ce  mouvement,  dont  il  n'est  pas,  du 
teste,  le  maître,  est  une  souillure  comme 
tout  ce  qu'il  pense  ou  comajet  ;  c'est  un 
arbre  mauvais  qui  ne  saurait  produire 
de  bons  fruits  ;  un  rocher  déchiré  par  la 
foudre  ,  qui  ne  peut  plus  donner  d'eau 
vive;  du  fumier  ,  car  Luther  emploie 
toutes  ces  images,  qui  ne  peut  exhaler 
que  desodeurs  immondes...  Plus  malheu- 
reux que  cette  fleur,  dont  il  nous  parlait, 
l'homme  se  connaît;  il  sait  tout  ce  qu'il 
a  perdu  de  félicité ,  tout  ce  qu'il  porte 
en  lui  de  misère  et  d'ignorance,  et  l'hé- 
ritage de  gloire  qui  lui  est  échappé. 
Quelques  gouttes  d'eau  vont  relever  la 
plante  flétrie  sur  sa  tige  :  et  l'homme  e.st 
destiné  à  ramper .  rien  désormais  ne 
pourrait  vivifier  ou  faire  refleurir  sa 
nature;  ni  le  désir,  ni  la  pensée,  ni 
l'acte;  car  ces  trois  opérations  de  l'in- 
telligence sont  corrompues  comme  leur 
mère  :  l'homme  pèche  en  faisant  le  bien. 
C'est  la  doctrine  de  Luther  :  doctrine  de 
sang  et  de  désespoir  ,  qu'on  compren- 
drait en  enfer,  où  l'âme  ,  surprise  dans 
le  péché  ,  ne  .peut  mériter;  mais  qui,  sur 
une  terre  toute  teinte  du  sang  expiatoire 
de  l'Agneau  ,  n'est  plus  qu'un  outrage 
contre  la  Divinité.  La  nécessité  le  pousse, 
le  chasse  de  blasphème  en  blasphème  :  le 
voilà  qui  prochime  que  Dieu  damne 
quelques  créatures  qui  n'ont  pas  mérité 
ce  sort;  d'autres,  avant  même  qu'elles 
soient  nées  ;  qu'il  nous  incite  au  péché, 
et  reproduit  en  nous  le  mal.  Et  ses  disci- 
ples ,  à  leur  tour,  annoncent  un  Dieu  qui 
vole  dans  le  voleur,  tue  dans  l'assassin, 
est  tronc  dans  un  tronc  ,  arbre  dans  un 
arbre  (I). 

s  Ainsi  déshérité,  l'homme  de  Luther  a 
cessé  de  s'appartenir  :  il  pèche,  quoi  qu'il 
fasse  :  en  lui  toute  volonté  est  éteinte;  il 
n'est  que  l'esclave  du  destin.  S'il  commet 
le  bien  ou  le  mal  moral,  ce  n'est  pas  de 
sa  volonté,  parce  qu'il  n'en  a  pas,  mais 
parce  que  Dieu  ou  Satan  tient  la  bride. 
«  ]\e  me  parlez  pas  ,  dit  le  réformateur  , 
d'un  libre  arbitre  :  c'est  un  vocable  di- 

(1)  Deurn  furari  in  fure ,  trucidare  in  latrone., 
esse  truncum  in  truncu.  arboremin  arbore.  AUhaia> 
mer  in  Diallage ,  fol.  67, 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER 

viu  qu'on  ne  peut  appliquer  qu'a  l'essence 
divine,  qui  peut  tout  ce  qu'elle  veut 
dans  le  ciel  et  sur  la  terre.  En  décorer 
l'homme,  c'est  le  décorer  de  la  divinité, 
ce  qui  est  un  blasphème  ,  le  plus  grand 
qu'on  puisse  imaginer.  Que  les  théolo- 
giens bannissent  donc  cette  expression 
de  leur  terminologie ,  et  qu'ils  la  réser- 
vent à  Dieu.  Cessons  de  nous  en  servir, 
et  laissons  au  Seigneur  ce  nom  saint  et 
vénérable  (1).  »  (T.  h,  74.) 

i  II  est  aisé  de  voir  que  le  système  phi- 
losophique de  Luther,  sur  la  liberté  de 
l'homme  et  sur  l'origine  du  mal ,  n'a  de 
neuf  que  sa  forme  plastique,  et  que  l'i- 
dée-mère  appartient  à  Manès  :  c'est  le 
dualisme  persan,  la  lumière  et  les  ténè- 
bres, où  le  mal  et  le  bien  se  disputent 
la  possession  de  l'homme.  Mais  si  l'action 
de  Dieu  sur  la  créature  est  un  mystère 
dont  la  raison  ne  pourra  jamais  soulever 
les  voiles,  la  lutte  que  Luther  établit 
entre  Satan  et  Dieu  est  un  prodige  autre- 
ment incompréhensible.  C'est  une  image 
poétique  que  celle  de  Satan  entrant  en 
lutte  avec  Dieu,  mais  bien  autrement 
belle  dans  le  Paradis  de  Millon,  que 
dans  le  Traité  du  serf-arbitre.  Est-ce  que 
l'esprit  peut  croire  à  un  antagonisme 
semblable?  Dès  que  Luther  nous  donne 
le  nom  des  combattans,  son  drame  est 
dénoué.  Qu'est-ce  que  Satan  contre  Dieu? 
le  fini  contre  l'infini,  le  Créateur  contre 
la  créature.  Chez  le  poète ,  il  y  a  allégo- 
rie; chez  Luther,  il  y  a  enseignement, 
et  par  conséquent  absence  de  poésie 
réelle.  L'idée  du  docteur  est  un  dogme. 
Mélanchthon,  pour  ne  pas  chagriner  son 
maître,  par  une  objection  insoluble,  prit 
le  parti,  pour  professer  le  servisme  de 
Luther,  de  rendre  Dieu  auteur  du  bien 
et  du  mal  qui  arrivent  ici-bas;  de  l'adul- 
tère de  David,  et  de  l'apostolat  de  saint 
Paul,  et  de  la  trahison  de  Judas  jet  non  pas 
comme  le  disait  la  scolastique ,  permis- 
sive; mais  potenter_,  ou  efficacement  (2). 


(1)  Luth.,  de  Servo  Arbitrio,  ad  Erasm.,  lib.  I , 
fol.  117,  6. 

(2)  Haec  sit  cerla  sententia  ,  à  Deo  fieri  omnia , 
tùru  bona,  quàm  mala.  Nos  dicimus  non  solùm  per- 
mittere  Deum  creaturis  ut  operentur,  sed  ipsum 
omnia  proprié  agere ,  ut  sicut  fatentur,  proprium 
Dei  opus  fuisse  Pauli  vocationem ,  ita  fateantur 
opéra  Dei  propria  esse  sive  quae  média  vocanlur,  ut 
coraedere,  giye.  quje  maja,  suut  ut  l>«yidis  adulte- 


m 

C'est  l'Ecriture  à  la  main  que  Mélanch 
thon  soutient  son  argument;  en  sorte 
que,  s'il  fallait  croire  en  lui ,  c'est  Dieu 
ou  la  Bible  qui  nous  enseignerait  que 
l'homme  est  esclave  du  destin.  Mais  alors 
quelle  inspiration  écoutait-il,  lorsqu'il 
affirmait  dans  la  confession  d'Augsbourg, 
—  que  la  cause  du  péché  est  la  volonté 
du  méchant,  c'est-à-dire  du  diable  et  de 
l'impie,  et  que  cette  volonté,  sans  aide 
surnaturel ,  se  retire  de  Dieu  (1)  ? 

<  A  Leipzig,  Luther  avait  comparé 
l'homme  à  une  scie  dans  les  mains  d'un 
ouvrier.  Eck  ,  pour  réfuter  la  comparai- 
son, avait  dit  en  riant  qu'elle  criait;  et 
ce  jeu  de  mots  avait  fait  sur  l'auditoire 
beaucoup  plus  d'impression  qu'un  argu- 
ment en  règle.  Dans  sa  querelle  avec 
Erasme  ,  Luther  change  d'image  :  l'hom- 
me n'est  plus  une  scie,  c'est  tantôt  la 
femme  du  patriarche  changée  en  statue 
de  sel  ,  tantôt  un  tronc  d'arbre  ,  un  bloc 
informe  de  pierre  qui  ne  voit  ni  n'en- 
tend, n'a  ni  cœur  ni  sens  (2).  Affreuse 
ironie  ,  comme  vous  voyez ,  que  cet  être 
jeté  de  Dieu  au  milieu  de  la  création ,  et 
que  l'Ecriture  nous  représente  comme 
créé  à  son  image.  Comment  le  souverain 
juge,  après  cette  vie,  pourrait-il  deman- 
der compte  de  ses  désirs,  de  ses  pensées, 
de  ses  regards,  de  ses  actes,  à  cet  homme- 
cadavre  qui  n'a  jamais  vécu  ?  Et  la  justice 
humaine,  ou  la  société,  comment  ju- 
gera-t  elle  ce  qui  n'a  de  nom  dans  au- 
cune langue,  ce  qui  n'est  qu'argile  ou 
pourriture?  Demandez  à  Luther  la  solu- 
tion de  ce  problème  psychologique  :  il  ne 
répond  que  par  ses  comparaisons  prises 
au  tombeau.  Vous  étonnerez-vous  du  cri 
de  douleur  qu'arrachera  au  catholique 
cette  doctrine  du  néant,  quand  ses  disci- 
ples eux-mêmes  rougissent  de  leur  maître'' 
Honneur  au  moins  à  Pfeffinger,  à  Yicto- 
rin ,  à  Strigel  surtout ,  qui  eurent  le  cou- 


rium.  Constat  enim  Deum  omnia  facere,  non  per- 
missive sed  potenter,  id  est  ut  sit  ejus  proprium 
opus ,  Judae  proditio  sicut  Pauli  vocatio.  Mari. 
Cbemnitz  loco  theol.,  edit.  Leyser,  1G1S,  I,  p.  \iz. 

(1)  Art.  six  de  la  Symbolique  de  Mœlher,  p.  47. 

(2)  In  spiritualibus  et  divinis  rébus  qua-  ad  animai 
salutem  speclant,  bomo  est  instar  statua;  salis  in 
quam  uxor  patriarcha;  Loth  est  conversa ,  imo  est 
similis  trunco  el  lapidi,  statua;  vit.!  carenti ,  nuas 
neque  oculorum  ,  oris  aut  ullorum  sensuum  cordis- 
que  uewm  habet.  Luth.,  in  Gen.,  cxxrx. 


360 


HISTOIRE  DE  LA  VIE  ET  DES  ÉCRITS  DE  LUTHER. 


rage  d'en  appeler  à  la  conscience  pour 
combattre  le  nihilisme  du  réformateur; 
et  qui  restituèrent  à  l'homme  le  rayon 
de  lumière  que  Dieu,  en  le  créant,  avait 
mis  en  lui. 

«  C'est  que  Luther,  cloué  au  principe 
qu'il  avait  posé,  luttait  en  vain  pour 
échapper  à  sa  chaîne  :  il  tombait  néces- 
sairement dans  le  rationalisme,  faute  de 
vouloir  se  servir  de  la  foi  pour  concilier 
la  prescience  divine  avec  la  liberté  mo- 
rale. Il  en  avait  appelé  à  l'Ecriture,  et 
un  texte  commenté  par  son  entendement, 
avait  en  lui  obscurci  la  lumière  la  plus 
vulgaire.  L'autorité  enseignait  comment 
devait  s'interpréter  le  verset  du  psaume 
où  Dieu  dit  qu'il  a  endurci  le  cœur  de 
Pharaon  ;  mais  il  préféra  à  la  voix  œcu- 
ménique son  sens  privé ,  et  il  s'égara. 
Suivez  un  moment  toutes  les  déductions 
qu'il  tire  d'une  interprétation  erronée. 
—  Que  le  chrétien  sache  donc  que  Dieu 
ne  prévoit  rien  d'une  manière  contin- 
gente ,  mais  qu'il  prévoit ,  propose  et  fait 
de  son  éternelle  et  immuable  volonté  : 
c'est  ce  coup  de  foudre  qui  brise  et  ren- 
verse le  libre  arbitre!  Que  ceux  qui  se 
posent  les  champions  de  ce  dogme,  nient 
d'abord  ce  coup  de  foudre.  Ainsi  il  sait 
irréfragablement  que  tout  acte  humain, 
bien  qu'il  paraisse  s'opérer  d'une  ma- 
nière contingente,  et  être  soumis  à  des 
chances  aléatoires ,  est  nécessaire  et  im- 
muable dans  l'ordre  providentiel.  Ce  n'est 
donc  pas  le  libre  arbitre,  mais  la  néces- 
sité, qui  est  en  nous  le  principe  actif...  (1). 
A  la  vérité  ,  je  voudrais  pouvoir  me  ser- 
vir d'un  autre  terme  que  celui  de  néces- 
sité, qui  ne  s'applique  qu'imparfaitement 
quand  on  parle  de  la  volonté  divine  ou 
de  la  volonté  humaine.  C'est  une  expres- 
sion ingrate  et  incongrue  que  celle  de 
coaction,  car  ni  l'une  ni  l'autre  ne  sont 
astreintes  ou  soumises  nécessairement, 
toutes  deux  obéissant  à  leur  nature  ,  en 
faisant  le  bien  ou  le  mal  :  volonté  im- 
muable et  infaillible  qui  gouverne  une 
volonté  muable  et  faillible,  et  comme 
chante  le  poète  : 

Immuable ,  tu  donnes  à  tout  le  mouvement  (2). 

«  Mais,  qui  retirera  l'homme   de  cet 

(i)  Luther,  de  Servo  Arbitrio ,  Opéra  Luth.,  Ien., 
t.  III,  p.  170,171,177. 
(2)  ...  Stabilisque  maneng  das  concta  moveri. 


abîme  de  ténèbres  où  l'a  plongé  Luther  ? 
Qui  criera  pour  lui,  qui  n'a  pas  de  voix? 
Qui  priera  pour  cet  ange  déchu  qui  ne 
peut  former  ni  désir,  ni  pensée,  qui  ne 
soit  une  souillure  ?  Qui  intercédera  en 
faveur  de  cette  âme  crucifiée  au  péché? 
Qui  ouvrira  le  sein  de  la  miséricorde  à 
cet  enfant  du  démon  ,  à  cet  autre  Abba- 
dona  ,  mais  plus  malheureux  que  le  pur 
esprit  de  Klopstock  ,  car  celui-là  peut 
pleurer  sans  péché  ?  Luther  n'a  que  la 
grâce  ;  il  s'y  jette  et  l'embrasse  à  corps 
perdu.  Mais  puisque  l'homme  n'est  pas 
libre,  qui  nous  expliquera  comment  la 
Providence  frappe  et  couronne ,  punit  et 
pardonne  ,  damne  et  récompense  dans 
l'éternité  ?  D'où  vient  que  l'un  est  con- 
damné et  l'autre  glorifié  ,  quand  aucun 
n'avait  d'yeux  pour  voir,  d'oreilles  pour 
entendre  et  d'instinct  pour  choisir?  Que 
tous  deux,  dans  l'opération  du  bien  ou 
du  mal ,  étaient  poussés  par  une  concu- 
piscence irrésistible,  laquelle  était  l'œu- 
vre de  Dieu ,  comme  l'acte  qu'ils  opèrent, 
était  son  ouvrage  ?  Quel  Dieu  nous  fait 
donc  la  réforme?  Ce  n'est  pas  le  Dieu  de 
l'Ecriture.  Elle  a  beau  dire  ,  elle  n'a  pu 
le  trouver  dans  nos  livres  saints.  C'est  le 
Dieu  de  son  entendement:  un  Dieu  aveu- 
gle ,  créé  à  l'image  de  celui  que  rêvait  le 
gnostique  Marcion. 

«  Luther  complète  sa  pensée  psycholo- 
gique sur  la  liberté  humaine. 

«  Quant  à  moi ,  je  dois  le  confesser, 
m'offrît-on  le  libre  arbitre  (I),  je  n'en 
voudrais  pas ,  non  plus  que  de  tout  autre 
instrument  qui  pourrait  aider  mon  salut, 
non  pas  seulement  parce  que  ,  assiégé  de 
tant  de  périls  et  d'adversités,  au  milieu 
de  cette  horde  de  démonsqui  m'assaillent 
de  tous  côtés,  il  me  serait  impossible  de 
garder  cet  instrument  de  salut  ou  d'en 
faire  usage  ,  puisqu'un  seul  démon  est 
plus  fort  que  tous  les  hommes  ensemble , 
et  qu'aucune  voie  de  salut  réelle  ne  me 
serait  ouverte  ;  mais  encore  parce  que  les 
dangers  écartés  et  les  démons  mis  en 
fuite,  je  travaillerais  dans  l'incertitude, 
et  que  mon  bras  se  fatiguerait  vainement 
à  frapper  l'air  de  coups  inutiles.  Car  ma 
vie  serait-elle  sans  fin,  ma  conscience 
ne  serait  jamais  assurée  d'avoir  satisfait 
à  Dieu,  d  (T.  h,  p.  79.) 

(1)     •  Servo  Arbitrio  ,  t.  I,  p.  171. 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL  DE  LA  LITTÉRATURE  DRAMATIQUE. 


361 


C'est  contre  cette  dure  doctrine  qu'E- 
rasme enfin  se  souleva.  Comme  Luther 
disait  que  la  lettre  était  de  fer,  et  qu'il 
fallait  s'y  tenir,  quelque  dure  qu'elle  pa- 
rût, il  entreprit  de  prouver  que  l'Ecri- 
ture réduite  à  la  lettre  muette  n'est  pas 
l'unique  fondement  de  la  foi  chrétienne. 
Son  livre,  appuyé  sur  les  Pères,  est  une 
œuvre  de  savoir  et  de  théologie ,  mais  i 


qu'il  gâte  par  de  froids  éloges  adressés  à 
son  adversaire.  Luther  répondit,  et  à  la 
fin  Erasme  se  repentit  d'avoir  rompu  le 
silence. 

Dans  un  troisième  et  dernier  article  , 
nous  finirons  de  faire  connaître  l'histoire 
lamentable  de  la  défection  de  nos  frères 
d'Allemagne.  A.  B. 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL  DE  LA  LITTÉRATURE  DRAMATIQUE 

ET  DE  QUELQUES  ESSAIS  TENTÉS  POUR  SA  RÉGÉNÉRATION. 


Notre  siècle  se  ressent  encore  de  la 
fièvre  au  milieu  de  laquelle  il  est  né. 
Bouleversée  plusieurs  fois  jusque  dans  ses 
fondemens,  la  société  a  perdu  cette  unité 
qu'elle  avait  conquise  en  donnant  pour 
appui  à  la  politique  les  règles  immuables 
de  la  morale  catholique.  Fatigués  de  lut- 
tes et  d'orages,  nous  errons  à  l'aventure, 
nous  proclamons  éternels  des  systèmes 
que  le  lendemain  voit  tomber  en  pous- 
sière. Nous  brisons  aujourd'hui  la  règle 
que  nousnousétions  imposée  hier.Après 
avoir  été  sans  frein,  nous  sommes  sans 
guide,  et  si  quelque  chose  peut  nous 
rassurer  sur  la  vitalité  du  corps  social, 
c'est  l'énergie  qu'il  déploie  à  courir  vers 
la  vérité  ,  alors  qu'on  le  croit  vaincu,  à 
jamais  couché  dans  la  poussière  du  ma- 
térialisme. 

Ces  efforts  de  la  société  présente  se 
produisent  surtout  dans  deux  élémens 
nouveaux  dont  le  développement  se  pour- 
suit tous  les  jours  avec  plus  d'ardeur,  je 
veux  parler  de  la  presse  et  du  théâtre. 
Ces  deux  grandes  voix  sont  merveilleu- 
sement propres  à  traduire  les  pensées  et 
les  émotions  d'une  époque  aussi  tour- 
mentée que  la  nôtre.  Autour  de  nous 
tout  reproduit  ce  caractère  de  maladive 
activité;  dans  la  vie  matérielle,  on  ne 
pense  qu'à  la  jouissance  du  moment,  on 
s'entoure  d'un  luxe  éphémère  et  men- 
teur; dans  les  arts,  plus  de  ces  grands 
travaux  d'architecture  dont  nos  pères 
léguaient  l'achèvement  à  leur  postérité  ; 
plus  de  ces  vastes  toiles  auxquelles  un 
peintre  confiait  le  fruit  de  longues  an- 


nées de  travail  ;  dans  la  littérature,  plus 
d'études  sérieuses,  le  lendemain  voit 
éclore  le  labeur  de  la  journée.  Ainsi  tout 
se  rapetisse  ;  les  événemens  se  pressent, 
et  leur  courant  irrésistible  emporte  les 
efforts  avortés,  les  œuvres  sans  nom 
d'une  génération  de  pygmées. 

Dans  une  société  ainsi  faite  on  conçoit 
l'activité  dévorante  de  la  presse ,  l'éner- 
gie passionnée  du  théâtre.  Ces  deux  ex- 
pressions de  la  pensée  ont  reproduit  nos 
vices,  nos  passions,  nos  tendances;  ils 
ont  grandi  par  notre  corruption,  et  cha- 
que jour  ils  ont  élargi  davantage  cette 
plaie  qui  leur  servait  d'aliment. 

Effrayés  de  cette  puissance  de  destruc- 
tion, quelques  hommes  de  bien  ont  cru 
qu'il  suffisait  de  maudire  :  ils  se  sont 
trompés.  Ce  n'est  pas  un  remède  bien 
efficace  que  de  se  voiler  la  face  et  de  fuir. 
Le  devoir  de  ceux  qui  aiment  la  vérité 
et  l'ordre  qui  en  est  la  manifestation  , 
c'est  de  tourner  contre  le  mal  les  armes 
mêmes  dont  il  se  sert.  Il  y  a  une  presse 
menteuse  et  corruptrice,  faites-en  une 
qui  combatte  pour  la  vérité  et  la  vertu; 
le  théâtre  est  une  école  d'immoralité, 
faites-y  entendre  de  graves  enseigne- 
mens. 

L'une  et  l'autre  se  partagent  l'influence 
sur  la  société:  la  presse  par  la  politique, 
le  théâtre  par  la  littérature.  C'est  de  ce 
dernier  que  nous  voulons  entretenir  le 
lecteur  dans  cet  article  ;  il  n'est  pas  d'art 
ni  de  science  que  nous  n'ayons  le  droit 
I  et  le  devoir  d'examiner. 

Corneille  et  Molière  sont  les  créateurs 


362 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL 


de  notre  théâtre;  ils  l'ont  placé  d'un 
bond  à  la  plus  grande  hauteur  qu'il  ait 
jamais  atteinte.  Le  premier  a  traité  les  plus 
grands  sujeisde  l'histoire  ;  le  second  ceux 
qui  tiennent  aux  plus  cachés  replis  delà 
nature  humaine.  On  ne  peut  lire  sans 
admiration  et  même  sans  un  certain  res- 
pect ces  œuvres  sévères  où  l'art  ne  prête 
jamais  ses  ressources  qu'à  de  grandes 
pensées  et  à  de  nobles  sentimens.  Ceci 
s'applique  particulièrement  à  Corneille, 
et  c'est  lui  que  nous  voulons  suivre 
comme  règle  dans  ces  pages  consacrées 
à  la  muse  tragique.  Corneille  est ,  en 
effet ,  le  seul  dont  les  œuvres  rayonnent 
constamment  du  double  éclat  du  génie 
et  de  la  vertu.  Aussi  avec  quelle  dignité 
il  parle  des  idées  qui  l'inspirent  !  Il  faut 
voir,  dans  la  préface  du  C'id ,  comme  il 
se  défend  d'avoir  jamais  accepté  d'autres 
juges  de  son  poème  que  le  public  et  la 
postérité.  Dans  la  dédicace  de  Polyeucte 
à  la  reine  :  c  Ce  n'est  qu'une  pièce  de 
t  théâtre  que  je  lui  présente  ,  dit-il  ; 
«  mais  qui  l'entretiendra  de  Dieu  :  la  di- 
<  gnité  de  la  malière  est  si  haute,  que 
€  l'impuissance  de  l'artisan  ne  la  peut 
i  ravaler.  » 

Racine  conserva  les  traditions  de  ce 
puissant  génie;  mais,  à  notre  avis,  ce 
fut  dans  un  ordre  moins  élevé,  et ,  si  je 
puis  parler  ainsi,  plus  humain.  L'exquise 
sensibilité ,  la  perfection  de  la  forme  ont 
pris  ici  la  place  des  élans  de  Corneille  : 
les  faiblesses  du  cœur  y  revêtent  souvent 
des  couleurs  trop  enivrantes;  et  si  l'on 
voulait  chercher  le  point  de  départ  de 
ces  drames  modernes  qui  rendent  si  in- 
téressantes les  fautes  et  les  coupables, 
peut-être  faudrait-il  remonter  jusqu'à 
Phèdre.  Mais  à  côté  de  Phèdre  il  y  a 
Athalie,  et  Athalie  vient  se  placer  bien 
près  de  Polyeucte. 

Après  Racine  vient  Voltaire,  et  ici 
nous  sortons  tout-à-fait  de  cette  atmo- 
sphère pure  et  sereine  qui  entoure  les 
auteurs  de  nos  premiers  chefs-d'œuvre. 
Voltaire  que  M.  de  Maistre  a  marqué  au 
front  d'un  si  brûlant  anathème.Voltaire  fit 
du  théâtre  l'auxiliaire  de  ses  livres,  quel- 
que chose  comme  un  prêche  philosophi- 
que; mais  encore,  que  d'esprit!  et  que  de 
talent!  Néanmoins,  si  ce  talent  s'élève  à 
toute  sa  hauteur,  c'est  lorsqu'il  se  re- 
trempe à  cette  morale  chrétienne  qui, 


selon  l'expression  de  M.  de  Chateau- 
briand, s'élevant  au-dessus  de  la  morale 
vulgaire  ,  est  d'elle  même  une  divine 
poésie.  Alors  Voltaire  est  sublime  ,  su- 
blime comme  Corneille  et  Racine.  Mais 
ce  sont  là  de  rares  éclairs,  et  ce  grand 
esprit  reste  étouffé  sous  la  froideur  de  la 
tirade  philosophique.  La  voie  était  ou- 
verte, la  littérature  dramatique  marchait 
avec  les  événemens  vers  la  tourmente  ré- 
volutionnaire :  tout  fut  emporté  un  mo- 
ment par  ce  vaste  naufrage  des  vérités, 
les  aberrations  de  l'esprit  suivirent  natu- 
rellement tous  les  excès  des  sens. 

Ce  fut  sous  ces  tristes  auspices  que 
notre  siècle  s'ouvrit  ;  mais,  après  le 
chaos,  la  lumière  devait  se  faire.  M.  de 
Chateaubriand,  le  père  vénérable  de  no- 
tre littérature  ,  fut  le  premier  qui  rom- 
pit violemment  avec  les  traditions  dn 
siècle  passé.  Le  Génie  du  Christianisme 
parut ,  et  ce  noble  effort  en  faveur  de  la 
vérité  chrétienne  servait  dignement  de 
prélude  aux  Martyrs  :  des  tempêtes  vio- 
lentes accueillirent  ces  œuvres  ;  mais  l'é- 
cole philosophique  eut  beau  faire,  le 
génie  vainquit  par  la  vérité. 

Chose  singulière,  le  théâtre  ne  parti- 
cipa pas  à  ce  mouvement.  Pendant  que 
M.  de  Chateaubriand  glorifiait  la  poésie 
du  christianisme,  pendant  que  MM.  de 
Bonald  et  de  Maistre  en  exposaient  la 
philosophie,  le  théâtre  compromettait 
par  une  froide  imitation  les  chefs-d'œu- 
vre du  siècle  de  Louis  XIV. 

Cette  anomalie  mérite  d'être  expli- 
quée. 

En  ouvrant  une  voie  nouvelle  à  la  poé- 
sie, M.  de  Chateaubriand  avait  puisé  aux 
sources  de  l'idéalisme  chrétien.  Or,  le 
théâtre  ne  s'inspirait  plus  depuis  long- 
temps que  de  la  fatalité  antique  ou  du 
matérialisme  de  la  philosophie  moderne. 
L'élément  chrétien,  comme  on  dit  au- 
jourd'hui, et  je  demande  pardon  pour 
cette  barbare  expression,  l'élément  chré- 
tien semblait  incompatible  avec  les  effets 
ordinaires  de  la  scène.  C'était  une  tenta- 
tive qu'aucun  des  poètes  de  l'empire  ne 
se  sentait  assez  fort  pour  oser. 

Une  autre  cause  éloigna  le  théâtre  de 
la  réaction  qui  se  produisait  dans  la  lit- 
térature. Les  œuvres  de  M.  de  Chateau- 
briand avaient  rencontré  des  détracteurs 
non  seulement  pour,  le  fond ,  mais  en- 


DE  LA  LITTÉRATURE  DRAMATIQUE. 


m 


core  ponr  la  forme.  Cette  double  oppo-  I  d'une  idée  corruptrice,  d'une  mauvaise 
sition  donna  lieu  à  la  querelle  des  clas-  passion.  Je  crois  qu'il  est  impossible  de 
ttifueé  et  des  romantiques,  Le  théâtre,  j  rester    dans  les    conditions    de   simple 


qui  n'avait  pas  accepté  la  nouvelle  voie 
ouverte  par  les  tentatives  de  M.  de  Cha- 
teaubriand à  cause  de  leur  idéalisme,  le 
théâtre  en  repoussa  aussi  la  forme  comme 
trop  colorée  et  trop  précise  :  être  chré- 
tien, et  appeler  les  choses  par  leur  nom, 
c'était  alors  une  audace  inouïe  et  réputée 
impossible  sur  la  scène.  D'ailleurs,  le 
théâtre  pouvait  vivre  ainsi,  les  auteurs 
tragiques  de  l'empire  pouvaient  se  passer 
d'idées,  d'invention,  de  style,  ils  avaient 
Talma.  Mais  Talma  mourut,  et  avec  lui 
furent  emportées  les  pâles  imitations  qui 
n'avaient  pu  vivre  que  de  son  souffle 
puissant. 

Cependant  la  querelle  du  classique  et 
du  romantique  avait  pris  un  nouvel  as- 
pect. Le  succès  du  Génie  du  Christia- 
nisme et  des  Martyrs  avait  été  complet  ; 
la  victoire  appartenait  à  la  poésie  chré- 
tienne. Restait  la  question  de  la  forme, 
et  le  débat  s'établit  à  son  sujet  avec  une 
violence  que  l'on  ne  pourrait  croire  s'il 
n'était  encore  si  voisin  de  nous.  Ce  fut 
alors  que  se  constitua  Vécole  romantique 
proprement  dite,  celle  qui  voulait  faire 
prévaloir  surtout  l'enveloppe  matérielle 
de  la  pensée.  M.  Victor  Hugo  mar- 
chait à  la  tête  de  cette  école,  et  il  lui 
a  imprimé  le  plus  rapide  mouvement. 
M.  Victor  Hugo  a  fouillé  profondément 
la  langue,  il  -a  travaillé  le  style  comme 
on  travaille  un  métal,  il  cisèle  la  phrase, 
il  sculpte  la  période ,  c'est  le  poète  de  la 
nature  extérieure  et  des  sentimens  maté- 
riels. Mais  la  pensée  où  est-elle?  où  est 
le  souffle  qui  anime  cette  poésie  de  mar- 
bre et  d'airain? 

Eh  bien!  c'est  précisément  par  la  for- 
me, par  l'absence  de  la  pensée  qui  vivi- 
fie que  s'est  opérée  au  théâtre  la  réaction 
contre  la  littérature  de  l'empire.  C'est  de 
là  qu'est  né  le  drame  moderne,  et  c'est 
par  là  qu'il  périra  s'il  ne  se  hâte  de  sor- 
tir de  cette  voie.  Je  m'explique  :  certes 
la  forme  est  une  chose  divine  ;  mais  à 
une  seule  condition  ,  c'est  de  laisser 
transparaître  une  tête  qui  pense,  un 
cœur  qui  bat.  La  forme  n'est  qu'un  jouet 
d'enfant,  quand  elle  ne  sert  qu'à  amuser  ; 
elle  devient  un  instrument  odieux  et 
perfide ,  quand  elle  est  mise  au  servioe 


amusement  au  théâtre  ;  il  faut  y  com- 
battre pour  une  idée  bonne  ou  mau- 
vaise. L'auteur,  qui  veut  seulement  in- 
téresser le  spectateur  ou  lui  plaire,  est 
entraîné  à  sacrifier  à  ce  but  par  toutes 
sortes  de  moyens.  11  veut  mettre  en 
scène  un  fait  qui  émeuve  :  mais  le  fait 
est  comme  la  matière  ,  les  modifications 
qu'il  comporte  ont  des  bornes;  il  doit 
alors  les  animer  par  les  passions  ;  et 
comme  il  a  un  but  matériel  ,  il  ne  s'in- 
quiète pas  des  moyens  qu'il  emploie. 
Ainsi  les  deux  hommes  qui  sont  à  la  tête 
du  drame  moderne  ont  obtenu  leurs  plus 
grands  succès  en  glorifiant  les  idées  les 
plus  fausses,  en  flattant  les  plus  mauvai- 
ses passions.  Qu'est-ce  que  c'est  que 
Hernani  ,  le  Roi  s'amuse,  Lucrèce  Bor- 
gia?  L'abaissement  de  tout  ce  qu'il  y  a 
de  grand  en  histoire  ,  la  réhabilita- 
tion de  la  laideur  morale  ou  physique. 
Qu'est-ce  que  c'est  que  Antony  et 
la  Tour  de  Nesle?  f  n  plaidoyer  en  fa- 
veur de  l'adultère,  un  pamphlet  contre 
la  royauté. 

Toutes  les  œuvres  de  ces  auteurs  sont 
dans  ce  procédé  ;  même  sous  le  rapport 
de  l'art ,  il  a  entraîné  le  théâtre  dans  une 
direction  désastreuse.  Le  fait  qui  marche 
sans  l'idée  est  bien  faible  en  lui-même; 
il  faut  l'entourer  d'un  prestige  qui 
éblouisse.  Quand  on  ne  parle  ni  à  la 
raison  ni  au  cœur,  il  faut  s'adresser  aux 
yeux  ;  de  là  ce  luxe  matériel ,  cortège  in- 
dispensable d'une  poésie  matérialiste. 
L'étude  inintelligente  des  théâtres  étran- 
gers a  amené  cette  décadence  ;  on  leur  a 
laissé  la  peinture  des  sentimens  vrais, 
l'expression  des  nobles  pensées  :  on  a 
pris  le  squelette,  on  a  laissé  l'âme  et  la 
vie.  Benjamin  Constant  prévoyait  ce  ré- 
sultat quand  il  écrivait,  dans  la  préface 
de  sa  traduction  de  PValstein  :  «  C'est 
i  en  France  qu'a  été  inventée  cette 
«  maxime,  qu'il  fallait  mieux  frapper  fort 
i  que  juste.  Contre  un  pareil  principe, 
«  il  faut  des  règles  fixes,  qui  empêchent 
t  les  écrivains  de  frapper  tellement  fort 
«  qu'ils  ne  frappent  plus  juste  du  tout. 
«  Toutes  les  fois  que  les  tragiques  fran- 
«  çais  ont  voulu  transporter  sur  notre 
«  théâtre    des   moyens  empruntés   au* 


364 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL 


«  théâtres  étrangers,  ils  ont  été  plus 
«  prodigues  de  ces  moyens,  plus  bi- 
«  zarres,  plus  exagérés  dans  leur  usage 
«  que   les  étrangers  qu'ils  imitaient.  Je 

<  pense  donc  que  c'est  sagement  et  avec 
«  raison  que   nous  avons  refusé  à  nos 

<  écrivains  dramatiques  la    liberté  que 

<  les  Allemands  et  les  Anglais  accordent 
e  aux  leurs,  celle  de  produire  des  effets 
i  variés  par  la  musique,  les  rencontres 
f  fortuites,  la  multiplicité  des  acteurs, 
«  le  changement  des  lieux ,  et  même  les 
t  spectres,  les  prodiges  et  leséchafauds. 
c  Comme  il  est  beaucoup  plus  facile  de 
«  faire  effet  par  de  telles  ressources  que 
€  par  les  situations,  les  sentimens  et  les 
€  caractères,  il  serait  à  craindre,  si  ces 

<  ressouices  étaient  admises,  que  nous 
>(  ne    vissions   bientôt   plus    sur   notre 

<  théâtre  que  des  échafauds,  des  com- 
c  bats,  des  fêtes,  des  spectres  et  des 
i  changemens  de  décoration.  » 

Voilà  où  nous  en  sommes  arrivés  au- 
jourd'hui. Mais  ce  système  dramatique 
s'est  tué  par  ses  propres  excès;  le  public 
commence  à  se  lasser  de  ces  drames  qui 
se  nouent  et  se  dénouent  à  l'aide  des 
moyens  les  plus  odieux  et  les  plus  com- 
pliqués. On  a  voulu  revenir  à  des  délasse- 
mens  véritablement  littéraires  ;  les  chefs- 
d'œuvre  de  la  tragédie  se  sont  relevés 
avec  une  actrice,  et  les  hommes  nou- 
veaux ont  voulu  suivre  ce  mouvement 
dans  desœuvresnouvelles. Maiscommele 
théâtre  procède  par  violentes  réactions, 
ils  sont  passés  du  matérialisme  pur  à 
l'idéalisme  chrétien.  M.  Dumas,  M.  Sou- 
met et  un  jeune  homme,  M.  Latour,  se 
sont  engagés  dans  cette  voie.  Examinons 
la  valeur  de  ces  trois  oeuvres  qui  se  sont 
inspirées  aux  sources  chrétiennes. 

Caligula,  de  M.  Alexandre  Dumas,  est 
un  drame  déguisé  en  tragédie  ;  le  fait 
brutal  y  occupe  la  plus  grande  place.  Le 
prologue  est  consacré  à  nous  initier  à 
tous  les  détails  de  la  vie  privée  des  Ro- 
mains :  les  meubles,  les  costumes,  les 
pompes  de  l'empire,  rien  n'est  oublié. 
Sans  doute  la  réalité  historique  est  im- 
portante au  théâtre;  mais  croyez -vous 
qu'elle  consiste  seulement  dans  l'enve- 
loppe matérielle  d'une  société?  Nous 
avons  montré  que  c'était  le  procédé  du 
drame  moderne,  et  quoi  qu'il  fasse, 
M.  Dumas  ne  peut  s'en  ^dépouiller.  S'il 


veut  nous  montrer  Rome ,  il  met  en  vers 

les  épouvantables  naïvetés  de  Suétone.  Il 
y  a  mille  fois  plus  de  vérité  historique 
dans  Néron  et  Agrippine ,  joués  par  des 
acteurs  en  habit  à  la  française,  par  des 
actrices  avec  des  paniers,  que  dans  tout 
l'attirail  scénique  de  Caligula.  Ce  pro- 
cédé du  drame  devient  encore  plus  sen- 
sible quand  l'auteur  veut  mettre  en  scène 
le  Christianisme.  Ici  la  forme  extérieure 
est  secondaire,  la  pensée  est  tout.  Croyez- 
vous  que  l'auteur  s'en  doute?  Non.  Il 
emprunte  au  Christianisme  la  forme  ex- 
térieure, un  baptême,  et  il  croit  avoir 
fait  une  œuvre  chrétienne.  Voici  cette 
scène  :  Stella  est  une  jeune  chrétienne 
promise  à  un  Gaulois  païen,  et  qui  se 
nomme  Aquila.  Caligula  convoite  la 
jeune  fille;  il  la  fait  enlever  et  enfermer 
dans  son  palais.  Aquila  est  introduit  par 
Messaline  auprès  d'elle.  Stella  profite  de 
ce  moment  suprême  pour  convertir  à 
la  foi  chrétienne  celui  qu'elle  aime  et 
qu'elle  a  dû  épouser. 

Aquila  répond  : 
Mais  je  suis  païen  ,  moi. 

Stella. 

Qu'importe ,  si  ton  Ame 
Est  prête  à  s'allumer  à  la  céleste  flamme! 
Qu'importe  ,  si  tu  veux  te  sauver  aujourd'hui  ! 

Aquila. 
Mais ,  pour  être  sauvé ,  que  faut-il  ? 
Stella. 

Croire  en  lui. 
Aquila. 

Ecoute ,  je  ne  sais  si  ce  Dieu  qui  t'inspire 

Jamais  des  autres  dieux  renversera  l'empire; 

Si  cette  élernilé,  promise  à  noire  amour, 

Fut  de  tout  temps ,  ou  bien  doit  exister  un  jour, 

Et  si  de  mon  ardeur  l'inextinguible  flamme  , 

Quand  mon  cœur  sera  mort  doit  revivre  en  mon  âme. 

Mais  je  sais  en  échange ,  ô  Stella  ,  que  je  crois 

A  tout  ce  que  lu  dis  avec  ta  douce  voix; 

Que  je  veux  sur  tous  deux  que  le  même  coup  tombe, 

Afin  de  partager  l'avenir  de  la  tombe, 

Et  que  c'est  ou  ta  nuit ,  ou  ton  jour  qu'il  me  faut , 

Pour  dormir  ici-bas  ou  m'éveiller  là  haut. 

Stella. 
Eh  bien  !  donc,  puisqu'il  plaît  au  Seigneur  qui  m'en- 
voie, 
De  te  conduire  au  ciel ,  ami ,  par  cette  voie, 
El  que  la  pauvre  femme  à  qui  son  jour  a  lui , 
Néophyte  d'hier,  est  apôtre  aujourd'hui; 
Puisque  pour  enseigner  la  sublime  croyance 
L'intention  suffit  où  manque  la  science, 
Puisqu'il  daigne  abaisser  son  œil  divin  sur  nous, 
Je  vais  l'interroger. 


DE  LA  LITTÉRATURE  DRAMATIQUE. 


365 


Aquila. 
Je  l'écoute. 

Stella. 

A  genoux. 
Crois-tu  que  de  mon  Dieu  la  puissance  féconde 
Ait ,  par  sa  volonté  ,  du  néant  fait  le  monde? 

Aquila. 
Oui. 

Stella. 

Crois-tu  que  le  Christ ,  sauveur  prédestiné , 
Conçu  de  l'Esprit-Saint,  d'une  vierge  soit  né? 

Aquila. 
Oui. 

Stella. 

Crois-tu  que,  versé  par  sa  mort  volontaire, 
Son  sang  ait  racheté  les  crimes  de  la  terre? 
Et  crois-tu  que  pour  nous,  étendu  sur  la  croix, 
Il  souffrit  et  mourut. . .?  Le  crois-tu? 

Aquila. 

Je  le  crois. 
Stella. 

C'est  bien.  Fils  exilé  de  la  céleste  enceinte , 
Je  te  baptise  au  nom  de  la  Trinité  sainte. 
Fermé  par  l'ignorance  et  rouvert  par  la  foi , 
Chrétien ,  le  ciel  l'attend  ! . . .  martyr,  reléve-toi  ! 

Cette  scène  perd  son  caractère  chré- 
tien et  pathétique  par  ce  seul  fait  que  le 
païen  Aquila  courbe  le  front  par  com- 
plaisance, sans  que  rien  ait  amené  sa 
conversion.  Il  croit  (il  le  dit  lui-même), 
parce  que  c'est  la  voix  de  Stella  qui  lui 
parle.  Stella  le  ferait  croire  à  Odin 
comme  elle  le  fait  croire  au  Christ.  Cela 
est  si  vrai  qu'après  le  martyre  de  Stella, 
Aquila  sert  d'instrument  à  Messaline 
poui  assassiner  Caliguia ,  et  qu'avant  ni 
après  l'accomplissement  du  crime,  il  ne 
prononce  pas  un  mot  qui  rappelle  les 
croyances  de  celle  qu'il  a  perdue.  Ainsi 
il  ne  ressort  de  cette  tragédie  prétendue 
chrétienne  que  le  triomphe  d'une  hor- 
rible femme,  Messaline,  et  la  vengeance 
d'Aquila,  qui  est  devenue  un  bien  plus 
grand  crime  depuis  qu'il  s'est  fait  chré- 
tien. 

Représenté  plus  récemment,  le  Gla- 
diateur de  M.  Soumet  offre  des  défauts 
analogues.  Cette  tragédie  se  rapproche 
des  Martyrs;  c'est  la  lutte  de  la  reli- 
gion païenne  et  de  la  religion  chré- 
tienne, mais  encore  dans  les  détails  ex- 
térieurs. Nous  voyons  apparaître  ici, 
comme  dans  Caliguia,  toutes  les  pompes 
de  l'empire  :  le  temple,  le  cirque,  et  à 
côté,  comme  opposition,  les  catacombes. 


règne  ici  dans  la  brutalité  ;  on  sent 
le  voisinage  du  drame  moderne  à  cha- 
que pas.  Ainsi,  au  premier  acte,  le 
gladiateur  raconte  comment,  dans  un 
but  de  sortilèges,  sa  femme  enceinte  fut 
torturée  et  mise  à  mort  par  l'impératrice 
Faustine.  Ce  récit  est  si  horrible  que 
nous  n'osons  le  transcrire  ici.  Le  gladia- 
teur a  perdu  sa  fille ,  et  il  la  retrouve  au 
moment  où  il  va  la  frapper  au  cirque.  On 
lui  accorde  un  jour  avant  de  la  tuer.  Au 
moment  où  le  peuple  se  précipite  vers  la 
prison  et  demande  sa  victime,  le  gladia- 
teur, par  un  crime  aussi  horrible  qu'inu- 
tile, tue  sa  fille;  puis  tout-à  coup,  après 
ce  meurtre  épouvantable ,  il  dit  tranquil- 
lement ces  vers  : 

Je  veux  que  ce  poignard ,  sur  un  autel  chrétien , 
Mêle ,  glorifiant  tout  ce  que  l'on  révère , 
Une  goutte  de  sang  à  celui  du  Calvaire. 

[Montrant  Néodétnie.) 
J'offre  au  Dieu  pauvre  et  nu  son  martyre  et  le  mien. 
Je  veux  que  ce  poignard ,  sur  un  autel  chrétien, 
Rappelant  quel  forfait  épouvanta  notre  âge  , 
Au  monde  rajeuni  dise  :  Plus  d'esclavage. 

Ainsi  le  dénouement  de  Caliguia,  c'est 
l'assassinat  ;  celui  du  Gladiateur,  c'est 
l'infanticide.  Aquila  chrétien  n'a  pas  un 
remords,  le  gladiateur  offre  en  holo- 
causte, sur  un  autel  chrétien,  son  poi- 
gnard trempé  dans  le  sang  de  sa  fille. 

Non,  ce  ne  sont  pas  là  des  œuvres 
inspirées  par  un  sentiment  vrai  du  gé- 
nie chrétien  ,  puisées  aux  mêmes  sources 
qui  nous  ont  donné  Polyeucte.  Corneille 
n'a  pas  mis  en  scène  les  pompes  exté- 
rieures de  la  religion;  il  nous  en  a 
montré  l'esprit.  Polyeucte  n'est  pas  bap- 
tisé sur  la  scène;  il  n'y  revient  pas  cou- 
vert de  sang,  brisé  par  les  tortures.  Au 
moment  suprême,  il  n'oppose  pas  des 
déclamations  aux  sollicitations  de  Félix 
et  de  Pauline  ;  il  leur  expose  simplement 
sa  foi.  A  la  prière,  à  la  menace,  il  se 
contente  de  répondre  :  Je  suis  chrétien. 
Enfin,  quand  le  sacrifice  est  consommé, 
Pauline  et  Félix,  transformés  par  celui 
qui  tient  les  cœurs  en  sa  main,  deman- 
dent le  martyre.  Voilà  qui  sera  éternelle- 
ment beau,  parce  que  cela  est  profondé- 
ment vrai.  Certes,  il  est  bien  permis  à 
M.  Dumas  et  à  M.  Soumet  de  ne  pas  être 
Corneille;  mais  alors  qu'ils  ne  touchent 
pas  à  cette  grande  poésie  qu'il  ne  faut 


Nous  observerons  encore  que   le  fait  |  aborder  que  la  foi  dans  le  cœur. 


366 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL 


Ces  deux  tentatives  avortées  ont  renou- 
velé contre  le  Christianisme  les  attaques 
qui  accueillirent  les  premiers  ouvrages 
de  Chateaubriand.  On  a  nié  que  la  foi 
fût  possible  au  théâtre.  On  a  tourné  et 
retourné  de  toutes  les  façons  le  jugement 
de  Boileau  à  ce  sujet  ;  sans  doute  la  ten- 
tative est  difficile,  mais  il  est  absurde  de 
conclure  de  la  difficulté  d'une  œuvre  à 
son  impossibilité.  Ici,  nous  le  répétons, 
le  talent  ne  suffit  pas  :  soyez  d'abord 
chrétien,  et  vous  saurez  faire  parler  le 
Christianisme. 

Quoi  qu'il  en  soit,  voici  venir  un  jeune 
auteur  qui  ne  s'est  pas  laissé  décourager, 
et  qui  a  tenté  cette  audacieuse  entre- 
prise d'une  tragédie  chrétienne.  Son 
œuvre  nous  paraît  appartenir  à  un  hom- 
me de  foi  ;  elle  sort  tout-à-fait  du  drame 
moderne;  nous  allons  l'examiner  avec 
soin.  En  deux  mots,  nous  dirons  d'abord 
ce  que  c'est  que  Vallia,  la  tragédie  nou- 
velle (1).  La  scène  se  passe  au  5e  siècle, 
époque  où  la  barbarie  a  eu  raison  de 
Rome  ,  et  où  le  Christianisme  s'imposa 
aux  barbares  qui  se  ruaient  sur  le  monde. 
Nous  sommes  dans  un  couvent  de  la  Sep- 
timanie,  une  de  ces  abbayes  militaires 
qui  couvraient  le  sol  gaulois  à  cette  épo- 
que. Vallia,  chef  des  Goths  ,  après  d'é- 
clatantes victoires,  a  vu  !a  fortune  lui 
devenir  infidèle;  il  est  venu  cacher  dans 
ce  cloître  les  ennuis  d'un  grand  cœur, 
terrassé  par  les  événemens.  Là  il  a  vu 
Eudoxie,  jeune  fille  qui  passe  pour  la 
fille  d'Aymar,  abbé  du  couvent  ;  il  l'a 
aimée,  et  cet  amour  a  acquis  bientôt  dans 
son  cœur  une  dévorante  énergie.  Mais  les 
vœux  qu'il  a  prononcés  l'accablent  de  re- 
mords, e!  il  lutte  soutenu  par  les  conseils 
du  prêtre  Sulpice  qui  l'engage  à  étouffer 
cet  amour  sous  de  nobles  travaux.  Il  re- 
fuse. Tout- à -coup  il  apprend  que  les 
Francs  ont  envahi  de  nouveau  la  contrée, 
qu'ils  sont  aux  portes  du  couvent,  qu'Eu- 
doxie  est  peut  être  entre  les  mains  de 
ces  ennemis.  Le  barbare  se  lève,  il  de- 
mandesesarmes,  il  va  combattre  pouren- 
lever  celle  qu'il  aime  à  un  rival  peut-être. 

Eneffet,EudoxieaimeleFrancSnnnon. 
Vallia,  qui  l'a  sauvée,  l'apprend  de  sa 
propre  bouche,  et  dès  lors  rien  ne  l'ar- 

(I)  Un  vol.  in -8».  Tresse,  éditeur,  maison  Barba, 
Valais-Royal.  Paris. 


rête.  Il  a  d'ailleurs  à  ses  côtés  un  affran- 
chi nommé  Majorin  qui  le  pousse  à  tous 
les  crimes  pour  s'en  rendre  maître,  et 
revenir  aux  dieux  de  Rome  et  de  la  Grèce. 
Excité  par  ces  conseils  et  par  sa  passion, 
Vallia  descend  peu  à  peu  dans  le  crime; 
enfin  il  tue  Aymar,  l'abbé  du  couvent.  Le 
remords  pénètre  dans  son  âme,  et  la  voix 
sévère  de  Sulpice  veut  le  rappeler  à  la 
vertu.  Le  barbare  résiste,  et  alors  il  réa- 
lise le  mot  de  l'Écriture  :  impius  càm 
in  profundum  venerit  contemnit.  Après 
cette  lutte,  Vallia  retombe  sur  lui-même 
de  tout  le  poids  de  ses  remords,  mais 
son  amour  se  rallume;  il  va  enlever  Eu- 
doxie, lorsqu'il  découvre  par  une  lettre 
qu'elle  lui  remet  qu'elle  est  sa  fille.  Voici 
ce  que  le  poète  a  fait  de  cette  donnée 
en  la  transformant  par  les  idées  chré- 
tiennes. 

Vallia  ,  après  avoir  lu  la  lettre. 
Non,  non,  elle  est  fille  d'Aymar. 
Viens,  viens,  regarde-moi,  réponds-moi  sans  retard, 
Dieu  t'écoule  parler.  Si  lu  fais  un  mensonge, 
Dans  l'abîme  avec  moi  ce  Dieu  vengeur  te  plonge. 
Maudis-moi  si  tu  yeux  comme  je  me  maudis, 
Mais  parle  sans  détour.  Lorsque  je  le  perdis, 
Je  saisis  mon  poignard ,  et ,  pour  te  reconnaître , 
Dans  les  mains  de  celui  qui  deviendrait  ton  maître , 
Je  traçai  sans  frémir  une  croix  sur  ton  cœur. 

Eudoxie. 
Je  suis  sa  fille! 

Valh'a. 
Toi!...  toi!  ma  fille!  0  malheur! 
Eudoxie. 
Voilà  donc  le  sujet  des  pleurs  que  ce  bon  prêtre 
Répandait  en  silence  en  écrivant  sa  lettre. 
Je  comprends  sa  douleur,  je  vois  avec  regret 
Qu'il  craignait  de  me  perdre  en  perdant  son  secret. 
Je  veux  le  rassurer.  Oui ,  duc ,  je  suis  la  fille  ! 
Et  j'ai  des  sentimens  dignes  de  ma  famille. 
Je  veux  revoir  Sunnon  ;  je  veux  revoir  Aymar! 

Vallia . 
Oh!  ne  m'approche  pas. 

Eudoxie. 
Mon  père  ! 
Vallia. 

Il  est  trop  tard, 
Eudoxie. 
Que  s'est-il  donc  passé? 

Vallia. 

Mon  crime  m'épouvante  ! 

Eudoxie. 
Quel  crime? 

Vallia. 

De  l'enfer  il  dépasse  l'attente. 
Je  vais  lui  faire  horreur  ! 


DE  LA  LITTÉRATURE  DRAMATIQUE. 


367 


Eudoxie. 

Me  faire  horreur  !  qui  ?  loi  !... 
Je  suit  ta  fille,  duc,  je  t'aime  ,  je  le  dois. 

V  allia. 
Tu  dois  me  haïr] 

Eudx  i  e. 
Non! 

\' allia. 
Me  fuir  ! 
Eudoxie. 

Je  te  vénère. 
Vallia . 
J'ai  tué  le  vieillard  qui  te  servait  de  père. 

Eudoxie. 
Mon  père!...  qu'as-tu  fait!!! 

Y  allia. 

Et  je  livre  à  la  mort 
Celui  qui  méritait  de  partager  ton  sort. 

Eudoxie. 
Sunnon  !  grand  Dieu  ! 

Val  lia . 

Sunnon  est  aussi  ma  victime; 
sunnon  est  accusé  d'avoir  commis  mon  crime. 


Ah! 


Eudoxie  tombe  évanouie. 


Vallia. 
Ma  fille  !  elle  meurt  !  grand  Dieu  !  la  l'as  permis  ; 
Ce  crime  affreux  manquait  à  ceux  que  j'ai  commis. 
Venge-loi.  Je  suis  donc  indigne  de  ta  foudre! 
Eh  bien  !  à  me  frapper  je  saurai  me  résoudre  ; 
Mourons!  Je  puis  du  moins  expirer  sans  regrets, 
Et  noyer  dans  mon  sang  ces  horribles  secrets. 
{il  va  se  frapper;  Eudoxie  l'arrête.) 
Euduxie. 
Mon  père!  eh  quoi  !  déjà  mon  père  me  délaisse!... 
Ce  sombre  désespoir  n'est  que  de  la  faiblesse  ; 
Tu  dois  me  proléger  et  délivrer  Sunnon  ; 
Tu  dois  te  repentir  el  prier  Dieu. 

Vallia . 

Non,  non. 
Il  est  un  crime  affreux  que  j'ai  commis  sans  doute  ; 
L'enfer  connaît  ce  crime ,  et  le  ciel  le  redoute. 
Ton  Dieu  ,  dont  ce  forfait  absorbe  la  bonié, 
M'a  maudit  pour  le  temps  el  pour  l'éternité. 

Eudoxie. 
Ce  crime  sans  pardon  ,  jo  le  connais ,  mon  père. 

Vallia. 
Toi! 

Eudoxie. 
C'est  le  désespoir. 

Vallia. 

Dieu  permet  que  j'espère?... 
Eudoxie . 
Il  t'en  fait  un  devoir.  Veux-tu  braver  sa  loi? 
Par  un  crime  nouveau  te  séparer  de  moi  ? 
Descendre  dans  l'abîme  ? 

Vallia . 
Eh  bien  !  ma  fille,  ordonne  ; 


Avec  loi  je  veux  vivre;  à  toi  je  m'abandonne. 

Eudoxie. 
Jette  au  loin  ce  poignard. 

Vallia. 

Oui ,  ma  fille. 

Eudoxie. 

A  genoux. 
Prions  Dieu  maintenant  d'avoir  pitié  de  nous. 

Vallia . 
Moi ,  prier  !  je  ne  puis  ;  je  me  sens  trop  coupable  ; 
Sous  le  poids  du  remords  un  Dieu  juste  m'accable. 

Eudoxie. 
Je  vais  prier  pour  toi;  seulement  joîds  les  mains, 
Et  quand  j'invoquerai  le  maître  des  humains, 
Dans  le  fond  de  ion  cœur  répète  ma  prière, 
El  donne  à  noire  Dieu  ta  confiance  entière. 

Vallia. 
J'obéis.  [Il  se  met  à  genoux.) 

Eudoxie ,  priant. 
Dieu  !  grand  Dieu  !  que  fléchit  le  remords , 
Toi  qui  dans  le  cercueil  ressucites  les  morts, 
Prends  pitié  de  cet  homme  alors  qu'il  s'humilie. 
Son  âme  dans  le  crime  est  comme  ensevelie; 
La  pierre  du  sépulcre  est  lourde  à  soulever. 
Seigneur,  mon  père  est  morl  ;  dis-lui  de  se  lever. 
Sauve-le  des  malheurs  où  son  crime  l'égaré , 
Et  rends  une  âme  vierge  à  ce  nouveau  Lazare. 
Par  les  soins  que  je  donne  à  tous  les  malheureux , 
Quand  je  taris  leurs  pleurs,  quand  je  veille  pour  eux, 
Ne  lui  refuse  pas  son  pardon  qu'il  réclame  ; 
Je  t'offre  tout  mon  sang  pour  racheter  son  âme. 
Souviens-toi  des  tourmens  qu'il  a  déjà  soufferts; 
Ses  maios  gardent  encor  la  trace  de  ses  fers  : 
Après  avoir  perdu  son  rang  el  sa  famille, 
Il  n'a  de  tous  les  siens  retrouvé  que  sa  fille. 
A  cause  de  ses  maux  remplis  son  dernier  vœu; 
L'infortune  est  un  titre  à  la  bonté  de  Dieu. 
Tu  pleures ,  Vallia  ?  pleure  ,  afin  que  tes  larmes 
Donnent  un  doux  spectacle  à  Dieu  que  tu  désarmes. 
Les  pleurs  sont  devant  lui,  quand  il  est  offensé, 
Une  expiation  ;  comme  le  sang  versé  , 
Les  pleurs  du  repentir  sont  un  nouveau  baptême. 
Lève-toi ,  maintenant ,  et  redeviens  toi-même. 
Lève-toi  :  Dieu  pardonne  ;  il  nous  donne  la  paix  ; 
11  m'a  rendu  mon  père,  et  je  le  reconnais. 

Vallia. 
Ah  !  oui,  oui,  Dieu  pardonne  ;  il  me  rend  Eudoxie  ; 
Elle  descend  vers  moi ,  comme  un  nouveau  messie , 
Pour  briser  mes  liens.  Oui,  je  la  reconnais; 
Mon  cœur  me  disait  bien  que  tu  m'appartenais!.... 
Cher  et  fatal  secret  qui  me  fixait  près  d'elle!... 
De  sa  mère  je  vois  une  image  fidèle. 
Je  suis  ton  père,  va;  ton  père!  comprends-tu? 
Ton  père  !  Ce  mot  seul  me  rendrait  ma  vertu. 
Chère  Augusla. 

Eudoxie. 

Co  nom  ! . . . 


368 


DE  L'ÉTAT  ACTUEL 


Vallia. 


Ah  !  ce  nom ,  c'est  le  tien  ; 
Nous  te  Pavions  donné.  Mais ,  oui ,  je  le  sais  bien , 
Augusta  ,  c'est  ton  nom.  Si  je  pouvais  te  dire. . . 
Oh!  laisse-moi  pleurer. 

Eudoxie. 

Prolonge  son  délire , 
Grand  Dieu!  fais-lui  goûter  la  volupté  des  pleurs , 
Le  charme  de  Pespoir  et  l'oubli  des  douleurs. 
Ta  grâce  maintenant  régne  en  lui  sans  obstacle, 
Et  toi  seul  tu  pouvais  opérer  ce  miracle. 

Vallia  (il  se  relève  d'un  air  résolu). 
Lui  seul  !  lui  seul ,  ma  fille  ;  et  je  veux  aujourd'hui 
M'acquitter  des  bienfaits  que  j'ai  reçus  de  lui. 
Je  sens  que  je  peux  tout  par  le  Dieu  qui  m'anime, 
Et  qu'un  de  ses  regards  m'a  rendu  magnanime. 
Dans  les  cœurs  engourdis  lu  rallumes  la  foi, 
Et  tu  peux  dans  la  force  attirer  tout  à  toi. 
C'est  toi  qui  fais  sortir,  au  gré  de  ton  envie, 
La  gloire  de  l'opprobre,  et  de  la  mort  la  vie. 
Ah!  donne  moi  bientôt  l'occasion,  Seigneur, 
D'expier  à  la  fois  mon  crime  et  mon  bonheur, 
De  verser  tout  mon  sang  avec  toutes  mes  larmes: 
Quand  on  souffre  pour  toi  la  douleur  a  des  charmes; 
Ah  !  je  t'aime  à  présent  d'un  amour  grave  et  fort , 
Comme  tu  nous  aimas ,  ô  Christ  !  jusqu'à  la  mort. 

On  devine  le  dernier  acte;  il  se  com- 
pose tout  entier  de  l'expiation  de  Vallia  ; 
il  veut  se  dévouer  pour  Sunnon,  mais  les 
soldats  n'acceptent  pas  ce  dévouement, 
et  malgré  tout,  ils  veulent  le  placer  sur 
le  pavois.  D'un  côté,  les  tentations  de  la 
gloire  ;  de  l'autre,  les  pleurs  de  sa  fille  , 
il  repousse  tout,  il  se  soumet,  et  lui- 
même  s'inflige  la  dégradation  militaire 
par  ces  beaux  vers  : 

Ma  main  d'un  sang  pur  s'est  trempée , 
Et  le  poignard  me  rend  indigne  de  Pépée. 

(Il  tire  sonépée.) 
Adieu  donc  noble  fer,  qu'autrefois  ont  porté 
Mes  pères  ,  dans  les  jours  de  leur  prospérité. 
De  gloire  et  de  malheur  cher  et  sublime  gage  , 
Pendant  six  jours  entiers  tu  vis  Rome  au  pillage; 
Ainsi  que  des  blés  murs  fauchés  dans  les  vallons  , 
Tu  moissonnais  les  Huns  sous  les  mûrs  de  Cbàlons, 
Et  mon  père  avec  loi  rendit  son  nom  célèbre 
Du  Rhône  à  l'Océan ,  et  de  la  Loire  à  l'Èbre; 
Après  avoir  servi  des  héros  surhumains, 
Tu  tombes  sans  retour  de  mes  indignes  mains. 

(Il  laisse  tomber  son  épée.) 
Du  soldat  j'ai  perdu  le  noble  caractère  ; 
Poignard  et  baudrier,  ceinture  militaire  , 
Foulez  tout  à  vos  pieds.  Vous,  mes  pairs,  jugez- 
moi, 
Et  sur  ma  tombe  ,  après ,  vous  choisirez  un  roi. 

Désormais  rien  ne  saurait  plus  arrêter 
Vallia.  On  refuse  de  le  juger  ;  il  s'im- 
pose lui-même  une.  peine  plus  terrible, 


il  s'ensevelit  tout  vivant  dans  les  cryptes 
du  couvent  pour  y  pleurer  sa  faute. 

Au  moment  où  il  descend  dans  le 
souterrain,  Sulpice  dit  : 

Rendons  grâces  à  Dieu  :  dans  son  amour  immense , 
Au  plus  coupable  même  il  offre  sa  clémence  ; 
Et  quand  le  criminel  a  la  foi  pour  appui , 
Des  profondeurs  du  crime  il  remonte  vers  lui. 

Ces  derniers  vers  renferment  toute  la 
tragédie  ;  c'est  la  luttedes  vérités  chrétien- 
nes contre  les  passions  dans  le  cœur  du 
barbare.  A  peine  entré  dans  la  voie  de  la 
vertu  par  ces  vérités ,  Vallia  en  sort  par 
une  chute,  et  chaque  pas  qu'il  fait  le  con- 
duit au  crime.  Dieu  le  ramène  à  lui  par 
l'objet  même  de  ce  crime.  L'auteur  a  très 
bien  compris  la  puissance  des  idées  chré- 
tiennes. Dans  le  système  de  la  fatalité  an- 
tique, dès  que  Vallia  reconnaît  sa  fille,  il 
ne  lui  resterait  plus  que  le  désespoir  et  le 
suicide  ;  les  idées  chrétiennes  ont  fourni 
à  l'auteur  la  plus  belle  et  la  plus  pathéti- 
que  situation  de  son  ouvrage,  et  le  dé- 
nouement qui  est  neuf  et  simple,  et  res- 
sort parfaitement  du  sujet.  La  fatalité 
antique  ne  peut  anéantir  le  crime  qu'en 
anéantissant  le  coupable  :  l'idée  chré- 
tienne détruit  le  crime  et  sauve  le  cri- 
minel. 

Habituée  aux  allures  brutales  du  drame 
moderne,  la  critique  n'a  pas  vu  tout  ce 
qu'il  y  avait  de  sérieux  dans  cet  effort  d'un 
homme  véritablement  convaincu  ;  elle  a 
rendu  justice  au  talent;  elleaniéla  pen- 
sée qui  l'inspirait.  Les  reproches  qu'elle  a 
adressés  à  l'auteur  de  Vallia  sont  bien 
vieux  et  ils  devraient  être  bien  usés,  si 
l'erreur  était  jamais  trop  usée  pour  des 
hommes  de  mauvaise  foi.  Lorsque  Cor- 
neille lut  Polyeucte  à  l'hôtel  deRambouil- 
let,  tous  les  beaux  esprits  du  temps  n'eu- 
rent qu'un  cri  pour  condamner  ce  magni- 
fique poème;  Voiture  fut  chargé  d'engager 
Corneille  à  ne  pas  le  faire  représenter.  A 
l'apparition  du  Génie  du  Christianisme, 
et  surtout  des  Martyrs,  les  mêmes  repro- 
ches s'attaquèrent  à  M.deChateaubriand. 
Il  est  beau  d'entrer  dans  la  voie  littéraire 
escorté  par  des  noms  aussi  glorieux.  Ces 
reproches  sont  répétés  par  un  critique  du 
journal  des  Débats,  qui  a  le  malheur  de 
n'être  qu'un  homme  d'esprit  et  d'impro- 
visation, ce  qui  ne  suffit  pas  pour  juger 
une  œuvre  qui   touche  aux  plus  hautes 


DE  LA  LITTÉRATURE  DRAMATIQUE. 


369 


questions,  et  qui  sort  des  banalités  ordi- 
naires du  mélodrame.  N*égàyons  pas, 
dit-il  avec  Boileau,  les  terribles  mystères 
de  la  loi  nouvelle;  et  plus  bas  :  Pallia/ 

qu'est-ce   que  Pallia? c'est   un  des 

héros  de  nos  chroniqueurs.  Dans  l'his- 
toire, ce  héros  a  bien  raison,  si  ça  lui 
plaît,  de  s' appeler  Pallia,  c'est  son  droit; 
il  n'a  plus  ce  droit  dès  qu'il  met  le  pied 
dans  le  drame/  Et  ailleurs,  après  avoir 
contesté  à  l'Eglise  primitive  sa  poé- 
sie, le  critique  des  Débats  ajoute:  mais 
en  revanche,  le  seul  dogme  de  la  fata- 
lité antique  a  produit,  depuis  tantôt 
trois  mille  ans ,  les  plus  beaux  drames 
dont  slwnore  le  génie  humain.  Ainsi 
d'un  trait  de  plume  notre  critique  met 
au  néant  le  Dante,  le  Tasse  ,  Mi'ton  , 
Corneille,  Racine,  Voltaire,  Chateau- 
briand, les  plus  grands  noms  poétiques 
des  temps  modernes  ;  ainsi  il  ne  sera  pas 
permis  à  un  jeune  homme  sérieux  d'é- 
tudier ces  grands  modèles  et  de  s'in- 
spirer aux  sources  sacrées  dont  ils  ont 
tiré  tant  de  trésors.  Oui ,  vous  le  dites, 
vous  êtes  païens  (1)1  Mais  alors  restez  les 
critiques  du  mélodrame  et  du  vaudeville; 
faites  de  l'art  pour  l'art,  selon  l'expres- 
sion que  vous  avez  inventée,  et  lorsque 
quelque  œuvre  de  foi  se  produit  à  vos 
yeux,  détournez  la  tête  si  vous  ne  com- 
prenez pas,  mais  abstenez-vous  parce 
que  vous  ne  comprenez  pas.  Pour  répon- 
dre en  détail  à  ces  reproches  il  faudrait 
un  volume;  nous  en  avons  dit  assez  pour 
montrer  tout  leur  néant:  il  ne  nous  reste 
plus  qu'à  les  résumer  et  à  les  mettre  en 
regards  de  nos  réponses. 

Au  reste,  ces  critiquesonles  a  adressées 
non  pas  tant  à  la  tragédie  de  Pallia 
qu'à  l'ordre  d'idées  qu'elle  représente. 
On  lui  a  reproché  de  sortir  de  la  fatalité 
et  de  vouloir  prêcher  au  théâtre.  Si  vous 
avez  un  beau  sermon  à  débiter,  montez 
en  chaire,  mon  très  cher  frère,  lui  a  en- 
core dit  le  journal  des  Débats  ;  on  lui  a 
reproché  d'avoir  fouillé  une  époque  peu 
connue  ;  on  lui  a  reproché  d'avoir  em- 
prunté sa  poésie  à  une  religion  dont  il 
ne  faut  pas  égayer  les  terribles  mystères; 

(1)  «  Nous,  cependant,  les  païens  de  chaque  jour, 
nous  n'irons  pas  sur  les  brisées  de  ces  grands  pré- 
dicateurs ,  Corneille  et  M.  de  Chateaubriand.  » 
(Journ.  des  Débats,  4  octobre.)  C'est  une  raison 
bien  concluante  ! 


on  a   rendu   seulement  justice  au  style. 

Nous  avons  répondu  d'abord  :  le  théâ- 
tre doit  être  moral  parce  qu'il  s'adresse 
d'une  manière  brûlante  à  la  foule  ;  il  faut 
que  la  forme  dramatique  contienne  une 
pensée,  parce  que  le  fait  a  des  bornes,  et 
que  seul  il  amène  tous  les  excès. L'élément 
chrétien,  comme  ils  disent  encore ,  ne 
doit  pas  être  repoussé  au  théâtre,  mais 
au  contraire  ,  il  peut  dans  les  mains  d'un 
homme  croyant  fournir  les  plus  beaux 
effets  du  pathétique  et  du  sublime.  L'é- 
lément chrétien  ne  consiste  pas  d'ailleurs 
dans  la  forme  extérieure  de  nos  mystères, 
mais  dans  la  lutte  profonde  des  senti- 
mens  et  des  pensées.  C'est  pour  avoir  mé- 
connu ces  grandes  vérités  que  le  théâtre 
se  traîne  depuis  dix  ans  dans  la  fange  de 
tous  les  excès. 

Et  jetons  les  yeux  autour  de  nous  : 
que  voyons-nous  depuis  que  M.  de  Cha- 
teaubriand a  ouvert  le  siècle  avec  tant 
d'éclat?  Qu'ont  fait  la  philosophie  ,  l'his- 
toire, la  littérature  ,  quand  elles  ont 
voulu  rompre  avec  les  grandes  vérités 
chrétiennes,  avec  les  règles  immuables 
du  beau  et  du  vrai?  La  philosophie  de- 
venue panthéiste,  éclectique,  humani- 
taire, que  sais-je?est  revenue  péniblement 
aux  erreurs  si  glorieusement  foudroyées 
par  les  génies  chrétiens  des  premiers  siè- 
cles. L'hiatoire  s'est  faite  matérialiste  ; 
elle  a  voulu  conter  pour  conter  ;  la  litté- 
rature a  suivi  la  même  voie,  elle  a  fait 
de  l'art  pour  l'art.  Nous,  les  catholiques 
de  ce  siècle ,  nous  à  qui  la  foi  ne  manque 
pas,  même  au  théâtre,  nous  ne  voulons 
pas  de  cette  fange  matérialiste,  nous  ne 
répudions  pas  le  présent  dans  ce  qu'il  a 
de  vrai  ;  mais  aussi  nous  ne  voulons 
pas  rompre  avec  dix-huit  siècles  d'efforts 
glorieux.  Autour  de  nous,  tout  ce  qui 
restera  s'est  placé  à  l'ombre  de  cette 
bannière,  nous  n'avons  rien  à  envier 
au  matérialisme.  MM.  de  Bonald,  de 
Maistre.  Chateaubriand,  Lamartine,  dans 
ses  Méditations  et  ses  Harmonies  ,  et  ce 
génie  qui  s'appelait  M.  de  La  Mennais, 
voilà  les  gloires  de  notre  siècle.  Le  reste 
sera  placé  bien  loin  dans  des  rangs  in- 
férieurs. Il  faut  que  la  littérature  dra- 
matique reprenne  son  rang  à  côté  de 
ces  hommes  ;  il  faut  qu'elle  remonte  à 
Corneille  ,  à  Racine,  à  la  source  du 
beau  et  du  vrai .  Que  si  elle  résiste  à  ce 


370  ÉTUDES  SUR  LES  FEMMES  CHRÉTIENNES 

mouvement  salutaire,  elle  n'enfantera 
jamais  que  des  œuvres  sans  nom  ,  re- 
poussées et  maudites  par  l'homme  de 


bien;  ear  la  première  condition  de  l'art, 
c'est  la  morale  et  la  vérité. 

Amédék  de  Beaufort. 


ÉTUDES  SUR  LES  FEMMES  CHRÉTIENNES. 

MADAME  DE  CHANTAL.  1572. 


PREMIER   ARTICLE. 


Au  16e  siècle,  parut  un  homme  dont  le 
génie  vaste  et  hardi,  la  parole  puissante 
et  incisive  étaient  destinés  à  opérer  dans 
les  esprits  une  immense  révolution.  Sorti 
de  la  classe  humble,  mais  forte,  des  tra- 
vailleurs, endurci  dès  le  jeune  âge  con- 
tre les  privations  et  les  souffrances,  il 
apprit  de  bonne  heure  à  luiter,  et  sentit 
combien  la  vie  est  rude  pour  quiconque 
doit  courber  la  tête  devant  les  heureux 
et  les  privilégiés  du  monde.  Car  il  était 
né  pauvre,   et  celui  qui  devait  doter  sa 
patrie  d'une  langue  nationale,  arracha  à 
la  charité   parcimonieuse  du  riche   les 
premiers  élémensdela  science.  Naturel- 
lement  porté  à    la  rêverie  et  à  l'exalta- 
tion, ces  dispositions  s'accrurent  encore 
en  lui    par  l'isolement  où  le  plaçait  la 
pauvreté  et  par  la    souffrance   qu'il  en 
ressentit.   Enfant,    il   s'était  ému  à  ses 
propres  accens,  lorsque  sa  voix  sollici- 
tait l'aumône;  sa   prière  mélancolique 
n'avait  souvent  eu  pour  témoin  que  la 
croix  solitaire  des  forêts  natales.  A  peine 
arrivé  à  l'adolescence ,  la  mort  lui  enlève 
un  compagnon   chéri,    et  soudain,  im- 
pressionné par  sa  douleur,  il  se  croit  ap- 
pelé à  la  vocation  religieuse.  Pourquoi 
ne  comprit-il  pas  que  toutes  ces  larmes 
brûlantes ,  répandues  depuis  son  enfance, 
lui  étaient  moins  arrachées  par  la  piété 
que  par    l'humiliation  ,   que   ces   élans 
vers  le  ciel  ne  tendaient   pas  tant  à  le 
rapprocher  de  Dieu  qu'à   l'éloigner  des 
hommes  au  milieu  desquels  il  souffrait? 
Trompé  sur  ses  besoins  ,  méconnaissant 
la  voix  qui   l'appelait   à  commander  et 
non  à  obéir,  le  pauvre  écolier  devint  un 
pauvre  moine. 

Mais  dans  cette  organisation  puissante 
dominaient  l'orgueil  et  les  sens,  et  ces 


deux  tyrans  de  notre  nature  se  vengèrent 
sur  l'homme  d'avoir  été  méconnus  par 
l'enfant.  L'orgueil  se  révolte  le  premier. 
D'abord  il  attaque  faiblement  l'autorité 
que  l'imprudent  jeune  homme  était  ve- 
nu chercher  lui-même;  bientôt  il  l'é- 
branle  ,  et  la  renversant  enfin,  jette  sur 
elle,   fier  de  son  triomphe,  l'ironie  et 
l'injure  ,  croyant  à  force  de  mépris  faire 
oublier  qu'un  jour  il  s'est  agenouillé  de- 
vant elle.  Les  sens,  excités  à  leur  tour, 
irrités  par    la  contrainte  des  premières 
années ,  rompent  tout  frein ,  et  célèbrent 
leur  révolte  par  un  débordement  de  pa- 
roles et  d'idées  que  seuls  ils  pouvaient 
enfanter.  Une  vierge  avait  relevé  les  fil!  es 
d  Eve  de  leur   antique   dégradation,  et 
depuis  Marie,   la   femme   retrouvait  sa 
dignité  par  la    virginité;  soudain,  elle 
rétrograde  jusqu'au  temps  du  judaïsme. 
Le  Christ  avait  voulu  en  faire  la  compa- 
gne de  l'homme;  pour  le  moine  révolté 
elle  n'est  plus   que  sa  femelle,  bonne 
uniquement  à  la  reproduction  et  devant 
remplir  sa  vocation  à  tout  prix.  Alors  on 
entend  sortir  ces  étranges  conseils  de  la 
bouched'un  prêtre  chrétien  :  i  Que  si  une 
femme  a  épousé  un  homme  impuissant, 
qu'elle  lui   demande  la  permission    de 
s^unir  à  un  de  ses  parens  ou  amis  ;  que 
s'il  refuse,  qu'elle  quitte  le   logis  clan- 
destinement,  par  amour  de  son  salut, 
qu'elle  aille  en  pays  étranger  et  s'y  ma- 
rie.. .(1).>  Il  faut  avouer  que  voilà  le  salut 
singulièrement    compris.    Ce   n'est   pas 
tout,  le  prédicateur  continue.  Pour  lui, 

(1)  Voir  les  cyniques  paroles,  que  nous  n'osons 
répéter  ici ,  dans  le  Sermo  de  malt  imunio  ,  cité  par 
M.  Audin ,  Hist.  de  la  Vie ,  des  Ecrits  et  des  Doc- 
trine» de  Martin  Luther,  U  II,  p,  çg. 


MADAME  DE  CHAKTAL. 


371 


l'union  de  l'homme  et  de  la  femme  re- 
devient un  accouplement  auquel  ne  par- 
ticipent ni  lame,  ni  l'esprit:  la  matière 
n'écoute  que  ses  besoins;  elle  veut  les 
salisfaire,  n'importe  comment.  Que  si 
une  part  si  grande  est  faite  à  la  femme, 
que  sera-ce  du  mari?  Le  moine  apostat 
va  jusqu'à  lui  donner  le  conseil  de  la 
contraindre  par  la  force  publique.  «  Si 
\*  elle  refuse  le  devoir  conjugal,  renvoie- 
<là,et  à  la  place  de  Vasthi,  mets  Es- 
«  ther,  pour  imiter  l'exemple  d'Assué- 
i  rus  roi...  Le  magistrat  doit  employer  la 
«  force  contre  la  femme  revêche;  en  cas 

<  de  besoin  ,  le  glaive.  Si  le  magistrat 
«  use  du  glaive,   le  mari  imaginera  que 

<  sa  femme  a  été  enlevée  et  tuée  par  des 
«  voleurs  ,  et  il  en  prendra  une  au- 
«  tre  (I).  >  Ainsi  donc  ,  oubliant  la  diffé- 
rence des  temps  et  des  lieux,  peu  inquiet 
de  la  voie  dans  laquelle  il  entraîne  l'hu- 
manité, le  moine  repousse  la  loi  de  l'es- 
prit pour  invoquer  celle  de  la  chair  ,  et 
renie  la  parole  du  Christ. 

L'effet  de  ces  enseignemens  est  im- 
mense. A  la  voix  du  docteur  ,  les  cloîtres 
s'ouvrent;  le  dévergondage  de  l'action 
suit  le  dévergondage  de  la  pensée  ; 
l'homme  ne  regarde  plus  la  femme  qu'a- 
vec les  yeux  de  la  chair,-  la  femme  oublie 
quelle  doit  surtout  être  chaste,  et  que 
sa  mission  est  de  moraliser  la  sociéié;  la 
loi  se  matérialise,  et  les  plus  étranges 
aberrations  de  l'esprit  humain  enfantent 
des  sectes  monstrueuses.  Ce  serait  une 
belle  et  intéressante  étude  a  entreprendre 
que  l'é  ude  du  changement  opéré  dans 
la  société  par  ce  mépris  jeté  sur  le  céli- 
bat, sur  la  virginité,  tant  recommandés 
par  les  premiers  Pères,  ■et  qui  sont,  pour 
ainsi  dire,  la  base  du  Christianisme-  et 
la  comparaison  ne  serait  pas  moins  cu- 
rieuse à  établir  entre  les  traités  des  saint 
.Cyprien  ,  des  saint  Ambroise,  des  saint 
Jérôme,  sur  la  virginité,  et  les  discours 
obscènes  que  le  nouveau  Père  de  l'église 
Réformée  tenait  à  table  et  débitait  en 
chaire.  Mais  ce  sujet  est  trop  vaste  pour 
trouver  place  ici;  pour  nous,  du  reste, 
il  peut  se  résumer  en  quelques  mots: 
Le  dernier  terme  et  l'expression  la  plus 
avancée  de  ces  doctrines  se  révèlent ,  en 

(t)  Sernio   de  malrimonio ,   cité  par  M.  Aodin , 
Bitt.  fela  Vie+etc,  t.  H,  p.  56. 


Allemagne,  par  la  bigamie  du  landgrave 
de  liesse;  en  Angleterre,  par  les  noces 
effrontées  et  sanglantes  d'Henri  VIII. 

On  comptait  déjà  89  ans  depuis  la  nais- 
sance de  celui  par  qui  tous  ces  désordres 
étaient  entrés  dans  la  société,  il  y  en  avait 
55  qu'il  avait  prononcé  les  premières  pa- 
roles de  révolte  dans  un  sermon  contre  les 
indulgences,  et  16  que  la  mort  l'avait  ap- 
pelé devant  le  tribunal  suprême  de  Dieu, 
quand  vint  au  monde  une  femme  dont 
l'exemple,  par  la  piété  et  la  chasteté  de 
sa  vie,  par  la  dignité  chrétienne  de  sa  con- 
duite ,  mais  surtout ,  peut-être  ,  par  le 
lien  intime  d'une  affection  pure  avec  un 
des  hommes  les  plus  saints  et  les  plus  ad- 
mirables de  cette  époque,  devait  contre- 
balancer les  funestes  doctrines  de  Luther, 
et  rappeler  au  monde  oublieux  que  l'u- 
nion spirituelle  de  l'homme  et  de  la 
femme  peut  exister  forte,  sainte,  riche 
en  bonnes  œuvres  et  en  nobles  actions, 
sans  que  le  contact  de  la  matière  vienne 
la  souiller.  Cette  femme  était  madame  de 
Chantai ,  l'amie  de  François  de  Sales,  la 
fondatrice  de  l'ordre  de  la  Visitation.  Il 
nous  a  paru  d'autant  plus  utile  de  pré- 
senter un  court  tableau  de  cette  vie  si 
bien  remplie  ,  et  de  l'union  intime  qui 
exista  entre  ces  deux  âmes  d'élite,  qu'elle 
offre  un  contraste  frappant  avec  le  ma- 
térialisme répandu  alors  dans  les  mœurs 
pas  la  Réforme  ,  et  que,  comme  la  douce 
étoile  isolée  de  l'obscurité  d'une  nuit 
orageuse,  elle  fait  espérer  de  meilleurs 
temps. 

La  famille  Frémiot  conservait  une 
piété  traditionnelle.  Bénigne  Frémiot 
président  à  mortier  au  parlement  de 
Dijon,  se  distinguait  par  la  pureté  de  sa 
foi  autant  que  par  la  fermeté  et  la  loyauté 
de  sa  conduite  ;  et  sa  femme,  Marguerite 
de  Berbisy,  nous  est  également  présen- 
tée comme  douée  de  beaucoup  de  pru- 
dence et  fort  attachée  à  la  religion.  Ce 
fut  d'eux  que  naquit,  à  Dijon,  le  23  jan- 
vier 1572 ,  Jeanne-Françoise  Frémiot 
plus  connue  sous  le  titre  de  baronne  de 
Chantai,  et  que  nous  verrons  prendre 
ei. suite  celui  de  mère  de  Chantai,  en  de- 
venant la  première  supérieure  dje  son 
ordre. 

Tout  est  enseignement  dans  la  conduite 
de  ceux  que  Dieu  destine  à  exercer  une 
salutaire  influence  sur  les  îiommes  ;  leur 


372 


ÉTUDES  SUR  LES  FEMMES  CHRÉTIENNES. 


éducation,  leur  vie  de  famille,  leurs  ac- 
tions, en  apparence  les  plus  éloignées 
d'un  but  religieux,  leurs  défauts,  leurs 
égaremens  même  peuvent  servir  d'in- 
struction ,  soit  comme  exemple ,  soit 
comme  avertissement.  Nous  avons  vu 
souvent  ceux  que  l'Eglise  a  pris  plaisir  à 
adopter  parmi  ses  enfons  de  prédilection 
commencer  par  les  plus  grands  égare- 
mens,  et  n'arriver  à  la  sainteté  qu'après 
avoir  éprouvé  l'amertume  et  le  dégoût 
des  jouissances  matérielles.  Ce  n'est  point 
le  spectacle  que  nous  offrira  la  vie  sim- 
ple et  pure  de  madame  de  Chantai  :  heu- 
reusement née ,  elle  ne  parait  point  avoir 
eu  à  lutter  contre  les  entraînemens  de  la 
passion,  ni  à  se  dégager  des  exemples 
dangereux  et  des  impressions  mauvaises; 
mais  en  jetant  un  rapide  coup  d'oeil  sur 
son  existence  pendant  les  années  qui 
précédèrent  sa  vocation ,  nous  y  trouve- 
rons d'admirables  vertus,  l'humiiité,  la 
patience,  la  charité  et  l'abnégation.  Nous 
partagerons  les  différentes  périodes  de  sa 
vie  en  trois  :  la  première  nous  montrera 
l'épouse  sage  et  dévouée;  la  seconde,  la 
mère  pleine  de  sollicitude,  de  vigilance 
et  d'abnégation  ;  la  troisième  ,  la  reli- 
gieuse, fondatrice  et  supérieure  d'un 
ordre  dont  la  pauvreté  et  la  charité  fu- 
rent la  base.  Puis,  dans  chacune  de  ces 
phases  diverses,  nous  suivrons  la  pensée- 
mère,  la  religion,  qui  les  anime  toutes, 
et  qui,  comme  un  rayon  du  ciel,  grandit 
et  brille  d'un  plus  vif  éclat  à  mesure  que, 
plus  près  d'atteindre  le  but,  elle  se  rap- 
proche davantage  de  sa  source. 

La  vie  de  l'enfant  et  celle  de  la  jeune 
fille  restent  ordinairement  cachées  dans 
le  sanctuaire  de  la  famille.  La  parole 
naïve,  l'hésitation  timide  du  premier 
âge,  n'ont  d'importance  et  de  charme 
que  pour  l'œil  inquiet  et  attentif  des  pa- 
rens;  la  foule  indifférente  et  pressée 
ne  s'arrête  guère  à  examiner  un  fruit 
que  le  bourgeon  indique  à  peine.  Voilà 
pourquoi  nous  savons  et  nous  dirons 
peu  de  chose  de  l'enfance  de  Jeanne, 
Elle  se  passa  douce  et  simple,  partagée 
entre  l'étude  et  la  pratique  des  devoirs 
de  la  vie.  A  peine  âgée  de  dix-huit  mois, 
elle  avait  fait  une  perte  irréparable  en  la 
personne  de  sa  mère  :  ce  fut  donc  la  re- 
ligion, celte  autre  mère  des  petits  en- 
fans  et  des  âmes  souffrantes,  qui  la  re- 


cueillit sur  son  sein  et  qui,  berçant  ten- 
drement dans  ses  bras  divins  l'enfant  que 
les  bras  maternels  ne  pouvaient  plus  ca- 
resser, versa  dans  sa  jeune  âme  les  tré- 
sors d'ineffable  tendresse  dont  les  fruits 
devaient  être  si  abondans.  Dans  les  dé- 
plorables circonstances  où  se  trouvait  la 
France,  les  familles  vraiment  pieuses 
soupiraient  après  des  temps  meilleurs  et 
s'efforçaient  de  les  préparer  en  s'ap- 
puyant  sur  une  foi  plus  pure  et  plus 
éc'airée.  C'est  ce  que  fit  le  président 
Frémiot;  il  s'appliqua  à  donner  à  ses 
enfans  une  connaissance  raisonnée  de  la 
religion ,  de  manière  à  ce  que  leur 
croyance  ne  fût  point  ébranlée  par  les 
argumens  spécieux  des  religionnaires, 
et  peut-être  devons-nous  à  cet  enseigne- 
ment et  aux  circonstances  mêmes  qui  le 
nécessitèrent  la  belle  vie  que  nous  es- 
sayons de  retracer  ici. 

Les  historiens  et  les  biographes  de  ma- 
dame de  Chantai  se  sont  plu  à  nous  ra- 
conter un  ou  deux  traits  de  son  enfance 
auxquels  donna  lieu  cette  instruction. 
Elle  avait  à  peine  cinq  ans,  que,  se  trou- 
vant un  jour  dans  l'appartement  où  son 
père  causait  de  matières  religieuses  avec 
un  seigneur  calviniste,  la  petite  Jeanne 
s'échappa  soudain  des  mains  de  sa  gou- 
vernante, et,  courant  à  celui  dont  une 
phrase  l'avait  sans  doute  frappée  :  t  Mon- 
«  sieur,  lui  dit -elle,  vous  ne  croyez  pas 
f  que  Jésus-Christ  soit  présent  au  saint 

<  sacrement;  cependant  il  a  dit  qu'il  y 

<  était  :  vous  croyez  donc  qu'il  est  un 

<  menteur?  >  L'étranger  lui  répondit  ce 
qu'il  crut  être  à  sa  portée ,  et ,  pour  faire 
sa  paix  avec  elle,  lui  donna  des  bon- 
bons; mais  elle  courut  aussitôt  les  jeter 
au  feu,  et,  se  tournant  vers  lui  :  <  Voilà 
c  comme  les  hérétiques  brûleront  dans 

<  l'enfer,  parce  qu'ils  ne  croient  pas  ce 
c  que  Notre-Seigneur  a  dit.  »  Ce  zèle  si 
précoce  ne  diminua  point  avec  le  temps, 
seulement  il  revêtit  d'autres  formes. 
L'âme  pieuse  et  tendre  de  madame  de 
Chantai  ne  pouvait  être  accessible  au  fa- 
natisme, et  la  charité  dont  elle  était 
remplie,  éclairée  encore  par  les  doux 
conseils  de  François  de  Sales,  comprit 
vile  que  les  conversions  ne  s'opèrent  pas 
par  les  flammes  des  bûchers,  mais  par  la 
chaleur  entraînante  de  l'amour  et  par 
l'irrésistible  influence  de  l'exemple. 


MADAME  DE 

L'action  la  plus  saillante  de  Jeanne , 
dans  sa  vie  de  jeune  fille,  nous  montre 
déjà  en  elle  une  grande  fermeté  de  ca- 
ractère et  une  dévotion  bien  arrêtée  : 
c'est  celle  où  ,  livrée  à  elle-même ,  solli- 
citée par  sa  sœur  et  son  beau-frère ,  le 
marquis  d'Effran ,  elle  sut  résister  à  tout 
et  refusa  ,  à  cause  de  la  différence  de  re- 
ligion ,  un  parti  fort  avantageux.  Peu  de 
temps  après,  nous  la  voyons  accepter 
pour  mari ,  de  la  main  de  son  père ,  le 
baron  de  Chantai ,  sans  que  son  inclina- 
tion paraisse  déterminer  en  rien  cette 
alliance.  Du  reste  ,  elle  était  fort  conve- 
nable sous  tous  les  rapports.  Christophe 
de  Rabutin ,  baron  de  Chantai ,  était 
l'aîné  du  côté  paternel  de  la  maison  de 
Rabutin,  et  descendait  de  celle  de  saint 
Rernard  du  côté  maternel.  Il  avait  alors 
27  ou  28  ans,  Jeanne  21. 

L'époque  du  mariage,  si  grave  pour 
toute  femme  qui  en  comprend  l'impor- 
tance ,  où  l'existence  se  fixe ,  où  les  fai- 
blesses de  la  jeune  fille  doivent  dispa- 
raître pour  faire  place  à  la  raison  calme 
de  l'épouse  ;  où  elle  a  besoin,  non  plus  de 
théorie ,  mais  d'action  ,  de  force  ,  de  pa- 
tience ,  d'énergie  et  de  dignité,  parce 
qu'elle  entre  dans  la  réalité  comme  dans 
le  plein  exercice  de  la  vie;  cette  époque 
marque  aussi,  pour  madame  de  Chantai , 
l'ère  nouvelle  où  ses  actions  vont  se  pa- 
rer d'une  vertu  toute  chrétienne.  Son 
premier  acte  est  un  acte  d'abnégation. 
Le  baron  de  Chantai ,  par  insouciance  et 
faiblesse,  avait  grandement  dérangé  sa 
fortune  ;  et  bien  qu'il  sentît  le  danger  de 
persévérer  dans  cetle  voie  ,  il  était  inca- 
pable de  surmonter  les  ennuis  et  les  em- 
barras d'une  meilleure  administration  ; 
aussi  s'adressa-t-il  à  sa  femme  pour  la 
prier  de  se  charger  de  ses  affaires.  Ce 
fardeau  si  pesant  l'effraya  d'abord;  elle 
l'accepta  pourtant  et  se  mit  courageuse- 
ment à  l'œuvre.  Peut-être  n'est-il  pas  in- 
utile de  jeter  un  rapide  coup  d'œil  sur  la 
manière  dont  elle  s'y  prit. 

Elle  commença  par  s'entourer  de  do- 
mestiques choisis  ;  mais  en  renvoyant 
les  autres,  sa  prévoyante  charité  se  ré- 
vèle déjà  par  le  soin  qu'elle  prend  d'as- 
surer leur  sort  jusqu'à  ce  qu'ils  aient 
trouvé  à  se  placer  ailleurs.  Quant  aux 
i  nouveaux,  elle  étendit  sur  eux  un  regard 
vigilant  et  protecteur ,  les  accoutuma  à 

TOMB  XII.   —  K°  71.   1841. 


CHANTAL.  373 

une  vie  laborieuse  et  active,  et  leur 
donna  en  retour  l'instruction  propre  à 
leur  état  et  les  secours  que  pouvait  ré- 
clamer leur  santé,  j  Alors ,  dit  un  de 
c  ses  historiens,  elle  se  dépouillait  de 
<  l'autorité  d'une  maîtresse  pour  se  revê- 
«  tir  de  la  tendresse  d'une  mère,  d'autant 
«  plus  convaincue  qu'elle  servait  Jésus- 
«  Christ  en  les  servant,  qu'il  avait  dit 
t  lui-même  :  «  Ce  que  vous  avez  fait  à 
i  l'un  de  ces  petits  ,  vous  l'aurez  fait 
i  à  moi-même  (1).  t  La  messe  chaque 
jour  et  la  prière  en  commun  réunissaient 
maîtresse  et  serviteurs  dans  un  même 
acte  de  dévotion  ;  et  dès  le  moment 
qu'elle  prit  la  direction  des  affaires,  elle 
contracta  l'habitude  de  se  lever  si  matin, 
qu'elle  avait  donné  tous  les  ordres  néces- 
saires avant  que  son  mari  ne  fût  éveillé. 
Les  receveurs,  les  fermiers,  les  vassaux, 
durent  s'adresser  directement  à  elle;  et, 
afin  qu'on  ne  pût  changer  ses  ordres,  ni 
prétendre  les  avoir  oubliés  ou  mal  en- 
tendus, elle  les  donna  par  écrit.  Toutes 
les  semaines,  les  comptes  de  ses  domesti- 
ques furent  réglés ,  tous  les  mois  ceux 
des  receveurs  et  des  fermiers.  Chaque 
ouvrier  recevait  le  prix  de  son  ouvrage 
au  moment  où  il  le  rapportait;  chaque 
dette  était  payée  exactement ,  et  de 
temps  en  temps  elle  visitait  ses  greniers 
et  ses  terres  pour  s'assurer  de  l'ordre  qui 
devait  y  régner.  Pourtant ,  malgré  tous 
ces  soins,  la  fortune  avait  été  si  compro- 
mise ,  que  les  revenus  ne  suffisaient  pas 
encore;  elle  en  parla  au  baron  de  Chan- 
tai, mais  il  ne  voulut  nullement  consen- 
tir à  diminuer  un  peu  de  la  dépense  de 
sa  maison  ou  de  celle  qu'il  faisait  à  la 
cour  et  à  l'armée.  Ce  fut  donc  cette  ad- 
mirable femme  qui  dut  y  pourvoir  seule. 
Sans  affectation ,  sans  éclat ,  elle  retran- 
cha peu  à  peu  sur  sa  parure  ;  les  étoffes 
de  prix,  les  bijoux ,  ce  luxe  élégant  dont 
une  jeune  femme  aime  à  s'entourer,  dis- 
parurent graduellement;  puis,  quand 
son  mari  s'absentait ,  les  fêtes  et  les  fes- 
tins cessaient;  elle  se  renfermait  dans  la 
retraite ,  s'occupait  de  pieuses  lectures 
et  travaillait  pour  les  églises  et  pour  les 
pauvres.  Alors  le  monde  trouvait  que 
madame  de  Chantai  n'avait  rien  de  jeune 

(1)  L'abbé  Marsollier,  Vie  de  la  vénérable  mère 
de  Chantai,  t.  I,  p.  S2. 

24 


374 


ÉTUDES  SUR  UES  FEMMES  CHRÉTIENNES. 


que  le  visage  ;  que  sa  piété  était  bien 
grave  pour  son  âge ,  et  il  ne  comprenait 
pas  tout  le  mérite  secret  de  ces  actions 
qu'il  voulait  pourtant  contrôler. 

Jusqu'ici  nous  l'avons  vue  administra- 
teur habile ,  économe  prudent  et  sage  : 
encore  un  mot  pour  la  connaître  tout 
entière.  Une  grande  famine  survint,  pen- 
dant laquelle  elle  nourrit  non  seulement 
les  pauvres  de  toutes  ses  terres,  mais 
aussi  tous  ceux  des  environs.  De  six  à  sept 
lieues  à  la  ronde  on  recourait  à  elle , 
parce  que  l'on  savait  qu'elle  ne  refusait 
l'aumône  à  personne.  Pour  la  faire  avec 
plus  d'ordre,  elle  fit  ouvrir  une  seconde 
porte  dans  sa  basse-cour.  Les  pauvres  en- 
traient par  l'ancienne  et  sortaient  par  la 
nouvelle.  Parmi  ce  grand  nombre  de  pau- 
vres, il  y  en  avait  plusieurs  qui,  après 
avoir  reçu  l'aumône,  faisaient  prompte- 
ment  le  tour  du  château  ,  et  rentraient 
par  l'ancienne  porte  pour  la  recevoir  une 
seconde  fois.  Madame  de  Chantai,  qui  se 
trouvait  toujours  à  cette  bonne  œuvre, 
le  remarquait  souvent;  mais  elie  ne  put 
jamais  se  résoudre  ni  à  leur  faire  la  moin- 
dre confusion,  ni  à  les  refuser.  Elle  se 
disait  à  elle-même,  dans  ces  occasions  : 
«  Hélas!  combien  de  fois  me  présenté- 
c  je  devant  Dieu  dans  un  même  jour 
«  pour  lui  demander  mes  besoins!  Si, 
a  après  que  je  me  suis  présentée  une  fois, 
c  il  me  rejetait  toutes  les  autres,  et  me 
a  refusait  ce  que  je  lui  demande,  où  en 
c  serais-je  (1)?  »  Telle  fut  madame  de 
Chantai  dans  sa  vie  d'épouse;  telles  s'é- 
coulèrent les  huit  années  de  son  mariage, 
pendant  lesquelles  la  naissance  de  six  en- 
fans,  et  l'éducation  des  quatre  qui  vécu- 
rent, un  fils  et  trois  filles,  vint  encore 
accroître  l'immense  charge  qui  pesait  sur 
elle.  Son  dernier  enfant  venait  à  peine 
de  naître,  lorsque  le  baron  de  Chantai 
mourut,  tué  à  la  chasse  d'un  coup  de  feu 
que  lui  tira  par  mégarde  un  de  ses  pa- 
rens.  Madame  de  Chantai  avaitalorsvingt- 
huit  ans.  Ici  commence  la  seconde  partie 
de  son  existence,  et  avec  elle  de  nouvel- 
les et  plus  rudes  épreuves.  Mais  c'est 
maintenant  aussi  que  des  aspirations  plus 
ardentes  vers  le  ciel,  descommunications 
plus  intimes  avec  Dieu ,  vont  préparer  et 
révéler  la  vocation  qui  l'appela  irrésisti- 

(t)  L'.rbbij  Warsollier,  Vie,  clç,,  t.  I ,  p.  fil. 


blement  à  embrasser  l'état  religieux.  Puis, 
pour  l'aider  à  supporter  toutes  ses  souf- 
frances, une  main  protectrice  et  amie  va 
s'étendre  sur  elle,  la  guider,  la  soutenir. 
Suivons-la  donc  dans  cette  voie  nouvelle, 
où  parfois  nous  la  verrons  près  de  suc- 
comber ,  mais  où  François  de  Sales  va 
nous  apparaître. 

Après  la  mort  du  baron  de  Chantai, 
l'austérité  de  sa  retraite  augmenta  encore. 
D'abord  ,  elle  fait  vœu  de  ne  point  se  re- 
marier, et  de  vivre  seulement  pour  Dieu  ;  - 
ensuite  elle  distribue  tous  ses  vètemens 
aux  pauvres ,  et  fait  un  second  vœu ,  celui 
de  n'en  porier  jamais  que  de  laine;  puis 
elle  supprime  une  partie  de  ses  domesti- 
ques ;  cesse  de  faire  des  visites  ;  ne  reçoit 
que  celles  dont  elle  ne  peut  se  dispenser; 
et,  se  renfermant  avec  ses  enfans ,  par- 
tage sa  journée  entre  les  soins  de  leur 
éducation,  la  prière,  le  travail,  la  visite 
des  pauvres  et  des  malades.  Une  solitude 
si  complète,  jointe  à  la  disposition  d'es- 
prit où  se  trouvait  madame  de  Chantai, 
ne  tarda  pas  à  agir  puissamment  sur  elle. 
Ecoutons-la  parler  :  «  Quand  il  plut  à  la 
i  divine  Providence  de  rompre  les  liens 
«  qui  me  tenaient  attachée  à  mon  mari , 
«  en  même  temps  elle  me;  distribua  beau- 
«  coup  de  lumières  du  néant  de  cette  vie 
«  et  de  grands  désirs  de  me  consacrer 
«  toute  à  Dieu.  Quelque  temps  même 
«  avant  ma  viduité ,  Dieu  m'attirait  à  le 
«  servir  tant  par  de  bonnes  affections 
«  que  par  diverses  tentations  et  tribula- 
«  tions  qui  me  faisaient  retourner  à  lui. 
«  Néanmoins  ,  tout  cela  ne  me  portait 
«  dans  ces  commencemens  qu'à  vivre 
«  chrétiennement,  élevant  vertueusement 
«  mes  enfans.  Mais,  quelques  mois  après, 
«  outre    l'affliction   très  grande  que  je 

<  souffrais  pour  ma  viduité,  il  plut  à  Dieu 
«  de  permettre  que  mon  esprit  fût  agité 
«  de  tant  de  diverses  et  violentes  tenta- 
t  tions,  que  si  sa  bonté  n'eût  eu  pitié  de 
i  moi ,  je  fusse  sans  doute  périe  dans  la 
«  fureur  de  cette  tempête  qui  ne  me  don- 

<  nait  quasi  aucun  relâche ,  et  qui  me 
«  dessécha  de  telle  sorte  que  je  n'étais 

<  plus  presque  reconnaissable  (1).  t 

Ses  amies,  ses  parentes  vinrent  la  voir 
pour  tâcher  de  la  distraire,  attribuant  k 
la  perle  seule  du  baron  de  Cbantal  la 

(l)  L'atoé  Marsgllicr,  Hc»  de,  p.  81. 


MADAME  DE  CHANTAI.. 


375 


douleur  et  le  dépérissement  dans  les- 
quels elle  languissait.  Mais  ces  visites  ne 
lui  procurèrent  aucun  soulagement.  Au 
contraire  ,elle  préférait  de  se  livrer  seule 
à  la  contemplation;  et  son  ardeur  pour 
la  prière  était  si  grande,  que  la  journée 
ne  lui  suffisant  pas,  elle  y  consacrait  une 
partie  de  la  nuit.  L'abbé  Marsollier  ra- 
conte à  ce  sujet  un  trait  toucbant,  et  qui 
montre  l'attachement  qu'elle  pouvait  ins- 
pirer. Ses  domestiques  s'étant  aperçus 
qu'elle  se  relevait,  s'arrangèrent  pour  la 
veiller,  afin  de  l'obliger  du  moins  à  rester 
un  peu  au  lit  et  à  prendre  un  peu  de 
repos. 

Inquiète,  agitée,  incessamment  occu- 
pée de  connaître  les  desseins  de  Dieu  à 
son  égard,  mais  ne  sachant  comment  y 
parvenir  au  milieu  de  tant  d'incertitu- 
des, elle  éprouve  le  besoin  d'avoir  un 
directeur.  Ce  souhait  formé  ,  plus  de  re- 
pos ;  il  l'obsède  le  jour,  trouble  son  som- 
meil la  nuit ,  et  revient  sans  cesse  dans 
toutes  ses  prières,  a  Je  demandais  ce  que 
«je  ne  connaissais  pas;  car,  bien  que 
«  j'eusse  été  élevée  par  des  personnes 
i  vertueuses,  et  que  mes  conversations 
«  ne  fussent  qu'honnêtes,  je  n'avais  ja- 
t  mais  ouï  parler  de  directeur,  de  père 

<  spirituel,  ni  de  rien  qui  en  approchât. 
«  Néanmoins,  Dieu  me  mit  ce  désir  si 
«  avant  dans  le  cœur,  et  l'inspiration  de 
«  lui  demander  ce  conducteur  était  si 
t  forte ,  que  je  faisais  cette  demande  avee 
a  une  contention  et  une  force  sans  pa- 

<  reilles.  Je  parlais  à  Dieu  comme  si  je 
«  l'eusse  vu  de  mes  yeux  corporels,  tant 
«  la  foi  et  mon  désir  me  donnaient  espé- 
t  rance  que  je  serais  entendue.  Je  repré- 

<  sentais  à  Dieu  la  fidélité  de  ses  paroles, 
«  qui  promettent  de  ne  point  donner  une 
«  pierre  à  qui  lui  demande  du  pain  ,  et 
i  d'ouvrir  à  ceux  qui  heurteraient  à  la 
«  porte  de  sa  miséricorde.  J'ajoutais  plu- 
«  sieurs  autres  semblables  paroles  dont 
«  j'étais  moi-même  étonnée;  maisjesen- 
«  tais  bien  par  après  que  Dieu  même  me 
«  les  enseignait ,  et  qu'il  voulait  que  je 

<  demandasse  ce  que  sa  bonté  voulait  me 

<  donner.  Je  m'allais  promener  seule ,  et 
«  comme  transportée ,  je  disais  tout  haut 
«  à  ]\otre-Seigneur  ces  mêmes  paroles,  ce 
t  me  semble  :  Mon  Dieu ,  je  vous  conjure 

<  par  la  vérité  et  par  la  fidélité  de  vos 
«  promesses,  de,  mç  donner  un  homme 


«  pour  me  guider  spirituellement,  qui 
«  soit  vraiment  saint  et  votre  serviteur, 
«  qui  m'enseigne  votre  volonté  et  tout  ce 
«  que  vous  désirez  de  moi ,  et  je  vous 
«  promets  et  je  jure  en  votre  présence 

<  que  je  ferai  tout  ce  qu'il  me  dira  de 
«  votre  part.  Enfin,  tout  ce  qu'un  cœur 
c  outré  de  douleur  et  pressé  d'un  ardent 
i  désir  peut  inventer,  je  le  disais  à  Notre- 
«  Seigneur,  pour  l'induire  à  m'accorder 

<  ma  requête,  lui  répétant  toujours  la 
i  promesse  que  je  lui  faisais  de  bien  obéir 
t  à  ce  saint  homme  que  je  lui  demandais 
«  avec  tant  de  larmes  et  tant  d'instan- 

<  ces  (1).  »  Jeûnes,  aumônes,  tout  est  em- 
ployé ;  elle  a  même  recours  aux  prières 
d'autrui ,  afin  d'obtenir  ce  directeur  tant 
souhaité.  L'état  d'exaltation  où  ces  an- 
goisses incessantes  la  conduisirent,  pro- 
duisit le  phénomène  que  les  âmes  pieuses 
désignent  sous  le  nom  de  vision  ,  et  dont 
Dieu,  louché  de  ses  larmes,  se  servit 
pour  la  consoler  et  l'encourager.  Quelle 
que  soit  la  cause  de  ce  mystère  que  nous 
ne  pouvons  percer,  elle  en  éprouva  un 
grand  soulagement.  Laissons  parier  son 
historien  :  «  Un  jour  qu'elle  se  prome- 
«  nait  seule  par  la  campagne  aux  envi- 
«  rons  de  son  château,  selon  sa  coutume 

«  elle  vit  tout-à-coup  au  bas  d'une  coliine 
a  assez  proche  du  lieu  où  elle  était ,  un 
«  homme  de  la  taille  de  saint  François 
«de  Sales,  qui  lui  ressemblait  exacte- 
i  ment,  habillé  en  évoque ,  tel  en  un  mot 
i  qu'il  était  lorsqu'elle  le  vit  la  première 
«  fois,  à  Dijon,  comme  on  le  racontera 
a  ci-après.  En  même  temps ,  elle  entendit 
t  une  voix  qui  lui  dit  :  Voilà  l'homme 
«  chéri  de  Dieu  et  des  hommes  que  Dieu 
«  t'a  destiné  pour  te  conduire.  La  vision 
«  disparut  aussitôt  ;  mais  elle  ne  douta 
«  plus  que  Dieu  ne  l'eût  exaucée,  et 
«  qu'elle  ne  vît  enfin  l'effet  de  ses  pro- 
«  messes  (2).  » 

D'autres  visions  suivirent  :  elle  vit  suc- 
cessivement la  porte  de  Saint-Claude  , 
petite  ville  du  Jura  où  François  de  Sales 
devait  plus  tard  la  recevoir  au  nombre 
de  ses  pénitentes;  puis  le  troupeau 
nombreux  de  vierges  et  de  veuves  qui 
devaient  ensuite  se  ranger  sous  sa  direc- 
tion. D'autres  fois,  plongée  dans  l'extase, 

(1)  L'abbé  Marsollier,  Vie  ,  etc.,  p.  87. 

(2)  Id.t  ibi<i-,  p.  î>2. 


376 


ÉTUDES  SUR  LES  FEMMES  CHRÉTIENNES. 


elle  entendait  la  voix  de  Dieu  même  qui 
l'exhortait  à  l'obéissance,  et  il  lui  sem- 
blait en  revenant  à  elle  n'avoir  appris 
que  cette  seule  parole  que  Dieu  avait 
dite  à  son  âme:  «  Comme  mon  Fils  Jé- 
«  sus-Christ  a  été  obéissant,  je  vous  des- 
«  tine  à  être  obéissante  (1).  » 

Ainsi  se  passa  la  première  année  de 
son  veuvage.  Au  bout  de  ce  temps,  son 
père  désira  qu'elle  vînt  à  Dijon  près  de 
lui.  La  distraction  obligée  que  ce  séjour 
apporta  dans  sa  vie,  ne  diminua  point 
cependant  ses  incertitudes,  sa  défiance 
en  ses  propres  lumières ,  et  son  désir 
insurmontable  d'avoir  un  directeur.  A 
force  de  se  faire  humble  ,  cette  âme  en 
était  arrivée  à  douter  d'elle-même,  et  il 
lui  semblait  que  pour  obéir  à  Dieu  il 
fallait  absolument  qu'elle  obéit  à  un 
homme.  Cette  humilité  portée  à  l'excès 
l'attira  dans  une  démarche  qui  devait  lui 
attirer  les  plus  grands  chagrins  et  aug- 
menter ses  angoisses  bien  loin  de  les 
diminuer.  Un  jour  qu'elle  était  allée  vi- 
siter Notre-Dame-de-l'Étang,  église  à 
deux  lieues  de  Dijon,  elle  y  rencontra 
plusieurs  dames  de  sa  connaissance  et 
leur  parla  de  la  peine  qu'elle  éprouvait 
de  n'avoir  point  de  directeur.  Précisé- 
ment celui  de  ces  daines  habitait  le  lieu 
même  où  elles  se  trouvaient;  ses  péniten- 
tes en  firent  le  plus  grand  éloge,  etinsis- 
tèrent  si  fort  sur  ses  mérites  qu'elles 
déterminèrent  madame  de  Chantai  à  se 
mettre  sous  sa  direction.  Ce  fut  une 
triste  détermination.  D'abord  ce  reli- 
gieux ne  voulut  se  charger  de  la  diriger 
qu'à  la  condition  qu'elle  ferait  quatre 
vœux  :  le  premier,  de  lui  obéir  ;  le  second, 
de  ne  le  jamais  quitter;  le  troisième, 
de  garder  un  secret  inviolable  sur  tout 
ce  qu'il  lui  dirait;  le  quatrième,  de  ne 
parler  qu'à  lui  seul  de  ce  qui  regarderait 
sa  conscience.  Étranges  prétentions  en 
vérité,  et  qui  auraient  dû,  ce  semble, 
détourner  madame  de  Chantai  d'un  sem- 
blable engagement.  Elle  le  contracta 
pourtant,  bien  qu'avec  répugnance.  «  Je 

<  voyais  distinctement,  à  l'occasion  de 
«  ces  quatre  vœux,  qu'il  n'était  pas  celui 
c  qui  m'avait  été   montré;    néanmoins 

<  pressée  de  la  nécessité  de  quelques  se- 
«  cours  à  cause  de  mes  tentations ,  je  me 

(I)  L'abbé  Marsollier,  Vie,  etc.,  p.  08. 


«  laissai  engager;  joint  que  j'eus  crainte 
«  d'avoir  été  trompée,  et  que  ma  vision 
«  ne  fût  qu'une  imagination.  »  Une  fois 
maître  de  cette  conscience  trop  timo- 
rée ,  ce  religieux  ne  sut  ni  en  com- 
prendre les  besoins,  ni  en  combattre  les 
faiblesses.  «  Il  la  chargea  de  quantité  de 
«prières,  de  méditations,  de  spécula- 
it lions  ,  de  méthodes,  de  pratiques  tout- 
«  à-fait  laborieuses  et  embarrassantes  ; 
«  il  lui  ordonna  des  prières  au  milieu  de 

<  la  nuit,  des  jeûnes,  des  disciplines  et. 
«  d'autres  austérités  qui  pensèrent  rui- 

<  ner  entièrement  sa  santé.  »  Que  dif- 
férente fut  la  conduite  de  François  de 
Sales,  ce  pasteur  vraiment  chrétien  dont 
la  foi  n'était  qu'amour  et  charité!  avec 
quelle  prudence  il  dirigea  cette  âme. 
craintive;  comme  il  l'encouragea,  la 
fortifia,  la  consola!  Mais  avant  de  jouir 
de  cette  direction  salutaire,  bien  des 
peines  attendaient  encore  l'humble 
femme. 

Vers  ce  temps ,  son  beau-père,  le  vieux 
baron  de  Chantai,  vieillard  chagrin  et 
irritable,  exigea  qu'elle  vînt  demeurer 
chez  lui ,  la  menaçant  en  cas  de  refus  de 
déshériter  ses  enfans.  Elle  se  résigna  à 
regret,  car  elle  prévoyait  combien  elle 
allait  avoir  à  souffrir.  Une  servante  éta- 
blie dans  cette  maison  y  présidait  à  tout, 
et  disposait  de  tout  selon  ses  intérêts  : 
elle  était  insolente  et  grossière  et  exer- 
çait sur  l'esprit  du  vieillard  un  empire 
absolu.  A  l'arrivée  de  madame  de  Chan- 
tai,  elle  outra  encore  ce  despotisme,  et 
pour  éviter  de  tomber  sous  son  pouvoir, 
elle  lui  fit  supporter  le  sien.  «  La  chose 
«  alla  si  loin,  dit  l'abbé  Marsollier,  que 
«  madame  de  Chantai  n'osait  pas  donner 
i  un  verre  d'eau  sans  l'ordre  de  cette 
«  maîtresse-servante.  Elle  avait  cinq  de 
c  ses  enfans  auprès  d'elle,  nourris  et  en- 

<  tretenus  aux  dépens  du  baron,  elle 
«  eut  l'insolence  de  les  faire  aller  de  pair 
«  avec  ceux  de  la  sainte  veuve.  Souvent 
i  même  ils  leur  étaient  préférés,  et  dans 
c  les  petits  différends  qui  naissent  sou- 
«  vent  entre  des  enfans,  ceux  de  la 
«  servante  avaient  toujours  raison,  et 
i  ceux  de  madame  de  Chantai  toujours 
«  tort  (1).  »  Peut-être  y  eut-il  encore  de 
la  faiblesse  de  sa  part ,  dans  cette  cir- 

(!'»  L'abbé  Marsolier,  Vie,  etc.,  p.  110. 


MADAME  DE  CHANTAL. 


377 


constance,  car  elle  sanctionna,  pour 
ainsi  dire,  ces  abus  par  sa  conduite  :  elle 
traita  ces  enfans  étrangers  comme  les 
siens;  se  mit  à  les  peigner,  à  les  ha- 
biller, à  les  instruire  elle-même,  espé- 
rant ainsi  gagner  leur  mère,  mais  en 
vain.  Il  se  rencontre  des  natures  inca- 
pables de  comprendre  la  sublimité  du 
précepte  chrétien;  elles  ne  voient  dans 
la  souffrance  passive  qu'un  encourage- 
ment et  une  excitation  à  verser  sur  ceux 
qui  la  pratiquent  le  fiel  amer  de  leur 
haine.  Pour  agir  sur  ces  natures  mau- 
vaises, il  faut  savoir  leur  résister,  mettre 
la  fermeté  à  la  place  de  l'humilité,  et, 
comme  le  Christ,  s'armer  du  fouet 
quand  la  parole  ne  suffit  pas.  Madame  de 
Chantai  ne  pensait  point  ainsi  :  à  toutes 
ses  souffrances  elle  ne  chercha  d'autre 
remède  que  la  prière,  la  lecture,  le 
travail  et  le  soin  des  pauvres,  pour  les- 
quels elle  établit  une  petite  pharmacie 
dans  un  de  ses  apartemens.  Aussi  les  in- 
solences et  les  prétentions  redoublèrent  : 
accusée  près  de  son  beau-père,  la  pieuse 
femme  dut  s'humilier  jusqu'à  se  dé- 
fendre et  supporter  en  silence  les  injus- 
tices auxquelles  le  vieillard  s'abandon- 
nait, poussé  par  sa  favorite.  Cette  exis- 
tence pénible,  et  pour  toute  autre 
insupportable,  fut  heureusement  inter- 
rompue tout-à-conp  par  un  voyage  qui 
marque  pour  madame  de  Chantai  une 
ère  nouvelle. 

En  l'année  1604,  le  parlement  de  Dijon 
pria  François  de  Sales  de  prêcher  le 
carême  dans  cette  ville,  et  l'obtint ,  bien 
qu'avec  beaucoup  de  difficulté.  Aussitôt 
le  président  Frémiot  écrit  à  sa  fille  de 
venir  l'entendre.  Elle  arrive  chez  son 
père  le  premier  vendredi  de  carême,  et 
le  lendemain  se  rend  à  l'église.  La  foule 
encombrait  le  temple;  la  réputation  du 
prédicateur  attirait  les  sommités  de  la 
société ,  comme  le  menu  peuple  :  les  uns, 
c'est  le  talent;  les  autres,  la  sainteté 
qui  les  fait  accourir.  Elle ,  saisie  de  je  ne 
sais  quel  trouble,  traverse  recueillie  ces 
masses  pressées  ;  une  inquiétude  secrète, 
une  douce  et  mystérieuse  joie ,  une  espé- 
rance indéfinie  et  qu'elle  ne  sait  com- 
prendre, l'agitent;  elle  souhaite  et  pour- 
tant semble  craindre  l'apparition  du 
prêtre.  Il  arrive  enfin  :  un  léger  frémis- 
sement parcourt  l'assemblée,  les  têtes  se 


courbent  et  tous  les  fronts  inclinés  re- 
çoivent en  silence  la  bénédiction  pas- 
torale. Alors ,  jetant  les  yeux  sur  la 
chaire  d'où  va  rayonner  la  parole  onc- 
tueuse ,  madame  de  Chantai  reste  soudain 
frappée  à  la  vue  de  ce  prélat;  elle  sait 
ne  l'avoir  jamais  vu,  et  pourtant  ses 
traits  lui  sont  connus.  Tout-à-coup  la 
vision  lui  revient  en  mémoire  ,  et  au 
même  moment  un  sentiment  intime  l'a- 
vertit que  voilà  bien  le  directeur  tant 
demandé  à  Dieu;  son  âme  est  inondée  de 
joie.  De  son  côté  le  prédicateur,  au  mi- 
lieu de  tant  de  femmes  élégantes,  de 
tant  de  visages  recueillis  ,  a  remarqué 
cette  pieuse  femme  distinguée  entre 
toutes  par  son  maintien  modeste  et  at- 
tentif; il  se  rappelle  à  son  tour  une  vi- 
sion qu'il  a  eue  au  château  de  Sales  et  la 
reconnaît  pour  celle  qui  lui  est  appa- 
rue. Puis  au  sortirdu  sermon,  s'adressant 
à  l'archevêque  de  Bourges,  son  ami, 
il  lui  dépeint  cette  dame  et  lui  demande 
son  nom.  C'est  ma  sœur,  répond  l'arche 
vêque,  la  baronne  de  Chantai,  et  je  puis 
dire,  quoiqu'elle  soit  ma  parente,  que 
c'est  une  dame  d'une  fort  grande  piété. 
Ainsi  commença  à  l'ombre  du  sanctuaire 
une  union  que  le  ciel  semblait  avoir 
merveilleusement  préparée  et  que  la 
mort  même  ne  put  rompre.  De  ce  mo- 
ment, ces  deux  âmes  prédestinées  eu- 
rent mille  occasions  de  se  communiquer 
l'une  à  l'autre  ;  l'évêque  de  Genève  invité 
souvent  à  la  table  du  président  Fré- 
miot, ou  de  l'archevêque  de  Bourges,  y 
rencontrait  toujours  madame  de  Chan- 
tai ,  et  elle  trouvait  un  grand  charme  à 
sa  conversation.  <  J'admirais  tout  ce 
«  qu'il  faisait  et  tout  ce  qu'il  disait ,  le 
«  regardant  comme  un  ange  du  Seigneur; 
«  mais  je  m'étais  si  scrupuleusement  at- 

<  tachée  à  ia  conduite  de  mon  père  spi- 

<  rituel,  que  je  ne  communiquais  à  per- 
«  sonne  des  choses  un  peu  particulières 
i  qu'en  grande  crainte ,  bien  que  la  dé- 
«  bonnaireté  de  ce  grand  serviteur  de 
«  Dieu  m'invitât  quelquefois  à  lui  parler 
«  avec  confiance,  et  que  d'ailleurs  j'en 
«  mourusse  d'envie  (1).  » 

Ces  vœux  qui  liaient  madame  de  Chan- 
tai à  son  directeur,  et  qu'on  pourrait, 
ce  nous  semble,  appeler  téméraires  ,  la 

(1)  M.  l'abbé  Marsollier,  Vie,  etc.,  p.  119. 


378 


ÉTUDES  SUR  LES  FEMMES  CHRÉTIENNES. 


retenaient  dans  une  si  grande  crainte 
qu'elle  n'osa  de  long-temps  encore  ou- 
vrir son  âme  à  François  de  Sales  ;  ce  sont 
eux  maintenant  qui  vont  troubler  sa  tran- 
quillité et  prolonger  ses  angoisses.  Pen- 
dant un  voyage  qu'entreprit  son  direc- 
teur, elle  fut  agitée  de  tentations  si  vio- 
lentes ,  qu'ayant  peur  d'en  perdre  l'es- 
prit, elle  se  vit  obligée  de  s'adresser  au 
saint  évêque,  mais  seulement  dans  une 
simple  confession,  e   Elle  sortit  d'avec 
<  lui  si  éclaircie  sur  tous  ses  doutes,  si 
«  soulagée  de  toutes  ses  peines,  et  si  con- 
«  solée,  qu'il  lui  semblait  que  ce  n'était 
«  pas  un  homme  ,  mais  un  ange  qui  lui 
«  avait  parlé  (1).»  Cette  confession  eut  sur 
tous  deux  une  grande  influence.  Madame 
de  Chantai  en  conçut   un  désir  extrême 
d'ouvrir    son    âme    tout    entière   à  un 
homme  qui   savait  y  répandre  tant  de 
calme   et  de  douceur  ,  et  François  de 
Sale  se  sentit  fortement  attiré  vers  elle , 
comprenant  dès  lors  la  sublime  piété  à 
laquelle  elle  était  appelée,  et  qu'entra- 
vaient seulement  des  scrupules  timides 
dont  il  savait  pouvoir  la  guérir.  Mais  le 
directeur  revint  et  avec  lui  les  douleurs , 
car  il  blâma  la  confession  faite  au  prélat, 
et   réveilla  ainsi  toutes   ses    angoisses. 
Bientôt,  le  carême   étant  terminé,  l'é- 
vêque  de  Genève  retourna  dans  son  dio- 
cèse, laissant  madame  de  Chantai  sous 
cette  direction  qui  était  si  contraire  à  ses 
besoins,  sans  qu'aucun  arrangement  eût 
été  pris  à  ce  sujet.  Mais  de  ce  moment , 
commence  entre  eux  une  correspondance 
dont  l'influence  devait  se  faire  sentir  de 
plus  en  plus.   Désormais,  on  nous  per- 
mettra de  citer  souvent  ces  lettres  ,  qui 
seules  peuvent  nous   faire  connaître  la 
sagesse  du  directeur,  la  soumission  de  la 
pénitente,  et  l'affection  intime  des  deux 
amis  ;  il   s'en    exhale    d'«illeurs    un   si 
suave  parfum  de  cœur  qu'en  vain  cher- 
cherait-on à  les  remplacer.  Combien,  en 
les  lisant,  ne  regrette-t-on  pas  la  perte 
de  celles  auxquelles  elles  répondaient,  et 
qui  nous  auraient  si  profondément  initiés 
aux  secrets  des  voies  mystérieuses  par 
lesquelles  il  plaisait  à  Dieu  d'éprouver 
cette  âme  et   de  la  conduire   au  repos  ! 
Mais  à  la  mort  de  l'évêque  de  Genève  , 
madame  de  Chantai  brxiîa  toutes  les  let- 

(1)  M.  Vubbé  Ma'rsofiier.  Vie  ,  etc.,  p.  121. 


très  qu'elle  lui  avait  écrites ,  soit  par 
crainte  qu'on  ne  les  publiât,  soit  pour 
éviter  que  ces  doux  épanchemens  ne  ren- 
contrassent un  œil  indiscret  :  le  cœur  n'a- 
t-il  pas  de  sublimes  pudeurs?  Voici  la 
première  lettre  que  François  de  Sales  lui 
écrivit,  après  son  départ  de  Dijon. 


Madame, 


Annecy,  5  mai  1604. 


«  C'est  toujours  pour  vous  assurer  da- 
vantage que  j'observerai  soigneusement 
la  promesse  que  je  vous  ai  faite  de  vous 
écrire  le  plus  souvent  que  je  pourrai. 
Plus  je  me  suis  éloigné  de  vous  selon 
l'extérieur,  plus  je  me  sens  joint  et  lié 
selon  l'intérieur,  et  ne  cesserai  jamais 
de  prier  notre  bon  Dieu  qu'il  lui  plaise 
de  parfaire  en  vous  son  saint  ouvrage, 
c'est-à-dire  le  bon  désir  et  dessein  de 
parvenir  à  la  perfection  de  la  vie  chré- 
tienne, désir  lequel  vous  devez  chérir 
et  nourrir  tendrement  en  votre  cœur, 
comme  une  besogne  du  Saint-Esprit  et 
une  étincelle  de  son  feu  divin.  J'ai  Vu  un 
arhre  planté  par  le  bienheureux  saint 
Dominique  à  Rome;  chacun  le  va  voir 
et  chérir  pour  l'amour  du  planteur. 
C'est  pourquoi  ayant  vu  en  vous  l'ar- 
bre du  désir  et  sainteté ,  que  Nôtre- 
Seigneur  a  planté  en  votre  âme ,  je  le 
chéris  tendrement,  et  prends  plaisir  à  le 
considérer  plus  maintenant  qu'en  pré- 
sence; et  je  vous  exhorte  d'en  faire  de 
même  et  de  dire  avec  moi  :  Dieu  vous 
croisse,  ô  bel  arbre  planté,  divine  se- 
mence céleste!  Dieu  vous  veuille  faire 
produire  votre  fruit  à  maturité ,  et  lors- 
que vous  l'aurez  produit  ,  Dieu  vous 
veuille  garder  du  vent  qui  fait  tomber 
les  fruits  en  terre ,  où  les  bêtes  vilai- 
nes les  vont  manger!  Madame,  ce  désir 
doit  être  en  vous  comme  les  orangers 
de  la  côte  maritime  de  Gênes,  qui  sont 
presque  toute  l'année  chargés  de  fruits , 
de  fleurs  et  de  feuilles  tout  ensemble  ; 
ear  votre  désir  doit  toujours  fructifier 
par  les  occasions  qui  se  présentent  d'en 
effectuer  quelques  parties  tous  les  jours, 
et  néanmoins  il  ne  doit  jamais  cesser  de 
souhaiter  des  objets  et  sujets  de  passer  plus 
avant.  Et  ces  souhaits  sont  des  fleurs 
de  l'arbre  de  votre  dessein;  les  feuilles 
seront  les  fréquentes  connaissances  de 
voire  imbécillité  qui    cxmserve  et   les 


MADAME  DE  CHANTAL. 


m 


bonnes  œuvres  et  les  bons  désirs.  C'est  là 
Tune  des  colonnes  de  votre  tabernacle  ; 
l'autre  est  l'amour  de  votre  viduité, 
amour  saint  et  désirable  pour  autant  de 
raisons  qu'il  y  a  d'étoiles  au  ciel ,  et  sans 
lequel  la  viduitéest  méprisable  et  fausse. 
Saint  Paul  nous  commande  d'honorer  la 
veuves  qui  sont  vraiment  veuves;  mais 
celles  qui  n'aiment  pas  leur  viduité  ne 
sont  veuves  qu'en  apparence;  leur  cœur 
est  marié.  Ce  ne  sont  pas  celles  desquel- 
les il  est  dit  :  Bénissant ,  je  bénirai  la 
veuve;  et  ailleurs  ,  que  Dieu  est  le  juge 
protecteur  et  défenseur  des  veuves.  Loué 
soit  Dieu  qui  nous  a  donné  ce  cher  saint 
amour  !  Faites-le  croître  tous  les  jours  de 
plus  en  plus,  et  la  consolation  vous  en 
accroîtra  tout  de  même,  puisque  tout 
l'édifice  de  votre  bonheur  est  appuyé  sur 
ces  deux  colonnes.  Regardez  au  moins 
une  fois  le  mois,  si  l'une  ou  l'autre  n'est 
point  ébranlée  par  quelque  méditation  et 
considération  pareille  àcellede  laquelle 
je  vous  envoie  une  copie,  et  que  j'ai 
communiquée  avec  quelque  fruit  à  d'au- 
tres âmes  que  j'ai  en  charge.  Ne  vous 
liez  pas  toutefois  à  cette  même  médita- 
tion .  car  je  ne  vous  l'envoie  pas  pour 
cet  effet,  mais  seulement  pour  vous  faire 
voir  â  quoi  doit  tendre  l'examen  et 
épreuve  de  soi-même  que  vous  devez 
faire  tous  les  mois ,  afin  que  vous  sachiez 
vous  en  prévaloir  plus  aisément.  Que  si 
vous  aimez  mieux  répéter  cette  même 
méditation,  elle  ne  vous  sera  pas  inutile  ; 
mais  je  dis  si  vous  l'aimez  mieux  :  car  en 
tout  et  partout  je  désire  que  vous  ayez 
une  sainte  liberté  d'esprit  touchant  les 
moyens  de  vous  perfectionner.  Pourvu 
que  les  deux  colonnes  en  soient  conser- 
vées et  affermies,  il  n'importe  pas  beau- 
coup comment.  Gardez-vous  des  scrupu- 
les, et  vous  reposez  entièrement  sur  ce 
que  j'ai  dit  de  bouche;  car  je  l'ai  dit  au 
Seigneur.  Tenez-vous  fort  en  la  présence 
de  Dieu,  par  les  moyens  que  vous  avez. 
Gardez-vous  des  empressemenset  inquié- 
tudes; car  il  n'y  a  rien  qui  nous  empê- 
che plus  de  cheminer  en  la  perfection. 
Jetez  doucement  votre  cœur  es  plaies  de 
Notre-Seigneur,  et  non  pas  à  force  de 
bras.  Ayez  une  extrême  confiance  en  sa 
miséricorde  et  bonté,  et  qu'il  ne  vous 
abandonnera  point;  mais  ne  laissez  pas 
pour  cela  de  vous  bien    prendre  en   sa 


sainte  croix.  Après  l'amour  de  Notre- 
Seigneur.  je  vous  recommande  celui  de 
son  épouse  l'Eglise  ,  de  cette  chère  et 
douce  colombe  ,  laquelle  seule  peut  pon- 
dre et  faire  éclore  les  colombeaux  et  co- 
lombelles  à  l'époux.  Louez  Dieu  cent  fois 
le  jour  d'être  fille  de  l'Eglise,  à  l'exemple 
de  la  Mère  Thérèse  qui  répétait  souvent 
ce  mot  à  l'heure  de  sa  mort  avec  ex- 
trême consolation.  Jetez  vos  yeux  sur 
l'époux  et  l'épouse  ,  et  dites  à  l'époux  : 
O  que  vous  êtes  Vépoux  d'une  belle 
épouse!  et  à  l'épouse:  Hêf  que  vous 
êtes  épouse  d'un  divin  époux.'  Ayez 
grande  compassion  à  tous  les  pasteurs  et 
prédicateurs  de  l'Eglise ,  et  voyez  comme 
ils  sont  épars  sur  toute  la  face  de  la  terre  ; 
car  il  n'y  a  province  au  monde  où  il  n'y 
en  ait  plusieurs.  Priez  Dieu  pour  eux  afin 
qu'en  se  sauvant,  ils  procurent  fructueu- 
sement le  salut  des  âmes;  et  en  cet  en- 
droit, je  vous  supplie  de  ne  jamais  m'ou- 
blier,  puisque  Dieu  me  donne  tant  de 
volonté  de  ne  jamais  vous  oublier.  Aussi 
je  vous  envoie  un  écrit  touchant  la  per- 
fection de  la  vie  de  tous  les  chrétiens. 
Je  l'ai  dressé  ,  non  pour  vous,  mais  pour 
plusieurs  autres.  Néanmoins ,  vous  verrez 
en  quoi  vous  pourrez  le  faire  prévaloir 
pour  vous.  Ecrivez-moi .  je  vous  prie  ,  le 
plus  souvent  que  vous  pourrez,  avec 
toute  la  confiance  que  vous  saurez  ;  car 
l'extrême  désir  que  j'ai  de  votre  bien  et 
avancement  me  donnera  de  l'affection , 
si  je  sais  souvent  à  quoi  vous  êtes.  Re- 
commandez-moi à  Notre-Seigneur  ,  car 
j'en  ai  plus  de  besoin  que  nul  homme  du 
monde.  Je  vous  supplie  de  vous  donner 
abondamment  à  son  saint  amour,  et  à 
tout  ce  qui  vous  appartient.  Je  suis  sans 
fin,etvôussuppliede  me  tenir  pour  votre 
serviteur  tant  assuré  et  dédié  en  J.-C.(l).  » 
Ces  paroles  douces  et  onctueuses  agis- 
saient puissamment  sur  celle  à  qui  elles 
étaient  adressées;  mais  en  augmentant 
son  désir  d'être  entièrement  dirigée  par 
François  de  Sales ,  elles  augmentaient 
aussi  ses  souffrances.  «  Je  craignais  etf- 
«  froyablement  de  manquer  de  fidélité  à 
«  la  divine  volonté  que  je  voulais  suivre 
«  au  péril  de  toutes  choses,  et  ne  sachant 
<  de  quel  côté  elle  était,  je  souffrais  (ce 

(I)  Lelt.  i.v,  I.  III,  p.  70  des  OEuvrcs  de  sninl 
François  de  Sales. 


380 


ÉTUDES  SUR  LES  FEMMES  CHRÉTIENNES. 


j  me  semble)  un  martyre  qui  dura  en- 
«  viron  trente-six  heures ,    durant  les- 

<  quelles  je  ne  pris  ni  sommeil,  ni  nour- 
«  riture  ,  et  dans  lesquelles  je  fus  déli- 
«  vrée  de  toutes  mes  tentations,  et  j'a- 

<  vais  une  grande  clarté  des  choses  de  la 
t  sainte  foi  ;  je  m'en  étonnais  ,  car  c'était 
c  ma  plus  grande  peine.  Pressée  de  cette 
«  angoisse,  je  ne  faisais  que  prier  Notre- 
«  Seigneur  qu'il  lui  plût  me  faire  connaî- 
i  tre  clairement  sa  sainte  volonté  ,  pro- 
t  testant  que  je  la  voulais  suivre  ,  et  lui 
«  obéir  fidèlement.  Je  sentais  que  mon 
i  âme  ne  désirait  que  cela  ,  et  n'avait 
<c  d'autre  attache  que  ce  divin  vou- 
«  loir  (1).  »  Le  jour  de  la  Pentecôte  ,  ses 
angoisses  redoublent  ;  elle  envoie  cher- 
cher le  Père  Villars,  recteur  des  Jésui- 
tes, et  lui  ouvre  son  âme.  C'était  un  prê- 
tre éclairé,  versé  dans  la  connaissance 
du  cœur  humain.  Il  n'hésita  pas  à  lui 
conseiller  de  recourir  à  la  direction  de 
l'évêque  de  Genève;  et,  voulant  calmer 
toutes  ses  craintes,  il  prit  un  ton  d'auto- 
rité pour  lui  déclarer  que  c'était  la  vo- 
lonté de  Dieu.  Il  avait  bien  trouvé  la  ma- 
nière d'agir  sur  une  âme  si  timorée;  ce 
conseil,  donné  sous  forme  d'ordre  ,  ren- 
dit la  paix  à  madame  de  Chantai.  «  Il  me 
t  sembla  qu'on  m'ôtait  une  montagne  de 
«  dessus  le  cœur  qui  l'oppressait  et  qui 
«  l'opprimait,  et  je  demeurai  dans  une 
«grande  paix,  clarté  et  assurance  que 
t  ce  qu'il  m'avait  dit  était  la  volonté  de 
«  Dieu ,  ce  qui  fortifia  mon  courage  et 
«  mes  désirs  (2).  >  Ceci  dura  très  peu 
cependant.  Elle  alla  voir  son  directeur; 
il  lui  reprocha  de  parler  à  tout  autre 
qu'à  lui  de  l'état  de  sa  conscience,  et  de 
violer  ainsi  son  vœu:  nouveaux  troubles, 
nouvelles  douleurs.  C'est  sans  doute  en 
réponse  à  ce  qu'elle  écrivit  alors  à  Fran- 
çois de  Sales  ,  que  nous  trouvons  de 
lui  un  grand  nombre  de  lettres  où  il 
cherche  à  la  prémunir  contre  les  scrupu- 
les que  faisait  naître  son  directeur.  Nous 
lisons  ce  passage  dans  une  d'elles,  datée 
du  24  juin  1604. 

c  Je  suis  bien  d'accord  avec  ceux  qui 
vous  ont  voulu  donner  du  scrupule  , 
qu'il  est  expédient  de  n'avoir  qu'un  père 


(1)  L'abbé  Marsollier, 
de  Chantai,  1. 1 ,  p.  126. 

(2)  Id.,ibid.,p.  128, 


Vie  de  la  vénérable  mère 


spirituel  ,  l'autorité  duquel  doit  être 
en  tout  et  partout  préférée  à  la  volonté 
propre,  et  même  aux  avis  de  tout  autre 
particulière  personne;  mais  cela  n'em- 
pêche nullement  le  commerce  et  com- 
munication d'un  esprit  avec  un  autre ,  ni 
d'implorer  les  avis  ni  les  conseils  que 
l'on  reçoit...  Encore  faut-il  que  je  vous 
dise,  pour  couper  chemin  à  toutes  les 
répliques  qui  se  pourraient  former  en 
votre  cœur,  que  je  n'ai  jamais  entendu 
qu'il  y  eût  nulle  liaison  entre  nous  qui 
portât  aucune  obligation,  sinon  celle  de 
la  charité  et  vraie  amitié  chrétienne  de 
laquelle  le  lien  est  appelé  par  saint  Paul 
le  lien  de  perfection.  Et  vraiment ,  il  l'est 
aussi  ;  car  il  est  indissoluble,  et  ne  reçoit 
jamais  aucun  relâchement.  Tous  les  au- 
tres liens  sont  temporels ,  même  celui  de 
l'obéisssance,  qui  se  rompt  parla  mort, 
et  beaucoup  d'autres  occurrences;  mais 
celui  de  la  charité  croît  avec  le  temps, 
et  prend  nouvelles  forces  par  la  durée.  II 
est  exempt  du  tranchant  de  la  mort  ,  de 
laquelle  la  faux  tranche  tout,  sinon  la 
charité.  La  dilection  est  aussi  forte  que 
La  mort,  et  plus  dure  que  l'enfer,  dit  Sa- 
lomon.  Voilà,  ma  bonne  sœur  (et  per- 
metiez-moi  que  je  vous  appelle  de  ce 
nom,  qui  est  celui  par  lequel  les  apôtres 
et  premiers  chrétiens  exprimaient  l'in- 
time amour  qu'ils  s'entre -portaient), 
voilà  notre  lien,  voilà  nos  chaînes  ,  les- 
quelles plus  elles  nous  serreront  et  pres- 
seront, plus  elles  nous  donneront  de 
l'aise  et  de  la  liberté.  Leur  force  n'est 
que  suavité,  leur  violence  n'est  que  dou- 
ceur ;  rien  de  si  pliable  que  cela ,  rien  de 
si  ferme  que  cela.  Tenez-moi  donc  pour 
bien  étroitement  lié  avecvous,  et  ne  vous 
souciez  pas  d'en  savoir  davantage;  sinon 
que  ce  lien  n'est  contraire  à  aucun  autre 
lien,  soit  de  vœu,  soit  de  mariage.  De- 
meurez donc  entièrement  en  repos  de  ce 
côté-là.  Obéissez  à  votre  premier  conduc- 
teur fdialement ,  et  servez-vous  de  moi 
charitablement  et  franchement  (1).  » 

Plusieurs  autres  lettres  suivirent  celle- 
ci  ,  remplies  des  plus  tendres  expres- 
sions, des  plus  encourageans  conseils; 
mais  rien  ne  pouvait  calmer  le  malaise 
de  cette  âme  qui  cherchait  le  repos  sans 
pouvoir  le  trouver.  Toujours  inquiète, 

(i)  Lett.  tvn ,  t.  III ,  p.  73. 


NOTICE  SUR  L'ABBAYE  ET  L'ÉGLISE  DE  PONTIGNY. 


381 


toujours  agitée,  elle  a  recours  à  un  pure 
capucin.  La  réponse  qu'elle  en  obtient 
est  la  même  que  celle  du  père  de  Villars: 
«  Ne  différez  plus,  lui  dit-il,  de  vous 
mettre  sous  la  conduite  de  l'évoque  de 
Genève.  »  Sans  doute  elle  ne  manquait 
pas  de  faire  connaître  à  François  de 
Sales  l'état  où  elle  se  trouvait .  mais  il 
ne  se  prononçait  point.  Le  pressentiment 
du  lien  qui  devait  les  unir  le  portait  à  ne 
rien  faire  avec  empressement  ;  il  deman- 
dait à  Dieu,  dans  le  saint  sacrifice  de  la 
messe,  de  l'éclairer;  il  faisait  prier  et 
priait  lui-même  avec  ferveur,  afin  d'ob- 
tenir les  lumières  nécessaires,  puis  il  at- 
tendait. Cependant  une  dernière  et  pé- 
nible épreuve  était  encore  réservée  à  ma- 
dame de  Chantai  :  son  directeur,  s'aper- 
cevant  qu'elle  désirait  le  quitter ,  lui  fit 
renouveler  le  vœu  de  rester  toujours  sous 
sa  conduite.  Sans  doute  les  tourmens 
qu'elle  en  éprouva  devinrent  si  grands, 
que  François  de  Sales  jugea  nécessaire 
d'y  mettre  un  terme.  Une  entrevue  fut 
arrêtée  entre  eux  ;  on  choisit  Saint- 
Claude  ,  dans  le  Jura,  où  elle  voulait  al- 
ler en  pèlerinage,  et  où  madame  de  Baisy, 
mère  de  François  de  Sales,  se  rendait 
aussi.  Ils  s'y  trouvèrent  réunis  au  mois 
d'août  de  cette  même  année  1604  ,  et  là  , 
l'évêque  de  Genève,  après  l'avoir  enten- 
due en  confession  générale ,  se  chargea 
enfin  de  sa  direction  qu'il  accepta  en  ces 
termes  :  t  J'accepte  au  nom  de  Dieu  la 
«  charge  de  votre  conduite ,  pour  m'y 
«  employer  avec  tout  le  soin  et  la  fidélité 
«  qu'il  me  sera  possible ,  et  autant  que 


«  ma  qualité  et  mes  devoirs  précédens  le 
i  pourront  permettre  (1).  » 

On  nous  pardonnera,  nous  l'espérons, 
de  nous  être  étendu  si  longuement  sur 
les  irrésolutions  et  les  souffrances  qui 
troublèrent  madame  de  Chantai  pendant 
tant  de  temps.  Il  nous  a  semblé  que  ce 
tableau  était  nécessaire  pour  faire  bien 
connaître  la  disposition  de  son  âme  et  les 
voies  par  lesquelles  Dieu  se  plaisait  à 
l'appeler  h  lui.  La  lenteur  que  mit  Fran- 
çois de  Sales  à  se  charger  de  sa  direction, 
les  précautions  qu'il  y  apporta,  en  ôtant 
à  leur  union  toute  apparence  de  légèreté 
et  de  précipitation  ,  la  revêtent  d'un  ca- 
ractère tout  particulier  de  sainteté  et  de 
stabilité  qu'il  était  également  important 
de  bien  établir.  Les  personnes  pieuses  en 
seront  édifiées  et  consolées,  et  celles  à 
qui  la  compréhension  des  choses  de 
l'âme  n'a  point  été  donnée  retiendront 
peut-être  sur  leurs  lèvres  le  doute  et  le 
sarcasme  près  de  s'en  échapper. 

Désormais  soutenue,  guidée,  et,  qu'on 
nous  permette  d'ajouter,  aimée  avec  cette 
tendresse  ineffable  qui  donne  sur  la  terre 
un  avant-goût  du  ciel ,  madame  de  Chan- 
tai va  marcher  d'un  pas  plus  ferme  vers 
le  but  où  la  Providence  l'appelle,  et  nous 
verrons  toutes  ses  hésitations,  toutes  ses 
faiblesses  mourir  au  pied  de  la  croix  le 
jour  où  elle  se  consacrera  définitivement 
à  Dieu.  Ce  sera  le  sujet  du  second  et  der- 
nier article. 

A.  A. 

(1)  L'abbé  Marsollier,  1. 1 ,  p.  159. 


NOTICE  SUR  L'ABBAYE  ET  L'ÉGLISE  DE  PONTIGNY 

ET  QUELQUES  CONSIDÉRATIONS  SUR  L'ART  CHRÉTIEN. 


Des  poètes  et  des  touristes  nous  ont 
décrit  les  temples  de  la  Grèce,  les  ruines 
de  la  campagne  de  Rome ,  les  palais 
somptueux  de  Venise  ou  de  Gènes.  Nous 
ne  sommes  ni  poète,  ni  touriste,  mais 
nous  avons  souvent  gémi  de  voir  que 
l'on  allait  demander  à  une  terre  étran- 
gère des  inspirations  que  l'on  peut  re- 
cueillir à  chaque  pas  sur  le  sol  de  la 


patrie.  Notre  histoire  n'est-elle  pas  écrite 
partout  en  caractères  ineffaçables,  sur 
les  pierres  séculaires  de  nos  monumens  ? 
Et  si  l'archéologie  veut  sonder  les  mys- 
tères des  arts,  ne  trouve-t-elle  pas  des 
ruines  précieuses,  que  le  temps,  ce 
grand  artiste,  a  groupées  çà  et  là  dans 
nos  pays,  et  dont  l'effet  est  toujours  ad- 
mirable? Qu'est-il  résulté  de  la  tendance 


382 


NOTICE  SUR  L'ABBAYE 


des  esprits  à  l'étude  exclusive  de  l'art 
grec  ou  romain?  c'est  que  ,  depuis  un 
demi-siècle,  on  s'est  évertué  à  faire  de 
l'architecture  païenne  dans  la  France 
catholique,  déplorable  anomalie  que 
notre  ciel  et  nos  mœurs  repoussent. 

Aussi  les  rares  monumens  élevés  de 
nos  jou?s,  n'ont  rien  de  grand  ,  rien  de 
poétique;  tout  le  monde  veut  bien  en 
convenir.  En  outre ,  quel  intérêt  peu- 
vent nous  présenter  de  pâles  et  froides 
copies  ou  de  malheureuses  imitations  . 
empruntées  à  des  ouvrages  qui  nous  sont 
entièrement  étrangers?  Les  édifices  mo- 
dernes manquent  de  ce  sens  intime  que 
l'on  ne  peut  trop  définir,  mais  qui  consti- 
tue ce  que  l'on  appelle  un  caractère.  Ce 
ne  serait  pas  exact,  si  l'on  entendait  par 
là  qu'ils  n'ont  aucun  caractère  ,  aucune 
physionomie;  seulement  ils  n'ont  pas  le 
caractère  et  la  physionomie  qui  devraient 
leur  être  propres.  N'est-ce  rien  que  ce 
défaut?  C'est  tout,  au  contraire  ;  car  c'est 
pour  cela  précisément  qu'ils  n'ont  ni 
couleur,  ni  heauté,  ni  poésie. 

Rien  ne  prépare  plus  l'âme  aux  sensa- 
tions que  le  spectacle  de  l'harmonie  de 
l'art  avec  la  nature.  On  dirait  que  cette 
loi  mystérieuse  était  l'archétype  de  l'art 
ancien.  Les  Egyptiens  donnaient  à  leurs 
temples  des  formes  gigantesques  :  ils 
imitaient  les  proportions  de  la  nature 
orientale.  Les  Grecs  savaient  reproduire 
les  lignes  pures  de  l'horizon  ionien.  Les 
monumens  élevés  par  nos  pères  sont , 
pour  ainsi  dire,  accidentés  comme  les 
climats  du  JNord. 

De  ces  derniers,  beaucoup  ne  sont  déjà 
plus.  L'homme  s'est  montré  jaloux  de  la 
puissance  du  temps,  mais  il  n'en  a  pas 
eu  l'intelligence,  et  sa  main  n'a  su  créer 
que  d'informes  débris;  si  bien  qu'aujour- 
d'hui la  charrue  traverse  les  cours  des 
manoirs,  et  si  quelques  pans  de  mur 
sont  encore  debout,  la  liberté  moderne 
a  placé  son  échoppe  dans  leurs  enfonce- 
mens  et  s'appuie  sur  ces  vieux  étais 
féodaux. 

Maintenant,  nous  fera-t-on  un  crime, 
à  nous  autres  enfans  de  la  révolution,  de 
ressusciter,  d'aimer  même  les  souvenirs 
d'un  autre  siècle?  Ce  serait  ne  pas  nous 
comprendre.  Sommes-nous  d'hier,  et  de- 
vons-nous encore  redouter  des  fantômes? 
Il  est  bien  temps  de  voir  s'éteindre  et  les 


préventions  et  les  haines,  surtout  quand 
on  considère  que  tous  les  efforts  des 
passions  humaines  n'aboutissent  bientôt 
qu'au  néant  et  à  la  tombe.  Le  sentiment 
des  arts  nationaux  peut  donc  bien  nous 
porter  à  parler  de  ruines  qui  ne  sont 
plus  suspectes,  parce  qu'elles  ne  se  relè- 
veront jamais. 

Depuis  quarante  ans,  on  décore  du 
nom  de  châteaux  des  maisons  de  cou- 
leur plus  ou  moins  blanchâtre,  carrées 
ou  longues,  percées  d'un  certain  nombre 
de  fenêtres  régulières,  où  les  proportions 
de  la  hauteur  et  de  la  largeur  sont  exac- 
tement observées.  Cependant,  si  quelque 
ami  des  arts  vient  à  passer  devant  la  grille 
dorée  de  ces  habitations  de  la  gentilhom- 
merie  moderne  ,  il  ne  s'y  arrête  point , 
parce  que  leur  aspect  ne  fait  naître  au- 
cune sympathie ,  aucune  pensée  de  poète  ; 
il  s'éloigne  indifférent  ou  dédaigneux. 

Mais  lorsqu'après  avoir  gravi  le  sentier 
d'une  montagne  ombragée  ,  son  œil 
aperçoit  derrière  la  cime  d'un  vieux 
chêne  les  tourelles  élancées  d'un  ma- 
noir gothique,  peut-il  se  défendre  de 
l'impression  poétique  que  ce  tableau 
produit  en  lui  ?  Alors  l'imagination  aime 
à  bondir  dans  l'immense  horizon  des 
siècles;  elle  sait  bientôt  repeupler,  par 
le  souvenir,  ces  lieux  maintenant  déserts. 
Autrefois,  ces  murs  n'étaient  point  cou- 
verts de  mousse,  de  lierre  et  de  fleurs 
sauvages;  ils  étaient  fiers  et  menaçans, 
garnis  d'hommes  d'armes  et  de  che- 
valiers. 

La  figure  des  maîtres  de  l'antique  de- 
meure se  dresse  devant  lui  :  il  voit  on- 
doyer le  panache  ,  briller  la  cotte  de 
mailles;  voilà  la  tour  octogone  avec  ses 
meurtrières  béantes  et  sa  barbacane  : 
c'est  de  là  que,  sentinelle  vigilante,  le 
gardien  du  castel  plongeait  ses  regards 
dans  la  nuit ,  et  prêtait  une  oreille  atten- 
tive au  bruit  du  torrent  ou  des  bois  agi- 
tés par  le  frôlement  de  la  brise;  et, 
quand  une  troupe  ennemie  s'avançait  à 
la  faveur  de  ce  concert  des  ténèbres,  du 
haut  de  cette  tour  s'élançaient  les  accens 
terribles  du  cor,  sonnant  le  réveil  décent 
guerriers  prêts  à  frapper  des  coups  de 
géans. 

Quelquefois  aussi  un  inconnu  se  pré- 
sentait à  la  poterne ,  dont  les  restes  sont 
à  vos  pieds  :  il  demandait  l'hospitalité. 


ET  L'EGLISE  DE  POHTKiM. 


383 


S'il  était  chevalier,  les  pages  le  débarras- 
saient de  sa  pesante  armure,  et  le  nou- 
veau venu  allait  s'asseoir  au  foyer  do- 
mestique; ses  hôtes  ne  lui  demandaient 
ni  sous  quelle  bannière  il  marchait  ,  ni 
quel  prince  il  servait,  ni  la  cause  ni  le 
but  de  son  voyage.  Mais  après  le  repas , 
ce  Tancrède  ignoré  commençait,  à  la 
manière  des  héros  homériques ,  le  récit 
de  ses  aventures ,  de  ses  prouesses  et  de 
ses  batailles.  11  arrivait  ordinairement  de 
la  Palestine  ;  il  avait  visité  le  tombeau  du 
Christ;  il  décrivait  avec  chaleur  les  mi- 
sères des  chrétiens  en  cette  terre  désolée, 
et  regrettait  avec  amertume  que  le  ber- 
ceau de  la  religion  fût  en  la  possession 
d'un  peuple  infidèle.  A  ces  récits  tou- 
chans,  deux  vieux  frères  d'armes  se  re- 
connaissaient,  et  en  hommes  simples, 
qui  avaient  prodigué  leur  sang  dans  les 
mêmes  combats  ,  se  jetaient  dans  les 
bras  l'un  de  l'autre  en  versant  des  larmes 
de  joie. 

Pourquoi  ces  temps  nous  intéressent- 
ils  à  un  si  haut  degré?  Pourquoi  leurs 
débris  ou  leurs  souvenirs  ont-ils  à  nos 
yeux  un  caractère  si  attachant?  C'est, 
sans  doute,  qu'il  s'y  trouve  des  rapports 
intimes  avec  notre  nature,  celle  de  nos 
climats,  avec  nos  penchans  et  nos  préju- 
gés nationaux.  La  vue  d'un  temple  grec 
ou  d'une  villa  romaine  produirait-elle 
les  mêmes  effets  sur  nos  montagnes  ? 
Won,  car  ce  ne  sont  point  là  les  orne- 
mens  qu'il  faut  à  cette  vieille  Gaule  , 
sœur  de  la  Germanie. 

Ainsi,  chaque  peuple  a  ses  horizons  , 
son  soleil,  ses  mœurs,  ses  idées,  son 
histoire;  chaque  terre,  ses  harmonies. 
Si  l'on  introduit  quelque  chose  d'étran- 
ger, l'œil  est  choqué,  le  charme  dis- 
paraît. 

Qui  pourrait  ne  pas  aimer  voir  dans  le 
lointain  les  deux  tours  imposantes  de 
nos  cathédrales  gothiques?  Rien  n'est 
plus  puissant,  sous  le  ciel  du  Nord,  que 
l'effet  de  ces  monumens;  ils  semblent, 
par  leur  élévation,  se  confondre  avec  les 
nuées  et  porter,  jusqu'au  trône  de  Dieu  , 
les  vœux  et  les  prières  des  hommes.  Sous 
le  rapport  de  l'art ,  ils  ont ,  en  outre,  un 
prodigieux  avantage  :  ils  rompent  har- 
diment ,  et  de  la  manière  la  plus  pitto- 
resque, l'aspect  monotone  que  la  plupart 
de  nos  villes  auraient  sans  eux.  et  offrent 


au  voyageur  un  continuel  sujet  d'admi- 
ration. Dans  la  plupart  des  villes  de  l'an- 
tiquité païenne ,  les  temples  des  dieux  ne 
se  distinguaient  des  demeures  des  ci- 
toyens ni  par  l'élévation,  ni  par  la  ma- 
jesté. L'art  chrétien  a  eu  des  vues  plus 
grandes.  Il  fallait  dans  le  fond  de  nos 
vallées  des  monumens  qui  pussent  at- 
teindre la  hauteur  de  nos  montagnes  et 
confondre  leurs  harmonies  avec  celle 
d'une  atmosphère  souvent  sombre  et  va- 
poreuse. 

Et  quelle  variété  n'a-t-onpas  su  mettre 
dans  ces  merveilleuses  créations!  Depuis 
la  flèche  aérienne ,  dont  la  croix  rayonne 
au-dessus  de  la  foudre,  jusqu'à  la  tour 
carrée  qui  soutient  sa  pesante  sonnerie  , 
que  de  formes  diverses!  que  de  caprices 
d'architecture!  mais  partout  que  de  har- 
diesse, quelle  vigueur  de  pensée,  quelle 
entente,  quelle  suite  dans  l'exécution,  et 
que  de  véritable  génie  ! 

Notre  siècle  est  fier  de  ses  arts  et  de  sa 
civilisation  :  nous  devons  encore  cepen- 
dant aux  premiers  âges  chrétiens,  que 
nous  sommes  convenus  d'appeler  barba- 
res, l'usage  des  trois  instrumens  les  plus 
puissans  par  l'harmonie  :  l'orgue,  la  clo- 
che et  le  tambour.  Ce  dernier  même  , 
malgré  son  caractère  tout  guerrier,  n'est 
pas  dénué  d'effets  religieux.  Autrefois,  à 
Rome,  le  son  des  trompettes  annonçait 
l'entrée  du  triomphateur  ;  n'était-il  pas 
plus  touchant  et  plus  beau  d'entendre  , 
chez  les  chrétiens,  au  milieu  d'un  sacri- 
fice offert  en  honneur  du  succès  de  leurs 
armes,  le  bruit  des  tambours,  annonçant 
la  présence  mystérieuse  de  celui  qui  est 
le  dispensateur  des  triomphes? 

Le  Christianisme,  en  donnant  aux  arts 
une  nouvelle  impulsion,  en  agrandit  la 
sphère  :  il  leur  communique  une  partie 
de  son  essence  en  leur  prêtant  sa  voix  et 
sa  pensée ,  de  sorte  que  tout  ce  qui  se 
rapproche  de  ces  mystères  ou  les  rap- 
pelle, semble  doué  d'une  haute  expres- 
sion dont  la  source  et  le  principe  ne  pa- 
raissent pas  émaner  de  la  créature  ,  mais 
descendre  du  Créateur.  Aussi  l'impres- 
sion que  l'on  éprouve  dans  la  contempla- 
tion des  monumens  chrétiens  ne  se  rap- 
porte jamais  aux  destinées  temporelles 
et  terrestres  de  l'humanité,  sans  rappeler 
aussi  son  existence  morale  et  sa  nature 
immatérielle.  Dans  notre  enfance,  nous 


384 


NOTICE  SUR  L'ABBAYE 


aimions  à  voir  l'image  svelte  et  déliée 
d'une  flèche  gothique ,  reste  d'une  célèbre 
abbaye  (I).  Quand  le  tonnerre  grondait 
sur  nos  têtes,  elle  s'élevait  dans  la  nuit, 
comme  un  grand  phare  illuminé  par  les 
éclairs  et  placé  sur  quelque  côte  pour 
avertir  l'es  navigateurs  du  voisinage  des 
écueils.Il  n'est  pas  d'illusions  que  la  vue 
de  cette  tour  séculaire  ne  fît  naître  en 
nous.  Lorsque  ,  chaque  année  ,  l'oiseau 
des  étés  venait  adosser  son  nid  sous  quel- 
que corniche  ,  nous  savions  aussi  qu'au- 
trefois des  hommes  pieux  venaient, sous 
ses  voûtes  maintenant  abattues,  cher- 
cher un  refuge  contre  les  orages  du 
monde,-  et  l'expérience  de  peu  d'années 
n'a  pas  tardé  à  nous  apprendre  que  de 
semblables  asiles  auraient  pu  abriter,  de 
nos  jours,  bien  des  douleurs  et  des  dé- 
ceptions. On  nous  fit  descendre  parmi  les 
tombeaux  que  renferment  les  catacombes 
de  cette  abbaye ,  et  là  reposent  des  hom- 
mes qui  ont  illustré  la  religion  et  la  pa- 
trie par  leur  sagesse  ,  leur  science  et  leurs 
vertus.  De  nombreuses  inscriptions  y  in- 
diquent les  faits ,  les  temps ,  les  âges.  Im- 
prudent! nous  osions  lever  les  trappes 
qui  servent  d'entrée  à  ces  temples  du 
silence  et  de  la  mort  !  Et  si  ces  vénérables 
ossuaires  s'étaient  dressés  devant  nous  ! 
Etions-nous  dignes  de  fouler  le  sol  sacré 

(i)  L'abbaye  de  Saint-Germain-d'Auxerre,  dont 
les  bâtimens  sont  occupés  aujourd'hui  par  l'Hôlel- 
Dieu ,  l'un  des  plus  beaux  établissemens  que  pos- 
sède en  ce  genre  la  France.  La  flèche  gothique  a 
été  conservée ,  quoiqu'une  partie  de  l'église  soit 
tombée  sous  le  marteau  du  vandalisme  d'un  de  ces 
architectes  restaurateurs  dont  parlait  récemment 
M.  Didron.  Ce  qui  en  reste  est  d'une  très  belle  ar- 
chitecture ;  les  piliers  et  les  voûtes  ont  un  air  de 
grandiose  qui  frappe  au  premier  aspect.  Sous  celle 
église  se  trouvent  les  catacombes  qui  renferment  les 
tombeaux  d'un  grand  nombre  d'évèques ,  de  saints 
et  de  martyrs  des  premiers  siècles  de  l'Église.  Un 
énorme  tombeau,  placé  au  centre  de  cette  vaste  et 
sombre  demeure  delà  mort,  est  principalement  en 
grande  vénération  :  c'est  celui  de  saint  Germain  ,  à 
qui  les  Parisiens  ont  dédié  l'église  de  S.-Germain- 
l'Auxerrois,  la  plus  ancienne  basilique  delà  capitale, 
et  dont  la  conservation  est  due  ,  sans  doule  ,  à  l'é- 
nergique protestation  que  M.  le  comte  de  Monta- 
lembert  fil  en  1831  ,  lorsque  le  pouvoir,  pour  satis- 
faire certaines  exigences  ,  voulait  raser  cet  antique 
et  vénérable  monument  de  la  foi  et  de  la  piété  de 
nos  pères,  pour  faire  place  à  la  rne  Louis-Philippe  , 
que  le  jeune  pair,  dans  sa  juste  indignation  ,  carac- 
térisait fort  bien  en  l'appelant  la  rue  du  Sacrilège. 


dont  chaque  parcelle  contient  peut-être 
un  grain  de  la  poussière  d'un  Amyot  ou 
d'un  saint  Germain?  Qui  donc  aujour- 
d'hui ne  se  sentirait  pas  écrasé  par  l'é- 
clat de  ces  grandes  majestés  de  la  tombe? 

Les  monumens  élevés  sous  l'inspiration 
de  l'art  chrétien  sont  encore  nombreux 
dans  nos  contrées;  et  souvent  nos  pères, 
dansces  œuvres  sublimes ,  semblent  avoir 
poussé  le  génie  humain  jusqu'à  la  limite 
que  Dieu  lui-même  a  voulu  tracer  entre 
le  pouvoir  de  l'homme  et  celui  de  la 
Divinité.  Quel  pays  ne  serait  pas  fier  de 
posséder  des  cathédrales  comme  celles 
de  Sens  et  d'Auxerre ,  des  églises  comme 
celles  de  Vézelay  et  de  Pontigny?  Cette 
dernière  surtout  doit  attirer  particuliè- 
rement l'attention  ;  en  voici  la  faible  esr 
quisse  (1). 

Pontigny,  bourg  du  département  de 
l'Yonne,  est  situé  sur  la  rive  gauche  de 
la  petite  rivière  du  Serein,  près  Ligny-le- 
Châtel,  qui  joua  un  rôle  assez  important 
dans  notre  histoire  provinciale.  Il  y  a 
quelques  siècles,  on  n'avait  pas  besoin 
d'indiquer  ces  lieux.  La  renommée  de 
l'abbaye  de  Pontigny  s'étendait  au-delà 
des  limites  de  la  France  ;  mais  le  récit  de 
ses  développemens  successifs ,  de  sa  puis- 
sance ,  de  sa  gloire  et  de  son  éclat , 
comme  de  sa  décadence  et  de  sa  ruine, 
tombant  dans  le  domaine  de  l'historien, 
nous  nous  bornerons  à  rappeler  qu'à  une 
époque  funeste  pour  les  abbayes ,  en 
1789,  celle  de  Pontigny,  comme  tant 
d'autres ,  fut  détruite  et  vendue  avec  ses 
immenses  domaines.  Il  ne  reste  plus  que 
l'église  ,  qui  est  devenue  paroissiale , 
quelques  bâtimens  et  un  mur  d'enceinte 
du  12e  siècle.  En  approchant  de  cet  en- 
droit, si  l'âme  n'était  point  préparée  aux 
impressions  que  va  lui  causer  l'aspect 
d'une  ruine  fameuse  et  le  souvenir  d'une 
grandeur  déchue,  la  nature  qui  entoure 
le  vieux  monument ,  i  par  la  douceur  de 
de  ces  tons  verts  et  l'éternelle  jeunesse 
de  sa  riche  végétation,  n'inspirerait  que 
des  idées  de  bonheur,  de  paix  et  de  pros- 
périté. Il  semble  que  Dieu   se  plaise  à 

(l)  Nous  parlerons  peut-être  un  jour  de  l'église 
de  Vézelay,  si  célèbre  par  ses  souvenirs  historiques. 
Le  gouvernement  fait  réparer  en  ce  moment  ce  ma- 
gnifique monument  dont  les  voûtes  de  la  nef  étaient 
sur  le  point  de  crouler.  Puisse-t-il  aussi  pourvoir 
à  la  conservation  de  l'église  de  Pontigny  ! 


nous  offrir  partout  des  contrastes  frap- 
pans  :  le  néant  et  la  mort  se  retrouvent 
toujours  à  côté  de  la  jeunesse  et  de  la 
force:  n'est-ce  point  pour  nous  appren- 
dre qu'il  n'y  a  qu'un  pas  de  l'une  à 
l'autre  ? 

Pendant  l'été,  l'église  de  Pontigny  se 
cache,  comme  pour  ménager  une  sur- 
prise au  voyageur,  derrière  des  massifs  de 
peupliers.  Située  sur  le  bord  d'une  vaste  et 
fertile  prairie  ,  elle  est  entourée  de  belles 
moissons  et  de  touffes  de  verdure.  Un 
joli  canal  conduit  les  eaux  du  Serein  aux 
pieds  de  cette  reine  de  la  plaine,  qui  sem- 
ble encore ,  malgré  son  veuvage,  se  plaire 
en  ces  lieux,  témoins  de  sa  splendeur 
passée.  Ainsi  que  toutes  les  églises  abba- 
|  tiales,  ce  n'est  point  à  l'extérieur  qu'elle 
déploie  ses  pompes  et  sa  beauté  ;  bâtie  au 
milieu  d'une  communauté  ,  et  destinée, 
pour  ainsi  dire  ,  au  culte  de  la  famille  , 
c'est  à  sa  décoration  intérieure  que  le 
génie  des  arts  devait  prodiguer  les  res- 
sources de  sa  puissance.  L'extérieur  est 
donc  à  peu  près  nu,  seulement  ses  pro- 
portions sont  colossales  et  d'une  impo- 
sante simplicité.  Par  un  singulier  mé- 
lange de  grâce  et  de  majesté  ,  sa  forme  , 
allongée  comme  la  plaine ,  déliée  comme 
le  canal,  plaît  en  même  temps  qu'elle 
frappe  par  sa  grandeur.  N'en  doutons 
point,  si  ce  monument  produit  de  tels 
effets,  c'est  que  la  loi  suprême  de  l'art, 
celle  qui  apprend  à  marier  les  lignes  ar- 
chitecturales aux  scènes  de  la  nature 
locale,  a  été  comprise  par  ses  auteurs 
inspirés.  Un  immense  pourtour  renfer- 
mant ses  bas-côtés  l'enveloppe  ,  et  du 
centre  de  ce  premier  édifice,  le  corps 
principal  se  dégage  et  s'élève  sans  l'é- 
craser. Son  double  rang  d'ouvertures  cin- 
trées ne  présenterait  rien  de  remarqua- 
ble, si  l'on  n'y  pressentait  pas  l'ogive, 
si  généralement  adoptée  dans  la  con- 
struction des  églises  du  siècle  suivant. 
L'édifice  est  en  forme  de  croix  ;  son  por- 
tail n'a  point,  comme  celui  des  cathédra- 
les gothiques,  ce  développement  gran- 
diose dont  les  détails  offrent  un  champ 
si  vaste  à  la  contemplation  ;  il  n'y  a  point 
de  ces  portes  si  richesde  leurs  voussures 
et  de  leurs  milliers  de  niches  ornées  de 
statuettes  ou  de  sujets  religieux ,  ni  de 
ces  découpures  délicates  qu'on  dirait 
dentelées  par  la  main  des  anges ,  et  au 


ET  L'ÉGLISE  DE  PONTIGNY.  385 

moyen  desquelles  on  savait  rendre  gra- 
cieux et  légers  des  monumens  dont  l'en- 
semble était  gigantesque.  L'usage  des 
premiers  temps  de  l'Eglise  a  été  suivi 
dans  la  construction  de  Pontigny  :  on  a 
élevé  à  son  entrée  un  portique  semblable 
à  ceux  qui ,  dans  un  âge  plus  reculé ,  ser- 
vaient de  temple  aux  catéchumènes. 

Cette  entrée  dispose  au  recueillement, 
puis,  tout-à-coup,  la  vue  plonge,  comme 
par  enchantement,  dans  l'immense  pro- 
fondeur de  l'édifice.  Du  haut  de  quelques 
marches  au-dessus  desquelles  s'élève  la 
tribune  de  l'orgue ,  on  peut  examiner 
l'ensemble  :  le  vaste  plan  sur  lequel  il  a 
été  conçu  n'admettant  aucun  de  ces  dé- 
tails d'ornementation  qui  arrêtent  les 
yeux,  rien  ne  s'oppose  à  la  révélation  et 
au  déploiement  du  tableau.  La  voûte  s'é- 
lance d'un  seul  jet  jusqu'au  fond  du 
sanctuaire,  au-dessus  duquel  toutes  les 
lignes  viennent  se  réunir  en  un  faisceau 
commun;  emblème  des  vœux  et  des  priè- 
res des  hommes  qui  se  confondent  au 
sein  de  la  Divinité. 

L'église  est  composée  de  trois  parties 
principales  :  la  nef,  le  chœur,  le  sanc- 
tuaire. Deux  autres  nefs  ou  bas-côtés  se 
lient  à  la  première  par  des  piliers  et  des 
anneaux  où  la  forme  gothique  se  révèle. 
Un  pourtour  d'un  style  simple  et  plein 
de  gravité  donne  au  sanctuaire  le  carac- 
tère qu'il  doit  avoir,  c'est-à-dire  de  l'iso- 
lement et  du  mystère;  et  cette  partie  de 
l'édifice  est  terminée  par  une  série  demi- 
circulaire  de  chapelles  dont  les  jours  pro- 
fonds parsèment  sur  tous  les  objets  quel- 
ques uns  de  ces  tons  incertains  qu'on 
aime  à  rencontrer  dans  nos  églises,  et 
dont  le  secret  s'est  perdu  avec  l'art  go- 
thique. Voilà  les  impressions  générales 
que  produit  la  vue  intérieure  de  ce  tem- 
ple majestueux,  dont  l'origine  remonte  au 
|  13e  siècle  ,  et  que  nous  devons  à  la  mu- 
I  nificence  de  Thibault-le-Grand  ,  comte 
de  Champagne  ,  père  de  la  reine  Adèle  , 
|  épouse  de  Louis  VIL  II  est  probable 
il  qu'il  fut  promptement  élevé  ,  car  on  n'y 
trouve  pas,  comme  dans  la  plupart  de 
nos  cathédrales,  de  ces  transformations 
de  l'art  qui  accusent  la  marche  du  temps. 
Pontigny  est  de  l'âge  primitif  de  nos 
églises  ,  mais  les  ornemens  qui  la  déco- 
rent appartiennent  à  une  époque  plus 
moderne.  En  effet,  les  Huguenots  brûle- 


386 


NOTICE  STJR  L'ABBAYE 


rent  l'abbaye,  en  1568.  La  toiture,  qui 
était  de  plomb  ,  et  les  voûtes  mômes  de 
l'église  furent  détruites,  et  ce  n'est  que 
dans  le  siècle  suivant,  quarante-six  ans 
après  leur  ruine,  qu'elles  furent  rele- 
vées (1).  On  voit ,  en  effet ,  que  c'est  le 
goût  pur  et  grandiose  du  17e  siècle, 
qui  a  présidé  à  son  ornementation  ;  et  en 
la  parcourant,  on  se  croit  transporté  au 
milieu  de  ces  pompes  maintenant  ina- 
nimées de  Versailles ,  que  l'ombre  de 
Louis  XIV  vient  peut-être  visiter  quel- 
quefois, image  imposante  elle-même  du 
néant  de  la  gloire  et  de  la  puissance. 

Pontigny  renferme  des  chefs-d'œuvre 
malheureusement  trop  inconnus.  Nous 
ne  sommes  plus  au  temps  où  les  rois 
chevauchaient  à  travers  leurs  provinces, 
et  dotaient  de  riches  présens  les  belles 
églises  où  ils  avaient  prosterné  leur  ma- 
jesté devant  celle  de  Dieu.  L'esprit  de 
centralisation  a  tout  envahi  :  pouvoirs, 
sciences  et  arts.  Aussi,  combien  de  no- 
bles ruines  ne  gisent-elles  point,  éparses 
çà  et  là,  sur  cetle  vieille  terre  de  France! 
Quoi!  les  grandeurs  du  jour  n'auront- 
elles  desyeux  que  pour  les  frontons  grecs 
des  palais  modernes  !  et  pas  un  cri  géné- 
reux ne  s'élèverait  en  faveur  de  cette 
belle  fille  de  Cîteaux,  dont  la  désola- 
tion arracherait  volontiers  des  larmes! 
Quelque  main  forte  et  inspirée  nejviendra- 
t-elle  pas  remuer  ce  cadavre  sublime 
que  le  temps  a  glacé,  mais  auquel  le 
génie  d'un  artiste  rendrait  le  souffle  et 
la  vie? 

La  tribune  de  l'orgue  est  soutenue  par 
trois  arcades  d'un  goût  irréprochable,  et 
pose  sur  quatre  petits  piliers  d'ordre  co- 
rinthien. La  pierre  y  est  sculptée  ,  can- 
nelée ,  guirlandée  avec  un  art  si  parfait , 
que  l'on  s'étonne  de  ne  pas  rencontrer 
quelque  part  les  noms  de  Nicolas  Cous- 
tou ,  de  Coysevox  ou  de  Girardon.  Au- 
dessus  de  cette  première  merveille  s'é- 
lève un  admirable  buffet  d'orgue  ;  sa 
forme  n'a  rien  d'original  ;  mais  son  tra- 
vail est  si  beau  que  nous  n'hésitons  pas  à 
le  mettre  au  premier  rang  des  morceaux 
de  ce  genre.  Du  reste  ,  il  n'est  guère  pos- 
sible de  décrire  ces  objets ,   et   surtout 

{{)  Voyez  M.  Henry,  Histoire  de  Vabbaye  de 
Pontigny,  page  209.  —  Nous  rendrons  incessam- 
ment compte  de  celle  intéressante  histoire. 


d'en  faire  sentir  le  mérite.  La  sculpture 
sur  bois  ne  peut  être  confondue  avec  les 
ouvrages  de  marbre  ou  de  pierre.  Il  nous 
semble  qu'elle  offre  des  difficultés  parti- 
culières ;  les  unes  tiennent  à  la  nature  de 
la  matière,  les  autres  à  son  caractère  et 
à  ses  effets.  Combien  de  patience,  d'at- 
tention ,  de  délicatesse  ,  la  sculpture  sur 
bois  n'exige-t-elle  pas  d'un  artiste  !  Mais 
ce  n'est  pas  tout  ;  il  est  une  qualité  qu'il 
doit  aussi  posséder,  et  sans  laquelle  la 
postérité  ne  connaîtra  jamais  son  nom  : 
c'est  le  génie.  Un  talent  secondaire  par- 
vient encore  à  animer  le  marbre  ou  la 
pierre,  parce  que  ces  matières  se  prêtent 
facilement  à  l'expression  des  formes  et 
reflètent  assez  bien  la  pensée.  Il  n'en  est 
pas  de  même  du  bois,  dont  la  nature  et 
la  couleur  inertes,  dénuées  de  points  lu- 
mineux ,  et  par  conséquent  d'ombres  for- 
tes ,  prennent  moins  vite,  sous  la  main 
de  l'artiste,  le  caractère  et  l'animation. 
Il  faut  donc  examiner  de  près,  distin- 
guer, pour  ainsi  dire,  avec  les  yeux  de 
l'intelligence  et  du  goût,  les  sculptures 
sur  bois  ,  pour  en  découvrir  le  prix  et  la 
beauté.  Ce  qui  fait  le  mérite  de  celles 
qu'on  remarque  à  Pontigny,  c'est  leur 
grâce,  leur  variété,  et,  si  nous  osions  le 
dire,  leur  coquetterie.  Les  auteurs  de  ces 
ravissans  objets  ont  pris  leur  modèle  dans 
la  nature  qui  les  entourait ,  et  c'est  à  elle 
seule  qu'ils  ont  demandé  leurs  inspira- 
tions. Y  a-t-il  une  école  plus  riche  et 
plus  féconde?  Ces  travaux  sont  dus  au 
génie  d'un  simple  abbé,  Joseph  Carron  , 
lequel  a  sculpté  de  ses  propres  mains, 
dit  M.Henry  (1),  le  portique  qui  soutient 
l'orgue. 

Maintenant,  pour  éblouir  les  yeux, 
on  surcharge  de  dorures  les  buffets  de 
nos  orgues.  Cela  ne  ressemble-t-il  pas  à 
la  misère  qui  se  cache  sous  des  oripeaux 
brillans?  Jamais  l'éclat  de  l'or  le  plus 
pur  ne  l'emportera  sur  les  œuvres  de  ces 
obscurs  ouvriers  chrétiens,  dont  le  nom 
n'est  guère  sorti  des  murs  d'une  abbaye. 

L'orgue  de  Pontigny  n'est  plus  com- 
plet. Un  des  derniers  curés,  M.  Cabias, 
en  a  distrait,  pour  l'église  de  Ligny,  un 
jeu  de  trompettes  qui   devait  être  d'un 

(i)  Histoire  de  Vabbaye  de  Pontigny,  page  221. 
—  Cet  abbé  vivait  au  commencement  du  siècle 
dernier. 


ET  L/ÉGUSE  DE  P0NT1GINY. 


387 


grand  effet.  C'est  là  un  genre  de  vanda- 
lisme contre  lequel  il  faut  s'élever  de 
toutes  ses  forces.  Mais,  tel  qu'il  est  en- 
core, rieu  n'égale  la  beauté  de  l'harmo- 
nie que  produit  cet  instrument.  Dans  la 
plupart  des  églises,  le  caractère  de  l'or- 
gue a  souvent  un  peu  de  rudesse  et  d'â- 
preté  ,  surtout  dans  les  notes  graves.  Ce- 
lui de  Pontigny  exhale  une  mélodie 
suave  et  sérapïiiqne,  dont  le  secret  semble 
avoir  été  dérobé  aux  cieux.  Cela  tient 
sans  doute  à  l'heureuse  disposition  de 
l'édifice.  11  ne  suffit  pas  qu'une  église 
soit  sonore,  pour  que  les  notes  de  l'or- 
gue ou  de  la  voix  y  acquièrent  cette  sorte 
de  poésie  qui  élève  l'âme  et  la  jette 
dans  une  sphère  toute  divine.  La  réper- 
cussion trop  vive  des  échos  est  même 
désagréable.  Dans  l'église  de  Pontigny , 
l'harmonie  aérienne  semble  se  promener 
vaguement  sous  les  longues  voûtes,  et 
telle  est  la  mélancolie  de  ses  effets,  qu'on 
la  prendrait  pour  un  concert  des  esprits 
célestes.  Pœtiré  dans  le  fond  du  sanc- 
tuaire, nous  écoutions  avec  ravissement 
de  sublimes  élans  d'intonation,  que  l'on 
chercherait  en  vain  en  dehors  de  l'art 
chrétien  et  de  ses  grandes  conceptions. 

Le  chœur  est  séparé  de  la  nef  par  une 
boiserie,  en  forme  de  jubé,  dont  le  des- 
sin est  digne  d'un  Primatice.  On  y  voit, 
encadrés,  deux  tableaux  assez  remarqua- 
bles. L'un  représente  saint  Bernard  res- 
suscitant un  mort  ;  l'autre,  une  Assomp- 
tion. Il  parait  qu'ils  sont  du  peintre  fla- 
mand, dom  Adrien  Sauveur-  cependant 
on  n'y  retrouve  guère  les  traditions  de 
l'école  flamande.  La  porte  d'entrée  du 
chœur  est  aussi  en  bois,  sculptée  à  jour. 
Au-dessus  ,  un  moine,  troublé  peut-être 
de  quelque  souvenir  antique ,  a  repré- 
senté comme  deux  jeunes  Bacchus  au 
gracieux  sourireetcouronnésdegrappes; 
il  ne  manque  que  le  thyrse,  attribut  de 
leur  pouvoir,  pour  qu'on  les  croie  tirés 
d'un  temple  de  Pœstum.  Ce  sont  deux 
charmantes  figures  d'enfans. 

Mais  ce  qui  attire  surtout  l'admiration, 
ce  sont  les  stalles  qui  remplissent  l'es- 
pace du  chœur.  Il  serait  bien  difficile 
de  donner  une  idée  complète  de  l'en- 
semble de  cet  ouvrage.  Nous  dirons  bien 
■  qu'il  est  composé  de  chaque  côté  d'un 
double  rang  de  fauteuils  cellulaires  ,  sur- 
montés d'un  magnifique  dossier  que  ter- 


mine une  corniche;  mais  le  travail  de 
ces  stalles  est  immense,  et  devant  de 
telles  œuvres,  le  génie  moderne  doit 
être  frappé  de  sa  stérilité  et  de  son  im- 
puissance. Ici ,  ce  sont  des  vases  de  fleurs 
en  relief  et  presque  détachés  de  la  boi- 
serie ,  des  guirlandes  de  lierre  ou  de 
chêne.  A  côté  ,  les  scènes  les  plus  variées 
de  la  nature  se  trouvent  réunies  :  un  pa- 
pillon semble  agiter  ses  ailes  sur  le  sein 
des  roses,  un  insecte  en  respire  les  par- 
fums. Plus  loin,  suspendu  aux  brancha- 
ges légers,  un  serpent  guette  la  proie 
ailée  que  la  brise  lui  enverra.  Un  cep  de 
vigne,  dans  lequel  l'artiste  a  su  repro- 
duire jusqu'au  velouté  des  feuilles,  sem- 
ble vouloir  s'élever  en  volute  jusqu'à  la 
voûte.  Des  anges  soutiennent  sur  le  bout 
de  leurs  ailes  de  petits  dômes  ornés  de 
franges  d'une  délicatesse  exquise.  Enfin 
que  dirons-nous  ?  La  vue  de  ces  merveil- 
les fait  naître  en  même  temps  un  senti- 
ment pénible.  Pourquoi  ne  se  trouvent- 
elles  point  au  milieu  d'une  ville  opulente 
et  amie  des  arts?  Au  moins,  elles  ne 
resteraient  pas  ignorées,  ni  même  expo- 
sées au  travail  sourd  du  ver  destructeur. 
Ces  ouvrages  sont  d'autant  plus  précieux 
que  la  sculpture  sur  bois,  loin  d'avoir 
fait  des  progrès  parmi  nous,  a  beaucoup 
perdu  ;  et  sa  décadence  tient  peut-être  à 
deux  grandes  raisons  :  d'abord,  ces  tra- 
vaux exigeaient  l'emploi  de  beaucoup  de 
temps:  et  maintenant,  un  sculpteur  qui 
passt-rait  des  années  à  retoucher  et  à 
polir  son  œuvre,  fût-il  un  homme  de 
génie ,  s'exposerait  à  voir  son  mérite  mé- 
connu par  notre  société  d'amateurs  im- 
patiens et  oublieux,  auprès  desquels  le 
savoir-faire  et  la  fécondité  tiennent  lieu 
de  tout.  On  se  hâte  donc  de  produire,  et 
le  public  est  émerveillé. 

La  seconde  raison  est  que  le  bois  pro- 
pre à  la  belle  sculpture  est  devenu  fort 
rare,  et  par  conséquent  très  coûteux. 
Nous  n'avons  plus  de  ces  antiques  chê- 
nes ,  race  géante  des  siècles ,  et  sous  les- 
quels saint  Louis  pouvait  rendre  la  justice 
aux  peuples.  Le  système  de  la  conserva- 
tion des  forêts  est  bien  plutôt  la  science 
de  leur  exploitation  ;  et  ces  résultats  inté- 
ressansne  s'obtiennent  qu'aux  dépens  de 
la  qualité  artistique  du  bois.  L'homme  a 
beau  pressurer  la  nature,  elle  ne  donna 
jamais  que  ce  qu'elle  doit  donner  ;  carj 


NOTICE  SDR  L'ABBAYE 


si  elle  prodigue  d'un  côté ,  elle  retient  de 
l'autre.  On  voit  donc  que  l'esprit  mer- 
cantile et  calculateur  de  notre  époque  a 
détruit  l'un  des  plus  précieux  de  nos 
arts,  et  comme  le  mal  traîne  toujours  à 
sa  suite  plusieurs  conséquences  désas- 
treuses, la  France  va  maintenant  men- 
dier à  l'étranger  les  quelques  planches 
qui  servent  à  promener  sur  nos  mers 
l'ombre  désolée  des  Tourville  et  des  Du- 
gay-Trouin. 

Mais  revenons  à  l'église  de  Pontigny. 
Quatre  énormes  tableaux,  en  pendentifs, 
couronnent  les  stalles.  On  reconnaît , 
dans  les  proportions  de  leur  dessin, 
l'entente  du  beau  ;  cependant  on  y  trouve 
aussi  des  défauts,  mais  qui  sont  rachetés 
par  quelques  parties  remarquables  ,  par 
la  grandeur  du  sujet  et  l'expression  des 
personnages.  De  là ,  on  traverse  le  tran- 
sept et  on  pénètre  au  sanctuaire.  L'autel 
de  marbre  rouge  ,  placé  au  milieu,  est 
d'un  goût  sévère.  Son  isolement,  sa  nu- 
dité dont  l'effet  paraît  plus  frappant 
dans  la  vaste  solitude  du  lieu  saint,  lui 
donnent  un  caractère  auguste  qui  con- 
vient très  bien  à  la  majesté  des  mys- 
tères. 

Nous  n'avons  point  parlé  de  plusieurs 
objets  que  l'on  admirerait  bien  davan- 
tage, s'ils  se  trouvaient  dans  une  église 
moins  belle  et  moins  spacieuse.  Tels 
sont  les  autels  latéraux,  dont  les  boise- 
ries ,  ornées  de  colonnes  et  de  frises  dans 
le  style  du  17e  siècle  ,  font  vivement 
regretter  l'abandon  où  on  les  laisse,  et 
les  dégradations  dont  chaque  année  aug- 
mente l'irréparable  outrage. 

Une  grille  de  fer  entoure  le  sanctuaire. 
Il  y  a  tout  lieu  de  penser  que  ses  plus 
beaux  ornemens  ont  succombé  sous  le 
marteau  de  la  démolition  ,  mais  il  serait 
facile  de  les  restaurer. 

Dédiée  à  saint  Edme  ,  l'église  de  Ponti- 
gny possède  encore  les  restes  de  son  pa- 
tron. Son  corps  est  précieusement  con- 
servé dans  une  châsse  dorée,  d'une 
grande  dimension,  et  dont  le  travail  est 
fort  riche.  Elle  a  été  placée  au  fond  du 
sanctuaire,  à  la  hauteur  et  entre  les  ar- 
chivoltes des  piliers;  ses  quatre  faces 
sont  ornées  de  personnages  en  relief. 
Quatre  anges  de  grandeur  colossale ,  et 
aux  ailes  déployées ,  semblent  la  soute- 
nir :  ces  anges  ont  des  attitudes  diffé- 


rentes, et  leur  dessin  ne  manque  ni  de 
fermeté  ni  de  pureté.  Ce  monument , 
conçu  dans  le  goût  de  la  Renaissance , 
est  surmonté  d'une  draperie  et  d'une 
croix.  Vu  de  la  nef  ou  du  chœur ,  il  sert 
en  perspective  de  couronnement  à  Tau- 
tel  principal ,  et  rien  n'est  harmonieux 
comme  l'effet  de  cette  combinaison. 
Quand  on  réfléchit  que  de  pareils  ouvra- 
ges sont  de  bois,  et  que  notre  époque 
est  incapable  de  rien  produire  de  sem- 
blable, on  ne  peut  s'empêcher  d'être 
étonné  de  l'indifférence  coupable  appor- 
tée à  leur  conservation. 

Nous  n'avons  point  prétendu  donner 
une  description  complète  de  l'église  de 
Pontigny  ;  notre  but  a  été  d'éveiller  l'at- 
tention sur  un  de  nos  plus  beaux  monu- 
mens  chrétiens,  que  les  événemens  pa- 
raissent avoir  plongé  dans  l'oubli.  Si 
notre  faible  voix  pouvait  être  entendue , 
et  si  elle  pouvait  attirer  vers  cette  mer- 
veille les  regards  de  quelques  artistes  et 
des  hommes  spéciaux  qui  protègent  les 
arts,  nous  nous  estimerions  très  heureux 
de  penser  que  nos  efforts ,  tout  obscurs 
qu'ils  sont,  n'auraient  pas  été  inutiles. 

En  sortant  du  majestueux  édifice  dans 
lequel  la  pensée  est  si  à  l'aise  et  la  con- 
templation si  vaste,  on  se  plaît  à  remon- 
ter un  peu  le  cours  des  temps ,  et  à  re- 
cueillir dans  le  passé  de  touchans  et  poé- 
tiques souvenirs. 

Douce  et  tranquille ,  mais  toujours 
pleine  et  toujours  renaissante  ,  la  vie  du 
cloître  animait  ces  lieux.  De  nombreux 
moines  parcouraient  ces  galeries  ,  ces 
allées  maintenant  solitaires.  Ici ,  la  reli- 
gion avait  dépouillé  ses  formes  austères 
pour  s'embellir  de  tout  le  charme  de  la 
nature  et  des  beaux  arts.  Mais  quel  chan- 
gement s'est  opéré  !  que  sont  devenus  les 
rians  jardins  ,  les  verdoyantes  char- 
milles ,  où  d'obscurs  et  pieux  savans  ve- 
naient méditer  autrefois,  et  discourir 
sans  doute  sur  les  sciences  divines  et 
humaines,  comme  le  faisaient  les  disci- 
ples de  Platon ,  que  l'on  pourrait  appeler 
les  précurseurs  du  Christianisme?Chaque 
pas  que  l'on  fait  ici  réveille  un  écho  du 
passé.  Le  corps  de  la  reine  Adèle,  épouse 
de  Louis  VII,  reposait  à  l'ombre  du  sanc- 
tuaire. Dans  cette  enceinte,  il  y  avait 
une  chapelle  dédiée  à  saint  Thomas 
de   Cantorbéry  ;   il  vint  passer  là  les 


ET  L'ÉGLTSE  DE  PONTIGNY. 

jours  de  son  exil ,  et  se  préparer  à  son 
martyre.  C'est  dans  cet  illustre  asile  que 
saint  Edme,  aussi  archevêque  de  Can- 
torbéry ,  venait  se  consoler  des  souffran- 
ces de  son  Église.  11  y  laissa  une  telle 
odeur  de  science  et  de  sainteté  ,  que  l'on 
plaça  l'abbaye  sous  l'invocation  de  son 
nom.  Les  rois  Louis  VII ,  Philippe-Au- 
guste, Louis  IX,  Louis  XI ,  vinrent  plu- 
sieurs fois  à  Pontigny  ,  entourés  de  leur 
cour  et  de  leurs  vassaux  ,  chercher  aide 
et  protection  divine. 

Dans  un  pareil  temple  ,  que  les  solen- 
nités religieuses  devaient  être  impo- 
santes! Que  l'on  se  figure  l'expression 
des  chants  de  l'Église,  que  tant  de  voix 
recueillies  entonnaient  aux  soupirs  de 
l'orgue  et  aux  tintemens  de  la  cloche  du 
monastère  !  Qu'était-ce  donc  lorsque  le 
silence  succédait,  par  intervalles,  à  ces 
bruits  magiques  dont  les  dernières  notes 
s'affaiblissant  par  degrés  ,  allaient  mou- 
rir lentement  au  fond  du  sanctuaire,  où 
viennent  expirer  les  harmonies  de  la 
terre   et  où  commencent  celles  du  ciel. 

Comment  se  fait-il  qu'il  y  ait  eu  des 
temps  et  des  hommes  si  rapprochés  de 
nous,  et  pourtant  si  dilférens  de  nous  et 
des  temps  où  nous  sommes?  Comment  se 
fait-il  que  chez  le  même  peuple,  avant 
qu'une  génération  soit  entièrementétein- 
te,  de  tels  contrastes  puissent  s'offrir  à 
l'esprit  étonné  ?  Il  n'y  a  qu'un  demi  siè- 
cle, de  somptueux  édifices  étaient  là; 
maintenant  l'étranger  n'y  voit  plus  qu'une 
place  vide  et  quelques  ruines  délaissées. 
La  grande  basilique  retentissait  de  chants 
continuels,  aujourd'hui  le  seul  bruit  des 
vents  y  pénètre  à  travers  les  vitraux  bri- 
sés ;  l'orgue  se  tait ,  seulement ,  à  ses 
côtés,  on  entend  le  mouvement  triste  et 
monotone  d'une  vieille  horloge  qui  mar- 
che toujours,  malgré  la  rouille  des  siè- 
cles :  figure  terrestre  et  bien  imparfaite 
de  l'immuable  et  divine  éternité!  Après 
tout ,  ne  devons-nous  pas  remercier  Dieu 
de  ce  qu'il  nous  a  prodigué  de  si  grands 
enseignemens  sur  l'instabilité  des  choses 
humaines?  L'homme  n'est  que  trop  dis- 
posé à  se  croire  attaché  à  ce  sol  pour  un 
long  temps,  lui  dont  les  yeux  rencon- 
trent partout  des  ruines  d'hier. 

Maintenant,  nous  aimons  à  le  répéter, 
il  faut  songer  à  la  résurrection  des  beaux 
monumens  de  notre  histoire.  Que  veut- 

TOMB  XII.  —  H°  71,  1841. 


389 

on  attendre?  Est-ce  qu'on  aurait  peur 
que  la  féodalité  ne  relevât  aussi  ses  cré- 
neaux, et  ne  vint  à  brandir  sa  vieille 
épéesur  nos  têtes?  Le  temps  de  ces  ter- 
reurs puérilesest  passé,  passé  sans  retour. 
Peut-on  rester  encore  sous  l'empire  de 
préjugés  ridicules?  L'œuvre  presse ,  les 
ruines  s'amoncèlent.  Espère-t-on  que  les 
siècles  vont  ralentir  leur  marche,  et  les 
tempêtes  suspendre  leur  cours?  Loin  de 
renier  le  passé  ,  il  faut  renouer  la  chaîne 
des  temps  que  les  discordes  ont  rompue; 
mais  surtout,  il  ne  faut  toucher  aux  re- 
liques sacrées  de  nos  édifices  chrétiens, 
qu'avec  le  flambeau  des  arts,  l'histoire  à 
la  main  et  la  poésie  au  cœur.  Rendons  à 
chacune  de  nos  époques  le  culte  qui  lui 
est  dû.  En  vain  q,n  dira  que  nous  sommes 
d'autres  Français  que  sous  Charlemagne 
et  saint  Louis  ;  il  y  a  autant  de  folie  à 
prendre,  chez  un  peuple  voisin,  des 
mœurs  et  des  institutions  pour  les  im- 
porter parmi  nous,  qu'à  demander  des 
modèles  de  monumens  à  la  Grèce  ou  à 
Rome  païennes!  Sauvons  plutôt ,  sauvons 
ce  qui  reste  encore  de  précieux  débris  de 
notre  vieille  France!  c'est  une  noble 
tâche  qu'il  faut  remplir.  Depuis  quelques 
années  le  gouvernement  semble  disposé 
à  entrer  dans  cette  voie  nouvelle;  qu'il 
persévère,  il  ne  fera  que  réaliser  le  vœu 
des  esprits,  et  donner  satisfaction  à  l'un 
des  besoins  les  plus  impérieux  de  notre 
époque.  Il  y  a  d'ailleurs  dans  la  restau- 
ration de  nos  monumens  chrétiens  une 
véritable  et  solide  gloire  à  conquérir, 
une  gloire  plus  réelle  que  celle  qu'on 
atlend  de  la  construction  de  quelques 
frontons  attiques.  Il  est  déplorable  que 
les  révolutions  ,  non  contentes  d'entas- 
ser victimes  sur  victimes,  attaquent  et 
mutilent  aussi  des  pierres  inoffensives; 
mais  les  hommes  doivent-ils  hésiter  à 
réparer  enfin  les  désastres  causés  par 
leurs  fureurs  aveugles?  Nous  invitons  les 
archéologues  que  legouvernement  charge 
de  missions  artistiques,  à  visiter  Pon- 
tigny  ;  ils  en  reviendront  avec  la  con- 
viction profonde  que  l'on  ne  doit  point 
laisser  périr  un  pareil  monument;  que 
ce  serait  un  crime  et  un  autre  vanda- 
lisme odieux  ;  qu'il  faut  se  hâter ,  et  qu'en 
attendant  davantage  on  encourt  une  ter- 
rible responsabilité  au  tribunal  des  gé- 
nérations   futures.   Avancera-t-on    que 

as 


390 


NOTICE  SUR  L'ABBAYE 


les  temps  sont  durs  et  que  l'argent  man- 
que? Eli  quoi  !  les  subventions  pleuvent 
sur  les  théâtres,  et  l'on  refuserait  quel- 
ques oboles  à  nos  temples!  On  parle 
d'achever  le  Louvre,  dont  on  ne  saura 
que  faire ,  et  le  prix  de  toutes  ces  inutiles 
magnificences  serait  l'abandon  de  nos 
édifice?  les  plus  intéressans  ,  les  plus  né- 
cessaires et  en  même  temps  les  plus  na- 
tionaux !  On  vient  d'élever  une  école 
pour  les  arts  de  peinture  et  d'architec- 
ture, et  l'on  ne  conserverait  pas  des 
monumens  qui  sont  l'école  la  plus  fé- 
conde,  la  plus  vivante  des  mêmes  arts! 
Ce  serait  assurément  peu  logique. 

Nous  allons,  puisque  le  sujet  nous  y 
entraîne,  hasarder  encore  quelques  ré- 
flexions sur  les  transformations,  l'état 
actuel  et  l'avenir  de  l'art  chrétien,  au- 
jourd'hui si  méconnu  ,  si  défiguré,  qu'on 
en  retrouve  à  peine  la  trace  dansl'archi- 
teclonique  matérialiste  de  notre  époque. 

Nous  voyons  bâtir  des  églises  que  l'on 
dit  fort  belles;  peintres,  sculpteurs, 
décorateurs  s'y  disputent ,  comme  à  une 
lutte  théâtrale,  les  suffrages  d'un  public 
qui  passe  pour  éclairé  :  tout  y  resplendit 
de  l'éclat  des  dorures;  la  foule  s'y  préci- 
pite avidement,  comme  dans  nos  musées. 
Eh  !  pourquoi  donc  en  parcourant  ces 
somptueux  édifices,  n'éprouve-t-on  au- 
cune de  ces  émotions  profondes  que  font 
naître  les  grandes  scènes  du  Christia- 
nisme? La  raison  en  est  évidente,  c'est 
qu'on  n'y  rencontre  aucune  des  traditions 
de  l'art  chrétien.  On  préférera  toujours 
à  toutes  les  vaines  pompes  modernes  la 
vue  des  grandes  et  sombres  basiliques 
sur  lesquelles  les  siècles  ont  versé  les 
reflets  du  passé.  Au  recueillement  qu'elles 
inspirent ,  nous  sentons  aussitôt  les 
rapports  intimes  qu'il  y  a  entre  leur 
expression  et;  les  instincts  religieux  de 
l'âme  chrétienne  ,  et  nous  y  trouvons  de 
mystérieuses  harmonies,  sous  le  voile 
desquelles  on  aime  à  placer  naturelle- 
ment l'image  de  la  Divinité. 

D'abord,  le  temps  est  un  grand  maître, 
il  contribue  à  donner  aux  antiques  ca- 
thédrales ce  caractère  vénérable  devant 
lequel  on  s'incline  avec  respect.  Les  arts, 
en  effet,  ont  cela  de  particulier  qu'ils 
n'édifient  guère  que  pour  les  siècles  à 
venir,  dans  ce  sens  que  la  génération  qui 
bâtit  n'est  pas  celle  qui  paye  son  tribut 


d'admiration  à  son  œuvre,  et  qu'il  lui 
est  presque  impossible  d'en  jouir  et  de 
l'apprécier.  Les  édifices  anciens,  à  l'his- 
toire desquels  se  rattachent  de  puissans 
souvenirs,  attirent  davantage  nos  sym- 
pathies et  acquièrent  plus  de  prix  à  nos 
yeux. Mais  si  la  préféreneequ'onaccorde, 
par  exemple,  aux  églises  gothiques,  est 
fondée  quelque  peu  sur  leur  antiquité, 
plie  a  pour  cause  première  la  vérité,  la 
beauté  de  l'art,  et,  par  dessus  tout,  la 
religion. 

Les  monumens  ne  peuvent  avoir  un 
grand  caractère  que  lorsqu'ils  sont  l'ou- 
vrage d'une  époque  où  la  prédominance 
d'un  genre,  basée  sur  un  principe  unique 
et  fort ,  règne  sans  mélange.  Les  églises 
primitives  et  gothiques  ont  cet  avantage. 
Il  est  né  ensuite  une  nouvelle  école  qui 
a  eu  ses  prétentions  et  ses  disciples, 
d'autant  plus  ardens ,  qu'à  défaut  d'un 
principe  ils  pouvaient  se  croire  guidés 
par  une  apparence  de  progrès  de  l'art; 
nous  voulons  parler  de  l'école  de  la  re- 
naissance :  dès  lors  on  voit  deux  genres 
ennemis  l'un  de  l'autre  se  fondre  cepen- 
dant ,  et  former  la  seconde  ère  de  nos 
monumens  religieux.  Cette  époque  a  eu 
sa  splendeur,  elle  a  cr^é  aussi  ses  mer- 
veilles; elle  dut  sa  naissance  aux  Médicis; 
elle  enfanta  Saint-Pierre  de  Rome.  Son 
triomphe  était  pourtant  dangereux,  car 
il  détruisait  les  traditions  premières  de 
l'art,  qui  semblaient  seules  pouvoir  s'a- 
dapter aux  formes  sévères  du  Christia- 
nisme. 

Le  style  florentin  est  fils  de  l'art  grec. 
Après  la  chute  de  Constantinople,  Las- 
caris ,  cet  Énée  du  moyen  âge,  apporta 
aussi  ses  Dieux  et  sa  Minerve  dans  PAu- 
sonie;  mais  ce  n'était  pins  le  temps  du 
vieil  Évandre,  qui  logeait  sous  un  toit 
de  chaume  ,  ni  le  siècle  des  peuples  pas- 
teurs. Médicis,  en  recevant  les  Grecs 
dans  ses  palais,  sut  transporter  Athènes 
à  Florence,  et  malheureusement  peut- 
être  la  religion  y  perdit-elle  ce  que  les 
arts  et  la  civilisation  y  gagnèrent.  Il  y  a 
donc  deux  écoles  réunies,  deux  styles 
confondus,  dans  l'architecture  floren- 
tine. Le  style  gothique  s'y  trouve  encore 
représenté  par  des  pensées  larges,  des 
formes  vigoureuses  et  la  variété  des  dé- 
tails; l'art  des  Grecs  s'y  découvre  dans 
le  fini  des  ornemens ,  dans  la  forme  des 


ET  L  ÉGLISE  DE  POVrïGÏSY. 


M» 


arcs,  dans  la  pureté  des  lignes.  Bientôt  '  thique.  C'est  là  seulement  que  la  musique 


ces  derniers  avantages  l'emportent,  la 
prédominance  de  l'art  grec  fut  procla- 
mée, et  le  style  gothique  disparut.  Les 
artistes  italiens  inondèrent  la  France, 
et  nous  eûmes  l'architecture  du  siècle 
de  Louis  XIV.  Ce  siècle  sut  élever  en- 
core de  beaux  temples  à  la  religion  .  mais 
les  altérations  assez  notables  qu'il  fit 
subir  à  l'art  chrétien  ,  ont  élargi  les 
voies  de  l'erreur,  et  déterminé  la  déplo- 
rable révolution  que  nous  voyons  de  nos 
jours. 

Pour  appuyer  ces  idées  d'un  exemple , 
comparons  entre  eux  trois  de  nos  monu- 
mens  les  plus  remarquables: Notre- Dame 
de  Paris,  Sainte-Geneviève  ou  le  Pan- 
théon ,  et  la  Madeleine.  Entrons  d'abord 
dans  la  vieille  basilique  de  ]\otre-Dame  ; 
nous  trouvons  là  des  lignes  imposantes 
d'architecture,  d'immenses  ogives  ,  des 
vou>sures  sombres  comme  les  dômes  des 
bois,  de  doubles  bas-côtés  que  l'imagi- 
nation prolonge  ;  un  vide  majestueux 
que  remplit  à  l'instant  l'idée  de  la  gran- 
deur de  Dieu.  Montons  à  ces  énormes 
tours  qui  semblent  deux  piliers  élevés 
pour  soutenir  le  ciel  ;  ces  galeries  sus- 
pendues comme  des  nids  d'aigles,  ces 
colonnettes,  ces  découpures,  cet  infini 
dans  un  espace  que  l'œil  mesure  .  tout 
n'est-il  pas  fait  pour  remuer  l'âme  la 
plus  froide,  exalter  l'esprit  le  moins  dis- 
posé à  recevoir  de  grandes  impressions? 
Ajoutez  à  cela  ce  merveilleux  cachet  du 
passé  ,  qui  donne  à  l'édifice  un  caractère 
particulier,  une  couleur  inimitable,  un 
intérêt  que  rien  n'égale.  Mais  ce  n'est 
pas  tout  :  supposez  qu'en  un  jour  de 
grande  solennité  le  temple  gigantesque 
se  réveille,  ]Nierez-vous  l'effet  prodigieux 
d'un  hymne  à  l'Eternel  entonné  par 
d'harmonieuses  voix,  au  bruit  des  ron- 
flemens  de  l'orgue  et  du  bourdonnement 
des  cloches?  Penseriez  -  vous  ,  en  cet 
instant,  que  l'art  chrétien  pût  s'élever 
plus  haut?  Allez  donc  entendre  des  sym- 
phonies, peut-être  plus  brillantes,  dans 
un  temple  moderne ,  vous  n'y  sentirez 
point  votre  âme  émue  et  transportée. 
Pourquoi  cette  différence?  C'est  qu'ap- 
paremment rien  n'est  aussi  beau,  rien 
n'est  aussi  religieux,  aussi  grand,  aussi 
vrai  que  l'alliance  des  pompes  de  notre 
culte  avec   les  merveilles  de  l'art   go- 


religieuse  peut  révéler  tout  son  charme, 
déployer  toute  sa  puissance.  Il  y  a  dans 
ces  harmonies  chrétiennes  une  si  grande 
variété  de  tons,  et  dans  cette  variété 
tant  de  combinaisons  et  d'effets  possi- 
bles, que  rien  de  semblable  ne  se  peut 
produire  ailleurs.  Dans  nos  concerts 
profanes,  les  efforts  de  l'instrumenta- 
tion pourront  aller  loin  ;  mais  nous  y 
verrons  toujours  la  baguette  du  maestro 
et  le  coup  d'archet  du  violon;  tandis 
que  dans  les  églises  gothiques,  les  notes 
se  développent  et  s'élèvent  avec  un  ordre 
merveilleux  ,  où  l'on  ne  découvre  pas  la 
main  de  l'artiste;  et  il  semble  que  le 
monument  lui  même  soit  le  mystérieux 
musicien  qui  dérobe  aux  anges  du  ciel 
le  secret  d«  leurs  divines  mélodies.  Alors, 
il  est  évident  que  l'on  ne  trouve  nulle 
part  une  source  plus  féconde  d'émo- 
tions, puisque  rien,  dans  ce  moment, 
ne  rappelle  l'idée  de  la  terre,  et  que  tout, 
au  contraire,  nous  porte  à  la  pensée 
d'un  autre  monde  dont  la  religion  repro- 
duit les  concerts. 

Visitons  maintenant  Sainte-Geneviève. 
Ce  temple  est  l'œuvre  d'une  époque  où 
l'on  ne  craint  déjà  plus  de  défigurer  l'ar>- 
chitecture  religieuse  .  en  essayant  de  lui 
donner  un  caractère  qui  lui  est  et  lui  sera 
toujours  étranger.  L'intérieur  et  la  cou- 
pôle  sont  une  petite  imitation  de  Saint- 
Pierre  de  Rome;  le  fronton  est  inspiré 
de  l'antique.  Cette  alliance  est  fatale; 
nous  en  avons  signalé  la  cause,  nous  en 
verrons  les  effets.  L'ensemble  n'est  donc 
ni  entièrement  chrétien,  ni  entièrement 
païen  :  c'est  un  style  intermédiaire  qui 
constate  la  transition  du  primitif  et  du 
gothique  au  moderne  ,  et  prépare  l'ou- 
bli de  l'un  et  l'adoption  exclusive  de 
l'autre. 

D'abord,  on  entre  sous  un  péristyle 
soutenu  d'un  double  rang  d'élégantes 
colonnes  corinthiennes.  On  peut  en  ad- 
mirer l'heureuse  disposition.  La  porte 
s'ouvre,  et  l'œil  aperçoit  aussitôt  que  le 
génie  des  arts  a  déployé  là  toutes  les 
ressources  de  sa  grâce,  de  son  élégance, 
de  sa  légèreté,  de  ses  artifices.  Tout  cela 
fait  honneur  à  la  civilisation.  La  coupole 
ne  manque  ni  d'espace,  ni  d'élévation,  ni 
de  majesté.  JNous  admirons  un  chef- 
d'œuvre;  mais  une  église  chrétienne  ne 


392 


NOTICE  SUR  L'ABBAYE 


doit-elle  produire  qu'une  stérile  admira- 
tion? Si  l'âme  y  reste  muette,  l'archi- 
tecte n'aura-t-il  pas  manqué  son  but? 
Voilà  donc  un  temple  dont  la  beauté  at- 
tire notre  attention  ,  mais  qui  n'inspire 
pas  ce  besoin  de  recueillement  et  de 
contemplation  mentale  où  nous  entraî- 
nent nos  vieilles  églises.  Nous  ne  trou- 
vons ici  ni  mystère,  ni  ombre,  ni  reflets  ; 
il  n'y  a  point  de  nef,  il  n'y  a  point  de 
chœur ,  il  n'y  a  point  de  sanctuaire.  Où 
il  n'y  a  point  de  sanctuaire,  il  semble 
qu'il  n'y  ait  point  de  Dieu.  Qu'est-ce 
donc  qu'un  temple  sans  Dieu?  Il  nous 
semblait  aussi  que  les  accords  de  l'orgue 
et  des  cloches  ne  sont  pas  sans  expres- 
sion :  ici  on  en  est  privé.  Le  silence  n'est 
cependant  pas  la  loi  de  la  religion  chré- 
tienne; elle  a  besoin,  au  contraire,  d'ex- 
pansion, d'animation  ;  il  lui  faut  des  har- 
monies ,  des  cantiques  :  elle  a  réservé  le 
silence  pour  les  tombeaux. 

Si  une  assemblée  fameuse  décréta  que 
Sainte  -  Geneviève  serait  désormais  un 
Panthéon,  doit-on  s'en  étonner?  Cette 
nouvelle  destination  donnée  au  monu- 
ment n'est  que  la  conséquence  de  son 
caractère.  On  pouvait  aussi  déposer  les 
tombeaux  d'Ermenonville  et  de  Ferney 
sous  les  voûtes  de  Notre-Dame  :  pour- 
quoi ne  le  fit-on  pas?  C'est  que,  bien 
que  l'on  eût  renversé  le  culte,  on  recon- 
naissait aussi,  involontairement  et  sans 
le  savoir,  que  les  rapports  qui  ne  cesse- 
raient d'exister  entre  le  vieux  Christia- 
nisme et  le  vieux  temple  s'opposeraient 
toujours  à  l'effet  qu'on  devait  attendre 
des  apothéoses  panthéistiques.  Sainte- 
Geneviève  convenait  beaucoup  mieux; 
car,  après  tout,  celte  église  ,  ne  repré- 
sentant aucun  principe,  pouvait  très 
bien  devenir  l'enceinte  où  s'opérerait  la 
déification  de  la  gloire  et  du  génie. 

Néanmoins,  il  ne  faudrait  pas  que 
sainte  Geneviève  fût  privée  des  hon- 
neurs et  du  culte  qu'on  lui  a  voués.  C'est 
la  patronne  des  Gaules,  et  à  ce  titre 
nous  lui  devons  un  temple.  Maintenant 
donc,  que  de  misérables  dissensions  po- 
litiques ne  nous  aveuglent  plus,  ne  se- 
rait-il pas  intéressant  de  placer  sous  la 
protection  d'une  sainte  bergère ,  qui 
sauva  la  France,  tant  de  Français  qui 
l'ont  illustrée?  Les  vertus  religieuses,  ci- 


viles, guerrières,  n'y  seraient-elles  pas 
dignement  représentées?  On  y  trouverait 
les  princes  de  l'épée  et  les  princes  de  la 
parole;  ceux  qui  furent  les  fondateurs, 
les  législateurs  des  peuples  ,  et  ceux  qui 
leur  ont  enseigné  la  religion,  les  arts  et 
la  vertu. 

Passons  maintenant  à  l'église  de  la 
Madeleine.  Ici ,  autre  siècle,  autre  goût, 
autre  architecture.  Les  siècles  derniers 
nous  avaient  transmis  quelques  souvenirs 
vagues  et  obscurcis  de  l'art  gothique; 
aujourd'hui,  ses  dernières  traces  ont  dis- 
paru sous  les  ruines  mêmes  du  style  flo- 
rentin, et  l'art  grec  étale,  aux  yeux  de 
la  ville  étonnée,  ses  conceptions  atta- 
ques. Son  premier  triomphe  devait  nous 
amener  là.  Le  dôme  lui-même,  cette 
personnification  du  style  intermédiaire, 
gênait  sa  perspective,  il  s'en  est  débar- 
rassé. C'est  ainsi  qu'au  19e  siècle  on 
célébrera  les  mystères  chrétiens  dans  un 
temple  qui  paraîtra  dédié  à  Minerve! 
Fallait-il  donc  remplacer  la  croix  latine 
par  l'ombre  du  Parthénon?  L'église  de  la 
Madeleine  est  certes  une  gracieuse  image 
de  la  civilisation  grecque;  niais  on  eût 
dû  ne  pas  la  détourner  de  son  origine  et 
de  son  but ,  et  y  placer  les  statues  des 
grands  hommes  d'Athènes  et  de  Sparte. 
C'eût  été  ,  entre  autres,  une  idée  assez 
plaisante  que  d'aller  troubler  la  solitude 
de  Sumium  pour  en  arracher  l'esprit  de 
Platon  et  le  jeter  au  milieu  du  bruit  et 
de  l'agitation  de  nos  boulevarts.  N'y 
aurait-il  pas  lieu  de  faire  de  curieuses  re- 
marques sur  les  doctrines  de  nos  subli- 
mes philosophes? 

Autour  du  temple  règne  une  admirable 
galerie  de  colonnes  dont  l'élégance  et  le 
travail  nous  reportent  aux  beaux  jours 
du  siècle  de  Périclès.  En  la  parcourant , 
on  s'attend  à  y  rencontrer  quelque  péri- 
patéticien  gravement  enveloppé  dans  le 
manteau  de  la  philosophie,  et  méditant 
sur  les  préceptes  du  maître.  Lorsque 
nous  avons  visité  l'intérieur,  des  sculp- 
teurs modelaient  les  chapiteaux  ,  des  do- 
reurs ,  des  peintres  ornaient  la  voûte  : 
était-ce  vous,  Phidias  et  Praxitèle?  était- 
ce  vous,  Apelle  et  Zeuxis?  En  définitive, 
sous  le  point  de  vue  païen,  ce  monument 
est  très  remarquable;  mais  quand  nous 
rechercherons  quels  effets  il  doit  pro- 


ET  L'ÉGLISE  DE  PONTIGNY. 


,393 


duire ,  mis  en  contact  avec  les  idées 
chrétiennes,  il  est  évident  qu'il  leur  est 
complètement  opposé,  qu'il  les  choque 
et  qu'elles  les  repoussent.  On  a  peine  à 
concevoir  que  Notre-Dame  et  la  Made- 
leine soient  consacrées  au  culte  du  même 
Dieu. 

C'est  là  une  des  conséquence  fatales 
des  faits  que  nous  venons  de  rappeler. 
L'architecture  chrétienne  était  basée  sur 
un  principe;  elle  était  comme  l'expres- 
sion visible  et  palpable  de  la  pensée  re- 
ligieuse; elle  s'identifiait,  se  confondait 
avec  elle;  et  le  culte,  tant  cette  harmo- 
nie était  profonde  ,  eût  semblé  institué 
pour  elle  ,  si  elle  n'eût  pas  émané  de  lui. 
En  outre,  au  point  de  vue  de  la  perspec- 
tive, nul  autre  genre  ne  convenait  mieux 
à  notre  ciel  et  à  la  nature  de  nos  climats. 
Une  fois  ce  principe  foulé  aux  pieds, 
l'art  chrétien  devait,  comme  tant  d'au- 
tres ,  après  avoir  perdu  son  unité ,  deve- 
nir le  jouet  des  caprices  et  du  goût ,  et 
comme  le  goût  d'une  époque  passe  ordi- 
nairement avec  eile  ,  bon  nombre  des 
arts  de   cette   époque    changent    aussi. 
Viennent    quelques    nouvelles    généra- 
tions, elles  ont  de  nouvelles  tendances; 
elles  adoptent  d'autres  idées  qu'elles  ap- 
pellent avec  emphase  des  idées  de  pro- 
grès et  de  mouvement,  et  les  artistes 
consacrent  leur  talent  ou  leur  génie  à  sa- 
tisfaire le  goût  de  leurs  contemporains. 
Ces  révolutions  sont  si  puissantes,  telle- 
ment irrésistibles,  que  tout  y  disparaît 
tour  à  tour,  institutions  et  arts  ,  mœurs 
et  sciences;  car  rien  de  ce  qui  est  pure- 
ment humain  ne  peut  se  dérober  à  l'ac- 
tion du  temps,  qui  enlève  jusqu'aux  tra- 
ces des  plus  florissans  empires.  Les  arts 
anciens  s'effacent  peu  à  peu  de  la  mé- 
moire des  hommes,  comme  ces  grands 
monumens  du  désert  qui  s'abaissent  dans 
le  lointain  et  se  perdent  aux  yeux  à  me- 
sure que  le  voyageur  s'éloigne.  L'espace 
des  siècles  est  pour  nous,  ainsi  que  la 
distance,  réelle,   un  vaste  horizon  bru- 
meux  pour   l'esprit   et   les    souvenirs , 
comme  l'immensité  du  désert  pour  les 
yeux  du  corps.  Ne  citons  qu'un  exemple , 
et  demandons  ce  qu'est  devenu  l'art  de 
la  peinture  sur  verre?  Les  constans  et 
laborieux  efforts  de  quelques  uns  de  nos 
contemporains  rendront-ils  à  l'art  chré- 
tien l'un  des  charmes  les  plus  magiques 


qu'il  ait  perdus?  11  est  encore  permis 
d'eu  douter  (1). 

Résumons-nous.  En  architecture  chré- 
tienne ,  deux  choses  :  l'ornementation  et 
le  fond,  la  surface  et  le  caractère,  les 
détails  et   l'ensemble.  L'ornementation 
peut  varier  sans  danger  :  la  forme  primi- 
tive des  églises  n'exclut  point  les  arts 
modernes;  on  peut  s'en  convaincre,  sur- 
tout à  Pontigny;  elle  les  appelle,  au 
contraire,  à  son  aide,  et  se  marie  dou- 
cement avec  eux.  Quant  au  fond,  il  ne 
peut ,  il  ne  doit  pas  changer,  sous  peine 
de   perdre   ses  qualités  les  plus  essen- 
tielles ,  qu'il  tient ,  comme  nous  l'avons 
dit,  de   ses   rapports   intimes   avec   le 
culte,  avec  les  besoins  de  notre  âme, 
avec  notre  terre  et  nos  horizons.  En  lui 
seul  se  trouvent  l'unité,  la  force,  la  vé- 
rité :   c'est  à   lui   que   doivent  aboutir 
toutes  les  idées  d'archilectonique  reli- 
gieuse ;  sinon,   comme  des  navigateurs 
sans  boussole,  elles  errent  follement  et 
se  perdent  sur  l'océan  des  âges,  poussées 
par  les  flots  tumultueux  des  révolutions 
et  des  caprices  de  l'esprit  humain.  Mais, 
dira-t-on,  nos  mœurs  n'étant  plus  celles 
des  premiers   siècles  de   l'Eglise ,  leur 
transformation  successive  a  dû  nécessai- 
rement entraîner  celle  de  l'architecture 
des  temples.  Ceux  qui  feraient  cette  ob- 
jection  pourraient- ils   d'abord   établir 
quelles  sont  nos  mœurs  actuelles?  L'oubli 
des  principes  n'a-t-il  pas  aussi  détruit 
notre  unité  morale  et  intellectuelle?  Il 
n'est  que  trop  vrai  que  toutes  les  causes 
et  tous  les  effets  se  tiennent  et  s'expli- 
quent les  uns  par  les  autres.  On  peut  af- 
firmer que  la  génération  qui  éleva  Notre- 
Dame  de  Paris  était  plus  religieuse  que 
celle  qui  élève  la  Madeleine.  Hommes 
pleins  de  foi ,  ce  n'était  point  une  vaine 
science  qui  vous  guidait;  vous  ne  con- 
naissiez guère  les  secrets  de  l'optique  et 
de  la  perspective;  vous  suiviez  des  inspi- 
rations et  une  lumière  que  nous  deman- 
dons en  vain  à  notre  siècle  égaré.  Sem- 
blables à  des  pygmées,  errant  parmi  les 
temples  que  vous  avez  légués  à  notre  ad- 


(1)  Tout  le  monde  connaît  les  précieux  travaux 
de  M.  Brongniani  et  les  beaux  résultats  qu'il  a  ob- 
tenus ,  mais  est-on  bien  assuré  que  les  nouvelles 
peintures  sur  verre  conserveront  leur  éclat  et  leur 
fraîcheur  comme  celles  des  XIVe  et  XVe  siècles  ? 


3»4 


ANALYSE  DES  TRAVAUX  DE  GEORGES  CUVIER. 


miration ,  nous  sommes  à  chaque  pas  ac- 
cablés de  l'image  de  votre  grandeur  et  de 
notre  petitesse. 

Il  fut  un  temps  où  nos  églises  étaient 
fermées,  où  nos  cloches,  auparavant  des- 
tinées à  annoncer  le  triomphe  du  Dieu 
des  batailles,  comme  dit  le  poète,  des- 
cendaient dans  les  arsenaux  pour  deve- 
nir elles-mêmes  les  instrumens  meur- 
triers des  combats.  ]\ous  concevons  qu'à 
cette  époque  l'idée  de  l'art  chrétien  ait 
entièrement  disparu;  mais  maintenant 
que  l'humanité,  fatiguée  des  horribles 
luttes  qui  ont  ensanglanté  l'univers,  se 
repose  un  peu  dans  son  affaiblissement, 
et  cherche  à  consolider  ses  bases  si  for- 
tement ébranlées,  on  interroge,  on  mé- 
dite ,  on  approfondit  la  science  des  arts. 
Ros  artistes  commencent  à  abandonner 
les  voies  mauvaises  où  les  avaient  jetés 
le  culte  exclusif  de  la  Grèce  et  de  Rome. 
La  civilisation  actuelle  semble  vouloir 
s'éloigner  des  traditions  des  premières 
années  du  siècle  pour  remonter  à  la 


source  de  la  vérité.  Peut-être  renferme- 
t-elle  dans  son  sein  des  germes  féconds 
d'avenir.  Puisse-t-il  en  être  ainsi  ! 

]Nous  n'espérons  pas,  il  est  vrai ,  voir 
renaître  dans  toute  sa  pureté  notre  ar- 
chitecture religieuse  et  nationale  ;  mais 
nous  sommes  certain  que  désormais  les 
hommes  dévoués  à  l'art  sauront  y  puiser 
d'heureuses  inspirations.  De  la  croix  la- 
tine au  massif  grec  ,  elle  avait  passé  par 
bien  des  phases;  maintenant  le  progrès 
parmi  nous  sera  de  la  reprendre  au  point 
où  l'avait  laissée  l'école  improprement  ap- 
pelée à  son  égard  école  de  la  renaissance. 
De  là  ,  jusqu'au  type  de  sa  grandeur  pre- 
mière, il  n'y  a  qu'un  pas,  mais  ce  pas  est 
immense ,  et  nous  ne  le  franchirons  ja- 
mais avant  qu'une  réforme  sociale  se  soit 
opérée,  et  que,  renversant  les  barrières 
que  le  scepticisme  actuel  oppose  au  gé- 
nie moderne,  nous  ne  nous  élancions 
jusqu'à  l'antique  foi  de  nos  pères. 

C.-D.  A. 


ANALYSE  RAISONNÉÉ  DES  TRAVAUX  DE  GEORGES  CUVIER, 

PRÉCÉDÉE  DE  SON  ÉLOGE  HISTORIQUE,  PAR  P.  FLOURENS, 

Secrétaire-perpétuel  de  l'Académie  des  Sciences,  etc.,  etc.  (1). 


i  Lorsqu'une  nation  perd  un  de  ces 
hommes  dont  le  nom  seul  suffirait  à  la 
gloire  d'une  nation  et  d'un  siècle,  le  coup 
qu'elle  en  ressent  est  si  profond ,  sa  dou- 
leur est  si  générale,  qu'il  s'élève  de 
toutes  parts  des  voix  pour  déplorer  le 
malheur  commun...  Fontenelle  a  dit  de 
Leibnitz  qu'il  avait  été  obligé  de  parta- 
ger et  de  décomposer  en  quelque  sorte 
ce  grand  homme  ;  et  que  ,  tout  au  con- 
traire de  l'antiquité  qui  de  plusieurs 
Hercules  n'en  avait  fait  qu'un,  il  avait 
fait  du  seul  Leibnitz  plusieurs  savans... 
Il  faut  aussi  décomposer  M.  Cuvier,  pour 
peu  qu'on  veuille  l'approfondir,  et  celte 
vaste  intelligence  qui,  comme  celle  de 
Leibnitz,  menait  de  front  toutes  les 
sciences.  »  C'est  un  monument  pieux  que 

(i)  Paulin,  libraire-éditeur,  rue  de  Seine,  33; 
1841. 


M.  Flourens  élève  en  l'honneur  du  génie, 
et  il  inscrit  en  tête  une  épitaphe  simple- 
ment éloquente.  Une  juste,  une  puissante 
appréciation  de  Cuvier  et  des  savans  qui 
l'ont  précédé  dans  la  même  carrière,  un 
résumé  lucide  et  complet  de  ses  plus  im- 
portans  ouvrages;  vue  ferme,  étendue, 
pénétrante;  style  élégant,  exact,  irrépro- 
chable :  telles  sont  les  qualités  distinc- 
tives  de  cet  éloge  funèbre.  Il  est,  en  un 
mot ,  ce  qu'il  eût  été  si  Cuvier  lui-même, 
aux  détails  simples  et  rapides  qu'il  a  con- 
signés dans  ses  mémoires,  eût  joint  en 
séance  publique  le  compte-rendu  de  son 
œuvre  immense. 

c  Le  premier  mérite  de  M.  Cuvier,  et 
c'est  par  ce  mérite  qu'il  a  donné ,  dès 
l'abord,  une  nouvelle  vie  aux  sciences 
naturelles,  est  d'avoir  senti  que  la  clas- 
sification, comme  l'explication  des  faits, 
ne  pouvait  sortir  que  de  leur  nature  m- 


ANALYSE  DES  TRAVAUX  DE  GEORGES  CUV1ER. 


m 


time  profondément  connue.  >  «  Observer 
d'abord,  chercher  à  connaître,  et  ne 
faire  ensuite  de  toute  classification  géné- 
rale que  l'expression  abrégée  de  ce  que 
l'on  connaît  :  »  c'est  à  ces  deux  observa- 
tions que  M.  Flourens  rattache  toute  sou 
analyse.  Elle  n'est  qu'une  déduction  de 
ces  sages  principes,  mais  une  déduction 
habile  et  à  la  portée  de  toutes  les  intel- 
ligences. 

Quand  on  n'envisage  que  la  perfecticfn 
delà  méihodeet  l'importance  des  résul- 
tats, on  est  frappé  comme  M.  Flourens 
de  cette  idée  :  qu'au  point  de  vue  de 
son  auteur,  le  Règ?ie  animal  n'était  en- 
core qu'une  œuvre  imparfaite,  et  qu'il  se 
proposait  de  revoir  en  son  entier.  Mais 
la  réflexion  l'ait  bienlôt  comprendre  le 
scrupule  du  maître.  Une  simple  classifi- 
cation, quelque  excellente  qu'elle  soit, 
laisse,  quand  il  s'agit  delà  nature  ,  beau- 
coup à  désirer.  Qu'on  se  figure,  en  effet , 
l'œuvre  (ie  Cuvier  enrichie  des  brillans 
tableaux  de  Bu  (Ton;  remplaçant  souvent 
des  peintures  imaginaires  par  les  ima- 
ges vraies  de  la  nature  plus  merveil- 
leuses cent  fois  ;  et  l'on  concevra  facile- 
ment ce  que  l'auteur  pouvait  entrevoir 
pour  mi  avenir  qui  lui  a  manqué.  En 
outre,  le  Règ  ne  animal  suppose  des  con- 
naissances acquises.  Nulle  part,  si  ce 
n'est  dans  de  trop  courtes  introductions, 
Cuvier  ne  donne  le  pourquoi  de  ses 
principes.  Us  sont  tous  implicitement 
contenus  dans  la  méthode  ;  mais  rien 
d'explicite  n'en  fait  assez  comprendre  la 
rigoureuse  nécessité.  C'est  cette  der- 
nière lacune  que  M.  Flourens  nous  pa- 
raît avoir  fort  heureusement  comblée. 
Son  analyse  pourrait  s'intituler  :  Leçons 
sur  le  règne  animal  ^  et  le  professeur  ap- 
pelé à  l'expliquer  à  des  élèves  n'aurait 
sans  doute  que  bien  peu  de  choses  à  y 
ajouter. 

Le  travail  de  M.  Flourens  sur  YAnato- 
rnie  comparée  ne  pouvait  avoir  le  même 
but.  Que  dire,  après  Cuvier,  sur  des 
principes  que  lui-même  a  si  savamment 
posés?  Rappeler  ces  mêmes  principes, 
les  présenter  dans  tout  leur  jour,  en  con- 
stater l'infaillible  corrélation,  est  tout 
ce  que  M.  Flourens  a  pu  faire.  Mais  les 
hommes  familiarisés  avec  ces  études 
aussi  graves  qu'intéressantes,  n'en  appré- 
cieront pas  moins  les  siennes,  et  s'en 


serviront  comme  d'un  index  précieux 
donnant  en  peu  de  mots  les  points  prin- 
cipaux de  la  doctrine. 

Nous  arrivons  à  la  partie  la  plus  éton- 
nante des  œuvres  de  Cuvier ,  les  Osse- 
mens  fossiles,  ouvrage  qui ,  suivant  l'ex- 
pression juste  de  M.  Flourens,  excita  à 
son  apparition  une  admiration  que  le 
temps  n'a  pas  diminuée.  Quelle  ne  dut 
pas  être  la  joie  de  son  auteur,  lorsqu'à 
l'aide  deses  méthodes,  il  put  reconstruire 
tout  un  monde  inconnu,  épars  dans  les 
profondeurs  du  globe ,  et  qui  ne  présente 
avec  la  nature  actuellement  vivante  d'au- 
tres rapports  que  ceux  des  principes  en 
vertu  desquels  toute  nature  s'organise. 

Laissons  parler  M.  Flourens. 

«  Le  Ier  pluviôse  an  IV,  jour  de  la  pre- 
mière séance  publique  qu'ait  tenue  1  In- 
stitut national ,  M.  Cuvier  lut,  devant  ce 
corps  assemblé  ,  son  mémoire  sur  les 
espèces  (Véléphans  fossiles,  comparés 
aux  espèces  vivantes.  C'est  dans  ce  mé- 
moire qu'il  annonce  pour  la  première 
fois  ses  vues  su-  les  animaux  perdus. 
Ainsi,  dans  ce  même  jour  où  l'Institut 
ouvrait  la  première  de  ses  séances  publi- 
ques, s'ouvrait  aussi  la  carrière  des  plus 
grandes  découvertes  que  l'histoire  natu- 
relle ait  faites  dans  notre  siècle.  Singu- 
lière coïncidence;  circonstance  mémora- 
ble, et  que  l'histoire  des  sciences  doit 
conserver. 

«  M.  Cuvier  venait  donc  de  commen- 
cer cette  brillante  suite  de  recherches  et 
de  travaux  qui  l'ont  occupé  pendant  tant 
d'années,  et  par  lesquels  il  a  constam- 
ment tenu  éveillés  pendant  tout  ce  temps 
létonnement  et  l'admiration  de  ses  con- 
temporains. 

c  Dans  ce  premier  mémoire ,  en  effet , 
il  ne  se  borne  à  démontrer  que  \ éléphant 
fossile  est  une  espèce  distincte  des  espè- 
ces actuelles,  une  espèce  éteinte,  une 
espèce  perdue  ;  il  déclare  nettement  que 
le  plus  grand  pas  qui  puisse  être  fait 
vers  la  perfection  de  la  théorie  de  la 
terre,  serait  de  prouver  qu'aucun  de  ces 
animaux  dont  on  trouve  les  dépouilles 
répandues  sur  presque  tous  les  points 
du  globe,  n'existe  plus  aujourd'hui. 

«  Il  ajoute  que  ce  qu'il  vient  d'établir 
pour  Ytléphant,  il  l'établira  bientôt  d'une 
manière  non  moins  incontestable  pour 
le  rhinocéros ,  pour  lours  ,  pour  le  cerf, 


396 


ANALYSE  DES  TRAVAUX  DE  GEORGES  CUVIER. 


fossiles,  toutes  espèces  également  dis- 
tinctes des  espèces  vivantes,,  toutes  es- 
pèces également  perdues. 

i  Enfin,  il  termine  par  cette  phrase  re- 
marquable, et  dans  laquelle  il  semblait 
annoncer  tout  ce  qu'il  a  découvert  de- 
puis : 

i  Qu'on  se  demande  ,  dit-il ,  pourquoi 
c  l'on  trouve  tant  de  dépouilles  d'ani- 
<  maux  inconnus, tandisqu'on  n'en  trouve 
i  aucune  dont  on  puisse  dire  qu'elle  ap- 
i  partientaux  espèces  que  nous  connais- 
«  sons ,  et  l'on  verra  combien  il  est  pro- 
«  bable  qu'elles  ont  toutes  appartenu  à 
«  des  êtres  dont  ceux  qui  existent  aujourr 
«  d'bui  ont  rempli  la  place.  1 

<  L'idée  d'une  création  entière  d'ani- 
maux, antérieure  à  la  création  actuelle, 
l'idée  d'une  création  entière  .  détruite  et 
perdue,  venait  donc  enfin  d'être  conçue 
dans  son  ensemble!  Le  voile  qui  recou- 
vrait tant  d'étonnans  phénomènes  ,  allait 
donc  ei.fin  être  soulevé,  ou  plutôt,  il  l'é- 
tait déjà  ;  et  le  mot  de  cette  grande 
énigme  qui  depuis  un  siècle  occupait  s: 
fortement  les  esprits  ,  ce  mot  venait 
d'être  dit. 

«  Mais  pour  transformer  en  un  résultat 
positif  et  démontré  cette  vue  si  vaste  et 
si  élevée,  il  fallait  rassembler  de  toutes 
parts  les  dépouillesdes  animaux  perdus; 
il  fallait  les  revoir,  les  étudier  toutes 
sous  ce  nouvel  aspect  ;  il  fallait  les  com- 
parer tontes  ,  et  l'une  après  l'autre  ,  aux 
dépouilles  des  animaux  vivans  ;  il  fallait 
avant  tout  créer  et  déterminer  l'art 
même  de  cette  comparaison. 

«  Or,  pour  bien  concevoir  toutes  les 
difficultés  de  cette  méthode,  de  cet  art 
nouveau,  il  suffit  de  remarquer  que  les 
débris,  que  les  restes  des  animaux  dont 
il  s'agit,  que  les  ossemens  fossiles,  en  un 
mot ,  sont  presque  toujours  isolés,  épars  ; 
que  souvent  les  os  de  plusieurs  espèces  et 
des  espèces  les  plus  diverses  sont  mêlés, 
confondus  ensemble  ;  que  presque  tou- 
jours ces  os  sont  mutilés,  brisés,  réduits 
en  fragmens. 

c  II  fallait  donc  imaginer  une  méthode 
de  reconnaître  chaque  os,  et  de  le  dis- 
tinguer de  tout  autre  avec  certitude;  il 
fallait  rapporter  chaque  os  à  l'espèce  à 
laquelle  il  appartient;  il  fallait  recon- 
struire enfin  le  squelette  complet  de 
chaque  espèce,  sans  omettre  aucune  des 


pièces  qui  lui  étaient  propres ,  sans  en 
intercaler  aucune  qui  lui  fût  étrangère. 

t  Que  l'on  se  représente  ce  mélange 
confus  de  débris  mutilés  et  incomplets 
recueillis  par  M.  Cuvier;  que  l'on  se  re- 
présente, sous  sa  main  habile,  chaque 
os,  chaque  portion  d'os  allant  reprendre 
sa  place,  allant  se  réunira  l'os,  à  la  por- 
tion d'os  à  laquelle  elle  avait  dû  tenir,  et 
toutes  ces  espèces  d'animaux,  détruites 
depuis  tant  de  siècles,  renaissant  ainsi 
avec  leurs  formes,  leurs  caractères, 
leurs  attributs;  et  l'on  ne  croira  plus 
assister  à  une  simple  opération  anato- 
mique  :  on  croira  assister  à  une  sorte  de 
résurrection,  et,  ce  qui  notera  sans 
doute  rien  au  prodige,  à  une  résurrec- 
tion qui  s'opère  à  la  voix  de  la  science  et 
du  génie. 

«  Je  dis  à  la  voix  de  la  science.  La  mé- 
thode employée  par  M.  Cuvier  pour  cette 
reconstruction  merveilleuse  n'est,  en 
effet,  que  l'application  des  règles  géné- 
rales de  Yanatomie  comparée  à  la  déter- 
mination des  ossemens  fossiles. 

«  Et  ces  règles  elles-mêmes  ne  sont  pas 
une  moins  grande,  une  moins  admirable 
découverte  que  les  résultats  surprenans 
auxquels  elles  ont  conduit. 

«  On  a  vu  plus  haut  comment  un  prin- 
cipe rationnel,  celui  de  la  subordination 
des  organes ,  partout  appliqué,  partout 
reproduit  dans  l'établissement  des  grou- 
pes de  la  métbode,  avait  changé  la  face 
du  règne  animal. 

«  Le  principe  quia  présidé  à  la  recon- 
struction des  espèces  perdues  est  celui 
de  la  corrélation  des  formes,  principe  au 
moyen  duquel  chaque  partie  d'un  animal 
peut  être  donnée  par  chaque  autre,  et 
toutes  par  une  seule. 

t  Dans  une  machine  aussi  compliquée 
et  néanmoins  aussi  essentiellement  une 
que  celle  qui  constitue  le  corps  animal, 
il  est  évident  que  loues  les  parties  doi- 
vent nécessairement  être  disposées  les 
unes  pour  les  autres,  de  manière  à  se 
correspondre,  à  s'ajuster  entre  elles,  à 
former  enfin  par  leur  ensemble  un  être, 
un  système  unique. 

<  Une  seule  de  ces  parties  ne  pourra 
donc  changer  de  forme  sans  que  toutes 
les  autres  en  changent  nécessairement 
aussi.  De  la  „  forme  de  l'une  d'elles  on 


ANALYSE  DES  TRAVAUX  DE  GEORGES  CUVIER. 


397 


pourra  donc  conclure  la  forme  de  toutes 
les  autres. 

<  Supposez  un  animal  Carnivore  :  il 
aura  nécessairement  des  organes  des 
sens,  des  organes  du  mouvement ,  des 
doigts,  des  dents,  un  estomac,  des  intes- 
tins disposés  pour  apercevoir,  pour  at- 
teindre, pour  saisir,  pour  déchirer,  pour 
digérer  une  proie,  et  toutes  ces  condi- 
tions seront  rigoureusement  enchaînées 
entre  elles;  car  une  seule  manquant, 
toutes  les  autres  seraient  sans  effet,  sans 
résultat  :  l'animal  ne  pourrait  subsister. 

«  Supposez  un  animal  herbivore,  et  tout 
cet  ensemble  de  conditions  aura  changé  : 
les  dents,  les  doigts,  Y  estomac,  les  intes- 
tins, les  organes  du  mouvement,  les  or- 
ganes des  sens,  toutes  ces  parties  auront 
pris  de  nouvelles  formes,  et  ces  formes 
nouvelles  seront  toujours  proportion- 
nées entre  elles  et  relatives  les  unes  aux 
autres. 

i  De  la  forme  d'une  seule  de  ces  par- 
ties, de  la  forme  des  dents  seules,  par 
exemple,  on  pourra  donc  conclure,  et 
conclure  avec  certitude,  la  forme  des 
pieds,  celle  des  mâchoires ,  celle  de  l'es- 
tomac,  celle  des  intestins. 

«  Toutes  les  parties,  tous  les  organes 
se  déduisent  donc  les  uns  des  autres;  et 
telle  est  la  rigueur,  telle  est  l'infaillibi- 
lité de  cette  déduction,  qu'on  a  vu  sou- 
vent M.  Cuvier  reconnaître  un  animal 
par  un  seul  os,  par  une  seule  facette 
d'os;  qu'on  l'a  vu  déterminer  des  genres, 
des  espèces  inconnues,  d'après  quelques 
os  brisés  et  d'après  tels  ou  tels  os  indif- 
féi  emn.ent  ;  reconstruisant  ainsi  l'animal 
entier  d'après  une  seule  de  ses  parties,  et 
le  faisant  renaître,  comme  à  volonté,  de 
chacune  d'elles  :  résultats  faits  pour  éton- 
ner, et  qu'on  ne  peut  rappeler  sans  rap- 
peler, en  effet,  toute  cette  première  ad- 
miration mêlée  de  surprise  qu'ils  inspi- 
rèrent d'abord ,  et  qui  ne  s'est  point 
encore  affaiblie. 

t  Cette  méthode  précise,  rigoureuse, 
de  démêler,  de  distinguer  les  os  confon 
dus  ensemble;  de  rapporter  chaque  os  à 
son  espèce,  de  reconstruire  enfin  l'ani- 
mal entier  d'après  quelques  unes  de  ses 
parties;  cette  méthode  une  fois  conçue, 
ce  ne  fut  plus  par  espèces  isolées,  ce  fut 
par  groupes,  par  masses  que  reparurent 
toutes  ces  populations  éteintes,  monu- 


mens  antiques  des  révolutions  du  globe. 

«  On  put  dès  lors  se  faire  une  idée  non 
seulement  de  leurs  formes  extraordinai- 
res, mais  de  la  multitude  prodigieuse  de 
leurs  espèces.  On  vit  qu'elles  embras- 
saient des  êtres  de  toutes  les  classes,  des 
quadrupèdes,  des  oiseaux,  des  reptiles, 
des  poissons,  jusqu'à  des  crustacés,  des 
mollusques,  des  zoophytes. 

«  Je  ne  parlerai  ici  que  des  animaux, 
et  cependant  l'étude  des  végétaux  fossiles 
n'offre  pas  des  conséquences  moins  cu- 
rieuses que  celles  que  l'on  a  tirées  du 
règne  animal  lui-même. 

i  Tous  ces  êtres  organisés,  toutes  ces 
premières  populations  du  globe  se  dis- 
tinguent par  des  caractères  propres,  et 
souvent  par  les  caractères  les  plus  étran- 
ges, les  plus  bizarres. 

4  Parmi  les  quadrupèdes,  par  exemple, 
se  présentent  d'abord  le  palœotherium , 
Yanoplotherium,  ces  genres  singuliers  de 
pachydermes,  découverts  par  M.  Cuvier 
dans  les  environs  de  Paris,  et  dont  au- 
cune espèce  n'a  survécu,  dont  aucune 
n'est  parvenue  jusqu'à  nous. 

«  Après  eux  venait  le  mammouth,  cet 
éléphant  de  Sibérie,  couvert  de  longs 
poils  et  d'une  laine  grossière;  le  masto- 
donte, cet  animal  presque  aussi  grand 
que  le  mammouth ,  et  que  ses  dents,  hé- 
rissées de  pointes,  ont  fait  regarder  pen- 
dant long-temps  comme  un  éléphant 
Carnivore;  et  ces  énormes  paresseux, 
animaux  dont  les  espèces  actuelles  ne 
dépassent  pas  la  taille  d'un  chien,  et 
dont  quelques  espèces  perdues  égalaient 
les  p'us  grands  rhnocéros. 

«  Les  reptiles  de  ces  premiers  âges  du 
monde  étaient  p'us  extraordinaires  en- 
core, soit  par  leurs  proportions  gigan- 
tesques, car  il  y  avait  des  lézards  grands 
comme  des  baleines;  soit  par  la  singula- 
rité de  leur  structure  ,  car  les  uns  avaient 
l'aspect  des  cétacés  ou  mammifères  ma- 
rins ,  et  les  autres,  le  cou,  le  bec  des 
oiseaux,  et  jusqu'à  des  sortes  d'ailes. 

«  Et  ce  qui  est  plus  surprenant  encore 
que  tout  cela  ,  c'est  que  tous  ces  animaux 
ne  vivaient  point  à  une  même  époque  ; 
c'est  qu'il  y  a  eu  plusieurs  générations, 
plusieurs  populations  successivement 
créées  et  détruites. 

€  M.  Cuvter  en  compte  jusqu'à  trois 
nettement  marquées. 


398 


ANALYSE  DES  TRAVAUX  DE  GEORGES  CUVIER. 


î  La  première  comprenait  des  mollus- 
ques ,  des  poissons ,  des  reptiles ,  tous  ces 
reptiles  monstrueux  dont  je  viens  de 
parler.  II  s'y  trouvait  déjà  quelques 
mammifères  marins ,  mais  il  ne  s'y  trou- 
vait aucun  ou  presque  aucun  mammifère 
terrestre. 

î  La  seconde  se  caractérisait  surtout  par 
ces  genres  singuliers  de  pachydermes 
des  environs  de  Paris,  que  je  rappelais 
tout-à-Pheure,  et  c'est  dès  lors  seulement 
que  les  mammifères  terrestres  commen- 
cent à  dominer. 

i  La  troisième  est  celle  des  mam- 
mouths, des  mastodontes ,  des  rhinocéros, 
des  hippopotames ,  des  paresseux  gigan- 
tesques. 

t  Un  fait  remarquable,  c'est  que  parmi 
tous  ces  animaux  perdus  de  Yavant-der- 
nierâge  de  la  vie  sur  le  globe  ,  M.  Cuvier 
n'avait  trouvé  aucun  débris  de  quadru- 
mane. On  y  a  trouvé  depuis  quelques  os 
de  singes,  nommément  les  mâchoires 
d'un  gibbon. 

«  Un  fait  plus  remarquable  encore, 
c'est  qu'il  n'y  a  été  trouvé  aucun  homme. 
L'espèce  humaine  n'a  donc  été  la  con- 
temporaine ni  de  toutes  ces  races  per- 
dues, ni  de  tontes  ces  catastrophes  épou- 
vantables qui  les  ont  détruites. 

<  Ainsi  donc,  après  l'âge  des  reptiles, 
après  celui  des  premiers  mammifères 
terrestres,  après  celui  des  mammouths  et 
des  mastodontes,  est  venue  une  qua- 
trième époque,  une  quatrième  succession 
d'êtres  créés,  celle  qui  constitue  la  po- 
pulation actuelle,  celle  que  l'on  peut 
appeler  Vâge  de  l'homme,  car  c'est  de 
cet  âge  seulement  que  date  l'espèce  hu- 
maine. 

«  La  création  du  règne  animal  a  donc 
éprouvé  plusieurs  interruptions,  plu- 
sieurs destructions  successives;  et,  ce 
qui  n'est  pas  moins  étonnant,  quoique 
tout  aussi  certain ,  c'est  qu'il  y  a  eu  une 
époque,  et  la  première  de  toutes,  où 
aucun  être  organisé,  aucun  animal,  au- 
cun végétal  n'existaient  sur  le  globe. 

i  Tous  ces  faits  extraordinaires  sont 
démontrés  par  les  rapports  des  restes  des 
êtres  organisés  avec  les  couches  qui  for- 
ment l'écorce  du  globe. 

«  Ainsi  il  y  a  eu  une  première  époque 
où  ces  êtres  n'existaient  point;  caries 
terrains   primitifs   ou   primordiaux    ne 


contiennent  aucun  de  leurs  restes  :  ainsi 
les  reptiles  ont  dominé  dans  l'époque 
suivante,  car  leurs  restes  abondent  dans 
les  terrains  qui  succèdent  aux  primitifs; 
ainsi  la  surface  de  la  terre  a  été  plusieurs 
fois  recouverte  par  les  mers  et  plusieurs 
fois  mise  à  sec,  car  les  restes  d'animaux 
marins  recouvrent  tour  à  tour  des  restes 
d'animaux  terrestres  et  sont  tour  à  tour 
recouverts  par  eux. 

«  La  science  guidée  par  le  génie  a  donc 
pu  remonter  jusqu'aux  époques  les  plus 
reculées  de  l'Iiistoire  de  la  terre;  elle  a 
pu  compter  et  déterminer  ces  époques; 
elle  a  pu  marquer  et  le  premier  moment 
où  les  êtres  organisés  ont  paru  sur  le 
globe,  et  toutes  les  variations  ,  toutes  les 
modifications,  toutes  les  révolutions 
qu'ils  ont  éprouvées.! 

Si  nous  ne  craignions  de  dépasser  les 
bornes  d'un  article,  nous  arrêterions 
longuement  l'attention  de  nos  lecteurs 
sur  une  distinction  des  plus  importantes. 
Cuvier  s'est  élevé  dans  tous  ses  écrits 
contre  une  prétendue  échelle  des  êtres 
qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  la  pro- 
gression. On  sait  que  la  prétention  de 
certains  philosophes  naturalistes  serait 
de  nous  faire  venir  en  ligne  droite  des 
zoophytes  enfouis  dans  les  dépôts  les 
plus  anciens.  Ces  zoophytes  seraient  de- 
venus, après  des  mi  liers  de  transfor- 
mations et  à  la  suite  de  siècles  innom- 
brables, l'académicien  qui  analyse  les 
courbes  et  le  dépuié  qui  discute  les  lois. 
Or,  quoi  de  plus  contraire  au  bon  sens  et 
à  l'observation  qu'une  pareille  doctrine, 
de  quelque  nom  qu'elle  s'autorise?  Cuvier 
l'a  dit,  la  naiure  travaille  en  tout  sens. 
Ajoutons  que  ses  premiers  jets  sont  aussi 
savans  que  les  derniers;  qu'elle  n'a  pas 
besoin  de  se  copier  elle-même  lorsqu'elle 
enfante  de  nouveau,  et  qu'il  lui  suffit 
d'approprier  les  lieux  à  ses  prodiges.  On 
trouvera  dans  la  partie  de  l'analyse  de 
M.  Flourens ,  concernant  Yostéologie 
comparée  et  Yhistoire  naturelle  philoso- 
phique, les  principes  qui  ruinent  à  jamais 
dans  la  science  ce  panthéisme  aveugle, 
qui  n'est,  après  tout,  que  la  négation  de 
l'un  des  principes  essentiels  de  la  con- 
naissance et  de  la  raison  :  le  principe  de 
causalité.  «  Embranchemens  principaux 
au  nombre  de  quatre;  variété  de  forma- 
I  tions  et  constance  dans  chaque  type; 


ÉVIDENCE  DU  CHRISTIANISME. 


399 


marche  et  limite  de  toute  analogie, 
combinaisons  qui  s'appellent  ou  qui  s'ex- 
cluent, t  Nous  terminerons  en  recom- 
mandant à  nos  lecteurs  cet  excellent  ou- 
vrage, qui  réunit  des  qualités,  ordinai- 
rement si  rares,  d'être  à  la  fois  abrégé, 


solide,  substantiel  et  intéressant.  Il  faut 
une  science  profonde  pour  résumer  ainsi 
la  science.  Le  livre  de  M.  Flourens  est 
l'appendice  nécessaire  ou  plutôt  la  pré- 
face générale  de  l'œuvre  de  Georges 
Cuvier. 


ÉVIDENCE  DU  CHRISTIANISME , 

OU  TRAITÉ  DE  LA  RELIGION  CHRÉTIENNE,  PAR  M.  PRÉGNON, 
Curé  deT (1). 


Le  18e  siècle  offrit  au  monde  un 
étrange  spectacle.  Saisie  d'un  esprit  de 
vertige  et  de  bouleversement,  se  préci- 
pitant en  aveugle  vers  des  mondes  in- 
connus, la  société  française  semblait 
tourmentée  du  besoin  d'en  finir  avec 
elle-même  :  croyances,  institutions, 
mœurs  publiques  et  privées,  elle  détrui- 
sait tout  en  se  jouant,  et,  insoucieuse  de 
l'avenir,  ruinait  les  bases  de  l'édifice, 
sans  songer  qu'il  l'écraserait  sous  ses  dé- 
bris. 

Le  Christianisme  ne  devait  pas  trouver 
grâce,  on  le  conçoit,  aux  yeux  des  pré- 
tendus philosophes  ni  de  leurs  adhérens. 
Aussi  lui  fit-on  une  guerre  incessante,  et 
c'est  contre  ses  éternelles  vérités  que  les 
plus  violentes  attaques  furent  dirigées. 

A  côté  du  sarcasme  voltairien,  une 
autre  tactique  vint  se  placer,  tactique 
habile  et  perfide,  fondée  sur  l'audace  et 
le  mensonge  :  elle  consistait  à  établir  un 
perpétuel  antagonisme  entre  la  science  et 
la  foi,  et  à  les  présenter  comme  des  en- 
nemis irréconciliables.  On  interrogeait 
chaque  branche  des  connaissances  hu- 
maines, et  l'on  osait  prétendre  trouver 
dans  toutes  des  preuves  contre  la  reli- 
gion. «A  commencer  par  l'histoire,  dit 
«  M.  Prégnon,  le  philosophisme,  armé 
t  du  stylet  de  la  haine,  l'avait  horrible- 
t  ment  défigurée,  mutilée,  et  sous  les 
«  tortures  qu'il  lui  avait  fait  subir,  il  l'a- 

<  vait  forcée  de  calomnier  le  Christia- 
t  nisme.  Moïse  était  un  personnage  ima- 

<  ginaire,  la  Bible  un  livre  apocryphe, 

(i)  A  la  Société  de  Saint  Nicolas  ,  rue  de  Sèvres, 
H°  39.  Prix  :  S  fr. 


tout  ce  qu'elle  raconte  de  la  création 
du  monde  autant  d«  fables  grossières. 
Selon  Moïse,  le  monde  n'avait  que  six 
mille  ans  d'existence  :  chronologie  ab- 
surde ,  contredite  par  celles  de  tous  les 
autres  peuples  antiques,  Egyptiens, 
Babyloniens,  Indiens,  Chinois,  qui  lui 
donnaient  au  moins  quarante  mille 
ans.  Moïse  était  aussi  mauvais  natura- 
liste que  mauvais  physicien.  L'espèce 
humaine  n'était  pas  une,  comme  il  le 
prétendait.  Il  avait  fait  la  lumière  in- 
dépendante du  soleil;  il  avait  parlé 
d'un  déluge  universel  physiquement 
impossible.  L'astronomie  elle-même 
venait  le  combattre,  et  la  découverte 
de  certains  zodiaques  avait  définitive- 
ment constaté  l'ignorance  de  l'auteur 
de  la  Genèse.  Enfin  tout  concourait  à 
faire  du  récit  mosaïque  un  résumé  de 
fables  inventées  à  plaisir,  et  qui  n'a- 
vaient aucun  mérite  devant  les  cosmo- 
gonies,  les  histoires  et  les  allégories 
les  plus  absurdes  des  peuples  anciens; 
et  les  grands  philosophes  qui  l'avaient 
convaincu  de  faux  étaient  emphatique- 
ment proclamés  les  émancipateurs  de 
l'intelligence  humaine. 
i  Certes,  une  religion  qui  n'avait  pour 
base  qu'un  tel  livre  ne  pouvait  être 
qu'une  religion  absurde;  la  base  n'é- 
tant qu'une  chimère,  l'édifice  ne  pou- 
vait être  que  chimérique.  Aussi  c'en 
était  fait  du  Christianisme,  institution 
bizarre,  produit  informe  d'un  cerveau 
juif,  admis  comme  vrai  par  l'igno- 
rance et  la  crédulité  de  nos  ancêtres, 
mais  dont  l'existence  ne  pouvait  plus 
tenir  contre  les  témoignages  formels  do 


400  ÉVIDENCE  DU  CHRISTIANISME. 

l'impartiale  histoire.  Déjà  la  dernière 

heure  de  cette  religion  était  sopnée; 

le  philosophisme,  ivre  de  joie  et  de 

succès,  chantait  victoire,  s'admirait, 

s'applaudissait  avec    frénésie  sur   les 

ruines    sanglantes  des   autels   et  des 

temples  chrétiens.  » 

Tel  était  bien  le  18^  siècle  !  Tel  il  était, 
avec  l'arrogance  de  ses  impostures,  avec 
la  fureur  de  ses  haines  et  toutes  ses  mau- 
vaises passions.  M.  Prégnon  en  a  tracé  un 
fidèle  tableau. 

Aujourd'hui  les  choses  ne  sont  plus  les 
mêmes  :  une  heureuse  réaction  s'est 
opérée  et  le  monde  intellectuel  a  changé 
de  face.  D'accusateur  qu'il  était,  le  phi- 
losophisme est  devenu  accusé  ;  on  ne  l'a 
plus  cru  sur  parole,  on  lui  a  demandé 
compte  de  ses  assertions  téméraires,  de 
ses  inventions  calomniatrices.  Cité  à  la 
barre  de  la  raison  et  de  la  science,  il  a 
été  condamné  par  l'une  et  par  l'autre. 
L'idole  du  18»  siècle  a  perdu  ses  adora- 
teurs, le  piédestal  de  Voltaire  est  ren- 
versé. <  Qu'est  devenu ,  s'écrie  M.  Pré- 
«  gnon,  ce  grand  réformateur  du  monde, 

ce  héros  chargé  des  dépouilles  opimes 

de  la  superstition?  Y  a-t-il  aujourd'hui 

une  société  savante  qui  voulût  se  dire 

héritière  de  ses  idées,  solidaire  de  ses 

hauts  faits?  Non.  La  science,  que  ce 

faussaire  avait  forcée  de  mentir,  est 

sortie  de  son  sanctuaire  ;  elle  est  venue 

protester  à  la  face  du  monde  contre  le 

mensonge  et  la   fourberie,  contre  les 

violences  qu'elle  avait  subies.  Elle  s'est 

présentée,  et  elle  a  dit  à  ses  fidèles: 
«  Suivez-moi!  Allons  fouiller  dans  les 
«  entrailles  de  cet  antique  Orient,  qui 
«  fournit  matière  à  tant  d'impostures; 

<  allons  scruter  les  vieilles  ruines  de 
€  l'Egypte,  les  vieux  livres  de  l'Inde  et 
t  de  la  patrie  de  Confucius,  et  les  forêts 
«  du  Nouveau-Monde  ;  voyons  si  les  mo- 

<  nuraens  de  l'histoire  de  l'univers  sont, 
c  comme  on  l'a  prétendu,  en  contradic- 
»  tion  avec  les  vérités  dogmatiques  et 
t  historiques  de  l'enseignement  chré- 
i  tien »  | 

A  la  suite  des  passages  que  nous  ve- 
nons de  citer,  et  qui  font  partie  de  l'in- 
troduction de  son  livre,  M.  Prégnon 
rappelle  en  les  analysant  les  travaux  de 
la  fameuse  académie  de  Calcutta  et  de 
Williams  Jones,  son  fondateur;  les  utiles 


recherches  de  M.  Klaproth,  qui  explora 
l'Asie  en  tout  sens,  afin  d'éclairer  l'his- 
toire et  la  géographie  des  nations  sémi- 
tiques; les  observations  géologiques  dues 
au  savoir  de  M.  Deluc  ;  les  découvertes 
de  MM.  Champollion,  qui  sont  parvenues 
à  faire  parler  cette  antique  Egypte  de- 
puis si  long-temps  silencieuse  ;  enfin  les 
immenses  résultats  qu'obtinrent  les  la- 
beurs de  l'illustre  Cuvier,  et  qui  ont  dé- 
montré de  la  manière  la  plus  victorieuse 
que  tous  les  monumens  de  l'histoire  du 
globle  confirment  le  récit  de  Moïse.  Ainsi 
les  sciences  physiques  et  naturelles  ont 
répondu  par  d'éclatans  démentis  aux 
prétentions  des  ennemis  de  la  foi ,  tandis 
que  la  vérité  philosophique  trouvait  de 
dignes  et  éloquens  interprètes  en  MM.  de 
Maistre  et  de  Bonald,  et  que  le  Génie  du 
Christianisme  montrait  aux  hommes  la 
source  des  grandes  inspirations. 

Noire  siècle  a  donc  beaucoup  fait;  et 
pourtant  il  reste  bien  à  faire  encore.  Le 
Christianisme  a  triomphé;  mais  il  faut 
que  tous  connaissent  les  splendeurs  de 
son  triomphe,  il  faut  populariser  ses 
conquêtes  et  les  hommages  que  la 
science  lui  a  rendus.  Les  vérités  démon- 
trées pour  les  esprits  éclairés  et  sérieux, 
qui  suivent  le  mouvement  intellectuel  de 
notre  époque,  doivent  l'être  aussi  pour 
les  masses. 

C'est  cette  pensée  qui  a  inspiré  le  livre 
de  M.  Prégnon,  livre  substantiel  et  plein 
d'intérêt.  M.  Prégnon  s'est  proposé  de 
rassembler  et  de  résumer  dans  une  expo- 
sition méthodique  les  grandes  preuves  à 
l'appui  de  nos  croyances,  et  il  a  rempli 
cette  tâche  avec  talent  et  succès.  Le  traité 
qu'il  donne  au  public  annonce  beaucoup 
d'études  et  de  recherches,  et  fait  autant 
d'honneur  au  savoir  qu'à  la  piété  de  son 
auteur. 

Il  nous  serait  facile  d'indiquer  ici  plu- 
sieurs chapitres  qui  nous  ont  semblé 
particulièrement  remarquables.  Quant 
au  plan  et  à  la  suite  de  l'ouvrage,  citons 
encore  quelques  lignes  de  l'introduc- 
tion :  iDu  fait  universel  de  la  religion, 
i  fait  que  personne  ne  peut  méconnaître, 
«  de  l'impossibilité  qu'elle  soit  le  fruit 
«  d'une  invention  humaine,  nous  avons 
«  conclu  qu'elle  est  primitivement  révé- 
«  lée  de  Dieu ,  et  conservée  d'âge  en  âge 
«  par  la  voie  des  traditions. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


401 


«  Puis,  nous  avons  examiné  quelles 
«  sont  les  traditions  qui  peuvent  être 
t  considérées  comme  les  véritables  dé- 

<  posilaires  de  la  véritable  révélation, 
t  et  nous  avons  prouvé  que  le  judaïsme 
«  seul  pouvait  revendiquer  cette  préro- 
«  gative.  Nous  avons  pu  remarquer  que 
«  les  autres  peuples  ayant  laissé  se  eor- 
«  rompre  dans  leur  mémoire  les  vérités 
c  révélées,  les  débris  qui  nous  en  restent 
«  ne  font  que  confirmer  celles  qui  ont 
«  été  recueillies  et  conservées  par  Moïse. 

<  Mais  comme  le  mosaïsme  n'était  que 
t  transitoire,  n'était  qu'une  préparation 
«  à  un  autre  ordre,  nous  avons  prouvé 
«  que  le  Christianisme  seul,  en  prenant 
«  sa  place,  était  devenu  le  dépositaire 
«  fidèle  des  divines  révélations  ,  et  qu'en 

<  conséquence  lui-même  et  lui  seul  est 


»  divin.  De  là,  nécessité  de  la  religion 
i  chrétienne,  absurdité,  danger  de  l'in- 
«  différence  en  cette  matière.  » 

M.  Prégnon  annonce  un  second  traité 
où,  complétant  son  œuvre  et  traçant 
l'histoire  de  ces  déplorables  divisions 
que  les  passions  humaines  ont  amenées, 
il  établira  que,  de  toutes  les  communions 
chrétiennes,  le  catholicisme  est  la  seule 
qui  possède  en  son  sein  la  vérité  et  en 
conserve  le  précieux  dépôt  à  travers  les 
siècles. 

(Nous  ne  pouvons  qu'encourager 
M.  l'abbé  Prégnon  à  persévérer  dans  ses 
travaux.  On  aime  à  voir  les  membres  du 
clergé  employer  d'une  manière  aussi 
utile  le  peu  de  loisirs  que  leur  laissent 
les  saintes  fonctions  du  ministère. 

R.  B. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


REVUE  BRETONNE  DE  DROIT  ET  DE  LÉGIS- 
LATION ,  publiée  à  Rennes  sous  la  direction  de 
M*  VANNIER  ,  avocat. 

Jus  ex  facto  oritur,  le  droit  découle  du  fait,  ou 
plutôt  le  droit  prend  sa  légitimité  dans  le  fait,  di- 
sent les  praticiens.  Les  théoriciens,  eux,  établis- 
sent comme  maxime  fondamentale  que  le  fait  prend 
sa  légitimité  dans  le  droit  qui  lui-même  découle  de 
l'idée  de  justice.  Sans  exprimer  nos  sympathies 
(bien  acquises  cependant)  pour  l'une  ou  l'autre  de 
ces  deux  classes  d'esprits  ,  nous  laisserons  le  lec- 
teur se  décider  lui-même,  selon  l'attrait  de  raison 
qui  le  portera  vers  l'une  ou  vers  l'autre. 

Toutefois  nous  oserons  nous  permettre  quelques 
réflexions  qui  tendront  à  dire  que  ces  deux-  ordres 
d'esprits  sont  dans  la  vérité,  et  que  leur  dissension 
vient  de  ce  qu'ils  sont  trop  exclusifs  et  absolus  dans 
leur  manière  d'envisager  la  chose.  C'est  encore  ici 
une  reproduction  de  la  lutte  des  matérialistes  et  des 
spirilualistes  purs  ,  qui  les  uns  ne  voient  dans 
l'homme  que  le  corps  ,  les  autres  que  l'âme  ;  mais 
alors  ce  ne  serait  plus  l'homme,  ce  serait  une  bête  ou 
un  ange  ;  et  l'homme  est  une  harmonie  de  ces  deux 
choses,  du  corps  et  de  l'Ame,  de  la  terre  et  du 
ciel,  du  positivisme  et  de  l'idéalisme;  la  réalité 
humaine  se  compose  de  ces  deux  élémens.  Dieu 
pour  se  faire  homme ,  pour  opérer  cet  homo  factut 
ett  que  nous  n'entendons  jamais  sans  courber  natu- 
rellement la  tête  avec  une  larme  dans  les  yeux , 


Dieu  ,  disons-nous,  quand  il  voulut  nous  glorifier 
par  cette  condescendance ,  prit  un  corps. 

Ainsi  fait  toute  chose  du  monde  intellectuel ,  du 
royaume  de  Dieu,  quand  elle  veut  entrer  d'une 
manière  plus  parfaite  dans  l'humanité  ,  dans  l'es- 
pace et  le  temps  qui  sont  le  domaine  de  l'histoire  , 
de  l'empire  du  fait.  C'est  dans  l'histoire  que  s'opère 
l'harmonie  transitoire  et  progressive  de  l'idéalisme 
et  du  positivisme,  du  droit  théorique  et  du  droit 
pratique.  Dénué  d'idéalisme,  le  droit  n'est  plus 
qu'une  chose  morte;  et  ce  n'est  qu'en  s'immisçant 
au  positivisme ,  qu'en  s'incorporant  dans  la  prati- 
que ,  que  l'idéalisme  du  droit  prend  terre. 

De  tout  temps  l'idéalisme  du  droit  a  été  dans  le 
monde.  Seulement  il  y  a  été  d'une  manière  plus  ou 
inoins  complète  et  parfaite,  selon  que  l'esprit  du 
monde ,  qui  n'est  pas  l'esprit  de  Dieu ,  a  souffert 
qu'il  s'incorporât  plus  ou  moins  parfaitement  dans 
le  fait.  Mais  depuis  la  déchéance  de  l'homme,  le  mal 
s'est  si  bien  établi  sur  la  terre,  que  l'esprit  de  Dieu 
n'y  peut  rentrer,  pour  ainsi  dire,  que  par  surprise 
et  violence  ,  par  progression  lente  et  transitoire 
d'un  pire  à  un  moindre  mal;  de  sorte  que  l'on  est 
tenu  de  respecter  le  fait  existant  et  de  lui  arracher , 
comme  à  son  insu ,  l'éclosion  d'un  fait  plus  en  har- 
monie avec  l'idéalisme  du  droit,  avec  la  justice 
éternelle.  En  un  mot,  comme  on  est  tenu  en  bonne 
organisation  sociale  de  procéder  non  par  destruction, 
car  en  détruisant  totalement  une  chose  on  détruit 
une  vérité ,  un  ressort  essentiel  d'ordre  ;  maii  par 


402 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


une  transformation,   en   basant  le  présent  snr  le  I  M.  de  la  Ferrière  est  professeur  de  droit  admi- 

passé  ,  pour  le  faire  arriver  à  l'avenir,  on  peut  dire,  nisiratif  à  la  Faculté  de  Rennes  ,  dont  les  tendances 

en  ce  sens,  que  le  droit  prend  origine  dans  le  fait,  sont  peut-être    trop  puremeut  et  durement  prati- 

quoique  le  fait   ne   soit    rien  par  lui  même  qu'une  ques.  La  Revue  Bretonne  rend  compte  de  son  cours 


apparence;  et  cette  apparence  n'a  de  durée  légitime 
que  celle  qui  est  nécessaire  à  réclusion  de  la  por- 
tion de  l'idée  qui  est  en  elle  ,  et  qui  alors  (que  Ton 
nous  passe  celte  expression)  brise  sa  coque  pour 
arriver  à  une  éclosion  plus  parfaite  encore.  —  Ainsi 
s'élève  l'I'umanité  dans  sa  spirale  d'ascendance  infi- 
nie dont  le  Christ  est  tout  ensemble  et  la  base  et  le 
sommet. 

Résumons-nous. 

Toute  science  doit  prendre  son  origine  en  Dieu  , 
qui  a  en  lui  l'absolu  ,  la  perfection  ,  l'idéa  isme  en- 
fin ;  et,  partant  delà,  elle  doit  se  faire  huma  ne  , 
s'incorporer  dans  le  fait ,  et  passer  à  traders  la  pra- 
tique pour  retourner  dans  l'absolu,  dans  la  perfec- 
tion ,  dans  l'idéalisme  en  Dieu  ,  principium  et  finis , 
principe  et  fin  de  tout.  ■ 

Ainsi  toute  science  doit  se  rattacher  à  de  grands 
et  absolus  principes  généraux,  ou  si  elle  ne  le  fait 
pas  i  elle  devient  une  anarchie  ,  un  chaos  ,  un  abîme 
au-dessus  duquel  n'est  plus  porté  l'esprit  de  Dieu. 

Cette  union,  celte  harmonie  du  positivisme  et  de 
l'idéalisme  du  droit  au  sein  d'une  pratique   ériairée 
d'en  haut  ,  et  conséquemment  progressive  sans  sub- 
version ,  est  sans  doute  cette  dogmatique   du  droit 
dont  parle  M.  de  la  Ferrière,  dans  une  Introduction 
très  bien  faite  et  pleine  de  noblesse  qui    ouvre  ta 
Bévue  Bretonne    de  droit  et   de    législation  ,    que 
notre  but  est  d'annoncer,  et  qui  est  publiée  à   Ren- 
nes par  un  homme   jeune   et  d'intention  pieuse  et 
haute  ,  M.  Vannier.  Elle  compte  parmi  ses  collabo- 
rateurs des  hommes  distingués  qui ,  ainsi  que  M.  de 
la  Ferrière,  ont  cru  qu'ils  seraient  bien  dans  notre 
Bretagne  ,  celte  patrie  élue  des  fortes  choses  et  des 
fortes  âmes.   A    ce  propos  M.  de  la  Ferrière  ,   dans 
l'Introduction  signalée  plus  haut ,  dit  :  <i  La  Breta- 
«  gne  ,  que  les  historiens  qualifient  très  exclusive- 
ce  ment  de  pays  de  résistance ,  a  toujours  exercé  par 
«  ses  hommes  éminens  une    grande  puissance  d'i- 
ci niliative.  Elle  a  créé  l'impulsion  philosophique  au 
a  moyen  âge  ;  elle  a  inauguré  le  Génie  du  Christia~ 
ce  nisme  sur  les   ruines  des  impiétés  de   93  et  de 
«  l'an  V  ,  par  l'éclatante  imagination  de  Chateau- 
«  briand;  elle  a  protesté  contre  le  matérialisme  lit- 
ce  téraire  de  l'empire  ,  par  le  profond  spiritualisme 
«  des  Martyrs;  c'est  elle  qui  a  déraciné  les  doctrines 
ce   anti-chrétiennes  ,  par  l'Essai  sur  l'Indifférence  de 
<c  M.  de  La  Mennais  ,  sans  suivre  dans  ses  tristes 
ce  aberrations  le  disciple  contradictoire  de  Pascal  et 
ce  de  Rousseau;  c'est  elle  aussi  qui  a  réhabilité  la 
«  science  des  jurisconsultes  par  la  profonde  et  lucide 
ce  exposition  de  son  jurisconsulte  Toullier.  Elle  doit 
«  être  fidèle  à  ce  caractère  de  puissance  impulsive.  » 
Elle  a  été  créée  dans  ce  but  qui  toutefois  est  com- 
posé ,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut ,  car  elle 
accepte  la  tradition  et  ne  tend  qu'à  développer  par 
le  libre  examen  ce  qui  est  contenu  dans  cette  tradi- 
tion même.  On  voit  par  là  qu'elle  est  rentrée  dans 
les  limites  gages  de  renseignement;  catholique, 


avec  un  talent  et  un  esprit  dont  la  direction  mérite 
toutes  nos  sympathies.  En  un  endroit  il  examine  les 
causes  impulsives  de  la  liberté  des  communes. 
n  Alors,  enseigne-t-il ,  au-dessus  du  monde  féodal 
ce  où  dominaient  la  force,  le  désordre  et  l'oppres- 
«  sion  ,  une  puissance  s'élevait  et  proclamait  l'unité 
ce  morale  et  spirituelle  :  c'était  l'Eglise  catholique. 
ce  Vers  la  fin  du  tie  siècle,  la  papauté  se  fit  le  cen- 
ct  ne  de  la  régénération  sociale.  Quand  Grégoire  VII 
te  a  vu  l'Europe  chrétienne  prête  à  se  dissoudre 
ee  dans  les  déchiremeng  des  guerres  privées,  il  a 
ce  voulu  transformer  le  pouvoir  spirituel  en  pouvoir 
te  extérieur;  il  a  réclamé  hautement  la  monarchie 
te  uuiverselle,  il  l'a  réclamée  au  nom  de  la  supé- 
ee  riorité  de  l'esprit  sur  la  force  matérielle.  Alors  a 
«  été  promulgué  avec  tout  l'éclat  d'une  lutte  qui 
te  tenait  l'Europe  attentive,  le  dogme  de  la  frater- 
(t  nité  et  de  la  liberté  humaine.  Voilà  une  première 
te  cause  :  le  Catholicisme  a  proclamé  le  principe  de 
«  la  liberté,  de  l'égalité  chrétienne,  et  bientôt  la 
ee  Commune  a  réalisé  la  liberté  des  citoyens  et  l'é- 
ce  galité  des  droits.  C'est  en  1076  que  Grégoire  VII 
K  ordonna  que  le  Ponlife  de  Rome  prendrait  exclu- 
ce  sivemenl  le  titre  de  Pape.  C'est  en  1076  quel'em- 
ee  pereur  d'Occident  fut  cité  à  comparaître  devant 
ee  la  cour  de  Rome  pour  se  justifier  de  l'accusation 
ee  portée  contre  lui;  et  c'est  aussi  en  I0'6  que  la 
ee  ville  de  Cambrai  se  déclara  en  étal  de  Commune. 
ii  —  La  deuxième  cause  est  encore  une  impulsion 
ce  religieuse,  l'impulsion  catholique  des  croisades.  » 
Voilà  des  paroles  qu'il  faut  louer  et  aimer,  et  qui 
doivent  porter  fruit ,  dites  par  M.  de  la  Ferrière  de- 
vant un  auditoire  de  jeunes  hommes  dont  il  a  la 
confiance  et  les  sympathies.  Cette  unité  morale  et 
spirituelle  qu'invoque  implicitement  le  professeur, 
à  une  époque  où  la  dispersion  morale  et  spirituelle 
est  partout,  et  dans  la  législation  peut-être  encore 
plus  qu'ailleurs,  c'est  afiu  de  la  ramener  dans  cet 
ordre  si  essentiel  des  connaissances  humaines,  que  la 
Bévue  Bretonne  a  été  fondée,  et  il  est  bien  temps 
que  cela  soit,  si  la  législation  ne  se  rattache  à 
quelques  grands  principes  généraux  et  directeurs  , 
elle  ne  lardera  pas  à  être  la  maison  qui  périt  divi- 
sée contre  elle-môme.  La  diversité  des  arrêts  des 
cours  royales  en  fait  une  Babel  au  milieu  de  la- 
quelle on  ne  s'entend  plus  et  où  toute  certitude  est 
refusée;  la  Revue  voudrait ,  par  l'association  des 
hommes  de  la  science  ,  fonder  l'unité  doctrinale  qui 
dofl  et  devra  toujours  «  être  le  caractère  de  l'Ecole 
ce  française.  J)  Ces  paroles  sont  extraites  de  la  Revue 
elle-même;  et  nous  avons  cru  qu'il  était  de  notre 
devoir  de  les  signaler,  ainsi  que  tout  le  journal,  dont 
l'apparition  doit  être  pour  nos  lecteurs  un  nouveau 
sujet  d'espérance,  et  nous  tenons  à  noter  que  ce 
nouveau  sujet  d'espérance  vient  de  notre  chère  con- 
trée, la  Bretagne. 

H.  Mouvonsais. 
le  Yal  ne  l'Afgnehon ,  aç-tlt  1841. 


BULLETINS  IUHLIOGRAPMQUES. 


OEUVRES  TRÈS  COMPLÈTES  DE  SAINTE  THE- 
RESE ,  publiées  par  M.  l'abbé  Mignb.  2  vol.  in  4° 
de  plus  de  70o  pages  entourées  de  vignettes;  à 
V Imprimerie  catholique  du  Pelil- Mont  -  Kouge 
(banlieuo  de  Paris).  Prix  :  (i  fr.  le  volume. 

M.  l'abbé  Migne  publie  depuis  plusieurs  années 
un  grand  nombre  de  bons  ouvrages,  qu'il  est  par- 
venu à  éditer  et  à  vendre  à  bon  marcbé.  Nous 
avons  parlé  dans  notre  dernier  numéro  ,  de  ses 
deux  Cours,  l'un  d'Écriture  sainte,  et  l'autre  de 
Théologie,  en  23  volumes  in-4°  chacun,  qui  forment 
une  des  plus  belles  et  des  plus  utiles  entreprises  de 
librairie  qui  aient  été  effectuées  depuis  longtemps. 
Nous  parlerons  aujourd'hui  des  traités  qui  entrent 
dans  les  deux  volumes  des  OEuvres  de  sainle 
Thérèse. 

Le  premier  volume  commence  par  p 'Avertissement 
d'Arnaud  d'Andilly,  un  des  traducteurs  des  OEuvres 
de  la  sainle. 

On  sait  que  J.  F.  Bourgouinde  Villefore,  membre 
de  l'académie  des  Inscriptions,  a  publié  une  Vie  de 
sainte  Thérèse,  en  2  vol.  in-12.  Depuis  ,  M.  l'abbé 
Boucher  en  a  publié  une  en  2  vol.  in-8°.  Celle  de 
Villefore  a  été  adoptée  par  M.  l'abbé  Migne,  qui  l'a 
fait  suivre  de  la  Bulle  de  canonisation  ,  consécration 
solennelle  des  vertus  et  des  actes  dont  la  Vie  de  la 
sainte  présente  le  tableau.  A  la  suite  de  ces  prélimi- 
naires,  la  nouvelle  édition  offre  les  OEuvres  de 
sainte  Thérèse,  qui  comprennent  : 

1°  L'Histoire  de  sa  vie,  ou  Vie  de  sainte  Thérèse 
écrite  par  elle-même.  De  tous  ses  écrits,  c'est  celui 
où  il  y  a  le  plus  de  feu,  et  on  peut  le  regarder 
comme  un  excellent  traité  de  l'amour  divin. 

Elle  est  divisée  en  40  chapitres ,  et  suivie  d'une 
Addition  extraite  mot  à  mot  de  ses  Mémoires, 
par  le  Père  Louis  de  Léon  :  c'est  un  abrégé  de  plu- 
sieurs choses  que  Dieu  avait  dites  à  la  sainte  et  de 
quelques  faveurs  qu'elle  en  avait  reçues.  Viennent 
ensuite  deux  Relations  qu'elle  avait  écrites  ,  avec 
autant  de  précision  que  d'énergie  ,  pour  rendre 
compte  à  ses  confesseurs  de  sa  manière  de  faire 
oraison. 

2°  Méditations  sur  le  Pater.  Dans  ce  petit  abrégé, 
distribué  pour  les  sept  jours  de  la  semaine,  la  sainle 
explique  une  demande  du  Pater  par  jour;  et  elle 
cousidére  le  Seigneur  sous  les  divers  rapports  de 
père,  de  roi,  d'époux,  de  rédempteur,  de  médecin 
et  de  juge. 

3°  Méditations  après  la  communion  ,  ou  plutôt 
Exclamations  de  l'dme  à  son  Dieu,  opuscule  divisé 
en  17  chapitres,  où  sainle  Thérèse  exhale  les  sou- 
pirs d'un  coeur  profondément  blessé  par  l'amour 
divin,  considéré  dans  l'adorable  Eucharistie. 

4°  Le  Chemin  de  la  perfection ,  traité  en  42 
chapitres,  où  sainte  Thérèse  a  exposé  les  maximes 
de  la  vie  intérieure,  avec  cette  bonlé  de  cœur, 
cette  imagination  vive  et  cette  piéié  tendre  qui  ca- 
ractérisent ses  écrits. 

S"  Le  Chdteau  de  l'dme ,  ou  traité  particulier  sur 
T'oraison  et  sur  les  communications  célestes  de  l'Es- 
prit saint,  It  est  ainsi  intitulé  parce  que  sainte  Thé- 


403 

rèse  assimile  Pâme  chrétienne  à  on  château  magni- 
fique. L'oraison  en  est  la  porte.  Au  dedans  il  y  a 
sept  demeures,  et  le  Seigneur  réside  dans  la  plus 
intérieure ,  dans  celle  qui  estau  centre.  Il  faut,  pour 
y  parvenir,  traverser  les  autres  qui  lui  servent, 
pour  ainsi  dire,  de  vestibule. 

6°  Pensées  sur  l'amour  de  Dieu.  On  a  donné  ce 
tilre  aux  7  premiers  chapitres  d'une  espèce  de 
commentaire  que  sainte  Thérèse  avait  composé  sur 
le  Cantique  des  Cantiques ,  et  qui  était  une  suite  du 
château  de  l'dme.  Il  y  a  même  encore  plus  de  mys- 
licilé  dans  ce  commentaire  que  dans  le  traité  dont  il 
est  la  continuaiion. 

7o  Fondations  faites  par  sainte  Thérèse  de  plu- 
sieurs monastères  de  Carmélites  et  de  Carmes  dé- 
chaussés. Il  y  a  peu  de  chapitres  dans  cet  ouvrage 
qui  ne  renferment  d'excellentes  maximes.  Le  31% 
qui  a  pour  objet  la  fondation  des  Carmélites  de 
Grenade,  a  été  rédigé  par  la  mère  Anne  de  Jésus. 

8'  La  Manière  de  visiter  les  monastères  décèle 
une  âme  consommée  dans  l'art  de  gouverner.  Sainte 
Thérèse  y  enseigne,  en  38  articles,  les  divers 
moyens  dont  un  supérieur  doit  se  servir  pour  faire 
observer  la  règle  dans  les  couvens  qu'il  visite. 

9°  VAvis  de  la  sainte  à  ses  religieuses  renferme 
uniquement  les  règles  que  Thérèse  a  laissées  à  ses 
filles.  Elles  sont  au  nombre  de  69,  et  respirent  la 
plus  douce  piété.  Il  y  a  bien  peu  de  ces  règles 
qu'un  simple  chrétien  ne  puisse  observer,  même 
au  milieu  du  monde. 

10°  Lettres  de  sainle  Thérèse.  On  y  trouve  presque 
tous  les  genres  du  style  épistolaire.  Dans  ces  effu- 
sions familières,  l'âme  désintéressée,  généreuse  et 
forte  de  Thérèse  se  dévoile  pleinement  à  ses  amis  ; 
son  caractère, dont  une  bonlé  decœur  extraordinaire 
forme  la  base,  s'y  développe  avec  charme,  et  l'on 
y  voit  que  la  vive  sensibilité  de  la  Sainle  n'a  pu  être 
émoussée  par  Pingraiitnde  et  la  perfidie  des  hommes. 
Ces  lettres  feraient  aimer  la  religion  et  la  venu  aux 
personnes  les  plus  vicieuses,  et  elles  fournissent 
aux  fidèles  les  motifs  les  plus  puissans  de  s'y  con- 
sacrer avec  plus  d'ardeur  que  jamais.  La  170e 
est  suivie  de  Réflexions  sur  le  P.  Gratien  ,  à  qui 
la  Sainte  l'avait  adressée  un  mois  avant  sa  morl. 

11°  Avis  de  sainte  Thérèse.  Ils  ont  été  publié» 
avant  et  depuis  sa  mort. 

12o  Lettres  inédites.  M.  l'abbé  Migne  en  publie 
trois,  qui  ont  été  traduites  sur  les  autographes 
mêmes  de  sainte  Thérèse. 

13°  Glose  ou  Cantique  après  la  communion. 
Quoique  sainte  Thérèse  n'eût  jamais  appris  à  faire 
des  vers,  l'amour  divin  enflamma  plusieurs  fois  son 
génie,  au  point  qu'elle  en  faisait  alors  avec  beau- 
coup de  facilité;  témoin  ce  cantique  dont  la  Mun- 
noye  essaya  de  rendre  l'énergie  en  vers  français  : 

Je  vis  ,  mais  c'est  en  Dieu  qui  vient  de  me  nourrir , 
Et  j'attends  dans  le  ciel  une  si  belle  vie, 

Que  pour  contenter  mon  envie  , 
Je  me  meurs  de  regret  de  ne  pouvoir  mourir. 

M,  l'abbé  Migne  a  placé,  à  la  fin  du  2e  yo-. 


404 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


lume  un  Discours  sur  le  non-quiétisme  de  sainte 
Thérèse,  afin  ,  dit-il ,  que  l'on  sache  que  l'esprit  de 
la  sainte  était  aussi  droit  que  son  cœur  était  pur. 
Ce  discours  avait  été  composé  pour  servir  de  préface 
à  la  Vie  àe  sainte  Thérèse  par  elle-même ,  traduite 
par  Arnaud  d'Andilly. 

L'éditeur  ne  pouvait  mieux  clore  sa  publication 
qu'en  la  complétant  au  moyen  du  Panégyrique  de 
sainte  Thérèse  ,  par  Bossuet. 

Les  auteurs  des  traductionsemployéesparM.  l'abbé 
Migne  sont  Arnaud  d'Andilly,  Mlle  de  Maupeou,  dom 
La  Tasle,  l'abbé  Chanut,  Villefore ,  Chappe  de  Li- 
gny ,  l'abbé  Pélicot,  et  l'abbé  Émery  de  Sainl-Sulpice. 

Cette  édition  des  OEuvres  de  sainte  Thérèse, 
appropriée  par  la  modicité  de  son  prix  (6  fr.  le  vol.) 
à  toutes  les  fortunes,  et  par  sa  belle  exécution  à 
toutes  les  bibliothèques  ,  obtiendra  un  succès  mé- 
rité. 

Ces  deux  volumes  comprennent  les  OEuvres  de 
sainte  Thérèse,  déjà  connues;  dans  deux  autres 
volumes  M.  l'abbe  Migne  fera  entrer  les  Méditations 
tur  les  vertus  de  la  Sainte ,  par  S.  Em.  le  cardinal 
Lambruscbini  ;  les  Actes  de  sa  canonisation ,  et  plus 
de  150  lettres  et  180  pièces  de  la  Sainte  qui  n'ont 
jamais  été  publiées  ou  traduites. 

En  outre,  aux  œuvres  déjà  connues  ou  inédites 
de  sainte  Thérèse ,  il  se  propose  de  joindre  celles 
de  saint  Jean  de  la  Croix,  de  saint  Jean  oVÀuila, 
de  saint  Pierre  o?Alcantara  et  d' Alvarez,  confes- 
seur de  la  Sainte.  Ces  quatre  volumes  formeront 
ainsi  l'ensemble  des  doctrines  de  la  plus  haute  école 
ascétique  espagnole. 


DE  L'UNITÉ  SPIRITUELLE,  ou  de  la  Société  et 
de  son  But  au-delà  du  temps;  par  M.  Ant.  Blanc 
Saint-Bonnet.  Avec  celte  épigraphe  :  Sint  unum 
tient  nos.  3  forts  volumes  grand  in-8°;  à  Paris, 
chez  Pitois,  éditeur,  rue  de  La  Harpe,  81.  Prix  : 
24  Tr. 

Nous  ne  ferons  qu'annoncer  ici  l'ouvrage  que  l'un 
de  nos  rédacteurs  s'est  chargé  d'examiner  avec  dé- 
tail; mais  nous  pouvons  dire  dès  ce  moment  que 
c'est  l'œuvre  d'un  penseur  chrétien  et  catholique. 
Pour  en  donner  une  idée ,  nous  transcrivons  ici  le 
sommaire  de  la  section  tu  du  livre  III. 

Quelle  est  dans  le  temps  la  condition  de  Vhomme 
comme  être  doué  d'intelligence  ?  —  De  la  génération 
spirituelle.  —  De  la  parole  ;  —  qu'elle  fait  révélation. 
—  Du  sourd  muet.  —  Ce  qu'on  doit  à  la  parole;  — 
la  vie  de  l'intelligence  en  dépend  ;  —  la  vie  de  la 
raison  n'en  dépend  pas.  —  Des  actes  impersonnels 


de  l'âme  ;  —  vie  de  nutrition  spirituelle.  —  Des 
actes  personnels  de  l'àme  ;  —  vie  de  relation  spiri- 
tuelle.—  Du  substantif,  du  verbe  et  de  l'adjectif 
par  rapport  à  l'être.  —  Moyen  de  communication 
entre  l'homme  et  la  Réalité  infinie.  —  Du  verbe  au 
temps  éternel.  —  La  pensée,  réalité  inlelleciunli^ée ; 

—  la  parole,  pensée  incarnée.  —  Ce  que  le  langage 
est  à  la  pensée.  —  Si  l'homme  a  inventé  le  langage. 

—  Euler,  Rousseau  ,  de  Bonald  ,  Ballanche.  —  Il  ne 
faut  pas  confondre  le  langage  avec  les  langues.  — 
Impersonnalité  et  universalité  du  langage;  —  indi- 
vidualité et  diversité  des  langues.  —  Le  langage  a 
été  révélé  ;  —  les  langues  ont  éié  faites.  —  Moyen 
de  communication  entre  l'homme  et  ses  semblables. 

—  De  l'onomatopée;  comment  elle  naît  du  climat. 

—  De  l'éiymologie;  comment  elle  naît  des  langues. 

—  Comment  se  forment  les  mots  d'une  langue.  — 
Les  peuples  font  les  langues  ;  ce  que  Dieu  a  révélé , 
c'est  le  langage.  — Preuves  bibliques.  — Tradition 
des  langues.  —  On  n'en  trouve  toutes  les  conditions 
que  dans  la  société.  —  La  société  est  dans  le  temps 
la  condition  de  1  existence  de  l'homme  comme  être 
doué  d'intelligence. 


LEONARDO,  Lettres  amicales  sur  les  attaques  aux- 
quelles l'Église  catholique  a  été  en  butte  depuis 
trois  siècles  de  la  part  des  protestans.  Munich, 
à  la  librairie  de  J.  Lindauer;  un  volume  conte- 
nant les  six  premières  lettres.  1839. 

C'est  un  recueil  de  morceaux  intéressans  extraits 
des  meilleurs  auteurs  contemporains,  et  offerts  à  la 
partie  éclairée  de  la  société  de  nos  jours. 


—  Dans  l'intérêt  de  la  plupart  de  nos  lecteurs , 
nous  croyons  devoir  leur  faire  part  de  la  nouvelle 
publication  que  viennent  de  faire  MM.  Lacoste  père 
et  fils  aîné,  graveurs  en  vignettes  sur  bois,  rue  du 
Coq-Saint-Uonoré,  n°  15,  à  Paris.  Ces  estimables  ar- 
tistes ont  gravé  plusieurs  VIGNETTES  RELIGIEU- 
SES ,  et  notamment  un  CHEMIN  DE  LA  CROIX,  qui 
se  distinguent  par  la  sage  et  sévère  composition  et 
le  fini  de  la  gravure.  Les  personnes  qui  éditent  des 
livres  de  religion  ne  peuvent  mieux  faire  que  de 
s'adresser  à  eux  ;  leurs  prix  modérés  et  la  bonne 
exécution  de  leurs  gravures  ne  peuvent  que  conten- 
ter les  personnes  qui  voudront  leur  accorder  leur 
confiance. 

Les  personnes  qui  désireraient  avoir  le  spécimen 
de  leurs  gravures  n'ont  qu'à  leur  adresser  leur  de- 
mande franche  de  port. 


3?i&$&^. 


405 


L'UNIVERSITE 


CATHOLIQUE. 


cJXoiiiue 


vto  72. 


OJecetuutc    a%1^\. 


£><\mt*   %1fë*\<(M$. 


COURS  DE  PHYSIQUE  SACRÉE. 

moïse  expliqué  par  les  sciences  PHYSIQUES  ET  NATURELLES,  ou  réfutation, 

PAR  LES  FAITS  ET  LA  SCIENCE,  DU  PANTHÉISME  MATÉRIALISTE. 


PREMIERE   LEÇON. 

1°  Introduction  ;  nécessité  actuelle  d'une  telle  étude. 
—  2°  Etat  de  la  question.  —  5°  Plan  du  cours.  — 
4°  Explication  de  ce  premier  verset  :  Au  com- 
mencement Dieu  créa  le  ciel  et  la  terre  (i);  ce 
qu'il  faut  entendre  par  création  ,  par  la  matière; 
y  a-t-il  une  matière  première  pour  ainsi  dire  abs- 
traite ,  avec  laquelle  tous  les  êtres  de  la  nature 
auraient  été  formés? 

I.  Quand  on  examine  ce  qu'est  notre 
société,  il  n'est  pas  difficile  de  s'aperce- 
voir que  tous  ses  efforts  convergent  vers 
l'industrialisme  et  l'exploitation  maté- 
rielle du  sol  et  de  tous  les  élémens  qui 
l'entourent.  Or,  dans  cette  direction  que 
ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  juger,  les  scien- 
ces seules  sont  appelées  pour  diriger  sa 
marche;  seules  elles  ont  accès  dans  les 
combinaisons  d'avenir  qui  doivent  con- 
duire à  une  fortune  plus  probable  là  que 
partout  ailleurs.  Partant ,  elles  font  la 
base  la  plus  large  d'une  éducation  qui 
n'est  malheureusement  scientifique  qu'au- 

(i)  In  principio  creavit  Deug  cœlura  et  lerram, 
Cenise  ,  1 ,  1. 

TO»B  xii,  —  N°  Î2,  jUÎIl, 


tant  que  cela  est  absolument  nécessaire 
pour  arriver  à  un  art,  à  une  application, 
à  une  pratique  toute  matérielle,  qui  doit 
absorber  tout  le  reste  de  la  vie.  Le  haut 
enseignement  des  collèges  donne  aujour- 
d'hui plus  que  jamais  la  plus  large  part 
à  l'enseignement  des  sciences  ;  bien  plus, 
les  sciences  sont  mises  à  la  portée  des 
intelligences  les  plus  bornées.  Cette  pro- 
fusion de  manuels  scientifiques  en  tout 
genre,  qui  circulent  dans  les  mains  des 
classes  les  plus  infimes  de  la  société,  et 
qui  forcent  ces  intelligences  débiles  à  sui- 
vre, souvent  en  aveugles,  ce  mouvement 
qui  ne  laisse  pas  que  d'être  effrayant,  ne 
permet  plus  aucun  doute  sur  la  voie  où 
marche  la  société  tout  entière;  car  celles- 
là  même  qui  doivent  être  un  jour  les 
mères  et  les  premiers  instituteurs  de  la 
société  à  venir,  remplacent ,  hélas  !  l'é- 
tude approfondie  de  la  religion  qui  sait 
seule  créer  un  cœur  de  mère,  par  l'étude 
des  sciences  physiques  et  naturelles  qui 
ornent  sans  doute  leur  esprit,  mais  aux 
dépens  du  cœur;  non  pas  que  ce  soit  là 
leur  effet  naturel ,  mais  seulement  celui 
de  leur  direction  ;  car,  pour  le  dire  en 

20 


406 


COURS  DE  PHYSIQUE  SACRÉE , 


passant,  rien  n'élève  plus  l'intelligence, 
rien  ne  dilate  plus  le  cœur  pour  l'amour 
de  Dieu  que  l'étude  sérieuse  et  bien  en- 
tendue des  œuvres  de  la  création. 

La  société  tout  entière  est  donc  en- 
lacée dans  les  filets  de  la  science,  elle  ne 
juge  plus,  n'entend  plus,  ne  voit  plus  que 
par  ses  principes.  Tout  ce  qui  n'est  pas 
expérience  et  observation,  tout  ce  qui 
n'est  pas,  pour  dire  le  mot,  positif  et  à 
posteriori.,  n'est  plus  que  vague,  concep- 
tion métaphysique,  idée  à  priori,  qui  ne 
mène  à  aucun  résultat,  à  aucune  démons- 
tration certaine,  et  partant  ne  mérite 
pas  de  détourner  un  instant  l'ardeur  de 
l'activité  industrielle  qui  dévore  tout.  De 
l'industrie  même  sortent  les  chefs  et  les 
maîtres  du  peuple  qui  viennent  avec  le 
fouet  du  progrès  le  pousser  plus  active- 
ment encore  sans  qu'il  soit  possible  dés- 
ormais de  le  modérer. 

Voilà  la  route  sur  laquelle  marche  à 
pas  de  géant  notre  société  tout  entière. 
Faut-il,  en  observateurs  curieux,  la  laisser 
aller  se  heurter  contre  les  bords  du  pré- 
cipice? Si  nous;  n'étions  animé  que  du 
principe  qui  la  domine,  certes  il  y  aurait 
là  de  belles  spéculations  philosophiques 
à  établir,  et  elles  pourraient  suffire  pour 
rassasier  la  vanité  humaine.  Mais  un  au- 
tre espritvit  en  nous  ;  il  est  venu  du  créa- 
teur de  toutes  choses,  de  la  source  uni- 
que de  toute  véritable  science.  S'il  a  pu 
tout  créer,  la  science  même,  il  peut  tout 
rectifier,  pourvu  qu'il  trouve  des  instru- 
mens  soumis.  Mais  ces  instrumens,  qui 
sont-ils,  sinon  ceux-là  à  qui  la  garde  de 
la  doctrine  a  été  confiée  ,  qui  doivent 
veiller  au  dépôt  de  la  morale  sociale 
dont  ils  sont  les  représentans  et  les  mo- 
dèles? Malheur  à  celui  qui  a  été  posé  en 
sentinelle  sur  Israël  !  Le  sang  de  ceux  qui 
périront,  faute  d'avoir  été  avertis,  lui 
sera  redemandé,  et  le  Dieu  des  sciences  (1) 
lui-même  a  lancé  l'anathème  contre  lui, 
parce  que  tu  as  rejeté  la  science,  je  te 
rejetterai  pour  que  tu  ne  remplisses  plus 
devant  moi  les  fonctions  de  mon  sacer- 
doce (2).  Aussi,  grâces  en  soient  à  jamais 
rendues  au  Dieu  suprême  !  nos  évêques 
ont  compris  cette  haute  obligation,  puis- 

(1)  Deus  scientiarum  Dominus.  I  Rois ,  ch.  ïi  ,  3. 

(2)  Quia  tu  scientiam  repulisti,  repellam  te,  ne 
acerdotio  fupgaris  mihi,  Osée,  ch.  iv,  G. 


qu'ils  travaillent  avec  une  ardeur  digne 
de  l'épiscopat ,  à  implanter  dans  leurs 
petits  et  grands  séminaires  l'étude  des 
sciences  ;  et  c'est  avec  raison ,  car  la 
science  est  bonne,  elle  vient  de  Dieu.  La 
direction  de  notre  société  n'est  pas  mau- 
vaise en  elle-même  lorsqu'elle  sera  prise 
sur  ses  vraies  bases  ;  dominée  par  le  seul 
principe  fécond,  elle  n'est,  nous  le  croyons 
aujourd'hui ,  comme  au  temps  des  Pères 
de  l'Église,  des  Albert-le  Grand,  des  Tho- 
mas d'Aquin  ,  etc. ,  destinée  qu'à  pro- 
duire les  plus  heureux  résultats.  Mais 
cette  même  direction  scientifique  man- 
quant de  base,  de  principe  fécondateur, 
sans  qu'elle  puisse  les  trouver  dans  les 
élémens  qu'on  lui  jette,  n'est  propre  qu'à 
enraciner  de  plus  en  plus  dans  toutes  les 
classes  de  la  société,  ce  matérialisme  pra- 
tique, gouffre  de  toute  morale  chrétienne 
et  sociale,  qui  la  mine  déjà  d'une  ma- 
nière si  effrayante.  C'est  ce  qui  impose  à 
toutes  les  âmes  généreuses,  qui  n'ont  à 
cœur  que  l'œuvre  et  la  gloire  de  Dieu  , 
de  venir  soutenir  la  lutte  par  leurs  efforts 
réunis. 

Notre  société  semble  avoir  voulu  rom- 
pre avec  le  passé ,  pour  se  poser  sur  des 
bases  sans  fondement  qu'elle  a  cherché  à 
se  donner  elle- même.  Nos  pères  croyaient, 
aujourd'hui  l'on  ne  croit  plus,  l'on  veut 
voir  et  se  démontrer,  et  l'enseignement 
de  la  théologie,  la  science  la  plus  cer- 
taine qui  soit  en  ce  monde,  est  dédaigné 
quand  il  n'est  pas  ridiculisé  ;  il  n'y  a  plus 
même  de  philosophie  dans  nos  doctrines, 
ou  plutôt  nous  n'avons  plus  de  doctrines; 
tout  semble  à  refaire! 

Cependant,  si  après  ce  rapide  aperçu 
sur  le  besoin  de  notre  état  social,  nous 
ouvrions  l'histoire ,  et  que ,  les  faits  à 
la  main,  à  l'école  de  nos  pères,  nous 
montrions  la  société  tout  entière  mar- 
chant rapidement  vers  le  bonheur  de  tous, 
sous  l'influence  immédiate  de  l'enseigne- 
ment du  Sauveur  ;  si  nous  montrions  la 
science  s'unissant  à  la  religion  dans  les 
docteurs  et  les  prêtres  des  six  premiers 
siècles  de  l'Église,  et  marchant  de  con- 
cert à  la  perfection  sociale;  si,  après 
avoir  vu  ce  sublime  élan  arrêté  par  l'in- 
vasion des  barbares  ,  nous  considérions 
la  science  revenant  d'une  part  par  la 
Perse,  l'Arabie,  l'Afrique,  l'Espagne,  et  de 
l'autre  par  la  Grèce  et  l'Italie,  en  France 


PAR  M.   L'ABBÉ  MAUPIEl). 


407 


qni  devient  dès  lors  le  foyer  des  lumières 
de  l'Europe;  si  nous  la  montrions  vivante 
dans  lé  silence  des  cloîtres  et  sortant  ra- 
dieuse de  ces  trois  sources  au  11e  siècle, 
pour  jeter  aux  12e,  13e  et  14e  le  plus  vif 
éclat  qui  fut  jamais,  entre  les  mains  des 
Gerbert,  des  Albert-le-Grand  ,  des  Bona- 
venture,  des  Thomas  d'Aquin,des  Roger 
Bacon,  etc.,  etc.,  et,  unie  à  la  foi,  condui- 
sant toujours  les  peuples  à  la  félicité  ;  si 
nous  montrions  l'Église  et  la  foi  de  nos 
pures  propageant  les  lumières  de  l'intel- 
ligence et  la  paix  des  cœurs  ;  si  enfin, 
arrivé  au  15e  siècle,  nous  déplorions  la 
malheureuse  scission  de  la  science  et  de 
la  foi  opérée  par  le  protestantisme ,  et 
poussant  toutes  nos  sociétés  sur  les  bords 
du  précipice  où  nous  les  voyons  se  dé- 
battre maintenant  parce  qu'elles  ne  veu- 
lent pas  mourir  ;  nous  aurions,  je  pense, 
prouvé  que  le  plus  puissant  moyen  de  les 
ramener  à  la  vie,  c'est  de  relier  de  nou- 
veau la  science  et  la  foi  dans  l'unité;  car 
elles  sont  sœurs,  et  l'une  est  le  soutien  de 
l'autre  :  la  science  est,  comme  le  dit 
l'Ange  de  l'école,  la  servante  de  la  foi. 
Si  l'erreur  du  panthéisme  matérialiste 
qui ,  rejetant  l'enseignement  de  la  foi , 
domine  la  science  et  prétend  se  baser 
sur  elle,  ne  régnait  que  sur  ce  qu'on  veut 
bien  appeler  les  sommités  de  l'intelli- 
gence, le  mal  serait  déjà  immense.  Mais 
il  y  a  plus  :  on  formule  aujourd'hui  cette 
thèse  destructive  de  toute  vertu,  de  toute 
société,  dans  une  foule  d'écrits  divers; 
on  l'affiche  au  coin  des  rues  ;  la  bouche 
de  l'enfance  même  la  murmure  parce  que 
ses  oreilles  l'ont  entendue,  et  on  se  la 
redit  les  uns  aux  autres,  partout  où  il  y 
a  une  bouche  pour  parler  et  une  oreilie 
pour  entendre.  Elle  a  souillé  les  imagi- 
nations, détruit  la  foi  dans  plus  d'un 
cœur,  arraché  la  vertu  à  plus  d'uneépouse 
chaste,  et  couvert  d'ignominie  la  vierge 
innocente.  Peu  importe  d'où  soit  venu 
le  mal,  il  est  entré  dans  la  société ,  il  la 
mine,  il  la  ronge  et  menace  de  la  dé- 
truire. Ministres  du  Dieu  vivant ,  il  y  a 
pour  tous  les  prêtres  chargés  de  montrer 
la  vérité  aux  hommes  et  de  les  conduire 
au  bonheur  ;  il  y  a  pour  tous  les  hommes 
de  foi  et  d'amour ,  obligation  d'entrer 
dans  l'arène  du  combat,  soit  pour  re- 
pousser l'ennemi,  pour  lui  arracher  les 
captifs,  soit  pour  arrêter  ses  progrès. 


C'est  celte  pensée,  avec  les  considéra- 
lions  que  nous  avons  exposées  .  qui  nous 
ont  déterminé  à  accepter  la  proposition 
de  donner  le  Cours  que  nous  ouvrons 
aujourd'hui,  dans  le  but  de  venir,  pour 
notre  faible  part,  aider  à  soutenir  la  lutte 
du  bien  contre  le  mal,  de  la  vérité  contre 
l'erreur. 

Notre  cadre  est  déjà  assez  nettement 
tracé  par  ces  réflexions  préliminaires. 
Tout  lecteur  a  déjà  compris  que  nous  ne 
sortirons  point  du  domaine  de  la  science. 
De  là  doivent  ressortir  plusieurs  vérités 
de  la  plus  haute  importance  :  1°  que  les 
sciences,  dans  ce  qu'elles  ont  de  certain, 
n'ont  rien  d'hostile  contre  le  dogme  ré- 
vélé catholique;  2°  qu'au  contraire  elles 
lui  sont  favorables  .  qu'elles  sont  un  ar- 
gument invincible  de  la  vérité  religieuse  ; 
3°  que  de  l'étude  des  sciences  naturelles 
surtout  ressort  ce  haut  enseignement,  que 
l'homme  vient  de  Dieu,  est  pour  Dieu  et 
va  à  Dieu,  et  que  les  autres  êtres  ont  été 
créés  pour  l'homme,  afin  de  le  conduire 
à  la  glorification  de  Dieu  ;  4°  enfin  que 
la  création  du  monde  physique,  du  monde 
intellectuel  et  moral ,  n'est  qu'un  tout , 
qu'une  seule  et  grande  harmonie  dans  la 
conception  et  le  dessein  du  Créateur. 
Telle  est  la  thèse  catholique. 

IL  Mais  il  s'en  présente  une  autre  qui, 
rejetant  l'enseignement  de  la  foi,  a  voulu 
trouver  dans  le  monde  lui-même  la  rai- 
son et  la  cause  de  son  existence;  cette 
thèse  est  forcée  de  négliger  le  but  de  la 
création,  parce  que  niant  les  rapports 
qui  le  démontrent ,  elle  n'a  pu  atteindre 
à  sa  solution.  Cette  erreur  n'est  pas  d'au, 
jourd'hui,  elle  existe  depuis  que  l'auda- 
cieuse raison  humaine,  se  confiant  en  sa 
puissance,  a  cherché  à  pénétrer  la  pro- 
fondeur des  mystères  du  monde,  et  à  se 
les  expliquer.  La  raison  humaine,  es- 
sentiellement active  et  créée  pour  con- 
naître, a  été  nécessairement  poussée  à 
ces  investigations;  mais  comme  d'une 
part  elle  a  abandonné  la  foi,  qui  seule 
pouvait  lui  donner  la  vérité ,  et  que 
de  l'autre  la  science  humaine  n'était  pas 
assez  avancée  pour  fournir  à  la  raison 
les  élémens  suffisans  d'une  démonstra- 
tion à  posteriori,  force  a  été  pour  elle 
de  rouler  dans  le  cercle  des  théories 
plus  eu  moins  fausses,  enfantées  par 
l'égarement  de  l'intelligence  humaine. 


408 


Toutes  ces  théories  cependant  se  tien- 
nent et  s'enchaînent;  elles  ne  sont,  pour 
ainsi  dire,  que  le  développement  histori- 
que des  efforts  de  l'esprit  humain  en  de- 
hors de  la  foi.  Il  est  donc  nécessaire  de 
jeter  un  coup  d'oeil  rapide  sur  la  suite 
de  ce  développement,  pour  bien  saisir 
l'état  de  la  question  que  nous  devons 
étudier. 

1°  Inde.  A  toutes  les  époques  où  la 
raison  humaine  a  cherché  à  résoudre  le 
problème  de  l'origine  de  l'univers  et  des 
êtres  créés,  sans  prendre  pour  guide  la 
tradition  et  la  foi ,  trois  solutions  prin- 
cipales ,  qui  se  résument  en  une  au  fond, 
se  sont  présentées.  Le  panthéisme,  qui 
ne  voit  qu'un  seul  être  réellement  exis- 
tant ,  et  dont  tous  les  êtres  finis  sont  des 
formes,  des  modifications,  des  parties: 
le  dualisme  qui,  partant  de  la  considé- 
ration du  bien  et  du  mal  physique,  du 
bien  et  du  mal  moral ,  admet  deux  prin- 
cipes opposés  et  contraires,  tous  deux 
incréés  et  pour  ainsi  dire  en  lutte  perpé- 
tuelle: enfin  le  matérialisme  ou  l'athéis- 
me, qui  n'admet  que  l'existence  de  la 
matière  avec  une  puissance  d'action  in- 
hérente à  cette  matière  et  matérielle 
elle-même.  Ces  trois  conceptions  ren- 
trent dans  une  môme  idée  fondamentale, 
qui  est  de  n'admettre  que  ce  qui  tombe 
sous  le  sens  matériel  de  l'homme  et  son 
observation  purement  physique. 

Ces  trois  formes  de  l'erreur  se  sont  dé- 
veloppées dans  l'Inde  antique.  Dans  l'im- 
possibilité, pour  notre  but,  de  passer  en 
revue  les  divers  systèmes  des  philosophes 
Indous,  nous  ne  ferons  que  résumer  les 
idées  communes  à  la  plupart  de  ces 
systèmes. 

Ils  enseignent,  1°  l'existence  d'une  sub- 
stance infinie,  éternelle,  qui  se  trans- 
forme dans  tous  les  êtres  et  se  manifeste 
dans  l'ensemble  de  phénomènes  qui  con- 
stituent l'univers. 

2°  Admettant  une  réalité  éternelle,  ils 
rejettent  l'idée  de  création,  qui  implique 
la  réalisation  de  ce  qui  n'était  pas,  pour 
lui  substituer  celle  de  l'émanation  de 
toutes  les  parties  qui  existaient  en  germe 
dans  cette  réalité  éternelle;  tous  les 
êtres  sortent  de  cette  émanation  ou  de 
ce  développement. 

3°  Ils  considèrent  la  matière  comme  le 
moyen  par  lequel  se  forment  les  exis- 


COURS  DE  PHYSIQUE  SACRÉE  , 

tences  individuelles.  Cependant  plusieurs 
philosophes  indous  ne  donnent  à  la  ma- 
tière qu'une  existence  apparente,  tandis 
que  pour  les  autres  elle  possède  une  exis- 
tence réelle  et  est  la  source  invisible  de 
tous  les  phénomènes. 

4°  Ils  croient  à  une  succession  infinie 
de  créations  et  de  destructions  périodi- 
ques, toujours  dans  le  sens  panthéiste. 
«  Lorsque,  par  un  développement  gra- 
duel ,  la  série  des  émanations  est  parve- 
nue à  son  dernier  terme,  la  création  est 
complète.  Mais  ensuite  s'opère  une  évo- 
lution destructive.  Les  émanations  ren- 
trant successivement  l'une  dans  l'autre 
suivant  un  ordre  inverse  de  celui  du  dé- 
veloppement ,  finissent  par  s'absorber 
dans  la  substance  (1).»  Alors  recommence 
une  nouvelle  émanation. 

5°  Il  est  une  dernière  forme  que  nous 
devons  rappeler,  c'est  le  système  de  Ka- 
pila ,  qui  fait  tout  sortir  de  la  conscience 
du  moi  matérialisé;  le  premier  homme 
et  la  première  femme,  sortis  de  cette 
source ,  se  métamorphosent  successive- 
ment en  tous  les  êtres  de  la  nature,  et 
produisent  ainsi  toutes  les  espèces  natu- 
relles. 

Nous  retrouverons  sous  une  autre 
forme  ces  mêmes  doctrines,  dans  nos 
temps  modernes. 

2°  Chine.  Il  est  beaucoup  plus  diffi- 
cile de  caractériser  la  doctrine  philoso- 
phique des  anciens  Chinois;  leurs  livres 
orthodoxes,  l'école  de  Lao-Tseu,  celle  de 
Confucius ,  contiennent  un  mélange  de 
spiritualisme  exclusif  de  la  matière,  et 
une  sorte  de  panthéisme  avec  la  doctrine 
des  émanations.  Ainsi,  dans  Lao-Tseu,  la 
raison  a  produit  un ,  un  a  produit  deux , 
deux  produit  trois  et  trois  produit  tou- 
tes choses.  De  cette  ancienne  doctrine 
est  sortie  une  sorte  d'athéisme  ou  maté- 
rialisme pratique  qui  se  partage,  avec  le 
bouddhisme  de  l'Inde,  l'état  religieux  de 
la  Chine. 

3°  En  Perse.  Ormuzdet  Ahriman  sont 
les  deux  principes  de  tout  ;  le  premier 
du  bien  physique  et  moral,  le  second  du 
mal.  C'est  non  seulement  la  duplicité, 
mais  l'antagonisme  de  la  création  à  tous 
ses  degrés. 


(1)  Précis  de  VHist.  de  la  Philos.,  par  le»  direc- 
teurs du  collège  de  Juilly. 


l'Ail  M.  L'ABBÉ  MAI!  PI  ED. 


■109 


4"  Egypte.  Le  panthéisme  métaphy- 
sique de  l'Egypte  reconnaît  un  Dieu  sans 
nom,  sans  ligure,  incorporel,  infini, 
qu'on  doit  adorer  en  silence,  suprême 
créateur,  unique  source  et  principe  de 
tous  dieux  et  de  toutes  choses.  De  lui 
émanent  plusieurs  dieux  secondaires  qui 
se  produisent  tour  à  tour  par  des  éma- 
nations successives;  et  de  là  sort  toute 
la  création.  3Iais  ce  panthéisme  spiritua- 
liste  va  se  matérialiser  dans  les  créations 
spontanées;  les  historiens  égyptiens  pré- 
tendent que  les  premiers  animaux  pri- 
rent naissance  du  limon  du  Nil  échauffé 
par  les  rayons  du  soleil. 

5°  Grèce.  La  plupart  des  philosophes 
de  la  Grèce  eurent  leur  système  par- 
ticulier sur  la  création  et  l'organisation 
des  êtres.  Parménide  fait  tout  naître  de 
l'air;  Protagoras  enseigne,  comme  l'in- 
dien Kapila,  comme  le  fera  l'école  alle- 
mande, que  le  terme,  la  mesure  de  tou- 
tes choses,  c'est  l'homme;  les  choses, 
c'est  ce  qui  tombe  sous  le  sens  ;  ce  qui  n'y 
tombe  pas  n'existe  pas  même  dans  les 
idées  et  dans  les  formes  de  la  substance 
et  de  la  nature.  Pour  Thaïes ,  tout  est 
sorti  de  l'eau,  comme  cela  sera  pour 
Lamarck;  Anaximandre  admet  un  prin- 
cipe antérieur,  le  mouvement  originel. 
Démocrite  n'admet  que  le  plein  et  le 
vide;  et  c'est  dans  le  vide  que  le  plein 
fait  tout ,  par  les  changemens  qu'il  opère 
dans  la  matière,  et  par  la  figure  qu'il 
leur  donne.  Pour  Heraclite,  c'est  le  feu 
qui  est  la  première  cause,  par  ses  deux 
qualités  de  rareté  et  de  densité,  dont 
l'une  agit,  l'autre  reçoit,  l'une  réunit, 
l'autre  divise.  Mais  c'est  surtout  Épicure 
qui  doit  fixer  notre  attention.  11  préten- 
dit que  l'univers  tout  entier  était  le  ré- 
sultat de  diverses  combinaisons  d'une 
foule  infinie  de  corpuscules,  qu'il  appela 
atomes ,  auxquels  il  donna  des  formes 
variées  à  l'infini,  et  qu'il  considéra 
comme  éternels. 

Rome.  De  la  Grèce  ce  système  passa  à 
Rome  ,  où  il  fut  soutenu  par  le  poète 
Lucrèce  dans  son  poème  De  rerum  na- 
turel. Il  établit  pour  principe  que  l'être 
ne  peut  sortir  du  néant  ni  y  retourner. 
Il  existe  donc  des  corpuscules  primitifs 
dont  tous  les  corps  sont  formés,  et  dans 
lesquels  ils  se  résolvent.  Quoique  invisi- 
bles, leur  existence  n'en  est  pas  moins 


incontestable.  Mais  ils  ne  pourraient  agir, 
se  mouvoir  ,  ni  même  exister  sans  vide. 
L'univers  est  donc  le  résultat  de  ces  deux 
choses  :  la  matière  et  le  vide.  Tout  ce  qui 
n'est  ni  l'un  ni  l'autre,  en  est  propriété 
ou  accident ,  et  non  pas  une  troisième 
classe  d'êtres  à  part.  Les  corps  premiers 
étant  la  base  des  ouvrages  de  la  nature, 
doivent  être  parfaitement  solides,  indi- 
visibles et  éternels.  — Après  avoir  décrit 
la  formation  de  tous  les  grands  corps  de 
l'univers  par  la  combinaison  de  ces  cor- 
puscules, Lucrèce  en  vient  aux  produc- 
tions de  la  terre.  «  Elle  fit  croître  d'a- 
bord les  plantes ,  les  fleurs  et  les  arbres  ; 
ensuite  elle  enfanta  les  animaux  et  les 
hommes  eux-mêmes  ,  à  l'aide  des  parti- 
cules de  feu  et  d'humidité  qu'elle  con- 
servait encore  de  son  ancien  mélange 
avec  les  autres  élémens...  Après  avoir  en- 
fanté les  premières  générations  de  cha- 
que espèce,  et  avoir  pourvu  les  animaux 
d'organes  propres  à  la  propagation ,  la 
terre  épuisée  se  reposa  et  abandonna  aux 
individus  le  soin  de  se  reproduire  eux- 
mêmes,  et  de  suivre  la  première  impul- 
sion donnée.  » 

Pline,  qui  doit  à  Aristote  tout  ce  qu'il 
possède  de  véritable  science ,  copiste  des 
fables  de  la  Grèce,  habile  compilateur, 
écrivain  éloquent  et  parfois  sublime , 
Pline ,  le  représentant  de  la  science  chez 
les  Romains  ,  qui  ne  produisirent  jamais 
par  eux-mêmes  que  des  lois  et  la  guerre, 
nie  absolument  toute  intelligence  créa- 
trice, ne  reconnaît  d'autre  divinité  que 
l'univers  ,  et  regarde  la  terre  comme  la 
source  unique  de  tous  les  êtres  qui  vi- 
vent à  sa  surface.  Ce  sont  donc  encore  ici 
les  créations  spontanées ,  le  panthéisme 
matérialiste. 

Après  ces  aberrations  fantastiques  de 
l'esprit  humain,  soutenues  par  un  grand 
nombre  de  philosophes  fondés  unique- 
ment sur  leur  imagination  ,  viennent  les 
naturalistes  modernes  ,  qui ,  reprenant 
la  thèse  en  sous-œuvre,  et  d'une  manière 
plus  positive,  prétendent  baser  sur  la 
science  ces  mêmes  systèmes.  C'est  sur- 
tout dans  le  sein  de  l'école  française  et 
de  l'école  allemande ,  que  ces  erreurs  se 
sont  développées  avec  plus  de  force.  Buf- 
fon  et  Lamarck  nous  résumeront  la  doc- 
trine de  la  première  école  ;  Oken  et  ses 
prédécesseurs  nous  donneront  le  type  de 


A 10 


COLRS  DE  PHYSIQUE  SACRÉE 


la  seconde.  11  nous  sera  d'ailleurs  facile 
de  remarquer  que  l'erreur  moderne  n'est 
au  fond  que  l'erreur  ancienne. 

Le  grand  Buffon,  chrétien  de  cœur  (il 
en  donna  des  marques  par  une  mort  édi- 
fiante), mais  matérialiste  par  l'intelli- 
gence et  la  science,  nia  la  grande  et  belle 
thèsedescausesfinales.  Il  niaque  l'on  pût 
arriver  à  la  connaissance  des  causes  pre- 
mières. Et  dès  lors,  tout  en  admettant 
un  Dieu  créateur ,  il  personnifie  la  Na- 
ture, et  la  regarde  comme  la  cause  or- 
ganisatrice de  tous  les  êtres  ,  depuis  la 
créature  la  plus  parfaite  jusqu'à  la  ma- 
tière la  plus  informe.  Par  là,  il  fut  con- 
duit à  sa  théorie  de  la  formation  de  la 
terre.  Voulant  rendre  compte  du  mou- 
vement de  tous  les  corps  du  système  so- 
laire, il  supposa  qu'une  comète  ,  ayant 
touché  le  soleil  à  une  certaine  époque, 
en  avait  détaché  des  parcelles,  qui ,  rou- 
lant dans  l'espace,  s'étaient  refroidies, 
et  avaient  formé  les  planètes.  Les  astro- 
nomes ont  démontré  par  plusieurs  obser- 
vations ,  que  ,  si  cette  hypothèse  était 
vraie,  ces  planètes  auraient  dû  revenir 
à  chaque  révolution  toucher  le  soleil  au 
point  de  départ.  Beaucoup  d'autres  con- 
sidérations ont  fait  rejeter  cette  hypo- 
thèse. 

Après  avoir  ainsi  créé  la  terre,  Buffon 
admet  pour  les  animaux  un  type  primitif 
dont  on  peut  suivre  les  développemens 
dans  tous  les  êtres  organisés.  Il  admet, 
par  suite  ,  au  service  de  la  nature  ,  des 
particules  organisées,  qui  servent  à  l'en- 
tretien de  la  vie  et  à  la  reproduction  des 
êtres.  Ainsi  donc,  une  création  sans  cause, 
sans  but,  sans  dessein  ;  la  nature  formant 
tout  par  sa  puissance ,  et  à  l'aide  des  élé- 
mens  que  la  matière  lui  fournit;  voilà 
en  peu  de  mots  toute  la  doctrine  philo- 
sophique de  Buffon ,  que  nous  allons  voir 
bien  plus  explicitement  développée  dans 
Lamarck-. 

Ce  dernier  n'est  en  effet  que  I'épicu- 
réisme  transformé.  Il  n'y  a  de  créé,  dit- 
il,  que  ce  que  Dieu  fait  directement ,  en 
d'autres  termes,  ce  qui  est  fait  de  rien. 
Or,  comme  nous  ne  pouvons  compren- 
dre Dieu,  nous  ne  pouvons  pas  plus  com- 
prendre ses  œuvres  immédiates.  Nous 
sommes  obligés  d'admettre  la  création 
de  la  matière  et  de  la  nature  ;  tout  le  reste 
est  produit  par  ces  deux  créatures.  Dieu 


a  donc  créé  la  matière  de  différentes  sor- 
tes ;  la  matière  fait  la  base  de  tous  les 
corps,  de  toutes  leurs  parties,  en  est 
même  la  substance  unique. 

La  nature ,  le  second  et  le  dernier  des 
objets  créés,  est  l'ordre  de  choses  qui 
existe  dans  toutes  les  parties  de  l'univers 
physique.  Il  la  personnifie  comme  une 
puissance  particulière  qui  n'est  point  une 
intelligence,  et  qui  par  conséquent  agit 
nécessairement.  Elle  opère  sur  la  matière 
pour  former  tous  les  êtres  (1). 

La  nature  doit  posséder  la  faculté  de 
produire  directement  certains  d'entre  les 
animaux;  ceux-ci ,  en  se  développant, 
produisent  les  autres.  En  effet ,  à  l'aide 
de  la  chaleur ,  de  la  lumière  ,  de  l'élec- 
tricité et  de  l'humidité  ,  elle  forme  des  ge- 
nérations  spontanées  ou  directes  ,  a  l'ex- 
trémité de  chaque  règne  des  corps  vivons, 
où  selrouventlesplus  simples deces  corps. 
C'est  ainsi  que  la  monade  terme  a  été  dé- 
veloppée dans  un  globule  de  liquide  ; 
elle  s'est  ensuite  développée  dans  ses  or- 
ganes pour  obéir  à  ses  penchans  ,  à  ses 
désirs,  à  ses  besoins ,  et  est  devenue  ainsi 
un  insecte  qui, -au  milieu  de  nouvelles 
circonstances  ,  a  éprouvé  de  nouveaux 
besoins  qui  l'ont  forcé  à  se  servir  plus 
fréquemment  de  certains  organes  qui  se 
sont  développés  par  l'usage  répété  de  gé- 
nération en  génération  ,  et  ont  fait  d'un 
insecte  un  mollusque  ,  d'un  mollusque 
vin  poisson;  puis  un  reptile,  un  oiseau, 
un  mammifère,  un  singe,  et  d'un  singe, 
enfin  ,  un  homme.  Une  chose  l'embar- 
rassait,  c'est  le  sentiment  et  l'intelli- 
gence; il  va  les  créer.  Le  sentiment  et  la 
pensée  pour  lui  ne  sont  qu'un  méca- 
nisme organique,  résultant  du  système 
nerveux.  Le  physique  et  le  moral  sont 
deux  ordres  d'effets  qui  ont  une  origine 
commune,  l'organisme (2). 

Le  système  de  Lamarck  n'est  donc  que 
celui  de  l'Indien  Kapila  renversé.  L'In- 
dien commence  par  l'homme,  qui  se  mé- 
tamorphose pour  produire  tous  les  ani- 
maux ;  Lamarck,  au  contraire, commence 
par  la  monade,  qui  se  développe  pour  pro- 
duire tous  les  animaux  jusqu'à  l'homme: 
c'est  la  même  chose  au  fond.  Cette  doc- 


(1)  Système  analytique  des  Connaissances  posi~ 
tics  de  VHomme. 

(2)  Philosophie  Zoologique,  passim. 


PAR  M.  L'ABBÉ  MAUP1ED. 


411 


trine  n'est  pas  morte  avec  son  auteur  ; 
elle  est  vivante  encore  dans  nos  chimis- 
tes, nos  zoologistes  et  nos  géologues: 
on  la  professe  hautement. 

S'agit-il  en  effet  de  la  création  de  cet 
univers  V  Quand  on  veut  bien  admettre 
qu'il  a  été  créé,  on  suppose  que  la  ma- 
tière a  été  créée  à  l'état  d'élémens,  et 
que  ces  élémens,  en  s'agrégeant  par  les 
lois  de  la  matière,  ont  formé  d'abord  la 
terre  et  les  globes  divers  qui  roulent 
dans  l'espace.  Pour  la  terre  elle-même, 
on  veut  qu'il  y  ait  eu  divers  centres  de 
créations  pour  les  êtres  qui  l'habitent; 
que  ces  êtres  soient  autochthones ,  ou  en 
termes  plus  clairs,  soient  le  produit  de 
la  terre  qu'ils  habitent;  que  la  croûte  du 
globe,  les  terrains  fossiles  aient  été  for- 
més par  des  créations  et  des  destructions 
successives. 

Nous  arrivons  enfin  à  la  dernière  forme 
du  panthéisme  en  Allemagne,  thèse  sor- 
tie de  l'idéalisme  par  Kant ,  Fichte  , 
Schelling,  Goethe  et  Oken.  Dans  cette 
doctrine,  il  n'y  a  qu'un  seul  être  qui  ren- 
ferme tout  en  lui-même.  Ainsi ,  en  pre- 
nant le  premier  des  mammifères ,  par 
exemple,  on  devra  y  retrouver  tout  ce 
qu'il  y  a  dans  les  mammifères  inférieurs, 
et ,  dans  chaque  individu  anima! ,  cha- 
cune des  parties  devra  représenter  le 
tout  :  ce  qui  a  été  résumé  en  ces  deux 
mots  :  tout  est  dans  tout.  Pour  Oken  ,  la 
nature  doit  être  regardée  comme  un  seul 
être  vivant ,  dont  toutes  les  parties  sont 
les  organes.  Ici  la  finalité  est  encore  bien 
plus  rejetée  ;  le  but  de  la  science  ,  ou  le 
mieux  être  de  l'homme  dans  toutes  ses 
facultés  physiques,  morales  et  religieu- 
ses ,  est  nécessairement  négligé  ,  parce 
que  sa  démonstration  repose  sur  la  né- 
cessité du  devoir,  qui  ne  peut  exister 
qu'avec  des  rapports  essentiels  entre  le 
créateur  et  les  créatures,  et  les  créatu- 
res entre  elles. 

Enfin  reste  une  dernière  forme  du  pan- 
théisme, la  plus  récente  de  toutes,  qu'on 
pourrait  dénommer  théologico-scientifi- 
que.  Tout  le  monde  a  déjà  compris  que 
nous  voulons  parler  du  dernier  ouvrage 
philosophique  de  M.  de  La  Mennais.  Il 
prétend  en  effet  expliquer  ledogme  théo- 
logique au  point  de  vue  de  la  science; 
il  admet  la  doctrine  scientifique  de  La- 
marck  et  des  Allemands;  il  combine  les 


données  hypothétiques  et  purement  hy- 
pothétiques delachimieet  de  la  physique 
pour  démontrer  sa  thèse.  Nous  ne  croyons 
pas,  et  personne  ne  croira,  en  lisant  son 
ouvrage  ,  qu'il  ait  pénétré  dans  les  pro- 
fondeurs de  la  science;  il  l'a  acceptée  de 
foi  plutôt  que  d'observation.  Admettant 
l'existence  de  Dieu,  il  veut  scruter  sa  na- 
ture, pénétrer  dans  l'intimité  de  sa  sub- 
stance pour  nous  la  révéler  :  il  y  a  là  quel- 
que chose  de  l'orgueil  et  du  blasphème. 
Fixant  donc  l'univers  entier,  et  préten- 
dant arriver  à  connaître  Dieu  comme  il 
se  connaît  lui-même,  il  n'existe,  a-t-il 
dit,  qu'un  seul  être,  l'être  absolu;  tous 
les  autres  êtres  sont  des  émanations  de 
cet  être  ,  ou  mieux  participent  dans  des 
degrés  divers  à  sa  substance.  Dieu  ,  con- 
tinue-t-il,  possède  cet  être  dans  des  pro- 
portions infinies  et  éternelles,  et  c'est 
pour  cela  qu'il  est  Dieu.  Les  créatures 
participent  à  ce  même  être  dans  des  pro- 
portions finies  et  temporaires;  l'être  est 
limité  en  elles ,  et  c'est  ce  qui  les  distin- 
gue de  Dieu.  Yoilà  la  formule  la  plus  ré- 
cente du  panthéisme  théorique;  elle  ren- 
ferme toutes  celles  qui  l'ont  précédée. 
Mais  voici  cette  formule  pratique  descen- 
due dans  les  derniers  échelons  de  notre 
déplorable  société  ,  qui  vient ,  par  des 
actes  d'une  brutalité  féroce ,  effrayer  no- 
tre indifférence  à  toute  doctrine  ,  et  ré- 
veiller notre  apathie  du  sommeil  léthar- 
gique où  nous  a  plongés  l'absence  de  toute 
croyance.  Entendez  ce  cri  féroce  ,  qui 
annonce  la  dissolution  sociale,  dans  les 
révélations  monstrueuses  du  procès  poli- 
tique du  13  septembre. 

<  Nous  avons,  à  l'unanimité,  reconnu 
et  adopté,  en  principe  ,  dit  le  comité  du 
journal  l' Humanitaire ,  les  neuf  ques- 
tions suivantes,  comme  base  fondamen- 
tale de  la  doctrine  communiste  égali- 
taire. 

1°  «  La  vérité  :  est  indivisible  ;  elle  seule 
doit  guider  la  raison  de  l'homme  ,  etc. 

2°  j  Le  matérialisme  :  doit  être  pro- 
clamé ,  puisque  c'est  la  loi  invariable  de 
la  nature  sur  laquelle  tout  est  basé,  et 
qu'on  ne  peut  violer  sans  tomber  dans 
l'erreur. 

5°  «  La  famille  individuelle  :  doit  être 
abolie... 

4°  «  Le  mariage:  doit  être  aboli,  parce 
qu'il  es!  une  loi  inique  qui  rend  esclave 


412 

ce  que  la  nature  a  fait  libre  et  constitue 
la  chair,  propriété  individuelle,  rend, 
par  ce  moyen  ,  la  communauté  et  le  bon- 
heur impossibles... 

5°  «  Les  beaux-arts  :  étant  en  dehors  de 
la  nature  et  des  besoins  de  l'homme  ,  ne 
peuvent  être  acceptés  que  comme  dé- 
lassement. 

6°  «  Le  luxe  :  doit  disparaître... 

7°  <  Les  villes  :  doivent  être  détruites  , 
parce  qu'elles  sont  un  centre  de  domina- 
tion et  de  corruption. 

8°  c  Chaque  communauté  :  devra  avoir 
une  spécialité  d'état. 

9°  i  Les  voyages  continus  :  étant  en 
rapport  avec  l'organisme  et  l'activité  de 
l'homme ,  devront  recevoir  tous  les  dé- 
veloppemens  possibles. 

«  Après  avoir  résumé  ces  neuf  ques- 
tions, nous  avons  passé  à  la  discussion  , 
et  adopté  à  l'unanimité  : 

c  Que  l'homme  n'avait  ni  idée,  ni  goût, 
ni  penchant,  ni  aptitude  innée,  parce 
qu'alors  il  faudrait  admettre  qu'il  y  a 
deux  natures  d'hommes  différentes ,  ce 
qui  est  souverainement  absurde,  et ,  par 
conséquent,  la  communauté  deviendrait 
impossible. 

<  Ensuite,  nous  avons  nié  l'existence 
du  dévouement ,  en  reconnaissant  que  ce 
que  l'on  qualifiait  tel  aujourd'hui  n'é- 
tait que  pur  égoïsme  ,  ou  la  satisfaction 
impérieuse  d'un  besoin.  » 

Telle  est  la  doctrine  qui  pousse  à  l'effu- 
sion du  sang  et  à  la  destruction  de  la  so- 
ciété, le  bras  de  l'ouvrier  qui  travaille 
pour  gagner  son  pain,  mais  qui  n'a  plus 
de  foi  pour  adoucir  ses  peines.  Faut-il, 
peut-il  y  avoir  des  preuves  plus  fortes 
de  l'absurdité ,  et  de  la  funeste  et  déplo- 
rable influence  des  doctrines  du  pan- 
théisme matérialiste  sur  une  société?Cer- 
tes ,  c'est  bien  sous  l'empire  de  telles  doc- 
trines que  l'on  peut  redire  avec  Lamarck 
lui-même  :  «  On  dirait  que  l'homme  est 
destiné  à  s'exterminer  lui-même ,  après 
avoir  rendu  le  globe  inhabitable.  » 

L'exposé  historique  que  nous  venons 
de  faire ,  montre  suffisamment  quel  est 
l'état  de  la  question  que  nous  devons  exa- 
miner et  l'opportunité  d'un  tel  examen. 
C'est  de  la  science  ma,l  comprise  et  mal 
saisie  que  le  mal  est  sorti  ;  c'est  donc  de 
la  science  mieux  jugée  que  doit  sortir  le 
remède. 


COURS  DE  PHYSIQUE  SACRÉE , 


III.  Plan  du  cours.  Toutes  ces  erreurs 
attaquent  le  dogme  catholique  dans  son 
principe,  dans  la  première  vérité,  la 
Création  du  monde  en  général  et  de  tou- 
tes ses  parties  en  particulier ,  par  l'in- 
telligence divine  pour  un  but  digne  de 
Dieu.  Or,  ce  dogme  ,  qui  fait  le  commen- 
cement et  le  fondement  de  la  révélation, 
est  contenu  dans  les  trois  premiers  cha- 
pitres de  la  Genèse.  Ces  trois  premiers 
chapitres  nous  fournissent  donc  un  plan 
naturel  et  logique.  Dans  le  premier  cha- 
pitre, nous  démontrerons  par  la  science 
humaine ,  1°  la  création  du  monde  en 
général  ;  2°  la  création  spéciale  de  cha- 
que être  de  cet  univers  pour  un  but  dé- 
fini et  déterminé  ;  3°  qu'il  y  a  eu  con- 
ception divine  de  cette  création  avant 
qu'elle  fut  exécutée ,  puisqu'il  y  a  plan  et 
but  dans  son  exécution  ;  4°  que  la  créa- 
tion matérielle  a  été  faite  pour  l'homme; 
5°  que  l'homme  lui-même  ,  être  social , 
moral  et  religieux,  a  été  créé  pour  Dieu. 

De  cet  examen  ressortira  la  vérité 
d'une  seule  création  et  la  négation  des 
siècles  indéfinis  que  l'on  demande  pour 
l'existence  et  la  formation  de  ce  monde. 
De  là  encore  sortira,  pour  l'homme  indi- 
viduel ,  la  famille  et  la  société.  La  né- 
cessité du  devoir  ou  de  la  loi  morale, 
sous  peine  de  cesser  d'exister;  devoir  et 
loi  morale  qui  ne  peuvent  être  évidem- 
ment que  la  morale  catholique  bien  com- 
prise. 

Nous  allons  commencer  dès  aujour- 
d'hui par  la  première  question  ,  la  créa- 
tion du  monde  en  général,  afin  d'intro- 
duire de  suite  le  lecteur  dans  la  marche 
que  nous  suivrons  pour  ces  éludes  si  sé- 
rieuses (1). 

IV.  Explication  de  ce  premier  verset 

(l)  Comme  tous  nos  lecteurs  ne  sont  pas  proba- 
blement au  courant  de  la  science  et  de  son  langage, 
nous  tacherons  d'éliminer  tous  les  termes  techni- 
ques non  indispensables  ,  et  nous  aurons  soin  d'ex- 
pliquer tes  autres  soit  dans  le  texte,  soit  par  des 
notes.  Nous  lâcherons  également  de  résumer  le  plus 
clairement  possible  les  principaux  élémens  de  la 
science  ,  pour  être  compris  de  tous  ;  nous  ne  nous 
dissimulons  pas  que  ce  sont  autant  de  difficultés  de 
plus  ajoutées  à  la  rigueur  de  la  démonstration  ;  mais 
nous  comptons  sur  l'indulgence  et  la  bonne  volonté 
du  lecteur  pour  suppléer  à  ce  que  nous  serons  sou- 
vent dans  la  nécessité  d'omettre,  et  aussi  pour  notre 
style  ;  nous  ne  chercherons  point  à  faire  de  phrases, 
mais  à  être  clair. 


PAR  M.  L'ABBÉ  MAUPIED. 


413 


de  la  Genèse  :  Au  commencement  Dieu 
créa  le  ciel  et  la  terre. — Une  erreur  grave 
a  été  commise  par  la  plupart  des  com- 
mentateurs qui  ont  cherché  a  interpréter 
ce  premier  verset  ;  lorsqu'on  l'a  envisagé 
comme  un  commencement  d'action , 
l'acte  primitif  et  préparatoire  de  toutes 
les  productions  qui  vont  suivre,  c'était 
donner  un  appui  à  l'opinion  scientifique 
qui  veut  que  les  élémens  du  monde 
aient  d'abord  élé  créés,  et  puis  que,  par 
les  lois  générales,  ils  se  soient  agrégés 
d'eux-mêmes  pour  former  tous  les  corps. 
11  est  donc  important  d'essayer  d'en 
fixer  le  sens  et  la  valeur. 

1°  Par  le  ciel  et  la  terre,  il  nous  sem- 
ble qu'on  doit  entendre,  l'univers  et  tous 
les  êtres  qu'il  renferme;  et  que  par  con- 
séquent le  ciel  et  la  terre  signifient  ici 
toute  la  création.  Le  contexte  le  prouve  : 
le  second  verset  nous  représente  en  effet 
la  terre  à  son  origine;  elle  est  vide  et 
déserte  et  abîmée  sous  les  eaux  ;  elle  est 
pour  ainsi  dire  dans  le  moule  de  sa  for- 
mation ,    qui   va    s'exécuter    successive- 
ment. Ce  développement  va  commencer 
par  la  création  de  la  lumière  et  la  succes- 
sion du  jour  et  de  la  nuit,  ce  qui  fait 
un  premier  jour.  Sans  doute  la  lumière 
dut  agir  sur  les  eaux  du  grand  abîme, 
car  il  faut  joindre  à  l'idée  de  lumière, 
tout  ce  qui  s'y  rattache,  la  chaleur  et  ses 
effets,  comme  le  démontre  l'expérience 
et  les  observations  physiques,   il  n'y  a 
jamais  de  lumière  sans  chaleur.  Par  cette 
action,  était  préparée  l'évaporation  des 
eaux  et  la  formation  d'une  étendue  en- 
tre les  eaux  supérieures  et  les  eaux  infé- 
rieures;   soit  qu'il  faille  entendre   par 
cette  étendue  l'atmosphère ,   soit  qu'il 
faille  entendre  tout  l'espace  où  se  meu- 
vent les  astres  et  la  terre.  Cette  étendue 
créée  le  second  jour  reçoit  de  Dieu  le  nom 
de  ciel,  cœlum;  or,  dans  le  texte  latin 
c'est  le  même  terme,  cœlum,  qui  est  em- 
ployé ici  au  huitième  verset  et  au  pre- 
mier; dans  le  texte  original  c'est  aussi 
dans  les  deux  versets  le  même  terme  DQU 
(schamaïm).  Si  donc  le  premier  verset 
marque  l'acte  de  la  création  du  ciel,  le 
huitième  verset  marquant  aussi  cet  acte 
et  même  plus  en  détail,  il  y  a  eu  deux 
créations  du  même  ciel,  l'une  avant  le 
premier  jour  et  l'autre  au  second  jour  , 
ce  qui  est  inadmissible. 


Le  même  raisonnement  est  applicable 
à  la  terre  ;  le  troisième  jour  elle  reçoit  sa 
forme  parfaite,  par  suite  de  la  création 
de  la  lumière,  et  de  celle  du  ciel  ou  de 
l'étendue;  les  eaux  sont  resserrées  dans 
un  lieu  et  la  terre  apparaît  solide  et 
ferme  ,  et  aussitôt  Dieu  y  crée  toutes 
les  plantes.  Depuis  le  premier  jour  donc, 
c'est  la  création  du  ciel  et  de  la  terre 
qui  s'opère  successivement ,  et  ce  n'est 
que  quand  la  terre  a  reçu  comme  le  ciel 
son  dernier  perfectionnement,  que  sa 
création  est  achevée,  que  Dieu  lui  donne 
le  nom  de  terre,  terrain,  yiN  (harhetz)  ; 
tout  le  contexte  prouve  que  Dieu  ne 
donne  le  nom  aux  choses  que  quand  el- 
les sont  créées.  «  Dieu  sépara  la  lumière 
des  ténèbres,  et  il  appela  la  lumière 
jour,  après  avoir  donné  aux  ténèbres  le 
nom  de  nuit,  >  car  elles  étaient  avant  la 
lumière.  Dieu  fit  l'étendue  et  il  l'appela 
ciel,  etc.  La  terre  ne  fut  donc  entière- 
ment créée  que  le  troisième  jour,  puis- 
qu'elle ne  reçut  son  nom  qu'en  ce  jour. 
Donc  elle  ne  fut  pas  créée  avant  le  pre- 
mier jour. 

Le  contexte  prouve  donc  qu'il  faut  en- 
tendre ces  mots  le  ciel  et  la  terre  du 
premier  verset  dans  un  sens  général  et 
comme  un  sommaire  de  tout  le  chapi- 
tre ,  mais  qui  ne  marque  aucune  action  ; 
l'action  ne  commence  qu'au  second 
verset. 

La  philologie  vient  soutenir  cette  expli- 
cation tirée  du  texte  même  :  on  peut  en 
voir  la  preuve  dans  le  Pentateiique  tra- 
duit de  l'hébreu  avec  des  notes  philolo- 
giques, par  MM.  Glaire  et  Franck.  On  y 
a  résumé  les  plus  fortes  raisons  de  re- 
garder tout  ce  verset  comme  un  vérita- 
ble sommaire. 

C'est  donc  une  erreur  très  grave  de  le 
faire  entrer  dans  la  narration,  et  d'y 
chercher  la  création  de  la  matière  pre- 
mière; ce  qu'il  nous  reste  à  examiner 
scientifiquement,  savoir:  ce  qu'il  faut 
entendre  par  création,  parla  matière; 
y  a-t-il  une  matière  première ,  pour  ainsi 
dire,  abstraite,  av«c  laquelle  tous  les 
êtres  de  la  nature  auraient  été  formés  (1)  ? 


(1)  Cette  idée  de  la  matière  abstraite  nous  vient 
du  paganisme;  elle  n'est  nulle  part  dans  nos  livres 
saints.  Aristoto    définit  quelque   part   la  matière 
Vôtre  sans  aucune  forme  déterminée. 


414 


COURS  DE  PHYSIQUE  SACRÉE , 


Quand  il  a  voulu,  en  dehors  de  la  foi , 
sonder  le  mystère  de  la  création,  l'es- 
prit humain  est  tombé  en  deux  erreurs 
opposées  :  Tune  qui  abstrait  l'être  pour 
en  faire  sortir  Dieu,  les  créatures,  la 
matière,  enfin  le  fini  de  l'infini.  Mais 
quelque  distinction  qu'on  établisse,  il  y 
a  et  ne  peut  y  avoir,  dans  cette  hypo- 
thèse, qu'un  seul  être,  qui  est  tout  à  la 
fois  borné  et  sans  bornes,  parfait  et  im- 
parfait, bon  et  mauvais,  oui  et  non,  vé- 
rité et  mensonge;  et  la  conséquence  est 
une  absurdité,  le  scepticisme  le  plus  com- 
plet. L'autre  erreur,  qui  est  celle  de  La- 
marck  et  de  l'école  française,  admet  un 
Dieu  distinct  de  la  matière,  mais  fait  de 
la  matière  elle-même  un  être  abstrait, 
d'où  sont  produits  tous  les  autres  êtres, 
ce  qui  conduit  au  fond  à  la  négation  de 
Dieu. 

Le  grand  défaut  de  ces  théories,  c'est 
de  créer  des  ontologies  abstraites,  un 
être  idéal  qui  n'existe  que  dans  l'hypo- 
thèse gratuite  de  son  auteur.  L'être 3  en 
effet,  n'existe  pas,  pas  plus  que  l'homme, 
pas  plus  que  V animal ,  pas  plus  que  le 
végétal;  ce  ne  sont  que  des  termes  col- 
lectifs sous  lesquels  nous  comprenons  les 
êtres  divers,  les  hommes,  les  animaux, 
les  végétaux,  qui  seuls  ont  une  existence 
réelle.  La  matière  n'existe  pas  davantage, 
c'est  une  abstraction  pour  comprendre 
tous  les  corps  matériels.  L'observation  et 
l'expérience  ne  nous  montrent  jamais  la 
matière  qu'à  l'état  de  corps;  sans  corps 
point  de  matière,  elle  en  est  inséparable  ; 
elle  est  les  corps  mêmes,  ou  plutôt  les 
corps  divers  sont  la  matière  ,  soit  que  ces 
corps  soient  élémentaires  ou  composés. 

La  chimie  démontre  qu'il  n'y  a  que 
deux  sortes  de  corps;  les  corps  compo- 
sés qui  peuvent  être  décomposés  en  plu- 
sieurs autres  corps  qui  sont  réputés  sim- 
ples, non  pas  qu'ils  soient  tels  en  effet, 
mais  parce  que  nous  n'avons  pas  encore 
en  noire  pouvoir  les  moyens  de  les  dé- 
composer. Mais  quelque  loin  que  l'on 
puisse  jamais  pousser  l'analyse  de  ces 
corps  réputés  simples,  leurs  derniers 
élémens  seront  toujours  des  corps,  parce 
qu'ils  auront  toujours  quelque  propriété 
caractéristique  des  corps,  sans  quoi  ils 
cesseraient  d'être  matière  et  dès  lors  ne 
feraient  plus  rien.  Ainsi  donc  les  corps 
simples  et  les  corps  composés  ;  voilà  la 


matière,  il  n'y  en  a  pas  d'autre,  et  l'on 
ne  peut  même  pas  concevoir  qu'il  y  en 
ait  d'autre.  C'est  pourquoi  Moïse  n'a  pas 
dit  et  n'a  pas  pu  dire  que  Dieu  com- 
mença par  créer  la  matière  ;  Dieu  ne 
créa  que  des  corps  matériels,  et  c'est  ce 
que  raconte  Moïse. 

Lamarck,  tout  en  se  contredisant  lui- 
même,  a  parfaitement  senti  que  la  ma- 
tière ne  peut  exister  sans  les  corps  :  «  Au 
reste,  dit-il,  nous  ne  connaissons  la 
matière  que  par  la  voie  des  corps,  ceux- 
ci  en  étant  essentiellement  composés.  » 
La  matière  n'a  donc  pas  pu  être  créée 
indépendamment  des  corps.  Cette  thèse 
va,  nous  l'espérons,  devenir  bientôt  plus 
évidente  encore. 

«  La  nature,  pour  Lamarck,  le  second 
et  le  dernier  des  objets  créés,  est  l'ordre 
de  choses  qui  existe  dans  toutes  les  par- 
ties de  l'univers  physiques  Mais  d'abord, 
avant  qu'il  y  eût  une  ordre  de  choses,  il 
fallait  qu'il  y  eût  des  choses.  En  effet, 
«  cet  ordre  de  choses  qui  existe  dans 
toutes  les  parties  de  l'univers  physique,  » 
n'est  évidemment  que  le  résultat  des 
propriétés  diverses  des  corps  qui  compo- 
sent cet  univers;  propriétés  qui ,  se  re- 
présentant toujours  les  mêmes  dans  les 
mêmes  circonstances,  parce  qu'elles  sont 
essentielles  à  ces  corps,  sont  appelées 
lois  du  monde.  Mais  ces  propriétés  ne 
peuvent  exister  sans  les  corps  auxquels 
elles  sont  essentiellement  inhérentes  ; 
elles  n'ont  donc  pu  être  créées  abstrac- 
tivement  sans  ces  corps;  car  pour  qu'il 
y  ait  des  propriétés  de  corps,  il  faut 
qu'il  y  ait  des  corps.  Le  Créateur  donc, 
en  créant  des  corps,  a  créé  en  même 
temps  leurs  propriétés  ou  leurs  lois,  ce 
qui  montre  déjà  que  la  création  n'a  pu 
s'exécuter  par  les  lois  actuellement  exis- 
tantes, puisqu'elles  sont  le  résultat  et 
non  pas  la  cause  de  la  création.  En  ou- 
tre, nous  avons  montré  que  la  matière 
n'est  qu'une  abstraction,  qu'elle  n'a  pu 
être  créée  qu'avec  les  corps,  où  elle 
existe  et  où  l'on  peut  uniquement  con- 
cevoir qu'elle  existe.  Ainsi  donc,  si  ni  la 
matière,  ni  la  nature  ou  les  lois  du 
monde,  qui  sont  essentiellement  inhé- 
rentes aux  corps,  ne  peuvent  exister 
sans  eux,  il  s'ensuit  rigoureusement  que 
les  corps  ont  dû  être  créés  pour  qu'il  y 
eût  matière  et  nature  ou  lois  du  monde. 


PAR  M.  L'ABBE  MAL  PIEU. 


415 


Les  géologues  chimistes  admettent  une 
création  de  corps,  mais  de  corps  élé- 
mentaires ou  simples  seulement  ;  selon 
eux,  les  lois  générales  du  monde  agissant 
sur  ces  corps  simples  auraient  formé,  à 
la  longue,  tous  les  corps  composés  ,  les 
grandes  masses,  etc.  Deux  hypothèses  se 
sont  présentées  pour  expliquer  cette 
théorie,  celle  des  Neptuniens  qui  pré- 
tendent que  tout  s'est  formé  par  l'eau, 
et  celle  des  Plutoniens  qui  prétendent 
que  tout  s'est  formé  par  le  feu,  la  cha- 
leur. Mais  comme  ni  l'une  ni  l'autre  ne 
peuvent  rendre  compte  de  tous  les  phé- 
nomènes, on  admet  plus  généralement 
l'action  simultanée  des  deux  causes, 
thèse  que  nous  discuterons  plus  tard  en 
admettant  ce  qu'elle  a  de  vrai.  Mais  pour 
le  moment  il  ne  s'agit  que  de  l'origine 
de  la  première  création  des  corps  élé- 
mentaires, et,  1°,  la  chimie  reconnaît 
d'une  manière  bien  avérée  de  tous  de 
quarante  à  cinquante  corps  simples  ou 
élémentaires,  c'est-à-dire  qu'elle  ne  peut 
analyser;  mais  la  science  est  en  voie  de 
réduire  de  beaucoup  ce  nombre  en  mon- 
trant que  plusieurs  corps,  comme  le 
soufre,  le  chlore,  etc.,  réputés  simples 
jusqu'ici,  sont  réellement  composés. 

Or  de  tous  les  corps  simples  dont  le 
nombre  est  ainsi  réduit,  trois  sont  des 
gaz  permanens  à  l'état  simple  (1),  tous 
les  autres  apparaissent  à  l'état  solide  ,  ou 
liquide,  mais  peuvent  tous  être  gazéifiés, 
soit  seuls  par  la  chaleur,  soit  combinés 
avec  d'autres  corps  pour  former  des  com- 
posés (2)  ;  mais  pour  qu'il  puisse  y  avoir 
combinaison  entre  les  corps  simples  ,  il 
faut  presque  toujours  qu'ils  soient  à  l'é- 
tat de  gaz  naissans. 

Si  donc  le  premier  acte  de  la  création 
a  été  l'existence  des  corps  simples  sou- 
mis aux  lois  générales  qui  les  régissent', 
voyons  ce  qui  a  dû  avoir  lieu  d'après  ces 
lois. 

La  grande  loi  générale  du  monde ,  c'est 
l'attraction,  qui  fait  que  deux  corps  s'at- 

(1)  Ce  sont  l'oxigéne ,  l'hydrogène,  l'azote.  Le 
chlore  est  bien  aussi  un  gaz ,  mais  il  parait  com- 
posé. 

Les  corps  apparaissent  sous  trois  états  :  solides, 
comme  les  métaux  à  la  température  ordinaire  ;  li- 
quides, comme  Peau;  gazeux,  c'est-à-dire  comme 
l'air,  les  vapeurs. 

[2)  Ainsi  le  phosphore,  le  fluor,  forment  des 


tirent  mutuellement  l'un  vers  l'autre  (1). 
Elle  est  de  deux  sortes,  suivant  les  corps 
sur  lesquelselle  agit  :  elle  s'exerce  sur  les 
grandes  masses  à  des  distances  considéra- 
bles,etelle  agit  toujoursenraison  directe 
des  masses  et  en  raison  inverse  du  carré  des 
distances  :  c'est  ainsi  qu'il  y  a  attraction 
entre  le  soleil ,  la  terre  et  la  lune;  c'est 
là  Y  attraction  planétaire.  L' attraction 
moléculaire  ou  atomique ,  au  contraire, 
s'exerce  sur  les  atomes  ou  molécules  iso- 
lées ;  elle  n'a  lieu  qu'à  des  distances  inap- 
préciables, tellement  que  si  l'oeil  peut 
saisir  la  distance  entre  deux  corps,  leurs 
molécules  ne  s'attireront  point. 

Uans  l'hypothèse  des  géologues  chi- 
mistes, l'attraction  planétaire  ne  pouvait 
évidemment  pas  avoir  lieu,  puisqu'il  n'y 
avait  que  des  corps  simples  dans  la  créa- 
tion primodiale.  —  L'attraction  molécu- 
laire était  donc  la  seule  qui  pût  agir.  Or 
cette  loi  agit  encore  de  deux  manières 
différentes  :  1°  entre  des  atomes  de  même 
nature,  et  alors  elle  prend  le  nom  de  co- 
hésion ;  c'est  cette  force  qui  unit  les  mo- 
lécules des  corps  solides  entre  elles. 
Cette  force  est  insensible  dans  l'air  ou 
les  fluides  aériformes  dans  tous  les  corps 
à  l'état  gazeux;  la  loi  de  cohésion  est 
donc  à  peu  près  nulle  pour  eux.  2°  Le 
second  mode  d'action  de  la  loi  d'attrac- 
tion moléculaire  ,  est  l'affinité  qui  tend 
à  unir  non  plus  des  atomes  de  même  na- 
ture, mais  des  atomes  de  nature  diffé- 
rente. Ueux  conditions  essentielles  de 
son  action  sur  les  corps  simples  ,  sont  la 
chaleur  et  la  pression  ,  la  chaleur  pour 
les  gazéifier  et  la  pression  pour  rappro- 
cher les  molécules. 

La  loi  d'affinité  seule  ayant  action  sur 
lescorpsgazeux  pour  les  combiner  entre 
eux,  et  tous  les  corps  simples  étant  des 
gaz  ou  pouvant  le  devenir,  et  devant 
même  nécessairement  le  devenir  pour  se 
combiner  ,  puisque  c'est  à  l'état  de  gaz 
naissant  que   la   combinaison  a  lieu  le 

composés  gazeux  avec  l'hydrogène;  le  bore,  le  sili-  , 
cium  avec  le  fluor  et  le  chlore.  Le  carbone  est  à 
l'état  gazeux  dans  l'acide  carbonique. 

(l)  11  ne  s'agit  pas  ici  de  savoir  ce  que  c'est  que 
cette  loi,  pas  plus  que  les  autres;  on  admet  toutes 
ces  lois  pour  expliquer  les  phénomènes  ;  ce  n'est  au 
fond  que  la  généralisation  de  ces  mêmes  phéno- 
mènes. Ce  n'est  donc  qu'un  fait;  mais  la  cause  pre- 
mière échappe  ù  l'observation  pure. 


416 


COURS  DE  PHY 


plus  souvent  et  le  plus  facilement ,  que 
dût-il  se  passer  entre  ces  corps  élémen- 
taires primitifs? 

Dans  nos  laboratoires  nous  pouvons 
ménager  toutes  les  circonstances  voulues 
pour  opérer  les  combinaisons  diverses 
des  corps;  nous  pouvons  les  liquéfier ,  les 
gazéifier,  les  comprimer  à  volonté  à 
l'aide  de  nos  instrumens.  Mais  qu'on  le 
remarque  bien,  en  supposant  la  création 
élémentaire,  on  détruit  toutes  ces  condi- 
tions. Il  peut  bien,  il  est  vrai ,  y  avoir 
fusion,  liquéfaction,  et  gazéification, 
soit  par  l'électricité,  soit  par  la  chaleur 
ou  môme  la  lumière,  ce  qui  est  la  môme 
chose  ;  mais  il  n'y  a  pas  de  pression  pos- 
sible, car  pour  qu'il  y  ait  pfession ,  il 
faut  qu'il  y  ait  résistance.  On  conçoit, 
par  exemple ,  que  la  terre  étant  environ- 
née d'une  immense  atmosphère  de  corps 
gazeux,  les  corps  supérieurs  exerçant 
sur  les  inférieurs  une  pression,  alors  les 
inférieurs  éprouvant  une  résistance  de  la 
part  de  la  terre,  seront  dans  les  condi- 
tions suffisantes  et  nécessaires  pour  qu'il 
y  ait  combinaison.  Or,  dans  l'hypothèse 
de  la  création  élémentaire  ,  il  n'y  avait 
aucune  masse  solide,  par  conséquent  pas 
de  pression  possible,  et  l'action  de  la  loi 
d'affinité  manquait  d'une  de  ses  condi- 
tions essentielles  et  ne  pouvait  avoir  lieu; 
partant  pas  de  combinaisons  possibles, 
et  les  corps  simples  resteront  éternelle- 
mentdans  leur  état  de  simplicité. 

Qu'on  ne  dise  pas  qu'il  a  pu  y  avoir  de 
grandes  masses  de  corps  élémentaires  à 
l'état  gazeux  ,  et  suspendues  dans  l'es- 
pace,  et  qu'au  milieu  de  ces  masses  la 
pression  pouvait  être  suffisante  pour 
donner  lieu  aux  combinaisons  et  former 
ainsi  un  noyau  central  qui ,  par  sa  réac- 
tion sur  son  atmosphère,  aurait  achevé 
le  reste  (1).  Dépareilles  masses  n'ont  pu 
être  formées  par  l'attraction  planétaire, 
puisqu'elle  n'agit  que  sur  des  masses  déjà 
formées;  ni  par  l'attraction  moléculaire 
de  cohésion  qui  n'agit  qu'au  contact  des 
atomes,  et  ce  contact  ne  pouvait  avoir 
lieu  que  dans  une  masse  déjà  formée  ;  or 
le  gaz  et  les  corps  gazeux  sontavant  tout 
soumis  à  la  dilatabilité  et  à  l'expansion 
indéfinies  en  tous  sens,  tant  qu'ils  trou- 
vent de  l'espace  pour  s'y   répandre,  et 

(1)  C'est  l'hypothèse  de  I.aplacc. 


S1QLE  SACRÉE, 

c'est  là  un  obstacle  éternel  à  la  loi  de  co- 
hésion. Il  n'y  avait  donc  pas  môme  de 
masses  gazeuses  possibles,  par  consé- 
quent pas  de  pression  ,  et  la  loi  d'affinité 
demeure  sans  aucune  action  de  combi- 
naison possible  sur  les  corps  élémentai- 
res primitifs  comme  toutes  les  autres 
lois.  ]\ous  pouvons  donc  conclure  de  la 
manière  la  plus  rigoureuse ,  que  le  monde 
n'a  pas  été  créé  à  l'état  élémentaire,  ni 
par  les  lois  qui  le  régissent  dans  l'état 
actuel.  Ces  lois  sont  des  effets  et  non  pas 
des  causes  ;  ce  ne  sont  que  des  phénomè- 
nes, des  résultats  de  l'ordre  de  choses 
existant. 

La  thèse  ne  s'arrête  pas  là  :  supposons 
en  effet  pour  un  instant  que  ce  que  nous 
venons  de  démontrer  faux  soit  vrai;  que 
le  monde  ait  pu  être  créé  à  l'état  élémen- 
taire, que  doit-il  arriver?  Comme  les 
corps  ne  se  combinent  tout  au  plus  qu'en 
un  petit  nombre  de  proportions  ,  et  sui- 
vant qu'ils  ont  plus  ou  moins  d'affinité 
les  uns  pour  les  autres,  nous  n'aurons 
que  les  combinaisons  les  plus  régulières. 
Or,  tout  dans  la  nature  vient  contredire 
cette  régularité.  Combien  de  cristaux ,  en 
effet,  qui  sont  les  corps  les  plus  régu- 
liers, sont  composés  de  6,  7,  et  8  corps 
élémentaires  différens ,  et  quelquefois 
plus  !  — En  outre,  dans  cette  hypothèse, 
il  ne  doit  y  avoir  que  des  corps  parfai- 
tement cristallisés  ;  or  cependant  les  ter- 
rains primitifs  ne  sont  pour  la  plupart 
que  des  mélanges  confus,  comme  les  gra- 
nités, etc. ,  où  il  est  bien  difficile  de  re- 
connaître les  cristaux ,  et  même  tous  les 
élémens  qui  les  composent.  Mais  quand 
même  le  noyau  minéral  de  la  terre  aurait 
pu  être  ainsi  formé,  on  ne  pourrait  ad- 
mettre dans  cette  formation  que  les  sub- 
stances qu'on  appelle  d'origine  ignée  (1); 
toutes  celles  qui  comme  les  calcaires 
sont  évidemment  des  produits  formés  de 
toutes  pièces  dans  les  corps  organisés, 
doivent  en  être  exceptées. 

Mais  ici  comment  résoudre  la  difficulté 
qu'offre  la  création  des  corps  organisés 
végétaux  etanimaux?Rien  dansla  nature 
ne  vient  fournir  à  l'observation  un  moyen 

(l)  On  suppose  que  les  substances  primitives  du 
globe  sont  dues  à  faction  de  la  chaleur.  Nous  re- 
viendrons plus  lard  sur  cette  hypothèse,  et  alors 
on  nous  comprendra  mieux. 


PAR  M.  L'ABBÉ  MAUPIEl). 


417 


de  solution  par  la  thèse  panthéiste.  Les 
substances  végétales  et  animales  sont 
pour  la  plupart  formées  de  toutes  piè- 
ces dans  les  corps  organisés  végétaux  et 
animaux.  Avant  donc  que  de  pareilles 
substances  existassent,  il  a  fallu  des 
corps  organisés  pour  les  former.  Or,  les 
corps  organisés  eux-mêmes  ne  se  déve- 
loppent et  ne  se  reproduisent  que  par 
les  corps  organisés  préexistans  ;  c'est  un 
fait  sur  lequel  nous  reviendrons.  Il  a 
donc  fallu,  de  toute  nécessité,  que  les 
premiers  corps  organisés  aient  été  créés 
capables  de  produire  ces  substances,  et 
de  se  reproduire  eux-mêmes  :  le  monde 
élémentaire  ne  peut  rien  ici.  Si  donc  l'on 
est  forcé  d'admettre  la  création  de  toutes 
pièces  pour  ces  derniers  corps ,  sur  quel 
fondement  veut-on  faire  une  exception 
pour  le  reste?  Dieu  ayant  voulu  créer, 
n'a-t-il  pas  dû  le  faire  d'une  manière  lo- 
gique et  raisonnable  ?  Or ,  ce  mode  logi- 
que était  de  faire  des  astres,  et  une  terre 
pour  recevoir  les  végétaux  et  les  ani- 
maux. Pourquoi  ne  veut-on  pas  qu'il  ait 
fait  cette  terre  tout  d'une  pièce  comme 
il  a  fait  le  reste?  Au  reste,  toutes  les  hy- 
pothèses qu'on  a  imaginées  là-dessus ,  ne 
sont  que  des  hypothèses  plus  ou  moins 
creuses,  dont  aucune  ne  peut  rendre  rai- 
son de  tous  les  faits  ;  et  par  conséquent 
aucune  n'est  admissible. 

En  résumé,  le  contexte  du  premier 
chapitre  de  la  Genèse  et  la  philologie, 
prouvent  que  le  premier  verset  de  la  Ge- 
nèse n'est  qu'un  sommaire,  qu'il  ne  fait 
point  partie  delà  narration,  et  qu'il  ne 
signifie  par  conséquent  pas  la  création 
d'une  matière  élémentaire  primitive. 

L'hypothèse  qui  ne  fait  de  l'être  infini 
et  des  êtres  finis  qu'un  seul  être  pour 
ainsi  dire  abstrait,  est  absurde  et  con- 
duit au  scepticisme.  L'être  n'existe  pas, 
il  n'existe  que  des  êtres  définis  et  dis- 
tincts. 

La  matière  n'existe  pas  davantage, 
c'est  une  abstraction  ;  il  n'existe  que  des 
êtres  matériels  tous  compris  sous  le  nom 
de  matière.  Moïse  n'a  donc  pas  pu  dire  : 
Dieu  commença  par  créer  la  matière, 
puisque  la  matière  n'a  pu  être  créée  in- 
dépendamment des  corps  qui  la  consti- 
tuent. 

La  nature  est  une  abstraction  pour 
comprendre  et  exprimer  en  même  temps 


les  lois  du  monde  physique;  or  ces  lois 
n'étant  que  des  propriétés  descorps,  n'ont 
puexisterqu'avec  lescorps. 

L'hypothèse  des  géologues  chimistes  , 
qui  admettent  la  création  des  corps  sim- 
ples, mais  qui  les  soumettent  aux  lois 
générales  pour  former  tous  les  autres 
corps,  toutes  les  combinaisons  diverses, 
n'est  pas  plus  soutenable,  parce  que  les 
corps  simples  devant  être  nécessairement 
à  l'état  gazeux ,  au  moins  naissant  (1) 
pour  la  plupart,  pour  que  les  combinai- 
sons puissent  avoir  lieu,  les  lois  généra- 
les n'ont  pu  dans  cette  hypothèse  avoir 
d'action  sur  eux.  lu  La  loi  d'attraction 
planétaire  n'a  pu  agir  sur  eux,  puis- 
qu'elle n'agit  que  sur  des  masses.  2°  La 
loi  d'attraction  moléculaire,  ni  comme 
force  de  cohésion ,  ni  comme  force  d'affi- 
nité ,  n'a  pu  réagir  sur  ces  corps  élémen- 
taires, vu  que  l'hypothèse  leur  enlève  les 
conditions  nécessaires  à  leur  action, 
conditions  que  nous  créons  à  volonté 
dans  nos  cabinets.  Le  monde  n'a  donc 
pas  été  créé  à  l'état  élémentaire,  ni  par 
les  lois  qui  le  régissent  dans  l'état  actuel  ; 
ces  lois  sont  'des  effets  et  non  pas  des 
causes.  —  En  outre  ,  les  lois  des  combi- 
naisons minérales  et  les  faits  viennent 
encore  accroître  la  difficulté.  Enfin  le 
règne  organique  végétal  et  animal  vient 
prouver  à  son  tour  la  fausseté  de  cette 
thèse  et  démontrer  la  nécessité  d'une 
création  de  toutes  pièces  des  êtres  dans 
l'état  parfait. 

De  toutes  ces  vérités  ressort  en  dernier 
lieu  la  nécessité  d'une  création  et  l'inad- 
missibilité de  l'éternité  delà  matière  ; 
car  si  elle  est  éternelle,  elle  est  Dieu,  et 
nous  retombons  dans  l'absurdité  du  pan- 
théisme. Mais  la  matière  n'existe  pas,  il 
n'existe  que  des  corps.  Or  ces  corps  ont 
été  créés  de  toutes  pièces,  puisqu'autre- 
ment  leur  existence  est  impossible  ;  donc 
il  y  a  eu  une  création  ,  et  il  faut  nécessai- 
rement entendre  par  création ,  la  pro- 
duction d'êtres  distincts  de  Dieu  et  dis- 
tincts entre  eux  :  en  un  mot,  création 
veut  dire  faire  de  rien  des  êtres  réels. 
C'est  là  le  dogme  catholique.  C'est  un 
mystère,  il   est  vrai,  mais  ce  mystère 

(1)  On  appelle  gaz  naissant  le  corps  qui  passe  de 
l'état  solide  ou  liquide  à  l'étal  gazeux ,  dans  le  mo- 
ment même  où  il  se  gazéifie. 


418  COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE, 

explique  tout:  tandis  que  les  hypothèses 
diverses  du  panthéisme  matérialiste  en- 
tassent mystères  sur  mystères  sans  pou- 
voir rien  expliquer ,  et  arrivent  en  der- 
nier résultat  au  néant.  Un  mystère  pour 
des  mystères  ,  vaut  mieux  le  mystère  de 
vie  que  les  mystères  de  mort.  Cette  créa- 
tion, en  tant  que  matérielle,  n'a  donc 
point  été   la  production  d'une  matière 


ahstraite  qui  n'existe  pas ,  mais  la  pro- 
duction de  corps  matériels  à  l'état  com- 
plet avec  leurs  lois  ou  propriétés  néces- 
saires pour  que  l'ordre  des  choses  qu'ils 
constituent,  puisse  se  maintenir,  agir  et 
se  perpétuer. 

L'ahbé  Maupied, 
Docleurès-sciences. 


&<xmt$  £>0tfalc$. 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE. 


ONZIÈME    LEÇON    (1). 

ESCLAVAGE  ET  PROLÉTARIAT. 

Auri  sacra  famés!  Virgile. 

De   la  Liberté. 

Ce  ne  sont  pas  toujours  les  actes  op- 
pressifs et  les  réactions  violentes  qui 
font  obstacle  au  progrès  social.  Il  arrive 
parfois  aussi  que  des  hommes  d'un  cœur 
large  et  d'une  haute  intelligence  provo- 
quent, dans  une  intention  pure,  certaines 
mesures  politiques,  qui  ne  peuvent  rem- 
plir l'objet  désirable  qu'ils  se  proposent , 
qu'en  lui  sacrifiant  un  autre  objet  non 
moins  désirable  dont  ils  s'abstraient. 
LIBERTÉ  individuelle  et  PUISSANCE 
publique  ,  voilà  certainement  les  deux 
inconnues  de  la  question  sociale  ;  or  elles 
sont  connexes  .  et  la  science  ne  saurait 
impunément  les  scinder;  car  si  l'on 
se  préoccupe  de  l'une  quelconque  des 
deux  ,  sans  tenir  compte  de  sa  corré- 
lation ,  on  manque  la  solution  ,  non  seu- 
lement à  l'égard  de  celle-ci ,  mais  en 
outre  à  l'égard  de  celle-là. 

(I)  Voir  ta  x*  leçon  au  t.  XI ,  p.  163.  —  Ce  chapi- 
tre et  les  deux  ou  trois  qui  suivront  ont  élé  écrits  à 
l'occasion  de  l'ouvrage  de  M.  l'abbé  Thérou,  intitulé 
le  Christianisme  et  V Esclavage ,  et  sont  destinés  à 
en  former  en  quelque  sorte  le  complément.  Cet  ex- 
cellent livre  établit  clairement  le  droit  chrétien  eu 
matière  de  liberté,  mais  laisse  intacte  la  question 
de  fait. 


Commençons  par  reconnaî  Ire  un  fait  qui 
n'a  pas  besoin  de  démonstration  :  c'est 
que  dans  tous  les  États  ,  plus  ou  moins 
civilisés,  sauf  peut-être  le  Paraguay, 
l'organisation  du  travail  est  née  d'un 
acte  de  la  force  brutale  ,  ou  résulte  d'un 
habilestratagèmedela  loi  civile.  Partout, 
en  effet,  l'homme  est  conduit  au  travail  di- 
rectement par  la  crainte  des  châtimens,  si- 
non il  y  est  amené  indirectement  par  la 
crainte  du  besoin.  Il  importe  au  bonheur 
du  genre  humain  qu'on  parvienne  àdéga- 
gev  l'édifice  social  de  la  hideuse  charpente 
qu'il  tient  ainsi  de  l'un  ou  de  l'autre  de 
ces  deux  principes  mauvais.  Or  ,  il  n'y 
a  que  la  parole  d'amour  et  de  vérité  , 
c'est-à-dire  l'Evangile,  qui  ait  le  pouvoir 
virtuel  d'effacer  les  traces  profondes, 
soit  de  la  vioience,  soit  du  mensonge. 
Toutefois,  il  n'entre  pas  dans  les  lois  de 
la  Providence  divine  que  l'un  quelcon- 
que de'ces  deux  moteurs  industriels  fasse 
subitement  place  à  un  autre  meilleur; 
leur  élimination  hors  du  système  ne  peut 
s'accomplir  sûrement  et  régulièrement 
que  par  diverses  transformations  amia- 
bles, dont  l'agent  nécessaire  est  le  temps. 
En  un  mot,  c'est  grandement  s'abuser 
que  d'attendre  des  effets  salutaires  de 
lois  qui  n'ont  pas  encore  leur  racine 
dans  les  convictions,  les  intérêts  et  les 
mœurs.  Quid  leges^sine  moribus  ?  a  dit 
le  poète  (1).  Aussi ,  ceux  qui ,  ne  prenant 

(t)  Horace,  Ode  ni,  24,  515. 


PAR  M.  LOUIS  ROUSSEAU. 


419 


conseil  que  de  leur  généreuse  impa- 
tience, secouent  l'arbre  avant  que  le 
fruit  soit  mûr,  n'obtienneut-ils  qu'une 
récolte  détestable. 

Assez  et  trop  de  paroles  sonores  ont 
retenti  dans  le  monde,  concernant  le 
droit  de  tous  les  hommes  à  la  liberté. 
N'est-il  pas  étonnant  qu'aprèsune  discus- 
sion aussi  longue  et  aussi  animée  de  part 
et  d'autre,  l'on  ne  soit  pas  encore  par- 
venu à  poser  logiquement  un  problème 
aussi  important ,  et  que ,  faute  d'y  procé- 
der avec  méthode,  l'on  soit  peut-être  à 
la  veille  d'en  compromettre  sérieuse- 
ment la  solution?Commençons  donc  par 
définir ,  aussi  clairement  qu'il  nous  sera 
possible,  en  quoi  consiste  la  liberté. 

Un  homme  est  libre,  dans  le  sens  ab- 
solu du  mot ,  quand  il  peut  tout  ce  qu'il 
veut.  C'est  pourquoi  certains  philoso- 
phes ont  cru  à  la  «ynonymie  des  deux 
termes  :  puissance  et  liberté.  «  La  liberté , 
<  disaient-ils  ,  c'est  la  puissance  hu- 
t  maine  mise  en  action;  de  même  que 
«  l'égalité,  c'est  la  justice  divine  admise 
«  en  principe.  »  Sentences  vraies  au  fond, 
mais  dont  l'ignorance  ne  pouvait  faire 
qu'un  usage  subversif;  suffisantes  pour 
agiter  les  masses  populaires,  mais  non 
pour  les  gouverner. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  l'on  est  fondé  à  con- 
clure de  la  première  de  ces  deux  défini- 
tions que  l'homme  cessa  d'être  libre  du 
moment  où  il  perdit  l'empire  qui  lui  avait 
été  donné  primitivement  sur  la  créa- 
tion ,  car  il  demeura  dès  lors  en  proie  à 
plus  de  désirs  qu'il  ne  possédait  de  puis- 
sance. Cependant  il  est  une  autre  sagesse 
qui  nous  apprend  que  l'homme  peut 
toujours  être  libre,  à  la  condition  de 
contenir  ses  désirs  dans  les  limites  de  sa 
puissance;  ce  qui  est  également  vrai, 
quoique  du  point  de  vue  opposé.  En  dé- 
finitive, ces  hautes  abstractions  ne  sont 
pas  toujours  si  faciles  à  traduire  en  faits 
pratiques  que  le  vulgaire  le  pense.  Car, 
à  quoi  bon  faire  entendre  à  l'homme  que 
sa  liberté  consiste  dans  l'exercice  intégral 
de  sa  puissance  individuelle,  quand  celle- 
ci  se  trouve  nulle  par  le  fait,  soit  que 
l'individu  indépendant  de  ses  semblables, 
mais  dépourvu  d'industrie ,  ait  contre  lui 
les  forces  supérieures  de  la  nature,  soit 
que  l'industrie   ayant    rendu    l'homme 


puissant  contre  la  nature,  les  forces  in- 
dividuelles ne  soient  pas  coordonnées 
harmonieusement  dans  le  système  social, 
et  que  s'y  cjroisant  et  s'y  heurtant  sans 
cesse  les  unes  les  autres  ,  elles  y 
soient  neutralisées  les  unes  par  les  au- 
tres? Nous  en  dirons  presque  autant  du 
point  de  vue  opposé.  Lorsque  l'homme, 
ce  misérable  souverain  détrôné,  ne  ren- 
contre sur  la  terre,  que  le  Seigneur  a 
maudite,  que  douleurs,  fatigues  et  pri- 
vations, au  lieu  des  biens  ineffables 
qui  lui  étaient  originairement  destinés, 
et  dont  l'image  est  demeurée  confusé- 
ment dans  sa  pensée,  est-il  à  espérer 
qu'on  l'amènera  dans  tous  les  cas  à 
comprimer  en  lui-même  le  désir  d'un 
état  meilleur  et  à  se  résigner  à  un  faix  de 
peines  au-dessus  de  ses  forces?  Il  serait 
imprudent  d'y  compter,  bien  qu'il  soit 
salutaire  de  l'y  exercer. 

La  vérité  est  que  les  besoins  de  l'hom- 
me, d'autant  plus  grands  que  sa  nature 
grossière  devient  ultérieurement  plus 
cultivée,  sont  le  mobile  essentiel  de  son 
activité,  et  que  cette  activité  productive 
de  richesse  tend  à  le  rendre  libre,  en 
tant  que  puissant.  Mais  l'on  ne  saurait 
disconvenir  non  plus  que  la  richesse  est 
un  bien  précaire,  et  qu'il  ne  dépend  pas 
toujours  de  nous  d'acquérir  ou  de  con- 
server ;  tandis  que  nous  sommes  toujours 
à  même,  pour  peu  que  nous  ayons  de 
force  morale,  de  réduire  nos  besoins 
corporels  à  fort  peu  de  chose;  d'où  il 
s'ensuit  que  l'homme  est  d'autant  plus 
libre  qu'il  a  su  rendre  ses  sens  et  sa 
vanité  moins  exigeans ,  et  qu'on  peut 
dire  avec  vérité  qu'il  est  libre  en  tant  que 
sobre  dans  ses  appétits  et  modéré  dans 
ses  désirs.  L'un  de  ces  deux  modes  d'ac- 
tion doit  être  considéré  comme  étant 
l'élément  matériel  de  la  liberté  hu- 
maine, tandis  que  l'autre  en  est  l'élément 
spirituel.  En  dernière  analyse,  s'il  est 
vrai  qu'une  société  de  parfaits  chrétiens, 
complètement  impassibles  aux  priva- 
tions et  aux  peines  dont  la  vie  est  se- 
mée, ne  soit  malheureusement  qu'une 
irréalisable  utopie ,  d'un  autre  côté,  celle 
dont  les  membres  ont  pour  principe  de 
dédaigner  les  vertus  modératrices  ,  et  de 
n'attendre  leur  liberté  que  de  la  richesse, 
présente  généralement  le  hideux  tableau 
de  la  plus  abjecte  dépendance  des  hom- 


420 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE, 


mes  et  des  choses ,  môme  dans  les  classes 
les  plus  favorisées  de  la  fortune. 

Il  est  étrange,  du  reste,  que  presque 
tous  ceux  qui  ont  traité  de  la  liberté, 
notamment  ceux  qui  l'ont  conçue  exclu- 
sivement dans  le  sens  de  puissance, 
n'aient  jamais  voulu  voir  la  tyrannie  que 
dans  le  fait  des  hommes ,  et  en  aucun  cas 
dans  la  force  des  choses.  Cependant  il 
est  clair  que  le  sauvage  le  plus  indé- 
pendant de  ses  semblables  subit ,  de  la 
part  de  la  nature  ,  une  foule  de  sujétions 
douloureuses  ,  qui  n'atteignent  point 
l'homme  appartenant  à  un  état  social 
plus  avancé  :  les  intempéries  de  l'atmo- 
sphère contrelesquellescelui-là  n'a  qu'une 
misérable  hutte  pour  s'abriter,  la  puis- 
sance des  bêtes  féroces  contre  lesquelles 
il  lutte  avec  un  certain  désavantage  ,  l'in- 
fécondité d'un  sol  sans  culture  Jointe  à 
l'irrégularité  et  à  l'insuffisance  des  pro- 
duits de  la  chasse  et  de  la  pêche,  ce  qui 
l'expose  à  des  famines  affreuses  ;  enfin 
une  foule  d'obstacles  à  son  bien-être  et  de 
privations  de  tout  genre,  dont  l'homme 
civilisé  et  même  le  barbare  sont  affran- 
chis ,  grâce  à  leur  industrie,  font  vérita- 
blement que  le  sauvage,  malgré  son  in- 
dépendance des  hommes ,  vit  dans  une 
abjecte  dépendance  des  choses. 

Les  gens  à  préjugés  républicains  n'ont 
jamais  compris  qu'il  y  eût  parité  entre 
les  deux  genres  de  servitude  que  nous  ve- 
nons de  décrire. 

i  II  y  a,  dit  J.-  J.Rousseau,  denx  sortes 

<  de  dépendance,  celle  des  choses  ,  qui 

<  est  de  la  nature  ,  et  celle  des  hommes , 

<  qui  est  de  la  société.  La  dépendance 
4  des  choses  n'ayant  aucune  moralité,  ne 
«  nuit  point  à  la  liberté  (1).  »  Malencon- 
treux sophiste!  si  la  dépendance  des  choses 
n'avait  aucune  moralité ,  l'homme  eût 
dû  ne  rien  faire  pour  s'en  affranchir,  et 
dès  lors  tu  courrais  dans  les  bois,  vivant 
de  glands  et  te  défendant  avec  tes  ongles 
contre  les  loups  et  les  ours.  Il  est  vrai 
que  c'était  là ,  selon  lui ,  le  bienheureux 
état  de  nature,  comme  s'il  était  dans  la 
nature  que  la  virtualité  donnée  à  l'homme 
ne  prit  point  son  développement.  Bref, 
la  vie  sauvage  était ,  à  en  croire  ce  philo- 
sophe, celle  où  nous  eussions  dû  demeu- 
rer, pour  conserver  la  vertu  et  le  bon- 

(l)  Emile,  Ht.  If. 


heur.  On  ne  s'amuse  plus  à  réfuter  cette 
folle  rêverie  de  J.-J.  Rousseau;  mais  du 
moins,  celui-là  était-il  d'accord  avec  lui- 
même,  quand  il  niait  que  l'homme  dût 
rien  faire  pour  se  soustraire  à  la  dépen- 
dance des  choses  et  enseignait  que  la  vie 
sauvage,  où  cette  dépendance  est  à  son 
plus  haut  degré  d'intensité ,  était  la  véri- 
table destinée  humaine.  Mais  conçoit-on 
que  ceux  qui  attachent  le  plus  de  prix 
aux  jouissances  de  la  civilisation  soient 
les  mêmes  qui  absolvent  la  nature  de  la 
tyrannie  qu'elle  exerce  contre  nous ,  et 
réservent  toute  leur  animadversion  pour 
l'homme  qui  se  rend  coupable  d'oppres- 
sion à  l'égard  de  son  semblable.  S'ils  veu- 
lent, comme  leur  grand  apôtre  Jean-Jac- 
ques, que  la  dépendance  des  choses  n'ait 
aucune  moralité,  est-ce  à  dire  qu'aucune 
honte  n'y  doive  être  attachée  ?  Ce  serait 
une  erreur  bien  préjudiciable  au  progrès 
social.  Ou  nous  donnent-ils  à  entendre 
que  l'on  supporte  avec  résignation  la 
domination  d'une  puissance  très  supé- 
rieure à  nous,  tandis  qu'il  est  naturel 
qu'on  s'irrite  de  se  voir  asservi  à  son 
semblable  ou  à  son  égal?  Cette  erreur-ci 
ne  serait  pas  moins  funeste  que  l'autre. 
Il  est  vrai  de  dire  que  c'est  parce  que  le 
sauvage  croit  voir  dans  la  nature  une 
puissance  supérieure  à  la  sienne,  et  con- 
tre laquelle  il  ne  lui  servirait  pas  de 
vouloir  lutter  ,  qu'il  se  soumet  sans  mur- 
mure aux  maux  et  aux  privations  qu'elle 
lui  impose;  tandis  qu'il  se  révolterait 
s'ils  lui  étaient  infligés  par  une  puissance 
humaine  :  mais  c'est  précisément  par  ces 
deux  raisons  qu'il  reste  sauvage.  Cepen- 
dant l'homme  civilisé ,  qui  est  parvenu 
au  moyen  de  son  travail  à  s'affranchir  de 
ces  privations  et  de  ces  maux,  et  qui  fait 
actuellement  servir  à  ses  desseins  les 
forces  mêmes  de  la  nature  qui  agissaient 
naguère  contre  lui ,  a  suffisamment 
prouvé  que  la  puissance  des  choses  est 
loin  d'être  aussi  absolue  et  inexpugnable 
qu'elle  le  paraît  de  prime  abord  ,  et 
qu'on  peut  se  révolter  contre  elle  avec 
espoir  de  succès.  Non  la  nature  n'a  point 
été  destinée  par  le  créateur  à  être  supé- 
rieure à  l'homme  et  à  le  dominer;  c'est 
celui-ci  au  contraire  qui  fut,  dans  le  prin- 
cipe, investi  d'une  souveraine  puissance 
sur  elle.-  il  en  a  déjà  recouvré  une  partie 
par  son  industrie,  et  chaque  jour  voit 


FAR  M.  LOUTS  ROUSSEAU. 


42! 


cotte  puissance  s'accroître  prodigieuse- 
ment ;  enfui  il  est  probable  qu'elle  n'est 
pas  encore  arrivée  à  son  terme.  En  con- 
séquence, si  l'homme  avait  le  sentiment 
de  ses  droits  sur  la  nature,  il  s'irriterait 
beaucoup  moins  d'être  temporairement 
dans  la  dépendance  de  ses  semblables 
que  de  l'être  indéfiniment  dans  celle 
de  son  ancienne  sujette  ;  et  si  la  philoso- 
phie procédait  avec  ordre,  comme  la 
Providence  le  fait  en  dépit  d'elle,  elle 
s'attacherait  à  soustraire  l'homme  à. la 
pénible  et  honteuse  dépendance  où  il  est 
des  choses  avec  plus  d'ardeur  encore 
qu'elle  ne  travaille  à  l'affranchir  de  celle 
où  il  est  de  son  semblable,  ce  qui  ne 
veut  pas  dire  pourtant  que  celle-ci  doive 
être  négligée. 

La  tradition  universelle  ,  unanime 
quant  au  fond  chez  les  différens  peuples, 
quoique  variée  dans  sa  forme,  assigne  à 
l'humanité  un  premier  âge,  pendant  le- 
quel son  domaine  terrestre  fut  pour  elle 
un  séjour  de  paix  et  de  félicité  parfaite. 
Or  il  est  incontestable  que  si  une  pareille 
condition  d'existence  n'avait  pas  été  rui- 
née par  quelque  grande  catastrophe,  que 
le  scepticisme  le  plus  absurde  ne  sau- 
rait attribuer  au  Créateur,  et  qu'il  faut  de 
toute  nécessité  imputer  à  la  faute  de  la 
créature  libre  ,  si,  disons-nous,  cet  état 
primitif  se  fût  prolongé  jusqu'à  nos 
jours,  jamais  sans  doute  aucun  homme 
n'aurait  eu  de  motifs  quelconques  pour 
faire  violence  à  son  semblable,  ni  pour 
le  tromper  ;  ces  motifs  n'ont  pu  pren- 
dre naissance  que  dans  l'insuflisance  des 
biens  de  la  terre  et  dans  la  peine  qu'il  en 
coûte  pour  les  acquérir  par  le  travail. 
Or ,  comment  expliquer  l'existence  de 
cette  cause  de  subversion  dans  la  desti- 
née humaine ,  sans  admettre  le  dogme 
du  péché  originel? On  ne  peut  le  nier,  à 
moins  de  refuser  à  Dieu  l'un  de  ses  attri- 
buts essentiels  ,  puissance ,  sagesse  ou 
bonté. 

Au  reste,  bien  que  nous  ayons  dû  pren- 
dre notre  point  de  départ  dans  le  récit 
de  la  Genèse,  rien  n'empêche  d'ouvrir  la 
discussion  avec  ceux  qui  croient  que  la 
carrière  humanitaire  a  dû  commencer 
par  la  vie  sauvage  :  car,  dans  cette  hypo- 
thèse philosophique  contraire  à  l'histoi- 
re, aussi  bien  que  dans  notre  croyance 
religieuse,  ce  ne  fut  que  parce  que  la 

TWM8  XU.  —  N1  72.  1811. 


terre,  privée  de  sa  fécondité  spontanée , 
selon  la  foi  chrétienne  ,  ou  ne  l'ayant 
jamais  possédée ,  selon  le  philosophisme, 
ne  donna  à  l'homme  sa  subsistance  qu'au 
moyen  d'un  pénible  labeur,  qu'eut  lieu 
pour  celui-ci  la  dépendance  des  choses, 
laquelle  engendra,  comme  nous  le  ver- 
rons ci-après,  ladépendance  des  hommes, 
c'est-à-dire  l'esclavage  dans  tous  ses  de- 
grés d'intensité  et  le  prolétariat  sous 
toutes  les  formes  politiques  qu'il  revêt, 
suivant  les  temps  et  les  lieux. 

Il  est  superflu  de  spéculer  à  perte  de 
vue,  à  l'effet  de  savoir  si  le  genre  humain, 
placé  dans  les  dures  circonstances  où 
nous  venons  de  le  dépeindre,  eût  pu,  dès 
le  principe ,  échapper  à  la  dépendance 
des  choses  sans  recourir  à  des  institu- 
tions qui  reposent  sur  l'autre  sorte  de 
dépendance  ,  mais  au  contraire  ,  en 
fondant  l'association  universelle  ;  puis- 
qu'il ne  l'a  pas  fait ,  c'est  qu'apparem- 
ment il  n'a  pas  été  en  son  pouvoir  de  le 
faire ,  et  que  les  circonstances  se  sont 
refusées  à  un  pareil  moyen  de  solution. 
En  effet ,  dès  que  l'homme  se  fut  écarté 
de  son  principe  ,  il  se  trouva  engagé  par 
cette  première  faute  dans  une  voie  fausse 
qu'il  n'appartenait  qu'à  Dieu  de  diriger 
vers  une  lin  salutaire;  car  lui  seul  pou- 
vait faire  surgir  le  bien  de  l'humanité,  du 
mal  même  qu'elle  avait  encouru.  Cepen- 
dant l'homme  n'eut  plus  d'autre  moyen 
de  salut  qu'en  parcourant  le  cercle  d'er- 
reurs dans  lequel  il  était  entré  ;  ce 
n'est  qu'ainsi  qu'il  peut  désormais  re- 
venir à  sa  loi  primitive,  c'est-à-dire  re- 
constituer son  unité  avec  Dieu,  et  re- 
prendre possession  de  son  autorité  sur 
la  nature.  Or,  ce  cercle  à  parcourir  est 
marqué  par  plusieurs  phases  doulou- 
reuses et  diversement  caractérisées,  dont 
chacune  sort  d'après  une  loi  positive 
de  celle  qui  la  précède  et  est  engendrée 
par  elle.  Toutefois  cette  succession  de 
phases  politiques  caractérisées  les  unes 
par  la  violence  ,  les  autres  par  le  men- 
songe, n'est  point  une  fatalité  destruc- 
tive du  libre  arbitre  ;  car  T'homme 
était  libre  en  commettant  sa  faute  ;  mais 
dès  qu'elle  fut  commise  ,  il  ne  lui  fut 
plus  possible  de  soustraire  lui-même 
ni  sa  postérité  aux  funestes  consé- 
quences qu'elle  entraînait  après  elle; 
de  sorte  que  ce  qu'il  eut  de  mieux  à  faire 

U7 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE  , 


422 

dès  lors,  fut  d'acquérir  la  connaissance 
du  cercle  malheureux  dans  lequel  il  s'é- 
tait engagé,  afin  de  ne  point  revenir  sur 
ses  pas  et  de  ne  pas  aggraver  sa  position 
par  des  fautes  et  des  erreurs  nouvelles. 
Il  est  bon  d'ailleurs  qu'il  sache  que  les 
maux  qu'il  souffre  sont  en  même  temps  les 
remèdes  nécessaires  à  son  état  actuel,  afin 
qu'il  soit  disposé  à  suivre  avec  docilité 
le  régime  que  lui  a  prescrit  son  divin 
réparateur.  Du  reste,  soit  qu'on  se  place 
au  point  de  vue  religieux,  ou  à  celui  ex- 
clusivement politique,  c'est-à-dire  soit 
qu'on  envisage  les  phases  douloureuses 
par  où  la  société  humaine  est  condam- 
née à  passer ,  comme  l'expiation  de 
fautes  antérieures  et  conséquemment 
comme  un  gage  de  la  réhabilitation  fu- 
ture du  coupable  ,  soit  qu'on  n'y  veuille 
voir  qu'un  travail  organique  indispensa- 
blenient  destiné  à  faire  sortir  l'humanité 
de  l'état  infime  où  nous  venons  de  l'ob- 
server, pour  l'élever  à  un  degré  supé- 
rieur de  puissance,  notre  raisonnement 
reste  le  même  dans  tous  les  cas  ,  car  ces 
deux  différentes  manières  d'envisager  la 
question  sociale  sont  également  et  con- 
curremment vraies. 

Du  droit  d'esclavage. 

C'est  pour  nous  conformer  à  une  locu- 
tion consacrée  par  Montesquieu  ,  J.-J. 
Rousseau  et  une  foule  d'autres  publi- 
cistes^  que  nous  employons  ces  mots  : 
Droit  d'esclavage,  pour  désigner  le  droit 
qu'un  homme  s'arroge  d'en  réduire  ou 
d'en  retenir  un  autre  en  servitude  ;  car 
il  semblerait  plus  rationnel  de  l'appeler: 
Droit  de  domination.  Quoi  qu'il  en  soit, 
comme  nous  n'avons  pas  mission  de  ré- 
former les  usages  illogiques  introduits 
dans  la  langue,  nous  continuerons  à  em- 
ployer cette  anti-phrase  dans  le  sens 
qu'on  y  attache  vulgairement. 

Un  droit  quelconque  ne  peut  être  fondé 
que  sur  un  précepte  divin  ou  sur  une 
convention  humaine  ;  il  est  facile,  en  ef- 
fet, de  se  convaincre  qu'il  y  a  impossi- 
bilité absolue  de  lui  assigner  une  base 
qui  ne  rentre  pas  dans  l'un  ou  l'autre  de 
ces  deux  principes.  La  religion  chré- 
tienne exclut ,  comme  chacun  sait ,  le 
droit  d'esclavage,  puisqu'elle  prescrit  aux 
hommes  de  s'aimer  et  de  se  considérer 


comme  frères  ,  précepte  qui  comprend 
implicitement  la  défense  adressée  au  fort 
de  faire  violence  au  faible  ,  et  à  l'habile 
de  tendre  des  pièges  au  simple.  Aucune 
des  autres  religions  n'ayant  promulgué 
nettement  une  pareille  loi ,  ce  n'est  pas 
en  elles  qu'il  faut  chercher  la  négation 
du  droit  d'esclavage;  particulièrement 
en  ce  qui  concerne  la  société  païenne,  où 
ce  droit  prit  naissance,  nous  sommes 
forcés,  en  l'absence  du  précepte  reli- 
gieux ,  d'interroger  les  conventions  hu- 
maines, soit  formelles,  soit  tacites,  afin 
de  reconnaître  si  elles  furent  de  nature  à 
le  sanctionner  ou  à  le  condamner. 

Il  est  vrai  qu'on  pourrait  nous  objecter 
que  la  société  païenne  a  pu  ignorer  le 
principe  religieux  qui  condamne  le  droit 
d'esclavage  ,  sans  que  ce  principe  existât 
moins  pour  cela ,  vu  que  son  absence  du 
code  politique  ne  pouvait  donner  à  un 
fait  entaché  de  violence  ou  de  mensonge, 
le  caractère  de  droit  ;  mais  qui  ne  voit 
que  dans  ce  système  la  discussion  ne 
roulerait  plus  que  sur  une  stérile  logo- 
machie ?  Car  nul  n'est  réputé  coupable 
pour  avoir  enfreint  une  loi  dont  il  ne 
pouvait  pas  avoir  connaissance  ,  et  tout 
ce  qu'il  aurait  été  dans  le  cas  de  faire  en 
opposition  à  cette  même  loi,  serait  une 
erreur  sans  doute  ,  mais  non  une  viola- 
tionde  droit;  telle  estdu  moins  l'opinion 
du  grand  apôtre  (1).  En  dernière  analyse, 
s'il  venait  à  être  prouvé  que  le  pacte  qui 
liait  l'esclave  antique  à  son  maître  n'était 
entaché  d'aucun  vice  de  fond  qui  put  le 
faire  déclarer  nul  suivant  les  règles  de 
la  justice  humaine  ,  nous  serions  forcés 
d'admettre  que  l'esclavage  existait  dans 
la  société  païenne,  non  seulement  comme 
un  fait  incontesté,  mais  comme  un  droit 
incontestable  du  moins  sous  l'empire  de 
cette  loi  religieuse. 

L'on  se  demandera  peut-être  à  quoi 
bon  rechercher  si  l'esclavage  était  ou 
n'était  pas  fondé  sur  un  droit  dans  la 
société  païenne ,  puisque  la  religion  de 
celle-ci  a  disparu  et  que  nous  n'avons 
désormais  à  nous  occuper  que  de  ce  qui 
concerne  la  société  chrétienne.  Mais 
malheureusement  cette  société,  qui  s'in- 
titule chrétienne,  ne  l'a  été  jusqu'à  pré- 

(1)  Ubi  enimnon  est  les;  nec  preeyaricatio.  Ai 
RommQS  t  IV;  15» 


PAR  M.   LOUIS  l'.OUSSEAU. 


A2Z 


sent ,  en  y  comprenant  même  les  âges 
caractérisés  par  une  plus  grande  ferveur 
religieuse  ,  qu'à  un  degré  liés  intime  , 
étant  demeurée  au  contraire  imprégnée 
en  bien  des  choses  de  son  ancien  esprit 
païen.  Détournons  ,  si  l'on  veut ,  nos  re- 
gards de  l'époque  actuelle  de  démorali- 
sation populaire  ;  mais  qu'on  nous  dise 
en  quel  temps  et  en  quel  pays  la  morale 
évangélique  a  été  la  règle  des  affaires 
publiques.  Que  le  législateur  ait  eu  ,  à 
une  certaine  époque  ,  le  bon  esprit  qu'il 
n'a  plus  aujourd'hui  d'appeler  la  foi  re- 
ligieuse au  secours  de  son  œuvre  tem- 
porelle ,  c'est  ce  qui  ne  saurait  faire  la 
matière  d'un  doute  :  mais  alors  môme,  la 
puissance  gouvernementale  se  regardait 
comme  chargée  de  travailler  avant  tout 
au  maintien  et  à  l'accroissement  de  la 
force ,  de  la  richesse  et  de  la  gloire  de 
l'État,  sans  se  croire  liée  par  les  mêmes 
règles  de  conduite  que  les  individus.  A  ses 
yeux,  le  bien  public  légitimait  par  fois  des 
actes  que  la  morale  chrétienne  réprouve 
dans  les  affaires  particulières,  et  chez  elle 
l'ambition,  l'emploi  combiné  de  la  force 
brutale  et  de  l'astuce,  enfin  le  mépris  de 
l'humanité,  sont  souvent  encore  consi- 
dérés comme  de  grandes  qualités,  tandis 
que  ces  mêmes  qualités,  mises  en  prati- 
que par  un  simple  individu  ,  lui  feraient 
infailliblement  perdre  l'estime  de  ses 
semblables  et  l'exposeraient  à  la  vindicte 
des  lois.  Bref,  l'usage  dérisoire  où  ont 
été  long-temps  les  rois  d'appeler  le  ca- 
non une  raison  (  ultinia  ratio  regum), 
nous  justifie  pleinement  de  voir  dans  la 
puissance  politique  un  éléaient  païen 
subsistant  encore  au  sein  d'une  société 
réputée  chrétienne. 

Il  résulte  de  cet  exposé  rapide,  mais 
vrai ,  que  les  sociétés  modernes  sont  ré- 
gies par  deux  principes  opposés  ;  car 
alors  même  que  les  relations  d'individu 
à  individu ,  et  de  sujet  à  souverain  sont 
généralement  morales,  les  gouvernemens 
ne  voient  dans  la  loi  religieuse  qu'un 
moyen  d'ordre  matériel,  et  croient  pou- 
voirs'en  affranchir  en  ce  qui  les  concerne 
commepuissance, quand  laraison  d'Etat  le 
leur  commande. Nous  pourrions  aller  plus 
loin  et  retrouver  l'élément  païen  jusque 
dans  la  famille;  en  effet,  si  la  richesse 
est  le  dieu  qu'encensent  tous  les  gouver- 
nemens, il  est  impossible  qu'ils  n'entraî- 


nent pas  les  individus  dans  leur  idolâtrie, 
et  qu'il  ne  se  forme  pas  une  morale  de 
famille  toute  composée  de  cupidité,  d'é- 
goïsme  et  de  mauvaise  foi,  opposée  en  tout, 
aux  maximes  de  l'Evangile.  En  résumé,  la 
société  moderne  n'est  encore  chrétienne 
que  très  incomplètement  et  plutôt  dans 
la  spéculation  que  dans  la  pratique;  elle 
est  l'alliance  forcée  des  deux  élémens 
païen  et  chrétien.  Nous  examinerons 
plus  tard  l'effet  utile  que  la  Providence 
a  su  tirer  de  la  lutte  de  ces  deux  princi- 
pes ,  dont  l'un  appartient  à  la  matière  et 
l'autre  à  l'esprit. 

Cependant  abstrayons-nous  un  instant 
de  la  loi  de  l'Evangile ,  et  raisonnons 
comme  les  hommes  purent  le  faire  à  une 
époque  où  chaque  peuplade  était  enne- 
mie née  de  toutes  celles  qui  l'entou- 
raient. Or,  considéré  de  ce  point  de  vue, 
l'esclavage  a-t-il  pu  constituer  un  droit? 
Nous  venons  de  dire  que  la  négative  ne 
se  trouve  pas  dans  la  loi  religieuse  de  la 
société  païenne;  encore  moins  l'est-elle 
danslefetichisme.il  s'agit  donc,  en  ce  qui 
concerne  les  nations  vivant  sous  ces  di- 
verses lois  ,  de  savoir  si  le  droit  d'escla- 
vage résulte  du  contrat  formel  ou  tacite 
que  le  maître  invoque  en  sa  faveur,  ou  si 
ce  même  contrat  doit  être  considéré 
comme  entaché  de  nullité. 

En  fait,  l'esclavage  résulte  originaire- 
ment de  la  guerre  de  peuple  à  peuple,  de 
même  que  la  propriété  territoriale  pro- 
vient de  la  conquête,  soit  que  cette  con- 
quête ait  rencontré  une  forte  ou  une  fai- 
ble résistance,  ou  même  n'en  ait  rencon- 
tré aucune.  Avant  donc  de  s'enquérir  si 
le  droit  d'esclavage  est  légitime ,  il  fau- 
drait rechercher  si  le  droit  de  la  guerre, 
tel  qu'on  le  concevait  dans  les  temps  an- 
térieurs au  Christianisme,  était  légitime, 
ou  mieux  encore,  si  l'état  de  guerre  lui- 
même  est  légitime.  La  réponse  négative 
n'est  admissible  que  dupoint  de  vue  chré- 
tieu:  elle  équivaut  adiré  que  l'homme  n'a- 
vait pas  le  droit  de  s'écarter  de  sa  loi  pri- 
mitive; or,  ce  ne  sera  pas  nous,  certes,  qui 
nous  élèverons  contre  une  pareille  sen 
tence. 

Mais  l'humanité  ne  saurait  revenir  sur 
ses  pas;  c'est  pourquoi,  dans  l'impuissance 
où  elle  est  de  retourner  à  Dieu  par  l'inno- 
cence,ellen'aplusd'autremoyende  réha- 
bilitation que  la  VERTU  combinée  avec 


424 


la  SCIENCE.  Or,  telle  est  la  voie  doulou- 
reuse dans  laquelle  elle  est  entrée,  qu'elle 
ne  peut  désormais  arriver  à  la  vertu  qu'a- 
près avoir  traversé  une  carrière  de  fautes, 
ni  ressaisir  la  vérité  qu'après  avoir  échoué 
sur  un  grand  nombre  d'erreurs.  Il  suffit 
pour  comprendre  l'enchaînement  de 
ces  fautes  et  de  ces  erreurs  en  matière 
sociale,  d'observer  l'humanité  à  la  suite 
de  la  transgression  d'Adam ,  qui  fut  à  la 
fois  un  crime  du  cœur  et  un  écart  de 
l'intelligence.  A  la  vue  de  ces  procédés 
entachés  de  brutalité  et  de  violence  dont 
la  société  ne  sort  qu'en  se  jetant  dans 
les  voies  de  la  ruse  et  du  mensonge,  on 
s'écrie  involontairement  avec  le  psal- 
miste  :  Abyssus  abyssum  invocat. 

Quoi  qu'il  en  soit,  reconnaissons  que 
jamais  le  genre  humainne  serait  sorti  des 
guerres  d'extermination,  si  le  vainqueur 
n'eût  conçu  l'idée  d'accorder  la  vie  au 
vaincu,  à  la  chargepar  celui-ci  d'être  son 
esclave,  et  si  ce  même  vaincu  n'eût  ac- 
quiescé, soit  explicitement,  soit  impli- 
citement ,  à  ce  contrat.  On  se  demande 
à  présent  si  l'esclave  est  moralement  lié 
par  une  convention  de  cette  nature ,  et 
si  le  droit  que  le  maître  s'arroge  sur  lui 
est  valide  et  légitime.  Or,  voici  le  raison- 
nement qui  résume  tous  ceux  que  l'on 
a  produits  à  l'intention  de  nier  ce 
droit  : 

«  La  force  est  une  puissance  physique  ; 
c  je  ne  vois  pas  quelle  moralité  peut  ré- 
<i  sulter  de  ses  effets.  Céder  à  la  force  est 
«  un  acte  de  nécessité , non  de  volonté; 
«  c'est  tout  au  plus  un  acte  de  prudence. 
a  En  quel  cas  pourra-ce  être  un  de- 
i  voir? 

<  Supposons  un  instant  ce  prétendu 
i  droit.  Je  dis  qu'il  n'en  résulte  qu'un 
«  galimatias  inexplicable;  car  sitôt  que 
i  c'est  la  force  qui  fait  le  droit ,  l'effet 
f  change  avec  la  cause  :  toute  force  qui 

<  succède  à  la  première  succède  à  son 
«  droit.  Sitôt  qu'on  peut  désobéir  impu- 
«  nément ,  on  le  peut  légitimement;  et 

<  puisque  le  plus  fort  a  toujours  raison, 
«  il  ne  s'agit  que  de  faire  en  sorte  qu'on 
«  soit  le  plus  fort.  Or ,  qu'est-ce  qu'un 
«  droit  qui  périt  quand  la  force  cesse? 
«  S'il  faut  obéir  par  force ,  on  n'a  pas 
c  besoin  d'obéir  par  devoir,  et  si  l'on 
«  n'est  plus  forcé  d'obéir ,  on  n'y  est  plus 

<  obligé.  On  voit  donc  que  ce  mot  droit 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE, 

<i  n'ajoute   rien  à  la  force ,  il  ne  signifie 
a  ici  rien  du  tout  (1).  » 

Il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître 
qu'effectivement  il  règne  dans  cette  ar- 
gumentation un  notable  galimatias  ; 
mais  de  qui  est-il  l'œuvre ,  sinon  de  J.-J. 
Rousseau  lui-même?  Cependant,  veut-on 
ramener  la  question  à  sa  plus  simple  ex- 
pression? Tout  se  réduit  à  savoir  si  le 
vainqueur  avait  le  droit  de  massacrer  le 
vaincu,  droit  d'autant  plus  incontestable, 
au  point  de  vue  de  la  politique  matérielle 
et  en  l'absence  de  la  loi  chrétienne  _,  que 
le  vaincu  lui-même,  si  le  sort  des  armes 
lui  avait  été  favorable ,  se  serait  cru  en 
droit  de  massacrer  l'ennemi  qui  se  trouve 
actuellement  son  vainqueur.  Il  est  vrai 
qu'on  pourrait  introduire  l'hypothèse 
d'une  nation  douce,  se  livrant  en  paix 
aux  travaux  de  l'industrie,  nes'attribuant 
pas  le  droit  de  troubler  ses  voisins,  et  ne 
reconnaissant  pas  à  ceux-ci  celui  de  la 
troubler  elle-même. 

Dans  ce  cas-ci ,  sans  doute ,  la  récipro- 
cité ne  saurait  être  invoquée  comme  la 
base  du  droit.  Mais  quel  besoin  le  peuple 
guerrier  ena-t-il,  puisqu'aucune  loi  reli- 
gieuse ne  lui  prescrit  de  respecter  ceux- 
ci  plutôt  que  ceux-là?  D'ailleurs,  cette  hy- 
pothèse n'est  qu'une  poétique  égloguequi 
n'a  peut-être  jamais  eu  sa  réalisation  ;  car 
telle  est  la  contagion  du  mal  aux  grandes 
époques  de  dépravation  humaine,  qu'il 
est  pour  ainsi  dire  moralement  impossi- 
ble qu'un  peuple  pur  de  toute  violence 
existe  en  contact  avec  des  nations  guer- 
rières. Enfin  il  est  tellement  vrai  que  le 
droit  de  la  guerre,  que  nous  venons  de 
décrire ,  fut  simultanément  en  vigueur 
chez  toutes  les  nations  de  ces  âges  primi- 
tifs, que  Dieu  lui-même,  en  donnant  à 
son  peuple  un  code  moral  dont  un  des  pre- 
miers préceptes  est  :«Tu  ne  tueras  point;» 
non  seulement  l'autorise  à  user  envers 
ses  ennemis  du  droit  de  la  guerre  actuel- 
lement en  vigueur,  mais  il  lui  en  donne 
l'ordre  exprès ,  et  se  sert  de  ce  droit  pour 
exécuter  ses  décrets  souverains  contre 
les  peuples  en  qui  l'iniquité  s'était  enra- 
cinée et  qui  eussent  vicié  à  tout  jamais 
le  type  humain. 

On  voit  par  ce  qui  précède  que  l'aboli- 
tion de  l'antbropophagie  fut  la  première 


(l)  Contrat  Social,  Uy.  I,  ch.  ni. 


PAU  M.  LOUIS  HOUSSE  AU. 


425 


modification  que  reçut  le  droit  primitif 
de  la  guerre  ,  le  premier  acte  de  morale 
internationale.  L'humanité  entrée  dans 
la  voie  du  péché  ne  pouvait  pas  descen- 
dre plus  bas  que  la  condition  abjecte 
où  nous  la  prenons  ici ,  non  par  une 
supposition  gratuite  ,  mais  dans  la  mal- 
heureuse certitude  où  nous  sommes  qu'il 
existe  actuellement  même  des  peuplades 
sauvages  chez  lesquelles  cette  horrible 
coutume  est  encore  en  vigueur,  circon- 
stance qui  nous  autorise  à  croire  qu'elle 
a  été,  sinon  universelle,  du  moins  très 
répandue  à  une  époque  reculée.  Sa  dispa- 
rition, due  sans  doute  à  l'horreur  que 
l'homme  inspirait  nécessairement  à  son 
semblable,  constitue  le  premier  droit  de 
la  guerre  et  le  premier  pas  fait  par  l'hu- 
manité dans  la  carrière  du  progrès  social. 

La  seconde  phase  morale  de  l'huma- 
ni  téeut  lieu  quand  les  peupladesennemies 
substituèrent  l'esclavage  au  massacre  du 
vaincu,  et  ce  n'est  que  par  un  sophisme 
des  plus  grossiers  que  l'on  a  pu  prétendre 
que  l'esclave  n'était  pas  tenu  de  respec- 
ter son  obligation,  soit  formelle ,  soit 
tacite,  envers  son  maître,  d'autant  qu'il 
est  plus  que  probable  que  l'initiative  du 
contrat  provenait  au  moins  aussi  souvent 
des  vaincus  que  des  vainqueurs.  On  voit, 
dans  le  livre  de  Josuê ,  un  exemple  frap- 
pant du  prix  que  les  vaincus,  ou  ceux  qui 
s'attendaient  à  l'être,  attachaient  à  se 
racheter  de  la  mort  par  la  servitude  :  ce 
fut  la  ruse  à  laquelle  les  Gabaonites  eu- 
rent recours  pour  échapper  au  massacre , 
en  acceptant  la  condition  d'esclaves. 

Ceux  qui  affirment  avec  J.-J.  Pvous- 
seau  que  l'esclave  peut  se  révolter  dès 
qu'il  est  à  même  de  le  faire  impuné- 
ment ,  ne  s'aperçoivent  pas  que  si  de 
pareilles  maximes  avaient  prévalu  ,  elles 
auraient  tué  le  progrès  moral  et  social 
de  l'humanité  à  sa  naissance.  Car,  pour 
que  le  vainqueur  consentît  à  laisser  la 
vie  à  son  ennemi  terrassé  ,  il  fallait  bien 
qu'il  comptât  sur  la  fidélité  de  celui-ci  à 
observer  la  clause  du  contrat  mise  à  sa 
charge,  ou,  comme  les  Turcs  l'expri- 
ment encore  avec  une  si  brutale  fran- 
chise, a  payer  le  prix  du  rachat  de  sa 
tête.  Les  hommes  grossiers,  mais  pour- 
tant moins  que  leurs  ancêtres,  qui  fon- 
dèrent ces  usages  et  ces  mœurs,  avaient 
donc  un  sens  intime  plus  moral  et  plus 


vrai  que  les  philosophes  de  nos  jours,  et 
ils  se  plaçaient  instinctivement  dans  de 
meilleures  conditions  de  progrès  social 
que  celles  qu'il  a  plu  à  la  fausse  science 
d'imaginer.  En  dernière  analyse ,  le 
droit  d'esclavage,  quelque  affreux  qu'il 
doive  nous  paraître  du  point  de  vue  mo- 
rale où  le  Christianisme  nous  a  heureu- 
sement placés ,  fut,  en  réalité ,  le  moyen 
employé  par  la  Providence  pour  arra- 
cher l'humanité  aux  guerres  d'extermi- 
nation qui,  sans  cela  ,  se  seraient  perpé- 
tuées sur  la  terre.  Ce  fut  un  échelon  qui 
servit  à  une  organisation  sociale  très  in- 
fime assurément  pour  s'élever  plus  haut , 
de  même  que  la  civilisation  actuelle, 
dont  quelques  uns  de  nous  semblent  si 
fiers,  n'est  qu'un  échelon  presque  aussi 
douloureux  que  le  premier ,  et  destiné 
à  nous  élever  à  une  socialisation  supé- 
rieure. 

Les  esprits  sont  tellement  accoutumés 
à  ne  voir  que  la  lutte  stérile  des  opinions, 
et  si  peu  préparés  à  la  recherche  métho- 
dique des  principes  vrais  de  la  science, 
qu'au  premier  aperçu  de  notre  analyse 
du  droit  d'esclavage,  la  plupart  des  lec- 
teurs se  hâteront ,  les  uns  avec  satisfac- 
tion ,  les  autres  avec  colère,  de  nous 
ranger  sous  la  bannière  de  ceux  qui  dé- 
fendent l'esclavage  ,  par  intérêt  de  posi- 
tion ou  par  esprit  de  système;  car  c'est 
presque  toujours  dans  l'égoïsme  ou  la 
vanité  que  les  opinions  prennent  nais- 
sance. Il  n'en  est  pas  de  même  des  prin- 
cipes ;  ceux-ci  se  produisent  à  la  lumière 
de  la  révélation  divine  ou  de  la  raison 
humaine.  C'est  du  moins  à  ce  double 
critérium  que  nous  demandons  que  l'on 
soumette  les  nôtres,  et  nous  ne  récla- 
mons du  lecteur  attentif  que  le  temps 
moral  absolument  nécessaire  pour  dé- 
velopper notre  pensée,  et  fournir  la  so- 
lution delà  question  ici  posée,  que  nous 
avons  dit  être  un  problème  social  à  deux 
inconnues ,  savoir  :  liberté  individuelle, 
et  richesse  publique. 

Du  droit  de  propriété  et  du  prolétariat. 

Il  n'est  pas  un  argument  employé  à 
combattre  le  droit  de  domination,  qu'on 
ne  puisse  tourner  avec  un  égal  succès 
contre  le  droit  de  propriété.  «  <v)uel 
<  droit  un  homme  a-t-il  sur  la  personne 


42<j 


COURS   D'ECOjSOMIE  SOCIALE 


<  d'un  autre? s'écrie  le  philosophisme, 
c  Ce  prétendu  droit  n'est  autre  chose 
c  qu'un  abus  de  la  force  auquel  la  force 
«  contraire  peut  légitimement  mettre  un 
«  terme.  >  N'y  aurait-il  pas  autant  de 
logique  à  dire  ceci,  qui,  du  reste,  n'a 
pas  manqué  d'être  proclamé  par  les  révo- 
lutionnaires  conséquens  :  «  Quel  droit 

<  un  homme  a-t-il  à  la  puissance  du  sol , 
«  exclusivement  aux  autres  hommes  à  la 
«  subsistance  desquels  ce  premier  des  in- 
«  strumens  du  travail  est  aussi  nécessaire 
«  qu'à  lui?  En  vertu  de  quel  principe, 
«  sinon  par  un  abus  de  la  force,  cet 
«  heureux  possesseur  des  moyens  de 
«  vivre  peut-il  refuser  de  les  partager 
«  avec  ses  semblables  ,  ou  ne  les  leurac- 
t  corder  qu'à  des  conditions  que  ceux-ci 
«  sont  obligés  d'accepter,  quelque  dures 
«  qu'elles  soient ,  sous  peine  de  mourir 
«  de  faim?  »  Que  ceux  qui  trouvent 
l'argument  fort  bon  dans  le  premier  cas , 
et  mauvais  dans  le  second,  ne  viennent 
pas  nous  dire  que  les  conditions  du 
travail  sont  stipulées  librement  entre 
l'entrepreneur  d'industrie  et  l'ouvrier; 
car  il  n'y  a  pas  de  liberté  là  où  une  des 
parties  contractantes  est  exposée  à  tom- 
ber dans  la  détresse  en  cas  de  refus  ;  dans 
le  fait,  l'acceptation  de  celle-ci  est  sou- 
mise à  une  coercition  plus  déguisée, 
mais  tout  aussi  réelle  que  celle  du  vaincu 
des  temps  barbares,  que  nous  avons  vu 
placé  par  son  vainqueur  entre  la  servi- 
tude et  la  mort. 

Il  est  peut-être  des  gens  qui  croiront 
avoir  trouvé  une  excellente  réplique  en 
disant  qu'il  est  juste  que  la  terre  appar- 
tienne au  premier  occupant,  ou  à  celui 
qui  l'a  fécondée  par  son  travail ,  etc. 
Nousavons  déjà  fait  entendre  que  le  droit 
de  premier  occupant ,  si  toutefois  on  par- 
vient à  le  rencontrer  quelque  part,  ne 
serait  en  définitive  que  le  droit  de  con- 
quête; c'est  assez  dire  qu'en  l'absence 
d'un  code  international ,  ce  droit  ne  sau- 
rait arrêter  un  second  occupant  plus 
fort  que  le  premier  ,  ni  le  droit  du  se- 
cond en  arrêter  un  troisième,  et  ainsi  de 
suite.  Jusqu'à  l'avènement  d'un  code  pa- 
cificateur, c'est  toujours  le  droit  du  plus 
fort  s'exerçant ,  soit  d'une  manière,  soit 
de  l'autre,  tantôt  sur  la  personne  du  pro- 
ducteur ,  tantôt  sur  l'instrument  de  la 
production,  Au  surplus ,  où  sont-ils  ces 


i  premiers  occupans  ou  leurs  ayant-droit 
légitimes?  Nous  donnera-t-on  pour  tels 
les  Anglo-Américains  ,  parce  qu'ils  au- 
ront,  par  des  marchés  dérisoires,  tant 
ils  étaient  entachés  de  dol  et  de  fraude, 
acquis  pour  quelques  barils  d'eau-de-vie 
certaines  portions  du  territoire  des  In- 
diens ?  Il  y  a  long-temps  que  le  monde 
sait  à  quoi  s'en  tenir  sur  ces  hypocrites 
semblans  de  justice  et  que  l'on  connaît 
toutes  les  ruses  mercantiles  appuyées  de 
violence  militaire  auxquelles  les  Etats  de 
l'Union-Américaine  ont  eu  recours  pour 
déposséder  de  faibles'etstupides  sauvages, 
qui  ne  comprenaient  même  pas  en  quoi 
consistait  le  marché  qui  leur  était  pro- 
posé. Qu'on  ne  vienne  donc  pas  nous  par- 
ler de  possession  territoriale  fondée  sur 
un  acte  primitif  de  justice,  puisque  la 
seule  de  ces  possessions  qui  puisse  se 
parer  de  cette  couleur,  provient  d'actes 
tels  que  si  un  particulier  s'en  rendait 
coupable  envers  un  autre,  dans  un  pays 
civilisé ,  il  n'est  pas  un  tribunal  qui  hési- 
tât à  le  condamner  aux  galères  à  perpé- 
tuité. 

Il  est  de  fait  qu'il   n'y  a  peut-être  pas 
sur  la  terre  un  seul  peuple  autochthone 
dans  la  stricte  acception  du  mot;  l'unique 
titre  que  puissent  invoquerles  possesseurs 
actuels  du  sol,  s'ils  y  sont  établis  depuis 
long-temps,  c'est  la  prescription ,  loi  qui 
convient  assez  bien  à  l'imperfection  de 
la  nature  humaine  ,  mais  qui  est  complè- 
tement étrangère  à  la  justice  divine.  En 
réalité ,  l'histoire  du  genre  humain  est- 
elle  donc  autre  chose    que  le   fatigant 
récit  des  migrations  et  des  transmigra- 
tions des  divers  peuples  se  ruant  tour-à- 
tour  les  uns  sur  les  autres,  envahissant 
le  territoire  qui  leur  convient,  et  fondant 
constamment  le  droit  sur  la  force,  sinon 
sur  la  ruse?  Quand  le  vainqueur  s'em- 
para à  la  fois  du  sol  et  de  la  personne  du 
régnicole  ,  ou  simplement  de  l'homme,  à 
l'effet  de  le  transporter  sur  un  autre  ter- 
ritoire ,  il  en  résulta  l'esclavage  propre- 
ment dit,  ou  esclavage  direct  et  avoué; 
quand  il  se  contenta  de  s'approprier  le 
sol ,  sachant  fort  bien  que  la  possession 
de  cet  instrument  essentiel  de  produc- 
tion le  rendait  suffisamment  maître  du 
producteur,  il  en  résulta  ce  que  nous 
appelons  le  prolétariat,  ou  esclavage  in- 
direct et  non  avoué,  En  effet,  faut-il  dire 


PAR  M.  LOUIS  ROUSSEAU. 


427 


toute  la  différence  qui  existe  entre  un 
esclave  et  un  prolétaire?  L'esclave  est  un 
homme  conduit  au  travail  par  la  crainte 
des  ehâtimens ,  le  prolétaire  est  un 
homme  conduit  au  travail  par  la  crainte 
du  besoin. 

Cependant ,  nous  le  demandons  aux 
gens  assez  sages  pour  reconnaître  la 
fausseté  d'un  principe,  sinon  à  priori, 
du  moins  quand  on  leur  en  fait  palper  les 
funestes  conséquences  ,  ne  serait-ce  pas 
porter  une  atteinte  flagrante  à  l'ordre 
social  que  d'appliquer  au  prolétariat  le 
raisonnement  que  J.-J.  Rousseau  n'a  pas 
craint  de  produire  à  rencontre  de  l'es- 
clavage ?  En  un  mot,  pourrait-on,  sans 
se  rendre  coupable  d'un  délit  grave, 
faire  entendre  cette  argumentation  : 

«  La  force  qui  a  constitué  la  propriété 
f  est  une  puissance  physique  ;  donc  il  ne 

<  peut  résulter  aucune  moralité  de  ses 
«  effets.  Ne  pas  s'emparer  de  la  propriété 
«  d'autrui  peut  être  un  acte  de  prudence  ; 
c  mais  ce  ne  saurait  être  un  devoir.  Si  la 
«  force  a  fait  le  droit,  la  force  peut  l'a- 
«  bolir;  quand  on  peut  commettre  un 
«  vol  impunément,  on  le  peut  légilime- 
«  ment;  le  mot  droit  n'ajoute  rien  au 
«  fait  violent  de  la  propriété  ;  il  ne  signi- 

<  fie  absolument  rien  du  tout.  » 

Si  ce  raisonnement,  qui  n'est  que  la 
reproduction  presque  textuelle  de  celui 
que  Jean- Jacques  oppose  au  droit  d'escla- 
vage ,  devait  avoir  cours  en  morale,  cha- 
cun conviendra  qu'il  en  résulterait  bien- 
tôt le  pins  épouvantable  bouleversement 
de  l'ordre  social.  C'est  ici  que  l'écrivain, 
pour  ne  pas  laisser  l'esprit  du  lecteur  pren- 
dre le  change  et  lui  attribuer  une  pensée 
et  des  sentimens  diamétralement  opposés 
à  ceux  qu'il  professe ,  se  voit  dans  la 
fâcheuse  nécessité  d'anticiper  sur  l'or- 
dre des  matières,- car  en  lisant  ce  qui 
précède,  il  ne  manquera  pas  de  se  trou- 
ver des  gens  qui  se  regarderont  comme 
suffisamment  informés  que  nous  écrivons 
en  faveur  du  maintien  de  l'esclavage ,  ce 
qui  serait  au  moins  étrange  dans  un 
écrivain  catholique.  Cependant,  faisons 
entendre  dès  à  présent  un  mot  d'explica- 
tion, et  que  les  personnes  impatientes 
de  franchir  l'espace  qui  sépare  l'énoncé 
d'un  problème  de  sa  solution  ,  daignent 
ensuite  nous  écouter  patiemment,  sans 
se  presser  de  conclure  à  noire  lieu  et  I 


place.  La  méthode  philosophique  con- 
siste à  poclamer  bien  haut  le  ^principe 
qu'elle  entend  faire  triompher ,  avant 
même  qu'on  soit  assuré  des  moyens 
d'application;  la  religion  s'attache  avant 
tout  à  faire  du  principe  une:  réalité, 
après  quoi  il  lui  est  facile  de  le  faire 
accepter  dans  la  spéculation.  En  d'autres 
termes,  le  philosophisme  promulgue  des 
droits,  sans  savoir  comment  il  les  tradui- 
ra en  actes.  La  religion,  au  contraire, 
fonde  progressivement  le  principe  dans 
la  vie  pratique  ;  dès  lors,  il  lui  est  facile 
de  déclarer  en  temps  opportun  que  le 
fait  en  vigueur  repose  sur  un  droit.  Mais 
non,  la  religion  fait  mieux  encore:  !e 
mot  droit  est  exclu  de  son  vocabulaire, 
et  c'est  par  là  qu'elle  est  en  définitive  si 
forte  à  faire  triompher  le  droit. 

Quant  à  vous  ,  hommesde  tapage  et  de 
révolution,  qui  vous  intitulez  par  excel- 
lence amis  de  la  liberté 3  vous   n'avez 
jamais  su  conduire  les  peuples  qu'à  un 
genre  de  servitude  ou  à  un  autre  ,  c'est- 
à-dire  à  la  dépendance  des  hommes  ou  à 
celle  des  choses,  à  l'esclavage  ou  à  la 
la  pauvreté.  C'est  dans  l'ancienne  colo- 
nie de  Saint-Domingue  surtout  que  cette 
dernière   castastrophe   a   été  subite   et 
complète.  Ce  pays,  qui  possédait  tous  les 
élémens  virtuels  d'une  haute  socialisa- 
tion, a  rétrogradé  vers  la  sauvagerie  ou 
inertie    industrielle ,    accompagnée    de 
ténèbres    intellectuelles,    parce  que  la 
classe  asservie  a  été  émancipée  par  le 
crime,  au   lieu   de  l'être  par  la  vertu. 
Autant  et  pis  encore  en  adviendrait  à  la 
société  européenne,  si  les  déclamations 
des   démagogues    modernes  contre    le 
droit  de  propriété  parvenaient  à  se  tra- 
duire en  actes.  Qu'on   soit  donc  enfin 
bien  convaincu    que  la  religion,   pour 
peu  que  la  politique  la  laisse  agir  sans  en 
prendre  ombrage,  peut    seule   appeler 
l'esclave  à  la  liberté  par  la  transforma- 
tion progressive  de  son  contrat  avec  le 
maitre,  et  qu'elle  appelle  également  par 
une  transformation  semblable  le  prolé- 
taire à  | la    propriété,  en  l'absence   de 
laquelle    la    loi   ne    peut    lui    donner 
qu'une  liberté  dérisoire.  Cependant  pour 
l'esclave  comme   pour  le  prolétaire,   le 
plus  sûr  gage  de  leur  future   émanci- 
pation, c'est  leur  inoralilé  ,   c'est  leur 
vertu;  car  la  liberté  n'a   jamais  long- 


423  COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 

temps  faitfaute  à  une  classe  d'hommes  di- 
gnes d'en  jouir.  Enfin  ajoutons  que  l'accès 
de  tous  les  hommes  à  la  liberté  indi- 
viduelle et  à  la  propriété  ne  peut  être 
fondé  solidement  qu'au  moyen  de  l'or- 
ganisation du  travail.  Mais  malheur  à 


nous  si  c'est  à  l'esprit  de  système  et  aux 
erronés  calculs  du  matérialisme  que  l'on 
confie  cette  organisation,  car  notre  but 
est  de  prouver  qu'elle  ne  peut  s'élever 
que  sur  une  base  chétienne  ! 

Louis  Rousseau. 


&cUn<c$  %\$tQtxqm. 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANGE. 


VINGT-UNIÈME  LEÇON  (1). 

Progrès  de  la  royauté  franque  ,  par  la  condition 
nouvelle  des  guerriers  franks  et  leur  dispersion , 
par  la  dignité  consulaire  dont  Clovis  fut  revêtu. 
—  A-t-il  existé  véritablement  des  assemblées  na- 
tionales sous  les  Mérovingiens  ?  —  Que  faut-il 
penser  des  Champs-de-Mars  ? 

Clovis  ne  vit  pas  dans  la  concession  des 
bénéfices  terriens  la  position  formidable 
où  il  mettait  ses  leudes,  et  les  tourmens 
qu'il  préparait  à  sa  dynastie  et  à  son 
royaume  ;  car,  outre  la  supériorité 
qu'obtient  celui  qui  donne  librement  sur 
ceux  qui  acceptent,  outre  la  fidélité  ex- 
presse que  cette  munificence  exigeait  en 
retour,  sa  propre  situation  avait  prodi- 
gieusement grandi,  et  il  avait  attendu  et 
saisi  ses  avantages  avec  trop  d'à-propos 
pour  ne  pas  les  comprendre ,  pour  ne  pas 
sentir  tout  ce  qu'il  avait  acquis  de  puis- 
sance. 

Il  y  avait  bien  loin ,  en  effet ,  du  maître 
de  la  Gaule ,  après  la  bataille  de  Vouillé, 
au  petit  roi  de  Tournai,  même  après  la 
bataille  de  Soissons.  On  sait  que  l'évêque 
Rémi  fit  aussitôt  réclamer  un  vase  pré- 
cieux, enlevé  de  son  église  par  les 
Franks  dans  cette  première  expédition 
de  Clovis.  Le  roi  répondit  à  l'envoyé  : 
t  Suis-nous  jusqu'à  Soissons,  car  c'est  là 
que  toutes  les  dépouilles  doivent  se  par- 
tager, et  si  le  sort  me  donne  ce  vase,  je 
ferai  ce  que  l'évêque  demande.  »  Lors- 
qu'on fut  arrivé  à  Soissons,  tout  le  butin 
étant  rassemblé  sur  la  place,  le  roi  dit  : 

(I)  Voir  la  xxc  leçon  an  n"  68  ci-dessus,  p.  i03, 


t  Je  vous  prie,  vaillans  guerriers,  de  ne 
pas  me  refuser  hors  part  seulement  le 
vase  que  voilà.»  A  ces  mots,  ceux  qui 
avaient  le  plus  de  sens  répondirent  : 
«  Tout  ceci  est  à  toi,  glorieux  roi;  mais 
nous-mêmes  aussi  nous  sommes  soumis 
à  ton  pouvoir.  Fais  donc  ce  qui  te  con- 
vient, car  personne  n'a  droit  de  résister 
à  ton  autorité.  »  Dès  qu'ils  eurent  ainsi 
parlé,  un  seul,  mauvaise  tête  et  fan- 
faron, levant  sa  francisque,  en  frappa  le 
vase  et  dit  tout  haut  :  <  Tu  n'auras  rien 
d'ici  que  par  le  droit  du  sort.  »  Tous 
étaient  stupéfaits.  Le  roi  contint  son  in- 
jure avec  une  patiente  douceur,  et  ayant 
pris  le  vase ,  il  le  rendit  à  l'envoyé  ecclé- 
siastique, conservant  en  secret  son  res- 
sentiment dans  son  cœur.  Mais  un  an 
après  ,  il  ordonna  que  toute  la  phalange 
se  réunît  en  appareil  de  guerre,  pour 
montrer  au  Champ  de  Mars  la  belle  te- 
nue de  son  armure.  Là ,  inspectant  avec 
soin  chaque  guerrier,  il  arrive  au  frap- 
peur de  vase,  et  lui  dit  :  t  Nul  autre  n'a 
présenté  des  armes  aussi  négligées  que 
les  tiennes;  car  ni  javelot,  ni  épée,  ni 
hache,  tu  n'as  rien  en  état,  t  Et  saisis- 
sant la  hache  de  cet  homme,  il  la  jette  à 
terre.  Celui-ci  se  penchant  un  peu  pour 
la  ramasser,  le  roi  lui  déchargea  la 
sienne  à  deux  mains  sur  la  tête  :  «C'est 
ainsi  qu'à  Soissons ,  dit-il ,  tu  as  traité  le 
vase,  »  Ce  coup  fait,  il  congédia  la  troupe, 
s'étant  établi  en  grande  crainte  par  cette 
action  (l). 

(1)  Greg.  Tur.,  u,  27;  Fredeg,  Epitome,  16; 
Yita  S.  Reœig. 


PAR  M.  DU  MONT. 


429 


On  s'est  évertué"  en  sens  divers  sur  ce 
récit,  selon  le  système  politique  que 
chacun  préférait;  quelques  uns,  entre 
autres  le  père  Daniel,  ont  cru  plus  sage 
de  le  rejeter,  comme  un  trait  de  crédu- 
lité. Cependant,  quoi  de  plus  vraisem- 
blable, de  plus  naturel?  Quel  intérêt, 
quelle  prévention  aurait  inventé,  accré- 
dité un  fait  si  simple  et  si  indifférent  en 
soi?  Tout  ce  qu'on  peut  attribuer  à  l'his- 
torien ,  ce  serait,  non  pas  la  protestation 
unanime,  mais  l'expression  du  dévoue- 
ment que  l'armée  témoigna  envers  son 
chef,  et  que  le  naïf  écrivain  a  rendue  se- 
lon son  idée  romaine  et  son  sentiment 
chrétien  du  pouvoir.  A  cela  près ,  cette 
petite  scène,  tout-à-fait  dans  les  mœurs 
barbares,  n'offre  rien  qui  ne  s'accorde 
avec  le  caractère  connu  des  Germains  et 
des  Franks  :  on  y  voit,  telle  qu'elle  de- 
vait être,  l'autorité  d'un  roi  de  tribu 
guerrière,  recevant  du  sort,  comme  le 
dernier  guerrier,  sa  part  proportionnée 
de  butin,  et  prononçant,  comme  l'arbitre 
absolu  de  la  discipline,  sur  un  manque- 
ment militaire.  Il  dissimule  son  affront, 
il  ne  peut  contester  la  coutume  brutale- 
ment invoquée;  le  Frank  est  dans  son 
droit.  Clovis,  pour  se  venger,  attend 
l'occasion  de  punir,  où  il  aura  son  droit 
à  son  tour;  et  s'il  tue  l'offenseur  ouverte- 
ment à  cause  du  vase  refusé,  il  faut  au- 
paravant qu'il  l'ait  pris  en  faute,  et  qu'il 
trouve  un  sujet  de  le  frapper  pour  y 
joindre  et  avouer  sa  vengeance. 

Encore  dix  ans  après,  malgré  la  distri- 
bution ,  peut-être  commencée ,  des  terres 
alodiales  et  bénéficiaires,  lorsque  Clo- 
tilde  et  Rémi  pressent  Clovis  d'accomplir 
le  vœu  de  Tolbiac ,  le  roi  n'ose  se  décider 
sans  consulter  son  peuple.  Il  se  présente 
à  ses  guerriers,  qui  s'écrient  tout  d'une 
voix  :  c Nous  rejetons  les  dieux  mortels, 
et  nous  sommes  prêts  à  suivre  le  dieu 
immortel  que  prêche  Rémi  (1).  » 

(1)  Greg.  Tur.,  n ,  51.  Les  félicitations  de  S. 
Avilus,  qui  indiquent  incidemment  l'époque  du 
baptême  de  Clovis,  prouvent  avec  quelle  faveur 
cette  détermination  du  prince  fut  accueillie  par  les 
Franks  comme  par  les  Gaulois,  puisque  des  messa- 
gers furent  envoyés  pour  l'annoncer  même  chez  les 
Burgundes  :  «  Cujus  splendorem  congrue  Redemp- 
toris  noslri  valivitas  inchoavit  ;  ut  consequenter 
en  die  ad  saluiera  regenerari  ex  unda  vos  pareat, 
quo  naium  redeiuplioni  sua:  cœli  Dominum  mundus 


Un  peu  plus  tard,  quoique  l'on  ne 
nous  dise  pas  qu'il  ait  demandé  l'avis  de 
son  armée  pour  faire  la  guerre  au  roi 
Burgunde  et  ensuite  pour  traiter  avec 
lui,  cependant  lorsqu'il  veut  attaquer 
les  Wisigoths ,  il  dit  aux  siens  :  «  Je  sup- 
porte avec  peine  que  ces  Ariens  tiennent 
une  partie  des  Gaules  ;  allons  avec  l'aide 
de  Dieu,  et  les  ayant  vaincus,  réduisons 
le  pays  sous  notre  domination.  Ce  lan- 
gage leur  plut  à  tous ,  et  il  se  mit  en 
marche  sur  Poitiers  (1).  »  Mais  alors  aussi 
il  agit  et  commande  avec  bien  plus  de 
décision.  Vingt  ans  auparavant ,  il  n'avait 
pas  même  songé  à  interdire  le  pillage; 
maintenant,  «par  respect  pour  saint 
Martin,  il  donna  un  édit  que  nul  ne  prît 
sur  le  territoire  de  Tours  autre  chose 
que  des  herbages  pour  la  subsistance  et 
de  l'eau.  Quelqu'un  de  l'armée  ayant 
rencontré  du  foin  appartenant  à  un  pau- 
vre homme,  dit  :  Le  roi  n'a-t-il  pas  pres- 
crit de  prendre  seulement  de  l'herbe,  et 
rien  autre  chose?  Et  ceci  est  de  l'herbe, 
ajouta-t-il.  Nous  ne  serons  donc  pas 
transgresseurs  de  son  commandement  si 
nous  la  prenons.  Et  usant  de  violence  en- 
vers cet  homme,  il  lui  enleva  son  foin. 
Le  fait  parvint  au  roi ,  qui  aussitôt  tua  de 
son  épée  le  pillard,  en  disant  :  Et  où 
sera  l'espérance  de  la  victoire ,  si  le  bien- 
heureux Martin  est  offensé?  Ce  fut  assez 
pour  que  l'armée  ne  prît  rien  davantage 
dans  le  pays....  Arrivé  enfin  près  de  Poi- 

accepit Cujus  ministeriis  etsi  corporaliter  non 

accessi ,  gaudiorum  lamen  communione  non  defui. 
Quandoquidem  hoc  quoquercgionibui  nostris  divina 
pietas  gratulalionis  adjecit,  ut  ante  baptismumves' 
Irum  ad  nos  sublimissima;  humanitatis  nuntiut  per- 

venirct Unum  ergo  quod  vellemus  augeri;  ut 

quia  Deus  gentem  veslram  per  vos  ex  toto  suant 

faciet,  ulterioribus  quoque  gentibus fidei  semina 

porrigatis.  » 

La  lettre  du  pape  Anastase,  écrite  aprêg  le  bap- 
tême de  Clovis  ,  ne  parle  que  de  sa  conversion  ,  et 
prévoit  seulement  celle  de  la  nation;  mais  en  M4, 
trois  ans  après  la  mort  du  prince,  le  pape  Ilormis- 
das  ,  établissant  saint  Rémi  vicaire  du  Siège  aposto- 
lique ,  fournit  un  témoignage  assez  positif  de  la 
conversion  des  Franks,  comme  déjà  complète  à  celte 
époque  :  «  Vices  ilaque  nostras  per  omne  regnum 
dilecli  et    spiritualis  filii   nostri   Ludovici ,  quem 

nuper cum  génie  intégra  converlisti , salvis 

privilegiis  quœ  metropolitanis  decrevit  antiquitas  , 
pr.-esenti  auctoritate  commitlimus, 

(t)  Greg.  Tur.,  u,  57, 


430 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE , 


tiers,  il  défendit  encore  à  toute  son  ar- 
mée, en  l'honneur  de  saint  Hilaire,  de 
spolier  personne  là,  ni  dans  la  marche, 
ni  de  piller  les  biens  de  qui  que  ce 
fût  (1).  1 

Quand  la  bataille  fut  gagnée,  Clovis 
écrivit  aux  évêques  du  royaume  wisi- 
goth  :  c  La  renommée  l'ayant  annoncé, 
votre  béatitude  ne  peut  ignorer  ce  qui 
a  été  fait  et  ce  qui  a  été  prescrit  à  toute 
notre  armée  avant  que  nous  entras- 
sions dans  le  pays  des  Goths.  Première- 
ment, nous  avons  ordonné  que  nul 
n'attentât  à  la  liberté  d'aucun  de  ceux 
qui  sont  attachés  au  service  des  églises, 
ni  des  religieuses,  des  veuves,  des  en- 
fans  des  clercs  et  des  veuves.  La  même 
chose  a  été  ordonnée  pour  les  serfs  des 
églises  auxquelles  il  aura  été  constaté 
qu'ils  appartiennent  par  le  serment 
des  évêques,  afin  qu'aucun  de  ceux-là 
également  ne  souffre  violence  ni  dom- 
mage. Ce  qui  doit  être  entièrement 
tenu  pour  véritable,  afin  que  si  quel- 
qu'une des  personnes  ci-dessus  dési- 
gnées était  mise  en  état  de  captivité, 
soit  dans  l'église,  soit  hors  de  l'église, 
nous  commandions  qu'on  la  délivre 
sans  délai.  Quant  aux  captifs  laïques, 
qui  sont  hors  de  l'exception,  et  qui  en 
auraient  été  jugés  dignes,  il  est  à  votre 
disposition  de  ne  pas  la  refuser  à  qui 
vous  voudrez;  car  de  tous  ceux, tant 
clercs  que  laïques,  qui,  étant  sous 
notre  sauve-garde,  auraient  été  faits 
captifs,  si  vous  les  reconnaissez  vérita- 
blement, adressez-nous  en  conséquence 
des  lettres  de  vous,  scellées  de  votre 
anneau;  et  de  notre  côté  vous  verrez 
que  la  précc]>tion  portée  sera  main- 
tenue. Toutefois,  notre  peuple  de- 
mande, quels  que  soient  ceux  à  qui 
vous  voudrez  accorder  vos  lettres,  que 
vous  ne  tardiez  pas  de  déclarer,  avec 
serment  devant  Dieu  et  avec  votre  bé- 
nédiction ,  la  vérité  de  la  chose,  parce 
qu'on  a  découvert  plusieurs  attesta- 
tions incertaines  ou  fausses  (2).  « 
Le  consentement  de  l'armée  est  cer- 

(2)  Greg.  Tur.,  n,  57. 

(2)  Epislola  Clodovei  régis  ad  Episcopos post  hél- 
ium gothicum Et  à  parte  noslrà  prœceptioncm 

latam  noveritis  esse  firmandam Quia  multorum 

•varietates  vel  falsitates inventer  sunt,  ut  comprehen- 


tain  par  cette  circulaire  royale.  Toute- 
fois ,  cet  accord  du  prince  et  de  ses  guer- 
riers ne  suppose  aucunement  délibération 
commune.  Si,  en  effet,  il  se  fût  tenu  un 
conseil  public  touchant  cette  mesure  de 
justice  et  de  bienveillance,  si  ce  conseil 
eût  été  indispensable,  l'ordonnance  l'eût 
mentionné,  sans  quoi  elle  n'eût  point 
valu,  et  Clovis  n'eût  pas  manqué  de  le 
rappeler  dans  la  circulaire;  au  lieu  qu'il 
y  parle  en  maître  qui  s'est  assuré  sans 
doute  de  la  bonne  volonté  des  siens ,  mais 
qui  seul  a  droit  de  leur  en  faire  un  de- 
voir. C'est  lui  qui  a  ordonné,  qui  a  porté 
cette  préception ,  terme  inusité  chez  les 
Franks  précédemment,  et  très  signifi- 
catif, comme  nous  le  verrons  plus  tard. 

En  revenant  du  midi  de  la  Gaule  con- 
quise, Clovis  reçut  à  Tours,  de  l'empe- 
reur Anastase,  un  diplôme  de  consul. 
«  Il  revêtit  la  tunique  de  pourpre,  avec 
«  la  chlamyde,  dans  la  basilique  de 
«  Saint-Martin,  et  mit  sur  sa  tête  le  dia- 
«  dème ;  puis,  montant  à  cheval,  il  fit 
«  des  largesses  à  la  foule  avec  une 
«  grande  bonté,  répandant  de  sa  propre 
«  main  des  pièces  d'or  et  d'argent  pen- 
t  dant  tout  le  chemin  entre  la  basilique 
«  et  l'église  de  la  ville.  Depuis  ce  jour,  il 
«  fut  honoré  comme  consul  et  auguste, 
<  Sorti  de  Tours,  il  vint  alors  à  Paris,  et 
«  y  fixa  le  siège  de  son  royaume  (1).  » 

Le  roi  Gondobad  avait  autrefois  reçu 
le  titre  de  maître  de  la  milice,  et  vers  ce 
même  temps  son  fils  Sigismond,  accep- 
tant du  même  empereur  celui  de  patrice, 
lui  répondait:  «  En  paraissant  gouverner 
«  notre  nation,  nous  ne  croyons  pas 
«  avoir  un  autre  rang  que  celui  de  votre 
t  guerrier.  »  On  ne  doit  pas  prendre  à  la 
lettre  ces  protestations  de  politesse  em- 
ployées, au  nom  de  son  souverain,  par 
saint  Avitus ,  habitué  au  style  de  la  chan- 
cellerie impériale.  Cet  évoque  s'était  déjà 
servi  de  cette  expression,  sans  consé- 
quence, au  nom  de  Gondobad,  en  écri- 
vant à  Clovis  (2).  On  n'y  voit  pas  moins 
combien  les  princes  barbares,  devenus 
possesseurs  des  provinces  de  l'empire , 


datur,  sicut  scriptnm  est,  péril  justus  cum  impio. 
Orale  pro  me,  domini  sancti,  et  apostolicu  sede 
dignissimi  papae. 

(1)  Greg.  Tur..  n,  38. 

(2)  Ducange,  Miles  i  Avitus,  Episl.  43.  !2,  os,  03. 


l'Ail  M.  DU  MOIN  T. 


•131 


tenaient  à  paraître  munis  de  l'ancienne 
autorité  impériale  aux  yeux  des  anciens 
habitans. 

Clovis  se  crut  enfin  assez  affermi  pour 
se  débarrasser  des  autres  princes  méro- 
vingiens et  réunir  leurs  États  aux  siens. 
Après  le  meurtre  du  roi  de  Cologne  et  de 
son  fils,  Clovis  se  rendit  chez  les  Ri- 
puaires;  il  convoque  tout  le  peuple,  pro- 
teste qu'il  n'est  point  complice  de  ce 
double  crime;  et  «je  vous  donne,  dit-il, 

<  un  conseil,  si  cela  vous  convient.  Venez 
t  à  moi  pour  être  sous  ma  protection.  Ce 
«  qu'ayant  entendu,  et  applaudissant  de 
€  leurs  boucliers  et  de   leurs  acclama- 

<  tions,  ils  le  reconnurent  pour  leur  roi 

<  en  l'élevant  sur  le  pavois  (1).  » 

Les  choses  se  passent  encore  ici  comme 
avant  l'établissement  en  Gaule  :  toute  la 
tribu  est  assemblée,  mais  la  tribu  seule- 
ment; il  ne  s'agit  que  d'une  élection, 
Clovis  se  propose  lui-même  ;  mais  il  ne 
sollicite  pas;  il  offre  au  contraire  sa  pro- 
tection :  ut  sub  meâ  sitis  defensiene. 
Clovis  règne  déjà  sur  une  autre  tribu  et 
sur  la  plus  grande  partie  de  la  population 
gauloise  ;  les  Ripuaires  augmenteront  ses 
forces,  mais  ne  peuvent  changer  ni  res- 
treindre les  avantages  acquis  à  sa 
royauté.  Par  leur  élection,  ils  l'accep- 
tent telle  qu'elle  est  devenue;  ils  l'accep- 
tent dans  leur  intérêt,  comme  un  com- 
mandement protecteur.  Une  pareille 
idée  était  étrangère  à  la  société  franque 
en  Germanie. 

Ensuite ,  lorsque  Clovis  s'est  vengé  de 
Cararik,  qui  l'avait  trahi  à  la  bataille  de 
Soissons,  lorsqu'il  a  fait  trancher  la  tête 
au  père  et  au  fils,  il  a  acquis  ainsi  non 
seulement  leur  État  et  leurs  trésors,  mais 
leur  peuple  (2). 

Enfin  il  attaque  ouvertement  Ragna- 
caire,  odieux  aux  siens  par  la  tyrannie 
de  ses  débauches.  Ce  roi  de  Cambrai  et 
son  frère  Richarius  sont  amenés  prison- 
niers à  leur  rival  vainqueur,  qui,  avec  un 
reproche  dérisoire,  les  tue  l'un  après 
l'autre  en  leur  fendant  la  tête  d'un  coup 
de  sa  francisque.  Il  avait  d'avance  gagné 
les  leudes  de  Ragnacaire.  Ceux-ci  se  plai- 
gnant d'avoir  reçu  des  présens  d'or  faux, 
il  répond  que  c'est  assez  de  la  vie  à  des 

Ci)  Grec-  Tur.,  u,  ïO. 
(«j  Id.,ibid.  il. 


traîtres  qui  pourraient  bien  périr  dans 
les  supplices  pour  avoir  conduit  leur 
maître  à  sa  perte.  Et  cette  dédaigneuse 
menace  les  oblige  à  demander  grâce  (1). 
Qui  reconnaîtrait  là  ces  fiers  guerriers 
et  ces  compagnons  volontaires  d'un  chef 
d'aventure?  Les  uns  s'humilient;  les  au- 
tres, les  leudes  môme  de  Clovis ,  assis- 
tent sans  murmure  à  ces  violentes  ini- 
quités qui  compromettent  leur  honneur 
et  leur  indépendance  :  tous  craignent, 
tous  ont  un  maître;  ils  ont  subi  le  joug 
de  sa  fortune  extraordinaire  et  de  sa  fa- 
veur. 

Ces  faits  disent  déjà  beaucoup.  Les 
règnes  suivans,  connus  plus  en  détail,  ne 
laissent  aucun  doute  sur  la  haute  et 
pleine  autorité  dont  le  conquérant  mé- 
rovingien jouissait  dans  ses  dernières  an- 
nées ,  et  qu'il  a  léguée  à  ses  fils  ;  car  tout 
marche,  aprèslui,  selon  une  disposition 
certaine,  tout  suit  une  impulsion  anté- 
rieure j  tout  continue,  rien  ne  com- 
mence; nulle  résistance  aux  droits  de  la 
royauté  nouvelle,  excepté  sur  un  seul 
point ,  qui  implique  l'aveu  tacite  et  com- 
plet de  tout  le  reste.  Les  premiers  suc- 
cesseurs de  Clovis  ont  tout  hérité  de  lui , 
et  au  lieu  d'y  rien  ajouter,  ont  laissé  af- 
faiblir leur  puissance  et  donné  le  pre- 
mier branle  de  décadence  par  leurs  que- 
relles. 

Un  nouvel  ordre,  ou  du  moins  un 
nouvel  arrangement  politique  s'était  aus- 
sitôt formé,  dont  toutes  les  parties,  peu 
observées  au  moment  même,  aujourd'hui 
difficilement  reprises  çà  et  là  dans  les 
faits  et  les  documens  confus,  présentent, 
si  on  les  rapproche  les  unes  des  autres, 
un  système  qui  a  sa  régularité  et  qui 
contient  les  principales  bases  des  gou- 
vernemens  modernes.  Ce  grand  change- 
ment ,  accompli  déjà  sous  les  fils  de  Clo- 
vis, s'est  donc  opéré  en  lui  et  par  lui, 
autant  et  plus  encore,  si  l'on  veut,  à 
l'aide  des  circonstances  que  de  son  habi- 
leté. C'est  <;e  qu'il  s'agit  d'expliquer. 

D'abord,  l'adhésion  spontanée  des 
Gaulois  au  jeune  conquérant,  adhésion 
cimentée  par  sa  conversion  et  celle  de  ses 
guerriers,  mettait  la  royauté  barbare 
plus  au  large,  en  lui  assurant  un  appui  à 
part,  en  contrebalançant  la  force  mili- 

(l)  Greg.  Tur.;  u,  l'A. 


432  COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 

taire  par  le  nombre  et  par  l'étendue  ter- 
ritoriale; ensuite,  la  distribution  des 
alocles  et  des  bénéfices  consolidait  l'in- 
dépendance de  la  royauté  et  sa  souverai- 
neté, non  seulement  en  engageant  les 
Franks,  à  leur  insu,  dans  les  liens  poli- 
tiques de  la  propriété ,  mais  encore  en  les 
isolant  les  uns  des  autres. 

Sans  doute,  comme  il  a  été  dit  précé- 
demment, le  premier  établissement  des 
tribus  se  renferma  entre  le  Rhin  et  la 
Loire  ;  la  population  se  fixa  par  groupes; 
mais  il  restait  dans  cette  partie,  quoique 
fort  ravagée,  des  villes  considérables  et 
d'anciens  habitans  en  immense  majorité. 
Quand  tous  les  groupes  de  Franks  eus- 
sent été  contigus,  ces  nouveaux  posses- 
seurs se  trouvaient  toujours  plus  espacés 
individuellement  sur  un  vaste  territoire, 
et  partant  plus  ou  moins  enclavés  dans 
les  possessions ,  les  mœurs  et  les  légalités 
romaines. 

On  a,  je  crois,  attaché  trop  d'impor- 
tance à  la  distinction,  très  ingénieuse  et 
un  peu  imaginaire,  de  la  bande  et  de  la 
tribu.  On  a  déduit  des  conjectures  hasar- 
dées de  deux  observations  assez  vagues 
de  Tacite  (1).  Les  bandes  d'aventure  qui 
se  montrent  obscurément  çà  et  là  ,  parmi 
les  invasions  antérieures,  disparaissent 
au  5e  siècle.  Que  des  guerriers  renommés 
aient  réuni  et  entraîné  avec  eux  une 
troupe  de  vaillans  volontaires  pour  cou- 
rir de  périlleux  hasards,  cela  dut  être; 
l'histoire  de  l'empire  romain  en  fournit 
plusieurs  exemples;  mais  ces  courses  de 
bravoure,  quand  on  les  achevait  heureu- 
sement, n'avaient  d'autre  résultat  que  de 
rapporter  un  audacieux  bulin,  d'entre- 
tenir chez  les  peuplades  germaines  l'ar- 
deur de  guerroyer.  On  ne  réussissait  pas 
toujours;  le  plus  souvent,  ces  bandes 
téméraires  se  faisaient  exterminer  par  la 
tactique  romaine,  ou  la  défaite  en  enrô- 
lait les  restes  dans  les  légions,  ou  bien 
les  reléguait  en  colonies  agricoles  sur 
quelque  coin  de  terre  vacante  de  pro- 
vince impériale.  Au  5e  siècle,  l'invasion 
changea, et  ne  procéda  plus  par  expédi- 
tions détachées  :  tout  une  nation  s'avan- 
çait en  masse,  chaque  tribu  suivant  son 
roi,  et  toutes  s'appuyant  mutuellement 
sous  la  direction  d'un  généralissime,  roi 


(I)  German.,  17  et  i«. 


d'une  tribu  principale.  Dans  cet  élan 
unanime,  la  bande  d'aventure  se  ralliait 
à  l'armée,  et,  subordonnée  au  mouve- 
ment commun ,  n'avait  plus  d'existence  à 
part;  elle  ne  comptait,  comme  tout  le 
reste ,  que  pour  la  valeur  personnelle  de 
chacun  de  ses  guerriers. 

En  fait,  on  ne  distingue,  sous  Clovis, 
dans  l'invasion  des  Franks,  d'autres 
chefs  que  les  petits  rois  de  sa  famille. 
Chacun  avait  ses  leudes ,  qui  finirent  par 
devenir  ceux  de  Clovis,  quand  il  fut  de- 
meuré seul.  Rien  n'indique  des  compa- 
gnons de  second  ordre  autour  de  ces 
leudes;  il  est  vraisemblable  seulement 
que  ceux-ci  eurent  aussi  leurs  affidés; 
que,  transformés  en  officiers  royaux,  ils 
ont  appelé  de  préférence  aux  emplois  in- 
férieurs qu'ils  commandaient  les  simples 
guerriers  qui  s'étaient  attachés  à  chacun 
d'eux  en  particulier,  cela  est  naturel, 
cela  dut  arriver;  mais  il  n'est  pas  moins 
dans  la  nature  que  la  répartition  des 
alodes  et  des  bénéfices  ait  relâché  beau- 
coup ces  liens  tout  volontaires.  La  condi- 
tion nouvelle  de  possesseur  dut  occuper 
presque  entièrement  les  uns  et  les  autres 
dans  les  premiers  momens;  chacun  du! 
s'empresser  de  connaître  son  domaine, 
d'en  constater  le  produit  et  d'en  jouir.  Le 
simple  Frank  dans  sa  terre  alodiale  fut 
plus  fier  et  plus  indépendant  que  jamais. 
Les  leudes,  de  leur  côté ,  commençaient 
à  comprendre ,  à  rechercher  la  faveur  du 
prince,  et  avant  de  s'en  prévaloir,  il  fal- 
lait l'obtenir  et  ne  point  la  perdre  parmi 
la  concurrence  des  Romains.  Chaque 
jour,  ils  observaient  l'influence  de  la  ri- 
chesse; comment  auraient-ils  songé  à 
diminuer  leurs  revenus  en  gratifiant  sur 
leur  part  de  propriété  des  propriétaires 
inférieurs,  qui  avaient  tous  un  lot  con- 
venable? IN'était-ce  pas  assez  de  tenir 
table  ouverte  pour  ceux  qui  gardaient 
avec  eux  des  habitudes  d'office  ou  d'a- 
mitié? Quelle  eût  été,  pour  les  uns  et 
pour  les  autres ,  l'opportunité  de  béné- 
fices en  sous-ordre,  qui  eussent  appauvri 
le  leude,  sans  communiquer  à  son  ancien 
compagnon  les  immunités ,  que  le  roi 
seul  pouvait  accorder,  et  sans  recevoir 
en  échange  le  serment  de  fidélité,  qui 
n'appartenait  qu'aux  personnes  royales? 
La  loi  salique  enfin  eût  consigné  et  réglé 
dans  quelqu'un  de  ses  chapitres  cette  re- 


PAU  M.  DUMOJNT. 


433 


lation  secondaire,  et  s'il  eût  existé  des 
arrière-bénéfices  et  par  conséquent  des 
iirricrc-Uudc.s,  elle  en  aurait  dit  quelque 
chose. 

11  n'y  eut  point  A' arrière-bénéfices.  Les 
leudes,  ni  sous  Clovis  ni  plus  tard, 
n'exercèrent  sur  les  hommes  libres  d'au- 
tre supériorité  que  celle  du  patronage, 
inséparable  de  la  richesse  et  des  hautes 
fonctions.  Sous  Clovis,  ils  ne  savaient 
pas  encore  qu'ils  fussent  une  aristocra- 
tie; plus  tard,  ce  qu'ils  gagnaient  par  les 
fautes  de  la  royauté  les  eût  avertis  du 
danger  de  former  autour  d'eux  une  aris- 
tocratie moyenne,  qui  se  fût  maintenue 
à  leurs  dépens,  et  dont  l'intérêt  eût  été 
d'appuyer  contre  eux  la  royauté.  Le 
simple  patronage  était  pour  eux  plus 
commode  et  à  la  fois  le  seul  praticable. 
Dès  que  les  princes  ne  connurent  plus 
d'autre  moyen  d'action  que  de  distribuer 
arbitrairement  les  emplois  et  la  fortune, 
les  leudes  conspirèrent  à  s'emparer  de 
l'abus.  Ce  fut  leur  domination  ;  ils  ne 
pouvaient  eux-mêmes  la  réformer,  la  ré- 
gler, sans  la  perdre.  On  n'arrivait  plus  à 
rien  que  par  eux;  mais  par  eux  on  arri- 
vait à  tout ,  comme  auparavant.  Il  fallait 
toujours  la  même  perspective  à  l'ambi- 
tion subalterne  pour  la  plier  sous  l'am- 
bition supérieure.  Nul  ne  demandait  et 
nul  n'accordait  protection  qu'avec  cette 
convention  tacite  et  toute  chance  admise. 
Ainsi  un  obscur  Andarchius  se  recom- 
mandait au  duc  Lupus ,  c'est-à-dire  se 
mettait  sous  son  patronage  pour  devenir 
par  la  suite  un  leude,  ou  du  moins  en 
usurper  le  titre  et  les  privilèges  (1). 

Il  est  donc  certain  que  la  possession 
aîodiale et  bénéficiaire,  constituant  pour 
lesFranks,  dans  une  nouvelle  position, 
à  des  distances  et  des  gradations  diver- 
ses, une  existence  tout  individuelle  , 
ne  les  présentait  plus  que  séparément 
à  leur  ancien   chef;   tandis  qu'aupara- 

(1)  Greg.  Tur.,  4.  Se  commendal  Lupo,  Campa- 
is Uni,  et  ejus  patrocinio  lumens ,  etc.  11  réussit 
dans  la  suite  à  passer  pour  un  homme  du  roi,  hono- 
rai*!: à  rege.  L'acception  particulière  du  mot  com- 
mendure ,  appliqué  à  la  mutation  d'une  propriété  en 
bénéfice,  est  ce  qui  a  fait  supposer  des  arrière-bé- 
néfices. Mais  ce  mot  n'avait  pas  perdu  pour  cela  sa 
signification  ordinaire  dans  le  langage  et  les  écrits  , 
où  le  plus  souvent  il  n'y  a  pas  de  raison  de  l'inter- 
préter autrement. 


vaut  ils  avaient  pour  lien  commun  leur 
égalité  sociale  et  leur  réunion  habi- 
tuelle; en  sorte  que  le  pouvoir,  naturel- 
lement par  un  changement  aussi  insen- 
sible que  subit,  demeura  libre  de  la  con- 
trainte des  assemblées.  Cette  liberté 
tourna  bientôt  malheureusement  au  des- 
potisme et  se  perdit  elle-même.  Alors  elle 
n'était  pas  sans  utilité,  et  quoi  qu'il  en 
dût  suivre,  elle  n'apparaît  pas  moins 
comme  le  premier  et  immédiat  effet  de 
l'établissement  des  Franks. 

Clovis  semble  produire  encore  aujour- 
d'hui la  même  illusion  que  de  son  temps. 
Ses  succès  furent  si  extraordinaires,  il 
survint  si  à  propos  et  s'empara  de  la 
Gaule  avec  si  peu  de  trouble,  qu'on  ne 
s'aperçut  pas  de  la  révolution  intérieure 
qu'il  y  apportait.  L'attention  s'est  uni- 
quement fixée  sur  ses  expéditions  si  dé- 
cisives, comme  sur  les  seuls  actes  mar- 
quans  de  son  règne;  et  ces  souvenirs, 
qui  avaient  vivement  frappé  les  esprits, 
nous  en  ont  transmis  un  récit  aussi  in- 
complet que  brillant,  où  l'on  croit  voir 
Clovis  toujours  en  mouvement  à  la  tête 
de  ses  guerriers  en  armes ,  ne  prenant 
quelque  repos  que  par  campement.  Ce- 
pendant on  ne  compte  pas  après  la  ba- 
taille de  Soissons  plus  de  quatre  autres 
expéditions,  dont  deux  seulement  exigè- 
rent peut-être  toutes  ses  forces,  et  sur 
vingt-cinq  ans  qu'il  gouverna  la  Gaule, 
toutes  ses  guerres  n'en  occupèrent  pas 
plus  de  sept.  Ainsi  le  service  militaire  ne 
réunit  pas  très  fréquemment  les  Franks, 
ni  en  grand  nombre  chaque  fois,  et  de 
longs  intervalles  de  paix  les  ramenant 
dans  leurs  domaines,  selon  l'usage  de  la 
Germanie,  ne  laissaient  autour  du  roi 
que  ses  leudes,  non  pas  même  tous, 
puisque  la  plupart  avaient  à  présider 
l'administration  des  provinces. 

Of,  les  choses  se  passant  de  la  sorte, 
n'était-il  pas  évidemment  impraticable 
d'appeler  solennellement  chaque  année 
ces  milliers  de  propriétaires  dispersés 
dans  leurs  alodes  du  Rhin  à  la  Loire,  et 
de  les  assembler  à  époque  fixe  pour  déli- 
bérer avec  eux  sur  les  affaires  de  l'État? 
Quand  Clovis  en  aurait  eu  la  pensée,  les 
Franks  eussent  regardé  avec  raison  cette 
convocation  comme  une  exigence  insup- 
portable, ou  comme  une  extravagance. 
Pour  mieux  comprendre  cette  impossibi- 


434 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 


1  i 1 1 * ,  supposons  un  moment  que  tous  les 
électeurs  du  département,  de  la  Seine 
soient  enfin  investis  du  droit  législatif, 
en  vertu  du  principe  avoué  de  la  souve- 
raineté populaire  ;  encore  cette  supposi- 
tion est-elle  complaisante,  car  la  consé- 
quence invincible  du  principe  ne  souffri- 
rait aucune  exclusion  ,  comme  les  com- 
munistes et  les  égaLitaires  nous  le  font 
bien  voir.  Supposons  donc  qu'ils  se  réu- 
nissent tous  légalement,  chacun  avec  son 
parapluie,  en  cas  d'averse,  sur  le  seul 
emplacement  qui  pût  les  contenir,  dans 
cette  vaste  enceinte  que  nous  avons  ap- 
pelée Champ  de  Mars,  à  cause  du  voi- 
sinage de  l'École  militaire;  supposons 
enfin  qu'on  y  élève  au  milieu  une  tri- 
bune, fabriquée  de  telle  sorte,  par  le 
progrès  de  l'acoustique,  qu'elle  répandît 
les  paroles  des  orateurs  avec  la  force 
d'un  porte-voix,  et  toutes  ces  précau- 
tions prises,  demandons-nous,  en  con- 
science, si  nous  croyons  qu'il  puisse 
résulter  d'une  telle  assemblée  une  déli- 
bération réelle  et  une  décision  raison- 
nable? Aussi  est-il  à  remarquer  que  de- 
puis 1793  cette  enceinte  a  servi  de  théâtre 
à  de  grandes  scènes  nationales,  plus  ou 
moins  représentatives  et  récréatives , 
mais  que  jamais  nos  plus  dévoués  parti- 
sans de  souveraineté  populaire  n'ont 
songé  même  à  y  faire  l'essai  d'une  as- 
semblée délibérante,  ni  d'un  vole  géné- 
ral. Cela  se  voyait  à  Rome,  il  est  vrai; 
mais  aussi  quand  il  y  eut  assez  de  ci- 
toyens pour  remplir  le  Champ  de  Mars 
ou  même  le  Forum ,  les  lois  ne  s'empor- 
taient plus  qu'à  coups  de  poings  et  de 
bâtons,  ce  qui  était  d'ailleurs  très  sou- 
vent arrivé  dans  les  plus  beaux  temps  du 
patriotisme  et  du  petit  nombre. 

On  conviendra  que  Clovis  et  ses  Franks 
eussent  été  fort  embarrassés  à  tenir  con- 
seil ensemble  de  cette  manière  annuelle- 
ment ,  au  moins  vers  la  fin  de  son  règne, 
puisqu'alors  toutes  les  tribus  n'ayant 
plus  d'autre  roi  que  lui ,  devaient  toutes 
également  être  convoquées  le  même  jour 
au  même  lieu. 

Une  autre  difficulté  se  présentait.  Ap- 
pellerait-on aux  délibérations  les  pro- 
priétaires romains,  les  leudes  romains, 
les  évêques?  Plusieurs  modernes,  après 
coup ,  ont  décidé  que  non.  Mais  quand  les 
Franks  n'eussent  pas  voulu  permettre  à 


des  Romains  de  consulter  avec  eux, 
comment  auraient -ils  pu,  ignorans 
comme  ils  étaient  du  droit  romain,  ap- 
pliquer ou  modifier  pour  ces  exclus  la 
loi  romaine?  Et  puis,  dès  qu'on  ne  les 
traitait  point  en  peuple  conquis,  com- 
ment les  exclure,  surtout  les  évêques, 
après  avoir  reçu  d'eux  la  foi  catholique 
et  le  baptême?  Et  comment  expliquer 
avec  l'exclusion  l'intervention  conti- 
nuelle de  l'épiscopat,  du  clergé,  leur 
influence  si  incontestable,  l'admission 
des  Romains  au  rang  de  convives,  et  les 
commandemens  administratifs  qu'ils  oc- 
cupaient? Il  n'était  pas  si  aisé  à  Clovis 
qu'à  nos  publicistes  modernes  de  tran- 
cher une  question  si  compliquée ,  et  leur 
décision  rétroactive,  comme  on  voit,  n'a 
pas  une  grande  valeur.  Ils  ont  pris  leur 
parti  par  l'impossibilité  trop  visible  d'a- 
masser en  assemblée,  de  tous  les  points 
delà  Gaule,  une  si  grande  multitude  do 
Romains  ;  mais  la  réunion  et  la  délibéra- 
tion sont-elles  plus  vraisemblables  pour 
80,000,  même  pour  20,000,  que  pour 
200.000?  Que  deviennent  donc  ces  anti- 
ques Champs  de  Mars  de  la  première 
race  franque,  ce  modèle  fameux  des  as- 
semblées nationales  pour  les  temps  mo- 
dernes? On,  a  disserté  à  l'envi  sur  leur 
nature  et  leurs  droits,  sur  les  limites 
qu'elles  posaient  à  l'autorité  monarchi- 
que dès  l'origine.  Et  puis ,  si  l'on  cherche 
attentivement  où  se  tenaient  ces  assem- 
blées, quand  et  de  quelle  manière,  et 
quels  hommes  y  concouraient,  on  n'a- 
perçoit plus  rien.  Ce  beau  système  trouvé 
dans  les  bois  y  serait-il  resté? 

Ces  leçons  ont  commencé  par  admettre 
provisoirement  le  nom  et  la  chose ,  en  se 
conformant  à  l'opinion  reçue ,  parce  que 
les  assemblées  étant  certaines  en  Ger- 
manie, quoique  non  générales,  comme 
on  l'entend,  et  la  liberté  individuelle  s'y 
montrant  aussi  entière  qu'il  est  possible 
de  le  concevoir,  si  la  souveraineté  du 
peuple  a  jamais  existé  régulièrement 
quelque  part ,  on  devait  la  prendre  là  sur 
le  fait  et  l'étudier  d'après  nature.  Il  im- 
portait donc  d'examiner  avant  tout  le 
principe  en  lui-même  et  dans  son  appli- 
cation .  afin  de  savoir  si  nos  anciens  con- 
quérans  nous  l'avaient  apporté  réelle- 
ment au  bout  de  leur  francisque.  Mainte- 
nant il  est  temps  d'interroger  le  fait  de 


I'AP,  M.  DU  MONT. 


4;$:» 


l'importation  :  il  faut  noter  d'abord  que 
Tacite  parle  uniquement  d'assemblées  de 
tribu  en  Germanie  (l)j  rien  n'indique 
une  délibération  plus  étendue.  Depuis 
l'arrivée  en  Gaule ,  on  peut  assurément 
donner,  comme  les  plus  nombreuses  réu- 
nions franques,  celle  où  le  vase  fut 
frappé;  la  seconde,  où  Clovis  se  vengea, 
et  la  troisième,  où  il  annonça  la  guerre 
contre  les  Wisigothsj  et  l'on  n'en^connaît 
pas  d'autres.  11  y  a  bien  quelque  ressem- 
blance avec  la  description  de  l'assemblée 
de  tribu  dans  Tacite  ;  mais  qui  soutien- 
drait sérieusement  que  Clovis  y  délibéra 
avec>ses  guerriers ,  qu'il  y  tint  un  conseil 
national  et  politique?  Ces  réunions  ne 
furent,  dans  le  vrai,  que  des  revues  mili- 
taires,  comme  Grégoire  de  Tours  le  dit 
assez  clairement  à  l'occasion  du  guerrier 
tué  par  Clovis  pour  lui  avoir  refusé  le 
vase  à  Soissons.  Ce  texte  est  précisément 
la  première  base  sur  laquelle  on  a  fondé 
la  prétendue  institution  des  Champs  de 
Mars.  Or,  qu'y  voit-on  autre  chose,  si- 
non que  Vannée  se  rassembla  par  ordre 
de  Clovis  pour  y  passer  l'inspection  des 
armes  (2),  près  de  la  ville  où  il  se  trou- 
vait alors,  sur  une  de  ces  grandes  places 
préparées  par  lesPiomains  dans  les  prin- 
cipales villes  de  l'empire,  à  l'imitation 
du  Champ  de  Mars  de  Rome,  et  qui 
servaient  de  même  à  exercer  les  troupes? 
On  sait  qu'il  existait  en  dehors  de  Lutèce, 
sur  la  rive  gauche  de  la  Seine,  un  Champ 
semblable,  du  temps  de  Julien,  auprès 
des  Thermes  et  du  palais  impérial,  et 
sept  autres  villes  de  la  Gaule  avaient  éga- 
lement leur  Champ  de  Mars  (3). 

(1)  Voy.  la  leçon  17e  de  ce  cours,  t.  XI,  p.  101. 

(2)  Greg.  Tur.,  11,  27  :  Jussit  oronem  cum  armo- 
rum  apparatu  advenire  phalangam  ,  ostensuram  in 
'Campo-Martio  suorum  armorum  nitorem. 

(3)  Ducange,  Campus-Martius  :  Ita  dicla  amplior 
planities  juxta  majora  oppida,  in  quâ  incolse  armo- 
rum exercitationi  operam  dabant,  instar  camporum 
mertiorum  juxta  Romam,  nam  octo  habuisse  auclor 
est  Publius  Victor.  Lactance ,  de  Morte persecut.  32. 
«  Maximinus  postmodum  scribit  quasi  nunlians  in 
a  campo-marlio  proximè  celebrato  auguslum  se  ab 
<i  exercitu  nuncupatum.  s  Ammien,  xx,  4  :  <t  Edic- 
a  toque  ut  fulurà  luce  cuncti  convenirent  in  campo.î) 

Il  s'agit  dans  ces  deux  passages  de  Maximin,  qui 
s'est  déclaré  lui-même  Auguste,  et  de  Julien,  qui 
veut  haranguer  son  armée  après  avoir  pris  le  même 
litre.  Je  ne  sais  si  on  rencontrerait  quelques  autres 
mentions  semblables ,  mais  ces  deux  textes  seuls 


C'est  là  tout  simplement  ce  que  Gré- 
goire de  Tours  a  mentionné  comme  un 
de  ces  petits  détails,  assez  indifférens 
d'eux-mêmes,  qui  viennent  naturelle- 
ment sous  la  plume  de  l'écrivain  pour 
préciser  la  narration.  Tacite,  qui  a  voulu 
décrire  véritablement  une  assemblée  ger- 
maine ,  ne  parle  point  de  l'inspection  des 
armes,  circonstance  qu'il  n'eût  point 
omise  si  c'eût  été  un  usage  qui  précédât 
ou  suivît  les  délibérations;  et  Grégoire 
de  Tours,  qui  ne  raconte  qu'une  revue 
faite  sur  un  Champ  de  Mars,  l'a  si  peu 
considérée  comme  une  assemblée  natio- 
nale, que  nulle  part  ailleurs  de  tous  ses 
écrits,  il  ne  répèle  ce  nom  de  Champ  de 
Mars,  et  nulle  part  non  plus  il  ne  cite  ni 
ne  décrit  d'assemblée  nationale,  quoi- 
qu'il eût  dû  en  voir  ou  en  entendre  parler 
dans  sa  jeunesse;  car  une  telle  institu- 
tion ne  pouvait  tomber  ni  sitôt  en  désué- 
tude, ni  avec  si  peu  d'attention  publique, 
qu'un  évêque  du  Gc  siècle ,  né  sous  les  fils 
de  Clovis,  n'en  sût  absolument  rien.  S'il 
en  était  venu  jusqu'à  nous  un  souvenir 
exact,  ce  souvenir  aurait  laissé  quelque 
trace  dans  la  mémoire  des  contempo- 
rains ;  oubli  ou  ignorance  d'autant  moins 
admissible,  que  notre  historien  rapporte 
très  souvent  d'autres  assemblées,  dont  il 
sera  bientôt  question,  plusieurs  même 
très  importantes  et  signalées,  mais  qui 
ne  s'accordent  nullement  avec  l'opinion 
en  vogue  des  Champs  de  Mars.  C'est 
pourquoi  on  estime  «  impossible  d'établir 
«  l'époque  fixe  où  le  Champ  de  Mars  fut 
i  assemblé  pour  la  dernière  fois  (1).  » 
Les  plus  fermes  partisans  du  système 
font  cet  aveu ,  et  particulièrement  l'abbé 
Mably,  bel  esprit  philosophe,  le  plus 
étourdi  et  le  plus  intrépide  des  écrivains 
qui  se  sont  mêlés  de  nous  apprendre 
notre  histoire. 

Les  formules  de  Marculfe  se  taisent 
également  sur  ce  point,  et  ne  font  pas 
soupçonner  l'existence  des  Champs  de 
Mars.  Comment  croire  que ,  dans  sa  ré- 
daction de  protocoles  sur  des  choses  de 
bien  moindre  porlée,  il  eût  négligé  le 

font  connaître  très  nettement  la  seule  idée  que  pré- 
sentait à  la  fin  de  l'empire  l'expression  de  campus- 
martius,  celle  d'une  revue  ou  d'une  solennité  mili- 
taire. 
(«)  Mably,  Ofoervaliont  snr  l'histoire  rfe  France. 


436 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 


protocole  ou  la  formule  de  convocation, 
et  celle  de  décret  ou  décision?  Les  di- 
plômes royaux  ne  nous  donnent  pas  plus 
d'indice.  Si  quelque  document  de  ce 
temps  en  a  dû  faire  mention,  ce  seraient 
certainement  la  loi  ripuaire  et  la  loi  sa- 
lique,  et  elles  gardent  aussi  le  silence. 
Et  se  peut-il  que  ces  lois,  l'ouvrage  es- 
sentiel des  Champs  de  Mars ,  n'en  eus- 
sent pas  gardé  mémoire  expresse?  Mais, 
objectera-t-on ,  la  loi  salique  cite  conti- 
nuellement des  assemblées  effectives  qui 
avaient  délibéré,  et  dont  les  décisions 
faisaient  autorité.  Sans  doute,  des  as- 
semblées antérieures  à  l'établissement  en 
Gaule,  et  elle  les  nomme  mallus ,  mal- 
bergium;')amais  elle  ne  les  nomme  Cam- 
pus Martius.  Cependant  si,  comme  il 
parait  certain,  le  plus  ancien  texte  de  la 
loi  salique  est  du  7e  siècle ,  et  si  par  con- 
séquent il  est  déjà  le  résultat  de  plu- 
sieurs révisions  qui  avaient  pour  objet 
de  rapprocher  cette  loi  de  la  loi  ro- 
maine, le  nom  romain  eût  dû  y  être  pré- 
féré; seulement,  il  resterait  à  compren- 
dre pourquoi  on  aurait  emprunté  à  la 
langue  latine  cette  bizarre  dénomination 
de  Campus  Martius.  Ce  n'est  pas  une 
traduction  de  mallus  (mot  qui  est  lui- 
même  la  forme  latine  du  teutonique 
mahl  (  parole _,  conseil  ) ,  ni  de  malber- 
gium,  autre  forme  latine  de  mahlberg 
{conseil  tenu  sur  une  colline);  et  en  pous- 
sant au  plus  loin  les  licences  conjectu- 
rales du  commentaire,  si  l'on  présumait 
que  les  Franks  en  Gaule  ont  transporté 
leurs  assemblées  en  plaine,  encore  fau- 
drait-il que  Campus  Martius  pût  signi- 
fier champ  du  conseil ,  ou  conseil  tenu 
dans  un  champ.  Prétendrait-on  expliquer 
ce  mot  si  célèbre  et  si  vide  par  une  cer- 
taine ressemblance  que  nos  Franks  au- 
raient remarquée  entre  leurs  assemblées 
et  les  antiques  délibérations  de  la  répu- 
blique romaine?  Alors  on  aurait  adopté 
le  mot  comitia,  puisque  c'était  le  nom 
de  toutes  les  assemblées  publiques  de 
Rome,  même  de  celles  qui  avaient  lieu 
sur  le  Champ  de  Mars.  D'ailleurs ,  depuis 
cinq  siècles,  qui  pensait  aux  comices? 
Le  dieu  de  la  guerre  ne  fournirait  pas 
une  étymologieplus  sensée;  Teutatés  ne 
présidait  pas  plus  aux  assemblées  en 
Germanie  que  Mars  dans  Rome,  et  les 
Franks  convertis  n'eussent  pas  manqué 


de  rejeter  cette  tradilion  d'idolâtrie 
Scandinave;  par  conséquent  ils  n'eussent 
pas  choisi  un  synonyme  dans  le  vieux 
paganisme  romain.  Que  si ,  en  dernière 
subtilité,  on  opinait  pour  une  appella- 
tion d'époque ,  Tacite  ne  l'eût  pas  ignoré, 
et  ne  se  serait  pas  contenté  de  nous  dire 
que  les  Germains  s'assemblaient  à  la 
nouvelle  ou  à  la  pleine  lune. 

Qu'est-ce  donc  enfin  que  ce  mallus , 
cette  assemblée  tant  citée  par  la  loi  sa- 
lique? Plus  d'un  lecteur  m'aura  déjà  fait 
cette  question,  pensant  peut-être  que  si 
l'institution  a  existé,  peu  importe  qu'on 
l'ait  appelée  d'une  ou  d'autre  manière.  Je 
réponds  qu'il  importe  beaucoup,  parce 
que  tout  un  système  historique  et  poli- 
tique reposant  uniquement  sur  un  nom 
et  sur  la  signification  qu'on  lui  attribue, 
dès  que  cette  signification  est  reconnue 
vaine,  le  système  s'évanouit.  Cet  argu- 
ment préjudiciel  est  irréfragable.  On 
prétend  établir,  du  38  au  0e  siècle,  l'exis- 
tence d'un  grand  fait,  d'une  assemblée 
nationale  des  Franks,  et  l'on  produit 
pour  toute  preuve  deux  mots  qui  n'ont 
pas  le  moindre  rapport  ensemble;  telle- 
ment, que  le  système,  fût-il  démontré  - 
dans  le  mallus ,  bien  loin  de  nous  en 
indiquer  quelque  vestige  dans  le  Champ 
de  Mars,  on  ne  peut  pas  même  nous 
montrer^un  Champ  de  Mars ,  ni  expli- 
quer d'une  manière  tant  soit  peu  vrai- 
semblable l'invention  de  ce  nom.  Nous 
avons  donc  droit  de  nier  l'institution 
dans  la  Gaule  franque;  de  plus,  l'insti- 
tution n'a  pas  existé  davantage  dans  le 
mallus  de  la  Germanie. 

Ce  que  la  loi  salique,  les  diplômes 
et  les  formules  appellent  mallus,  les 
écrivains  romains,  Grégoire  de  Tours 
continuellement  l'appellent  placitum, 
conventus.  C'est  le  plaid  ou  conseil  à  trois 
degrés,  celui  du  roi,  celui  de  la  pro- 
vince ou  de  la  ville,  et  celui  du  canton. 
Avant  que  la  leçon  suivante  en  donne 
une  idée  plus  complète,  on  voit  déjà  que 
rien  ne  ressemble  là  à  une  assemblée  na- 
tionale; d'où  il  est  clair  qu'au  temps  de 
la  révision  de  la  loi  salique,  on  ne  com- 
prenait par  le  mallus  qu'une  assemblée 
locale  plus  ou  moins  nombreuse,  et  tou- 
jours plus  ou  moins  circonscrite.  Quant 
au  temps  qui  a  précédé  l'invasion,  la  loi 
salique ,  dans  ses  citations  fréquentes ,  se 


PAR  M.  DUMONT. 


437 


borne  h  rappeler  tel  mallus  ou  mahl- 
berg,  avec  quelques  mots  de  la  décision 
qui  appartient  à  ce  malins.  On  pour- 
rait comparer  ces  citations  à  celles  dont 
on  se  sert  pour  indiquer  les  bulles  des 
souverains  pontifes  par  les  troisou  quatre 
premiers  mots  de  l'exorde-  mais  ces  rap- 
pels de  mahlbergs  sont  en  vieux  teuto- 
nique,  et  nous  n'en  avons  plus  l'intelli- 
gence. Toutefois,  comme  ces  décisions 
citent  elles-mêmes  souvent  la  landeva  (1), 
landeseva  (loi  du  pays),  elles  semble- 
raient un  arrêt  particulier,  une  applica- 
tion de  la  coutume  locale,  plutôt  qu'une 
publication  législative,  et  l'œuvre  d'une 
assise  judiciaire  plutôt  que  d'une  assem- 
blée délibérante.  Mahlberg  a  même  plus 
d'une  fois ,  dans  la  loi  salique ,  le  sens  de 
jugement. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  Saliens  ayant  leur 
loi  propre  et  les  Ripuaires  de  même,  il 
est  évident  que  chaque  tribu  vivait  à 
part,  indépendante,  et  que  le  mallus 
le  plus  solennel  se  réduisait  à  l'assem- 
blée de  tribu,  assemblée  locale,  d'un  in- 
térêt et  d'une  proportion  assez  faible, 
qui  ne  présente  aucun  des  caractères 
d'une  nation  réunie.  Et  même  la  réunion 
de  la  tribu,  que  je  ne  conteste  point, 
aurait  été  plus  rare  qu'on  ne  le  pense- 
rait, si  l'on  s'arrête  avec  un  peu  d'atten- 
tion sur  le  prologue  de  la  loi  salique. 
Je  prends  exprès  la  traduction  de 
M.  Thierry  :  «...  La  loi  salique  fut  dic- 
t  tée  par  les  chefs  de  cette  nation...  On 
t  choisit,  entre  plusieurs,  quatre  hom- 
«  mes,  savoir:  le  gast  de  Wise,  le  gast 
t  de  Bode,  le  gast  de  Sale,  et  le  gast  de 
«  Winde  dans  les  lieux  appelés  canton 
<  de  Wise,  canton  de  Sale,  canton  de 
«  Bode  et  canton  de  Winde.  Ces  hommes 
t  se  réunirent  dans  trois  mais  (2),  discu- 
«  tèrent  avec  soin  toutes  les  causes  de 
c  procès,  traitèrent  de  chacune  en  par- 
f  ticulier  et  décrétèrent  leur  jugement 
«  en  la  manière  qui  suit.  Puis  lorsqu'a- 
«  vec  l'aide  de  Dieu ,  Chlodovig  le  che- 
«velu,  le  beau,  l'illustre  roi  des 
t  Franks,  eut  reçu  le  premier  le  bap- 
t  tême  catholique,   tout  ce  qui  dans  ce 

(1)  Leg.  Salie,  passim  et  spécialement  litres  19, 
20  et  21.  Land,  pays  ;  eva,  loi. 

(2)  Lettre  Ce  sur  l'histoire  de  France.  Sic  per  1res 
mallos  convenienles.  Gast  veut  dire  hôteoucbetde 
canton. 

tomr  xu.  —  N°  72. 1841, 


c  pacte  était  jugé  peu  convenable  fut 
t  amendé  avec  clarté  par  les  illustres 
trois  Chlodovig,  llildebert  et  Chlo- 
«  ther,  et  ainsi  fut  dressé  le  décret 
«  suivant,  i 

Ainsi  la  loi  salique  a  été  faite,  dictée 
par  quatre  chefs,  élus  chacun  par  son 
canton;  ils  la  discutèrent  en  trois  mais 
ou  conseils,  c'est-à-dire  seuls  ou  avec  un 
petit  nombre  de  consultans  qu'ils  jugè- 
rent à  propos  de  s'adjoindre,  et  la  déci- 
sion à  laquelle  s'arrêtèrent  ces  quatre 
chefs,  cette  décision  dictée  par  eux  et 
rapportée  publiquement  aux  quatre  can- 
tons, devint  la  loi.  Ce  serait  perdre  le 
temps  que  d'insister  là-dessus.  Quatre 
cantons  de  la  même  tribu  n'élisent  pas 
des  commissaires,  pour  délibérer  tous 
ensemble  avec  eux,  et  recevoir  ensuite 
définitivement  ce  qu'il  aura  semblé  bon 
à  ces  commissaires  de  décréter.  Une 
résolution  si  grave  a  été  prise  sans  l'in- 
tervention générale,  et  le  mallus,  ce 
grand  conseil  de  la  nation,  a  pu  se  pas- 
ser entre  quatre  hommes. 

Toutes  ces  observations  appartiennent 
pour  le  fond  à  l'historiographe  Mo- 
reau  (1),  qui,  avec  un  peu  plus  de  savoir 
que  Mably,  et  de  bon  sens  que  made- 
moiselle de  Lézardière,  n'a  pas  su  obte- 
nir la  moindre  attention  de  nos  publi- 
cistes  et  narrateurs  modernes,  quoique 
son  travail  n'ait  peut-être  pas  été  inutile 
à  tous.  Son  style  trop  abondant,  mais 
correct,  présente  toujours  ses  idées  avec 
une  netteté  rare.  Il  voit  avec  plus  de 
sagacité  que  de  précision.  Son  ouvrage 
entrepris  pour  l'éducation  de  Louis  XVI 
et  de  ses  frères ,  d'après  le  plan  tracé  par 
le  père  de  ces  princes,  le  vertueux  dau- 
phin ,  est  assez  habilement  tissu.  Malheu- 
reusement ses  préjugés  de  légiste,  son  ad- 
miration pour  les  lois  et  l'administration 
romaines,  ont  faussé  son  jugement  sur 
les  choses  les  plus  essentielles.  Imbu  des 
orgueilleuses  prétentions  de  la  magistra- 
ture, de  son  opiniâtre  aigreur  contre 
le  clergé,  il  ne  comprend  guère  que  les 
détails  et  l'ordre  extérieur  du  gouver- 
nement. Les  vrais  principes  échappent 
presque  toujours  à  cet  esprit  prévenu. 
Il  ne  connaît  à  fond  ni  les  causes  ni  les 
effets.  Le  seul  point  qu'il  ait  bien  saisi, 

(1)  Troisième  discourt  sur  l'histoire  de  France. 

28 


m 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


c'est  l'autorité  royale;  ce  qui  explique 
la  défaveur  silencieuse  où  le  19e  siècle 
l'a  laissé.  On  avait  trop  peu  à  profiter 
de  ses  continuelles  recommandations 
pour  les  légalités  et  les  prérogatives  de 
Y  indéfectible  parlement,  avec  sa  convic- 
tion raisonnée  de  la  souveraineté  mo- 
narchique. Quoique  dans  ses  concessions 
d'impartialité,  il  ait  peut-être  un  des 
premiers  mis  en  avant  les  droits  de 
l'homme,  La  Condamine,  en  1773,  l'a- 
vertissait que  i  les  républicains  lui  re- 
c  prochaient  d'avoir  favorisé  le  despotis- 
«  me.—  Chez  tous  les  peuples  instruits, 
«  répondit  naïvement  Moreau,  la  raison 
«  a  été  pour  la  liberté.  Chez  nous,  celle-ci 
«  a  eu  de  plus  l'appui  des  systèmes,  la 


«  vogue  des  écrits,  le  torrent  des  opi- 
«  nions  et  V enthousiasme  des  courtisans. 
«  Le  dirai  je?  dans  une  cour  que  l'on 
«  m'accuse  d'avoir  trop  flattée,  il  a  été 
«  un  temps  où  il  fallait  du  courage 
t  pour  avancer  que  le  pouvoir  de  nos 
«  rois  était  absolu,  et  j'ai  osé  le  dire.  > 
La  rancune,  comme  on  le  voit,  date  de 
loin. 

D'où  vient  l'erreur  des  prétendus 
Champs  de  Mars;  quel  fut  le  gouverne- 
ment sous  les  Mérovingiens;  quelle  part 
y  devaient  avoir  les  Franks  et  les  Ro- 
mains? ce  sera  l'objet  de  la  prochaine 
leçon. 

EDOUARD  DtJMONT. 


g>timc$  #ftf$tyw*  et  MWimtàxqM*. 


COURS  D'ASTRONOMIE. 


VINGTIÈME  ET   DERNIÈRE   LEÇON    (1). 

Rapports  de  l'homme   avec  l'univers.  —  Pourquoi 
Dieu  a  créé  les  mondes. 

313.  Après  avoir  étudié  la  composition 
de  cette  vaste  machine  de  l'univers,  et 
scruté  dans  ses  profondeurs  intimes  le 
jeu  desressorts  qui  lui  impriment  le  mou- 
vement et  la  vie,  plaçons-nous,  pour  con- 
templer son  ensemble,  au  pied  du  trône 
où  réside  la  puissance  souveraine.  Un 
jour  la  pensée  divine  fit  sortir  tout  cela 
du  néant,  et  après  nous  avoir  dit  que 
Dieu  créa  tous  les  corps  que  renferme 
l'espace  infini ,  l'interprète  de  cette  pen- 
sée nous  raconte  que  pour  couronner  son 
œuvre,  Dieu  lit  l'homme  à  son  image  et 
à  sa  ressemblance.  L'homme  n'est  -  il 
qu'un  accident  dans  la  création,  lui  le 
dernier  venu,  lui  dont  le  petit  domaine 
est  comme  imperceptible  dans  l'immen- 
sité, une  sorte  de  rien,  si  on  le  compare 
aux  innombrables  masses  que  cetîe  im- 
mensité recèle?  Et  si  cet  atome  vivant 
disparaissait  avec  l'atome  qui  le  porte, 
l'univers  que  n'amoindrirait  pas  cette 
conquête  du  néant,  cesserait-il  d'exister 

(I)  Voir  la  xixr  leçon  au  ri«  63  ci-dessus,  p.  1H. 


pour  cela  ,  ou  aurait-il  perdu  la  raison 
de  son  existence?  Et  si  ce  n'est  l'homme 
lui-même,  quel  est  le  but,  quel  est  le  mot 
de  toute  la  création? 

Cet  mot  est  simple  ;  ce  but  est  unique  : 
l'HOMME  SEUL,  je  ne  crains  pas  de  le 
dire,  fut  l'objet  de  la  pensée  divine, 
quand  naquirent  les  corps  sans  nombre 
qui  peuplent  l'espace.  C'est  pour  l'homme 
que  Dieu  a  tout  fait  ;  hors  de  lui ,  pas  un 
atome  de  la  matière  n'a  sa  raison  d'être. 

Je  ne  parle  pas  pour  ces  intelligences 
abruties  qui  exilent  de  leur  pensée  toute 
action  providentielle.  Mais  pour  beau- 
coup d'esprits  raisonnables  et  sérieux, 
pour  ceux-là  même  qui  se  placent  d'ail- 
leurs au  point  de  vue  chrétien  ,  c'est  pa- 
radoxe et  étroitesse  d'esprit  peut-être  , 
que  cette  conception  qui  concentre  toute 
la  création  dans  l'homme  ;  et  il  leur  sem- 
ble, que  plus  l'intelligence  s'élève  en 
sondant  les  profondeurs  de  l'espace ,  plus 
elle  découvre  et  comprend  la  grandeur 
de  la  scène  où  Dieu  a  déployé  sa  puis- 
sance, plus  elle  doit  s'éloigner  de  la  foi 
des  simples.  Bien  loin  de  retrouver 
l'homme  partout,  ils  le  voient  se  rape- 
tisser outre  mesure,  et  disparaître  avec 


PAR  M.  DESDOUITS. 


439 


l«i  terre,  son.  imperceptible  domaine. 
Ils  ne  croient  pas  cependant  qu'en 
créant  tous  ces  corps  qui  semblent  se 
trouver  à  l'étroit  dans  un  espace  sans 
bornes,  Dieu  n'ait  voulu  créer  que  de  la 
matière  et  rien  de  plus.  A  côté  et  bien 
au-delà  du  monde  étroit  dont  il  adonné 
l'empireà  l'homme,  Dieu  aurait  créé  bien 
d'autres  mondes,  mais  animés  aussi  par  le 
séjour  d'êtres  intelligens.  Le  monde  de 
l'homme  serait,  au  milieu  de  tons  les  au- 
tres, ce  qu'est  en  réalité  le  soleil  au  mi- 
lieu de  tous  les  feux  du  ciel  ;  une  petite 
étoile  qui,  vue  hors  de  notre  système, 
n'occupe  dans  l'ensemble  qu'une  imper- 
ceptible place. 

Les  étoiles  seraient  d'autres  soleils, 
centres  d'autant  de  systèmes  planétaires: 
desglobes  opaques,  plus  ou  moins  analo- 
gues au  nôtre ,  auraient  aussi  leurs  habi- 
tans;et  les  planètes  mêmes  qui  tournent 
avec  nous  autour  de  notre  soleil  seraient 
aussi  bien  que  la  terre ,  l'objet  des  vitales 
iufluences  et  de  la  création  de  cet  astre. 
Notre  globe  n'aurait  pas  plus  de  titres 
qu'elles,  que  tant  d'autres,  à  servir  exclu- 
sivement de  séjour  à  des  êtres  animés  , 
raisonnables  même,  et  faisant  leur  par- 
tie daus  ce  vaste  concert  des  intelligen- 
ces, qui ,  de  tous  les  points  de  l'espace  cé- 
lébreraient la  gloire  de  Dieu  manifestée 
par  ses  œuvres. 

Mais  tout  cela  n'est  que  conjectures  5 
conjectures  sans  fondement  réel ,  ou 
plutôt  fondées  'sur  une  idée  fausse, 
sur  un  préjugé  étroit  que  doivent  dissi- 
per des  considérations  de  l'ordre  le  plus 
simple.  Mais  avant  d'aborder  la  véritable 
théorie  de  l'univers,  examinons  spécia- 
lement s'il  existe  quelque  raison  posi- 
tive, quelque  induction  sérieuse  pour 
animer  les  planètes  qui  appartiennent  à 
notre  système  solaire. 

314.  L'analogie  de  leurs  formes,  de 
leurs  positions,  de  leurs  mouvemens, 
avec  ceux  dont  est  doué  notre  globe,  et 
d'autre  part,  l'existence  de  leurs  satelli- 
tes qui  répètent  autour  d'elles  l'image 
et  les  fonctions  de  notre  lune  ;  tels  sont 
les  deux  motifs  qui  seuls  font  attribuer 
aux  planètes  une  destination  semblable 
à  celle  qui  est  dévolue  à  la  terre.  Ces 
corps,  nous  dit-on,  sont  enchaînés  à 
l'astre  central  de  la  même  manière  que 
notre  globe  ;  comme  nous  ils  tournent 


sur  leur  axe;  donc  ils  ont  des  jours  et  des 
nuits;  comme  nous  ils  circulent  dans 
une  orbite,  qui  leur  donne  des  années; 
comme  notre  globe,  le  leur  a  son  axe  in- 
cliné sur  le  plan  de  leur  courbe  ;  donc  ils 
ont  des  saisons;  donc  il  leur  fallait 
comme  à  nous  des  époques,  une  division 
du  temps,  une  alternance  de  la  lumière 
et  des  ténèbres  ,  et  des  phases  régulières 
dans  la  succession  des  températures. 
Tout  cela  n'implique-t-il  pas  une  desti- 
nation, ne  suppose-t-il  pas  le  sentiment 
et  l'intelligence  ?  Et  les  satellites  dont  le 
cours  les  enveloppe ,  ne  sont-ce  pas  au- 
tant de  flambeaux  destinés  à  aider  l'in- 
suffisance des  rayons  solaires  ,  ou  à  sup- 
pléer à  leur  absence  pendant  les  longues 
heures  de  la  nuit  ?...  Ne  remarque-t-on 
pas  que  les  corpssont  d'autant  plus  nom- 
breux dans  le  système  de  chaque  planète 
que  le  corps  central  est  plus  éloigné  du 
soleil?  Mercure,  Vénus,  et  Mars  lui- 
même  en  sont  dépourvus  ,  et  l'on  com- 
prend que  ces  planètes  plus  voisines  du 
soleil  n'avaient  pas  grand  besoin  de  ce 
supplément  de  lumière.  Mais  Jupiter 
a  quatre  satellites,  Saturne  en  a  sept, 
plus  un  grand  anneau  lumineux  qui  l'en- 
vironne :  quant  à  Uranus,  plus  éloigné 
encore  ,  on  ne  lui  en  connaît  que  deux, 
il  est  vrai ,  d'une  manière  certaine;  mais 
il  est  naturel  de  croire  qu'il  en  a  da- 
vantage ,  et  que  leur  éloignement  seul  les 
dérobe  à  notre  vue.  Donc  il  y  a  dans  ces 
planètes ,  des  yeux  destinés  à  recevoir  la 
lumière,  et  plus  la  source  de  cetîe  lu- 
mière s'éloigne,  plus  sont  nombreux  les 
auxiliaires  destinés  à  la  recueillir  dans 
l'espace  ,  et  à  refléter  vers  ces  yeux  qui 
l'appellent,  les  portions  qui  ne  leur 
arriveraient  pas  sans  cette  intervention 
bienfaisante. 

Peu  de  mots  vont  suffire  pour  mettre 
à  nu  toute  la  faiblesse  de  ces  inductions. 
Si  la  rotation  des  corps  célestes- au- 
tour d'un  axe  ,  si  leur  mouvement 
de  translation  autour  d'un  centre  , 
si  l'inclinaison  de  la  ligne  des  pôles 
donnaient  le  droit  de  conclure  comme 
on  le  fait,  ce  n'est  pas  dans  les  pla- 
nètes seules  qu'il  faudrait  placer  des 
habitans;  il  faudrait  en  attribuer  aux 
comètes  ,  au  soleil ,  aux  étoiles  elles- 
mêmes.  Le  soleil  tourne  autour  d'un  axe 
en  27  jours;  il  a  selon  l'opinion  des  astro- 


440 

nomes  un  mouvement  de  translation  , 
qui  lui  serait  d'ailleurs  commun  avec 
beaucoup  d'étoiles ,  peut-être  même  avec 
toutes.  Et  si  l'on  veut  placer  des  habitans 
dans  le  soleil ,  hypothèse  que  nous  avons 
signalée  dans  une  de  nos  leçons ,  on  peut 
reconnaître  que  dans  ce  système,  ni  la 
rotation  du  soleil  sur  son  axe  ,  ni  son 
mouvement  de  translation,  ne  sauraient 
être  aperçus  ou  sentis  par  les  habitans 
de  son  noyau  ;  voilà  donc  des  mouve- 
mens  qui  sont  sans  objet ,  du  moins  au 
point  de  vue  de  l'habitation.  Il  en  sera 
de  même  des  corps  qui  en  sont  doués ,  et 
à  plus  forte  raison  peut-être  des  étoiles. 
On  connaît  beaucoup  d'étoiles  véritables, 
qui  ont  autour  d'autres  étoiles  un  mou- 
vement de  translation  :  leur  mouvement 
de  rotation  estprobable,  et  c'estl'unedes 
hypothèses  qui  expliquent  les  phénomè- 
nesdes  étoiles  changeantes.  Enfin  la  lune 
nous  offre  les  trois  caractères  signalés  ; 
elle  a  un  mouvement  polaire,  un  mouve- 
ment de  translation ,  et  une  position 
d'axe  qui  occasionne  des  saisons  à  sa 
surface  :  or,  nous  avons  fait  voir  combien 
l'habitation  de  cette  planète  était  infi- 
niment peu  vraisemblable,  si  ce  n'est 
même  rigoureusement  impossible. 

La  considération  des  satellites  est 
d'aussi  peu  de  poids  que  celle  tirée  des 
mouvemens.  Sans  m'arrêter  à  demander 
pourquoi  la  terre  a  un  satellite,  tandis 
que  Mars  beaucoup  plus  éloigné  du  soleil 
en  est  dépourvu  ,  je  rappellerai  que  par 
l'effet  de  leurs  énormes  distances,  les 
grandes  planètes  supérieures  ne  reçoi- 
vent que  peu  de  lumière  de  l'astre  cen- 
tral: celle  que  reçoit  Uranus,  par  exem- 
ple ,  est  à  peine  la  300me  partie  de  celle 
qui  arrive  à  la  terre,  et  ses  satellites 
n'en  reçoivent  qu'à  peu  près  la  même 
proportion.  Or,  si  la  lumière  directe  est 
si  peu  de  chose,  la  lumière  réfléchie,  qui 
est  incomparablement  moindre  ,  comme 
on  peut  le  juger  par  celle  que  nous  donne 
la  lune,  se  réduirait  donc  à  si  peu  de 
chose  que  le  rôle  des  satellites  serait 
insignifiant,  et  que  l'ensemble  des  étoiles 
éclairerait  tout  autant  pour  le  moins  les 
habitans  d'Uranus  pendant  la  nuit.  Je  ne 
parle  pas  du  jour;  car  je  ne  pense  pas 
que  personne  veuille  donner  les  satelli- 
tes pour  auxiliaires  au  soleil ,  les  satelli- 
tes dont  l'effet  ne  saurait  être  qu'une 


COURS  D'ASTRONOMIE, 

fraction  très  exiguë  de  sa  lumière.  Et  en 
supposant  même,  ce  qui  n'est  pas,  que 
les  satellites  éclairassent  plus  leur  pla- 
nète que  l'ensemble  des  étoiles,  il  y  a 
lieu  de  demander  si  la  faible  clarté 
qu'ils  projettent  pouvait  être  le  but  sé- 
rieux de  leur  création  ?  Assurément  ce 
n'est  pas  par  la  lumière  qu'elle  nous 
envoie  que  la  lune  nous  rend  des  ser- 
vices. Elle  sert  à  la  division  du  temps  , 
et  elle  aide  d'une  manière  efficace  à  la 
navigation  et  à  la  géographie,  par  l'effet 
de  son  mouvement  de  translation.  Voilà 
son  véritable  rôle,  et  celui-là  est  impor- 
tant :  quant  à  la  lumière  qu'elle  projette, 
elle  nous  est  à  peu  près  inutile;  car, 
outre  que  nous  n'en  jouissons  guère  que 
pendant  un  temps  assez  médiocre  ,  les 
lumières  artificielles  nous  sont  d'un  se- 
cours infiniment  supérieur,  et  l'absence 
de  la  lune  pendant  une  partie  de  nos 
nuits  ne  nous  cause  scus  ce  rapport 
aucun  embarras  appréciable.  Ainsi  l'uti- 
lité des  satellites  est  au  moins  fort  pro- 
blématique, et  l'importance  de  cet  élé- 
ment dans  la  question  est  tout-à-fait 
nulle. 

On  peut  répondre  ,  iî  est.  vrai  ,  que  les 
habitans  des  planètes  pourraient  être  or- 
ganisés de  telle  sorte,  qu'il  leur  faudrait 
trèspeu  de  lumière  pour  remplir  convena- 
blement les  conditions  de  leur  existence. 
Et  l'on  conçoit,  en  effet,  que  sans  une 
modification  très  profonde  de  l'orga- 
nisme humain,  un  seul  rayon  de  lumière 
fût  apte  à  produire  une  impression  égale 
à  celte  qui  exige,  dans  les  circonstances 
actuelles,  l'action  simultanée  de  cent 
mille  rayons  semblables.  Mais  dans  cette 
hypothèse,  je  le  répète,  les  satellites  se- 
raient encore  inutiles  ,  surtout  pour 
Uranus  ,  car  la  très  faible  lumière  qu'ils 
renverraient  aux  yeux  des  habitans  de 
leur  planète,  ne  serait  pas  plus  sensible 
que  celle  qui  résulte  de  l'ensemble  des 
étoiles  fixes. 

Du  reste ,  les  conditions  de  tempéra- 
ture, dans  lesquelles  se  trouvent  les  pla- 
nètes extrêmes,  sont  absolument  incom- 
patibles avec  une  organisation  analogue 
à  celle  qui  existe  sur  la  terre  dans  les 
deux  règnes  supérieurs.  Dans  Mercure, 
où  le  plomb  et  l'étain  sont  à  l'état  de 
fusion  habituelle ,  il  ne  saurait  exister 
d'eau,  si  ce  n'est  à  l'état  de  vapeur  ;  dans 


PAR  M.  DESDOUITS. 


441 


Uranus ,  au  contraire ,  l'eau  et  tous  les 
liquides,  soit  animaux,  soit  végétaux,  se 
trouveraient  exposés  à  «ne  température 
tellement  basse,  que  l'état  de  liquidité 
serait  impossible.  On  voit  donc  qu'aux 
deux  extrémités  de  l'échelle,  ou  sur  les 
deux  faces  de  notre  zone  planétaire,  rien 
d'analogue  à  l'organisation  de  notre 
monde  terrestre  ne  saurait  exister. 

A  cette  pièce  à  charge  contre  l'habita- 
tion des  planètes  ,  on  peut  répondre  ,  il 
est  vrai ,  en  admettant  dans  Mercure  , 
dans  Saturne,  dans  Uranus,  certaines 
conditions  physiques  qui  modifieraient 
convenablement  les  températures,  telles 
que  certaines  natures  d'atmosphères,  des 
surfaces  plus  ou  moins  absorbantes,  des 
évaporations ,  etc.  ;  de  telle  sorte  que 
l'organisation  terrestre  elle-même  n'y 
fût  pas  impossible.  On  peut  dire  aussi 
qu'aucune  raison  n'oblige  à  supposer  que 
l'organisation  des  habitaus  des  planètes 
ait  le  moindre  rapport  avec  la  nôtre,  ou 
même  avec  quelque  autre  dont  nous 
puissions  nous  faire  une  idée.  Cela  est 
vrai  ,  et ,  à  ce  compte  ,  on  peut  mettre 
des  habitans  dans  les  comètes ,  dans  le 
soleil,  dans  les  étoiles  elles-mêmes.  On 
peut  supposer  que  les  habitans  de  tous 
ces  mondes  sont  des  intelligences  unies 
d'une  manière  quelconque  ,  à  quelque 
masse  matérielle  très  réfractaire,  comme 
un  caillou  ou  quelque  chose  de  sembla- 
ble ;  car,  pour  localiser  ces  intelligences, 
pour  les  enchaîner  à  une  habitation  ma- 
térielle ,  il  faut  bien  les  associer  hypo- 
statiquement  à  quelque  morceau  de  ma- 
tière. Eh  bien!  tout  cela  sans  doute  est 
possible,  mais  possible,  non  à  la  ma- 
nière de  ces  hypothèses  que  certaines 
inductions  rendent  quelque  peu  vrai- 
semblables: la  possibilitéestici  purement 
métaphysique;  et,  dans  ce  genre,  il  y  a 
mille  millions  de  choses  possibles  qui 
ne  sont  pas  et  qu'il  n'y  a  aucune  raison 
de  supposer. 

315.  La  conclusion  de  tout  ceci,  c'est 
qu'il  n'existe  en  faveur  de  l'habitation 
des  planètes  aucune  considération  de 
quelque  valeur  ;  et  que  tout  ce  qu'on 
peut  accorder  sous  ce  rapport,  c'est  qu'il 
n'y  a  pas  impossibilité  rigoureuse.  Or, 
cette  conclusion  s'applique  également  à 
tous  les  corps  célestes, quelle  que  soit  leur 
nature.  Pourquoi  donc,  lorsqu'il  n'existe 


aucune  raison  positive  d'étendre  hors 
de  notre  globe  la  sphère  de  l'organisa- 
tion ,  pourquoi  tant  d'esprits  se  laissent- 
ils  entraîner  à  supposer  le  contraire? 
Pourquoi  veut-on  multiplier  les  mondes 
ou  plutôt  peupler  tous  les  systèmes  qui 
se  partagent  l'espace  sans  nombre  et 
sans  limites?  C'est  qu'on  est  épouvanté 
de  la  grandeur  de  l'univers;  c'est  qu'on 
le  compare  à  l'homme  et  à  sa  demeure , 
et  que  leurs  rapports  échappent  à  une 
pensée  inattentive  ;  c'est  qu'on  ne  peut. 
se  résoudre  à  croire  que  Dieu  ait  créé 
l'immense  pour  l'infiniment  petit ,  et 
qu'on  ne  comprend  pas  de  quel  usage 
est  cette  immensité  pour  cette  infinie 
petitesse.  Eh  bien!  c'est  là  ce  préjugé 
étroit  qui  sied  mal  "à  des  intelligences 
initiées  par  le  Christianisme  à  tant  de 
mystérieuses  sublimités.  L'univers,  dites- 
vous,  est  bien  grand,  l'homme  est  bien 
petit!  Or,  c'est  tout  le  contraire  qu'il 
faut  dire.  Pour  le  Créateur  de  l'homme 
et  des  mondes,  l'homme  est  quelque  chose, 
l'univers  matériel  n'est  rien! .... 

Car  vous  ne  croyez  pas  sans  doute  que 
la  puissance  divine  soit  jamais  astreinte 
à  faire  économie  de  la  matière.  Vous 
n'ignorez  pas  que  pour  la  toute-puissance 
suprême,  l'immense  et  le  grain  de  sable 
sont  le  produit  de  la  même  action,  qu'ils 
sont  pour  lui  tout-à-fait  égaux;  car  tel 
est  ce  caractère  essentiel  et  mathémati- 
que d'un  pouvoir  infini.  Qu'importe  donc 
le  plus  ou  le  moins,  qu'importe  la  gran- 
deur et  le  nombre,  quand  il  s'agit  de  ce 
que  Dieu  peut  faire?  Pour  lui  le  grain 
de  sable  n'est  rien;  et  mille  millions  de 
mondes  ne  sont  pas  davantage. 

Mais  l'homme!...  n'est-il  pas  pour  Dieu 
quelque  chose....  et  plus  encore ?JN 'est-ce 
pas  quelque  chose  que  cette  nature  qu'il 
façonna  à  l'image  de  la  sienne,  et  dont  la 
création  porte  un  cachet  de  complai- 
sance et  pour  ainsi  dire  de  soins  atten- 
tifs de  la  part  de  son  tout-puissant  au- 
teur! Il  créa  l'homme  pour  être  l'objet 
de  sa  pensée  ;  il  le  créa  pour  lui-même  ; 
à  lui,  mais  à  lui  seul,  il  impose  un  tribut. 
Malgré  les  faiblesses  et  les  misères  de  la 
nature  humaine,  n'a-t-elle  pas  été  l'objet 
de  la  plus  haute  manifestation  de  l'Être 
diviij,  elle,  un  jour,  devenue  Dieu  par 
son  union  intime  avec  la  nature  du  Verbe. 
Ramenés  à  ces  termes,  l'homme  et  l'uni- 


442 


COURS  D'ASTRONOMIE. 


vers  matériel  ne  peuvent  plus  être  com- 
parés :  ici  le  volume  et  l'espace ,  là  au 
contraire,  mais  là  seulement,  la  vérita- 
ble grandeur. 

Or,  si  l'être  pensant  est  plus  noble  que 
tout  cet  univers  qui  ne  pense  pas ,  il  s'en- 
suit bien  ,  à  la  vérité  ,  que  l'homme  peut 
être  l'objet  d'une  création  matérielle  aussi 
immense  qu'on  voudra  la  faire  ;  mais  le 
problème  reste  entier,  à  moins  qu'on 
n'assigne  le  point  de  vue  auquel  se  serait 
placé  le  Créateur  en  façonnant  pour 
l'homme  l'univers  tel  qu'il  est.  De  quelle 
utilité  pour  l'homme  est  cet  univers  ? 
Une  partie  seulement  de  la  surface  du 
globe  qu'il  habite  paye  tribut  à  ses  be- 
soins ou  à  ses  plaisirs;  le  reste  ne  lui 
appartient  pas,  ou  n'est  qu'une  propriété 
stérile  et  quelquefois  à  charge.  Hors  de 
cet  étroit  domaine,  le  soleil  et  même  la 
lune  semblent  avoir  été  créés  en  vue  de 
la  terre  et  de  l'homme  par  conséquent , 
et  l'on  peut  admettre  que  ces  deux  astres 
ont  reçu  cette  destination  exclusive.  Mais 
au-delà  de  notre  système ,  qu'y  a-t-il  dont 
l'homme  puisse  tirer  parti ,  ou  du  moins 
les  usages  auxquels  il  sait  approprier 
quelques  uns  des  corps  célestes,  sont- 
ils  en  proportion  avec  l'immensité  et  le 
nombre  de  ces  corps?  Les  étoiles,  sans 
doute,  servent  au  navigateur  et  au  géo- 
graphe; mais  les  deux  ou  trois  mille  que 
nous  apercevons  à  l'œil  nu  ,  ne  sont- 
elles  pas  plus  que  suffisantes  pour  rem- 
plir cet  objet?  et  dès  lors ,  à  quoi  peuvent 
servir  les  innombrables  millionsqui  nous 
échappent,  ou  qui  ne  se  manifestent  à 
nos  yeux  que  par  le  secours  de  puissans 
télescopes»?  Celles-là  même  quinous sont 
de  quelque  utilité,  ne  pouvaient-elles 
remplir  l'objet  de  leur  création  sansêue 
pourvues  de  masses  aussi  gigantesques, 
sans  être  jetées  à  d'immensmables  dis- 
tances,  sans  être  étag^es  ,  comme  elles 
le  sont ,  dans  des  milliers  de  zones  di- 
verses? Mais  les  autres  surtout,  que  no- 
tre oeil  ne  saurait  compter,  qu'il  ne  peut 
même  apercevoir,  celte  poussière  d'étoi- 
les et  de  mondes  qui  rivalise  avec  le  sa- 
ble de  nos  mers,  et  qui  ne  se  manifeste 
à  nous  que  par  les  taches  dont  l'azur 
céleste  est  parsemé  ,  tous  ces  corps  ne 
sont -ils  pas  évidemment  étrangers  à 
l'homme ,  autant  pour  le  moins  que  les 
cailloux  qui  recouvrent  le  fond  de  l'O- 


céan ?  Comment  l'homme  était-il  donc 
en  vue  au  Créateur ,  lorsqu'il  créa  ces 
masses,  et  les  jeta  aux  confins  de  l'es- 
pace hors  de  la  portée  de  nos  sens  ? 

Et  pourtant ,  il  en  est  ainsi,  comme  je 
vais  le  dire.  Oui ,  l'homme  était  en  vue 
au  Créateur  lorsqu'il  fit  tout  cela,  et  tout 
ce  qu'il  a  fait,  il  devait  le  faire.  Le  secret 
de  ce  paradoxe  est  celui  de  tout  chré- 
tien, car  il  est  aux  premières  pages  de 
notre  catéchisme. 

Quelle  est  en  effet  la  destination  de 
l'homme  ici-bas  ?  Il  a  été  mis  sur  la  terre 
«  pour  connaître  Dieu,  l'aimer  et  le  ser- 
vir, v  et  à  cette  noble  fin  doivent  se  rap- 
porter toutes  ses  actions.  Dieu  a  donc 
voulu  êlre  sans  cesse  présent  à  sa  pen- 
sée...; mais  c'est  par  les  choses  visibles 
que  leur  invisible  auteur  se  manifeste  à 
son  intelligence  (1).  Donc  il  a  dû  entrer 
dans  les  vues  du  souverain  Créateur,  que 
partout  où  l'homme  porterait  ses  regards, 

partout  l'homme  rencontrât  Dieu , 

Dieu  manifesté  par  ses  œuvres.  Or ,  si 
Dieu  a  voulu  cela  ,  voici  ce  qu'il  a  dû 
faire. 

Sur  la  surface  de  notre  globe.  Dieu  a 
semé  les  êtres  vi  vans. Les  uns  payent  tribut 
aux besoinsetauxplaisirsdel'hoinme;  les 
autres,  dépourvus  d'utilité  de  ce  genre, 
sont  la  part  de  son  intelligence  et  de  sa 
pensée;  car,  dans  ceux-là,  les  merveilles 
de  l'organisation  et  le  jeu  des  forces  na- 
turelles sont  aussi  éclatantes  et  souvent 
plus  variées  que  dans  les  êtres  qui  le  ser- 
vent. L'homme  rencontre  donc  Dieu  par- 
tout dans  les  êtres  tributaires  de  ses  be- 
soins physiques;  mais  hors  de  la  sphère 
de  ces  besoins,  il  le  rencontre  encore.  Il 
n'est  pas  un  point  de  la  surface  de  notre 
domaine  où  Dieu  ne  se  manifeste  sous 
l'une  ou  l'autre  de  ces  formes. 

Si  l'homme  plonge  ses  regards  au- 
dessous  de  cette  surface.  Dieu  s'y  révèle 
à  lui  dans  les  débris  de  la  vie  animale, 
débris  si  nombreux,  si  variés,  qui  peu- 
plent toutes  les  couches  dont  se  com- 
pose l'écorce  du  globe.  Avant  de  créer 
l'homme,  le  plus  parfait  et  le  dernier 
de  ses  ouvrages,  Dieu  avait  préludé  à 
son  œuvre  par  d'autres  créations,  et  les 
merveilles  de  l'organisme  dans  les  deux 

(l)  Invisibilia  enim  jpsius,  per  ea  qiuc  fada 
sunl,  conspiciuntur.  S.  Paul,  ad  Rom,,  i,  20, 


PAU  M.  Dl&DOUITS. 


443 


règnes,  s'étaient  déjà  développées  sur  la 
terre.  Aucun  être  intelligent  n'était  là, 
qui  put  comprendre  ces  merveilles  ;  mais 
l'homme  devait  venir,  l'homme  devait 
creuser  le  sol,  l'homme  enfin  devait  trou- 
ver ces  déhris  révélateurs  du  passé.  Ainsi, 
sur  la  terre  et  sous  la  terre,  l'homme 
rencontre  toujours  Dieu!  Quel  est  le  se- 
cret de  ces  créations  mystérieuses  que 
nous  allons  étudier  dans  les  entrailles  de 
notre  globe  ?  Il  est  cela  ,  et  rien  de  plus  ; 
il  est  cette  pensée  divine  qui  voulut  cir- 
conscrire le  regard  de  l'homme  dans  un 
cercle  infranchissable  de  créations,  et 
dut  étendre  jusque  sous  ses  pieds  la  scène 
où  se  déploie  sa  puissance. 

Mais  jusqu'ici  cette  scène  est  restreinte 
aux  faibles  proportionsde  notre  demeure. 
Maintenant ,  portons  nos  yeux  hors  de  la 
terre;  jetons-les  vers  l'espace  qui ,  de  tous 
côtés,  nous  entoure,  et  dont  les  immen- 
ses profondeurs  emprisonnent  nos  re- 
gards. II  faut  que  là  ,  encore,  nous  trou- 
vions Dieu,  non  pas  seulement  à  quel- 
ques médiocres  distances,  comparables 
aux  dimensions  de  notre  petit  globe,  mais 
partout  dans  l'espace ,  partout  où  Dieu 
peut  être ,  partout  où  une  œuvre  divine 
est  possible.  Et  si  Dieu  l'a  ainsi  voulu, 
voici  ce  qui  en  devait  résulter. 

La  matière  et  le  mouvement  doivent 
se  montrer  à  tous  les  degrés  de  cette 
échelle  infinie.  Dieu  a  dû  créer  des  corps 
inorganiques  et  d'un  grand  volume.  La 
grandeur  était  un  attribut  nécessité  par 
la  distance ,  autrement  ces  corps  n'eus- 
sent pas  été  perceptibles  par  nos  yeux. 
Cette  distance  rendait  aussi  l'organisme 
inutile,  puisque  son  analyse  eût  échappée 
à  nos  moyens  d'observation  :  il  ne  fallait 
que  de  la  matière  et  du  mouvement.  Or, 
voyons  comment  Dieu  en  a  mis  partout. 

Nous  rencontrons  d'abord  lesplanètes, 
corps  opaques  et  de  grandeur  relative- 
ment médiocre.  Cette  grandeur  est  telle 
que  nos  yeux  peuvent  les  apercevoir,  au 
moins  à  l'aide  de  nos  instrumens;  la  lu- 
mière réfléchie  peut  donc  suffire  à  nous 
les  rendre  perceptibles.  Voilà  donc  une 
sphère  de  quinze  cent  millions  de  lieues 
de  diamètre ,  animée  par  l'existence  de 
plusieurs  grands  corps  ;  et  leur  opacité 
a  pour  raison  d'être  cette  médiocrité 
d'existence  relative  qui  les  rend  acces- 
sibles à  nos  regards  au  moyen  de  la  lu- 


mière du  soleil.  Chaque  coupd'œil  que 
nous  jetons  sur  une  planète  ,  est  une  ré- 
vélation de  l'action  divine,  un  appel 
que  Dieu  adresse  à  notre  pensée. 

Au  delà  de  la  région  des  planètes  nous 
voyons  errer  les  masses  cométaires.  Lors- 
qu'elles abordent  le  voisinage  du  soleil 
et  le  nôtre,  elles  nous  donnent  la  révéla- 
tion de  leur  existence.  Mais  bientôt  elles 
vont  se  perdre  dans  des  profondeurs  où 
notre  œil  ne  peut  les  suivre.  Là  donc,  et 
au  delà  surtout,  des  masses  opaques  ces- 
seraient d'être  visibles.  Là  donc  aussi, 
pour  appeler  nos  regards,  Dieu  va  chan- 
ger de  système. 

A  sa  voix,  des  créations  sans  nombre 
viendront  occuper  ces  lointaines  régions 
des  cieux.  Mais  pour  les  rendre  accessi- 
bles à  nos  sens  ,  il  devra  les  revêtir  d'im- 
mensité et  de  splendeur,-  ce  seront  des 
sphères  énormes  et  douées  de  la  faculté 
d'émetlro  une  lumière  qui  leur  soit  pro- 
pre. Or,  ces  étoiles  devront  peupler  l'es- 
pace, et  le  peupler  à  l'infini...;  car  PAR- 
TOUT, il  nous  faut  trouver  Dieu.  Leur 
grandeur  devra  donc  être  proportionnée 
à  leur  distance  ;  leurs  masses  seront 
énormes,  parce  que  tel  sera  aussi  l'éloi- 
gnement  du  point  de  vue:  mais  si  elles 
sont  étagées  par  zones  successives,  leur 
éclat,  leur  diamètre  apparens  devront 
varier  comme  le  nombre  et  la  distance 
de  ces  zones.  Les  étoiles  de  diverses 
grandeurs  appartiennent  peut-être,  et 
j'ose  le  dire,  appartiennent  sans  doute 
à  des  systèmes  superposés,  qui  se  suc- 
cèdent à  des  intervalles  dont  la  mesure 
peut  dépasser  de  beaucoup  celui  qui 
nous  sépare  des  étoiles  les  plus  voisines. 
Plus  de  7000  milliards  de  lieues  séparent 
la  terre  de  Sirius  ;  autant  de  fois  le  même 
intervalle  peut-être  nous  sépare-t-il  des 
étoiles  de  sixième  grandeur  ,  qui  sont  la 
limite  de  la  puissance  de  notre  œil.  A  ce 
degré  nous  sommes  dans  les  profondeurs 
de  l'immense,  mais  nous  ne  sommes  pas 
encore  dans  l'infini. 

Ces  lueurs  blanches,  si  pâles  et  si  dou- 
teuses, qui  tachent  le  ciel  çà  et  là,  se 
métamorphosent  sous  l'action  de  nos 
instrumens.  La  voie  lactée  et  beaucoup 
de  nébuleuses  se  résolvent  en  un  nombre 
incalculable  de  petites  étoiles,  qui  se- 
raient incomparablement  plus  éloignées 
que  oelles  de  la  sixième  grandeur:  ;«,ussi 


444  COURS  D'ASTRONOMIE, 

les  espaces  qui  les  séparent  paraissent- 
ils  à  proportion  plus  petits;  de  sorte  que 
réunies  en  groupes  serrés,  elles  pro- 
duisent une  lueur  continue.  En  montant 
jusqu'à  eelles-là,  nous  faisons  encore  un 
pas  immense  au  delà  de  l'immense. 

Par  l'usage  d'instrumens  de  plus  en 
plus  perfectionnés ,  nous  parvenons  à  dé- 
composer en  étoiles  des  nébuleuses  qui 
résistent  à  des  inslrumens  moins  par- 
faits. INous  pénétrons  donc  dans  de  nou- 
veaux systèmes,  dont  les  distances  et  les 
grandeurs  peuvent  incomparablement 
dépasser  toutes  celles  qui  précèdent.  En- 
fin le  pouvoir  amplifiant  de  nos  lunettes 
s'évanouit  devant  d'autres  nébuleuses. 
Nous  sentons  que  le  regard  de  l'homme 
a  rencontré  les  bornes  de  son  pouvoir. 
Mais  si  l'œil  est  vaincu,  l'esprit  ne  s'ar- 
rête pas  devant  de  telles  barrières  ;  car 
lui ,  il  comprend  ,  il  juge  ,  il  affirme  la 
réalité  de  ces  systèmes,  dont  l'immensité 
i.cus  sépare,  et  que  l'œil  ne  fait  que 
soupçonner.  Il  s'élance  par  delà  de  ces 
groupes;  il  les  dépasse  sans  que  rien  puisse 
arrêter  son  essor;  et,  par  la  simple 
analogie  des  phénomènes  que  lui  ont 
révélés  nos  instrumens  ,  il  juge  que  les 
bornes  de  l'univers  ne  sauraient  être 
atteintes.  En  suivant  ces  mondes  lumi- 
neux par  delà  ce  que  l'œil  peut  saisir, 
c'est  toujours  Dieu  qu'il  rencontre,  tou- 
jours la  pensée,  toujours  l'œuvre  de 
Dieu. 

Lorsqu'en  cherchant  la  parallaxe  des 
étoiles,  qui  échappe  à  ses  moyens  de 
mesure  ,  l'astronome  s'émerveille  des 
énormes  distances  que  suppose  la  nullité 
de  cette  parallaxe  ,  et  qu'il  compte  par 
millions  de  milliards  de  myriamètres, 
ces  grandeurs  accablent  à  tel  point  son 
imagination  que  la  terre  et  l'homme  dis- 
paraissent à  ses  yeux.  Il  juge  qu'en 
présence  de  tels  résultats ,  les  préten- 
tions de  l'homme  sur  l'universalité  de  la 
nature  ne  peuvent  être  que  le  résultat  ri- 
dicule d'une  présomptueuse  ignorance. 
Eh  bien,  nous  qui  comprenons  la  nature 
et  la  destinée  de  l'homme ,  nous  devons 
juger  autrement  l'univers  ,  et  grâce  à 
l'excellence  de  notre  point,  de  vue,  nous 
le  jugerons  d'une  manière  plus  sûre,  plus 
large ,  plus  complète.  Sans  observations, 
sans  calculs,  nous  jugeons,  à  priori , 
que  l'espace  sans  bornes  n'est  pas   un 


champ  trop  vaste  pour  la  création; nous 
affirmons,  à  coup  sûr,  que  des  corps 
lumineux  d'une  immensité  incompara- 
ble doient  être  placés  à  des  distances  aux- 
quelles rien  dans  nos  mesures  ne  saurait 
servir  d'échelle.  Les  chiffres  des  astro- 
nomes nous  paraissent  timides  et  ché- 
tifs;  nous  sentons  qu'ils  s'arrêtent  aux 
premiers  plans  de  scène,  et  nous  les  lais- 
sons loin...  bien  loin  derrière  nous, en 
suivant  les  œuvres  de  Dieu  dans  les  pro- 
fondeurs de  l'infini. 

Partout  donc  voilà  la  matière  ;  partout 
un  être  créé  ;  partout  une  œuvre  divine: 
mais  cela  ne  suffit  pas.  Cette  matière  de- 
vra être  en  mouvement;  car  le  mouve- 
ment, car  les  lois  suivant  lesquelles  il 
s'exerce  sont  aussi  une  manifestation  de 
l'activité  divine  ;  et  il  fallait  d'ailleurs 
que  les  esprits  qui  cherchent  à  s'aveugler 
sur  le  principe  de  l'univers,  ne  pussent 
se  retrancher  dans  ce  système ,  que  la 
matière  existe  nécessairement.  La  ma- 
tière fût-elle  le  produit  d'une  éternelle 
nécessité,  il  lui  faudrait  néanmoins  un 
premier  moteur;  et  si  ce  moteur  n'est 
pas  intelligent  et  libre,  les  élémens  du 
mouvement,  sa  direction  et  sa  vitesse 
n'auront  absolument  rien  qui  les  règle, 
rien  même  qui  les  détermine.  Dieu  se 
manifestera  donc  encore  par  le  mouve- 
ment. Ce  mouvement  sera  universel;  il 
sera  régulier  ,  constant ,  et  néanmoins 
offrira  une  foule  de  variétés  qui  témoi- 
gneront de  l'indépendance  et  de  la  par- 
faite liberté  du  premier  moteur.  Voilà 
pourquoi  les  planètes  tournent,  pour- 
quoi le  soleil  est  entraîné  ,  pourquoi  les 
comètes  vaguent  dans  l'espace;  voilà 
pourquoi  les  étoiles  n'ont  pas  cette  fixité 
qu'on  leur  attribuait  jadis.  Quelques 
unes,  beaucoup  peut-être,  tournent  au- 
tour des  autres  avec  toute  la  régularité 
des  planètes  de  notre  système  ;  un  certain 
nombre  ont  un  mouvement  propre  que 
nos  instrumens  ne  découvrent  et  ne  sui- 
vent qu'avec  beaucoup  de  peine  ;  les  au- 
tres ,  toutes  les  autres  sans  doute,  ont 
reçu  aussi  une  impulsion  de  la  main  du 
Créateur.  Leur  mouvement  ne  se  trahit 
pas  à  nos  yeux ,  parce  qu'il  est  un  élé- 
ment perdu  dans  l'espace  infini;  mais  il 
n'échappe  pas  à  l'intelligence,  et  l'intel- 
ligence affirmera  ce  que  les  yeux  ne  sau- 
raient dire. 


PAR  M.  DESDOUITS. 


445 


Mais  la  régularité  môme  et  l'immuta- 
bilité de  tous  ces  systèmes'célestes  pourra 
fournir  à  certains  esprits  un  prétexte 
pour  contester  la  libre  action  qui  en  est 
le  principe ,  et  proclamer  la  nécessité  et 
l'immutabilité  de  ce  qui  est.  Pour  ceux- 
là  aussi ,  Dieu  a  sa  réponse  toute  prête. 
Ces  étoiles  qu'on  voit  apparaître  de  temps 
en  temps ,  et  s'évanouir  après  quelque 
durée,  ce  sont  autant  de  créations  nou- 
velles, qui  rendent  sensible  cette  inces- 
sante action  de  l'auteur  de  toutes  choses. 
Ces  astres  présentent  tous  les  caractères 
des  autres  étoiles;  et  l'instantanéité  de 
leur  apparition  n'est pascompatible  avec 
l'idée  d'un  simple  déplacement  qui  les 
rendrait  visibles  lorsqu'elles  auraient 
atteint  une  distance  convenable.  On  les 
voit  pâlir  progressivement  et  disparaître  ; 
ce  qu'on  ne  peut  expliquer  par  le  fait 
d'un  mouvement  rétrograde;  car  dans 
ce  cas,  leur  apparition  aurait  offert  les 
mêmes  phases.  Il  y  a  donc  eu  création  vé- 
ritable ,  suivie  d'un  véritable  anéantisse- 
ment ;  ou  tout  au  moins  ,  formation  su- 
bite au  moyen  d'élémens  dispersés,  puis 
dissolution  complète  de  ces  mêmes  élé- 
mens.  3Iais  la  formation  et  la  dissolution 
successives,  également  inexplicables  par 
les  lois  physiques  ,  doivent  être  forcé- 
ment attribuées  à  une  action  divine  im- 
médiate et  indépendante. 

316.  Voilà  l'univers,  voilà  les  mondes  ! 
voilà  ce  que  Dieu  a  fait  pour  l'homme; 
voilà  ce  qu'il  a  dû  faire  pour  une  seule 
pensée  de  l'homme,  qui  vaut  plus  que 
tout  cela.  Son  but  exigeait  rigoureuse- 
ment qu'il  peuplât  l'immensité  de  créa- 
tions splendides,  gigantesques,  innom- 
brables; quelques  unes  devaient  répondre 
à  ses  besoins  physiques;  tout  le  reste  est 
destiné  à  former  la  meilleure  part ,  c'est- 
à-dire  à  composer  le  domaine  de  son  in- 
telligence. Et  maintenant,  penseur  chré- 
tien ,  qui  contemplerez  le  ciel  à  la  lu- 
mière de  cette  idée  ,  dites  si  vous  ne 
comprenez  pas  bien  mieux  ces  mots  que 
vous  répétez  si  souvent  avec  le  Psa  lmiste  : 
Cœli  enarrant  gloriam  Dei! ...  Dites  si 
vous  ne  comprenez  pas  mieux  la  pre- 
mière page  de  notre  Genèse;  là  où  l'écri- 
vain inspiré  dit  ces  trois  mots  si  simples, 
qui  font  le  scandale  des  calculateurs  : 
Etfecit  stellas.  Car  c'est  pour  l'homme, 
en  effet ,  que  Dieu  les  créa  ;  et  pour  le 


Créateur ,  c'est  si  peu  de  chose,  que  l'ex- 
pression de  cette  œuvre  immense  devai' 
se  réduire  à  trois  mots.  Et  c'est  après 
celle-ci  ,  plus  haut  par  conséquent  sur 
l'échelle  de  la  création,  que  Moïse  place 
celle  des  êtres  organisés  qui  peuplent 
la  demeure  de  l'homme;  car  dans  le 
moindre  des  animaux,  dans  le  hideux 
insecte  qui  tisse  silencieusement  sa  toile 
à  l'angle  de  nos  murailles,  dans  le  mol- 
lusque qui  se  traîne  sur  les  tiges  de  nos 
végétaux,  ou  dans  la  larve  qui  ronge 
sourdement  leurs  racines,  Dieu  a  dé- 
pensé plus  de  puissance  qu'en  créant 
toute  la  matière  inerte  qui  remplit  l'es- 
pace. Car  dans  ces  misérables  créatures 
que  notre  pied  foule.il  y  a  quelque  chose 
comme  la  pensée  ;  il  y  a  une  pâle  ombre 
de  l'intelligence  humaine,  il  y  a  du  senti- 
ment,il  y  aque!quechose,enunmot,  que 
toute  la  matière  réunie  ne  saurait  manifes- 
ter. Mais,  ô  combien  l'homme  s'élève  et 
plane  pardessus  tout  cela!  comme  toute  la 
création  s'anoblit  et  s'explique  dès  qu'il 
paraît  pour  la  couronner  !  Calculateurs, 
géomètres,  savans  qui  avez  trouvé  les 
seerets  des  mondes  et  déchiré  le  voile  de 
la  nature  ,  savans  orgueilleux  des  triom- 
phes dugéuie  humain,  pénétrez-vous  du 
sentiment  de  votre  réelle  et  véritable 
noblesse,  et  qu'il  vous  souvienne,  en 
vous  mettant  en  balance  avec  ce  vaste 
univers  que  vous  le  comprenez ,  vous  ,  et 
qu'il  ne  saurait  vous  comprendre! 

Mais  il  est  encore  une  page  de  nos 
saints  livres  dont  l'intelligence  échappe 
nécessairement  à  l'esprit  que  n'éclaire 
pas  le  flambeau  de  cette  vérité  qu'ici  je 
proclame.  Uu  jour  viendra  où  le  genre 
humain  tout  entier  devra  comparaître 
devant  le  tribunal  suprême  ;  et  ce  jour- 
là  ,  c'est  le  Christ  qui  vous  l'annonce, 
toutes  les  vertus  du  ciel  seront  ébranlées. 
Ce  n'est  pas  seulement  le  soleil  qui  per- 
dra sa  lumière  ,  ou  la  terre  qui  s'éva- 
nouira sous  les  pieds  de  l'homme;  les 
étoiles  et  tous  les  corps  célestes  quitte- 
ront les  espaces  où  Dieu  les  confina;  et 
toute  la  machine  de  l'univers  entrera  en 
dissolution  complète.  Si  l'homme  n'était 
pas  l'objet  de  toute  la  création  ,  pour- 
quoi les  étoiles  et  tous  les  systèmes  in- 
dépendans  de  la  terre  partageraient-ils 
cette  destinée  suprême  de  l'atome  où 
l'homme  habite?  Mais  si  tous  les  corps 


446 


COURS  D'HISTOIRE 


célestes,  et  les  forces  qui  les  enchaînent 
ont  été  créés  en  vue  de  l'homme  seule- 
ment, alors  que  Dieu  anéantira  son  séjour 
et  mettra  fin  au  système  de  son  existence 
temporelle  ,  tous  ces  corps  subordonnés 
perdront  leur  raison  d'être  ;  l'organisa- 
tion de  la  matière,  les  forces  qui  lient 
ses  atomes,  tous  les  ressorts  qui  main- 
tiennent la  vie  de  l'univers,  et  que  Jésus- 
Christ  appelle  les  vertus  des  cieux  ,  tout 
cela  cessera  avec  la  fin  que  leur  avait 
assignée  le  Créateur;  il  ne  restera  plus 
qu'une  immense  et  désordonnée  pous- 
sière, de  véritables  atomes  incohérens,  à 
l'existence  même  desquels ,  leur  rôle 
étant  rempli,  Dieu  mettra  sans  doute  un 
terme. 

Ainsi,  de  concert  avec  les  indications 
de  la  raison  pure,  la  révélation  nous  dit 
que  l'existence  et  les  destins  de  l'univers 
se  rattachent  intimement  et  exclusive- 
ment à  ceux  de  l'homme.  Belle  et  noble 
est  l'étude  de  ce  merveilleux  mécanisme 
du  monde  ;  la  plus  belle  peut-être  parmi 
les  travaux  de  l'esprit  humain,  et  celle 
qui  porte  empreint  au  plus  haut  degré 
le  sceau  de  sa  puissance  et  de  sa  gran- 
deur. Mais  plus  noble  et  plus  sage  est  la 


ECCLÉSIASTIQUE , 

pensée  qui  ne  perd  pas  de  vue  la  desti- 
nation et  la  fin  dernière  de  ces  œuvres 
de  Dieu.  De  la  science  la  plus  haute  et 
la  plus  vaste  ,  le  sage  a  dit  que  cela  était 
aussi  vanité  (1).  C'est  qu'il  est  dans  la  vie 
de  l'homme  des  heures  plus  sérieuses 
que  celles  qu'il  applique  à  sonder  l'es- 
pace et  à  calculer  des  orbites.  Insensé  ! 
qui  borne  là  le  travail  de  son  intelli- 
gence, et  ne  sait  pas  animer  par  une  pen- 
sée morale  ses  froides  et  stériles  inves- 
tigations! Et  certes,  l'étude  du  ciel  est 
de  toutes  la  plus  propre  à  élever  l'âme, 
la  plus  propre  à  l'éclairer  et  à  diriger 
son  essor  vers  le  sanctuaire  où  Dieu  ré- 
side. Source  féconde  en  grandes  pensées, 
cette  étude  aura  rempli  sa  fin  la  plus  no- 
ble, si  elle  imprime  dans  les  esprits  qui 
s'y  livrent  le  sentiment  d'une  muette 
mais  intelligente  admiration;  si  surtout 
elle  rappelle  souvent  à  l'homme  et  le 
tribut  d'hommages  que  Dieu  lui  demande 
et  le  grand  jour  où  sur  les  ruines  de  l'u- 
nivers, il  vtrra  s'accomplir  ses  suprêmes 
et  immortelles  destinées. 

L.  Desdouits. 
(1}  Ecclés.,  i ,  17. 


Cottttf  bc  la  JW&OttW. 


COURS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE,  PAR  M.  L'ARRÉ  JAGER. 


PREMIERE  LEÇON. 

Résumé  du  cours  de  l'année  dernière. 

M.  l'abbé  Jager,  après  avoir  fait  sentir 
en  peu  de  mots  l'importance  de  l'his- 
toire ecclésiastique  qu'il  regarde  comme 
une  lumière  sans  laquelle  la  plupart  des 
faits  restent  obscurs  et  inintelligibles  , 
donneunecourteanalysedeses  leçonsdu 
semestredernier.il  a  parlé  de  l'origine  et 
de  l'emploi  des  richesses  du  clergé  au 
moyen  âge ,  du  service  imminent  rendu 
par  l'épiscopat ,  par  la  conversion  des 
Barbares,  des  missions  dans  le  Nord,  des 
monastères  et  de  son  principal  fonda- 


teur, saint  Benoit  d'Aniane ,  du  droit 
d'asile  ,  de  la  pénitence  publique  ,  de 
l'exc  mmunication  et  de  ses  effets  tem- 
porels, des  peines  contre  les  hérétiques, 
et  enfin  de  l'alliance  étroite  entre  le  sa- 
cerdoce et  l'empire. 

Le  professeur  s'appuyant  sur  les  mo- 
numens  de  l'antiquité,  a  trouvé  l'origine 
des  richesses  du  clergé  au  moyen  âge 
dans  la  politique  des  princes,  dans  les 
donations  des  fidèles  et  dans  la  recom- 
mandation ,  toutes  causes  honorables 
au  clergé  et  principalement  à  l'épisco- 
pat ,  dont  le  dévouement  et  la  charité 
avaient  acquis  une  grande  renommée 
pendant  l'invasion  des  Barbare?.  Le  suc- 


PAR  M.  L'ABBÉ  JAGER. 


Ml 


ces  des  missions  du  INord  est  dû  au  >:èle 
éclairé  des  missionnaires  et  à  la  force  de 
la  morale  divine,  qui  brise  les  cœurs  les 
plus  durs  et  souvent  les  esprits  les  plus 
rebelles.  Le  professeur  a  réfuté  les  his- 
toriens  qui  ont  voulu  attribuer  la  con- 
version des  Barbares  à  l'instinct  et  à  l'i- 
magination des  peuples,  ou  à  la  politique 
des  cbefs.  En  parlant  des  monastères,  il 
a  fait  ressortir  l'importance  de  ces  éta- 
blissemens  au  moyen  âge.  Les  deux  tiers 
de  la  France  n'étaient  point  cultivés, 
les  peuples  étaient  dans  une  grande  igno- 
rance ;  habitués  au  maniement  des  ar- 
mes, ils  n'avaient  aucun  goût  pour  le 
travail.  Ce  sont  les  moines  qui  leur  in- 
spirèrent ce  goût  en  défrichant  les  terres 
couvertes  de  forêts  ,  en  rendant  les  dé- 
serts habitables.  Leurs  maisons  deve- 
naient par  leur  travail  des  fermes-mo- 
dèles ,  des  greniers  d'abondance ,  des 
écoles  d'où  sortaient  les  hommes  les 
plus  illustres  pour  porter  ailleurs  la  ci- 
vilisation ;  outre  qu'elles  offraient  des 
modèles  de  sainteté,  dont  l'exemple  n'a 
pas  été  inutile  à  un  peuple  encore  bar- 
bare et  corrompu. 

En  parlant  du  droit  d'asile  accordé 
aux  églises  et  ouvert  à  tous  les  malheu- 
reux, le  professeur  a  fait  sentir  combien 
cette  institution  était  bienfaisante  dans 
un  temps  où  les  lois  barbares  étaient 
encore  en  vigueur ,  où  le  maître  avait 
le  droit  de  vie  et  de  mort  sur  son  es- 
clave ,  le  mari  sur  sa  femme  et  son  en- 
fant, le  roi  sur  ses  sujets,  les  parens  d'un 
homme  assassiné  ,  sur  le  meurtrier.  Ré- 
fugiés à  l'église,  ils  étaient  sauvés;  alors 
l'évêque  devenait  doublement  médiateur, 
d'abord  entre  Dieu  et  le  coupable ,  en- 
suite entre  le  coupable  et  ceux  qui  l'a- 
vaient poursuivi.  L'évêque  ne  le  rendait 
qu'à  condition  qu'il  serait  en  sûreté,  et 
qu'après  l'avoir  réconcilié  avec  Dieu. 

Un  autre  asile  était  ouvert  aux  enfans 
dans  les  couvens  ,  lorsque  les  parens 
étaient  assez  dénaturés  pour  s'en  défaire. 
Les  parens  se  présentaient  à  l'église  du 
monastère  ;  là,  à  l'autel,  en  présence  du 
prêtre,  ils  offraient  l'enfant  et  prenaient 
pour  lui  un  engagement  perpétuel  qui 
ne  pouvait  plus  être  rompu ,  même  lors- 
que l'enfant ,  parvenu  à  l'usage  de  la 
raison,  sentait  qu'il  n'était  point  appelé 
à  la  vie  monastique.  «  Cette  institution  , 


<  a  dit  le  professeur,  vous  parait  singu- 
«  lière,  peut-être  ridicule,  mais  ne  jugez 
u  pas  avec  légèreté.  Prenez  pour  prin- 
i  cipe  que  chaque  fois  que  vous  trouvez 
«  une  institution  singulière  dans  l'Eglise, 
i  il  y  a  dans  la  société  quelque  chose 
i  qui  l'a  provoquée.  Lorsque  la  règle 
î  dont  je  vous  parle  a  été  établie,  la  bar- 
«  barie  ,  le  despotisme   étaient  dans   la 

<  famille  ;  le  père  avait  le  droit  d'ôter  la 
«  vie  à  son  fils  nouveau-né,  ou  de  le  ven- 
«  dre  en  esclavage ,  et  trop  souvent  il 
«  usait  de  ses  droits.  L'Eglise  offrit  donc 
«  aux  parens  un  moyen  de  les  laisser 
«  vivre.  Et  c'est  ainsi  qu'une  institution 
i  qu'on  ose  traiter  de  ridicule  a  sauvé  la 
«  vie  à  des  milliers  d'enfans,  à  des  princes 
î  même  qui,  étant  à  redouter,  auraient 
î  été  mis  à  mort,  si  cet  asile  n'avait  point 
«  existé,  ou  si  l'engagement  avait  pu  être 
(  rompu.  Vous  voyez  donc  là,  Messieurs, 
«  une  institution  non  ridicule,  mais  sage, 
i  faite  dans  l'intérêt  de  l'humanité.  » 

Mais  ce  qui  a  fait  le  plus  d'impression 
sur  l'auditoire,  c'est  ce  que  le  professeur 
a  dit  sur  la  pénitence  publique.  Après 
avoir  expliqué  en  quoi  elle  consistait , 
et  pour  quels  crimes  elle  devait  être  im- 
posée ,  le  professeur  a  repris  :  «  Sans 
«  doute  ,  Messieurs,  ces  peines  vous  pa- 
«  raissent  dures  ;  cette  exposition  aux 
«  portes  des  églises,  ces  jeûnes  rigoureux 
«  de  5,  de  7  et  de  10  ans,  vous  effrayent  ; 
i  peut-être  êtes-vous   tentés   d'accuser 

<  l'Eglise  de  tyrannie  et  même  de  cruau- 
«  té.  Mais  avant  de  juger,  commencez 
«  par  vous  rappeler  que  la  plupart  des 
«  hommes,  soumis  à  la  pénitence  publi- 
«  que,  étaient  de  grands  coupables,  tels 

<  que  ceux  que  nous  voyons  assis  au- 
a  jourd'hui  sur  les  bancs  de  la  cour  d'as- 
i  sises,  et  qui  sont  condamnés  à  mort  ou 
«  aux  travaux  forcés  à  perpétuité  ,  avec 
i  exposition,  qui  est  un  reste  de  la  péni- 
<r  tence  publique.  Eh  bien!  Messieurs, 
«  vous  avouerez  qu'une  pénitence  de  5, 
j  de  7  et  même  de  10  ans  ,  est  moins  ri- 
f  goureuse  que  la  peine  de  mort  ou  celle 

<  des  travaux  forcés. 

i  Certains   publicistes  ont  beaucoup 
«  parlé,  dans  nos  derniers  temps,  de  l'a- 

<  bolition  de  la  peine  de  mort;  ils  ne  se 
j  doutaient  guère  que  sur  ce  point  ils 
i  étaient  d'accord  avec  l'Église; car  l'É- 

<  glise  ne  veut  pas  non  plus  la  peine  de 


448 


COURS  D'HISTOIRE 


«  mort,  abhorret  à  sanguine.  Mais  il  a 

<  manqué  à  nos  publicistes  une  chose 
«  bien  importante,  le  secret  de  rendre  le 
c  criminel  à  la  société  sans  danger  pour 
c  elle,  et  puis  le  secret  d'inspirer  l'hor- 
«  reur  du  vice  à  ceux  qui  voudraient 
i  faire  comme  lui.  Voilà  le  secret  qu'ils 
c  n'ont  pu  découvrir,  malgré  leur  indus- 
i  trie  et  le  progrès  des  lumières  :  c'est 
«  pourquoi  la  peine  de  mort  est  restée 
c  dans  notre  code  pénal ,  et  probable- 
«  ment  elle  y  restera  encore  long-temps. 

<  Eh  bien,  Messieurs,  ce  secret  qu'on 
«  cherche  en  vain  aujourd'hui,  l'Église 
i  le  possédait  éminemment  bien  au 
«  moyen  âge  ,  et  cela  par  la  pénitence 
t  publique.  Elle  conservait  la  vie  au  cri- 
«  minel  sans  danger  pour  la  société,  et 
«  elle  lui  infligeait  une  pénitence  assez 
«  efficace  pour  que  son  exemple  ne  fût 

<  point  contagieux.  Pour  vous  en  con- 
c  vaincre,  considérez  les  vues  de  l'Église 
t  et  ses  moyens.  Ses  vues  étaient  celles 
c  de  l'Ecriture  :  Je  ne  veux  pas  la  mort 

<  du  pécheur,  je  veux  qu'il  se  conver- 
t  tisse  et  qu'il  vive...  Le  premier  soin  de 
«  l'Eglise  était  de  convertir  ,  de  changer 
«  le  criminel  par  un  sincère  repentir , 
«  de  le  rendre  pur  par  une  expiation  ,  et 
t  d'en  faire  un  enfant  digne  du  royaume 
«  céleste.  Voilà  à  quoi  tendaient  tousses 
«  efforts,  toutes  ses  cérémonies,  et  elle 
c  y  parvenait  par  la  religion,  et  souvent 

<  long-temps  avant  le  temps  marqué 
«  pour  la  pénitence.  Dès  lors  ,  plus  de 
«  danger  pour  la  société.  Une  lui  restait 

<  donc  plus  qu'une  seule  chose  à  faire, 
«  c'était  d'inspirer  l'horreur  du  crime  , 
«  d'effrayer  ceux  qui  auraient  été  tentés 
t  de  le  commettre  :  c'est  ce  que  faisait 
t  encore  l'Eglise  par  la  rigueur  et  la  du- 
«  rée  de  la  pénitence  publique  ,  et  par 
«  la  solennité  qu'elle  y  mettait.   » 

Ici  le  professeur  a  exposé  les  cérémo- 
nies lugubres  de  la  pénitence  publique, 
les  divers  degrés,  les  humiliations,  les 
peineset  les  jeûnes  qui  l'accompagnaient, 
les  épreuves  longues  et  rigoureuses  pro- 
portionnées au  crime.  Le  meurtrier  était 
condamné  au  pain  et  à  l'eau,  à  moins 
que  l'évêque  n'en  jugeât  autrement.  Ve- 
nait ensuite  l'absolution  solennelle  don- 
née le  jeudi-saint  par  l'évêque.  Après 
quoi  le  pénitent  rentrait  dans  la  société, 
mais  non  avec  les  mêmes  privilèges.  Il 


ECCLÉSIASTIQUE , 

était  exclu  de  toutes  les  fonctions  hono- 
rables, il  ne  pouvait  plus  retourner  à  la 
milice  séculière ,  ni  entrer  dans  l'état 
ecclésiastique,  etc.  «  C'est  ainsi,  dit  le 
j  professeur,  que  l'Eglise  conservait  la 
«  vie  au  coupable,  sans  lui  assurer  l'im- 
«  punité  et  sans  rendre  son  exemple 
«  contagieux.  Le  pénitent  était  changé, 
«  converti ,  son  repentir  avait  été  éprou- 
«  vé ,  l'expiation  était  faite,  la  société 
«  n'avait  plus  rien  à  redouter  de  sa  part, 
«  car  les  rechutes  étaient  très  rares. 
i  Grâce  à  l'Eglise,  qui  peut  seule  péné- 
c  trer  dans  les  consciences,  on  n'enten- 
«  dait  pas  alors  parler  de  ces  repris  de 
«  justice,  ou  de  forçats  libérés,  qui  dé- 
«  soient  aujourd'hui  nos  tribunaux  et 
t  qui  les  forcent  à  rester  en  perma- 
«  nence.  Les  criminels  ,  corrigés  et 
«  changés,  étaient  remis  au  nombre  des 
«  enfans  de  Dieu.   Ne   soyez  donc  pas 

<  étonnés  que  les  princes  aient  donné 
«  leur  sanction  à  la  pénitence  publique. 
«  Ils  ne  voyaient  pas  de  moyen  plus  pro- 
«  pre  à  contenir  les  malfaiteurs,  à  con- 
«  server  l'intégrité  des  mœurs  ,  et  la  sta- 

<  bilité  du  trône.  C'est  pourquoi  ils  sont 
t  venus  au  secours  de  l'Eglise,  mais  avec 
«  des   vues    bien    différentes.    L'Eglise 

<  voyait  dans  la  pénitence  publique  la 

<  conversion  du  pécheur,  son  expiation,- 
î  le  prince  n'y  voyait  qu'un  excellent  ré- 
«  glement  de  police,  qui  lui  semblait 
«  nécessaire  pour  gouverner. 

«  J'ai  oublié  de  vous  dire,  a  ajouté  le 
«  professeur,  que  la  durée  de  la  ^péni- 
«  tence   dépendait  de  l'évêque  ,  et   que 

<  rarement  le  pénitent  accomplissait  le 

<  temps  fixé  par  les  canons.  L'histoire 
«  ecclésiastique   n'en  fournit  pas  même 

<  d'exemple.  Presque  toujours  le  péni- 
«  tent  était  converti  avant  le  temps  vou- 
.(  lu,  et  pouvait  êtrerenvoyé  sans  danger  ; 
«  il  y  avait  de  la  ressource  dans  le  cœur 

<  du  coupable  ,  parce  que  la  foi  y  exis- 

<  tait.  Cette  ressource  n'est  pas  la  même 
c  aujourd'hui,  c'est  pourquoi  les  peines 

<  sont  si  longues  et  si  sévères;  nouvelle 

<  preuve  que  moins  il  y  a  de  religion,  plus 
«    les  lois  civiles  sont  obligées  de  sévir.  » 

Le  professeur  a  fait  ensuite  observer, 
que  malgré  les  capitulaires  de  Charle- 
magne,  la  pénitence  publique  s'est  affai- 
blie vers  le  milieu  du  9e  siècle.  Une  autre 
arme  lui  a  été  substituée,  c'est  l'excom- 


PAR  M.  L'ABBÉ  JAGER. 


449 


iminication,  qui  a  été  également  accep- 
tée et  sanctionnée  par  les  princes;  c'est 
pourquoi  elle  entraînait  des  peines,  non 
seulement  spirituelles  comme  dans  les 
premiers  temps ,  mais  encore  tempo- 
relles; telles  que  la  privation  des  hon- 
neurs, des  dignités  ,  la  confiscation  des 
biens,  l'exil,  etc.  Ces  peines  venaient  des 
princes  et  non  de  l'Église  ,  qui  n'avait 
pas  le  droit  de  les  imposer. 

Le  professeur  a  fait  observer  que  les 
peines  prononcées  contre  les  hérétiques, 
venaient  de  la  même  source.  Il  a  démon- 
tré que  les  décisions  des  conciles  avaient 
été  adoptées  par  les  princes  et  étaient 
devenues  la  foi  et  la  loi  de  l'État.  L'héré- 
tique qui  attaquait  cette  foi  était  cou- 
pable de  lèse-société,  et  puni  non  seule- 
ment par  l'Église,  mais  encore  par 
l'État.  De  là  viennent  les  peines  tempo- 
relles qu'on  trouve  dans  les  édits  des 
empereurs  et  dans  les  codes  de  Justinien 
et  de  Théodose  contre  les  hérétiques. 

c  Pourquoi  les  empereurs,  a  ajouté  le 
«  professeur  ,  ont-ils  attaché  des  peines 
«  temporelles  a  la  violation  de  la  foi? 
«  Est-ce  la  piété  qui  les  y  a  portés?  La 
c  piété  pouvait  y  être  pour  quelque 
«  chose.  Lesempereursétai^nl  chrétiens, 
«  et  comme  tels  ils  voulaient  maintenir 
«  l'intégrité  delà  foi.  Mais  il  me  semble, 

<  en  lisant  l'histoire,  que  la  politique  y 
«  avait  une  forte  part.  Les  empereurs 

<  cherchaient,  par  tous  leurs  efforts, 
«  l'unité  politique,  et  ils  croyaient  que 
i  l'unité  religieuse  était  le  moyen  le  plus 
«  efficace  pour  y  parvenir.  Ils  ne  s'y 
«  trompaient  pas  ;  car  l'unité  religieuse 

<  n'est  pas  indifférente  à  l'unité  poli- 
«  tique;  on  dit  avec  raison  ,  que  quand 
€  on  ne  s'entend  plus,  on  ne  s'aime  plus. 
«  En  outre,  les  empereurs  étaient   ins- 

<  truits  par  l'expérience;  ils  savaient 
«  qu'il  se  fait  rarement  une  révolution 
«  religieuse,  sans  commotion  politique. 
«  Ils  se  croyaientdonc  intéressés  à  main- 
«  tenir  l'intégrité  de  la  foi  catholique  et 


c  établir  des  peines  contre    les  héréti- 

<  ques. 

i  Tout  cela  venait  de  l'étroite  al- 
«  liance  entre  le  sacerdoce  et  l'empire 
«  au  moyen  âge,  alliance  que  Cbarle- 
i  magne  a  renouvelée  et  resserrée  par 
c  ses  capitulaires.  Cette  alliance  encore 
e  peu  comprise,  a  duré  pendant  tout  le 
i  temps  du  moyen  âge  et  a  donné  lieu 
«  aux  événemensles  plus  extraordinaires 

<  que  j'aurai  lieu  devons  exposer.  Mais 
«  rappelez-vous  qu'en  vertu  de  cette  al- 
«  liance  contractée,  surtout  au  temps  de 
4  Charhmiagne ,  le  prince  prêtait  à  l'É- 
i  glise  tout  le  poids  de  son  autorité  ,  et 
«  l'Église  faisait  de  même  à  son  tour. 
«  Par  là  se  trouvait  sanctionné ,  non 
«   quelque  règle  de  morale  ou  de  disci- 

<  pline,  mais  tout  le  code  évangélique, 
c  toute  la  doctrine  de  l'Église,  sa  foi,  sa 
«  morale,  sa  discipline;  en  un  mot  l'État 
«  était  chrétien.  Les  cbâtimens  infligés 
«  par  l'Église  étaient  soutenus  par  l'au- 
«  torité  civile,  qui  venait  à  son  tour  y 
«  ajouter  des  peines  temporelles.  Celui 
«  qui  ne  se  soumet  pas  à  la  sentence  de 
t  l'évêque,  dit  un  capitulaire  de  Charle- 
«  magne,  sera  chassé  de  noire  palais, 
«  privé  de  ses  honneurs,  etiamsi  filii 
i  nostfi  fuerint ,  et  envoyé  en  exil.  Voilà 
ï  la  loi  du  moyen  âge,  loi  qui  nous  donne 
«  la  cief  de  toute  son  histoire.  > 

Le  professeur  a  ensuite  exposé  son  plan 
pour  les  leçons  de  la  présente  année,  plan 
dans  lequel  entrent  des  questions  histo- 
riques d'une  haute  portée.  Il  commen- 
cera dans  la  prochaine  réunion  par  le 
divorce  de  Lothaire  ,  qui  a  fait  tant  de 
bruit  vers  le  milieu  du  9e  siècle.  C'est  la 
première  lutte  d'un  pape  avec  un  roi 
pour  cause  de  divorce. 

Nous  aurons  soin  de  reproduire  fidèle- 
ment ces  leçons.  On  peut  être  sûr  de  leur 
exactitude,  puisque  le  professeur  veut 
bien  revoir  lui-même  l'analyse  que  nous 
en  faisons  faire. 


450 


HISTOIRE  DE  LA  VIE,  DES  ÉCRITS 


REVUE. 


HISTOIRE  DE  LA  VIE, 
DES  ÉCRITS  ET  DES  DOCTRINES  DE  MARTIN  LUTHER; 


PAR  J.-M.-V.  AUDIN. 


TROISIÈME  ET   DERNIER   ARTICLE  (1). 


Ch.  6.   Adrien  VI.  '—  Diète  de  Nuremberg.  1S22. 

Nous  avons  assez  fait  connaître,  dans 
notre  précédent  article,  quelles  furent 
les  réformes  de  Luther  et  de  ses  disciples. 
Jetons  un  moment  les  yeux  sur  ce  siège 
de  Rome ,  c'est-à-dire  sur  la  Babylone  des 
nouveaux  évangélistes. 

«  Pendant  que  Luther  prononçait  dans 
l'église  de  Witlenberg  son  sermon  sur  le 
mariage,  un  autre  moine,  sur  qui  la 
Providrnce  avait  aussi  ses  vues ,  ensei- 
gnait la  théologie  à  Louvain  :  on  l'appe- 
lait le  docteur  Florent.  Dieu  ne  lui  avait 
pas  accordé  les  dons  qui  remuent  la 
multitude;  sa  parole  était  simple,  sans 
ornetnens  mondains,  comme  ses  véte- 
mens.  Il  habitait  à  l'Université  une  petite 
chambre,  véritable  cellule  où  Érasme  eut 
peine  à  trouver  un  siège  quand  il  traversa 
Louvain  pour  se  rendre  à  Rotterdam.  Il 
se  levait  de  bonne  heure  pour  étudier,  et 
ne  faisait  qu'un  repas  par  jour;  il  aimait 
les  pauvres,  et  partageait  avec  eux  les 
1,000  florins  que  lui  rendait  sa  place,  et 
leur  abandonnait  une  de  ses  deux  robes 
de  professeur  que  la  ville  lui  accordait 
par  année.  Un  jour,  Dieu  prit  par  la 
main  le  principal  de  Louvain,  et  le  con- 
duisit à  Piome  pour  monter  sur  le  trône  à 
la  place  de  Léon  X.  Le  docteur  prit  le 
nom  d'Adrien  VI. 

c  Adrien  était  d'une  tout  autre  nature 
que  son  prédécesseur  :  il  n'aimait  ni  le 

(1)  Voir  le  2e  article  au  n°  71  ci-dessus,  p,  540. 


faste  ni  la  représentation.  Il  n'élèvera 
pas,  dans  son  pontificat,  des  monumens; 
il  ne  dépensera  pas  les  trésors  du  Vatican 
à  enrichir  Rome  de  chefs-d'œuvre;  il  ne 
creusera  pas  la  terre  pour  en  tirer  des 
statues  antiques;  il  ne  marchera  pas  dans 
les  rues  au  milieu  des  flots  de  peintres, 
de  poètes  ou  d'historiens.  Il  a  d'autres 
goûts  et  une  autre  mission.  Élevé  loin  de 
l'Italie,  dans  une  petite  ville  de  Hol- 
lande. Utrecht,  il  a  puisé  sur  les  bancs 
de  l'école  une  grande  simplicité  de 
mœurs  et  de  manières.  Il  aime  les  lettres, 
toutefois,  parce  qu'elles  polissent  l'âme, 
ornent  l'esprit  et  donnent  de  l'élégance 
aux  mœurs.  Par-dessus  tout,  c'est  une 
organisation  empreinte  de  bonté,  d'a- 
mour et  de  charité,  d'une  ineffable  dou- 
ceur, et  qui ,  pour  donner  la  paix  à 
l'Eglise,  sacrifierait  volontairement  son 
repos  et  sa  vie. 

«  En  Hollande,  il  s'était  pris  d'amitié 
pour  tous  ses  compagnons  d'étude,  et 
son  premier  souvenir,  à  Rome,  fut  pour 
Erasme;  deux  intelligences  que  le  bruit 
des  disputes  religieuses  fatiguait,  parce 
qu'elles  les  arrachaient  à  ce  qu'il  y  avait 
de  plus  doux  pour  elles,  la  quiétude  d'es- 
prit. Aussi,  en  montant  sur  le  trône, 
Adrien  se  hâta  d'écrire  à  son  ancien  ca- 
marade (p.  97)...  Il  croyait  qu'aux  temps 
difficiles,  Dieu  suscitait  toujours,  dans 
sa  miséricorde,  quelque  créature  d'un 
ordre  élevé  pour  faire  tête  aux  orages; 
que,  cette  grande  mission  accomplie, 
Dieu  la  retirait  de  la  terre.  Or,  à.  se& 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


451 


yeux,  ce  messie,  c'était  Erasme.  Il  lui 
écrit  donc  une  belle  lettre,  en  vérité! 

«  J'ai  vu.  tli!  le  prophète,  l'impie  exalté 
au-dessus  des  cèdres  du  Liban;  j'ai  passé 
et  il  n'était  déjà  plus;  j'ai  cherché  et  je 
n'ai  pu  trouver  la  place  où  il  s'asseyait... 
Différerais- tu  encore,  Erasme,  de  te 
prendre  à  cet  homme  de  chair  que  Dieu 
a  rejeté  de  sa  face,  qui  trouble  le  repos 
de  l'Eglise  et  précipite  dans  les  voies  de 
la  damnation  tant  d'âmes  misérables? 
Lève-toi,  lève-toi  au  secours  de  la  cause 
de  Dieu  ;  par  les  dons  admirables  du  Sei- 
gneur, songe  qu'il  t'a  été  donné  de  sauver 
ceux  qu'égare  Luther,  de  raffermir  ceux 
qu'il  ébranle,  de  relever  ceux  qu'il  a  jetés 
à  terre.  Quelle  gloire  pour  ton  nom  ! 
quelle  joie  pour  les  catholiques!  Rap- 
pelle-toi cette  sentence  de  l'apôtre  saint 
Jacques  :  iQui  convertit  à  la  vérité  son 
frère  égaré,  qui  rappelle  de  la  voie  de 
perdition  le  pécheur,  se  sauve  de  la  mort 
et  couvre  la  multitude  de  ses  iniquités. 
Je  ne  pourrais  t'exprimer  de  quelle  jubi- 
lation mon  cœur  serait  inondé  si,  grâce 
à  ton  assistance,  ceux  que  le  poison  de 
l'hérésie  a  corrompus  venaient  à  résipis- 
cence, sans  attendre  que  la  verge  des  ca- 
nons et  des  décrets  impériaux  les  ait 
frappés.  Tu  sais  si  les  mesures  de  rigueur 
conviennent  à  ma  nature,  toi  que  j'ai 
pratiqué  avec  tant  de  charmes  dans  notre 
douce  solitude  de  Louvain.  Que,  si  tu 
crois  accomplir  plus  sûrement  à  Rome 
cette  œuvre  de  salut,  viens  quand  sera 
passé  l'hiver,  viens  quand  l'air  sera  purgé 
des  miasmes  pestilentiels  qui  l'infectent 
depuis  quelque  temps;  viens,  la  joie  dans 
le  cœur  et  la  santé  au  corps.  Tous  les 
trésors  de  nos  bibliothèques  te  sont  ou- 
verts; je  t'offre  et  mes  entretiens  parti- 
culiers, et  ceux  de  tous  les  doctes  que 
Rome  possède.  » 

«  Mais  alors  Erasme  avait  vieilli  ;  l'âge 
et  les  maladies  avaient  usé  sa  verve,  déco- 
loré son  sarcasme,  éteint  le  feu  de  ses 
regards  et  blanchi  ses  cheveux.  Sa  phrase, 
jadis  exubérante  de  vie  et  de  coloris, 
s'était  creusée  comme  ses  joues,  et  son 
rire  grimaçait  comme  celui  d'un  vieil- 
lard. Si  bien  que  lorsqu'arriva  la  lettre 
d'Adrien,  Erasme  comprit  qu'il  était 
trop  tard  et  qu'unduel  avec  Luther  était 
impossible. 
«Très  saint  Père,  lui  répondit-il,  je 


vous  obéirais  volontiers;  mais  il  y  a  un 
tyran,  plus  cruel  que  Phalaris,  auquel  je 
dois  obéir  d'abord,  la  gravelle,  si  vous 
voulez  savoir  son  nom.  L'hiver  s'est  en- 
fui, la  peste  a  quitté  Home  ;  mais  le 
chemin  est  bien  long,  et  voyager  à  tra- 
vers les  Alpes  neigées,  affronter  des 
hypocaustes  dont  l'odeur  seule  me  met 
en  pâmoison,  de  sales  et  incommodes 
hôtelleries ,  des  vins  violens  qui  me  por- 
teraient à  la  tète.  Et  puis,  le  style  a  fait 
ainsi  que  le  corps,  il  a  blanchi;  j'ai  des 
maîtres  aujourd'hui.  Mon  érudition  est 
médiocre,  puisée  dans  de  vieux  écri- 
vains, plus  propre  à  la  harangue  qu'à  la 
polémique:  pauvre  homme  qui  a  perdu 
toute  sa  gloire.  Voyez  de  quel  grand 
poids  serait  l'autorité  d'Erasme  aux  yeux 
de  gens  qui  font  fi  de  l'autorité  des  aca- 
démies, des  princes  et  du  souverain  pon- 
tife lui-même.  La  renommée,  si  elle  m'a 
visité,  s'est  bien  attiédie;  elle  s'est  re- 
froidie et  changée  en  haine.  On  m'écri- 
vait :  Au  grand  héros,  au  prince  des 
lettres,  à  l'astre  de  Germanie;  aujour- 
d'hui ,  à  peine  si  on  ne  s'occupe  de  moi 
que  pour  me  dénigrer.  Viens  à  Rome  !... 
Mais  c'est  comme  si  vous  disiez  à  l'écre- 
visse  :  Vole.  —  Donnez-moi  des  ailes, 
répondrait  l'écrevisse.  Rendez-moi,  très 
saint  Père,  ma  jeunesse,  rendez-moi  ma 
santé.  » 

«  Luther  nous  a  déjà  dit  que  le  philo- 
sophe avait  oublié  quelque  peu  de  sa 
théologie  dans  l'étude  de  l'antiquité. 

«  C'était  un  véritable  Allemand  que  le 
papR  Adrien,  Allemand  dans  son  lan- 
gage, dans  ses  vêlemens,  dans  ses  mœurs, 
dans  sa  loi,  qui ,  pour  Être  excitée,  n'a- 
vait pas  besoin,  comme  celle  des  Ita- 
liens, de  symboles  et  de  simulacres. 
Véritable  chrétien  de  la  primitive  Eglise, 
qui  malheureusement  ne  comprenait  pas 
que  la  forme  extérieure  a  besoin,  si  elle 
veut  durer,  de  se  renouveler  avec  les 
mœurs  d'un  peuple.  Vêtu  plus  que  sim- 
plement, on  ne  le  reconnaissait,  quand 
il  parcourait  les  rues  de  Rome,  qu'au 
cortège  de  boiteux,  de  paralytiques, 
d'aveugles,  de  mendians  de  tout  sexe  qui 
s'assemblaient  sur  son  passage,  et  aux- 
quels il  faisait  l'aumône.  D  artistes, 
aucun,  car  il  ne  les  aimait  pas  et  leur 
reprochait  de  voler  le  bien  des  pauvres 
non  qu'il  fût  étra  nger  à  l'esthétique,  c^ 


452 


HISTOIRE  DE  LA  VIE,  DES  ÉCRITS 


il  était  poète  avant  d'être  pape  ;  mais  la 
charité  était  sa  seule  muse.  Un  jour, 
qu'on  lui  parlait  de  la  magnifique  pen- 
sion que  Jules  II  avait  faite  au  seigneur 
qui  avait  trouvé  le  groupe  du  Laocoon, 
il  hocha  la  tête:  «Ce  sont  des  idoles, 
dit-il;  je  connais  d'autres  dieux  que  je 
préfère  :  les  mendians,  mes  frères  en 
Jésus-Christ,  p  (11,  96-99.) 

Aussi  Adrien  fit-il  plus  de  réformes 
que  Luther  n'en  avait  demandé. 

Cependant  celui-ci  avançait  toujours 
son  œuvre  de  destruction.  A  cette  épo- 
que, il  publia  un  livre  où  il  soutenait 
que  le  chrétien  n'a  aucune  obéissance 
à  rendre  au  magistrat.  Vers  ce  temps 
(1524) ,  les  princes  s'assemblèrent  à  Nu- 
remberg, et  au  lieu  de  s'occuper  de  Lu- 
ther, qui  sapait  leur  puissance,  ils  adres- 
sent cent  réclamations  au  pape  (centum 


gravamina) 


et  les  remettent  à  son  légat, 


qui  fut  très  faible  devant  eux. 

«  Adrien,  ce  pape  si  pur,  ce  chrétien  de 
la  primitive  Eglise,  ce  bon  pasteur  qui 
eût  donné  sa  vie  pour  ses  brebis,  cet 
apôtre  qui  ne  pensait  pas  le  mal  et  dont 
le  monde  n'était  pas  digne,  suivant  la 
belle  expression  d'un  historien  protes- 
tant, mourut  de  douleur.  Tous  les  pau- 
vres de  Rome  suivirent  son  convoi  en 
pleurant;  ils  criaient  :  «Notre  père  est 
mort!  »  Et  sur  leur  passage,  le  peuple, 
agenouillé,  versait  des  larmes.  Jamais 
pompe  funèbre  n'avait  fait  éclater  sem- 
blable douleur;  Rome  avait  enfin  com- 
pris tout  ce  qu'elle  avait  perdu.  Quelques 
cardinaux  accompagnèrent  le  corps  à 
l'église  de  Saint-Pierre  :  c'étaient  ses  amis 
d'enfance.  Par  leur  soin,  un  petit  monu- 
ment en  pierre  fut  érigé ,  qui  devait  gar- 
der ces  restes  chéris;  et  sur  cette  pierre 
on  lisait  :  «Ci-gît  Adrien  VI,  qui  regar- 
dait le  pouvoir  comme  le  plus  grand  des 
malheurs.»  Plus  tard,  un  cardinal  alle- 
mand fit  élever  à  ses  frais,  dans  une  autre 
église,  un  cénotaphe  moins  simple,  qui 
portait  ces  paroles,  qu'aimait  à  répéter 
Adrien  ••  «  A  l'âme  la  plus  honnête,  rien 
n'importe  comme  le  temps  où  elle  a 
vécu. i 

Cependant  les  ordres  assemblés,  d'un 
côté,  décrètent  qu'on  fera  exécuter  le 
décret  de  Worms  contre  Luther,  et  de 
l'autre,  qu'on  assemblera  un  concile 
pour   examiner  ses  griefs.   Luther  se 


moque  de  cette  décision  contradictoire 
et  poursuit  ses  triomphes,  tandis  que 
Charles  V  pense  à  faire  la  guerre  au  pape 
et  à  saccager  Rome. 

Ch.  7.  Henri  VIII.  1S24-1S2S. 

Mais  voici  un  nouveau  champion,  un 
champion  couronné  qui  se  lève  contre 
Luther. 

«  La  Captivité  de  Babylone ,  répandue 
en  Allemagne  avec  profusion,  lue  avide- 
ment et  louée  par  les  antagonistes  de 
l'école  de  Cologne,  vint  en  Angleterre 
exciter  quelque  bruit.  La  scholastique 
avait  à  Londres,  dans  le  clergé  et  les  sé- 
minaires, de  chauds  défenseurs.  La  ré- 
volte de  Luther  y  avait  causé  un  étonne- 
ment  mêlé  d'effroi.  Par  hasard ,  le  grand 
théologien  de  l'époque  était  justement  le 
monarque  qui  régnait  sur  la  Grande- 
Bretagne  :  Henri  VIII  lut  un  des  premiers 
le  pamphlet  de  Luther,  et  sur-le-champ 
il  se  proposa  de  le  réfuter.  Erasme  eut 
connaissance  de  cette  fantaisie  royale,  et 
il  y  applaudit.  Le  prince,  pendant  quel- 
ques semaines,  s'enferma  dans  son  ca- 
binet avec  son  chancelier,  l'archevêque 
d'Evora  et  d'autres  prélats,  qui,  s'il  faut 
en  croire  Luther,  prêtaient  à  leur  maître 
leurs  sophismes  et  leur  colère.  La  ré- 
ponse parut  sous  le  titre  de  :  Défense  des 
sept  sacremens  contre  le  docteur  Martin 
Luther.... 

«  Ce  fut  un  grand  événement  dans  le 
monde  religieux  que  cette  apologie  du 
catholicisme  par  uue  tête  couronnée. 
L'œuvre  de  Henri  VIII  traversa  bientôt 
la  mer,  et  fut  reproduite,  sous  tous  les 
formats,  en  Hollande,  en  Belgique,  en 
Allemagne  et  en  France.  En  Italie,  il  y 
eut  une  pluie  de  sonnets,  d'odes,  de 
poèmes  en  l'honneur  du  monarque  ;  Vida 
et  Cicoli  célébrèrent  l'œuvre  royale  en 
vers  latins;  Erasme  chanta  la  prose,  et 
Eck  l'argumentation  du  prince.  Pendant 
plus  de  six  mois,  le  monde  ne  s'occupa 
que  de  Henri  VIII  et  de  sa  gloire  litté- 
raire. Cette  gloire  est  oubliée,  et  son 
livre  gît,  enterré  en  un  suaire  de  parche- 
min, dans  quelques  bibliothèques  alle- 
mandes, où  nous  l'avons  retrouvé  à  côté 
des  œuvres  de  Priérias,  d'Eck,  de  Coch- 
lée,  qui  firent,  eux  aussi,  tant  de  bruit 
sur  cette  terre.  ï 

Luther  répondit  au  roi  par  un  torrent 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


453 


d'injures;  puis,  sur  les  plaintes  du  duc 
Frédéric,  il  écrivit  une  lettre  de  rétrac- 
tation remplie  de  basses  adulations. 

Ch.  8.  Le  pape  âne.  —  Le  moine  veau.  1824-1826. 

C'est  le  titre  d'un  sale  et  dégoûtant 
pamphlet  dans  lequel  Luther  et  Mélanch- 
ton ,  avec  un  ton  convaincu  et  comme 
s'il  se  fût  agi  d'un  fait  avéré ,  racontent 
comment  Dieu  avait  envoyé  pour  signe 
de  sa  nouvelle  loi  et  de  la  chute  de  Rome 
un  âne  qui  avait  la  tête  du  pape  et  un 
veau  gui  avait  celle  d'un  moine.  Ce  pam- 
phlet eut  pourtant  un  succès  universel, 
et  il  jouit  encore  en  Allemagne  d'une 
grande  réputation. 

Ch.  9.  Les  paysans.  1S24-1526. 

Mais  voici  que  des  fruits,  non  plus  de 
folie  ou  de  débauche ,  mais  des  fruits  de 
dévastation  et  d'assassinat  vont  appa- 
raître et  prouver  la  divinité  de  la  ré- 
forme. 

«  L'aristocratie  épiscopale  avait  été  re- 
construite par  Charlemagne.  Le  clergé 
allemand  était  puissant;  il  possédait  de 
riches  abbayes,  qu'au  besoin  il  transfor- 
mait en  forteresses,  où  souvent  on  le  vit 
braver  l'empire.  Les  évoques  de  Minden, 
de  Munster,  de  Paderborn,  étaient  de 
véritables  souverains  ■  on  leur  payait  le 
cens,  les  corvées,  les  péages,  tous  les 
droits  de  suzeraineté.  Ces  impôts  étaient 
souvent  bien  pesans,  le  peuple  ne  pou- 
vait se  libérer;  on  employait  la  force 
pour  l'y  contraindre,  et  il  murmurait. 

«  Un  jour,  à  Schcendorf,  en  Bavière,  un 
paysan,  nommé  Konrad,  dit  à  ses  cama- 
rades de  venir  le  trouver  le  dimanche 
suivant  pour  rire  et  boire  à  pleins  verres. 
Konrad  était  un  franc  buveur,  sans  souci 
de  l'avenir,  riant  de  tout,  même  de  son 
curé.  On  fut  exact  au  rendez-vous.  Kon- 
rad était  à  cheval  sur  un  large  tonneau , 
la  face  enluminée  par  d'amples  libations 
vineuses  qu'il  avait  faites  avec  ses  voi- 
sins, suivant  sa  coutume.  De  son  tonneau 
il  faisait  le  prophète,  et  promettait,  à 
tous  ceux  qui  voudraient  être  de  sa  con- 
frérie, des  terres  au  pied  de  la  montagne 
de  la  famine,  des  troupeaux  dans  le  pâ- 
turage de  la  gueuserie,  des  viviers  dans 
la  mer  de  la  mendicité.  L'association  fut 
bientôt  formée  ;  Konrad  enrôla  tous  ceux 
qui  aimaient  à  boire  en   cachette  dès 

TOMK  XII.  —  N°  72.  1811. 


qu'ils  avaient  un  groschen  pour  acheter 
du  vin  à  l'abbé.  En  1502,  une  confrérie 
s'était  déjà  élevée,  qui  avait  pris  pour 
signe  un  soulier  (bundschuch) ,  et  avait 
été  obligée  de  se  dissoudre  de  par  ordre 
de  l'empereur  Maximilien. 

«  Konrad  ne  voulait  pas  faire  la  guerre 
à  l'empereur,  mais  rire,  et  ses  armes 
étaient  un  tonneau.  Chaque  ville  eut 
bientôt  des  confréries  à  l'instar  de 
Schœndorf.  On  riait,  on  chantait,  on 
dansait ,  on  s'enivrait.  Le  pouvoir  laissait 
faire. 

«  En  1514,  le  duc  de  Wurtemberg,  qui 
comptait  dans  ses  Etats  un  grand  nombre 
de  confréries  du  Tonneau,  augmenta 
l'impôt  du  vin.  Konrad  lit  une  vilaine 
moue  d'abord,  mais  le  rire  devint  en- 
suite plus  fort,  et  il  se  mit  dans  la  tête 
(il  avait  bu  ce  jour-là  plus  que  de  cou- 
tume) d'appeler  son  maître  en  jugement. 
Les  assises  devaient  se  tenir  sur  la  place 
de  Schœndorf;  les  juges  étaient  tout 
trouvés  :  c'étaient  ses  compagnons  de 
table.  Il  faut  vous  dire  que  le  duc,  avare 
et  besogneux,  avait  fait  ce  qu'on  prati- 
quait autrefois  à  Constantinople,  dimi- 
nué les  poids  et  mesures.  Or,  banquier 
marchand,  facteur  privilégié  du  duché, 
il  était  sûr  de  faire  de  bonnes  affaires,  et 
il  ne  s'était  pas  trompé. 

<  Donc,  le  tribunal  est  rassemblé  :  tout 
le  village  pour  assistant.  Au  milieu,  un 
grand  baquet  d'eau,  et  à  côté  les  pièces 
du  délit,  les  poids  limés  par  Sa  Grâce. 
Konrad  les  pousse  et  les  laisse  tomber  • 
ils  vont  au  fond  de  l'eau.  La  foule  bat  des 
mains  et  rit  aux  éclats.  Dieu  a  prononcé 
la  sentence  :  le  duc  est  condamné.  Huit 
jours  après,  on  traduisait,  dans  un  grand 
nombre  de  villages,  ducs,  électeurs,  ba- 
rons, abbés,  au  tribunal  de  Dieu,  et 
partout  leur  symbole,  le  morceau  de  fer 
jeté  dans  l'eau,  était  trouvé  trop  léger 
et  l'on  criait  :  Houra  !  houra  !  Les  confré- 
ries du  pauvre  Konrad  se  propageaient  • 
mais  ses  associés  n'étaient  pas  tous  d'hu- 
meur aussi  gaie  que  le  paysan  bavarois. 
C'était  le  moment  même  où  Luther  ap- 
paraissait dans  la  chaire  de  Wittenberg, 
et  venait  pour  déliver  l'Allemagne  du 
joug  de  la  papauté.  Les  disciples  de  Kon- 
rad se  ralliaient  autour  de  lui  parce  qu'il 
faisait  la  guerre  aux  nobles  et  qu'il  pro- 
mettait au  pauvre  les  miettes  qui  tom- 

2» 


•r>i 


HISTOIRE  DE  LA  VIE  ,  DES  ÉCRITS 


baient  de  la  table  du  mauvais  riche. 
Kcnra'd  fiait  toujours;  on  lui  coupa  la 
tête  pour  le  faire  taire.  Mais  le  rire  ne 
mourut  pas  :  on  riait  en  Karinthie.en 
Bavière,  en  Wurtemberg,  dans  la  Saie 
électorale  surtout,  cette  contrée  d'Alle- 
magne où  les  fondations  de  Charlemagne 
étaient  si  opulentes.  Luther  continuait 
de  poursuivre  de  sa  colère  les  prélats  qui 
s'engraissaient  aux  dépens  du  peuple:  il 
les  nommait  tout  haut,  en  chaire,  des 
voleurs  et  des  fripons.  Or,  ces  prélats, 
c'étaient  souvent  les  maîtres  temporels 
des  peuples  qui  avaient  à  leur  payer  des 
redevances,  des  impôts,   des  droits  de 

toute  espèce,  à    eux,   enfans   de , 

suivant  l'expression  du  docteur,  larves 
d'enfer,  et  secrétaires  ici-bas  de  Satan. 
Menzel  reconnaît  positivement  que  la  pa- 
role de  Luther  n'était  pas  seulement  une 
parole  religieuse,  mais  une  parole  poli- 
tique qui  devait  à  la  fin  jeter  des  germes 
de  révolte  parmi  les  populations. 

«  On  ne  joue  pas  impunément  dvéc  là 
bière  de  Munich  ,  dit  un  vieux  proverbe 
bavarois.  La  parole  de  Luther  était  bien 
autrement  capiteuse.  Son  manifeste,  après 
la  tenue  des  Etats  de  Nuremberg,  était 
un   hymne  de  révolte  magnifique.   Ces 
pauvres  paysans  donnaient  tète  baissée 
dans  les  chants  du  docteur,  croyant  l'au- 
rore levée  où  la  tyrannie  monarchique  et 
pnpale  allait  descendre  au  tombeau  avec 
tous  ses  suppôts,  prélats,  abbés,  princes 
et  seigneurs.  A  la  même  heure,  on  voit 
s'agiter'  une  partie  des  Etats  de  l'Alle- 
magne :  partout  ce  sont  des  paysans  qui 
portent  la  bannière.  A  Reichenau,  près 
de  Constance,  ils  s'insurgent  contre  leur 
abbé,  qui  voulait  repousser  un  prédica- 
teur luthérien:  à  Tengen ,  ils  se  réunis- 
sent par  milliers  pour  délivrer  un  prêtre 
novateur  qu'on  tenait  enfermé.  L'abbé  de 
Kempten  essaye  inutilement  de  s'opposer 
au  rassemblement  de  ses  serfs  :  son  châ- 
teau est  assiégé  et  réduit  en  cendres,  et 
sur  ses  ruines  les  vainqueurs  plantent  un 
drapeau  où  est  écrit  :  Liberté  !  Quelques 
chevaliers  vinrent    s'associer,   pour   les 
diriger,    à    ces   mouvemens  populaires  : 
c'étaient  Franz  de  Sickingen  ,  qui  se  dé- 
clara le  chef  de  la  ligue  de  Franconie,  et 
Goétz  de  Berlichingen ,  dont  la  main  de 
fer  écrasait  tout  ce  qui  s'élevait  trop  haut 
dans  le  champ  clérical,  et  qui  finit  par 


mourir  dans  une  prison ,  ofù  ri  eût  voulu 
étouffer  le  dernier  des  prêtres;  c'était 
encore  Hutten ,  qui  se  servait  de  son  épée 
et  de  sa  plume  pour  encourager  les  ré- 
voltés. Les  paysans  n'étaient  que  de  gros- 
siers instrumens  dont  les  nobles  se  ser- 
vaient pour  voler  les  richesses  du  clergé, 
au  nom  du  ciel  et  de  la  liberté.  Ils  li- 
saient à  leurs  vassaux  les  manifestes  de 
Luther,  et  les  traduisaient ,   au  besoin  , 

en  style  populaire 

«Leur  ministère,  presque  toujours, 
était  inutile,  car  la  parole  de  Luther 
était  une  courtisane  sans  voile.  Ainsi,  au 
moment  où  la  Saxe  était  pleine  de  mou- 
vemens insurrectionnels,  Luther,  qui 
voulait  en  faire  porter  la  peine  aux  prin- 
ces ,  parce"  qu'ils  v.e  devinaient  pas  le 
caractère  politique  qu'ils  devaient  re- 
vêtir, s'adresse  à  la  noblesse  d'Allemagne, 
et  ses  conseils  ressemblent  aux  transports 
des  prophètes  contre  les  enfans  d'Israël 
plutôt  qu'aux  avis  d'un  médiateur. 

«  Munzer,  de  son  côté  ,  descendait  jus- 
que dans  les  mines  de  Mansfeld 

«  Réveillez-vous,  mes  frères,  réveillez- 
vous!  criait  sa  voix  ,  vous  qui  dormez, 
prenez  vos  marteaux  et  frappez  la  tête 
des  Philistins.  La  victoire  vient  de  se  dé- 
clarer pour  nos  frères  à  Eichsfeîd:  gloire 
à  eux  !  Que  leur  exemple  vous  serve  de 
leçon.  Balthasar ,  et  loi ,  Barthélemy- 
Krump.à  nous!  Prenez  soin  de  l'œuvré 
de  Dieu.  Frères,  que  vos  marteaux  ne 
restent  pas  oisifs,  frappez  à  coups  redou- 
bléssur  l'enclume  de  Nemrod  ;  employez 
contre  les  ennemis  du  ciel  le  fer  de  vos 
mines;  Dieu  sera  votre  maître!  Qu'avez- 
vous  donc  à  craindre  s'il  est  avec  vous! 
Quand  Josaphat  entendit  les  paroles  du 
prophète  ,  il  se  jeta  la  face  contre  terre  ; 
frères  ,  courbez  vos  fronts ,  car  voici  que 
Dieu  vient  en  personne  à  votre  secours.» 
«Alors,  de  ces  arsenaux  souterrains  sor- 
tent des  bataillons  d'hommes,  tout  noirs 
de  fumée  ,  armés  de  pelles,  de  pioches, 
de  fer  rouge,  et  répondant  à  la  voix  qui 
les  appelait  par  des  cris  de  sang  contre 
les  nobles  et  le  clergé. 

«EtMunzer,  au  sortir  des  mines,  adressa 
à  ses  autres  frères  en  révolte  cet  appel 
énergique: 

«  Vous  dormez  donc ,  chers  frères  ? 
Allons  combattre,  le  combat  de  héros  : 
la  Franconie  tout  entière  s'est  levée  j  le 


i:t  des  doctrines  de  lutheb 


455 


maître  va  jouer  son  jeu  ;  les  médians 
tombent.  A  Eu  Ida,  dans  la  semaine  de 
Pâques,  quatre  églises  de  poison  ont  été 
renversées  :  les  paysans  de  Klegen  ont 
couru  aux  armes.  Quand  tous  ne  seriez 
que  trois  confesseurs  de  Jésus,  vous 
n'auriez  pas  à  craindre  cent  mille  enne- 
mis. Dran  ,  dran  ,  dran  !  voici  le  temps: 
les  médians  seront  chassés  comme  des 
chiens.  Point  de  pitié  pour  ces  athées; 
ils  vous  prieront,  vous  caresseront,  pleur- 
nicheront comme  des  enfans  ;  point  de 
pitié  !  c'est  le  précepte  de  Dieu  par  la 
bouche  de  Moïse,  v,  7.  Dran,  dran,  dran  ! 
car  le  feu  brûle  ;  que  le  sang  ne  se  re- 
froidisse pas  sur  la  lame  de  vos  épées! 
Pink,  pank  sur  l'enclume  de  Nemrod: 
que  les  tours  tombent  sous  vos  coups 


vous  précède,  suivez-le.  i  (n.  162-169.) 

Luther  s'élève  contre  eux  et  leur  con- 
seille de  respecter  les  princes.  Munzer 
déchire  un  feuillet  d'un  livre  de  Luther 
et  le  lui  envoie;  il  y  avait  sur  ce  feuillet  : 

«  Attendez,  messeigneurs  les  évoques, 
larves  du  diable;  le  docteur  Martin  veut 
vous  faire  lire  une  bulle  qui  sonnera  mal 
à  vos  oreilles  :  bulle  luthérienne. —  Qui- 
conque aidera  de  son  bras,  de  sa  for- 
tune, de  ses  biens,  à  dévaster  les  évèques 
et  la  hiérarchie  épiscopale  ,  est  bon  fils 
de  Dieu,  un  vrai  chrétien,  qui  observe  les 
commandemensduSeigneur(l).  » 

Que  répond  Luther?  —  «Allons,  mes 
princes  ,  criait-il  ,  aux  armes  !  Frap- 
pez, aUx  armes, percez!  Les  temps  sont 
venus,  temps  merveilleux,  où,  avec  du 
sang,  un  prince  peut  gagner  plus  facile- 
ment le  ciel,  que  nous  autres  avec  des 
prières  (2).  » 

Tels  sont  les  conseils  de  Luther. 

(1)  Nunc  attendite  vos  episcopi ,  imo  larvée  dia- 
bolij  doctor  Lutherus  vult  vobis  bullam  et  reforma  - 
lionem  légère  ,  quae  vobis  non  bené  sonabit,  docto- 
res.  Docloris  bulla  et  reformâtio  :  quicumque  opem 
ferunt,  corpus,  bona  et  famam  impendunt  ut  epi- 
scopia  devastentur  et  episcoporum  regimen  extin- 
guatur,  bi  sunt  dilecti  filii  Dei  et  veri  christiani , 
observantes  praecepta  Dei  et  répugnantes  ordinatio- 
nibus  diaboli.  T.  II ,  Witt.  fol.  120.  Osiander,  Cent. 
18,  p.  87. 

(2)  Mirabilc  tempus,  nimirum  ut  principes  mullô 
faciliùs  trucidandis  rusticis  ,  et  sanguine  fundendo, 
quam  alii  fundendis  ad  Deum  precibus  cœlum  me- 
reantnr.  T.  II ,  op.  Luth.,  fol.  150.  —  T.  II,  Wilt., 
fol.  81 ,  b. 


Les  princes  auraient  dû  prendre  pitié 
de  ces  malheureux  qui  marchaient  à  leur 
perte.  Quelques  coups  de  canon  en  eus- 
sent fait  justice;  mais  Luther  ne  le  vou- 
lait pas... 

«  Ce  fut  une  boucherie  plutôt  qu'une 
lutte  régulière.  Les  paysans  tendaient  le 
cou  au  Seigneur ,  qui  n'envoya  pas  son 
ange  pour  les  délivrer ,  suivant  la  pro- 
messe de  Munzer.  Le  soldat  était  las  de 
donner  la  mort;  on  envoya  la  cavalerie 
pour  passer  sur  le  ventre  de  tout  ce  qui 
respirait  encore.  Les  mineurs  seuls,  qui 
se  confiaient  à  leurs  marteaux,  opposè- 
rent une  vigoureuse  résistance.  Ils  com- 
battaient encore  quand  les  trompettes 
des  armées  des  princes  avaient  sonné  la 
victoire.  Aucun  ne  demanda  quartier: 


Dran,  dran  ,  dran  ,  voici  le   jour  :  Dieii     tous  mouraient  en  vomissant ,  avec  leur 

sang  ,  des  imprécations  contre  leurs  ty- 
rans, et ,  dit  Sleidan  ,  pour  la  gloire  du 
nom  de  Dieu  et  l'affranchissement  de  leur 
patrie. 

«Un  de  ces  malheureux,  qui  s'était  vail- 
lamment battu,  fut  pris  et  conduit  devant 
le  landgrave  Philippe  de  Hesse.— Voyons, 
lui  dit  le  landgrave,  qu'aimes-tu  mieux  , 
du  régime  des  princes  ou  de  tes  paysans? 
—  Ma  foi,  Monseigneur,  lui  répondit  le 
prisonnier  ,  les  couteaux  ne  couperaient 
pas  mieux  quand  nous  autres  ,  paysans  , 
serions  les  maîtres.  On  lui  accorda  sa 
grâce. 

«  On  amena  dans  le  camp  des  vainqueurs 
Munzer,  trouvé  à  Franckhausen,  étendu 
dans  un  lit  qu'on  lui  avait  prêté  sans  le 
connaître  ,  tout  sanglant ,  la  poitrine  à 
demi  brisée,  et  la  pâleur  de  la  mort  sur 
les  lèvres.  Les  soldats  qui  le  cherchaient 
passèrent  outre  pour  ne  pas  troubler  les 
derniers momens  d'un  moribond.  Mais  le 
valet  d'un  gentilhomme  de  Limbourg  le 
reconnut  et  le  traîna  en  triomphe ,  car  il 
pouvait  à  peine  marcher ,  dans  la  tente 
des  princes.  Sa  vue  les  fit  Fourire;  mais, 
au  lieu  de  reproches,  le  landgrave  de 
Hesse  voulut  essayer  avec  son  prisonnier 
une  controverse;  le  prophète  s'y  prêta  : 
ni  l'un  ni  l'autre  n'eut  à  se  réjouir.  De  la 
torture,  Munzer  passa  dans  les  cachots, 
où  descendit  aussitôt  un  prêtre  catholi- 
que qui  réconcilia  l'anabaptiste  avec 
l'Eglise ,  le  confessa  et  lui  administra  la 
communion.  Munzer,  jusqu'à  son  dernier 
soupir,  ne  cessa  d'accustr  Luther  de  tous 


456 

ses  malheurs.  La  religion,  beaucoup  plus 
que  l'approche   de  la  mort  qu'il  avait 
bravée  tant  de  fois,  avait  éteint  sa  fierté. 
Il  tremblait,  mais  dans  l'épouvantement 
des  jugemens  de  Dieu.  L'heure  du  sup- 
plice venue,  il  but  d'un  trait  une  pinte 
de  vin ,  puis  il  fit  sa  prière  et  marcha  la 
tête  haute  vers  Heldrungen,  lieu  de  l'exé- 
cution. Le  prêtre  lui  ordonna  de  réciter 
le  Credo.  La  voix  de  Munzer  s'éteignit  au 
premier  mot  du  symbole  ;  alors,  le  duc 
de  Brunswick  et  le  prêtre  récitèrent  la 
prière,  dont  Munzer  répétait  chaque  mot 
à  voix  basse.  On  eût  dit  qu'une  lumière 
surnaturelle  était  venue  tout-à-coup  ré- 
conforter son  âme.  Il  se  leva  ,  promena 
de  nobles  regards  sur  la  multitude,  et 
adressa  aux  princes,  qui  faisaient  cercle 
autour  du  gibet,  une  exhortation  qui 
mouilla  leurs  yeux  de  pleurs.  Cela  fait,  il 
dit  au  bourreau  :  Allons  ;  au  prêtre   qui 
l'accompagnait  :  Adieu.  Le  bourreau  fit 
rouler  sa  tête  à  six  pas  ;  un  soldat  la  re- 
poussa du  pied  ;  l'exécuteur  la   prit ,  la 
planta  sur  une  pique  que  surmontait  un 
écriteau  où  on  lisait  :  Munzer  ,  criminel 
de  lèse-majesté. 

«Telle  fut  la  fin  de  la  guerre  des  paysans. 
Dans  le  peu  de  temps  qu'il  leur  fut  donné 
de  châtier  l'humanité,  on  compte  plus 
de  cent  mille  hommes  tués  sur  le  champ 
de  bataille,  sept  villes  démantelées,  cin- 
quante monastères  rasés  ,  trois  églises 
incendiées,  et  d'immenses  trésors  de 
peinture,  de  sculpture,  de  vitrerie,  de  cal- 
cographie  anéantis(l).  S'ils  eussent  triom- 
phé, la  Germanie  serait  tombée  dans  le 
chaos  :belleslettres,  arts,  poésie,  morale, 
dogmes,  pouvoir,  auraient  péri  dans 
la  même  tempête.  Si  la  révolte  engen- 
drée de  Luther  futune  fille  désobéissante, 
du  moins  son  père  sut  la  châtier.  S'il  y 
eut  du  sang  innocent,  qu'il  retombe  sur 
sa  tête.  —  Car ,  dit  le  réformateur ,  c'est 
moi  qui  l'ai  versé,  par  ordre  de  Dieu,  et 
quiconque  a  succombé  dans  cette  lutte 
est  perdu  de  corps  et  d'âme ,  et  appar- 
tient au  démon  . 
C'était  un  sang  de  paysan  dont  Luther 

(1)  Génepée  porte  le  nombre  des  morts  à  110,000; 
Cocblée ,  à  150,000.  En  trois  ans ,  26,000  paysans 
furent  tués  en  Lorraine  et  en  Alsace ,  4000  dans  le 
Palatinat,  6000  dans  la  liesse,  8000  dans  le  Wur- 
temberg. 


HISTOIRE  DE  LA  VIE ,  DES  ÉCRITS 


n'avait  plus  de  pitié,  car  ce  sang  ne  lui 
était  plus  utile  (1). 

«  —  A  l'âne ,  du  chardon,  un  bât  et  le 
fouet ,  c'est  le  sage  qui  l'a  dit ,  écrit-il  à 
Rùhel;  aux  paysans,  de  la  paille  d'avoine. 
Ne  veulent-ils  pas  céder? le  bâton  et  la 
carabine  ;  c'est  de  droit.  Prions  pour 
qu'ils  obéissent,  sinon  point  de  pitié;  si 
on  ne  fait  siffler  l'arquebuse ,  ils  seront 
cent  fois  plus  méchans.  » 

Ch.  10.  Karlstadt.  —  Adversaires  de  Luther.  1524. 

Karlstadt  était  devenu  sacramentaire , 
il  niait  la  présence  réelle.  Luther  le  com- 
bat; ils  ont  une  entrevue  à  Jena  dans  une 
auberge;  ils  s'y  injurient.  A  Orlamonde, 
un  cordonnier,  briseur  d'images,  dispute 
encore  avec  Luther;  celui-ci,  poussé  à 
bout,  s'enfuit  sans  avoir  satisfait  à  leurs 
objections.  Au  diable!  à  tous  les  diables! 
lui  crient  tous  les  assistans  ;  mais  Luther 
prend  sa  revanche  en  faisant  chasser Karl- 
tadt  des  États  de  l'électeur  Frédéric. 

Ch.  11  et  12.  Ordre  et  désordre.  1524.  —  Séculari- 
sation et  éviction  des  moines.  1524-1523. 

M.  Audin  nous  offre  d'abord  le  tableau 
si  suave  et  si  pur  des  offices  et  des  fêtes  de 
l'Église  catholique  ;  puis  il  met  en  paral- 
lèle l'effroyable  débordement  de  tous 
ceux  qui  embrassent  la  réforme,  et  prin- 
cipalement des  moines  défroqués,  qui, 
mourant  de  faim,  se  font  imprimeurs, 
colporteurs,  et  deviennent  les  agens  les 
plus  actifs  des  nouvelles  doctrines. 

Ch.  15.  La  Réforme  au  tribunal  d'Erasme. 

M.  Audin  cite  ici  la  lettre  où  Erasme 
expose  toutes  les  hontes  de  la  société  ré- 
formée, divisée  en  elle-même  et  plongée 
dans  l'orgie.  C'est  un  portrait  fidèle  et 
peu  flatteur. 

Ch.  14.  Les  princes  et  les  biens  du  clergé. 

Voici  au  reste  un  coup  d'oeil  très  juste 
sur  les  causes  qui  ont  amené  le  progrés 
de  la  réforme. 

«  Jurieu  a  reconnu  que  Genève,  la  Suis- 
se, les  républiques  et  les  villes  libres,  les 
électeurs  et  les  princes  d'Allemagne , 
l'Angleterre,  l'Ecosse,  la  Suède  et  le  Da- 
nemark, n'ont  chassé  le  papisme  et  fondé 
leur  révolution  religieuse  qu'à  l'aide  du 


(l)  Ve 
berg. 


'  oriii ,  prout  erat  fortuns  flatus.  Uien- 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


457 


pouvoir.  En  Saxe,  le  luthéranisme,  aban- 
donné aux  instincts  populaires,  au  prosé- 
lytisme, à  l'action  du  réformateur  sur  les 
intelligences,  ne  se  fût  développé  que 
lentement  ;  sa  marche  aurait  élé  contra- 
riée à  chaque  instant.  11  suffit  de  jeter  un 
coup  d'œil  sur  la  cour  du  duc  Georges 
de  Saxe,  où  personne  ne  se  laissa  séduire 
aux  nouveautés,  pour  comprendre  la 
force  attractive  du  pouvoir  sur  les  idées 
religieuses.  A  peine  est-il  mort,  que  la 
réforme  entre  dans  le  palais  électoral,  et 
du  palais  gagne  aussitôt  la  Misnie  et  la 
Thuringe.  Mélanchton  avoue  que  ,  dans 
le  triomphe  de  la  réforme,  les  princes 
ne  cherchaient  ni  l'épuration  du  dogme , 
ni  la  propagation  des  lumières,  ni  la 
glorification  d'un  symbole  ,  ni  l'amélio- 
ration des  mœurs,  mais  de  misérables 
intérêts  tout  profanes  et  tout  terrestres. 
Luther,  pour  les  entraîner,  leur  offrit  en 
perspective  tous  les  biens  du  clergé  et 
des  monastères.  Il  n'y  avait  qu'un  duc 
Georges  capable  de  résister.  La  figure  de 
Georges  se  détache  admirablement  au 
milieu  de  toutes  cellesdes  princes  de  son 
temps.  C'est  une  âme  droite,  qu'aucun 
intérêt  mondain  ne  saurait  émouvoir  ! 
C'est  la  vieille  empreinte  saxonne  qui  va 
s'altérant  de  jour  en  jour,  pour  tomber 
dans  un  de  ces  types  si  communs  à  tout 
ce  qui  porte  couronne. 

«L'Allemagne,  au  moyen  âge,  s'étendait 
depuis  le  lac  de  Constance  ou  la  mer  de 
Souabe,  jusqu'aux  confins  de  la  Pologne. 
Dès  les  premiers  jours  du  Christianisme, 
elle  avait  reçu  la  foi  :  les  disciples  des 
apôtres  y  avaient  prêché  l'Evangile;  c'é- 
tait le  Christianisme  qui  avait  adouci  les 
mœurs  sauvages  de  ses  habitans,  dé- 
friché ses  forêts,  changé  ses  solitudes  en 
villes,  et  qui  l'avait  aidée  à  secouer  le 
joug  des  Romains.  Tout  ce  qu'elle  possé- 
dait de  poésie,  de  musique,  d'arts  intel- 
lectuels, quand  vint  Luther,  elle  le  devait 
à  ses  anciens  évoques.  Sur  son  sol  avait 
fleuri  toutd'abord  l'arbre  de  la  féodalité. 
Elle  avait  des  électeurs,  des  ducs,  des 
barons,  des  princes,  qui  souvent  étaient 
évoques  ou  archevêques;  c'était  un  des 
Etats  européens  où  Faction  delà  papauté 
s'était  le  plus  vivement  fait  sentir.  Sou- 
vent ces  demi-souverains  avaient  cherché 
à  s'affranchir  de  sa  dépendance  ;  mais 
leurs  efforts  avaient  été  vains,   parce 


qu'ils  n'avaient  pas  trouvé  un  protectorat 
assez  efficace  dans  l'empereur.  Ils  en 
avaient  besoin.  Frédéric  111  eût  pu  stipu- 
ler avec  Rome  et  obtenir  pour  ses  vas- 
saux plus  d'indépendance,  lorsqu'il  signa 
àAschaffenbourgun  concordat  sanction- 
nant toutesles  prétentions  de  la  papauté. 
On  peut  voir  le  tableau  des  efforts  tentés 
par  le  corps  germanique  pour  fonder  ses 
libertés  à  la  diète  de  Nuremberg ,  où  les 
princes  séculiers  et  ecclésiastiques  for- 
mulèrent, au  nom  de  la  nation,  des  do- 
léances qu'ils  communiquèrent  au  légat 
du  pape,  du  consentement  de  Ferdinand, 
le  frère  et  le  représentant  de  l'empereur 
Charles  Y.  Ils  demandaient,  dans  un  in- 
térêt tout  mondain ,  le  redressement  de 
cent  griefs,  comme  conditions  indispen- 
sables du  maintien  de  la  paix  de  l'Eglise 
germanique.  Le  pape  Adrien  était  allé 
au  devant  de  leurs  vœux  ,  disposé  à  leur 
accorder  quelques  unes  des  immunités 
qu'ils  réclamaient;  mais  le  mauvais 
vouloir  et  les  exigences  sans  cesse  crois- 
santes des  princes  réformés  quivoulaient 
à  tout  prix  se  séparer  de  Rome,  empê- 
chèrent cette  œuvre  de  conciliation.  Il 
ne  faut  pas  perdre  de  vue  que,  sous  pré- 
texte de  liberté,  les  seigneurs  réformés 
voulaient  un  schisme.  Alors  Rome  n'eût 
pu  intervenir,  comme  elle  l'a  fait  si  sou- 
vent, dans  la  querelle  entre  le  prince  et 
le  sujet,  c'est-à-dire  entre  l'oppresseur 
et  l'opprimé.  Combien  de  fois  l'œil  de 
l'apôtre,  levé  sur  le  grand  corps  germa- 
nique, empêcha  lesfeudataires  de  fouler 
aux  pieds  les  privilèges  et  les  franchises 
de  leurs  vassaux!  Les  protestans  eux- 
mêmes  ont  reconnu  l'efficacité  de  cette 
intervention  du  pape  dans  les  querelles 
de  l'empire. 

«  C'est  ainsi  que,  il  faut  bien  le  dire,  ces 
abbés  mitres,  ces  laïques  prébendiers, 
ces  princes  séculiers  qui  portaient  la 
crosse,  avaient  reçu  du  pape  des  palais, 
de  belles  terres ,  de  riches  abbayes ,  et 
supportaientimpatiemment  le  joug  étran- 
ger. Ils  auraient  voulu  lever  des  impôts  à 
leur  gré,  fouler  leurs  sujets  suivant  leur 
bon  plaisir,  et  vivre  de  brigandage  comme 
leurs  ancêtres,  à  l'abri  des  terreurs  de 
Rome.  Ils  préféraient  aux  palais  les 
grands  chemins,  et  n'avaient  pu  dé- 
pouiller cette  nature  sauvage  dont  ils 
avaient  hérité,  pour  le  malheur  de  l'hu- 


458 


HISTOIRE  DE  LA  VIE  ,  DES  ÉCRITS 


manité.  Ils  aimaient  avec  passion  à  cou- 
rir une  bête  fauve ,  à  sonner  du  cor ,  à 
monter  des  chevaux  fougueux,  la  vie  no- 
made du  chasseur.  Qui  n'a  point  entendu 
parler  des  exploits  de  Goëtz  de  Berli- 
chingen  ,  de  Guillaume  de  Grùmbach  , 
de  François  de  Sickingen?  Un  historien 
nous  représente,  à  cette  époque,  l'Alle- 
magne transformée  en  un  véritable  re- 
paire de  voleurs ,  et  les  hommes  nobles 
luttant  entre  eux  de  rapacité.  La  chan- 
cellerie de  Rome  leur  faisait  payer  des 
sommes  énormes  pour  le  droit  de  pal- 
lium,  les  annates,  la  guerre  contre  les 
Turcs,  les  actes  judiciaires  de  plusieurs 
tribunaux,  les  dispenses  de  certaines  ob- 
servances ecclésiastiques  ,  sous  peine 
d'interdit  et  d'excommunication.  Or , 
voyez  Luther  convoquant  tous  ces  chefs 
de  peuplades,  tous  ces  hommes  de  grands 
chemins,  tous  ces  modernes  Nemrod  ,  et 
leur  disant  :  Votre  pouvoir  ne  relève  que 
de  Dieu  ;  vous  n'avez  pas  de  maître  sur 
cette  terre;  vous  ne  devez  rien  au  pape; 
mêlez-vous  de  vos  affaires;  qu'il  se  mêle 
des  siennes  ;  c'est  l'Antéchrist  prédit  par 
le  prophète  Daniel;  c'est  l'homme  de 
péché  ,  le  souverain  de  Babylone ,  la 
prostituée;  vous  ne  lui  devez  ni  annates, 
ni  droit  de  pallium  ,  ni  redevances  pour 
les  abbayes  qu'il  vous  a  confiées.  Ces  ab- 
bayes sont  à  vous  comme  les  bêtes  qui 
courent  sur  vos  terres,  comme  les  oi- 
seaux qui  volentdansvoschamps,  comme 
les  poissons  qui  nagent  dans  vos  viviers. 
Les  couvens ,  où  vivent  si  grassement  de 
pieux  fainéans  ,  sont  des  repaires  de  pé- 
chés qui  infestent  vos  possessions,  des 
maisons  d'abomination  qui  dévorent  la 
nourriture  de  vos  vassaux  ,  des  ronces 
stériles  qu'il  faut  détruire,  si  vous  vou- 
lez que  Dieu  vous  bénisse  dans  cette  vie 
et  dans  l'autre.  Croisez -vous  contre 
Rome ,  mettez  entre  elle  et  vous  un  mur 
éternel  de  séparation  et  embrassez  le 
nouvel  Evangile.  Secouez  vos  chaînes , 
comme  Hermann  ;  délivrez  la  Germanie 
de  ses  conquérans  romains  ;  purgez  la 
terre  de  cette  vermine  de  moines ,  théo- 
cratieplus  honteuse  mille  fois  que  le  joug 
de  vos  anciens  maîtres  !! 

«  Croyez-vous  qu'un  tel  langage,  et  Lu- 
ther le  tint,  dut  mourir  sans  frapper  au 
cœur  tous  ceux  auxquels  il  s'adressait  ? 
Et  dans  quel  moment  Luther  le  faisait-il 


entendre  ?  quand  la  main  de  fer  de  Char- 
les V  était  à  quatre  cents  lieues  de  là, 
accomplissant  les  desseins  de  la  Provi- 
dence ;  qu'en  Allemagne  tout  était  désor- 
ganisé; que  l'édifice  catholique  craquait 
de  toutes  parts  ;  que  les  peuples  croyaient 
à  la  venue  d'un  nouveau  Messie,  et  que 
le  Turc  menaçait  de  renverser  l'œuvre 
de  Jésus.  »  (n.  237.) 

Outre  les  vols  des  choses  sacrées ,  les 
princes  stipulèrent  encore  pour  eux  le 
droit  d'examen  et  de  décision  dans  les 
affaires  spirituelles. 

CL.  15.  Usurpation  du  pouvoir  civil. 

Nous  voudrions  pouvoir  citer  ici  la 
lettre  où  Luther  se  plaint  en  termes  si 
amers  des  désordres  de  toute  sorte  qui 
inondaient  en  ce  moment  l'Allemagne; 
qu'il  nous  suffise  de  dire  qu'il  la  trouvait 
«  pire  que  Sodome  et  Gomorrhe,  et 
c  qu'il  ne  s'étonnerait  pas  si  Dieu  enfin 
t  ouvrait  les  portes  ou  les  fenêtres  de 
«  l'enfer  et  faisait  pleuvoir  du  ciel  sur 
<  tous  le  soufre  et  la  flamme.  > 

Ch.  16-18.  Mariage  de  Luther  et  Catherine  Bora. 

Il  y  avait  dans  le  couvent  des  Bernar- 
dines de  Nimptsch  une  jeune  fille  de  mai- 
son noble,  nommée  Catherine  Rora.  Le 
bruit  de  la  réforme  et  du  mariage  des 
nonnes  lui  avait  tourné  la  tête  ;  elle  se 
concerta  avec  un  jeune  sénateur  de  Tor- 
gau,  nommé Kœppe,  qui,  le  4  avril  1521, 
la  veille  de  Pâques ,  pendant  que  l'on 
chantait  les  matines  ,  l'enleva  avec  onze 
de  ses  compagnes.  Kœppe  les  entassa 
comme  des  harengs  dans  un  char  cou- 
vert, et  les  conduisit  à  Luther,  qui  fut 
fort  embarrassé  d'elles  dans  son  couvent 
de  Wittenberg.  En  vain  il  écrivit  aux 
parens  de  Catherine  ;  ils  ne  voulurent 
pas  la  recevoir.  Elle  erra  en  divers  lieux, 
proie  offerte  à  tous  ceux  qui  cherchaient 
femme.  Luther,  depuis  long-temps,  vou- 
lait faire  comme  Karlstadt;  mais  il  n'o- 
sait affronter  le  courroux  du  prince  Fré- 
déric. Quand  il  fut  mort ,  il  aurait  bien 
voulu  de  trois  jeunes  filles  qu'il  avait 
chez  lui;  maisilcraignait  qu'elles  ne  pus- 
sent supporter  le  mariage(l).  Il  se  con- 
tenta de  Catherine.  Ce  fut  le  14  juin  1525, 

(l)  Voir  les  termes  cyniques  de  sa  lettre,  note  l, 
p.  868. 


ET  DES  UOCTiUiNKS  DE  LUTHER 


lorsque  déjà  il  était  âgé  de  42  aps  , 
qu'il  l'épousa.  Elle  avait  ili  ans.  Ses  Rft- 
tvs  furent  célébrées  au  milieu  de  cette 
guerre  des  paysans,  qui  lit.  comme 
nous  l'avons  vu  ,  tant  de  malheureu- 
ses victimes.  Mélanchtou  appela  cela 
un  péché,  jnsliis  Jouas  en  pleura  de 
douleur.  Catherine  l'ut  accusée  d'être  ac- 
couchée quelques  jours  aprè^  t.as  nocs;s. 
Luther  en  eut  six  eufans,  cl  septen  comp- 
tant le  premier- ne,  qu'il  appelle  lui- 
même  adultérin  il). 

Ch.  1".  Vie  intime-. 
M.  Audin  décrit  ici  Luther  dans  son 
mfînage.   jg.  Michclet  avait  déjà  offert  le 
même  tableau.  Kous  n'avons  pas  le  moins 
du  monde  envie  de  nier  ces  détails  ,  mais 
nous  trouvons  qu'on  s'est  un  peu  trop 
extasié  devant  ces  faits.  Pour  tout  ce  qui 
regarde  les  relations  de  père ,  il  n'y  a 
souvent  que  les  tableaux  communs  du 
mariage.  Ce  qui  les  relève  ici ,  c'est  qu'il 
s'agit  d'un   moitié  et  d'une  religieuse; 
c'est  que  Luther  a  le  courage  de  les  révé- 
ler, et  de  les  consigner  dans  ses  .lettres 
en  termes  cyniques  à  des  amis,  souvent 
moines  comme  fui.  Quant  a  ses  occupa- 
tions, nous  ne  pouvons  concéder  le  moin- 
dre mérite  à  voir  Luther  sarclant  les  mau- 
vaises herbes  de  son  jardin  ,  ou  allant 
puiser  de  l'eau  à  une  fontaine  pour  arro- 
ser ses  plates-bandes.  Tout  cela  est  par 
trop  naturel.  Puis,  il  faut  noter  une  chose  : 
à  mesure  que  l'homme  se  sépare  de  Dieu 
et  des  idées  spirituelles,  il  se  rapproche 
toujours  plus  de  la  terre  et  de  ce  qu'il 
appelle  la  nature.   Kous  le  disons  sans 
hésiter,   c'est  une   décadence,  c'est  la 
perle  d'un  sens  plutôt  que  l'acquisition 
d'une  faculté. 

Ch.  19.  Luther  à  table.  —  Les  Tisch-Reden. 
Celui  qui  veut  connaître  Luther  et  la 
réforme  dans  ses  faits  et  ses  allures  les 
plus  intimes ,  doit  lire  ces  Propos.  On  ne 
peut  concevoir  comment  un  seul  protes- 
tant a  pu  croire  à  ia  divinité  de  la  mis- 
sion de  Luther  en  face  de  ce  déborde- 
ment de  pensées  et  de  paroles  cyniques. 
Qu'on  lise  l'échantillon  qu'en  donne 
M.  Audin  ,  en  sachant  seulement  qu'il 
ne  cile  pas  tes  plus  graveleux.  J'aurais 

(1)  Uxor  çravida  tamen  adulterum  adhuc  lacta- 
Lant  iufamem.  Ti:cklicJa>,  Çpl,S&  PrMCfejjê  1#K>. 


peur  de  la  police    correctionnelle ,  dit 
l'historien  (1)- 

Ch.  20.  Lo  diable  et  la  femme. 

La  vie  de  Luther  fut  un  perpétuel  as- 
saut contre  le  diable,  qui  se  présentait  à 
lui  eu  personne.  Luther  en  a  tenu  note  et 
larfl'es  et  ses  faits.  Après  le 
le,  c'est  [a  femme  dpui  il  pjrie,  Je 
plus  sou\p#L  Ce  sont  d'un  côté  îles  luv - 
[|  y        de      utrp  de^  tableau:; 
r;  niques. 

Ch.  21-22.  Zwiogli.  —  Colloque  de  Mar-bourg. 
io2o-2i). 

Zvviîigli  enseigna  le  premier  que  le 
corps  de  Jésus-Christ  n'est  pas  réelle- 
ment dans  l'Eucharistie.  Luther  le  ré- 
futa ;  et  dans  ses  preuves  il  lui  opposa 
les  diverses  versions,  la  tradition  et  leurs 
propres  contradictions. 

Le  landgrave  de  Hesse  voulut  les  réu- 
nir dans  une  conférence  à  laquelle  il 
assista.  Les  deux  adversaires  ne  pouvant 
s'entendre  ,  en  appelèrent  aux  Pères  ,  et 
se  séparèrent  en  se  maudissant.  Luther 
en  revint  avec  cette  disposition  :  «  Je 
x  pense  donc  que,  puisque  la  dispute  s'é- 
c  ternise  ,  il  faut  imposer  silence  aux  dis- 
«sidens;  et  ce  n'est  pas  seulement  moi 
î  qui  vous  donne  ce  conseil,  maisl'Esprit- 
«  Saint  par  la  bouche  de  l'apôtre  :  Evitez 
t  celui  qui  est  hérétique,  après  lavoir 
«  averti  une  ou  deux  fois,  etc.  »  De  son 
côté ,  Zwingli  en  appela  aussi  à  l'auto- 
rité; mais  bientôt  il  mourut,  ainsi  que 
Karlstadt.  Luther  publia  qu'ils  avaient 
été  étranglés  par  le  diable. 

Ch.  25.  Diète  d'Augsbourg.  1350. 

Cependant  Charles  V,  fatigué  de  tous 
ces  bouleversemens ,  se  décide  à  assem- 
bler la  dièîe  à  Augsbourg.  Il  y  convoque 
tous  les  princes  de  l'Empire.  Les  princes 
réformés,  tous  ivrognes,  ignorans ,  pail- 
lards, voleurs  des  biens  de  l'Eglise,  y 
arrivent ,  et  parlent  hautement  de  foi , 
de  croyance,  d'Ecriture,  de  scrupules  de 
conscience.  Il  faut  le  dire  ,  l'empereur 
nuisit  à  sa  propre  cause  et  à  celle  de  l'E- 

(1)  La  seule  édition  complète  des  Pmpos  de  ta- 
ble est  celle  de  Eisslebjeji,  13GG  ,  en  allemand.  Ou 
la  donna  pojjynç  vue  c^uvie  dVJ.aYati.on.  Biaihe- 
sjjtf  en  publia  une  éJuu;i  l:-te.:e.  |!^:'  M  tK'u  uUi'" 
réo,  bous  le  titre  de  Comivia  mcnsa.&j, 


460 


HISTOIRE  DE  LA  VIE ,  DES  ÉCRITS 


glise ,  par  son  hésitation,  surtout  par  un 
mutisme  qu'il  crut  que  l'on  prendrait 
pour  de  la  dignité;  on  le  prit  pour  de  la 
peur,  et  les  princes  n'en  eurent  que 
plus  d'audace.  Il  crut  encore  en  imposer 
par  le  faste  de  sa  réception  et  de  sa 
cour.  Au  milieu  du  mécontentement  et 
de  la  détresse  générale,  ce  faste  ne  fit 
qu'aliéner  et  exaspérer  les  esprits.  Augs- 
bourg  présentait  le  spectacle  le  plus 
discordant.  Prophètes,  prédicateurs,  sec- 
taires de  toute  sorte  y  affluèrent.  Chaque 
borne  fut  transformée  en  chaire,  chaque 
cabaret  en  église. 

Ce  fut  le  24  j  uin  que  fut  présentée  à  l'em- 
pereur cette  fameuse  Confession  d'Augs- 
bourg,  ouvrage  de  Mélanchton.  Luther 
l'avait  signée  en  ces  termes  :  Qu'il  soit 
condamné  celui  gui  enseignera  autre 
chose;  et  cependant  cette  Confession, 
ou  ce  symbole  de  croyance,  c'était  la 
condamnation  formelle  de  tout  ce  qu'il 
avait  prêché.  Là  ,  était  admis  le  libre  ar- 
bitre ;  là ,  ce  n'est  plus  Dieu ,  mais  la  vo- 
lonté du  méchant  qui  fait  le  péché,  et 
les  bonnes  œuvres  méritent  récompense; 
on  peut  même  prier  pour  les  morts  ;  la 
messe  est  conservée;  enfin,  on  finissai 
en  disant  :  «  Ceci  est  notre  symbole,  où 
«  l'on  ne  trouvera  rien  de  contraire  à  l'E 

<  criture,  à  l'Eglise  catholique,  ni  même 

<  à  l'Eglise  romaine  (1).  » 

Luther  ne  vint  pas;  il  se  tint  caché  à 
Koburg,  malade;  mais,  delà,  il  empê- 
cha toute  conciliation.  Mélanchton  lui 
écrivait:  tCe  n'est  pas  pour  l'Evangile 
«  que  les  princes  et  les  grands  combat- 
tent, mais  pour  le  pouvoir  :  ils  s'in- 
«  quiètent  peu  d'enseignement  et  de  reli- 
«gion;  ils  n'ont  désir  que  de  despotisme 
«  et  de  licence.  »  —Mais  Luther  ne  voulut 
en  aucune  manière  entendre  parler  de 
concorde,  <  à  moins  que  le  pape  ne  con- 
«  sente  à  abolir  lui-même  le  papisme  (2).  > 
L'empereur  ,  comme  nous  l'avons  dit , 
fut  faible ,  irrésolu ,  peureux.  La  politi- 
que l'emporta  sur  la  religion.  Le  prince 
qui  persécuta  et  assiégea  Rome ,  ne  pou- 
Ci)  Confess.  Augus.,  Genevœ,  p.  22  ,  23.  —  Apol. 
Besp.  ad  Argwmentum  ,  etc.,  p.  141. 

(2)  Summa  mihi  in  totum  displicet  tractatus  de 
doctrinae  concordiâ ,  utque  plané  sit  impossibilis 
nisi  papa  veiit  papatum  aboleri.  Ep.  ad  Melanch., 
26  avril  1S30. 


vait  prendre  à  cœur  la  cause  catholique. 
Il  accorda  aux  protestans  un  an  et  demi, 
c'est-à-dire  jusqu'à  la  fin  de  1531 ,  pour 
examiner  s'il  ne  leur  conviendrait  pas  de 
retourner  à  la  communion  catholique , 
et  pour  se  préparer  à  exposer  leurs  griefs 
devant  le  concile  qui  serait  convoqué 
dans  six  mois.  — Il  y  avait  quinze  ans  que 
ces  griefs  étaient  exposés  ! 

Ch.  24.  Politique  de  Luther.  1S31-1534. 

Enfin  la  Réforme  porte  ses  fruits  ,  les 
princes  se  révoltent  et  forment  contre 
l'empereur  la  ligue  de  Schmalkande.  Lu- 
ther préconise  la  révolte ,  il  se  pose 
contre  l'empereur;  d'autre  part,  il  re- 
pousse avec  un  despotisme  intolérable 
tous  ceux  qui ,  comme  lui ,  s'étaient  sé- 
parés de  l'Eglise  romaine.  Les  anabap- 
tistes formaient  un  parti  nombreux.  Il 
provoque  contre  eux  l'assemblée  de  Ham- 
bourg, où  il  fait  décréter  que  ceux  qui 
persisteront  dans  leur  opposition  seront 
frappés  par  le  glaive  avec  confiscation 
des  biens.  Voici  les  propres  paroles  de 
Luther  : 

«  Que  parlez-vous  d'hérésie  ?  Ce  sont 
des  factieux,  des  perturbateurs  de  la  paix 
publique,  que  tous  vos  anabaptistes, 
qu'il  faut  mettre  à  la  raison,  de  gré  ou 
de  force.  Qui  nie  les  dogmes  de  la  foi , 
un  seul  article  même  de  notre  croyance 
reposant  sur  l'Ecriture  ou  l'autorité  de 
l'enseignement  universel  de  l'Eglise  chré- 
tienne, doit  être  sévèrement  puni.  Il  faut 
le  traiter,  non  seulement  comme  un  hé- 
rétique, mais  comme  un  blasphémateur 
du  saint  nom  de  Dieu.  11  n'est  pas  besoin 
de  s'amuser  à  disputer  avec  de  pareilles 
gens  ,  on  les  condamne  comme  des  im- 
pies et  des  blasphémateurs.  Et  à  quoi 
bon  discuter  sur  des  dogmes  que  l'Eglise 
a  reçus,  qu'on  a  long-temps  débattus  et 
trouvés  conformes  à  la  raison  ,  appuyés 
du  témoignage  des  livres  saints  ,  cimen- 
tés par  le  sang  des  martyrs,  glorifiés  par 
de  nombreux  miracles ,  et  sanctionnés 
par  l'autorité  de  tous  les  docteurs?  Donc, 
s'il  survient  entre  catholiques  et  sec- 
taires un  de  ces  duels  de  parole,  où  cha- 
que combattant  s'avance  avec  un  texte  ; 
c'est  au  magistrat  de  connaître  de  la  dis- 
pute et  d'imposer  silence  à  celui  dont  la 
doctrine  ne  concorde  pas  avec  les  livres 
divins.  —  Voilà  pour  ces  brouillons  qui 


ET  DES  DOCTRINES  DE  LUTHER. 


m 


prêchent  et  enseignent  en  public  ;  mais 
il  en  est  ici  d'autres  qui  cherchent  les 
ténèbres,  qui,  sans  mission  et  sans  voca- 
tion ,  se  glissent  furtivement  dans  les 
familles  ,  y  répandent  leur  venin  ,  enlè- 
vent les  brebis  au  troupeau  du  Christ. 
Il  n'est  pas  besoin  d'attendre  qu'on  les 
défère  au  pasteur  et  au  magistrat  civil  : 
ce  sont  des  voleurs  et  des  fripons  qu'il 
faut  traiter  en  voleurs  et  en  fripons.  Que 
si  un  pauvre  diable  a  eu  le  malheur  de 
tomber  dans  un  pareil  guêpier,  il  faut 
que,  sous  peine  de  parjure  à  Dieu  et  aux 
hommes  ,  il  déclare  à  quel  troupeau  il 
veut  appartenir  avant  qu'on  l'écoute. 
Veillons  soigneusement  à  ce  que  nul 
prédicant ,  quand  il  vivrait  en  saint ,  ne 
vienne  usurper  la  parole  parmi  les  pa- 
roissiens qui  ont  un  pasteur  papiste  ou 
un  ministre  hérétique.  En  vient-il  qui 
n'apporte  pas  avec  lui  les  titres  de  sa 
vocation  divine,  et  le  mandat  humain  en 
vertu  duquel  il  veut  exercer  le  ministère 
évangélique ,  quand  ce  serait  un  ange, 
Gabriel  lui-même  descendu  du  ciel,  chas- 
sez-le comme  un  apôtre  d'enfer,  et  s'il  ne 
s'enfuit  pas  ,  livrez-le  ,  le  polisson  et  le 
séditieux,  au  bourreau.  (1)» 

Cb.  2G.  Les  Juristes. 

Mais  voici  de  nouveaux  antagonistes 
qui  s'élèvent.  Les  juristes  s'aperçoivent 
enfin  que  toutes  les  assertions  de  Luther 
n'étaient  appuyées  que  sur  sa  propre  pa- 
role ,  et  qu'il  se  mettait  lui-même  avec 
les  mots  d'Ecriture  sainte  et  de  Mission 
divine  à  la  place  de  tous  les  droits  et  de 
tous  les  sages  ;  ils  revinrent  donc  à  leurs 
auteurs  ,  et  réintroduisirent  l'étude  et 
l'autorité  du  droit  civil  et  canonique , 
même  de  la  tradition.  Luther,  irrité  de 
tant  d'audace ,  leur  répond  comme  il  a 
répondu  à  tous  ses  adversaires  par  un 
torrent  d'injures  débitées  du  haut  de  la 
chaire. 

Ch.  27.  Dernière  tentative  de  la  papauté.  1535. 

Luther  n'avait  cessé  en  public  d'en 
appeler  à  un  concile  général.  Ceux  qui 

(i)  Comm.  Luth,  in  Ptalm.  71,  t.  V,  Ien.,  p.  147. 
Licet  angélus  esse  videatur,  imô  Gabriel  de  cœlo  , 
tamen  non  modo  pro  diaboli  apostolo  habendum , 
verùm  eliam  si  desislere  nolit  ab  instiluto,  carnifici 
commitlendum,  velut  nebulonem  ,  qui  sedilioneui 
machinetui» 


ne  savaient  pas  que  le  soir,  avec  ses  amis, 
il  se  moquait  du  concile  ,  le  crurent  sin- 
cère. On  demandait  donc  de  tous  côlés 
un  concile.  Paul  III  l'accorda  ,  et  il  en- 
voya en  Allemagne  Vergerio,  son  légat, 
qui  se  rendit  auprès  de  Luther  pour  sa- 
voir s'il  voudrait  y  venir.  Luther,  dans 
un  déjeuner  qu'il  fit  avec  ce  légat ,  pro- 
mit solennellement.  Avec  ses  amis  il 
traita  le  légat  d'escroc  et  de  diable  in- 
carné. C'est  que,  comme  le  dit  l'histo- 
rien, s'il  était  possible  à  cette  époque  de 
rendre  à  Dieu  ce  qui  était  à  Dieu ,  on  ne 
pouvait ,  on  ne  voulait  pas  rendre  ce 
qu'on  avait  volé  aux  hommes. 

Ch.  28.  Bigamie  du  landgrave  de  Hesse.  1359-40. 

Philippe,  landgrave  de  Hesse ,  un  des 
premiers  et  des  plus  fermes  soutiens  de 
la  Réforme ,  lut  un  jour  le  passage  de 
saint  Paul  qui  menace  les  fornicateurs 
du  feu  éternel.  Il  eut  peur,  et  cependant, 
non  content  de  ses  amours  de  bas  étage, 
il  voulut  épouser  une  jeune  fille,  Margue- 
rite Saal ,  d'une  grande  beauté.  Il  tomba 
sur  le  ch.  v  du  Deutéronome,  où  la  poly- 
gamie est  permise  aux  Jufs  ;  il  en  conclut 
qu'elle  pouvait  bien  lui  être  permise  à 
lui-même,  et  voulut  faire  ratifier  ce  sen- 
timent par  Luther  :  il  écrivit  donc  au 
pasteur  et  à  l'Eglise  de  Wittenberg,  qu'il 
avait  besoin  d'une  femme  ,  qu'il  la  lui 
fallait.  Cette  pétition  est  cynique  ;  les 
maîtres  de  la  Réforme  lui  accordèrent  la 
permission  ,  pourvu  que  ce  mariage  fût 
tenu  secret.  Il  ne  le  fut  pas,  et  le  land- 
grave menait  tête  levée  ses  deux  femmes 
au  prêche,  au  grand  scandale,  il  faut  le 
dire,  de  la  Réforme  elle-même. 

Ch.  29,  30,  31.   Souffrances  de  Luther.  —  Sa  mort 
et  celle  de  Catherine  Bora. 

En  arrivant  à  la  fin  de  cette  vie  rem- 
plie de  tant  d'emportemens  et  de  honte, 
nous  voudrions  pouvoir  dire  que  quel- 
que trace  de  repentir  et  de  retour  à  Dieu 
et  à  son  Eglise  reste  dans  quelqu'un  des 
actes  publics  ou  privés  de  la  vie  de  Lu- 
ther. Psous  lisions  avec  espoir  les  détails 
suivans  sur  un  de  ses  entretiens  avec 
Catherine. 

Un  soir,  il  se  promenait  avec  elle  dans 
le  jardin  de  son  couvent,  les  étoiles  sein 
tillaient  d'un  éclat  extraordinaire,  le 
ciel  semblait  en  feu.. .—Vois donc  comme 


462 


L'ESPAGNE  ET  LE  CATHOLICISME. 


ces  points  lumineux  jettent  de  l'éclat , 
dit  Catherine  à  Luther...  Luther  leva  les 
yeux.  —  Oh  !  la  vive  lumière  !  dit-il ,  elle 
ne  brille  pas  pour  nous.  —  Et  pourquoi? 
reprit  Bora,  est-ce  que  nous  serions  dé- 
possédés du  royaume  des  d'eux?  Luther 
soupira...  —  Peut-être,  dit-il ,  en  puni- 
tion de  ce  que  nous  avons  quitté  notre 
état.  —  Il  faudrait  donc  y  retourner?  re- 
prit Catherine.  —  C'est  trop  tard,  le  char 
est  trop  embourbé,  ajouta  le  docteur,  et 
il  rompit  l'entretien.  > 

Mais  ce  ne  furent  là  que  des  retours 
passagers  et  impuissans.  Au  milieu  des 
vifs  chagrins  que  lui  causaient  et  la  mort 
de  ses  enfans ,  et  le  changement  ou  ce 
qu'il  appelait  l'apostasie  de  ses  amis,  au- 
cun retour  vers  le  sein  de  cette  mère 
qu'il  a  délaissée  et  qui  lui  tend  les  bras. 
Seulement  un  découragement  sombre 
s'empare  de  lui  ;  il  voit  peu  à  peu  ses 
facultés  l'abandonner,  son  imagination 
s'éteindre.  Il  ne  s'éveille  ,  il  ne  retrouve 
sa  verve  et  sa  chaleur  qu'au  nom  de  l'E- 
glise romaine.  Sa  bouche  alors  se  rem- 
plit encore  de  paroles  toutes  injurieuses, 
outrageantes  ,  emportées.  Parti  de  Wit- 
tenberg,  il  arriva,  en  février  1546,  à  Eis- 
sleben ,  où  il  était  né.  Un  mal  qui  le 
tourmentait  depuis  long-temps,  une  éro- 
sion du  diaphragme ,  s'aggrava  promp- 
tement.  Au  milieu  de  son  mal ,  il  faisait 
des  vers  : 

Pestis  eram  vivus,  moriens  tua  mors  ero,  papa  (l). 

Au  moment  où  il  allait  rendre  l'âme  , 
Jonas,  son  ami,  lui  dit  :  Mon  père ,  mar- 

(l)  Vivant,  j'étais  pour  toi  la  peste;  mort,  je  serai 
ta  mort,  pape. 


chez-vous  dans  la  foi  et  la  doctrine  que 
vous  avez  précitées ?  —  Oui  ,  murmura 
Luther.  Et  quelques  instans  après,  le  19 
février  1546  ,  il  était  devant  le  tribunal 
de  Dieu  ?  —  Catherine  lui  survécut  6  ans. 
Sa  vie  fut  remplie  de  misères  :  souvent 
elle  se  trouva  réduite  au  point  de  man- 
quer de  vètemeïîs  et  même  de  pain  pour 
elle  et  pour  ses  enfans.  On  a  d'elle  des 
lettres  déchirantes  ,  où  elie  demande  à 
ces  princes  que  sou  mari  avait  enrichis, 
du  pain  pour  soutenir  sa  vie.  Enfin,  dans 
un  voyage  qu'elle  lit,  les  chevaux  de  la 
charrette  où  elle  se  trouvait  s'étant  ef- 
frayés, elle  tomba  avec  ses  enfans  dans 
une  mare  d'eau  d'où  on  les  retira  demi- 
morts.  La  peur  et  le  froid  la  conduisirent 
au  tombeau ,  le  21  décembre  1552. 

Tel  est  l'ensemble  de  l'œuvre  de  M.  Au- 
dio. Nous  n'hésitons  pas  à  dire  que  de- 
puis Y  Histoire  des  Variations  ,  aucun 
livre  n'avait  porté  un  coup  plus  décisif 
au  protestantisme.  Il  y  manque  peut- 
être  quelque  chose  pour  faire  connaître 
et  réfuter  en  Luther  le  théologien,  mais 
pour  l'homme,  le  sectaire,  ses  empor- 
temens,  ses  duplicités,  sa  colère  si  peu 
apostolique,  toute  cette  vie  remplie  d'or 
gueil  et  de  vices  honteux ,  ou  ne  pouvait 
mieux  les  peindre.  Nous  exhortons  tous 
ceux  qui  ont  encore  quelques  unes  des 
vieilles  idées  sur  le  bien  qu'a  opéré  la 
Réforme  et  sur  le  progrès  qu'elle  a  fait 
faire,  à  lire  ce  livre  ;  nous  doutons  qu'ils 
ne  changent  pas  d'opinion. 

Dans  le  prochain  cahier,  nous  ren- 
drons compte  de  l'Histoire  de  Calvin  _, 
œuvre  également  méritoire  du  même 
auteur.  A.  B. 


L'ESPAGNE  ET  LE  CATHOLICISME. 


Le  clergé  et  les  conciles  de  l'ancienne  Espagne,  as- 
semblées religieuses  et  politiques  à  la  fois.  —  Lois 
qu'ils  portent.  —  Devoirs  qu'ils  tracent,  serment 
qu'ils  imposent  aux  rois. — Les  conciles  ont  produit 
les  Cortès,  les  codes  et  les  principales  libertés,  si 
grandes  en  Espagne  au  moyen  âge.  —  Causes  de 
la  ruine  des  Cprtès  et  de  ces  libertés.  —  Cusieux 


serment  de  Charles-Quint.  —  Eclat  et  décadence 
de  l'Espagne.  —  Ses  misères  actuelles. 

On  a  dit  que  la  France  était  une  mo- 
narchie fondée  par  des  évêques,  et  l'on 
ne  saurait  le  nier  j  ce  fut  saint  Rémi 
qui  la  baptisa,  avec  Clovis,  sur  les  fonts 


L'ESPAGNE  ET  LE  CATHOLICISME. 


46 


sacrés  de  Reims;  mais  c'est  de  l'Espagne 
surtout  qu'on  pourrait  le  dire.  En  effet , 
depuis  que  le  roi  goth,  ttécarède,  cédant 
aux  instances  salutaires  de  son  oncle , 
saint  Léandre,  comme  Clovis  à  celles  de 
Clotilde  son  épouse,  eut  comme  lui  reçu 
le  baptême  et  l'onction  sainte  des  rois, 
jusqu'à  la  révolution  d'Espartéro ,  le  Ca- 
tholicisme a  tout  créé  ,  tout  fondé  ,  tout 
animé  ,  tout  vivifié  en  Espagne  ;  royauté, 
législation,  il  formait  tout,  il  présidait 
à  tout.  Ses  conciles  étaient  les  véritables 
assemblées  constituantes  de  la  nation , 
sans  rien  perdre  toutefois  de  leur  spécia- 
lité religieuse. 

En  effet ,  la  première  session  où  assis- 
tait le  clergé  seul  était  uniquement  con- 
sacrée aux  choses  de  Dieu ,  de  la  religion 
et  de  l'Église.  La  seconde  s'étendait  aux 
affaires  de  la  monarchie ,  de  l'État  et  des 
peuples.  Les  affaires  de  l'Eglise  étant 
décidées,  dit  le  concile  de  Léon  de  l'an 
1020  dans  son  canon  6,  que  l'on  juge  cel- 
les du  roi  et  des  peuples  ensuite. 

Ce  fut  dans  la  ville  de  Tolède ,  capitale 
de  l'empire  des  Goths ,  que  se  tenaient 
d'abord  ces  conciles  à  la  fois  religieux 
et  politiques ,  qui  étaient  de  véritables 
assemblées  nationales ,  telles  qu'elles  de- 
vraient l'être  toutes  ,  et  commençant  par 
le  principe  qui  est  Dieu  et  son  culte, 
pour  linir  par  la  fin  qui  est  la  société ,  le 
roi,  l'homme,  leur  tranquillité,  leur 
bonheur,  leur  salut.  Telle  fut  l'origine 
de  la  monarchie  ,  des  lois  et  des  cortès 
espagnoles.  Cette  origine  explique  l'atta- 
chement religieux  que  la  nation  a  tou- 
jours eu  pour  elles.  En  effet,  nulle  source 
de  représentation  nationale  ne  fut  plus 
respectable  et  plus  légitime.  Ici  la  repré- 
sentation nationale  ne  s'élevait  point  en 
furie  contre  la  théocratie  cléricale,  et  ses 
orateurs  aveuglés  de  matérialisme  ne  vo- 
ciféraient point  que  la  loi  dut  être  athée: 
au  contraire  ,  le  concile  commençant  à 
l'alpha  pour  finir  à  l'oméga ,  faisait  dé- 
river la  loi  de  sa  source  naturelle,  c'est- 
à-dire  de  la  religion  et.  de  Dieu;  et  voilà 
cequ'étaient  les  premières  assembléesre- 
ligieuses  et  politiques  de  l'Espagne.  Le 
clergé  délibérait  seul  pendant  la  première 
session,  la  session  religieuse;  à  la  seconde, 
il  admit  d'abord  quelques  grands  ,  plus 
tard  même  quelques  personnes  du  tiers- 
étal.  Mais  même,  avant   l'admission  du 


tiers  aux  délibérations,  on  avait  cou- 
tume, d'après  d'anciens  usages  germa- 
niques ou  espagnols,  de  soumettre  les 
grandes  mesures  à  une  sorte  d'approba- 
tion de  la  foule.  Dans  le  commencement 
du  dix-huitième  siècle ,  l'ambassadeur 
de  France  ,  l'archevêque  d'Embrun  , 
trouva  encore  cet  usage  subsistant  à  Ma- 
drid, mais  pour  la  forme  uniquement; 
car  depuis  Charles-Quint  et  la  défaite  des 
communeros  à  Villalar ,  les  cortès,  ou 
du  moins  leur  puissance  ,  avaient  été  à 
peu  près  supprimées  ,  et  une  grande  par- 
tie des  libertés,  des  fueros  ou  privilèges 
municipaux,  abolis. Toutcequi  subsistait 
de  ces  derniers  s'était  réfugié  dans  les 
montagnes  des  Basques  ,  où  Espartéro 
vient  de  les  détruire  complètement  il  y  a 
quelques  mois.  C'était  le  dernier  débris 
de  l'ancienne  Espagne,  et  la  date  de 
leur  destruction  sera  une  triste  époque 
dans  l'histoire  des  provinces  et  des  mon- 
tagnes vascongades. 

Mais  revenons  à  nos  conciles  nationaux 
et  catholiques ,  et  avant  de  passer  outre, 
remarquons  cette  particularité  impor- 
tante ,  qu'ils  commençaient  par  Dieu  et 
le  roi  pour  finir  au  peuple.  En  effet ,  si , 
d'une  part  et  pour  la  forme  du  moins, 
le  concile,  en  terminant  sa  session  poli- 
tique, soumettaità  l'approbation  du  peu- 
ple ies  grandes  mesures  qu'il  avait  adop- 
tées ,  d'un  autre  côté  le  roi ,  prenant  une 
certaine  initiative ,  ouvrait  cette  même 
session  par  la  présentation  d'un  cahier 
contenant  les  questions  sur  lesquelles  la 
couronne  désirait  appeler  l'attention  et 
les  délibérations  de  l'assemblée.  De  sorte 
que,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  le 
thème  du  concile  commençait  à  l'alpha 
pour  finir  à  l'oméga,  et  embrassait  toute 
chose  entre  ces  deux  limites  divines. 

Les  commencemens  de  chaque  session, 
nous  dit  Marina  dans  sa  Théorie  des  Cor- 
its ,  étaient  consacrés  à  discuter  des  ma- 
tières de  discipline  ecclésiastique ,  à  con- 
firmer des  dogmes  établis ,  à  condamner 
les  erreurs,  à  rétablir  l'observance  des 
canons  et  à  veiller  à  la  réforme  des 
mœurs.  C'était  donc  dans  ces  assemblées 
que  les  chefs  de  l'Eglise  exerçaient  la 
juridiction  du  ministère  sacerdotal  , 
déployaient  leur  autorité  alors  indépen- 
dante de  tout  autre  pouvoir,  et  jugeaient 
définitivement  les  causes  qui  devaient 


464 


L'ESPAGJNE  ET  LE  CATHOLICISME. 


leur  être  soumises,  sans  l'intervention 
d'aucun  magistrat  civil. 

Parfois  quelques  rares  laïques  assis- 
taient aussi ,  mais  il  leur  était  interdit 
de  voter  et  de  délibérer  sur  les  matières 
dont  s'occupait  l'assemblée  :  c'étaient 
pour  la  plupart  des  ducs,  des  comtes  pa- 
latins ou  des  gouverneurs  de  province. 
Ils  siégeaient  en  qualité  de  témoins 
pour  prendre  connaissance  des  résolu- 
tions1 des  Pères  du  concile  ,  et  assu- 
rer de  leur  épée  l'exécution  de  leurs 
décrets. 

Après  les  causes  de  l'Eglise  ,  on  com- 
mençait à  délibérer  sur  les  points  lesplus 
importans  de  la  constitution  politique 
du  royaume  ;  on  examinait  les  intérêts 
et  les  obligations  du  monarque  ,  et  enfin 
on  songeait  à  assurer  les  bases  de  la  pros- 
périté publique.  Alors  le  congrès  chan- 
geait de  nature,  et  après  avoir  repré- 
senté l'Eglise  il  représentait  la  nation 
et  l'Etat.  Les  prêtres  cependant  conti- 
nuaient à  siéger  dans  l'assemblée  ,  et  ils 
y  conservaient  voix  délibérative,  non 
pas  tant  en  qualité  de  ministres  du  sanc- 
tuaire que  de  citoyens  éclairés  et  ver- 
tueux. On  écoutait,  on  respectait  leurs 
opinions;  on  prêtait  une  grande  atten- 
tion à  leurs  discours,  et.on  déférait  pres- 
que toujours  à  leurs  avis. 

Et  c'était  dans  ces  assemblées  que  se 
décidaient  les  élections  des  rois,  quand 
la  monarchie  espagnole  était  élective  ; 
c'est  là  aussi  que  s'arrêtaient  les  formes 
qui  devaient  être  observées  dans  ces  élec- 
tions, les  lieux  où  elles  devaient  se  faire 
et  les  personnes  qui  devaient  concourir  a 
la  solennité  ;  c'étaient  elles  qui  statuaient 
sur  les  devoirs  des  princes  et  sur  les  obli- 
gations sacrées  qu'ils  contractaient  au 
jour  de  leur  couronnement.  Les  rois  eux- 
mêmes  étaient  contraints  de  se  soumettre 
à  leurs  jugemens. 

Au  milieu  du  bouleversement  de  ces 
nouvelles  sociétés  ,  quel  eût  été  ,  ajoute 
Marina,  le  sort  de  'l'Espagne,  si  les 
princes  visigoths  n'eussent  cousidéré  la 
religion  comme  une  ancre  sacrée ,  sur 
laquelle  ils  devaient  appuyer  le  vaisseau 
de  leur  monarchie  naissante  ,  s'ils  ne  se 
fussent  servis  des  talens  et  de  l'influence 
du  clergé  pour  opposer  un  rempart  in- 
expugnable à  l'insubordination  de  leurs 
sujets  barbares,  qui ,  divisés  entre  eux , 


menaçaient  incessamment  de  renverser 
l'Etat  mal  affermi  ! 

En  accordant  aux  ecclésiastiques  cette 
marque  de  confiance  ,  les  Visigoths  ne 
firent  que  suivre  l'exemple  que  leur 
avaient  donné  les  Saxons  ,  les  Bavarois, 
les  Lombards  et  les  Francs.  Tous  ces  peu- 
ples, en  effet,  avaient  déféré  aux  talens 
du  clergé  le  soin  de  créer  les  bases  fon- 
damentales de  leurs  nouvelles  monar- 
chies ;  mais  plus  heureux  que  la  plupart 
de  ces  nations  conquérantes ,  le  succès 
qu'ils  obtinrent  surpassa  de  beaucoup 
leurs  espérances.  L'Eglise  d'Espagne , 
dans  le  moyen  âge  ,  fut  illustrée  par  une 
suite  non  interrompue  d'hommes  irré- 
prochables et  éclairés,  dont  l'existence 
est  assez  prouvée  par  des  fastes,  des 
conciles  et  une  collection  de  canons  ec- 
clésiastiques qui  honorent  également 
leurs  talens  et  leur  caractère.  Le  Code 
vlsigoth  et  les  Lois  fondamentales  de  la 
monarchie  sont  des  témoignages  certains 
de  la  manière  brillante  dont  les  prélats 
espagnols  ont  rempli  la  tâche  qu'ils  s'é- 
taient imposée. 

Voilà  ce  que ,  conformément  à  l'his- 
toire ,  pense  un  savant  espagnol,  de  l'in- 
fluence salutaire  du  clergé  sur  les  pre- 
miers conciles,  et  les  premières  institu- 
tions de  la  monarchie  de  cette  contrée. 

Voici  maintenant  ce  qu'en  pense  à  son 
tour  un  écrivain  français ,  notre  contem- 
porain ,  auteur  d'une  histoire  d'Espagne, 
et  qui  ne  peut  certes  pas  être  accusé 
d'enthousiasme  envers  les  vieux  temps. 
En  parlant  comme  il  fait  dans  le  passage 
que  nous  allons  citer,  l'auteur  a  même 
l'intention  de  blâmer,  mais  tout  en  blâ- 
mant il  constate  les  faits  de  l'histoire ,  et 
c'est  l'histoire  qu'il  nous  faut.  Il  dit  donc, 
en  parlant  des  conciles  qui  nous  occu- 
pent ,  et  des  laïques  que  l'on  y  admettait 
dans  la  première  session  :  <  Ces  nobles 
palatins  ,  admis  ou  plutôt  tolérés  dans 
le  concile,  où  leur  droit  de  présence  n'é- 
tait que  personnel  et  non  héréditaire,  ne 
paraissent  pas  y  avoir  exercé  une  grande 
influence.  Le  droit  de  convoquer  le  con- 
cile, l'initiative  et  la  désignation  des 
affaires  à  traiter  sont  dévolus  au  roi. 
Aux  évoques  et  au  clergé  appartient  la 
véritable  discussion  des  affaires  ,  la  ré- 
daction des  lois,  le  gouvernement  enfin 
dans  son  acception  la  plus  pratique  à  la 


L'ESPAGNE  ET  LE  CATHOLICISME. 


465 


fois  et  la  plus  haute.  Les  affaires  ecclé- 
siastiques et  séculières,  d'abord  confon- 
dues, finirent  par  être  séparées. On  traite 
celles-là  dans  les  trois  premiers  jours  du 
concile,  et  les  laïques  n'y  sont  point  ad- 
mis, tandis  que  le  clergé  est  admis  de 
droit  à  la  discussion  des  intérêts  laïques. 
Ainsi  l'Eglise  se  passe  de  l'Etat ,  et  l'Etat 
ne  peut  se  passer  de  l'Eglise. 

«L'attitude  du  monarque  dans  ces  diètes 
ecclésiastiques  était  assez  humble,  sur- 
tout lorsqu'un  usurpateur  venait  implo- 
rer du  clergé  cette  sanction  morale  dont 
le  succès  même  ne  le  dispensait  pas.  Du 
reste ,  le  besoin  mutuel  que  ces  deux 
grands  pouvoirs,  le  trône  et  le  clergé, 
avaient  constamment  l'un  de  l'autre , 
rendit  leurs  rapports  faciles.  Les  évê- 
ques ,  tout  en  accordant  de  bonne  grâce 
au  monarque  les  services  qu'il  réclamait 
d'eux ,  se  servaient  à  leur  tour  de  l'appui 
du  bras  séculier  pour  donner  force  à 
leurs  décrets,  s 

Voilà  donc  quel  était  l'objet  des  con- 
ciles; voici  maintenant  quelle  était  leur 
tenue.  Au  lever  du  jour  les  portiers  de 
la  cathédrale  de  Tolède  ouvraient  une 
seule  porte  pour  n'y  admettre  que  ceux 
qui  avaient  droit  d'assister  au  concile. 
Bientôt  les  évêques  entraient  en  corps  et 
s'asseyaient,  les  métropolitains  d'abord, 
puis  les  suffragans ,  selon  l'ordre  de  leur 
consécration. 

Puis  venaient  les  prêtres  appelés  au 
concile,    qui   s'asseyaient    derrière   les 
évêques,  et  les  diacres  qui  se  tenaient 
devant  eux.  Venaient  enfin  les  scribes 
avec  le  petit  nombre  de  laïques  auxquels 
l'entrée  était  accordée.  On  fermait  les 
portes,  et  l'archidiacre  de  la  cathédrale 
invitait  tout  le  monde  à  se  relever;  on 
lisait  la  profession  de  foi  des  quatre  pre- 
miers conciles  œcuméniques  ,  et  les  ca- 
nons qui  avaient  rapport  aux  matières 
qu'on  allait  traiter,  et  un  discours  du 
métropolitain  le  plus  âgé  ouvrait  enfin 
la  séance  ;  personne  ne  pouvait  sortir 
avant  qu'elle  fût  terminée.  Les  discus- 
sions violentes  étaient  défendues,   sous 
peine  d'exclusion  du  concile  et  d'excom- 
munication pour  un  an  ;  enfin  les  déci- 
sions de  l'assemblée ,  signées  par  les  évê- 
ques ,  étaient  remises  au  roi  pour  être 
confirmées  par  lui.  Le  roi  assistait  au 
concile,  et,  comme  nous  l'avons  déjà 


dit,  remettait  d'ordinaire  aux  évêques, 
après  une  courte  harangue ,  le  cahier  des 
matières  à  traiter. 

Nous  avons  vu  que  c'était  dans  le  con- 
cile que  se  décidaient  les  élections  des 
rois;  c'était  dans  le  concile  aussi  qu'elles 
recevaient  leur  sanction. 

<  Au  moment  de  leur  avènement  au 
trône,  dit  Marina,  les  rois  se  présen- 
taient à  l'assemblée  générale  pour  y  jurer 
solennellement  le  maintien  des  lois  fon- 
damentales de  la  monarchie,  dont  ils 
étaient  responsables.  Ils  entraient  dans 
ces  assemblées  revêtus  de  l'appareil  le 
plus  majestueux;  mais  en  même  temps 
ils  affectaient  de  témoigner  le  plus  pro- 
fond respect  à  l'auguste  congrès,  t 

L'appareil  n'était  pas  toujours  aussi 
majestueux  devant  le  concile  que  le  dit 
ici  Marina,  puisque,  d'après  Mariana, 
on  en  a  vu  de  très  illustres  venir  se  pré- 
senter devant  lui,  à  genoux,  le  front 
courbé  et  les  larmes  dans  les  yeux.  Le  roi 
ne  se  croyait  inviolable  et  sacré  qu'après 
cette  cérémonie,  par  laquelle  il  deve- 
nait, aux  yeux  de  la  nation,  l'oint  du 
Seigneur,  auquel  il  était  interdit  de  tou- 
cher :  Nolite  tangere  Christos  meos. 

Les  Pères  du  concile  ajoutaient  :  «  Qui- 
«  conque,  parmi  nous  ou  parmi  tous 

<  les  habitans  de  l'Espagne,  violera  par 
«  quelque  complot  le  serment  qu'il  a 
«  prêté  de  conserver  la  vie  du  roi  pour 
«  le  bien  de  la  patrie  et  de  l'empire  goth, 
«  quiconque  attentera  à  ses  jours  et  le 

<  dépouillera  de  son  pouvoir,  quiconque 
«  enfin,  par  une  ambition  tyrannique, 
«  aura  usurpé  le  trône  ,  qu'il  soit  ana- 
«  thème  devant  Dieu  et  les  anges,  et 
«  retranché  de  l'Eglise  catholique  et  de 
«  la  société  des  chrétiens ,  lui  et  tous  ses 
i  complices.  » 

Cet  anathème  solennel  est  répété  trois 
fois  dans  les  mêmes  termes.  A  la  troi- 
sième, on  ajoute  :  «Et  qu'il  n'entre  pas 
«  en  partage  avec  les  justes,  mais  avec  le 
«  diable  et  ses  anges,  et  qu'il  soit  con- 
«  damné  avec  tous  ses  complices  à  d'é- 
«  ternels  tourmens;  et  s'il  vous  plaît 
«  aussi,  à  vous  peuples  qui  êtes  présens, 

<  confirmez  par  votre  voix  cette  sen- 
«  tence  trois  fois  répétée.  » 

Et  tout  le  clergé  et  tout  le  peuple  s'é- 
criaient d'une  seule  voix  :  «  Que  celui 
qui  violera  cette  sentence  soit  anathème 


L'ESPAGNE  ET  LE  CATHOLICISME. 


et  maranatha  (c'est-à-dire  perdition), 
jusqu'à  l'arrivée  du  Seigneur,  et  qu'il  ait 
le  lot  de  Judas  Iscarioth.  » 

Après  s'être  ainsi  adressé  au  peuple ,  le 
concile  s'adressait  au  roi  lui-même  et  lui 
disait  :  «Toi,  monarque  présent  et  tous 
<  ceux  qui  viendront  après  toi ,  nous 
«  vous  conjurons  avec  l'humilité  conve- 
«  nable  de  régir  avec  justice  et  piété  les 
«  peuples  que  Dieu  vous  confie,  et  de  ré- 
*  gner  avec  humilité  de  cœur  et  avec 
«  l'amour  de  ce  qui  est  bien.  Que  nul  de 
«  vous,  dans  les  causes  capitales,  ne 
«  rende  seul  une  sentence;  que  ce  soit 
i  d'après  le  vœu  du  peuple  et  l'avis  des 
«  juges,  afin  que  le  crime  soit  manifesté 


par  un  jugement  solennel.  Régnez  avec 
«  mansuétude. 

t  Nous  portons  aussi  ce  décret  sur  les 
«  rois  à  venir;  que  si  l'un  d'eux  se  révolte 
«  contre  les  lois,  et  exerce  sur  ses  sujets 
t  un  empire  cruel  et  fyrannique,  l'ana- 
*  thème  du  Seigneur  soit  sur  lui.  » 

Ce  concile,  le  4e  de  Tolède,  qui  par- 
lait ainsi,  se  tenait  en  633.  On  voit  donc 
que,  pour  trouver  des  institutions  et  des 
assemblées  sages,  fermes,  libérales,  avec 
des  garanties  suffisantes  pour  la  sûreté, 
pour  l'inviolabilité  de  la  couronne  et 
contre  les  abus  du  pouvoir,  l'Espagne  n'a 
pas  besoin  de  se  jeter  dans  la  carrière  des 
révolutions;  il  lui  suffit  de  se  replier  sur 
elle  même  et  de  remonter  à  son  origine. 
Chez  elle,  comme  chez  bien  d'autres  na- 
tions, c'est  la  liberté  qui  est  ancienne  et 
le  despotisme  qui  est  moderne. 

Nous  venons  de  voir  la  politique  des 
conciles;  voyons  maintenant  celle  des 
codes.  Les  deux  codes  les  plus  anciens  de 
l'Espagne  sont  le  Forum  judicum  et  les 
Siete  Partidas  ,  c'est-à-dire  le  Forum  ou 
le  Prétoire,  ou  Législation  des  Juges,  et 
les  Sept  Parties.  Le  Forum  judicum, 
traduit  plus  tard  du  latin  en  espagnol 
sous  le  titre  de  Fuérojilzgo,  qui  répond 
au  Forum  judicum,  est  le  plus  ancien , 
le  plus  remarquable  et  peut-être  même  le 
seul  qui  mérire  réellement  ce  nom  parmi 
tous  les  codes  barbares,  fut  composé  de 
649  à  652  ;  mais  ce  ne  fut  que  50  ans  plus 
tard  qu^il  fut  achevé.  Ce  code,  fait ,  d'une 
part,  d'après  les  mœurs  et  coutumes  des 
Goths,  et  formé,  de  l'autre,  des  dé- 
pouilles des  codes  romains  et  des  arrêts 
des  conciles  nationaux,  est  encore,  en 


quelque  sorte,  l'œuvre  du  clergé.  Ce  fut 
Ferdinand  III,  dit  le  Saint,  neveu  de  la 
reine  Blanche  et  cousin-germain  de  saint 
Louis,  qui  le  fit  traduire  en  espagnol 
vers  le  commencement  du  13e  siècle, 
sous  le  titre  de  Fuero  juzgo. 

Le  code  des  Siete  Partidas,  formé  du 
Fuero  juzgo  et  de  quelques  autres  élé- 
mens,  date  de  la  dernière  moitié  du 
même  siècle,  de  1256;  on  le  doit  à  Al- 
phonse X,  dit  el  Sabio ,  c'est-à-dire  le 
Sage  ou  Je  Savant.  Il  n'est  nullement 
étonnant  que  el  Sabio  eût  voulu  refaire 
le  code,  puisqu'il  eût  même  voulu  refaire 
le  monde,  et  que  la  Providence,  selon 
lui,  eût  pris  un  plan  tout  autre  et  bien 
meilleur  si  avant  d'agir  elle  l'eût  daigné 
consulter. 

Mais  revenons  au  Forum  des  Juges,  le 
premier  et  le  modèle  de  tous  les  codes 
espagnols ,  et  voyons  quel  en  est  l'esprit. 
Dans  le  début,  composé  d'extraits  des 
actes  des  conciles  de  Tolède,  on  lit, 
après  quelques  prescriptions  sur  l'élec- 
tion des  rois ,  «  que  les  choses  que  les  rois 
«  gagnent  doivent  appartenir  à  l'Etat; 
«  car  les  rois  sont  dits  rois  parce  qu'ils 
«  régnent,  et  le  roi  n'est  dit  roi  que 
«  lorsqu'il  règne  avec  piété,  et  celui-là 
«  ne  règne  pas  avec  piété  qui  ne  règne 
«  pas  avec  miséricorde.  Donc,  c'est  en 
«  faisant  le  bien  que  le  roi  doit  obtenir 
«  le  nom  de  roi  ;  d'où  les  anciens  ont  eu 
t  ce  proverbe  :  Roi  tu  seras  tant  que 
«  droit  tu  feras;  quand  plus  droit  ne 
«  feras ,  lors  plus  roi  ne  seras.  D'où  il 
«  suit  que  le  roi  doit  avoir  deux  vertus 
«  en  soi  par-dessus  toute  autre,  justice 
«  et  vérité  ;  car  la  justice  mène  toujours 
«  la  vérité  avec  elle,  et  le  roi  sera  loué 
<  alors  pour  sa  piété.  » 

<  N'y  a-t-il  pas,  s'écrie  M.  Rossew  Saint- 
Hilaire,  à  qui  nous  empruntons  ceci,  un 
code  tout  entier  dans  cette  sainte  trinité 
des  vertus  royales  :  justice,  vérité  et 
piété?  Et  le  clergé,  en  guidant  la  royauté 
dans  cette  voie,  ne  fait-il  pas  un  saint 
usage  de  la  tutelle  que  la  loi  lui  confie? 
Cet  exemple  n'est  pas  le  seul  :  tout  le 
prologue  du  même  code,  destiné  à  re- 
tracer les  devoirs  mutuels  des  rois  et  des 
sujets,  est  plein  de  ces  exhortations  vrai- 
ment chrétiennes  à  la  justice  et  à  la  clé- 
mence, sans  lesquelles  un  roi  n'est  pas 
roi, 


L'ÉSPÀONË  ET  !.(•:  CATHOLICISME. 


467 


i  Qu'aflcun  de  vous,  leur  dit-on,  ne 
t  prononcé  sentence  dé  mort  sur  aucun 
«  homme,  ni  sur  aucune  autre  chose,  si 
«  ce  n'est  devant  les  prêtres  de  Dieu, 
i  avec  leur  conseil,  et  avec  le  conseil  du 

<  peuple  et  des  seigneurs  du  royaume. 
«i  Par  l'ordre  de  Ce  môme  Dieu  que  vous 
«  transmettent  les  évoques,  ayez  miséri- 
«  corde  ;  donnez  publiquement  votre  ju- 
«  gement,  et  pour  les  fautes  des  hommes, 
«  gardez  mansuétude  et  pitié. 

«  Le  législateur  doit  être  doux,  est-il 
«  dit  dans  un  autre  endroit 5  il  doit  être 

<  doux  et  bon,  de  bonnes  mœurs  plutôt 
«  que  de  beau  langage;  il  doit  être  clé- 
«  ment  et  avoir  Dieu  continuellement 
i  devant  les  yeux,  et  ne  songer  qu'au 
c  bien  public.  La  loi  doit  être  claire, 
1  concise,  et  exempte  de  subtilités  et  de 

<  contradictions,  faite  pour  chaque 
t  classe  de  gens  et  pour  chaque  individu 
«  de  chaque  classe.  La  loi,  ainsi  faite, 
«  doit  être  obéie  par  tous,  depuis  le  roi 
«  jusqu'à  l'esclave ,  sans  acception  de 
«  pouvoir,  de  richesse  ou  de  dignité;  car 
i  Dieu  l'a  ordonné,  lui  à  qui  obéit  toute 
«  la  chevalerie  céleste  (la  caballeria  ce- 
1  lestial);  et  si  les  anges  se  soumettent 
«  à  ses  lois,  comment  les  hommes  en  se- 
«  raient-ils  exempts? 

<  Nul  ne  peut  alléguer  pour  excuse  l'i- 
i  gnorartee  de  la  loi  ;  le  roi  lui-même  y 

<  est  soumis,  et  le  roi  est  la  tête  du  corps 
«  politique  ;  mais  si  la  tête  est  malade ,  les 

<  membres  ne  peuvent  être  sains;  si  le  roi 
«  méprise  les  lois,  les  sujets  ne  peuvent  les 
c  respecter. 

<  Le  roi  étant  plus  intéressé  que  d'au- 
«  très  au  bien  de  l'Etat,  doit  en  avoir  plus 
«  de  soin  que  du  sien  propre;  mais  s'il 
«  manque  à  cette  obligation  ,  et  s'empare 
i  de  la  propriété  d'un  de  ses  sujets,  par 
«  force  ou  îous  de  faux  prétextes ,  il  sera 

<  tenu  de  la  restituer  ;  et  pour  Ôter  aux 
«  souverains  les  tentations  de  l'avidité 

<  vulgaire,  tout  ce  qu'ils  acquerront  par 
«libre  donation  d'un  de  leurs  sujets, 
t  doit  appartenir  à  l'Etat  et  non  à  eux  ,  et 
«  ils  ne  pourront  transmettre  à  leurs  fils 
i  que  leurs  héritages  patrimoniaux.  » 

Voilà  donc  quels  étaient  les  résul- 
tats des  Cortès  primitives  de  la  nation 
espagnole.  Cela  explique  l'attachement 
et  le  respect  sacrés  qu'elle  a  toujours 
conservés  pour  elles.  Ainsi  que  nous  l'a- 


vons déjà  dit ,  ces  assemblées  religieuses 
et  politiques  s'appelèrent  d'abord  Con- 
ciles, ensuite  Curies  dans  le  12e  siècle, 
et  enfin  Cortès,  depuis  ce  Ferdinand  III, 
roi  de  Léon  et  de  Caslille,  et  qui  fut  plus 
heureux  contre  les  infidèles  que  notre 
Louis  IX  ,  son  oncle.  En  effet ,  digne  suc- 
cesseur de  Pelage  et  d'Alonzo  l'empe- 
reur, il  acheva  de  bannir  les  Arabes  de 
ses  Etats  ;  il  les  chassa  même  successive- 
ment dé  Jaën  ,  de  Cordoue  ,  de  Séville, 
de  Murcie  ,  et  les  réduisit  aux  seuls  murs 
de  Grenade.  Ferdinand  n'était  terrible 
que  pour  les  infidèles  :  roi  selon  les  vœux 
du  code  que  nous  venons  de  voir,  ou, 
qui  plus  est ,  selon  Dieu  ,  la  victoire 
n'était  pour  lui  un  sujet  d'orgueil,  un 
moyen  de  despotisme  ,  et  ses  lauriers  de 
victoire  ne  se  changeaient  point  en  chaî- 
nes d'esclavage  ,  ni  en  joug  de  servitude 
pour  son  peuple.  Bien  ati  contraire,  son 
peuple  l'avait  aidé  à  vaincre  ;  et  pour  l'ert 
récompenser,  il  tenait  à  remplir  ses  dé- 
sirs et  ses  vœux.  Or,  les  désirs  et  les 
vœux  du  peuple  sont  presque  toujours 
pour  la  liberté.  Ferdinand  lui  en  accorda 
dans  de  justes  bornes.  Outre  de  beaux 
fueros  qu'il  octroya  largement,  il  fit  en- 
trer le  peuple  par  procureurs  et  députés 
aux  Cortès.  Un  peuple  qui  faisait  si  bien 
son  devoir,  qui  aimait  si  bien  son  Dieu 
et  ses  rois,  ne  pouvait  pas  abuser  de  cet 
avantage.  Au  contraire,  le  peuple  est  re- 
connaissant, et  la  Caslille  ne  fit  que 
grandir  encore  sous  ce  régime  de  con- 
fiance ,  de  générosité  royale,  et  de  fidé- 
lité ,  de  liberté  populaire.  C'est  à  cette 
époque,  disent  les  historiens  et  les  pù- 
blicistes  espagnols  ,  que  !a  Caslille  com- 
mence à  occuper  une  place  distinguée 
parmi  les  nations  les  plus  grandes  et  les 
plus  sages  de  l'Europe.  En  effet,  les  hom- 
mes éclairés,  députés  par  les  villes' et 
bourgs  du  royaume  pour  faire  entendre 
leur  voix  dans  les  Cortès,  animés  d'un 
zèle  véritable  pour  le  bien  public,  se 
montrèrent  jaloux  de  répondre  à  la  con- 
fiance de  leurs  commettans,  de  défendre 
les  intérêts  publics  ,  d'appuyer  la  cou- 
ronne et  d'en  protéger  les  prérogatives 
et  l'indépendance  contre  les  atteintes 
des  ambitions  déréglées.  De  sorte  que  les 
Cortès  fidèles  furent  un  port  assuré,  où 
le  vaisseau  de  l'Etat  trouva  toujours  un 
refuge  contre  les  tempêtes ,  une  sauve» 


468 


L'ESPAGNE  ET  LE  CATHOLICISME. 


garde  pour  la  patrie ,  aux  époques  dés- 
astreuses des  minorités  et  des  interrè- 
gnes. Contenant  ainsi  dans  le  devoir  les 
vues  trop  ambitieuses  des  grands  ,  elles 
surent  par  là  môme  étouffer  le  feu  des 
guerres  intestines,  qui  sont  la  plaie  tou- 
jours vivante  et  saignante  de  l'Espagne; 
qui  ,  plrsieurs  fois,  l'ont  perdue ,  plu- 
sieurs fois  l'ont  empêchée  de  revivre  et 
de  se  délivrer,  et  qui,  aprèsla  délivrance, 
l'ont  replacée  plusieurs  fois  aux  bords 
des  mêmes  précipices  où  elle  avait  péri 
d'abord. 

Aussi,  tous  les  rois  des  Espagnes,et 
notamment  ceux  de  Léon  et  de  Castille , 
fidèles  imitateurs  de  la  conduite  dont 
leurs  prédécesseurs  leur  avaient  donné 
l'exemple,  eurent-ils  toujours  recours  aux 
Cortèsdans  les  besoins  pressans  de  l'Etat. 
Ils  réunirent  donc  fréquemment  leurs 
sujets  en  assemblées  générales  ,  pour  dé- 
libérer en  commun  sur  tous  les  points 
où  la  nation  était  gravement  intéressée. 
Telles  étaient  même  la  candeur  et  la 
loyauté  de  ces  temps ,  que ,  loin  de  re- 
douter ces  grandes  assemblées,  et  de  les 
regarder  comme  contraires  par  leur  na- 
ture à  Tordre  public  et  à  la  majesté  royale, 
on  ne  les  considérait  que  comme  des 
sources  de  lumière  et  de  vérité  dont  l'é- 
clat rejaillissait  sur  le  trône,  que  comme 
de  fermes  appuis  de  la  justice  et  des  ga- 
ranties de  la  prospérité  publique. 

Telle  était  sans  doute  l'opinion  de  Fer- 
dinand IV,  lorsque ,  dans  les  Cortès  de 
Yalladolid,  en  1298,  il  déclarait  les  avoir 
convoquées  pour  le  bien  du  service  de 
Dieu  et  de  la  monarchie ,  pour  V avantage 
de  ses  royaumes  et  V 'amélioration  du 
gouvernement.  Il  renouvela  ce  langage , 
lorsqu'en  1307  il  convoqua,  d'après  le 
conseil  de  la  nation,  les  mêmes  assem- 
blées, pour  mettre  un  terme  aux  cala- 
mités publiques. 

Alphonse  XI  ne  s'exprimait  point  au- 
trement ,  lorsqu'  en  1329  il  exposait  les 
motifs  qui  l'avaient  porté  à  convoquer 
les  cortès  de  Madrid  :  <  Voyant  que  c'é- 
t  tait  pour  le  service  de  Dieu  clément, 
t  la  conservation  et  le  bien-être  de  nos 
«  royaumes ,  pour  assurer  la  justice  et 
«  pour  réformer  beaucoup  de  choses 
«  mal  ordonnées ,  et  en  outre  pour  met- 
c  tre  fin  à  la  guerre  que  nous  soutenons 
€  contre  les  Maures.  Pour  cela  faire ,  j'ai 


*  convoqué  les  cortès  de  tous  mes  Etats, 
«  ici  à  Madrid ,  et  après  avoir  réuni  les 
<r  préfets  et  les  députés  des  villes  et 
c  bourgs  de  ces  royaumes ,  j'ai  conféré 
«  avec  eux ,  et  je  leur  ai  dit  et  ordonné , 
j  comme  à  mes  sujets  naturels ,  qu'ils 
«  m'aident  de  leurs  conseils,  pour  que  je 
<  puisse  réformer  les  abus,  et  qu'ainsi  je 
«  le  ferais  avec  leur  assentiment.  > 

Si  les  princes  de  la  dynastie  autri- 
chienne ,  qui  après  l'extinction  de  la  mai- 
son de  Castille  furent  appelés  au  trône 
d'Espagne  par  l'ordre  de  succession,  eus- 
sent imité  les  rois  catholiques,  en  donnant 
à*la  nation  des  preuves  certaines  de  leur 
amour  pour  la  constitution  du  royaume , 
la  monarchie,  selon  les  Espagnols,  eût  vu 
s'accroître  chaque  jour  son  influence  et 
son  crédit  parmi  les  Etats  de  l'Europe. 
Mais  ces  étrangers  dédaignant  les  mœurs 
espagnoles  qu'ils  ignoraient ,  et  foulant 
aux  pieds  ses  usages  qu'ils  regardaient 
comme  des  chaînes  incommodes,  ne  s'oc- 
cupèrent, dès  leur  arrivée,  que  de  dissiper 
les  trésors  qu'ils  considéraient  comme 
leur  patrimoine  ,  et  de  prodiguer  la  for- 
tune et  le  sang  de  la  nation  dans  des 
guerres  destructives.  Imbus  des  doctrines 
de  l'absolutisme  germanique ,  ils  sen- 
taient que,  pour  en  faire  la  base  de  leur 
gouvernement ,  ils  devaient  supprimer 
les  libertés  espagnoles  et  diminuer  le 
crédit  des  cortès.  Telle  fut ,  dit  l'abbé 
Marina  ,  la  politique  de  Charles-Quint 
et  de  son  fils  Philippe  II.  Voulant  se  met- 
tre au  dessus  des  lois ,  mais  n'osant  néan- 
moins abolir  les  cortès  et  proscrire  les 
droits  que  l'usage  de  quatorze  siècles 
autorisait,  ils  cherchèrent  avec  adresse 
à  contrarier  leurs  pouvoirs  et  à  varier 
leurs  formes  par  la  désorganisation  de 
ces  corps  municipaux  dont  les  membres 
composaient  primitivement  les  congrès 
de  la  nation. 

Les  courtisans ,  toujours  empressés  de 
pousser  aux  abus  dont  ils  vivent ,  finirent 
par  affecter  de  mépriser  si  fort  les  cor- 
tès, qu'un  écrivain  espagnol  de  cette 
époque  ,  Diego  de  Saavedra ,  se  plai- 
gnait hautement  qu'une  basse  et  servile 
adulation  eût  engagé  les  princes  à  sub- 
stituer le  gouvernement  absolu  aux 
libertés  établies  par  les  lois  constitu- 
tives du  royaume ,  et  qu'à  l'exemple 
des  ordres  religieux  qui  se  formaient 


L'ESPAGNE  ET  LE  CATHOLICISME. 


469 


fréquemment  en  chapitres  généraux  pour 
délibérer  sur  les  affaires  et  les  réglemens 
de  l'ordre,  le  gouvernement  n'engageât 
point  les  conseils  administratifs  de  cha- 
que province  à  conférer  ensemble  sur  le 
bien  de  la  république  .  ainsi  que  le  pres- 
crivaient les  lois  fondamentales. 

Tel  fut  l'état  où  la  branche  de  Bour- 
bon trouva  l'Espagne  à  son  avènement  à 
cette  couronne.  Elle  n'y  changea  rien , 
elle  ne  lit  même  que  marcher  dans  le  sen- 
tier tracé  par  l'Autriche.  En  échange  de 
ses  libertés,  l'Espagne  lui  dut  son  unité 
nationale  et  beaucoup  d'autres  amélio- 
rations intérieures.  Cependant  ce  n'était 
plus  là  cette  Espagne  ancienne  ,  cette  Es- 
pagne moins  sujette  que  fidèle  à  ses 
rois  ;  cette  Espagne  qui  mettait  avant 
tout  la  dignité  humaine ,  et  qui,  dévouée 
pendant  la  guerre,  aimait  pendant  la 
paix  à  vivre  sous  les  garanties  de  la  li- 
berté. Ce  n'était  plus  cette  Espagne  avec 
son  sénat  d'évêques,  avec  ses  conciles- 
cortès ,  devant  lesquels  les  rois  victo- 
rieux venaient  humblement  prêter  ser- 
ment à  la  religion,  à  la  loi  et  à  la  li- 
berté nationale.  Cependant  l'usage  de 
prêter  serment  aux  lois  et  à  la  constitu- 
tion du  royaume  se  perpétua  encore  pour 
les  rois  depuis  que  la  constitution  fut 
changée,  et  nous  verrons  bientôt  Charles- 
Quint  lui-même,  qui  la  changea,  lui  prê- 
ter, sur  l'ordre  des  députés  ,  un  serment 
général  et  solennel  dans  le  sein  des  Cor- 
tès.  En  effet ,  nous  disent  les  anciens  his- 
toriens de  l'Espagne ,  en  assistant  à  la 
proclamation  et  à  l'inauguration  des 
rois  :  «  La  nation  consentait  qu'ils  fussent 
élevés  au  trône  de  leurs  ancêtres  ;  mais 
avant  de  poser  la  couronne  sur  leur  tête, 
avant  de  les  proclamer  rois  ,  et  de  prêter 
entre  leurs  mains  le  serment  ordinaire 
de  foi  et  d'hommage  ,  elle  exigeait  qu'il 
jurât  en  présence  de  l'auguste  assemblée 
de  ses  représentans,  d'accomplir  fidèle- 
ment  les  devoirs  de  sa  dignité ,  de  res- 
pecter les  usages  de  la  patrie,  d'obser- 
ver exactement  les  lois  fondamentales 
de  la  monarchie,  et  de  conserver  les 
droits  du  peuple  et  les  libertés  natio- 
nales. » 

Les  plus  anciens  monumens  qui  nous 
soient  parvenus  d'une  semblable  inau- 
guration, est  une  cédule  royale  adressée 
au  conseil  de  Ségovie  pendant  les  Corfès 

TOMB  XU,  —  H°  72,   if  H, 


tenues  à  Séville  dans  l'année  1250  ,  de 
laquelle  il  résulte  que  le  roi  Ferdi- 
nand 111,  fidèle  aux  anciens  usages  de  la 
Castille,  lit  ce  serment  solennel  dans  les 
Coiiès  assemblées  à  Valladolid  en  1217. 
Les  députés  de  Ségovie  ,  à  cette  assem- 
blée, demandèrent  au  roi  satisfaction  du 
tort  que  leur  ville  avait  essuyé  par  suite 
d'une  ordonnance  royale  qui  séparait 
de  la  capitale  les  bourgs  et  les  villages 
dépendans  de  sa  juridiction,  et  ils  lui 
représentèrent  qu'outre  que  ce  décret 
était  préjudiciable  à  la  prospérité  de  la 
ville  et  des  lieux  divers  de  son  arrondis- 
sement, il  était  attentatoire  aux  droits 
et  privilèges  dont  le  roi  avait  juré  la 
conservation  lors  de  son  avènement.  Ce 
prince  reconnut  lui-même  la  vérité  de 
ce  qu'ils  avançaient ,  et,  dans  l'ordon- 
nance royale  par  laquelle  il  fit  droit  à 
leur  demande,  il  confessa  que  par  le  dé- 
cret dont  on  lui  demandait  la  radiation, 
il  avait  manqué  au  serment  qu'il  avait 
prêté  lorsqu'il  était  monté  sur  le  trône. 

D'autres  documens  historiques  nous 
donnent  la  certitude  que  cet  usage  fut 
religieusement  observé  par  le  plus  grand 
nombre  des  monarques  espagnols ,  des 
13,  14,  15  et  16e  siècles,  soit  au  moment 
même  de  leur  avènement,  comme  le  fi- 
rent Henri  II  dans  les  Cortès  de  Burgos 
en  1345,  et  Jean  Ier  dans  celles  qui  furent 
tenues  dans  la  même  ville  en  1379,  et 
plusieurs  autres  princes  ,  soit  pour  ob- 
tempérer à  la  demande  qui  leur  en  fut 
faite  ensuite  par  leurs  sujets  ,  comme 
Ferdinand  IV  en  1295 ,  don  Pèdre  en 
1351  ,  Henri  III  en  1391 ,  et  Jeanne  de 
Castille,  femme  de  Philippe-le-Bel ,  en 
1506.  Il  nous  suffira  de  rapporter  ici , 
dans  tous  ses  détails  ,  une  des  formules 
authentiques  du  serment  prêté  par  l'un 
de  ces  princes,  pour  donner  une  idée  de 
la  valeur  des  engagemens  qu'ils  contrac- 
taient dans  ces  occasions  solennelles. 

En  1518,  les  Cortès  ayant  été  convo- 
quées à  Valladolid  pour  reconnaître 
comme  roi  d'Espagne  Charles  Ier  du  nom, 
fils  de  la  reine  Jeanne  dont  nous  venons 
de  parler,  et  de  Philippe-le-Bel,  les  dé- 
putés ,  aussitôt  leur  arrivée,  jugèrent  à 
propos  de  conférer  entre  eux  sur  les 
circonstances  où  se  trouvait  le  royaume, 
et  d'examiner  les  cas  particuliers  aux- 
quels elles  pouvaient  donner  lieu,  H  se 

su 


470 


L'ESPAGNE  ET  LE  CATHOLICISME. 


présentait ,  on  effet ,  une  question  peu 
ordinaire  à  résoudre  :  il  s'agissait  de  sa- 
voir dans  quelle  forme  le  nouveau  roi 
devrait  être  proclamé,  sa  mère,  vérita- 
ble titulaire  de  la  couronne,  étant  encore 
vivante. 

Les  députés  se  déterminèrent  à  exiger 
que  le  prince,  avant  de  recevoir  de  la 
nation  le  serment  accoutumé,  jurât  d'ob- 
server les  lois  existantes  et  surtout  les 
chapitres  des  Cortès  établies  par  le  roi 
catholique  dans  celles  qui  avaient  été 
tenues  à  Burgos  en  1512. 

Cependant  le  jour  fixé  pour  l'ouver- 
ture des  Cortès  étant  arrivé  ,  le  grand 
chancelier,  l'évêque  de  Badajos  et  don 
Garcia  de  Padilla  ,  se  présentèrent  pour 
les  présider  au  nom  du  nouveau  roi ,  et 
commencèrent  par  reprocher  à  un  dé- 
puté de  Burgos,  le  docteur  Zumel,  d'avoir 
voulu  engager  les  autres  députés  à  refu- 
ser de  proclamer  le  prince  avant  que 
son  altesse  ne  consentît  à  jurer  ce  que  la 
constitution  de  Castille  lui  demandait. 
Il  s'attendait  à  intimider  par  cette  sortie 
inattendue  ,  non  seulement  le  député 
qu'il  inculpait ,  mais  encore  ceux  qui 
pourraient  penser  comme  lui.  Mais  ce 
zélé  citoyen ,  méprisant  les  menaces 
qu'on  lui  adressait ,  répondit  avec  fer- 
meté que  tous  les  reproches  qu'on  ve- 
nait de  lui  faire  étaient  fondés ,  et  que 
telle  était ,  en  effet ,  son  opinion  à  la- 
quelle il  invitait  ses  collègues  à  se  ral- 
lier; s'adressant  ensuite  au  chancelier, 
il  lui  déclara  qu'il  pouvait  être  certain 
que  les  représentans  des  royaumes  ne 
proclameraient  point  Son  Altesse,  jusqu'à 
ce  que ,  de  son  côté ,  elle  eût  prêté  le 
serment  qu'on  lui  demandait,  de  garan- 
tir à  la  nation  l'exercice  de  ses  libertés 
et  de  ses  privilèges,  le  maintien  de  ses 
lois,  droits  et  coutumes,  et  les  chapitres 
des  Cortès  de  Burgos  de  1512,  et  surtout 
qu'elle  n'eût  juré  de  ne  rien  aliéner  du 
domaine  de  la  couronne,  et  de  n'accor- 
der aucun  emploi  ou  bénéfice  à  des 
étrangers. 

Présentée  avec  une  telle  fermeté,  cette 
requête  fut  couronnée  du  plus  heureux 
succès,  et  le  prince  s'étant  présenté  ac- 
compagné de  toute  sa  cour,  et  s'étant 
assis  sur  le  trône  au  milieu  des  grands 
du  royaume, _des  prélats  et  des  députés, 
ces  derniers  le  supplièrent  de  nouveau 


de  prêter  le  serment  qu'ils  lui  avaient 
demandé.  Alors  le  licencié  Padilla,  ayant 
donné  lecture  à  l'assemblée  de  l'acte  du 
serment,  le  roi  jura  sur  la  croix  et  sur 
les  Evangiles,  que  le  secrétaire  Barthé- 
lémy Rhuiz  de  Castagneda  tenait  entre 
ses  mains ,  selon  la  formule  contenue 
dans  le  procès-verbal  suivant. 
<  Dans  la  noble  ville  de  Valladolid ,  le 

<  7  février  1518 le  très  haut  et  très 

t  puissant  roi ,  don  Carlos  notre  souve- 
«  rain  seigneur,  étant  en  l'église  du  mo- 
«  nastère  de  Saint-Paul  de  ladite  ville , 
«  assis  dans  un  fauteuil  placé  sur  les  gra- 
«  dins  du  maître-autel  ,  et  après  la  célé- 

<  bration  du  saint  sacrifice  de  la  messe,... 
«  les  très  nobles  seigneurs  infans ,  don 
«  Ferdinand  et  l'infante  dona  Eléonore, 
j  étant  présens,  ainsi  que  les  députés  des 

<  villes  et  bourgs  des  royaumes  de  Cas- 
«  tille,  Léon  et  Grenade,  s'est  présenté 
«  le  licencié  don  Garcia  de  Padilla,  con- 
«  seiller  de  Son  Altesse  et  lettré  des  Cor- 
«  tes  de  ces  royaumes,  lequel,  à  la  de- 

«  mande  des  prélats,  grands,  etc ,  a 

«  lu  publiquement,  à  haute  et  intelligi- 
«  ble  voix  ,  un  acte  de  serment  dont  la 
i  teneur  suit  : 

«  Votre  Altesse,  comme  roi  de  Castille, 
«  de  Léon  et  de  Grenade,  conjointement 
«  avec  la  très  haute  et  très  puissante 
i  reine  Jeanne,  notre  souveraine  et  votre 

<  mère,  jure  devant  Dieu  et  sur  les  saints 
«  Evangiles  où  est  posée  sa  main  droite, 
«  et  promet  sur  sa  foi  et  parole  royale, 

<  aux  villes ,  bourgs  et  villages  repré- 
«  sentes  par  les  députés  présens  à  ces 
«  Cortès,  et  aux  provinces,  villes  etcom- 
«  munes  que  représentent  ces  royaumes, 

<  comme  s'ils  étaient  dénommés  ici  cha- 

<  cun  séparément,  qu'elle  gardera  et  con- 
i  servera  le  patrimoine  royal  de  la  cou- 
«  ronne  ,  et  qu'elle  n'aliénera  en  aucune 

<  manière  les  villes,  bourgs  et  commu- 
«  nés,  ni  leur  territoire  et  juridiction, 
«  ni  les  droits  et  revenus  des  villes,  ni 
c  autres  choses  qui  en  dépendent ,  ni 
«  rien  appartenant  à  la  couronne  et  au 

<  domaine  royal  qu'elle  possède  aujour- 
«  d'hui  ou  qui  puissent  lui  échoir  à  l'a- 
(  venir;  et  que  si  Votre  Altesse  les  aliène, 
i  cette  aliénation  sera  nulle  et  comme 
t  non  avenue ,  et  que  la  personne  à  qui 
«  elle  aura  été  faite  à  titre  gratuit  ou 

*  onéreux ,  n'acquerra  aucun  droit  à  la 


L'ESPAGNE  ET  LE  CATHOLICISME. 


<  propriété  ;  jure  en  outre  et  promet 
«  Votre  Altesse  de  conserver  les  lois  et 
«  droits  de  ces  royaumes,  et  surtout  la 
i  loi  de  Yalladolid  qui  ordonne  et  dis- 
«  pose  tout  ce  qui  est  nécessaire  à  l'égard 
«  du  présent  acte  de  serment. 

«  Déplus,  vous  confirmez  aux  villes, 

<  bourgs  ,  communes  et  provinces  ,  et  à 

<  chacune  d'elles  en  particulier,  les  li- 
«  bertés ,  privilèges,  franchises,  lettres 
«  et  exemptions  concernant  la  conserva- 
i  tion  du  domaine  de  la  couronne,  ainsi 
«  que  tout  ce  qui  est  contenu  dans  les 

<  susdits  privilèges Et  de  tout  ce  qui 

<  est  mentionné  ci-dessus  ,  jure  et  pro- 

<  met  Votre  Altesse  de  rien  altérer,  ôter 
«  et  diminuer  par  elle-même  ou  par  son 

<  ordre  royal ,  sous  quelque  forme  que 

<  ce  soit,  à  présent  ni  dans  aucun  temps, 
«  pour  telles  causes  ou   motifs  qui  l'y 

<  détermine Ainsi  Dieu  et  les  saints 

«  Evangiles  vous  soient  en  aide...  Amen. 

<   Enlin  votre   altesse   comme  roi  et 

<  seigneur,  conjointement  avec  la  reine 
«  sa  mère  notre  souveraine,  sur  la  re- 
«  quête  des  députés  et  communes  ici  pré- 

<  sens  qui  l'en  supplient  très  humble- 
«  ment,  jure  de  garder  et  accomplir  le- 
«  dit  serment.  Aussitôt  ledit  roi  notre 
c  seigneur  passa  sa  main  droite  sur  la 
i  croix  et  sur  les  saints  Évangiles  d'un 
i  missel  que  le  très  révérend  cardinal  te- 
«  nait  entre  ses  mains,  en  disant  qu'ainsi 
t  le  jurait  et  promettait.  Tous  les  dépu- 

<  tés  présens  requirent  les  secrétaires  et 
«  notaires  des  Cortès  de  leur  donner  acte 
«  du  présent.  > 

Philippe  II  prêta  depuis  le  même  ser- 
ment à  la  nation  avec  une  pompe  et  une 
magnificence  sans  égales,  dans  les  Cortès 
de  Tolède,  en  1500.  Le  procès-verbal  qui 
en  fut  dressé,  contient  plusieurs  circon- 
stances remarquables;  mais  sa  teneur 
étant  à  peu  de  chose  près  la  même  que 
celle  de  l'acte  qui  précède,  nous  nous 
dispenserons  de  le  rapporter  ici. 

Voilà  donc  cette  ancienne,  cette  chré- 
tienne et  fraternelle  constitution  de  l'Es- 
pagne, fondée  par  lesévêques  et  substituée 
aux  lois  des  codes  barbares  et  tyranni- 
ques  de  la  Germanie  dans  les  conciles- 
cortès  qui  vinrent  remplacer  chez  les 
Goths  le  mallu/u  du  champ  de  Mars  et 
du  champ  de  Mai,  où  les  Francs  en  res- 
tèrent encore  si  long-temps;  oui,  voilà 


cette  constitution  qui  fit  la  gloire  de  la 
monarchie   visigothe,  qui    la   sauva  de 
tant  de  dangers,  qui,  se  réfugiant  avec 
Pelage  dans  les  monts  d'Asturie,  la  re- 
leva après  sa  chute.  C'était  par  elle  que 
l'Espagnol  était  lier  et  se  croyait  supé- 
rieur aux  autres  nations,  c'est  en  elle  et 
dans  sa  religion  qu'il  voyait  la  patrie, 
c'était  pour  elle  et  pour  sa  religion  qu'au 
lieu  de  se  courber  en  esclave  sous  le  ci- 
meterre africain,  il  s'enfuit  aux  monta- 
gnes et  alla  camper  dans  la  grotte  et  dans 
la  caverne  de  Covadunga  ;  ce  fut  pour 
elle  et  pour  sa  religion  qu'il  renonça  à 
tous  ses  biens,  à  ses  foyers,  au  repos  que 
lui  laissaient  les  vainqueurs,  pour  vivre 
en    guérillero    nomade    et    combattre 
pour  elle  pendant  800  ans  l'islamisme  et 
la  tyrannie  des  Arabes.  Idolâtre  de  ses 
rois   à  condition  qu'ils    vénéreraient  à 
leur  tour  la  justice  et  la  loi  dont  il  leur 
faisait  jurer  le  respect  et  l'observance, 
l'Espagnol  eut  le   bonheur  de  voir  la 
liberté  et  la  monarchie  grandir  ensem- 
ble dans  une  concorde  parfaite  et  sans 
qu'elles  se  doutassent  que  l'une  pût  nuire 
à   l'autre,  et  l'on  remarque  même  que 
nul  ne  fut  plus  généreux,  plus  libéral 
sous  ce  rapport,  que  leurs  rois  les  plus 
saints  et  les  plus  victorieux. 

L'Espagnol,  après  tant  de  souffrances, 
de  dévouement,  de  sacrifices  et  de  vic- 
toires en  leur  faveur,  crut  donc  à  l'al- 
liance éternelle  de  ces  deux  grandes 
choses  ,  de  la  religion  et  de  la  liberté.  Il 
en  reçut  une  telle  fierté,  une  telle  éner- 
gie, un  tel  élan  de  caractère,  qu'après 
ses  derniers  triomphes  sur  les  Maures, 
l'Espagne  même  ne  lui  suffit  plus,  et 
qu'il  déborda,  victorieux  et  conquérant 
à  son  tour,  sur  les  deux  mondes,  sur 
l'Amérique  et  sur  l'Asie. 

Mais  bientôt  la  souche  de  ses  rois  ca- 
tholiques et  espagnols  venant  à  man- 
quer, le  mariage  de  ses  infantes  et  de 
ses  reines  lui  amenèrent  d'autres  rois, 
des  rois  étrangers  à  son  pays,  à  ses  idées, 
à  son  caractère  et  à  ses  mœurs,  tout 
aussi  bien  qu'à  ses  libertés  et  à  sa  consti- 
tution. Ces  rois  ne  le  comprirent  pas;  le 
voyant  indépendant,  ils  le  crurent  re- 
belle, séditieux,  et  voulurent  le  soumet- 
tre au  régime  de  leur  pays  et  imposer 
le  joug  de  l'absolutisme  germanique  à 
cet  habitant  des  montagnes,  à  cet  enfant 


472 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


du  Midi.  Us  n'y  réussirent  point;  l'at- 
mosphère du  Rhin  n'est  point  faite  pour 
les  bords  du  Tage ,  ni  le  ciel  de  la  forêt 
Noire  pour  les  plaines  brillantes  et  chau- 
des de  l'Andalousie.  Aussi  l'Espagne  ces- 
sa-t-elle  de  grandir  sous  cette  influence  ; 
et  elle,  qui  avait  pris  un  si  haut  essor  sous 
Ferdinand  et  Isabelle  ses  derniers  rois, 
commença-t-elle  à  déchoir  sous  Charles- 
Quint  lui-même,  sous  Charles-Quint  sur- 
tout, et  depuis  elle  n'est  plus  allée  qu'en 
s'affaiblissant,  en  se  neutralisant,  comme 
les  princes  mêmes  de  la  dynastie  autri- 
chienne. 

La  France  vint  lui  apporter  quelques 
améliorations  importantes,  mais  non 
fondamentales  ;  elle  essaya  de  lui  rendre 
quelque  vigueur;  mais  rien  n'y  lit,  et  la 
dynastie,  amollie  elle-même,  se  laissa 
bientôt  aller  aux  mœurs  et  à  lapolitique 
de  l'Asie.  Tout  le  grand  passé  de  l'Espa- 
gne était  oublié.  Plus  libre  peut-être 
cependant  qu'elle  ne  pensait ,  et  que  sur- 
tout on  ne  le  pense  sous  l'uniformité  de 
sa  monarchie  absolue,  elle  dormait  tran- 
quille sur  les  ruines  de  ses  institutions, 
quand  le  coup  de  foudre  qui  signala  les 
premières  années  de  ce  siècle  vint  la  ré- 
veiller de  nouveau  et  lui  redire  du  haut 
de  ses  monts  le  nom  magique  de  liberté. 
Mais  ce  n'était  plus  cette  liberté,  fille  de 
la  religion,  de  ses  prêtres  et  des  rois, 


comme  celle  de  l'antique  Espagne:  c'é- 
tait une  liberté  qui  pour  son  malheur 
avait  secoué  tous  les  liens,  renversé  tou- 
tes les  choses  des  vieux  temps,  Dieu  lui- 
même,  le  Dieu  des  chrétiens,  et  qui  ne 
relevait  que  d'elle-même,  qui  ne  recon- 
naissait que  le  peuple  en  furie. 

C'est  après  cette  dernière  liberté  qu'à 
travers  la  misère,  le  sang  et  les  ruines, 
la  malheureuse  Espagne  court  aussi  de- 
puis cette  époque.  Sans  se  jeter  ainsi  en 
aveugle  dans  des  sentiers  et  dans  un  ave- 
nir inconnu,  menaçant,  l'Espagne,  pour 
retrouver  le  repos  et  le  salut,  n'avait 
qu'à  regarder  derrière  elle,  qu'à  élever 
ses  regards  vers  son  ancien  culte  et  ses 
anciennes  montagnes.  Pourquoi  donc  ne 
s'est-elle  pas  rappelé  sa  liberté  passée  , 
la  liberté  du  grand  Alonzo  l'empereur  et 
de  saint  Ferdinand  roi?  Pourquoi  n'en 
a-t-elle  pas  encore  assis  la  base  sur  la 
pierre  éternelle,  sur  la  religion  de  Jésus? 
Pourquoi  surtout  persécute-t-elle  et  cette 
religion  et  les  prêtres  qui  lui  ont  été  si 
propices,  si  dévoués,  si  secourablesdans 
les  temps  de  ses  vieux  malheurs  et  de 
ses  vieilles  gloires?  Pourquoi  surtout  dé- 
vaste-t-elle  ses  églises  et  renverse-t-elle 
ses  croix,  monumens  sacrés  de  ses  plus 
beaux  triomphes,  labarum  qui  toujours 
guida  ses  vieilles  cohortes  et  par  lequel 
elle  a  vaincu  l'étendard  du  prophète? 
J.  F.  Daniélo. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


PERPÉTUITÉ  DE  LA  FOI  DE  L'ÉGLISE  CATHO- 
LIQUE :  Sur  l' Eucharistie  ,  par  Nicole,  Arnadld, 
Renaudot  ,  etc.  ;  —  Sur  la  Confession  ,  par  Dems 
dk  Sainte-Marthe  ;  —  Sur  les  Principaux 
Points  qui  divisent  les  catholiques  et  les  protes- 
tons,  par  Scheffmacher  ;  —  4  vol.  in-4°  ,  pu- 
blié» par  M.  l'abbé  Migne,  à  Paris,  rue  d'Am- 
boise,  au  Petit-Monlrouge.  Prix  :  6  fr.  le  vol. 

M  l'abbé  Migne,  en  réunissant  ces  trois  ouvra- 
ge» ,  dont  le  premier  surtout  ne  se  trouvait  que 
difficilement  et  a  un  prix  très  élevé  ,  a  rendu  un 
vrai  service  à  la  cause  catholique.  Le  livre  de  la 
Perpétuité  de  la  Foi  est  connu  ,  et  ne  peut  qu'être 
très  apprécié  dans  un  moment  où  nos  frères  séparés 
semblent  se  rapprocher  de  nous,  et  surtout  étudier 


avec  plus  d'attention  et  de  goût  les  livres  catholi- 
ques. Or,  il  n'en  est  aucun  qui  puisse  mieux  faire 
connaître  leurs  erreurs  sur  l'importante  question  de 
V Eucharistie.  Voici  quelle  fut  l'occasion  de  ce  livre, 
et  quels  sont  les  principaux  points  qui  y  sont 
traités.  , 

Dans  le  iT  siècle ,  quelques  théologiens  protes- 
lans  affirmèrent  dans  leurs  livres  que  les  Grecs, 
avaient  les  mêmes  doctrines  qu'eux  sur  les  articles 
qui  les  divisaient  d'avec  l'Eglise  romaine;  et,  pour 
preuve  de  ces  assertions,  ils  produisirent  une  pro- 
fession de  foi  de  Cyrille  Lucar,  patriarche  alors  de 
Constanlinople  ,  lequel,  sur  l'Eucharistie,  profes- 
sait les  doctrines  de  Calvin.  Cette  pièce  ,  imprimée 
en  îO^ôjful  reçue  avec  grand  fracas  par  les  pro- 
testans. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


473 


C'est  ce  qui  donna  lieu  à  MM.  ditsrîtf  Port-Iloyal, 
alors  un  moment  en  paix  avec  l'Eglise ,  de  compo- 
ser lo  livre  de  la  Perpétuité  de  la  Foi.  Ce  ne  fut 
d'abord  qu'un  petit  traité  ;  mais  les  protestans  y 
ayant  répondu  ,  les  auteurs  y  répliquèrent  par  dif- 
férons traités  que  M.  Migne  a  tous  réunis  et  insérés 
dans  son  édition.  Nous  allons  indiquer  ici  l'ensem- 
ble des  sujets  traités  dans  chaque  volume. 

TOME  I ,  contenant  12  livres  ainsi  distribués  : 
Livre  l'r.  La  justification  de  la  méthode  du  livre 
de  la  Perpétuité.  —  2.  Du  consentement  des  Eglises 
orientales  avec  l'Eglise  romaine  sur  le  sujet  de  l'Eu- 
charistie. Preuve  de  ce  consentement  de  l'Eglise 
grecque  dans  les  11e  et  12e  siècles.  —  3.  Témoigna- 
ges sur  la  présence  réelle  et  la  transsubstantiation 
aux  i3c  et  1  Ie  siècles.  —  !\.  Témoignages  depuis  le 
15«  siècle  jusqu'en  ce  temps-ci.  —  5.  Témoigna- 
ges de  l'accord  des  autres  Eglises  orientales  avec 
l'Eglise  romaine  sur  le  même  sujet.  —  G.  Preuves 
de  celle  proposition  :  Qu'on  a  toujours  eu  dans 
l'Eglise  une  croyance  distincte  de  la  présence  ou  de 
l'absence  réelle.  —  7.  Témoignages  sur  ce  fait  de 
l'Eglise  grecque ,  depuis  le  7e  siècle  jusqu'au  1  Ie.  — 
8.  Témoignages  de  l'Eglise  latine  sur  le  mystère  de 
l'Eucharistie  depuis  l'an  70O  jusqu'à  l'an  070.  —  9. 
Examen  du  temps  où  les  ministres  protestans  pla- 
cent leur  prétendu  changement ,  savoir  :  depuis  890 
jusqu'au  commencement  du  11e  siècle.  —  10.  Con- 
séquences qui  suivent  nécessairement  du  consente- 
ment de  toutes  les  sociétés  chrétiennes  dans  le 
dogme  de  la  présence  îéelle  et  de  la  transsubstantia- 
tion et  des  autres  points  que  l'on  a  prouvés.  —  11. 
Différends  personnels  entre  M.  Claude  et  l'auteur  de 
la  Perpétuité.  —  12.  Deux  dissertations  sur  Jean 
Scot  et  Berlram  ,  avec  divers  actes  qui  font  voir  la 
croyance  des  Eglises  orientales. 

TOME  11 ,  contenant  deux  parties. 
Dansla  !«•  partie  il  y  a  7  livres  ,  ainsi  distribués  : 
1.  Preuves  que  les  paroles  :  Ceci  est  mon  corps , 
se  doivent  entendre  au  sens  des  catholiques,  et  ne 
se  peuvent  entendre  en  celui  des  calvinistes. —  2. 
Réponse  aux  objections  de  logique  que  les  minis- 
tres proposent  contre  le  sens  littéral  de  ces  paroles. 

—  5.  En  quel  sens  les  Pères  ont  entendu  ces  paro- 
les.—  4.  Divers  argumens  pour  la  présence  réelle. 

—  S.  Présence  réelle  prouvée  par  l'efficace  et  les 
suites  de  l'Eucharistie  ,  reconnues  par  les  Pères, 
avec  la  réfutation  de  la  vertu  séparée.  —  6.  Preuves 
que  le  changement  reconnu  par  les  Pères  est  un 
changement  substantiel.  —  7.  Preuves  de  la  doc- 
trine catholique  ,  tirées  des  expressions  des  Pères, 
et  défense  des  règles  des  métaphores  contre  les  dé- 
faites de  M.  Claude. 

Dans  la  2e  partie  sont  8  autres  livres  ainsi  dis- 
tribués : 

1.  Des  Noms  tirés  de  la  partie  extérieure  de  l'Eu- 
charistie. —  2.  Explication  particulière  de  quelques 
passages  où  l'Eucharistie  est  appelée  :  image,  figure, 
mystère.  —  5.  Réponse  aux  objections  tirées  des 
rapports  de  la  matière  de  l'Eucharistie  et  des  diffé- 
rentes manières  de  concevoir  ce  myslère.  —  4,  Que 


les  noms  de  pain  et  de  vin  donnés  à  l'Eucharistie 
sont  une  suito  de  la  transsubstantiation.  —  o.  Expli- 
cation des  passages  de  Ihéodoret  et  des  autres  au- 
teurs qui  oui  parlé  contre  lui.  — G.  Que  l'on  reçoit 
Jésus-Christ  corporcllemenl  dans  l'Eucharistie.  — 
7.  Examen  des  argumens  négatifs  et  des  difficultés 
tirées  des  sens. — 8.  Preuves  authentiques  de  Pu" 
nion  des  Eglises  d'Orient  avec  l'Eglise  romaine  sur 
l'Eucharistie. 

TOME  III ,  contenant  deux  parties. 

La  trc  partie  est  divisée  en  10  livres  comprenant 
les  matières  suivantes  : 

1.  Notion  générale  des  Eglises  d'Orient.  —  2. 
Consentement  général  des  Grecs  et  des  autres  chré- 
tiens orientaux  avec  l'Eglise  romaine  sur  la  doctrine 
de  la  présence  réelle  et  sur  l'adoration  de  PEueha- 
ristie.  —  3.  Croyance  des  Grecs  et  des  Orientaux 
prouvée  par  leur  discipline.  —  \.  Des  liturgies. — 
5.  Eclaircissemens  touchant  les  auteurs  grecs  dont 
on  a  cité  les  témoignages.  —  6.  Examen  de  plu» 
sieurs  faits  qui  regardent  l'Eglise  grecque.  —  7.  Exa- 
men des  actes  des  Eglises  orientales  sur  ce  point.— 
S  et  9.  Sur  l'histoire  et  la  confession  de  Cyrille  Lu- 
car.  —  10.  Les  Eglises  orientales  ont-elles  pu  chan- 
ger de  croyance  sur  l'Eucharistie? 

La  2e  partie  traite  de  la  Perpétuité  de  la  foi  de 
l'Eglise  catholique  sur  les  sacremens  et  sur  tous  les 
autres  points  de  religion  et  de  discipline,  que  les 
premiers  réformateurs  ont  pris  pour  prétexte  de  leur 
schisme,  et  prouve,  par  le  consentement  des  Egli- 
ses orientales,  que  l'Eglise  romaine  avait  conservé 
la  même  foi. 

1.  Objet  et  Plan  de  l'ouvrage.  —  2.  Du  Baptême 
et  de  la  Confirmation.  —  5.  Du  Sacrement  de  Pé- 
nitence. —  4-  Discipline  des  Orientaux  sur  ce  point. 
—  5.  De  l'Extrême-Onction  et  de  l'Ordre.  —  6.  Du 
Mariage.  —  7.  De  la  Tradition  et  de  ce  qui  y  a  rap- 
port. —  S.  De  deux  points  de  discipline  fondés  sur 
la  tradition  ,  qui  sont  la  communion  sous  les  deux 
espèces  et  la  prière  pour  les  morts.  — 9.  Des  canons 
conservés  dans  les  Eglises  orientales  ,  qui  font  par- 
tie de  la  tradition. 

TOME  IV ,  contenant  trois  parties. 

La  iro  partie  est  ainsi  divisée: 

1 .  Défense  de  la  Perpétuité  de  la  Foi ,  contre  les 
calomnies  et  les  faussetés  du  livre  intitulé  :  Monu* 
mens  authentiques  de  la  Religion  des  Grecs ,  la 
croyance  de  l'Eglise  grecque  touchant  la  transsub- 
stantiation, défendue  contre  la  réponse  du  ministre 
Claude.  —  2.  Examen  des  passages  où  M.  Claude 
soutient  que  les  Grecs  modernes  ont  nettement 
marqué  le  changement  de  vertu  qu'il  attribue  à  l'E- 
glise grecque.  —  3.  Réfutation  des  preuves  qu'em- 
ploie M.  Claude  pour  faire  voir  que  les  Grecs  ne 
croient  pas  la  transsubstantiation.  —  \.  La  transsub- 
stantiation a  été  crue  dans  l'Eglise  grecque  depuis  le 
5e  siècle  jusqu'au  7r.  —  5.  Les  auteurs  allégués  par 
M.  Claude  ont  enseigné  la  transsubstantiation  dans 
les  mêmes  passages  où  il  prétend  qu'ils  ont  établi  le 
changement  de  vertu.  —  6.  Extraits  du  livre  rv  de 
la  Foi  orthodoxe  de  saint  Jean  d«  Damas. 


474 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


La  2e  partie  contient  le  Traité  de  la  Confession 
contre  les  erreurs  des  calvinistes ,  où  la  doctrine  de 
l'Eglise  est  expliquée  par  l'Ecriture  sainte,  par  la 
tradition  et  par  plusieurs  faits  très  remarquables, 
avec  la  réfutation  du  livre  dp  M.  Daillé,  ancien  mi- 
nistre de  Charenton,  contre  la  confession  auricu- 
laire; par  Denis  de  Sainte-Marthe. 

La  3e  par»ie  contient  les  Lettres  d'un  docteur  alle- 
mand de  l'université  catholique  de  Strasbourg ,  à  un 
gentilhomme  et  à  un  magistrat  protestans  ,  sur  les 
principaux  points  qui  divisent  les  catholiques  et  les 
protestans,  par  Scheffmacher  ,  et  qui  traitent  les 
points  suivans  :  De  l'Eglise.  —  De  la  Règle  de  foi. — 
De  la  Primauté  du  pape  et  des  évêques.  —  De  la 
Confession.  — Du  défaut  de  pouvoir  dans  les  minis- 
tres protestans.  —  Hérésies  renouvelées  par  les  pro- 
testans. —  Du  sacrifice  de  la  Messe.  —  Sur  la  pré- 
sence permanentede  Jésus-Christ  dans  l'Eucharistie, 
et  sur  l'obligation  de  l'y  adorer.  —  De  la  Commu- 
nion sous  une  seule  espèce.  — Sur  l'Invocation  des 
saints.  —  Sur  la  Prière  pour  les  morts  et  sur  le 
Purgatoire.  —  Sur  la  Justification  du  pécheur.  — 
Défense  de  l'Invocation  des  saints. 

On  voit  par  tous  ces  détails  combien  les  quatre 
volumes  édités  par  M.  Migne  sont  précieux. 


Sermons  du  prince  ALEXANDRE  DE  HOHENLOHE, 

prononcés  dans  le  carême  des  années  1836,  1837 
et  1838.  5  vol,  in-8°.  Ratisbonne,  à  la  librairie  de 
G.-J.  Manz. 

Le  nom  du  prince  de  Hohenlohe  est  trop  connu 
dans  le  monde  catholique  pour  avoir  besoin  d'une 
recommandation  quelconque;  l'ouvrage  qu'il  a  pu- 
blié sous  le  titre  de  Expériences  de  la  vie  sacerdotale 
l'a  fait  connaître  comme  écrivain  plein  de  sentiment 
et  de  vigueur.  Les  discours  que  nous  annonçons  ici 
ne  méritent  pas  moins  une  attention  sérieuse  :  le 
sujet  que  l'auteur  a  choisi  pour  chacune  de  ses  trois 
stations  quadragésimales  est  emprunté  aux  besoins 
de  l'époque;  la  diction  claire  et  facile  de  l'orateur 
est  toute  faite  pour  montrer  aux  hommes  la  pro- 
fonde corruption  de  leur  nature  et  la  nécessité  de 
recourir  à  la  pénitence ,  comme  au  seul  remède  qui 
soit  en  état  de  les  retirer  de  l'abîme.  Les  six  pre- 
miers discours  traitent  des  effets  salutaires  de  la 
religion  catholique ,  pour  assurer  notre  félicité  éter- 
nelle au  milieu  des  dangers  auxquels  nous  expose 
notre  contact  avec  le  monde;  les  six  autres  ont  pour 
objet  la  dégradation  de  l'image  de  Dieu  dans 
l'homme  ;  enfin  les  six  derniers  traitent  du  sacre- 
ment de  la  pénitence. 


GUILLAUME  DE  SCHUTZ,  Sur  la  théorie  juridique 
du  gouvernement  prussien  relativement  à  la  ques- 
tion des  mariages  mixtes;  avec  un  appendice 
contenant  la  justification  de  Mgr  de  Dunin ,  ar- 
chevêque de  Gnesen  et  de  Posen ,  en  réponse  au 
manifeste  publié  par  le  cabinet  de  Berlin .  dans  la 


Gazette  de  Prusse  du  31  décembre  1851.  1  vol. 
t'n-8°.  Ratisbonne,  chez  G.-J.  Manz. 

Bévue  trimestrielle  pour  ^instruction  pratique  élé- 
mentaire ,  notamment  dans  le  royaume  de  lia- 
vière,  publiée  par  M  M.  F.-A.  Il  El  M  ,  prédica- 
teur de  la  cathédrale  d\iugsbourg ,  etDr.  F .  VOGL, 
inspecteur  de  l'École  normale  de  Freisingen  ; 
troisième  année,  premier  cahier.  Augsbourg,  à 
la  librairie  de  Charles  Kollmann. 

Nous  joignons  ici  l'exposé  des  matières  traitées 
dans  ce  premier  numéro  ;  il  fera  connaître  assez 
dans  quel  esprit  ce  recueil  est  rédigé,  et  combien  il 
mérite  d'être  pris  en  considération  sérieuse  par  les 
hommes  qui  s'occupent  des  écoles  élémentaires.  La 
première  section  renferme  :  un  traité  sur  l'esprit 
religieux  des  écoles  dans  les  temps  anciens  et  dans 
les  temps  modernes;  un  traité  sur  l'organisation  des 
écoles  mutuelles ,  un  traité  sur  les  répétitions  des 
matières  qui  ont  été  enseignées  aux  enfans.  La  se- 
conde section  s'occupe  de  la  critique  de  six  ouvrages 
de  pédagogie.  La  troisième  section  ,  sons  le  titre  de 
Variétés,  contient  :  1°  un  exposé  historique  et  statis- 
tique des  écoles  élémentaires  et  des  maisons  d'édu- 
cation de  la  ville  de  kempten  ;  2»  un  rapport  sur  les 
écoles  du  dimanche  et  sur  les  écoles  ordinaires  de 
la  ville  de  Munich,  dans  le  cours  de  l'année  classique 
1837-1858  ;  ô»  des  extraits  du  Moniteur  officiel  et  des 
rescrils  des  autorités  provinciales  concernant  l'en- 
seignement en  Bavière  ;  4°  un  indicateur  bibliogra- 
phique. 

Le  prix  de  l'abonnement  pour  une  année  est  de 
C  francs. 

G.  ZELL  ,  Acta  antihermesiana  ,  quibus  Acla  Iler- 
mesiana,  melelemala  theologica  Actaque  Bomana 
DD.  ac  PP.  Elvenich  et  Braun  pluraque  alia 
Hermesianorum  Scripta  ,  quœ  hucusque  in  lier- 
mesii  causa  in  lucem  prodierunt  dilucidantur  et 
rcfutanlur.  8°  maj.  Ratisbonmi',  apud  G.-J.  Manz, 
1839. 

Les  doctrines  hermésiennes  jouent  un  bi  grand 
rôle  dans  l'histoire  moderne  et  exercent  une  si 
grande  influence  sur  l'avenir  de  l'Église  en  Alle- 
magne ,  qu'il  est  impossible  à  ceux  qui  s'occupent 
d'études  théologiques  de  ne  pas  en  avoir  une  con- 
naissance exacte  :  nous  félicitons  surtout  l'auteur 
d'avoir  choisi  la  langue  usuelle  de  l'école ,  afin  de 
mettre  son  livre  à  la  portée  des  professeurs  et  des 
élèves  qui,  en  France,  ignorent  presque  tous  la 
langue  allemande. 

NIEDNER,  Dr  C.  G.,  prof.  ord.  Lipsiensis ,  Phi- 
losophiœ  Hermesii  Bonnensis  novarum  rerum  in 
thcologid  exordii  explicatio  et  existimatio.  8  maj. 
Lipsirc  ,  ex  officinâ  bibliopol»  Hinrichs ,  1830. 
Prix  :  2  francs. 

Dans  le  système  philosophique  dont  Hermès  a  fait 
îa  base  de  son  enseignement  Idéologique,  I'écoto 


A  NOS  ABONNÉS. 


475 


protestante  a  salué  une  doctrine  amie  et  alliée  de  la 
réforme,  et  elle  s'est  empressée  de  s'en  faire  l'apo- 
logiste, l'auxiliaire  et  le  patron.  Du  moment  où  le 
clief  de  l'Église  a  pronoucé  la  sentence  d'une  erreur 
dogmatique,  il  n'y  a  plus  aucune  difficulté  pour  le 
simple  (idéle;  dans  l'autorité  divine  du  Saint-Siège 
se  trouve  pour  lui  la  garantie  irrécusable  du  vrai  et 
du  juste.  Mais  le  théologien  a  besoin  d'une  connais- 
sance plus  approfondie;  il  peut  et  il  doit,  avec  la 
permission  de  ses  supérieurs  ,  étudier  l'erreur  dans 
son  principe  et  dans  ses  résultats  doclrinels  et  pra- 
tiques ,  et  c'est  donc  rendre  à  la  science  catholique 
un  service  véritable  que  de  lui  signaler,  parmi  les 
écrivains  hétérodoxes,  ceux  dont  il  importe  surtout 
de  prendre  notice,  afin  de  défendre  avec  plus  de 
succès  la  cause  de  notre  sainte  religion.  C'est  dans 
ce  but  que  nous  croyons  devoir  mentionner  l'ou- 
vrage du  docteur  Niedner,  et  que,  plus  tard,  nous 
aurons  souvent  occasion  de  parler  d'autres  ouvrages 
marquans  de  la  littérature  protestante  de  l'Alle- 
magne. 

S.  BUCHFELNER.  Le  rnur  de  séparation  entre  les 
catholiques  et  les  protestans  doit-il  subsister  plus 
long-temps  encore  ?  ou  sur  les  motifs  de  la  réforme 


et  sur  ceux  du  retour  à  VÈgliic  catholique  ;  un 
mot  d'amour  à  tous  ceux  qui  ne  connaissent  pat 
ou  qui  connaissent  mal  V Église  catholique.  1  vol. 
in  ii".  Ratisbonne,  à  la  librairie  de  G.-J.  Manz  , 
1830. 

Pour  que  ,  dans  un  court  intervalle  de  temps,  an 
ouvrage  religieux  arrive  à  sa  quatrième  édition  ,  it 
faut  que  le  mérite  et  l'utilité  en  soient  bien  reconnus. 
Or ,  c'est  le  cas  avec  le  livre  de  M.  Buchfelner.  Un 
examen  raisonné  des  principes  fondamentaux  do 
l'Église  catholique  et  des  sectes  nées  de  la  réforma- 
lion  du  seizième  siècle ,  voilà  ce  qui  fournit  à  l'au- 
teur les  preuves  sans  réplique  de  la  nécessité  du 
retour  à  l'unité  religieuse  violemment  brisée  par 
Luther  et  ses  adeptes.  C'est  avec  une  vraie  satisfac- 
tion que  nous  faisons  observer  que  de  pareilles  pu- 
blications surgissent  de  temps  à  autre  dans  le  do- 
maine de  la  littérature  catholique  ,  et  rendent  témoi- 
gnage du  zèle  avec  lequel  des  membres  du  clergé 
s'efforcent  de  dissiper  les  ténèbres  qui  environnent 
leurs  frères  séparés  :  la  dépravation  du  clergé  alle- 
mand a  amené  le  mal  ;  le  remède  ne  peut  venir  que 
de  la  même  source;  c'est  ce  que  comprennent  et  ce 
que  cherchent  à  réaliser  les  prêtres  éclairés. 


AUX  ABONNÉS  DE  L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


En  reportant  nos  regards  sur  les  tra- 
vaux qui  sont  entrés  dans  ce  volume  ,  il 
nous  semble  que  nous  pouvons  dire  que 
nous  avons  accompli  plusieurs  des  vœux 
de  nos  abonnés.  C'est  ce  que  nous  allons 
montrer  par  l'énumération  de  la  plupart 
de  ces  travaux. 

Le  Cours  de  M.  l'abbé  Bossey  sur  les 
Pères  de  l'Eglise ,  remplit  une  lacune  , 
non  seulement  dans  notre  Journal,  mais 
nous  pouvons  dire  dans  les  études  phi- 
losophiques et  ecclésiastiques.  On  com- 
mence enfin  à  apprécier  convenablement 
les  Pères,  ces  fidèles  témoins  de  notre 
foi  ;  on  désire  connaître  non  seulement 
ce  qu'ils  ont  enseigné  comme  chargés  de 
transmettre  le  dépôt  de  la  foi ,  mais  en- 
core ce  qu'ils  ont  pensé ,  comme  écri- 
vains, comme  philosophes,  comme  sa- 
vans,  représentant  la  science  du  siècle 
où  ils  vivaient.  Or,  cette  connaissance 
n'est  pas  facile  à  acquérir  ;  il  faut  bien 
du  temps  et  des  veilles.  C'est  donc  un 
vrai  service  que  nous  croyons  rendre  aux 
hommes  d'étude,  que  de  leur  mettre  sous 
les  yeux  un  abrégé  de  la  science  des  Pères 


sur  la  plupart  des  hautes  questions  qui 
sont  du  domaine  de  la  science  et  de  la 
philosophie.  Nous  pouvons,  de  plus,  pro- 
mettre à  nos  abonnés,  que  nos  mesures 
sont  prises  pour  que  trois  leçons  au 
moins,  de  ce  Cours,  paraissent  dans  cha- 
cun de  nos  volumes. 

Nous  avons  aussi  à  adresser  des  remer- 
ciemens  à  M.  Dumont.  Outre  deux  arti- 
cles de  Revue,  cet  érudit  professeur  a  fait 
paraître  trois  leçons  de  son  Cours  d'his- 
toire de  France  ;  et,  comme  à  l'ordinaire, 
ses  leçons  ont  été  remarquables  par  les 
vues  nouvelles  ,  par  les  éclaircissemens 
curieux  donnés  sur  les  parties  ou  obscu- 
res, ou  douteuses,  ou  controversées  de 
cette  histoire.  On  y  a  remarqué,  comme 
dans  ses  autres  leçons  ,  ce  zèle  pour  la 
défense  de  la  doctrine  orthodoxe ,  cette 
exactitude  rigoureuse,  qui  caractérisent 
le  talent  et  la  foi  de  M.  Dumont.  Il  nous 
fait  espérer  que  ce  zèle  sera  le  même 
pour  le  prochain  volume  ,  et  que  nous 
pourrons  publier  au  moins  encore  trois 
de  ses  leçons. 


A  NOS  ABONNÉS. 


M.  Rousseau  nous  a  donné  une  seule 
leçon,  mais  sa  réponse  faite  à  l'article  de 
la  Quotidienne  peut  être  regardée  comme 
une  autre  leçon.  Au  reste ,  l'ardeur  de 
cet  infatigable  et  zélé  défenseur  de  la 
cause  de  la  religion  et  de  l'humanité  ne 
s'est  nullement  attiédie.  Nous  avions 
parlé,  dans  le  dernier  volume,  du  projet 
qu'il  avait  formé  de  fonder  une  Tribu 
chrétienne.  A  l'appel  que  nous  avions  fait 
en  son  nom,  ont  répondu  les  plus  hono- 
rables approbations  et  les  plus  vives  sym- 
pathies. Aussi  son  projet  n'est  pas  aban- 
donné. Bien  plus,  nous  pouvons  annoncer 
qu'il  est  question  de  lui  donner  une  ex- 
tension bien  plus  grande  encore.  Au  lieu 
des  premiers  rudimens  d'une  modeste 
tribu,  commençant  nécessairement  sur 
des  bases  très  restreintes  en  France  ,  il 
est  plus  que  probable  que  c'est  en  grand 
et  sur  une  vaste  échelle,  qu'il  appliquera 
ses  théories  catholiques  dans  l'Afrique 
française.  M.  Rousseau  est,  en  ce  mo- 
ment, occupé  de  s'associer  aux  belles 
vues  de  M.  l'abbé  Landmann,  curé  de 
Constantine  ,  qui  va  former  en  ce  pays 
des  colonies  agricoles  ,  d'après  un  plan 
qui  a  reçu  la  sanction  de  la  plupart  des 
organes  de  la  publicité  et  aussi  du  gou- 
vernement. Nous  ne  doutons  nullement 
que  les  efforts  si  catholiques  de  ces  deux 
hommes  pour  améliorer  l'état  des  pau- 
vres et  des  malheureux,  ne  soient  cou- 
ronnés du  succès  ,  et  Y  Université  Catho- 
lique se  félicitera  toujours  d'avoir  fourni 
à  M.  Rousseau  les  moyens  de  faire  con- 
naître ses  plans  et  ses  projets. 

Et,  à  ce  sujet,  nous  ne  pouvons  nous 
empêcher  de  dire  un  mot  d'une  double 
polémique  qui  a  eu  lieu  dans  plusieurs 
journaux,  et  dans  laquelle  le  nom  de 
Y  Université  Catholique  a  été  souvent 
prononcé  avec  un  blâme  au  moins  indi- 
rect. Il  s'agit  des  articles  que  M.  Rous- 
seau a  publiés,  et  dans  lesquels  il  a  mis 
à  nu  l'immoralité  de  la  doctrine  de  Fou- 
rier  et  de  ses  disciples.  VUnivers  ayant 
reproduit  ces  articles,  Y  Ami  de  la  Reli- 
gion l'en  a  blâmé  sévèrement ,  comme 
ayant  fait  une  publication  qui  pouvait 
être  nuisible  à  la  morale,  et  bonne  tout 
au  plus  dans  les  colonnes  d'un  journal 
mensuel.  Nous  ne  pouvons  accepter  ce 
jugement  et  ce  blâme.  Ce  n'est  point  à  la 
légère  que  nous  nous  sommes  dOcick's  à 


publier  ces  articles;  nous  y  avons  long- 
temps réfléchi,  et  nous  nous  sommes 
entourés  des  conseils  d'hommes  à  qui  il 
appartient,  sous  tous  les  rapports,  de 
juger  ce  qui  peut  être  utile  ou  nuisible 
à  la  religion,  ce  qui  est  ou  n'est  pas 
dans  les  convenances  de  la  presse  catho- 
lique, la  plus  orthodoxe  comme  la  plus 
sévère  ,  nous  dirions  même  volontiers  la 
plus  rigoriste.  Les  phalanstériens  sont 
peut-être  les  plus  dangereux  adversaires 
en  ce  moment  de  notre  foi.  Avec  beau- 
coup d'habileté,  et  avec  une  activité  qui 
fait  honte  souvent  à  notre  tiédeur,  ils 
exploitent  en  ce  moment  les  grandes 
pensées  d'amélioration  matérielle  et  du 
soulagement  des  classes  pauvres  ;  ils  af- 
fectent de  ne  pas  attaquer  la  religion  ; 
dans  l'occasion  même,  ils  feront  faire  à 
leurs  rédacteurs  morts  de  belles  funé- 
railles dans  les  églises  catholiques  ;  mais 
ce  sont  là  des  hypocrisies  ou  des  déri- 
sions. Ces  messieurs  ne  sont  ni  chrétiens 
ni  catholiques;  le  nom  de  Jésus  et  de 
croyance  n'a  plus  le  sens  traditionnel , 
il  n'a  qu'un  sens  mythique.  Ils  nient  la 
chute  ainsi  que  la  réparation  de  la  na- 
ture humaine  ;  et  c'est  pour  faire  préva- 
loir ces  doctrines  qu'ils  veulent  parquer 
les  peuples  dans  les  huis-clos  de  leurs 
phalanstères,  bien  convaincus  qu'une 
fois  qu'ils  les  auront  ainsi  séquestrés , 
ils  pourront  leur  faire  faire  l'essai  de 
leurs  mœurs  phanérogames.  C'est  pour 
prémunir  nos  frères  contre  ces  maximes 
que  nous  avons  déchiré  le  voile  qui  cou- 
vre leur  infâme  morale;  et  tous  les  jour- 
naux religieux  auraient  dû  se  joindre  à 
nous  pour  signaler  au  monde  ces  nou- 
veaux gnostiques.  Malheureusement  plu- 
sieurs ont  préféré  se  couvrir  pudique- 
ment la  face,  et  Y  Ami  de  la  Religion  a 

crié  même  au  scandale Nous  croyons 

que  Y  Ami  de  la  Religion  aurait  rendu 
un  meilleur  service  à  la  morale,  en  ana- 
lysant au  moins  nos  articles,  s'il  ne 
voulait  pas  les  publier  dans  les  termes 
où  nous  les  avons  donnés.  Nous  soumet- 
tons avec  confiance  ces  réflexions  au 
zèle  de  son  honorable  Directeur,  avec 
les  doctrines  duquel  nous  sympathisons 
si  complètement. 

A  l'occasion  de  ces  mêmes  articles  pu- 
bliés par  Y  Université ,  une  vive  discus- 
sion  b'est  élevée  entre  Y  Univers  et  la 


A  NOS  ABONNÉS. 


Phalange;  comme  nous,  V Univers  aj 
défié  la  Phalange  de  faire  connaître  à  ses 
lecteurs  les  étranges  doctrines  professées 
par  son  maître.  La  Phalange  a  esquivé 
celte  demande  et  a  cherché  à  déguiser 
son  refus  en  demandant  avec  grand  fra- 
cas ou  des  conférences  publiques  ,  ou  à 
insérer  ses  réponses  dans  le  journal  op- 
posé. Les  mômes  propositions  nous 
avaient  été  faites  directement.  Nous  dû- 
mes les  repousser.  Mais ,  nous  disait- 
on  ,  vous  n'êtes  donc  pas  bien  certain 
de  la  foi  de  vos  lecteurs?  Nous  répon- 
dîmes ,  comme  nous  répondons  encore, 
que  c'est  au  contraire  parce  que  nous 
sommes  bien  assurés  de  l'esprit  et  de 
la  foi  de  nos  lecteurs  ,  que  nous  ne  vou- 
lons pas  leur  envoyer  des  apologies  des 
mœurs  phanérogames;  ils  nous  pren- 
draient à  coup  sur  pour  des  corrupteurs 
et  des  insensés.  Dans  toute  celte  discus- 
sion il  est  une  chose  dont  nous  pourrions 
nous  plaindre  ,  c'est  que  MM.  de  la  Pha- 
lange, qui  reçoivent  notre  journal ,  nous 
ont  presque  toujours  appelés  la  Revue 
Catholique  ;  or  ,  comme  il  existe  en  effet 
un  journal  de  ce  nom  ,  ces  messieurs  ont 
pu  en  toute  sécurité  y  renvoyer  leurs 
lecteurs;  ceux-ci  auront  long-temps  à 
chercher  avant  d'y  trouver  l'exposé  de 
la  morale  de  leurs  maîtres.  C'est  ce  qui 
nous  prouve  de  plus  en  plus  que  MM.  de 
la  Phalange  ne  veulent  la  faire  connaître 
que  lorsqu'ils  auront  parqué  leur  monde 
dans  les  murs  de  leurs  phalanstères. 

Deux  cours  ont  été  terminés  dans  ce 
volume,  celui  sur  la  Philosophie  du  droit 
de  M.  de  Moy  ;  et  celui  sur  V Astronomie, 
de  M.  Desdouits.  Nous  les  avons  aussitôt 
remplacés  par  plusieurs  autres ,  dont 
nous  espérons  que  nos  lecteurs  seront 
satisfaits. 

Le  premier  est  celui  sur  les  Pères  de 
l'Eglise.  On  nous  le  demandait  depuis 
long-temps.  On  a  déjà  dû  voir  par  les 
deux  leçons  que  M.  l'abbé  Bossey  a 
données,  de  quelle  utilité  il  sera  pour  la 
science  ecclésiastique.  On  a  vu  qu'il  est 
destiné  à  faire  connaître  sur  chaque 
question  scientifique,  quelles  ont  été  l'o- 
pinion et  les  connaissances  des  Pères. 
Nous  avons  déjà  dit  que  ce  cours  sera 
continué  très  exactement,  et  trois  leçons 
paraîtront  au  moins  dans  chaque  vo- 
lume. 


Ce  cours  recevra  en  outre  un  com- 
plément nécessaire  par  celui  qu'a  com- 
mencé M.  l'abbé  Maupied,  sur  la  Phy- 
sique sacrée.  Far  la  leçon  que  nous 
publions  dans  ce  numéro,  on  voit  qu'il 
est  destiné ,  1°  à  prouver  que  la  Bible 
n'offre  rien  de  contraire  aux  sciences 
modernes;  2°  que  celles-ci  servent  à  ré- 
futer parfaitement  les  objections  les  plus 
accréditées  en  ce  moment.  On  a  pu  se 
convaincre  de  la  précision  et  de  la  pro- 
fondeur avec  laquelle  sont  traitées  toutes 
les  questions. 

Plusieurs  dft  nos  abonnés  avaient  ma- 
nifesté le  désir  de    voir  paraître  dans 

Y  Université  Catholique,  quelques  uns 
des  cours  professés  à  la  Sorbonne  ; 
nous  avons  cherché  à  satisfaire  cette  de- 
mande. On  a  déjà  lu  dans  ce  cahier  la 
première  leçon  de   M.  l'abbé  Jager,  sur 

Y  Histoire  ecclésiastique.  Ces  leçons  pa- 
raîtront exactement  tous  les  mois,  et 
recueillies  par  un  de  nos  rédacteurs, 
elles  seront  revues  par  le  professeur  lui- 
même,  et  offriront  ainsi  un  des  cours  les 
plus  remarquables  et  les  plus  suivis  de 
la  nouvelle  Faculté  de  théologie.  Chaque 
leçon  comprendra  toutes  celles  qui  au- 
ront eu  lieu  dans  le  mois  précédent; 
ainsi  la  leçon  qui  paraîtra  en  janvier 
offrira  une  analyse  de  toutes  les  leçons 
données  en  décembre. 

Enfin  ,  M.  Thomassy  a  commencé  un 
Cours  sur  les  Croisades,  sujet  qui  touche 
par  tant  de  points  à  l'histoire  ecclésias- 
tique, lequel  avait  été  si  mal  envisagé 
jusqu'à  présent,  et  qui  aussi,  comme  on 
a  pu  déjà  s'en  convaincre  ,  sera  présenté 
sous  une  face  toute  neuve,  et  d'après  des 
documens  ou  nouveaux  ou  mieux  étu- 
diés. 

On  nous  avait  fait  observer  que  le 
Cours  sur  la  Musique  de  M.  d'Ortigue 
avait  été  suspendu  ,  et  qu'il  serait  utile 
qu'il  fût  continué  et  achevé  ;  c'est  ce  que 
nous  avons  obtenu  de  notre  collabora- 
teur. Trois  leçons  ont  paru  dans  ce 
cahier;  il  en  reste  une  quatrième  ,  qui 
est  dans  nos  mains  ,  et  qui  paraîtra  dans 
le  cahier  de  janvier.  Ce  sera  encore  un 
cours  tout-à-fait  terminé. 

On  voit  d'après  ce  que  nous  venons  de 
dire,  qu'une  bien  plus  grande  extension 
va  être  donnée  à  nos  cours.  Aussi ,  nous 
sommes-nous  décidés  à  leur  donner  une 


TABLE  ALPHABÉTIQUE  DES  MATIÈRES. 


478 

bien  plus  grande  place  dans  nos  colon- 
nes :  trois  feuilles,  au  moins  ,  sur  cinq  , 
leur  seront  consacrées. 

Et  cependant,  nous  sommes  loin  de 
vouloir  négliger  la  Revue  ;  au  contraire  , 
nous  avons  pris  des  mesures  pour  qu'il 
soit  rendu  compte  dans  le  prochain  vo- 
lume des  ouvrages  de  Strauss,  de  Leroux, 
de  La  Mennais ,  et  généralement  de  tous 
les  ouvrages  philosophiques  qui  ont  fait 
quelque  bruit.  Nous  avons  prié,  en  parti- 
culier,  un  de  nos  collaborateurs  de  ré- 
pondre aux  attaques  de  la  Revue  Indé- 
pendante, qui  vient  encore  de  redire  sur 
l'Église  vivante  une  vraie  parole  de  mort: 
Commentles  dogmes  finissent.  Nous  prou- 
verons à  ces  sourds  et  à  ces  aveugles  que 
parmi  tous  ces  symptômes  de  dissolution 
qui  nous  entourent,  l'Église  seule  offre 


des  espérances  et  des  promesses  de  vie. 

Mais  nous  voilà  forcés  de  terminer  ce 
rapide  aperçu  de  nos  travaux  passés  et  de 
ceux  que  nous  comptons  publier  dans  le 
volume  suivant.  Ce  que  nous  venons  de 
dire  prouvera  au  moins  que  nous  ne  né- 
gligerons rien  pour  donnera  l'Université 
Catholique  tous  les  développemens  qui 
lui  permettront  de  remplir  son  titre  et 
les  promesses  que  nous  avons  faites  à 
nos  lecteurs.  Il  est  bien  aussi  quelques 
promesses  faites  dans  le  compte-rendu 
du  dernier  volume,  et  qu'il  nous  reste  à 
remplir  ;  nous  ne  les  repétons  pas  ici , 
mais  nous  pouvons  promettre  que  nous 
travaillons  à  les  réaliser,  et  nos  abonnés 
pourront  en  voir  les  preuves  dans  les 
cahiers  suivans. 

Les  Directeurs  de  l'Université  Catholique. 


TABLE  ALPHABÉTIQUE  DES  MATIÈRES, 

(  Voir  la  Table  des  articles  au  commencement  du  volume.  ) 


Abonnés  (aux)  de  l'Université  par  les  Directeurs  , 
■473. 

Ânnali  délie  scienze  religiose  de  Rome.  Sommaires 
des  numéros  de  mai  à  décembre  1840.  1G2. 

Astronomie  (cours  d'),  par  M.  Desdouils,  18°  leçon. 
Des  étoiles  en  général ,  23.  Changement  de  di- 
verse nature  qu'éprouvent  les  étoiles,  27.  Des 
étoiles  doubles,  30.  Des  nébuleuses,  55.  Lumière 
et  scintillation  des  étoiles,  33.  —  19"  leçon.  Des- 
cription de  la  sphère  céleste ,  114.  Étoiles  des 
différens  ordres,  11C.  Globes  et  planisphères,  118. 
Études  des  principaux  astérismes,  119.  Usage  du 
planisphère  pour  résoudre  diverses  questions,  123. 
—  20e  et  dernière  leçon.  Rapports  de  l'homme  avec 
l'Univers. — Pourquoi  Dieu  a  créé  les  mondes,  458. 

Aubracher  (M.  Louis).  Introduction  à  l'Hi6toire  de 
la  Littérature  allemande  (annonce),  82. 

Audin  (M.).  Examen  de  son  Histoire  de  la  vie  de 
Luther.  l"r  art.,  128.  2e  art.,  319.  3«  art.,  430. 
Examen  de  son  histoire  de  la  Saint-Barthélémy, 
196.  Réclamation  sur  l'article  précédent,  272. 

Audley  (M.).  Analyse  de  l'histoire  de  la  Saint-Bar- 
thélemy,  19C. 

B 

Barreau  (M.).  Examen  de  son  mémoire  sur  l'Èduca- 
ion  populaire,  273. 


Bazelaire  (M.  de).  De  la  Prédication  du  Christia- 
nisme dans  les  Gaules,  4°  et  dernier  article,  36. 

Beaufort  (M.  de).  De  l'État  actuel  de  la  littérature 
dramatique  et  des  essais  tentés  pour  sa  régénéra- 
tion ,561. 

Beelen  (J.  T.).  Chrestomathia  Rabbinica  et  Chai- 
daica  ;  analyse,  165. 

Boniface  VIII  i  Défense  de  divers  points  de  la  vie 
de),  87. 

Bonnetty  (M.  Aug.).  Examen  de  l'Histoire  de  la  vie, 
des  écrits  et  des  doctrines  de  Martin  Luther,  128, 
549 ,  430.  Sur  les  Cours  complets ,  publiés  par 
M.  Aligne,  515. 

Bossey  (M.  l'abbé  R.).  Cours  d'études  sur  les  saints 
Pères,  l"  leçon,  7  ;  2e  leçon,  243. 

Boys  (M.  Albert  du).  Souvenirs  de  la  Chartreuse  de 
Rome,  510. 

Buchfelner  (S.).  Annonce  de  son  livre  sur  la  réunion 
des  catholiques  et  des  protestans,  473. 

Bulle  de  condamnation  contre  Luther,  141. 
C 

Chantai  (  Sainte  Jeanne  de  ).  1"  art.,  370.  Voir 
Femmes  chrétiennes. 

Chartreuse  de  Rome  (Souvenirs  de  la) ,  310. 

Chrestomathia  Rabbinica  et  Chaldaica;  analyse  som- 
maire ,  164. 

Christianisme  dans  les  Gaules  (Prédication  du),  36. 


TABLE  ALPHABÉTIQUE  DES  MATIÈRES. 


479 


Christianisme  ou  Traité  de  1.1  religion  chrétienne 

tKvidence  du"  ;  analyse  ,  599. 
Code  civil  (  Théorie  raisonné»:  du  )  ;  analyse  des  to- 
mes 1  et  2,  250. 
Combalot  (M.  l'abbé).  La  Connaissance  de  J.-C,  ou 

le  dogme  de  l'Incarnation  ,  annonce  ,  211. 
Conti  (M""  la  princesse  de)  est  demandée  en  ma- 
riage à  Louis  XIV,  par  Muley-Ismaél ,  empereur 
de  Maroc.  Voir  de  la  Politique  maritime,  85. 
Croisades  i  Cours  sur  Thistcire  des).  lrc  leçon.  In- 
troduction, 174. 
Cuvier  (  Georges).  Analyse  raisonnée  des  travaux 

de,  394. 
Cyclopéens  (Recherches  sur  les  monumens),  79. 

D 
Daniel  (L'authenticité  de)  et  l'intégrité  de  Zacharie, 

démontrées  (en  allemand),  annonce,  244. 
Daniélo    (M.).     Examen  de  la  vie  de    M.    l'abbé 
Olier,  155,  504.  L'Église  espagnole  et  les  Catholi- 
cisme, 462.  Examen  de  son  histoire  et  tableau  de 
l'univers,  163. 
Défense   de   divers   points   de  la  vie  de   Boniface 

VIII,  36. 
Denis  de  Sainte-Marthe.  Table  des  matières  do  son 

livre  sur  la  perpétuité  de  la  Confession.  472. 
Desdouits  (M.  L.).  Cours  d'Astronomie,  18e  leçon, 

23.  19e  leçon  ,  114.  20e  et  dernière  leçon  ,  438. 
Dictionnaire  d'érudition  historico-ecclésiastique,  de- 
puis saint  Pierre  jusqu'à  nos  jours,  161. 
Drach  (M.  le  chev.).  Analyse  du  Dictionnaire  d'éru- 
dition   historico-ecclésiastique   de   Gaétan    Mo- 
roni,  161. 
Droit  (Cours  sor  la  philosophie  du).  12e  et  dernière 

leçon,  187. 
Dumont  (M.  Edouard).  Cours  d'histoire  de  France  ; 
19e  leçon,  17.  20'  leçon,  103.  21e  leçon,  423. 
Analyse  des  recherches  sur  les  monumens  cyclo- 
péens ,  79.  Examen    de  deux  mémoires  sur  l'é- 
ducation, 273. 
Dumont  (M.  Prosper).  Examen  de  son  mémoire  sur 
I  éducation  populaire,  273. 
E 
Économie  sociale  (Cours  d').  Réponse  à  un  feuille- 
ton, 163.  11e  leçon.  Esclavage  et  prolétariat,  418. 
Écriture-Sainte  (Cours  complets  d')  et  de  Théologie. 
Table  alphabétique  de  tous  les  auteurs  qui  entrent 
dans  ces  cours,  313. 
Éducation  populaire  (de  1').  Examen  de  deux  mé- 
moires, 272. 
Éducation  (Petit  .Manuel  d' )  à  l'usage  des  jeunes 

filles  de  huit  à  douze  ans ,  etc.,  84. 
Erceville  (  Gabriel  d').  Des  Bases  de  la  philosophie 

ou  du  rationalisme  et  de  la  foi,  72. 
Élude  sur  un  grand  homme  du  18e  siècle;  6*  art. 
Analyse  de  l'Esprit  des  lois,  210. 
F 
Femmes  chrétiennes  (Études  sur  les).  M™'  de  Chan- 
tai; lfr  article,  370. 
Flourens  (M.  P.).   Analyse  raisonnée  des  travaux  de 

Georges  Cuvier,  391. 
Fuster  (M.  le  Dr).  De  l'État  act09l  des  sciences  phy- 
siologiques; 2»  art.,  257. 


G 


Gaules  (Prédication  du  Christianisme  dans  le*),  36. 
Griveau  (  M.  Algar).  Étude   sur  Montesquieu;  6« 

art  ,  210. 
Guiraud  (M.  le  B.  Alex.).  Du-  Mouvement  religieux 

actuel ,  68. 
Guyol  (M,).  Analyse  des  tomes  1  et  2  de  la  Théorie 
raisonnée  dn  Code  civil,  230. 
H 
lieim.  Annonce  de  sa  Revue' trimestrielle  allemande. 

474. 
Iiengstenberg  (M.).  L'Authenticité  de  Daniel  et  l'in- 
tégrité de  Zacharie,  démontrées  (en  allemand), 
annonce ,  244. 
Henry  (M.  l'abbé).  Histoire  de  l'abbaye  de  Ponti- 

gny,  321. 
Histoire  ecclésiastique   (Cours  d').    lre  leçon.  Ré- 
sumé du  cours  de  l'année  dernière,  446. 
Histoire  de  France  (Cours  d').    Voyez  Dumont. 
Histoire  législative  de  l'Église  (Cours  d'études  sur 

P).  4e  leçon,  523. 
Histoire  universelle  (Études  sur  V).  Analyse,  143. 
Hohenlohe  (Le  prince  de).  Ses   sermons  annoncés, 
474. 

J 
Jager  (M.  l'abbé).  Cours  d'histoire  ecclésiastique. 

lre  leçon,  446. 
Jésus-Christ  (La  Connaissance  de)  ou  le  dogme  de 
l'incarnation,  etc.;  annonce,  244. 
L 
Landmann  (M.  l'abbé).  Examen  de  son  livre  les 

Fermes  du  petit  Allas  ,  297. 
LéonX  ;  Bulle  de  condamnation  contre  Luther,  141. 
Leonardo.  Lettres  amicales  sur  les  attaques  de  l'É- 
glise catholique,  par  lesprotestans;  annonce,  401. 
Lithographie.  —  Sphère  céleste  projetée  surl'équa- 

teur,  114. 
Littérature  dramatique  (de  l'état  actuel  de  la),  361. 
Luther  (Martini.  Histoire  de  sa  vie.  Voir  Audin. 

M 
Maupîed  (  M.  l'abbé  ).  Cours  de  physique  sacrée. 

V  leçon,  403. 
Migne  (M.  l'abbé).  Examen  de  ses  cours  complets 
d'Écriture-Sainte  et  de  Théologie.  Table  de  tous 
les  auteurs  qui  y  entrent,  313.  Édition  des  œu- 
vres très  complètes  de  sainte  Thérèse,  403.  Édition 
de  la  Perpétuitéde  la  Foi,  etc.  Table  des  Matières, 
472. 
Montesquieu.  Analyse  de  son  Esprit  des  lois,  210. 
Moroni  (M.  Gaétan).  Examen  de  son  Dictionnaire 

d'érudition  historico-ecclésiastique,  161. 
Morvonnais  (M.  H.).  Sur  la  Revue   bretonne  de 

droit  et  de  législation,  401." 
Moy  (M.  Ernest  de).  Cours  sur  la  Philosophie  du 

droit.  12e  et  dernière  leçon,  187. 
Muley-Ismaël,    empereur  de    Maroc,    demande    a 
Louis  XIV  la  main  de  la  princesse  de  Conti ,  83. 
Musique  religieuse  et  profane.  Voir  Ortigue. 

N 
Niedner.  Annonce  de  son  Examen  de  la  philosophie 
hermèsienne.  471. 


480 


TABLE  ALPHÉTIQUE  DES  MATIÈRES. 


0 


Olier  (Vie  de  M.  l'abbé  J.-J.).  Examen  de  cet  ou- 
vrage, 134,  304. 

Ortigue  (M.  Joseph  d').  Cours  sur  la  musique  reli- 
gieuse et  profane.  11e  leçon  ,  93.  42e  leçon  ,  262. 
13»  leçon,  540. 

P 

Panthéisme  matérialiste  (Réfutation  par  les  faits  et 
la  science  du),  403. 

Pélasgiques  (Description  des  monumens),  79. 

Perpétuité  de  la  Foi;  sur  l'Eucharistie;  table  des 
matières  de  cet  ouvrage,  472. 

Petit-Atlas  (les  Fermes  du).  Analyse  de  cet  ou- 
vrage, 297. 

Petit-Radel  (M.  l'abbé  L.-C.  F.).  Recherches  sur  les 
monumens  cyclopéens,  et  description  des  modèles 
de  la  Galerie  pélasgique  de  la  Biblioth.  Maza- 
rine ,  79. 

Phénomènes  historiques  du  10r  siècle.  La  religieuse 
RosYvilh  et  ses  ouvrages,  290.  —  Gerbert,  origi- 
naire d'Auvergne;  sa  science,  291.  —  Saints  et 
savans,  292. —  Caractère  chrétien  des  princes  et 
des  peuples,  293. 

Phi'osophie  (Des  Bases  de  la)  ou  du  rationalisme  et 
de  la  foi,  72. 

Physiologiques  (De  l'État  actuel  des  sciences).  2e 
art.,  237. 

Physique  sacrée  (Cours  de),  Moïse  expliqué  par  les 
sciences  physiques  et  naturelles,  etc.  If  leçon,  403. 

Platon.  Sur  la  Parole,  93. 

Politique  maritime  de  la  France  sous  Louis  XIV  (De 
la).  Annonce,  83. 

Pontigny  (Histoire  de  l'église  de),  38t. 

Préguon  (M.  l'abbé).  Évidence  du  Christianisme  ou 
traité  de  la  religion  chrétienne  ,  599. 

Psychologie  chrétienne  (Cours  de).  10e  leçon,  83. 

Q 

Quotidienne  (Réponse  à  un  feuilleton  de  la),  1G3. 
R 

Reinke  (M.  Laur.).  Exegesis  crilica,  82. 

Revue  bretonne  de  droit  et  de  législation  (annonce), 
40t. 

Riancey  (M.  Charles  de).  Cours  d'études  sur  l'his- 
toire législative  de  l'Église.  4e  leçon,  523. 

Rohrbacher  (M.).  Phénomènes  historiques  du  10e 
siècle,  290. 


Rousseau  (  M.  Louis).  Réponse  au  feuilleton  de  la 
Quotidienne,  1G3.  Examen  des  Fermes  du  Petit- 
Atlas,  de  M.  Landmann ,  297.  Cours  d'économie 
sociale.  11e  leçon,  418. 

S 

Saint-Barthélémy  (Histoire  de  la),  196. 

Saints  Pères  (Cours  d'études  sur  les),  i"  leçon,  7. 
Introduction.  De  l'unité  catholique,  sources  du 
vrai,  8.  2e  leçon.  Théologie  nouvelle  des  Pères, 
243. 

Saint-Victor  (M.  J.-B.  de).  Examen  des  études  sur 
l'histoire  universelle,  145. 

Scheffmacher.  Table  des  matières  de  son  livre  sur 
les  points  qui  divisent  les  catholiques  et  les  pro- 
testons, 472. 

Schutz  (Gulll.).  Annonce  de  son  livre  sur  les  ma- 
riages mixtes,  474. 

Sismondi  (M.).  Réfutation  de  ses  assertions  sur 
Boniface  VIII ,  38. 

Steinmelz  (M.  J.).  Cours  de  Psychologie  chrétienne. 
10e  leçon  ,  83. 

T 

Taulier  (M.).  Théorie  raisonnée  du  Code  civil.  Ana- 
lyse des  tomes  1  et  2  ,  250. 

Théologie  (Cours  complets  d'Écrilure-Sainte  et  de). 
Table  de  tous  les  auteurs  qui  entrent  dans  ces 
cours ,  513. 

Thérèse  (OEuvres  très  complètes  de  sainte).  Ana- 
lyse, 403. 

Thomassy  (  M.).  De  la  Politique  maritime  de  la 
France  sous  Louis  XIV,  83.  Cours  sur  l'histoire 
des  croisades.  1"  leçon.  Introduction,  174. 

u 

Univers  (L'histoire  et  tableau  de  I').  Annonce,  105. 

V 
Vannier  (M.).   Examen  de  sa  Revue  bretonne  de 
droit,  401. 

w 

Wiscman  (Mgr.  Nicolas),  coadjuteur  de  Mgr.  Walsh, 
évèque  du  district  du  Milieu,  Angleterre.  Défense 
de  divers  points  de  la  vie  de  Boniface  VIII,  36. 
Z 

Zacharie.  Voir  Daniel,  244. 

Zell  (G.\  Annonce  de  ses  Acta  antihermesianu.  474. 


FIN    DU     DOUZIEME    VOLUME. 


ERRATA  DU  TOME  XII. 
K°  67,    page  68,    lreCol.,    lig.     7,      augmente, 


—  id.  id.  » 
id .  id .  » 

—  page  70,  2e  Col.,  » 

—  J       71,  l|,eCol.,  » 
N^  68,       u       £9,  lre  Col.,  » 

»       99,  l,cCol.,  » 

N°  70,       »     517,  2e  Col.,  » 

—  »    518,  2."  Col.,  u 


24,  sait, 

51,  leurs, 

13,  répondre, 

31,  penchant, 
24,  attractions, 
37,  au  troisième, 

32,  Corderiur, 
23,  Forcino, 


lisez  emporte. 

»  suit. 

»  sans. 

ï  reprendre. 

)i  peines. 

n  altérations. 

n  un  troisième. 

u  Corderus. 

ï  Foreiro. 


mS 


^ 


w  :  ©  PM 


mm 


ma/F.' 


M& 


S 


■^TkW. 


1 


/•■, 


<C 


iP